‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 64 sur 145 · Edda Sœmundar hinus Froda. lu-», irad. latine · texte numérisé non relu

Edda Sœmundar hinus Froda. lu-», irad. latine

bité par Hella jusqu'aux salles resplendissantes où se rassemblent les va'.kyries.

Il serait presque impossible d'assigner une date précise à ces poëmes. Ils ont été composés en différents lieux et à différentes époques. Leur forme de versification, leurs métaphores, et quelques mots recueillis çà et là dans les sagas peuvent servir d'indication et guider les savants dans leurs hypothèses. Mais il y a loin de ces conjectures de 1 erudit au document exact basé sur des faits, appuyé sur des dates. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que ces poëmes furent composés par les scaldes, chantés dans les cours, dans les assemblées populaires, dans les grandes fêles \ Quelques-uns d'entre eux remontent au moins, pour la forme sous laquelle nous les connaissons, jusqu'au huitième siècle, et pour l'idée qu'ils représentent jusqu'à l'époque de l'émigration des peuples d'Asie dans le Nord. Le premier de tous est la Voluspa '^ C'est une œuvre d'un caractère étrange, solennel et mystérieux, triste et éloquent, grave et obscur. C'est le récit, souvent

i. Den aeidre Edda ovcrsat af Magnusscn. 2. Vola (sibylle), Spà (prophélie). La sorcière des chants servions s'appelle Wila.

énigmatique, souvent brisé , d'un oracle; c'est le cri de la sibylle.

A l'entrée de la forêt de sapins, balancés par le vent du nord, au milieu des corbeaux qui croassent sur sa tête, et des loups qui hurlent autour d'elle, la prophétesse Scandinave monte sur le trépied, et devant la chair palpitante des victimes elle prononce ses conjurations et le dieu apparaît : Deus, ecce Deusl Au souffle puissant qui l'inspire, son cœur tressaille, ses cheveux se hérissent sur son front, ses yeux enflammés regardent passer avec une sorte de stupeur et d'eff'roi les images qu'elle évoque, et elle chante le chaos, la naissance des géants, les combats des dieux. Une voix impérieuse lui crie : Ne vois-tu rien encore? Et elle se ranime et chante l'enfantement de la mort, la demeure souterraine des damnés, la dernière lutte des mauvais esprits, la destruction du monde.

« Au commencement des temps il n'y avait rien. Il n'y avait ni sable, ni mer, ni vent. On ne voyait point de terre et point de ciel, rien que l'abîme vide sans arbres et sans végétation.

« Le soleil parut au sud. La lune ouvrit la porte de la nuit. Mais le soleil ne connaissait

pas sa route, la lune ne savait pas où elle devait se poser, et les étoiles ignoraient leur place.

« Alors les dieux montèrent sur leurs sièges élevés, et tinrent conseil ensemble. Ils donnèrent un nom à la nuit et au crépuscule. Ils réglèrent l'heure du malin, le milieu du jour, et partagèrent l'année.

« La prophétesse sait où s'élève le frêne Ygdrasil , le grand arbre qui étend au loin ses blancs rameaux. De là découle la rosée qui baigne la terre, et le frêne reste toujours vert.

« Du milieu des eaux, les trois filles de la sagesse s'avancent sous cet arbre. L'une s'appelle Urd; la seconde, Verdandi; la troisième, Skuld. Ce sont elles qui règlent le destin de l'homme et disposent de sa vie.

« Elle sait que la trompette de Heimdal est cachée sous les larges rameaux de l'arbre céleste. Elle voit les vagues écumantes du fleuve de sagesse tomber du front de l'Alifader.

« Un jour elle était assise à l'entrée de sa demeure. Elle voit venir à elle le dieu savant par excellence et le regarde entre les yeux. — Que me demandez-vous ? Qu'attendez-vous de moi? Je sais tout, Odin. Je sais que ton œil est plongé

dans la limpide source de Mimer qui chaque matin l'arrose avec l'eau de la sagesse.

