‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 55 sur 145 · Quand Neptune, puissant Dieu de la mer · texte numérisé non relu

Quand Neptune, puissant Dieu de la mer

Cessa cVarmer casaque et galées,

Les gallicans bien le durent aimer,

Et réclamer ses grandes eaux salées.

'i. La blanche colombelle, belle,

Souvent je voys priant, criant, etc.

être reproduite au commencement du second *, et un grand nombre d'autres vers non moins irréguliers.

Il y a dans la poésie des scaldes un autre mérite que celui de la versification ; c'est son caractère traditionnel, sa parole authentique. Là se trouvent des documents que rien ne remplace ; là sont les noms les plus anciens, et quel, ques-uns des faits les plus essentiels de l'histoire primitive du Nord . Nous devons aux scaldes tous ces fragments précieux sur lesquels s'r.ppuient les chroniques de Snorri Sturleson et l'histoire de Saxo le grammairien. Nous leur devons ces belles strophes intercalées dans les sagas, et toute l'Edda, c'est-à-dire toute la théogonie et la cosmogonie Scandinaves. La parure d'emprunt que ces poètes joignaient à leurs vers n'existait qu'à la surface. Au fond tout leur était inspiré par le temps où ils vivaient, par les événements auxquels ils prenaient part, par le pays qu'ils aimaient. Personne mieux qu'eux ne pouvait se faire l'historien de leur époque.

1. Dieu gard ma maistresse et régente. Génie de corps cl façon, etc.

Pour dire vray, au teiDps qui court.

Cour est un périlleux passage, etc.

Ils touchaient tout à la t'ois aux deux extrémités de l'échelle sociale. Ils appartenaient au peuple par leur naissance, aux grands par leur éducation. Ils entraient dans l'amitié des princes, et pas une bataille ne se livrait sans qu'ils niarciuis^ent à côté de lui, pas une fête n'avait lieu sans qu'ils fussent appelés à en faire l'ornement. Ils étaient là témoins et acteurs. Ils observaient et ils chantaient , et quelques-uns d'entre eux avaient une telle faculté d'improvisation qu'ils pouvaient à l'instant même raconter en vers le fait qui les avait frappés. Kognvald, comte des Orcades, se vantait de composer, sans préparation, un poëme entier sur chaque idée qu'on lui indiquerait, et l'on dit que le scalde Sivard balbutiait toujours quand il parlait en prose, mais s'exprimait avec la plus grande facilité dès qu'il avait recours à la langue poétique.

Une partie des chants que nous coimaissons ont été composés en Daneniaik; d'autres en Suède, d'autres en Norvège, et un assez j^rand nombre en Islande. Mais ils ont été répandus à travers toute la Scandinavie. Les scaldes ne restaient pas toujours au même lieu. Ils quittaient leur pays avec l'ardente impatience du

jeune âge, et ils revenaient avec les souvenirs de la vieillesse. Ils passaient de longues années à courir les aventures, à s'en aller chanter de ville en ville, n'emportant avec eux que leur luth et leur épée; pauvres poètes qui devaient à tout instant remplacer la mélodie des vers par le cliquetis du glaive; pauvres oiseaux voyageurs à qui la nature n'avait point donné dubri sous la feuillue, et qui ne savaient bâtir leur nid que sur les bordb des mcjrs orageuse-^ jii sur les champb de bataille.

Quand un scalde arrivait a la cour d'un prince, il se faisait annoncer comme poëte, et le prince le recevait ..ussitôt. Il y avait dans chaque salle de festin un siège réservé pour lui. C'était là qu'il allait prendre place et qu'il enseignait ses chants à la foule assemblée pour l'entendre, a C'est une vieille coutume, » dit Odin dans le HavamaJ, « de s'asseoir sur le siège des chanteurs et de redire de mémoire d'anciens chants. Pendant que l'on racontait ainsi les histoires du peuple, je m'assis et je me tus, je regardai et je r 'fléchis. »

Le scalde répétait plusieurs fois les mêmes strophes afin qu'elles ne tombassent pas dans l'oubli. Les rois eux-mêmes aimaient à les voir

LETTRES SLR LISLANDE. 127

se perpétuer autour d'eux. On raconte que le roi Edouard d'Angleterre, avant de récompenser le poëte Halle, le pria de rester assez longtemps à sa cour pour que plusieurs de ses amis eussent le tenqis de recueillir les chants (i^ jii lui avaient entendu chanter.

