‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 86 sur 157 · X. — ABBOTTABAD I · texte numérisé non relu

X. — ABBOTTABAD I

bord de quelque fontaine mystérieuse ; la roche verdit et tremble au vent; les lignes^ d'Abbottabad paraissent; les petits soldats Gourkhas, en gris uniforme, s'arrêtent pour voir passer la wnga qui file ; elle file joyeuse, emportée sur le plateau, entre les haies parfumées, par ses deux chevaux d'attelage mogol, et toutes les branches et toutes les tiges se penchent sur votre front au passage et vous murmurent le vers d'Hafiz :

« La brise du matin répandra le musc une fois encore et le monde vieilli sera jeune à nouveau. »

Abbottabad date de 1848, l'époque de la conquête du Pendjab. Le major Abbott, un des héros de l'épopée pendjabie, le seul qui survive encore, montait la route de Hasan Abdal à Murree, en quête d'un sanatorium pour les troupes — c'est la première chose que cherche un

» Les Unes, rangées de maisons faisant caserne.

chef anglais quand il prend possession d'un pays nouveau. Arrivé à mi-chemin, à un petit plateau où la route s'élargit, il fut frappé des avantages de la place, qui, à la différence de Murree, est accessible en hiver, et il y établit son camp, ou, comme on dit là-bas, son chaoni : le chaoni prit son nom et s'appela « la ville d' Abbott », Abbottabad.

Montant de la fournaise de Péchawer, Abbottabad, aux premiers jours de mai, est une ivresse. La joie de vivre ou de revivre flotte dans l'air embaumé, sous lazur pâle et souriant de l'Inde 5 ce sont des orgies de fleurs tout le long des haies, avec leurs roses blanches, leurs roses roses, leurs roses rouges 5 avec les étoiles blanches des phulvaris, les fleurs de grenades en taillis; et puis, de tout côté, tout de suite dans la colline ! Montez cette colline qui domine le camp et que l'on appelle, je ne sais pourquoi, la brigade Circulaire : le clocher de Téglise émerge d'un taillis de verdure, où percent çà et là les toits rouges des bengalows 5 au bas de la colline l'inévitable lawn tennis^ le cimetière, et l'étang sombre où nage le lotus ; plus à droite, le champ de course ou de polo et les lignes des casernes 5 tout cela, un petit point vert ; et à Tentour, de toutes parts, les hautes rangées de montagnes, à perte d'horizon 5 tout près Thandiani, la froide 5 plus au

ABBOTTABAD I99

loin, les cimes noires de Kaghan, et par derrière, les crêtes d'argent de Cachemire, où je n'irai point. Les collines proches sont nues et stériles : si le sommet de la Brigade Circulaire ondule de sapins et de cèdres, ne croyez pas qu'ils soient là de leur gré : c'est que le Député-commissaire leur a donné Tordre de pousser là. Mais sous le soleil qui s'incline, leurs flancs brunis prennent dans la brume indienne des nuances si douces, de tels sourires tremblants, que l'on dirait lame nuageuse de la montagne qui laisse passer sur son front toutes les ombres du rêve changeant qui l'agite. Le soir tombe, la brise s'élève 5 qui donc a dit :

Le vent qui vient de la montagne Me rendra fou.

Le voici qui passe, le vent de la montagne, et il emporte toute tristesse du corps et de l'âme, l'inquiétude de la pensée et du souvenir, angoisses du passé et de l'avenir, regrets, blessures, désirs et toute la fatigue d'être. C'est une chose étrange, dans l'Inde, comme la victoire reste toujours à la brise dans le duel de la brise et de l'âme.

J'aime la Brigade Circulaire, parce que c'est la paix, le repos, l'extase du ciel, et quelquefois

aussi parce qu'elle laisse deviner au lointain les passes doù sont descendus ici les Hellènes et les Scythes et les Parthes, et Timour avec ses Tartares, et Baber avec ses Mogols, et Ahmed avec ses Afghans; parce que les fantômes de l'histoire se dressent sur toutes ces crêtes, et que c'est une belle chose de voir défiler de la montagne les grandes chevauchées d'images 5 et je l'aime aussi parce qu'on y rencontre, guitare sous le bras, dast panâh ' en main, de petits fakirs en robe verte.

— Petit fakir en robe verte, quel âge as-tu ?

— Quatorze ans, Sâb, s'il plaît à Dieu, au prochain Moharrem.

— Petit fakir en robe verte, pourquoi portes-tu la robe verte ?

L'enfant redressa fièrement sa taille frêle et sa tête franche et dit : « Je suis Séid et je descends de Fatimah, fille du Prophète.

— Quel est ton père et que fait-il ?

— Mon père est un "Bouiourg ^.

— C'est vrai, Sâb, interrompit le sais ; son père est un grand Bouzourg et qui fait beaucoup

ï Dast panàhj protège-main, long tison de fer qui sert aussi d'appui dans la marche.

* Boti:^ourg, un Puissant; c'est-à-dire un saint doué du don du miracle.

Page 1