« Le dieu souverain lui donna des anneaux, des bâtons runiques et le don de prophétie. Sa vue s'étend au long et au large sur chaque monde.

« Elle a vu le sort cruel réservé à Balder, fils d'Odin. La branche d'arbre croissait; elle était petite encore, mais fort belle. Cette branche devint un glaive meurtrier. Hauder s'en servit ^

(( Bientôt naquit le fils d'Odin qui devait venger Balder. En une nuit il devint vieux, et il ne se lava pas les mains, et il ne se peigna pas les cheveux avant que d'avoir porté sur le bûcher le meurtrier de Balder. Mais Frigga pleurait le malheur arrivé dans le Valhalla. »

La voix lui crie : Voyez-vous encore quelque chose? Et la prophétesse répond :

(( Les chiens aboient dans les cavernes de Gnipa. Les chaînes sont brisées ; les loups sont libres. La prophétesse sait encore beaucoup de choses; elle voit de loin le déclin de l'empire céleste, la chute des dieux.

i. Voyez la mort de Balder, dans le chapitre sur^la mythologie.

LETTUKS SLR l'iSLANDE. 195

« Les frères combattent l'un contre l'autre et se tuent. Les parents rompent leurs liens. On viole la foi du mariage, On brise les boucliers. C'est un temps de fer, un temps de loups et d'orages, et avant que le monde s'écroule, les hommes ne s'épargnent plus.

« Les chiens aboient dans les cavernes de Gnipa. Les chaînes sont brisées ; les loups sont libres. Du côté de l'est s'avance Hrym. La mer déborde; les serpentss'enflent avec colère. L'abîme des eaux s'entr'ouvre. L'aigle pousse des cris de joie auprès des cadavres qu'il déchire, et le Naglfar flotte sur les vagues.

« Il vient du midi. Les fils de Muspell le montent, mais Loki le gouverne. Toute la race des monstres accourt avec les loups, et Loki marche à leur tète.

« Qu'arrive-t-il aux Ases? Qu'arrive-t-il aux Elfes? Le monde des géants est plein de bruit. Les Ases se rassemblent, et les nains qui habitent les montagnes gémissent à l'entrée des cavernes.

« Surtur vient du sud et apporte l'incendie. Son épée flamboie. Les rochers se fendent. Les TroUes errent avec anxiété. Les hommes prennent le chemin de la mort. Le ciel se déchire.

« L'inquiétude saisit le cœur de Hlyna ' lorsque Odin s'avança contre le loup. Le vainqueur de Bêla combat contre Surtur. Mais Tépoux chéri de Frigga succombe.

« Alors le fils du maître de la victoire, le puissant Vidar s'avance pour lutter avec le loup monstrueux. D'une main il saisit cette progéniture de géant ; de l'autre il lui enfonce son épée dans le cœur.

(( Puis vient le noble fils d'Odin (Thor). Il attaque vaillamment le serpent Midgard et lui porte le coup mortel. Mais il recule de neuf pas, renversé par le monstre.

« Le soleil s'obscurcit. La terre s'abîme dans l'eau. Les étoiles brillantes disparaissent. Des nuages de fumée enveloppent les arbres. La flamme s'élance jusqu'au ciel.

« Et la prophétesse voit une nouvelle terre, une terre verte et riante, sortir du sein des eaux. Les vagues se retirent. L'aigle qui prenait le poisson dans les champs s'enfuit.

« Dans la vallée d'Ida, les Ases se rassemblent et parlent de la destruction du monde, et rappellent les grandes actions du passé et les leçons du Dieu suprême.

i. L'une des grandes déesses.

« Ils retrouvent dans le gazon les merveilleuses tables d*or, que le premier des dieux et la race de Fiolnir avaient possédées avant le temps.

« Les champs se couvrent de fruits sans qu'bii les cultive. Le mal est anéanti. Balder revient et demeure avec son frère Hauder dans le palais d'Odin.

« La prophétesse voit la salle de Gimle toute couverte d'or et plus brillante que le soleil. Les justes doivent y demeurer et y vivre heureux à jamais.

