‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 53 sur 145 · I . Luiulnauia bok · texte numérisé non relu

I . Luiulnauia bok

100 LETTRES SUR l/lSLANDE.

Ils emmenaient avec eux tous ceux qu'ils avaient eus autrefois sous leur domination , ils fuyaient le despotisme de leur roi, et redevenaient libres en posant le pied sur le navire; mais leurs esclaves restaient esclaves. Lorsqu'ils débarquaient sur la côte d'Islande, le chef de la tribu prenait un tison enflammé et parcourait le pays. Toute la terre qu'il enlaçait dans ce cercle de feu lui appartenait, et il la distribuait comme une terre de conquête à ses vassaux. Puis une fois le partage fait, il se retranchait avec ses serfs dans son domaine , et vivait comme un seigneur suzerain. S'il voulait tenter une excursion maritim.e, ses vassaux étaient obligés de répondre à son appel; s'il avait une guerre, ses vassaux devaient le soutenir. C'était la féodalité norvégienne , moins le roi qui la gênait; c'était l'aristocratie des hauts barons de France appliquée à une race de pirates, à un peuple de pêcheurs. Quelques-uns d'entre eux bâtissaient un temple, et prenaient \ei\ire de g odi. Us étaient tout à la fois magistrats et pontifes. On les appelait comme juges dans les causes difficiles. On prêtait serment ^ur l'anneau qu'ils ptrlaient à leur doigt, et chaque famille leur payait un tribut religieux.

Tous CCS chefs de tribu vivaient à l'écart, maîtres dans leur domaine, jaloux de leur pouvoir, et indépendants l'un de l'autre. Mais souvent ils se regardaient d'un œil d'envie. Dans leur humeur belliqueu''.e, la moindre contestation provoquait une guerre , la plus légère étincelle amenait une incendie. Ils avaient rapporté de leur terre natale l'amour des combats. Ils s'asseyaient à table appuyés sur leur hache d'armes, et dormaient sur leur glaive. Au premier cri d'alarme , on les voyait monter à cheval , pour aller piller et brûler la demeure de leurs voisins. Quand la discorde s'était ainsi jetée entre eux, c'étaient, de part et d'autre, des provocations continuelles et des représailles sans fin. Il n'y avait point de loi pour les punir, point de pouvoir pour les maîtriser, et l'Islande dévastée leur demandait en vain merci. Ces guerres désastreuses firent sentir la nécessité d'une organisation générale qui donnât une sorte d'unité à tant d'éléments disparates, et mît un frein à l'ambition de tant de familles rivales l'upe de l'autre.

Un Islandais, Uffliot, partit pour la Norvège avec la mission d'étudier les lois en usage et do les rapporter dans son pays. 11 suivit pendant

trois ans les leçons de Thorleif, surnommé le Sage, et s'en revint avec un code qui, en 928, fut adopté à l'Althing, non sans quelque contestation. C'est le code connu sous le nom de Gràgas^ L'Islande fut divisée en quatre parties, d'après les quatre points cardinaux, et subdivisée en douze districts. Chaque district avait son tribunal, ses réunions particulières; mais la nation tenait toutes les années une diète solennelle à Thingvalla. L'assemblée était présidée par les douze représentants des districts, et audessus d'eux s'élevait le chef judiciaire élu par le peuple et proclamé homme de la loi. C'était bien l'homme de la loi, car, à une époque où elle n'était pas encore écrite, il devait la savoir littéralement par cœur, et la répéter chaque année aux diverses tribus. Pendant deux cents ans, ce code primitif se perpétua ainsi par le souvenir et par la parole. Mais les Islandais, qui le gardaient si fidèlement dans leurs traditions, ne se faisaient pas scrupule de le transgresser chaque fois qu'il condamnait leurs proets de vengeance. Souvent la voix conciliatrice

1 . On en a public à Copenhague une belle édition en 2 vol. in-40, avec la Iracluction latine, et il existe sur ce recueil un très-bon conuuenlaire de Schlegel.

