LES AFGHANS DE l'éMIR ET l'éMIR fQ
te donnera à manger que quand tu verras les Russes arriver. » Il refait ou veut refaire à son profit la légende de Rollon : si vous perdez un objet sur la route, défense au passant de le ramasser, même pour vous le rapporter, sous peine d'avoir la main coupée ; il n'avait que faire d'y porter la main, c'est à vous à venir reprendre votre bien où vous lavez laissé. Les caravanes qui viennent de l'Inde par la passe de Khaiber, protégées par l'escorte anglaise jusqu'aux états du Nawab indépendant de Lalpur, et reçues là par une escorte du Nawab, sont abandonnées à ellesmêmes dès qu'elles entrent dans le territoire de l'Émir : elles n'ont plus rien à redouter. Elles n'ont plus, hélas! à redouter que l'Émir.
En avril 1886, je faisais la connaissance du gafila hachi de Péchawer : le gafila hachi est l'organisateur responsable de la caravane, procure les chameaux, reçoit les marchandises et en donne reçu, pour être remises à qui de droit par le gafila hachi de Caboul 5 il touche un tant pour cent des droits de caravane. Mon gafila hachi était un grand jeune homme, admirablement beau, à la figure franche et douce et qui avait l'air fort satisfait de la vie et du monde. Quelques mois plus tard, m'enquérant de lui auprès d'un ami commun, j'appris que le pauvre Khair Mohammed était en prison avec son père, le gafila hachi de
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Caboul, que toute leur fortune avait été confisquée et que leur tête branlait sur l'épaule. On les avait dénoncés pour malversation : un homme dénoncé est toujours coupable quand il est riche, et je crains pour la tête du pauvre Mohammed.
La mode à la cour de Caboul est tout à l'anglaise. A l'entrevue de Rawul-Pindi, on avait éclairé la ville à Télectriciié pour faire honneur à rÉmir : il fut ébloui et engagea aussitôt un ingénieur pour installer Téclairage électrique dans son palais. Il y a à Péchawer une sorte de « Bon Marché » ou de « Whiteley », où vous trouvez toutes les élégances de Régent Street : c'est un magasin fondé en 1848, avant l'occupation anglaise, par un de ces Parsis entreprenants qui vont aussi loin et parfois plus loin et plus vite que les colonnes anglaises; la maison a poussé des succursales à Rawul-Pindi, Cherat, Murree et jusqu'à Cachemire. L'Émir, de passage à Péchawer, visita le Whiteley parsi, fut charmé et demanda au propriétaire, Darabji, de fonder une succursale à Caboul. Darabji hésitait : les Parsis seront-ils en sûreté au milieu de Musulmans aussi... convaincus que ceux de Caboul.^ Leurs ennemis ne trouveront-ils pas le moyen de les rendre suspects auprès de TÉmir.î' — « Comment, s'écrie l'Emir indigné, en mon-
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cranc le Commissaire anglais qui assistait à Tentretien, est-ce rhabitude en Angleterre de condamner les gens sans les entendre, et ne fait-on pas une enquête auparavant? » La raison était si bonne que le Parsi sentit toutes ses inquiétudes s évanouir. Une succursale fut ouverte à Caboul : tous les quinze jours, la caravane emporte un envoi, qui est d'abord porté au palais où l'Émir et ses femmes font leur choix 5 puis les nobles vont, par ordre, se fournir de ce qui reste. Un des premiers envois contenait quatre glaces colossales venues d'Oxford Street : cest la fin du chich mahal et des murs aux mille miroirs qui faisaient jadis la gloire des Radjas et des Nawabs. Le suivant contenait quelques cadeaux personnels du Parsi à l'Émir : c'étaient un vélocipède et trois perroquets, l'un de lespèce que Ton appelle hiramala ou perroquet à guirlande de diamants, l'autre un nouri ou couleur de feu, et le troisième un de ces merveilleux perroquets du Zanguebar qui aboient comme des chiens.
• La maison Darabji avait envoyé, il y a un an, à Caboul, pour diriger la succursale, un jeune Parsi, d'une intelligence peu commune, nommé Péchotanji L'Émir le prit en amitié et en a fait le précepteur d'anglais de ses enfants. Péchotanji descend d'une famille illustre chez les Parsis, la famille des Mihirdjirana, dont l'ancêtre fit des
miracles, qu'il serait trop long de conter ici, à la cour de l'empereur Akbar : le, petit-fils, comme on voit, n'a pas dégénéré.
L'Émir n'a qu'une femme, la ^ibi malika ou Tieine; mais il a cent et une concubines (kanii). Il n'a point d'enfants de la malika : il a cinq enfants, de quatre kanii; l'aîné, Habiboullah, a seize ans et est Théritier du trône, faute d'héritier légitime. Fils d*une femme de seconde qualité, il a un sérieux désavantage en regard du petit Mousa Djan, le prétendant de Téhéran*.
Il a épousé récemment la fille du "Brigade major de Caboul, Mohammed Amin. Vous me demanderez ce que c'est que le "Brigade major. C'est beaucoup et c est peu de chose. L'Émir, voulant avoir un état-major bien en règle, à créé un Sipâh sâlâr ou commandant en chef, un V^âyib sâlâr ou commandant en second, un "Brigadier général et un "Brigade major. Ces quatre grands officiers ne sont que des ombres : le commandant en chef ne peut donner un congé de deux jours à un sipaie sans demander la permission à l'Émir.
L'Émir est debout de huit heures du matin à
ï Voir la quatrième lettre. — Au commencement de cette année (Janvier 1888), TEmir, quittant Caboul pour visiter Jellalabad, a chargé Habiboullah de le représenter à Caboul et lui a remis l'épée royale. C'est une façon de le désigner pour héritier.
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deux heures du marin du jour suivant. Les journaux anglo-indiens annoncent périodiquement qu'il a la goutte et que la goutte monte : il ne s'en porte pas plus mal. Il a quarante-deux ans et écrit ses Mémoires, qui conriendront l'histoire de sa vie depuis l'âge de neuf ans. S'il dit simplement tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il a vu, le livre sera intéressant. Mais ses sujets lui laisseront-ils le temps de l'achever? Est-il sûr que rÉmir ira dormir le dernier sommeil dans le grand sépulcre qu'il se fait construire à Caboul, aux jardins de Baber, au pied de la tombe du Grand Mogol?