Dans ces temps d'ignorance, le scalde n'était pas seulement un his'.orien fidèle, un versificateur habile; c'était un homme qui avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, et chez lequel l'instinct poétique avait éclairé le jugement et développé rintelligeîice; c'était un homme poliliciue et un philosophe. Les princes avaient confiance en lui, et lui demandaient souvent conseil. Le scalde alors marchait de pair avec les grands; son titre seul équivalait à un titre de noblesse, et il avait comme les nobles ses armoiries de poëte : une rose sur un bouclier.

Mais quand un roi avait su rendre digncnient hommage au talent et au caractère d'un de ces poêles éncrgi(iue5, il pouvait compter sur sa bravoure et sa fidélité. Un jour l'onige jette sur les côtes de Danemark le vaisseau d'un jeune aventurier. C'était un scalde encore peu connu, nommé Starkoddr; mais il était grand, fort et plein d'ardeur. Le roi Fioddr l'accueillit à sa

cour, et fut tellement frappé de son air martial, qu'il lui équipa un autre vaisseau; etStarkoddr partit, et s'en alla en Suède, en Angleterre, en Irlande, puis sur les côtes de la mer Baltique, et pénétra dans la Russie et dans la Pologne. Le long de sa route il s'attaquait à tous les vaisseaux de pirates, il amassait les dépouilles de ses ennemis, puis il revenait les partager avec le roi et lui raconter ses voyages. S'il entendait parler d'un guerrier célèbre, il courait :iUbsitôt se mesurer avec lui. Si un malheureux lui adressait une plainte, il allait à son secours. Si un pays gémissait sous la tyrannie d'un roi, il était comme Thésée, toujours prêt à purger les royaumes de leurs despotes et la terre de ses monstres.

Cependant Froddr, son ami, son bienfaiteur, est assiissiné; mais il a un fds, et Starkoddr ne veut pas enlever au jeune prince Thonnenr de venger la mort de scn père; il se retire en Suède, et pendant qu'il raconte ses dernières batailles et se prépare à en livrer de nouvelles, il apprend que Helga, la fille de Froddr, a été séduite par un orfèvre. Il part à l'instant, arrive en Danemark, entre chez l'orfèvre, la tète couverte d'un grand chapeau qui lui masque le

visage, et s'asseoit à l'écart, immobile et silencieux; là il reconnaît que tout ce qu'on lui a dit n'est que trop vrai ; il observe en serrant la poignée de son glaive les caresses qus Helga prodigue à son s<''(lucteur. Tout à coup la jeune fille l'aperçoit, jette un cri de terreur et repousse son amant. Starkoddr se lève, et le malheureux orfèvre regarde, pâle et effaré, cette main de fer qui le menace, et cette épée qui va s'appesantir sur lui. Aucun moyen de se défendre, aucun moyen de s'enfuir, et il est là qui tremble et se courbe sous le regard enflammé du scalde, comme l'oiseau sans forces sous le regard sanglant du vautour. Mais Starkoddr, après l'avoir fait passer par toutes les angoisses de la mort, le repousse dédaigneusement : « A Dieu ne plaise dit-il, que je ternisse ma réputation de guerrier en tuant un lâche tel que toi. Je t'imposerai un châtiment plus cruel en te laissant vivre. » Car Starkoddr, dit Saxo le grammairien, était de ces hommes qui croient qu'une vie passée dans le crime et la honte est mille fois plus redoutable que la mort.

Après avoir ainsi vu pâlir les deux coupables devant lui, Starkoddr chanta son voyage, et ses derniers vers s'adressaient à Helga : « 0

130 LETTUES Sî R l'iSLANDE.

jeune fille! s'écria-t-il, quelle magie t'a donc aveuglée? Quel plaisir pouvais-tu attendre dans cette demeure sale et enf.imée, toi dont l'enfance a été bercée dans le palais des rois?

« Comment ces lèvres pâles, ces lèvres couvertes de cendre de ton amant se sont-elles approchées de ta bouche rose? Comment as-tu permis à ces bras de manœuvre d'enlacer ton beau corps, et à ces mains grossières de toucher ta peau de satin? »

Quelque temps après, Holga se marie avec le fils d'un roi, et le s aide retourne en Suède. Mais un jour on vient lui dire que Ingel, le nouveau roi de Ûanemarck, loin d:^ chercher à venger la mort de son père, est devenu l'ami de celui qui l'a tué et a épousé sa sœur. A cette nouvelle, Starkoddr se remet en route; il accourt dans le palais d'Ingel, et, sans se faire annoncer, entre dans la grande salle du festin, et va s'asseoir sur le siège d'honneur, qui, du temps de Froddr, lui était toujours réservé. La reine, apercevant cet homme couvert d'habits poudreux qui s'en allait prendre la meilleure place, lui ordonna de se retirer. Le scalde ne chercha pas à se justifier, il ne répondit rien. Il descendit ; mais, dans la rage qui le domi-

Page 1