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EN RUSSIE

A mon ami Cuvillier Fleury.

De tous côtés, la plaine immense et monotone, Quelques bois de sapins et quelques flaques d'eau ; Le ciel est déjà sombre et gris, comme en automne. Et le vent froid pénètre à travers mon manteau.

Mais notre char léger vole en rase campagne. Et notre postillon sonne, chemin faisant, Les airs que j'entendais jadis en Allemagne, Les mêmes airs d'adieu qui troublent le passant.

De loin en loin surgit, ainsi qu'une auréole, Le clocher de l'église avec sa haute croix, Son globe éiincelant et sa verte coupole, Que le moujik salue en se signant trois fois.

Nous passons le Volga chanté par maint poète, Et nous voici dans Tver, dont j'admire l'aspect; C'est aujourd'hui, dit-on, la veille d'une fête Que le Russe pieux célèbre avec respect.

Sous le chaume du serf, dans les riches familles, La lampe est allumée auprès d'un saint tableau. Et le long des maisons, des chœurs de jeunes filles Dansent en répétant les chansons du hameau.

Demain nous arrivons dans la ville fatale Où s'accomplit pour nous un des arrêts de Dieu, Au pied de ce Kremlin où l'aigle impériale. Triste et fière flotta sur une mer de feu.

Et je m'en vais pensif vers ce champ de bataille, Songeant à tous nos jours de triomphe et de mort, A nos frères vainqueurs du fer, de la mitraille, Et vaincus sur ce sol par les glaces du nord.

Auprès de Valatschok il est un lac limpide Coupé par des îlots, voilé par le sapin. Doux et riant à voir, avec sa grève humide, Sa surface argentée et son aspect serein.

La jeune fille y vient laver son front de neige, Et le pêcheur gaîment parcourt ses flots d'azur : On dirait un des lacs de Suède ou de Norvège, Etoiles de la terre et miroirs d'un ciel pur.

Sur la rive, un oiseau voltige et saute et chante, Et cet oiseau m'a dit : Viens ici, voyageur. Viens, le long des contours de cette eau qui serpente, Respirer sous ces bois le calme et la fraîcheur.

Entre avec le cœur franc, la parole loyale. Dans le village obscur et la riche cité. Partout tu trouveras une voix cordiale, Et le pain et le sel de l'hospitalité.

Puis, quand tu t'en iras, oh ! porte dans ton âme, Porte comme un parfum de ce pays lointain. Le souvenir d'un mot, d'un sourire de femme, Le nom chéri de ceux qui t'ont tendu la main.

Les hommes seuls entre eux ont posé ces barrières Qui s'effacent déjà, qui tomberont un jour; Car du Nord au Midi tous les hommes sont frères, La nature partout chante son chant d'amour.

Août 18i2.

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