«Du fond des lieux ténébreux, Nidhug, l'horible dragon , s'élève portant sur ses ailes les cadavres des morts. Il plane au dessus des vallées, tombe et disparaît. »

Le chant do Waflhrudner , de Grinmer et d'Alvis complètent la Voluspa. Les poètes n'ont fait qu'encadrer dans une nouvelle fable les mômes dogmes cosmogoniques. Dans le premier, Odin va visiter le géant Wafthrudner. Tous deux se posent ditférentes questions sur la terre, sur le ?oI, sur les astres, et tout ce dialogue est l'exposé fidèle des croyances Scandinaves. Dans le second, Odin, sous le nom de Grinmer, dépeint à Geirrod les planètes, la

demeure céleste, le Valhalla. Il lui raconte la création du monde et les actions des dieux. Ce chant est fort détaillé, très clair, et les mythologues du Nord y ont souvent eu recours ; il est moins ancien que la Voluspa , mais il date encore de l'époque païenne. Dans le poëme d'Alvis, le dialogue mythologique descend, du Dieu suprême, de la sagesse, à l'un de ces êtres imaginaires auxquels la crédulité du peuple attribuait tant de connaissances mystérieuses. Le nain Alvis s'est fiancé avec la fille de Thor ; il vient la chercher un soir pour célébrer ses noces; mais au moment où il va l'emmener, Thor apparaît et lui défend de faire un pas : « Tu n'auras pas ma fille, lui dit-il, si tu ne réponds pleinement à toutes les questions que je vais t'adresser. » Alors le dieu de la force et du tonnerre devant lequel s'incline le pauvre nain l'interroge sur la formation de la nuit et du jour, sur les astres et les éléments. Alvis répond à tout avec une admirable précision. Thor luimême est forcé de rendre hommage à tant de science, et déjà il se repent de l'engagement qu'il a pris , quand tout à coup le jour parait , et le malheureux Alvis , qui devait par sa nature de nain passer sa vie dans

les entrailles de la terre, s'anéantit aux rayons du soleil.

A côté de ces leçons religieuses, de cet enseignement théogonique, il faut placer les leçons de morale et de prudence contenues dans le IL.vanial. Les Scandinaves avaient un tel respect pour ce poëme, qu'ils l'attribuaient à Odin lui-même. C'est le livre des proverbes de ce Salomon du Nord ; c'est le code de la vie intellectuelle et de la vie pratique. Cbaque strophe renferme une sentence, et chaque sentence rappelle cette sagesse proverbiale des peuples qui survit à tous les temps et que l'on retrouve au Midi comme au Nord, sous la tente de l'Arabe comme sous la chaumière du paysan Breton. Souvent ces préceptes du Havamal m'ont frappé par leurs expressions. VOrdsprog, deSyv, n'est pas plus correct; le Refrano de Sancho, pas plus simple et pas plus vrai, et le vers de La Fontaine n'est pas plus net. Le dieu suprême qui a formulé ces maximes ne s'est point renfermé dans les hauteurs de son sanctuaire ; pour enseigner les hommes, il s'est fait homme , il s'est associé à leurs habitudes , à leurs passions; il est entré dans le secret de leurs besoins, de leurs faiblesses, de leurs vices. En un

mot, il est descendu de son trône de Dieu pour s'asseoir à la table du paysan et pénétrer dans tous les détails de la vie vulgaire; il a vu les Scandinaves hardis et courageux, et il ne leur a pas trop recommandé le courage. Mais il les a vus avides de boisson, vaniteux, téméraires, et à chaque instant il leur rappelle les dangers de l'ivresse et la nécessité d'agir avec modestie et prudence. Je traduis quelques strophes de ce curieux poëme afin de le mieux caractériser :

« Avant que d'entrer dans une maison , regarde à toutes les fenêtres , regarde de tous les côtés, car qui sait si tes ennemis ne sont pas là ?

