I.KTTHES SUR L ISLANDE. II
Quatre siècles plus tard, c'est une poésie vieille, viciée, prétentieuse, qui recherche avec affectation les formes inusitées, et s'enveloppe dans un néologisme bizarre, dans des métaphores étranges. Alors on vit des poètes qui redoutaient d'être popuhiires, et qui, pour échappera une telle infortune, entremêlèrent leurs vers de tant de mots finnois, écossais, anglo-saxons, et de tant de figures hyperboliques, que le peuple renonça à les comprendre, et qu'ils devinrent un difficile objet d'étude pour les gens les plus lettrés'. Cette poésie est restée si obscure qu'à moins de l'avoir longtemps analysée, les Islandais eux-mêmes ne la conçoivent pas, et quand on st parvenu à en pénétrer le sens, on est étonné de tous les raffinements d'art auxquels les scaldes avaient recoars pour voiler leur pensée. Ils auraient eu honte de se servir d'une
1. La poésie anglo-saxonne présente la niênie obscurité, les niênies affectations de style, le même goût pour les métaphores. Dans sa description du Déluge, Cednion emploie plus de trente synonymes différents pour désigner l'arche de Noé. « Les poi'tes anglo-saxons, dit M. Turner, voulaient avoir le monopole du chant et des avantages tjui en l'ésultaient. l*our cela ils rendirent leur style de plus en plus difficile k comprendre, afin de le mettre hors de la portée du vulgaire, et leur langue poétique fui tout à fait différente de la prose. » IJislonj of Ihc Anylo-Saxons bij Sharon Turner. T. III, p. -274.
langue qui ressemblât à la langue du peuple, à la langue vulgaire, et ils ont si bien élaboré leurs vers, aiguisé leurs périodes et gonflé leurs métaphores, qu'ils ont laissé loin d'eux les concetli italiens, les phrases ampoulées de Du~ bartas, et les mélanges hétérogènes de la poésie de cour allemande. Je ne sache pas, dans aucun pays, un poète qui redoute comme eux l'expression nette, précise, et s'inquiète autant d'employer toujours la périphrase. S'ils parlent du ciel, c'est la couverture des montagnes, la maison du soleil, le chemin des étoiles ; de la terre, c'est la fille de la nuit, la chair d'Ymer, le vaisseau flottant sur les âges ; du feu, c'est le frère du vent et l'ennemi des forêts; de l'or, c'est la lumière de l'eau, la larme de Freya, la dent de Dieu, le soleil et la lune. La mer est le sang d'Ymer et l'anneau du globe ; la tête est la demeure du cerveau, le champ des cheveux; le sang est le lac des blessures et le vin des oiseaux de proie. Ajoutez à cela des expressions équivoques dont ils se servent avec une sorte de prédilection. Le même mot signifie : mer et cheval, vaisseau et bouclier, feu et épéc, aigle et loup. Lorsqu'ils emploient ces locutions douteuses, ils joignent à l'une des deux acceptions
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qu'elles renferment toutes les épithotes qui ne s'applifiueraient qu'à l'autre. Ainsi ils disent également : l'épée brûlante, et le feu aigu ; le vaisseau d'acier, et le bouclier rapide; le loup aux larges ailes, et l'aigle au poil roux.
Du reste, ils avaient un grand nombre de licences poétiques; ils pouvaient supprimer, ajouter, contracter plusieurs lettres dans un mot. Ils employaient les tropes, l'épenthèse, la syncope, la métonymie, l'ellipse, comme s'ils eussent été à l'école de Dumarsais, et ils avaient tout à la fois le vers métrique des anciens, le vers scioïto des Italiens, le vers rimé comme nous; et le vers allitéré comme l'ont eu les Allemands, les Anglo-Saxons, comme Ghaucer, Waller et Plowman l'oîit employé. Nous comprenons ditficilemont l'harmonie des vers allitérés, mais il est certain qu'elle était assez sensible pour frapper les anciens hommes du nord. Un de nos poètes, celui de tous qui a peut-être le plus étudié la forme, me faisait remarquer dernièrement que l'allitération ne serait pas employée dans nos vers sans produire un certain etfet musical. On cite plusieurs vers de Virgile , de Lucrèce , de Plante , où les mêmes lettres sont évidemment répétées avec
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intention, et l'on sait que les Espagnols trouvent dans leurs assonnances une sorte de mélodie que les étrangers parviennent difficilement à saisir.
Les scaîdes avaient quatre sortes de vers . le Fornyrda-lag, le Drotl-kwœdit, le Togmœllt, le Riinhendt. le premier est le plus ancien. On l'appelait aussi chant des elfes, parce qu'on croyait que les elfes s'en servaient pour parler aux hommes. Le second est celui que l'on connaît le mieux. Il fut employé fréquemment aux ix% x"" et xi^ siècles. Dans le troisième, les vers riment entre eux. Les uns ont la rime complète, d'autres n'ont qu'une demi-rime, fort peu apparente pour nous. Le quatrième est le plus récent. Il est encore souvent employé en Islande.
Les deux chants les plus célèbres étaient le drapa et le flockr. Le drapa était l'ode des grandes fêtes et des grandes batailles, le dithyrambe que les rois aimaientà entendre résonner autour d'eux. Le tlockr avait aus^i un certain caractère de solennité, mais il était plus court. Le scalde Loftunga chanta un jour un iîockr devant le roi Canut. Le roi se tacha et lui dit que jusque la on avait toujours fait pour lui des drapa.
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C'étaient là les formes arrêtées, les grandes formes. Mais les scaldes variaient à l'infini lenr mètre, leurs rimes, leur allitération, et quand on étudie les divers fragments qu'ils nous ont laissés, on voit ({irils flie-rcliaient eux mêmes à se créer des difficultés métriques, dans l'espoir de donner par là plus de valeur à leurs œuvres. Nous pouvons rire de cette erreur poétique, mais je ne pense plus qu'aucun peuple y ait échappé. Simmias de Rhodes écrivit une pièce de vers à laquelle il donna le forme d'un œuf, et une autre qui avait celle d'une hache. On connaît le poème latin dont tous les mots commencent par un P, et nous mêmes n'avons nous pas la bouteille de Panard; l'acrostiche traversé ({uatre fois par le même nom; le quatrain bâte lé, ou la rime se trouve répétée à la lin du premier vers et au commencement de l'autre ^ ; le quatrain à rime redoublée, dont Marot lui même nous a laissé des exemples ^; le quatrain fraternisé, où la dernière syllabe du premier vers doit