des juges fut méconnue, et la sentence du logmadr étouffée par des cris de guerre et des vociférations haineuses. Les chefs de cohorte se rendaient à leur diète le glaive à la main , comme les Hongrois ; quand la discussion légale ne leur donnait pas gain de cause, ils avaient recours à la force, et le roc sacré, le logberg, du haut duquel le législateur rendait ses oracles, devenait le théiitre sanglant de leurs combats. Telle fut l'Islande pendant près de quatre siècles , et le christianisme lui-même , avec ses pieux symboles et ses paroles miséricordieuses, ne put adoucir qu'après de longues résistances les passions violentes de cette race de corsaires. Déjà le Danemarck , la Suède , la Norvège , avaient abjuré le culte de leurs anciens dieux, et l'Islande le conservait encore. Plus d'une fois l'Évangile lui avait été annoncé, et elle ne l'avait pas entendu : les holocaustes de sang plaisaient trop à l'imagination de ces hommes de guerre pour qu'ils consentissent si vite à y renoncer, et le dieu Thor, avec son marteau, emblème de la force, était bien le dieu qu'ils devaient adorer. Le premier qui essaya de les arracher à leur idolâtrie était un Irlandais envoyé par saint Patrice. 11 fit quelques prédications, et bâtit une

église dédiée à saint Colomban. Après lui vint une femme de la même nation , qui introduisit la vie chrétienne au milieu du paganisme Scandinave, et fit poser des croix au dessus de plusieurs montagnes. Les Islandais respectèrent ces croix, quelques uns firent de saint Colomban un héros, et lui donnèrent une place honorable dans le Valhalla, mais voilà tout ce que produisit le zèle des missionnaires irlandais. Bientôt pourtant une voix plus hardie et plus opiniâtre se fit entendre : c'était celle d'un Islandais, celle de Thorvaldr le voyageur (I). Il avait été baptisé par l'évêque Frédéric de Saxe, et il amena l'évêque avec lui pour prêcher le christianisme dans son pays. Mais il avait longtemps guerroyé sur les côtes étrangères, et il se souvenait trop de son ancien métier de soldat. La parole était pour lui un moyen d'action trop faible et trop lent ; il eût voulu convertir l'Islande par le fer et par le sang. Ses sermons ressemblaient à des cris de colère, et si on lui faisait une injure , il sentait bouillonner tout son sang de pirate. Un jour, deux poètes islandais avaient improvisé contre lui une épigranime ; il

1. Le mot vidfœrla signifie plus que voyageur. Il serait mieux rendu par le mol latin peregrinatov .

LETTRES SUR MSLANDK. 4 05

désespéra de leur salut, et les tuii cominf deux mécréants. Une autre fois, il apprit qu'un de ses ennemis se trouvait non loin de lui : c'était aussi un païen intraitable qui n'avait pas voulu prêter l'oreille à ses prédications. 11 le tua pour en avoir plus tôt fini. Le digne évéque n'eut pas le courage de suivre plus longtemps un tel compagnon ; il retourna dans son église de Saxe et mourut saintement. Quand à Thorvaldr , après avoir porté son rude prosélytisme à travers toute l'Islande, il sentît renaître en lui le goût des voyages lointains. Il s'en alla en Grèce, en Syrie, à Constantinople et à Jérusalem. Puis il s'arrêta en Russie, et fonda un couvent, où il mourut.

