‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 80 sur 157 · IX. PHILOSOPHIE AFGHANE l8Ç · texte numérisé non relu

IX. PHILOSOPHIE AFGHANE l8Ç

sur ma mère^ ma fille^ ma sœur; mais pas un mot de ma femme ! »

Séid Omar a une fille et deux manuscrits. Un jour, il m'apporte les deux ûianuscrits et me demande si je veux les acheter, car les temps sont durs. Uun est en prose et est de Babou- D jan, le fameux théologien 5 l'autre est un Vivan ' du poète Talab Chah. Il me laisse les manuscrits, et, le lendemain, je lui réponds que je les prends : il se trouble, barbotte, puis enfin me dit qu'il ne peut me céder que le Vivan, qu'autrement il aurait affaire à sa fille. « Car j'ai une fille de dix-huit ans, qui est belle, tt parda-nichine ^, et qui lit le Coran illustre aussi bien que le meilleur mollah. Quand elle a appris que je vous avais apporté les deux manuscrits, elle s'est écriée : « Mon père, si nous sommes si pauvres, « vous pouvez vendre au Firanghi le Vivan de « Talab Chah, qui ne contient que des poésies « d'amour et traite de choses profanes, mon- « daines et passagères. Mais je n'admets pas « que vous vendiez le Babou Djan, qui est un « livre plein de pensées pieuses et d'histoires

' Recueil de poésies lyriques.

2 Parda-nkhiiie, assise sous le rideau, qui n'a jamais vu le regard d'un homme.

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« édifiantes, et qui élève l'esprit qui le médite « de la créature et des choses passagères vers « le Créateur et le monde éternel. N'est-il (( pas vrai, grand-père? » — Mon vieux père Mohammed Goul, qui était là, et qui est le plus grand savant du pays afghan, a branlé la, tête et a dit : « Oui, je crois que Dourkhani a « raison, tu ne peux pas le vendre, » et j'ai pensé en mon cœur, Sâb, que ma fille et mon père ont raison. » — Je ne tenais pas assez à Babou Djan, et j'avais l'esprit trop peu tourné vers les pensées d'édification et vers le monde éternel pour acheter ma part de paradis au prix de la paix domestique de Séid Omar et du déplaisir de la belle et pieuse Dourkhani. Je rendis au Séid le livre édifiant et me contentai du livre profane et périssable. Six mois plus tard, en effet, il périssait sous la dent des rats de Bombay. Avec lui périssait aussi un magnifique Livre des T^pis, aux belles miniatures chinoises et aux marges d'or fleuries comme le paradis. Je le rapportais fièrement de Lahore5 mais Dieu n'aime pas les orgueilleux, et un matin je le trouvais rongé, près du cadavre de Talab Chah. Cela se passait en plein Bombay : à quoi pense la police municipale ? Si bouddhiste que l'on soit de cœur, il est dur d'acheter un Firdousi et un Divan pouchtou pour traiter une

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