« Il a besoin d'avoir de l'esprit celui qui voyage beaucoup. Chez soi on est libre; mais celui qui ne sait rien s'expose à être tourné en dérision lorsqu'il se trouve au milieu des gens instruits.

« Il ne faut point faire parade de son esprit, il faut le tenir en garde. Il vous arrivera rarement malheur si vous entrez avec sagesse et prudence dans une maison, car il n'est pas d'ami plus sûr qu'un bon jugement.

« Prenez garde d'importuner le voyageur qui vous demande Ihospitalité. 11 peut dire b^au-

coup de choses sans qu'on l'interroge, mais il a besoin avant tout de repos et de vétennents.

« Si vous rendez visite à un anni infidèle, prenez les détours; si vous allez chez un ami vrai, prenez le droit chemin.

« La maison que l'on possède est la meilleure, si petite qu'elle puisse être. Chacun est maître chez soi. Le cœur saigne quand il faut mendier sa nourriture à l'heure des repas.

« Dans ma jeunesse, j'ai beaucoup voyagé. Quand j'avais trouvé un compagnon, il mo semblait que j'étais assez riche. L'homme fait la joie de l'homme.

« Ne faites jamais un pas sans emporter vos armes. Qui sait si le long du chemin vous n'aurez pas besoin de tirer l'épee?

« Il fout rendre à son ami affection pour affection, présent pour présent, payer le sarcasme par le sarcasme et le mensonge par le mensonge.

a Que l'homme réfléchisse, mais qu'il ne réfléchisse pas trop! La joie n'entre pas souvent au cœur de celui qui sait trop de choses.

« Le tison s'allume avec le tison , la flamme monte avec la flamme. Dans l'entretien l'homme se révèle à l'honmic, et 1 être nul ou dédaigneux se révèle par son silence.

« Nos troupeaux meurent. Nos amis meurent, et nous mourons nous-mêmes; mais un noble nom ne meurt pas.

« Heureux celui qui sait mériter par luimême les louanges et le bon accueil , car de compter sur la générosité des autres, c'est chose trop incertaine.

« L'homme sans jugement veille toute la nuit, s'occupe de tout, se trouve fatigué le matin, et n'est pas plus avancé que le jour précédent.

« Il n'y a pas de maladie plus cruelle que d'être mécontent de son sort.

« Mieux vaut flatter les autres que de se flatter soi-même.

« Ne confie pas tes secrets au méchant , car jamais il ne te récompensera de ta confiance.

« Si tu as un ami fidèle, visite-le souvent. Le chemin que l'on ne fréquente pas se couvre d'herbes et de plantes.

« Ne te moque pas des vieillards. Leurs paroles sont souvent bonnes à entendre, car la sagesse descend des rides de leur front.

« Ne vous séparez pas sans motif d'un ami. Le chagrin ronge !e cœur de l'homme qui n'a point d'amis pour l'aider et lui donner conseil.

« L'arbre de la montagne est desséché. Il n'a

plus (le feuilles et plus d'écorce. Personne ne l'aime. Comment pourrait-il vivre?

« Louez la beauté du jour quand il est passé. Louez la femme quand elle est morte , la jeune fille quand elle est mariée, l'épée quand vous l'avez mise à Tépreuve, la glace quand vous l'avez traversée , la bière quand vous l'avez bue. ))

Le Havamal est terminé par un chant enthousiaste dans lequel Odin explique la magie et la puissance des runes.

Après cela viennent les poèmes symboliques, récits de guerres et de voyages, contes épiques où se révèle sous des formes bizarres l'imagination des hommes du Nord. Tous ces chants qui , au premier abord , nous apparaissent comme des romans fantastiques , étaient sans doute, comme les travaux d'Hercule chez les Grecs, comme les voyages d'Isis chez les Égyptiens, autant de mvstères religieux , et il serait facile de démontrer leur analogie avec les mythes solaires de l'Orient.

Un de ces chants * nous représente tous les dieux attristés par de sombres pressentiments, ils prévoient la fin du monde, la chute du ciel.

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