Après lui vint Thangbandr, envoyé par le roi Olaf Tryggvason. C'était un homme de la même trempe que Thorvaldr. D'une main il tenait la croix évangélique, mais de l'autre il tenait le glaive. Il ne reculait ni devant un meurtre, ni devant une bataille, et il savait également discuter avec les pontifes païens et lutter avec les berserkirs. Malgré tant de zèle et tant de courage, il ne put vaincre l'obstination des Islandais, et s'en retourna en Norvège. Mais le roi Olaf renvoya deux autres missionnaires. Ceux-

ci t iclîèrent d'agir sur l'esprit du peuple par les cérémonies religieuses, et ils réussirent. Les prêtres catholiques parurent à l'assemblée du Thing avec leurs blancs surplis et leurs longues chasubles; l'encensoir balancé par une main d'enfant exhala ses parfums, et la cloche répandit dans les airs ses sons plaintifs et harmonieux. C'est une belle page à ajouter à ces admirables pages que M. de Chateaubriand a écrites sur la cloche dans son Génie du christianisme. La foule s'émut à l'aspect de cette solennité religieuse, et plusieurs hommes qui étaient restés inébranlables à la colère de Thorvaldr et aux sermons de Thangbrandr s'inclinèrent, par un mouvement involontaire, devant le prêtre qui s'avançait ainsi préc nié de la croix. Puis les leçons évangéliq.ies , répétées tant de fois, s'étaient pourtant insinuées dans quelques esprits ; puis le roi Olaf, qui était puissant, menaçait l'Islande de toute sa colère, si elle refusait d'entendre la parole des nouveaux missionnaires, et enfin une voix s'éleva pour proposer l'adoption du christianisme. Mais, à ces mots, les vieux Scandinaves sentirent se ranimer toute leur ferveur païenne, et l'assemblée se divisa en deux partis, l'un tout disposé

à accueillir la nouvelle loi, l'autre bien résolu à défendre l'ancien culte. Dans cet état de crise, on allait, comme de coutume, résoudre la ques tion par un combat, on allait s'entretucr pour savoir qui l'on devait adorer , du Christ ou d'Odin. Un Islandais, plus sage que les autres, demanda si l'on ne pourrait pas suspendre encore les hostilités, et faire trancher la difiiculté par des arbitres. Sa proposition fut écoutée, et chaque parti nomma ses juges. Mais les missionnaires catholiques gagnèrent, pour trois marcs d'argent, Thorgeir, le plus influent et le plus intraitable païen. Le lendemain, Thorgeir s'avança au milieu de la foule, et, après avoir cherché à démontrer combien ces divisions de parti portaient de préjudice à la république, il s'écria : « Vous tous qui m'écoutez, accepterezvous la religion que je vais vous proposer? » Les païens, qui le regardaient comme le plus intrépide défenseur de leur croyance, répondirent qu'ils l'accepteraient; et les chrétiens, qui étaient dans le secret de la transaction faite avec lui, répondirent de même. Alors Thorgeir proclama la religion chrétienne, et, malgré les cris d'étonnement et les plaintes de ses anciens partisans, elle fut adoptée. C'était en l'an 1000.

ii'S LETTRES SUR l'iSLANDE.

De cette époque date pour l'Islande une nouvelle ère de science et de poésie. Elle eut des écoles, (les prêtres instruits, des voyageurs célèbres, mais elle n'eut pas le repos. Ni la loi politique ni la loi religieuse ne pouvaient dompter l'ambition de ses principales familles. Au commencement du treizième siècle, une nouvelle guerre s'allume entre elles, plus longue, plus terrible, plus acharnée que jamais. On vit alors des chefs de parti s'en aller au Thing avec une troupe de treize cents hommes. Ils tiaversaient le pays comme un fléau, tantôt longeant les côtes avec leurs navires, tantôt s'avançant au milieu des habitations à main armée, et se frayant leur route par le meurtre et l'incendie. Quand ils se rencontraient, ce n'était plus comme autrefois des escarmouches d'un moment ; c'étaient des batailles sanglantes qui duraient tout un jour, et souvent recommençaient le lendemain. Quelquefois ils se trompaient l'un l'autre par une paix simulée, et à peine avaientils quitté l'Althing qu'on entendait déjà retentir le cri de guerre. S'ils venaient à succomber, les hostilités recommençaient sous une nouvelle bannière, avec un nouveau chef. Dans leur testament de mort, ils léguaient pour héritage

