VII. LES AFGHANS DE LA REINE I
judge juge sur preuve matérielle. Or, cette preuve, il ne peut guère la trouver, parce qu'il ne trouve pas de témoins. Le résultat, c'est que, sur six crimes, cinq échappent impunis '. On a essayé d'un expédient : on a renvoyé à la djirgUy au conseil de la tribu, nombre de causes où les témoignages font défaut 5 les Afghans, qui se croiraient déshonorés de témoigner devant le juge anglais, ne craignent pas de comparaître devant leurs compatriotes, et les crimes qui sont tels aux yeux d'un Afghan aussi bien qu'aux yeux d'un Anglais ont quelque chance d'être frappés. Mais ce n'est qu'une proportion infime, parce que la définition du • crime n'est point la même pour les deux races. C'est là la grosse difficulté et le grand obstacle à la formation de la conscience légale.
Le crime, chez les Afghans, a généralement pour motif un des trois f, à savoir -jar, lamin ou lany l'argent, la terre ou la femme. Or, s'il n'est pas impossible de faire comprendre à un Afghan que l'homme qui tue pour les deux premiers i doit aller à la potence, il ne comprend pas qu'un
* Une commission a été nommée récemment pour la répression du crime à la frontière ; mais elle n'a pas encore abouti et Ton continue comme devant à assassiner dans Péchawer, à empoisonner et incendier dans le Hazara : c'est la grande différence entre les deux districts : Hazara n'est point afghan pur, ce qui fait que le crime y est plus sournois.
IfO LETTRES SUR L INDE
coup de couteau donné pour le troisième y conduise du même côté. Il ne comprend pas non plus qu'un meurtre de vendetta, l'accomplissement du devoir de talion y soit crime dans le kar^ chéhri du juge, quand c'est devoir et honneur dans la houdjra. Il y a une vingtaine d'années, une femme quittait son mari pour aller vivre avec son amant, laissant un enfant d'un an à^son mari ; le mari meurt, l'enfant est élevé par sa famille, et à vingt ans apprend qu'il a son père à venger. Il va au village de sa mère et l'assassine avec son amant: c'était la première fois qu'il la voyait. Cet Oreste s'est sauvé en Yaghistan. Le SessîonS'Judge lui tresserait un collier de chanvre et les Afghans une couronne.
Une autre chose que l'Afghan ne comprend pas, c'est que l'on porte la main sur un saint, ce que parfois se permet l'Anglais. Il y a, entre autres, une race qui est inviolable aux yeux des Afghans de la Reine : ce sont les Kaka Kheil. Les Kaka Kheil sont les descendants d'un saint très vénéré qui vivait il y a deux siècles, Rahamkâr, dit Kaka Sahib ' . Il est encore fêté tous les ans, à sa ziârat, près de Péchawer. La fête appelle, toute une semaine, des milliers de pèlerins, et les descendants du saint servent à la
I Voir la légende de Rahamkdr dans la treizième lettre.
vu. LES AFGHANS DE LA REINE Ifl
foule des chaudrons de pilau; les fidèles se ruent en bêtes fauves sur les chaudrons et plongent leurs mains dans la masse bouillante, car ceux qui mangent de ce pilau sont sûrs du paradis. Tout Kaka Kheilest sacré : une caravane chargée d or, avec le drapeau rouge du saint dans la main d'un enfant, passait sans crainte les passes de Khaiber, au plus mauvais temps des Afridis : le seul européen qui soit allé en Yaghistan, le capitaine Macnair, Ta fait sous la conduite d'un Kaka Kheil. Or, il y a trois ou quatre ans, deux Kaka Kheil, compromis dans une affaire de meurtre, furent condamnés à la corde. II y eut un frémissement dans toutes les tribus du district et du Tarder: le Serkar oserait-il pendre un Kaka Kheil? Il osa: il le fit en plein jour et en plein cantonnement, toute la garnison sous les armes et les canons braqués. 11 n'y eut pas une tentative de soulèvement du côté des fidèles, pas plus qu'il n'y eut de miracle du côté du saint.
Ce jour-là, une idée nouvelle entrait dans, le dur cerveau afghan, c'est qu'un Kaka Kheil est pendable. Cette propagande par le fait pourra finir par créer une morale.