DÉPART
Voici venir enfin le moment du départ :
Le noir coursier bondit sous la main qui l'entraîne;
Le guide a revêtu sa lourde peau de renne.
Et le désert lapon sourit â mon regard.
En avant , en avant , ô mon cheval fidèle ,
La solitude est grande et la montagne est belle.
D'ici je reconnais le roide et long sentier Qui serpente à travers la bruyère sauvage , Les roches de granit où flotte le nuage , La neige des ravins et les pics du glacier.
En avant , en avant , ô mon cheval fidèle ,
La solitude est grande et la montagne est belle.
Nous irons au sommet de ce large plateau Voir tomber à nos pieds les flots de la cascade, Dormir au bruit du vent sous la tente nomade , Ou rêver à loisir près du feu du bouleau.
En avant , en avant , ô mon cheval fidèle ,
La solitude est grande et la montagne est belle.
Je reverrai toujours assez tôt la cité, Et le monde menteur où ma folle jeunesse Au hasard s'en alla chercher dans son ivresse Un bonheur apparent qui m'a bientôt quitté.
En avant , en avant , ô mon cheval fidèle,
La solitude est grande et la montagne est belle,
De mes rêves déçus, je ne regrette rien, Rien excepté l'amour , qui fut un doux mensonge , Et dont souvent encor , lorsque mon cœur y songe , Je voudrais renouer le fragile lien.
En avant, en avant, ô mon cheval fidèle,
La solitude est grande et la montagne est belle.
Celle qui d'un seul mot m'avait rendu si fier, Celle dont j'adorais et le nom et l'image. Déjà d'un autre amour a recherché l'hommage, Et ne se souvient plus de ses serments d'hier.
En avant, en avant, ô mon cheval fidèle,
La solitude est grande et la montagne est belle.
Comme le cerf blessé par la main du chasseur, Emportons à l'écart notre souffrance amère , A l'écart, rejetons toute vaine chimère , Etouffons dans l'oubli toute vaine douleur.
En avant, en avant, ô mon cheval fidèle,
La solitude est grande et la montagne est belle.
La plante qui guérit les blessures du cœur N'éclot pas au milieu de la foule légère ; C'est dans l'isolement, dans l'ombre et le mystère Qu'elle ouvre sa corolle et répand sa saveur.
En avant, en avant, ô mon cheval fidèle,
La solitude est grande et la montagne est belle.
Septembre 1839.