VIII. — LA COUPE DE DJEMCHID Iff
je demandai à mon maître et ami, le Pir Mohammed Ali, de Sifid Dhéri, la raison de ce nom. Il me répondit que le village s'appelait Djemroud à cause d'un ruisseau voisin du même nom. — « Mais pourquoi ce ruisseau s'appellet-il Djemroud, le ruisseau du Djem? — Oh!
Sâb, c'est une vieille histoire. Il y a là un étang desséché, un talab, où le roi Djemchid a jeté sa coupe magique. — Comment, Mohammed, vous en qui j'avais confiance ! Voilà un mois que je suis à Péchawer, il y a du Djemchid à Péchawer, et voilà la première nouvelle que tu m'en donnes. Peux-tu me conduire au talab^ — Volontiers, Sâb, mais vous savez qu'il faut une passe : le ralab est au delà du fort. »
Il faut vous dire que nul Européen ne peut sortir des lignes anglaises sans la permission du gouvernement et sans une escorte. Le gouvernement est représenté, d'une façon fort aimable, par le major Warburton, chargé des relations diplomatiques avec les tribus de la passe de Khaiber; l'escorte est formée d'une dizaine d'Afridis : ceci demande explication.
Ifé LETTRES SUR l'iNDE
Les Apridis, — car tel est leur vrai nom, Afridi est la prononciation persane, — les Apridis sont des gens bien logés 3 ils occupent la passe de Khaiber et le pays des alentours ; or, comme Khaiber est le passage nécessaire des caravanes se rendant de Caboul dans Tlnde, ils sont admirablement placés pour vivre aux dépens d'autrui. Il y a un proverbe afghan d'une noblesse stoique : (( Si tu as, mange ; si tu n'as pas, meurs. » Je ne sais s'il y a beaucoup d'Afghans qui suivent la maxime ; ce ne sont pas en tout cas les Afridis : « Si tu n'as pas, prends ». Et il y a double plaisir à prendre, quand on prend sur des Persans, des Caboulis, des Parsivans, des Boukhariotes, et autres créatures de ce genre, dont pas mal, d'ailleurs, sont hérétiques. Les caravanes, il est vrai, sont armées; mais l'Afridi est chez lui et vise d'en haut : aussi le plus sage, en général, était-il encore d'en passer par les
LA COUPE DE DJEMCHID l^J
conditions de ces douaniers sans mandat et de se racheter du pillage en espèces sonnantes.
Aussi TAfridi était-il l'ogre du pays. Si vous demandez à un Péchawéri pourquoi on appelle ces gens à Àfridis, il vous répondra sans hésitation ; parce que ce sont des cAfrithy des démons. Il y a bien une autre version sur l'origine du nom : la première fois qu'on amena des spécimens de la race à la cour mogole, l'empereur, qui était Akbar, frappé de leur apparence sauvage, demanda quels animaux c'étaient là, et son ministre, philosophe indulgent, répondit : « Ham afrida and, c'est-à-dire : ce sont, après tout, des créature^ du bon Dieu. » Le populaire n'est point de lavis du philosophe, quoiqu'au fond, à y regarder de près, les deux formules reviennent bien au même.
Ces pillards de marchands sont à l'occasion une puissance : c'est quand l'invasion souffle à droite ou à gauche de la passe. L'ouragan ne passera pas sans leur permission : ils tiennent la clef de l'outre aux tempêtes. Le jour où la Société des amis de la paix voudra empêcher sérieusement un conflit entre la Russie et l'Angleterre, elle n'aura qu'une chose à faire : envoyer à la djirga afridie une djirga composée de ses membres les plus éloquents et négocier, argent comptant, la neutralisation de la passe. Nadir
If8 LETTRES SUR l'iNDE
Chah, qui, de la conquête de la Perse, marchait au pillage de Tlnde, fut arrêté un mois dans les passes et dut en frémissant acheter à prix d'or le laissez-passer de cette poignée de sauvages. Les Anglais, en 1842, plus regardants, eurent à regretter amèrement les économies de M. Mac Naghten : ils les payèrent avec le sang de 15*, 000 hommes. En 1879, mieux avisés, ils payèrent sans regarder et s'en trouvèrent bien. La guerre achevée, ils eurent une idée de génie : ils proposèrent aux Afridis de faire la police des passes aux frais de l'Angleterre. Les financiers afridis calculèrent ce que rapportait, bon an mal an, le pillage des caravanes, déduction faite des risques et mirent en balance les avantages d'un revenu fixe et assuré, fût-il un peu inférieur. Les négociations furent longues et laborieuses 3 cette commission du budget entendait ses devoirs et l'intérêt du pays. Enfin, en février 1881, unedjirga générale, représentant toutes les tribus de Khaiber, apposa son sceau au traité à présent en vigueur. Le gouvernement britannique reconnaissait l'indépendance des Afridis, qui s'engageaient, de leur côté, à n'entretenir de relations politiques qu'avec ce gouvernement. Ils s'engageaient, moyennant une subvention régulière, à maintenir Tordre dans la passe et à entretenir un corps de djeiailchis pour la protection des caravanes. Ces