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à leurs fils une bataille inachevée, une vengeance incomplète, et leurs fils n'étaient que trop lidèles à remplir ce mandat. Tous les principaux liahitants du pays périrent dans ces batailles. Toute la puissante famille des Sturles s'entredétruisit elle-même. Snorri Sturleson, le plus grand écrivain de l'Islande, fut massacré à Reykholt par la haine de ses ennemis, et par l'ordre du roi Hakon. Quand ces grands hommes furent morts, la république islandaise mourut elle-même. Elle perdit en un jour son nom de république et son indépendance dont elle était si fière. Depuis longtemps les rois de Norvège avaient essayé de la soumettre à leur pouvoir. Il leur semblait que cette terre, peuplée par la Norvège, devait leur appartenir; mais l'Islande avait maintenu avec orgueil sa liberté. Les longues guerres oligarchiques anéantirent toute sa résolution. Elle était faible et épuisée, et elle courba la tète sous le joug qui l'attendait. En 12(52, les trois grands districts du nord, du sud et de l'ouest so soumirent à la Norvège; en 1264, le district de l'est suivit leur exemple.

Dès ce mement, l'histoire politique d'Islande a cessé d'être. L'Islande n'est plus qu'une pro-

HO LETTKES SUR l/lSLANTE.

viiice norvégienne qui accepte les ordonnances qu'on lui impose, qui, en 1387, se réunit au Danemark, et qui attend chaque année du roi qui ia j^ouverne son tarif de commerce et son règlement administratif; mais il y a une autre histoire de l'Islande à faire, c'est celle de tous les fléaux qui l'ont traversée sans relâche, de tous les volcans qui ont déchiré ses entrailles, de toutes les maladies qui ont décimé sa population. Celle-là Cbt triste, et on la lit avec douleur dans ses montagnes inhabitées, au milieu de ses champs de lave. Voici les éphémérides de quelques siècles. Où en trouverait-on de semblables ?

1300. Éruption de volcan.

1306. Les glaces du Groenland entourent l'ile, et tout périt par le froid.

4308. Tremblement de terre.

1311. Éruption de volcan.

1339. Tremblement de terre. — Éruption de volcan.

1341. Éruption de volcan.

1346. Éruption de volcan.

4350. Éruption de volcan.

1357. Éruption de volcan.

4360. Éruption de volcan.

LETTRES SIR l/iSLANDB. \\\

1362. Érupliun do volcan.

1390. Éruption do volcan.

1402. La poste noire enlève les deux tiers

dos habitants.

1419. Invasion dos corsaires anglais qui pil-.

lent et ravagent le pays.

1423. Nouvelle invasion non moins cruelle

que la première.

1490. Épidémie.

1582. Éruption de volcan.

1583. Éruption de volcan.

1616. Invasion des corsaires algériens.

1605. Glaces flottantes.

1707. Épidémie qui enlève le quart do sa population.

I7'16. Eruption de volcan.

1717. Éruption de volcan.

1720. Éruption de volcan.

1753. Famine.

1755. Éruption de volcan.

1766. Éruption de volcan.

1783. Éruption do volcan. — Épidémie. — • Famine.

Ajoutez à cela rinditi'éronco ilu gouvernement qui entendit d'une oreille distraite les plaintes de l'Islande, et n'y répondit pas. Ajou-

tez ]c monopole du commerce, le monopole infâme qui, pendant deux siècles, enleva à ce malheureux pays tout ce que les volcans, les pirates, les rigueurs du climat et les tremblements de terre ne lui avaient pas enlevé. Ajoutez les querelles des gouverneurs avec les évêqùes, les divisions intestines, et vous aurez une idée de tout ce que cette terre d'Islande a eu à souffrir, et vous aimerez peut-être ce peuple ferme et patient qui a supporté tant de désastres et n'a point déserté son pays.

