DU PÊCHEUR AU SPITZBERG
Sur le plateau désert enfermé par cette onde, Où la brume s'étend comme un voile de deuil, Mon âme a palpité d'une pitié profonde, Pauvre pêcheur du Nord, en voyant ton cercueil.
Le marchand t'avait dit : — Va sur la mer lointaine, Explore les écueils et poursuis tour U tour Le phoque monstrueux, le morse et la baleine. Puis viens. Je te promets de l'or à ton retour. —
Et toi, pour enrichir ton enfant et ta femme, Tu partis, tu quittas ton rivage natal, Et chassé par le vent et battu par la lame, Ton navire atteignit l'Océan glacial.
Là peut-être un matin, en tressaillant de joie. Tu vis trembler au loin de longs bancs de poissons; Ils voguaient à fleur d'eau, facile et riche proie ; Et gaîment à l'assaut lu lançais tes harpons.
Mais un nuage noir enveloppa l'espace.
Tout soleil s'éteignit; le pilote alarmé
Criait : — Il faut partir! — Déjà les blocs de glace
Flottaient et se fermaient; le golfe était fermé.
Et l'on dut rester là , sur la lande sauvage , Sans abri, sans espoir, pendant les mois d'hiver,
Interrogeant sans fin, sous le glas de l'orage, L'incertain crépuscule au fond d'un ciel de fer.
Un jour tu t'endormis, l'œil terne, le front pâle, En adressant aux tiens un triste et dernier vœu, En murmurant le nom de la rive natale, Et Flessingue si douce, et ta prière à Dieu.
Un pêcheur t'enterra sur la plage déserte ; El pour que les ours blancs ne pussent arracher Tes membres au linceul, ta tombe fut couverte Des sables, des débris ramassés du rocher.
Repose en paix au sein durci qui te protège, Après ton long voyage et tes jours agités ; Mieux vaut peut-être hélas! dormir sous cette neige Que sous un marbre blanc, au seuil de nos cités.
Si, comme je le crois, si la mort n'est qu'un songe. Ton âme, en s'éveillant sur ce sol étranger, N'aura pas vu du moins le douloureux mensonge De nos larmes d'un jour, de notre deuil léger.
Le flot qui se balance au vent de la tempête Gémit l'hymne éternel à ton cercueil glacé; Et l'étranger qui passe ici, penchant la tête. Verse des pleurs sur toi, pauvre être délaissé.