VIII. — LA COUPE DE DJEMCHID l6j
Comme je m'avance pour voir de plus près la maison légendaire, mes huit alguazils se précipitent pour me ramener en arrière : mesure préventive pour empêcher les complications diplomatiques. J'ai oublié de vous dire que les huit cents habitants de Djemroud sont en état de guerre civile. Djemroud, en effet, n'appartient ni aux Anglais^ ni à l'Emir : il appartient aux D jemroudiens ; or, comme les malheureux D jemroudiens n'ont pas de voisin avec qui se battre, il faut bien qu'ils se tirent entre eux des coups de fusil. Le talab est, à ce point de vue, merveilleusement placé et tout à fait providentiel, car il divise le village en deux parties à peu près égales et Ton sait de cette façon sur qui Ton doit tirer. On se barricade des deux côtés, et tout ce qui montre la tête d'un côté ou de l'autre , feu !
C'est pour cette raison que les abords du talab sont vides aujourd'hui : il n'y a là de Djemroudiens que le sifid richy sur qui on ne tire pas, et quelques enfants. Vous comprenez bien qu'en temps de paix, à la nouvelle qu'un Firanghi est venu visiter le talab de Djemchid, toute la population mâle serait sur pied, et il y aurait toute une semaine de discussions à la mosquée ou à la hûujra, entre les fortes têtes du village, pour savoir quel peut bien être le matlab du Firanghi,
c est-à-dire l'objet réel, le but caché et profond de sa visite; sans doute, quelque trésor à découvrir, quelque talisman à emporter. Mais comme la discussion s'anime, les têtes se montent, les chiens s'abattent, les fusils partent : on court se barricader chacun de son côté, et Djemroud rentre dans Tétat normal.
La route de Djemroud à Péchawer est assez vide, mais chacune des grandes périodes du Pendjab a laissé là un débris ou une légende. Faites d abord un tour au fort de Djemroud ; c'est un fort à moitié français •: il a été construit ou restauré par les officiers au service de RundjetSingh. Du troisième étage, la vue domine tout le fer à cheval des montagnes afghanes. Ce ruisseau desséché devant vous est le ruisseau de Djemroud. Il est sept heures du matin 5 le soleil monte et une immense nappe de lumière blanche inonde l'horizon comme une rivière céleste. Dans un coin du fort est une samadh^ ou tombe hindoue 5 elle