Depuis la fin du siècle dernier les volcans dorment dans le flanc des montagnes, le monopole du commerce a été aboli, et le gouvernement danois a compris qu'il y allait de son intérêt de protéger et de soutenir i'iolande; mais rien ne permet d'espérer que le pays redevienne jamais aussi puissant qu'il l'a été. 11 y a eu autrefois des familles riches en Islande, et maintenant il n'y en a plus. Il y a eu 10 0000 habitants, et maintenant la population ne s'élève pas à plus de 50 000. L'ile est pourtant plus grande que le Danemarck et le Holstein , et presque aussi grande que la Prusse. En Russie, on compte 80 000 habitants par mille carré, en Norvège 105, en Suède :2i9, en Islande 34.

LETTRES SLR L'ISLANDF. WW

LES SGâLDES.

Les scaldes sont les bardes du Nord. Comme les poètes celtiques et les rhapsodes grecs, ils ont célébré les dieux et les héros. Comme les auteurs des romances espagnohis, ils ont chanté la gloire et les combats. Comme Virgile, ils ont eu leur Mécène; comme Pétrarque, ils sont souvent entrés dans le conseil des rois. Comme les Minnesinger, ils s'enorgueillissaient de leur naissance, et marchaient de pair avec les jarl et les princes. Comme Tailiefcr, le trouvère nor-

H 4 LETTRES Sun I/ISLANL-E.

niand, et Veit-Weber, le soldat suisse, ils assistaient eux mêmes aux batailles qu'ils devaient chanter, et combattaient au premier rang.

La poésie des Scandinaves remonte comme leur histoire jusqu'à la migration des peuples d'Asie, et se perd dans des lécits obscurs et des traditions fabuleuses. Ces peuples, que l'on a si longtemps appelés barbares, sont pourtant venus dans le Nord avec des cliants, et, comme les Indiens et les Grecs, ils ont tant de vénération pour la poésie, qu'ils l'attribuent à un dieu, et peuvent dire comme Ovide :

Est deus in nobis, et sunt commereia cœli; Sedibus œthereis spiritus ille venit.

La fable qu'ils racontent pour expliquer cette origine est grossière, mais caractéristique, et mérite d'être rapportée.

Il y avait autrefois un homme nommé Kvaser, qui, par son intelligence et sa sagesse, s'était élevé au rang des dieux. Deux nains, jaloux de ses talents, le tuèrent, recueillirent son sang dans un giand vase et le mêleront avec du miel. Ce sang du sage, ainsi mêlé avec le suc des fleurs, avec l'œuvre industrieuse des abeilles,

i.F/rTri:s sir l'islande. 4 15

devint la source poétique, rhippocrène des Scandinaves. Quiconque pouvait y puiser se sentait à l'instant inspiré et pouvait faire résonner harmonieusement les cordes de la harpe. Le géant Sutting parvint à s'emparer de la coupe de miœd, et il y attachait un grand prix, quoiqu'il n'en usât guère; il la donna à garder à sa fille Gunlœda, et l'enferma dans une montagne. Cependant Odin, qui était dieu et qui avait de nombreuses attributions, éprouvait une grande envie d'y joindre encore la faculté poétique ; mais il fallait pour cela séduire Suttung, et Suttung élait un terrible homme : ni paroles flatteuses ni promesses ne pouvaient l'attendrir; il gardait son trésor en vrai barbare, ne voulant pas en jouir lui-même et ne voulant pas l'abandonner aux autres, Odin quitta sa demeure céleste, et vint, comme Apollon chez Admète, passer tout un été chez Suttung, prenant soin des bestiaux, récoltant le foin, et ne demandant pour toute récompense, après ses longues journées de labeur , que quehiues gouttes de miel. Suttungles lui refusa impitoyablement. Après cette dernière tentative, Odin, désespérant de vaincre l'obstination du géant, a recours à la ruse : il se change en serpent,

