‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 64 sur 157 · VII. — LES AFGHANS Dl LA REINE . I · texte numérisé non relu

VII. — LES AFGHANS Dl LA REINE . I

village à village, et si l'Afghan a appris tous les trucs de la loi, les attentats individuels sont toujours hors de toute proportion avec ce qu'ils sont dans le reste de Tlnde. Le brigand est toujours le héros national et le favori des poètes populaires. Il en est mort un récemment, dont la gloire est dans toutes les bouches: c'est Naïm Chah. Voici comment on m'a conté son histoire :

Naïm Chah était d'un village situé près de la station militaire de Chératqui est dans la montagne des Khataks. Il avait un frère qui allait jouer à Nauchéhra, où le kotvaly ou commissaire de police, un Sikh nommé Phula Singh, autorisait les gens de la montagne à venir jouer moyennant redevance. Nauchéhra est une place assez importante; c'est le siège d'un des tehsils de Péchawer, avec un cantonnement pour deux régiments. Elle est située sur la rive droite de la rivière de Caboul qui déferle là, en pleine saison sèche, avec de furieuses poussées de vague qui rappellent le Rhône à Lyon.

Un jour, le kotval souffleta le frère de Naïm Chah et le chassa de Nauchéhra; l'Afghan alla porter plainte au commandant du cantonnement qui l'envoya promener : n'obtenant pas justice du gouvernement^ il alla demander justice à son

frère. Naïm Chah envoie au kotval, qui la communique au commandant^ une lettre cnpouchiouy où il disait: « Tu as fait du mal à mon frère, je te ferai du mal. » Le commandant appelle un mounchi afghan, qui lui traduit la lettre en ourdouy et le commandant d'éclater de rire, disant: « Qu'il y vienne! » Il y vint, la nuit même ; il envahit Nauchéhra à la tête de cent hommes; il la livre au pillage, s'installe au kotvaliy s'érige en juge, a le temps de condamner ei de faire pendre un homme : c'était, comme vous voyez, un homme sérieux, un anarchiste de gouvernement. Cependant le bruit de la chose se répand au cantonnement et éveille le commandant qui vient juste à temps, en carabinier d'OfFenbach, pour voir Naïm Chah filer du côté de la rivière : il l'y suit 5 son mounchi afghan l'avertit en vain qu'il est dupe : « Naïm Chah n'est pas un poisson pour se sauver dans la rivière; Naïm Chah est Thonime de la montagne... » En effet, la garde cherchait encore au bas du fleuve qu'il était déjà en sûreté dans son repaire de Khatak, bien sûr qu'on ne viendrait pas l'y traquer.

Un jour, Naïm Chah rencontre le général.

Le général l'admirait beaucoup et lui dit :

« Veux-tu entrer à mon service ? — Volontiers, répond le brigand 5 mais il faut d'abord que tu |

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mettes à mort le kotval de Nauchéhra. » Le général refusa et le marché fut rompu ; mais il lui envoya en cadeau, comme marque de son estime, un fusil, un pistolet, un sabre, deux cents roupies et une vache laitière. Naïm Chah, touché de ce procédé, promit de ne plus voler : il se contenta de tuer et de laisser voler ses gens.

Je ne sais si c'est avant ou après cette entrevue qu'il fit son fameux coup de Chahkot : il s'était introduit dans le cantonnement, avait assassiné la sentinelle et coupé les cordes d'une tente, qyi avait enseveli, en tombant, le piquet endormi. 11 avait alors égorgé à l'aise les hommes paralysés et s'était retiré tranquillement en emportant une vingtaine de fusils nouveau système. Un bon fusil coûte là- bas six cents francs : c'est toute une fortune pour un pauvre homme, et de plus un outil admirable pour un travailleur sérieux.

L'Afghan qui me contait cette histoire était un Afghan nouvelle couche, un homme civilisé, instruit, parlant et écrivant admirablement l'anglais, sujet loyalet prêt, dit-on, à tous les services. Cependant, malgré lui, il jubilait en contant les prouesses de Naïm Chah ; l'admiration et la sympathie lui sortaient par tous les pores. « On ne tue pas toujours pour piller, me disait -il 5 on

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tue aussi pour se faire un nom. » Il était beau à voir dans son extase : un petit rire passait sur ses lèvres sèches et pincées, animait sa physionomie sombre, et le bandit étouffé éclatait sous la grimace de civilisation.

Naïm Chah devint si incommode que le gouvernement ne sut plus que faire de lui et offrit 3,000 roupies de sa tête. C'est un moyen infaillible ; le clepthe, surpris dans son sommeil, fut blessé à mort avant d'avoir pu se mettre en défense. La poésie populaire fut en pleurs : Mohammed Téli, le grand poète de Nauchéhra, chanta sa vie et sa mort. Voici, sur la fin du bandit, une ballade du poète Yasin, qui peut prendre place, il me semble, auprès des plus belles de Fauriel :

Les hommes sont tombés sur lui à Timproviste et l*ont fait prisonnier. Naïm Chah était le faucon des montagnes noires. Il était l'homme au grand cœur.

C'est Dieu qui a tiré sur lui ; car lui était plus fort qu'un nawâb. Il ouvrit ses yeux endormis et cette fois les coups du tigre manquèrent.

Et le tigre parla de cette façon : « Oh I si la bataille était dans la plaine I C'est le regret qui me reste au cœur. »

C'est la Mort même qui l'avait amené à Kohi et rien ne pouvait le sauver. La Mort lui dit: « Ne va pas plus loin I C'est ici^ sous cet arbrisseau de vigne. » Et les ennemis sont venus de devant et de derrière.

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