‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 23 sur 157 · II. — PÉCHAWER · texte numérisé non relu

II. — PÉCHAWER

à son rôti, ni à son pain^ mais je ne voudrais pas pour cela les condamner sans appel, ni décourager les amateurs. Sa religion, au contraire, se fait apprécier du premier coup; il n'est de saints tels qu'à Péchawer, et vous ne passerez pas une rue le soir que vous n'entendiez des voix nasillardes ronflant de derrière la fenêtres les sourates du « Coran illustre ». Au temps de l'empire afghan, Péchawer était la grande Université de l'Asie centrale, Boukhara la Sainte, elle-même, lui rendait hommage et lui envoyait des élèves, et les docteurs de Péchawer disaient : « Le religion n*est ni à Roum (Stamboul), ni à la Mecque ; elle est à Péchawer. »

La conquête sikhe, puis la conquête anglaise portèrent un grand coup à son prestige religieux. Elle en garda rancune, et pendant longtemps, quand un Firanghi passait dans le bazar, surtout si c'était un officier, il avait grand'chance de tomber tout à coup, sans savoir pourquoi, un poignard au cœur. L'assassin se laissait généralement prendre, car le plaisir de tuer n'est rien sans la gloire : quelquefois il disparaissait dans la foule et filait en deux heures au delà de la frontière, ayant pris son billet pour le paradis sans avoir à y monter par l'escalier peu confortable de la potence. Depuis une dizaine d'années, les cas de ce genre se font rares et l'on n'assassine

plus à Péchawer pour l'amour de Dieu^ mais seulement pour les intérêts mondains.

Tout le monde, dailleurs, n'assassine pas à Péchawer. Il y a deux sortes de population, Tune fixe et Tautre flottante. La première est constituée par le Téchawéri proprement dit, qui est un produit spécial : mêlez l'écume de toutes les races A^oisines, amenées par le reflux de dix siècles de conquêtes et de pillage, Penjabis, Kachemiriens, Afghans, Parsivans, en y joignant les Pourvias ' et les Bengalis qu'y amènent depuis quarante ans les besoins de la domesticité militaire et de ladministration anglaise, et vous aurez le Péchavvéri. Cest l'être mixte qui prend naissance dans toute place troublée où il y a de grands mouvements à exploiter, une armée en marche à piller, des vainqueurs ou des vaincus à saigner à blanc. Le vrai Péchawéri n'est pas un homme de sang : il n'est qu'escroc, faussaire, espion; bon enfant d'ailleurs, et dont vous ferez tout ce que vous voudrez avec de l'argent; prêt à vendre, bien entendu, et à offrir au besoin sa femme, sa sœur ou sa fille, ce qui fait que Péchawer, avec toutes ses mosquées, est Tall zMall Gaiette au possible, un peu plus que

ï Pourvias ou Orientaux : désigne les gens venus des provinces de l'Est, le pays de Lucknow et ce que les gens de Calcutta appellent les Norlb Western Provinces.

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le reste de l'Inde; mais la kalima ', récitée avec ferveur cinq fois par jour, purifie lame et efface tout; autrement, je vous demande un peu à quoi pourrait bien servir la religion.

La population flottante se recrute 'principalement parmi les Afghans d'au-delà la frontière, surtout les fameux Afridis. Ceux-là sont de race noble : ils mentiront bien en justice et ailleurs autant de fois que Ton voudra et vendront leur clan pour dix sous par jour, mais leur spécialité est le vol et le meurtre. « Voyez-vous ces Afridis, me dit un jour le Révérend Corbyn en me montrant trois grands hommes barbus et pressés qui nous croisaient rapidement sur la route d'Abbottabad. — A quoi les reconnaissezvous pour Afridis? — Ils vont jetant les yeux à droite et à gauche et la main à demi fermée; c'est l'habitude de happer au passage tout ce qui est bon à prendre qui leur a donné cette attitude. » L'Afridi tue pour voler, il tue pour se venger, et il tuè auSsi pour la gloire de tuer. Entre le Péchawéri et l'Afghan, il y a haine à mort et du mépris à revendre : je suppose qu'un dialogue entre la hyène et le tigre exprimerait assez bien leurs sentiments réciproques. Nous

' Profession de foi musulmane : « Il n'y a pas d'autre Dieu qu'Allah, et Mahomet est son prophète. »

reparlerons des Afghans plus à loisir: ce ne sont pas gens à expédier en dix lignes.

Ce voisinage inquiétant a amené à Péchawer la création d'un fonctionnaire sui generis, le uhaukidar. Le tchaukidar est un fonctionnaire privé, payé par le particulier, mais patenté par la police. Sa fonction officielle consiste à veiller pendant la nuit, à raison de six roupies par mois, sur votre vie et votre propriété 5 sa fonction réelle consiste à vous réveiller trois fois la nuit par un hem retentissant, pour vous avertir qu'on ne vous a pas encore coupé la gorge et que vous pouvez dormir en paix. Le tchaukidar est toujours afghan et appartient généralement aune des tribus voisines, Afridi, Koukê Kheil, Khalil, etc. Il connaît tous les bandits du voisinage, est en fort bons termes avec eux et, le cas échéant, leur indiquera les bons coups : mais le îchaukidar est, par devoir, un honnête homme, et, pour rien au monde, il ne conduirait les bandits

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