pénètre dans la montagne où est enfermée la coupe poétique, s'approche de Gunlœda, la flatte par ses éloges, la fascine par son regard. La pauvre Gunlœda fit comme Eve ; elle crut aux paroles du serpent, et oublia la défense de son père. Odin obtint la permission de boire trois fois à la coupe de miœd, et à la troisième fois le cruel avait tout bu. Alors il oublia les doux serments qu'il avait murmurés le soir à l'oreille de Gunlaeda, il laissa la pauvre fille en larmes, et s'enfuit sous la forme d'un aigle. Mais Suttung était un habile magicien : il devina aussitôt le vol qui venait de lui être fait, et poursuivit le ravisseur. Déjà il était prêt de l'atteindre, déjà Odin tremblait d'expier chèrement sa supercherie, quand tout à coup les ases vinrent au devant de lui pour le soutenir et lui présentèrent une grande coupe, où il rendit le miœd qu'il avait bu. Mais dans le mouvement de frayeur que lui avait causé Suttung, il en laissa aussi tomber une partie par terre \ Cellelà appartient aux mauvais poètes, qui n'ont besoin que de se baisser pour la voir; mais la coupe des dieux est conservée dans le ciel,

1. Par respect pour les poêles, j'adoucis ici l'expression textuelle.

LETTRES SLR l'iSLANDE. 117

et les hommes de génie, les hommes vraiment inspirés peuvent seuls y poser leurs lèvres. C'est Odin qui la distribue à ses favoris ; c'est lui qui est le dieu de la poésie. « Maintenant, dit l'Edda, le chant d'Odin est chanté, dans la salle d'Odin, près de la salle d'Odin. Heureux celui qui le chanta! Heureux celui qui peut le redire ! Heureux celui qui l'apprit ! Heureux celui qui l'entendit!

En remontant aux premiers temps des trois monarchies Scandinaves, nous n'avons sur les scaldes que des notions incomplètes, des fragments de biographie et des fragments de vers. Au vi^ et au vu'' siècle, ils occupent déjà de temps à autre une place iiotable dans l'histoire; mais à partir du ix'^ jusqu'au xii^ siècle, ils se suivent sans interruption, et l'on connaît trèsbien leur nom, leur vie, leurs œuvres. Le règne de Harald aux beaux cheveux fut l'âge d'or des scaldes. Cet homme ambitieux crut que, pour donner plus de solennité à ses batailles, plus d'éclat à ses conquêtes, il fallait qu'il s'entourât de poésie. H réunit à sa cour les scaldes les plus vantés ; il se les attacha par des présents, et tous chantèrent sa gloire et sa domination. Ses successeurs manifestèrent constamment le

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même goùî. Quelques-uns d'entre eux, comme Magnus le Bon, Harald Sigurdsson, faisaient des vers eux-mêmes et chérissaient la poésie. Les scaldes résistèrent longtemps à l'interdiction lancée contre eux par les missionnaires chrétiens. Olaf le Saint condamnait leurs souvenirs mythologiques, et cependant il pensa qu'il convenait à sa majesté de roi d'en avoir plusieurs à sa cour. Ce fut lui qui, les conduisant un jour sur le champ de bataille, leur dit : « Placez-vous au premier rang, afin de chanter ce que vous aurez vu, et non ce que vous aurez entendu raconter. » Mais peu à peu le christianism.e s'insinua plus avant dans les esprits. Les mœurs, les lois changèrent, et la poésie des scaldes, fille d'Odin, s'éteigiiit avec le culte d'Odin.

A la prendre dans ses monuments les plus anciens, cette poésie est claire, simple, énergique. Elle a tout le caractère des temps primitifs et du vrai chant épique; mais plus tai'd, les scaldes l'altérèrent ; elle devint l'œuvre du travail factice et des beaux esprits. Au temps de Kolf-Krage, elle est encore jeune et forte ; elle résonne hautement au milieu de la foule, et défend avec orgueil sa nationalité Scandinave.

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