ADIEU A LA RECHERCHE
C'en est fait. Dans deux jours, ô ma belle corvette, Tu ne reviendras plus charmer noire regard; A peine dans le port, déjà je te regrette. Et je n'ose entrevoir l'heure de ton départ.
Souvent en m'en allant sur ton aile légère Je condamnais les ilôts, j'accusais ta lenteur; Souvent j'aurais voulu m'en retourner à terre, A présent je me dis que c'était une erreur.
Car je t'aime à présent comme on aime une femme Dont on craint quelquefois l'esprit capricieux , Mais dont on ne saurait, même quand on la blâme, Éloigner son esprit, ni détacher ses yeux.
C'est toi qui m'emportas sur les lointains rivages, Sur les laves d'Islande et les glaces du Nord, C'est à toi que je dois mes longs et chers voyages, Avec leur vague espoir et leur noble transport.
Je quittais avec toi notre pays de France, Je te livrais mon sort, mes regrets, mon amour, Les vœux de l'amitié nous suivaient dans l'absence, Et des cris d'allégresse accueillaient ton retour.
C'était beau de le voir courir sur l'onde anière, De voir ta large voile au vent se déployer. Et lorsque j'étais las de la rive étrangère , Je rentrais dans ton sein comme dans mon foyer.
A présent c'en est fait. Car voici venir l'heure , L'heure trop prompte, hélas! qui doit nous séparer, Adieu donc, adieu donc, ô ma chère demeure, 0 ma maison flottante où je voudrais rentrer.
Adieu les doux instants passés dans la retraite, Les rêves qu'on poursuit en silence à l'écart, Et les longs entretiens du soir sur la dunette. Et les joyeux refrains autour du banc de quart.
Adieu l'émotion d'espoir, de peur, de doute, Qui tour a tour surprend maîtres et matelots. Le bonheur de revoir mettre le cap en route. Et la corde du lok qui vole sur les flots.
Adieu vous tous qu'ici ce dernier jour rasssemble. Vous dont l'affection pour moi fut un besoin; Quand nous ne pourrons plus nous retrouver ensemble, Oh ! quelquefois encore pensez à moi de loin.
Passagers d'un instant sur lu vague incertaine, Bientôt nous allons tous errer dans d'autres lieux; Quehjue soit le pays où le sort vous entraîne , Emportez avec vous mes regrets et mes vœux.
Qu'une même pensée a notre cœur réponde! Qu'un même souvenir à jamais nous soit cher! Et puission«i-nous, amis, dans l'orage du monde Ne regretter jamais l'orage de la mer!
Hamraerfest, 24 août 1839.