LES SAGAS
Le mot saga vient de segia (dire) * ; il signifie récit, tradition , non pas la tradition écrite , mais verbale, ce qui se dit, ce qui se raconte; la causerie de la veillée, l'entretien d'un ami. Ainsi s'est faite d'abord la saga, ainsi s'est faite
1. Ce mot se retrouve dans toutes les langues germaniques : allemand, sagen; danois, sige; suédois, saga; hollandais, zeggen; anglo-saxon, sœggen et secgan; anglais i say. Les Allemands emploient le mot sage dans le même sens que les Islandais. Les frères Grimm l'ont illustré par leurs Deutsche sagen.
toute tradition nationale, sans effort et sans prétention littéraire. Le soir, au coin du feu, sous le chaume du laboureur ou sous la tente du soldat, le vieillard répétait ce qu'il avait entendu dire à son père, et les jeunes gens recueillaient ses paroles avec attention pour les transmettre ensuite à leurs enfanls ; et le récit, simple et austère, passait de bouche en bouche aussi fidèlement que s'il eût été écrit par un moine patient sur un palimpseste, ou imprimé comme un livre classique par un EIzevir. Puis chaque génération en faisait une nouvelle édition, sans en rien perdre et sans y rien changer. Et vraiment, quand j'y songe, je ne sais ce qui mérite le plus de respect, d'une de ces œuvres enthousiastes , écloses toutes bouillantes dans la pensée d'un homme de génie, ou d'une de ces œuvres candides, issues du sein du peuple et grandies avec le peuple, œuvres de famille, œuvres saintes, que la poésie couronne de ses fl«.^urs les plus belles, et à qui les siècles donnent l'autorité de l'histoire.
Tous les peuples ont eu leur cycle particulier, leurs traditions nationales enfantées par une grande époque, et se groupant autour d'un grand nom. Ici est le romancero, là. le kwmpe-
viser, ailleurs la lôgende, la ballade, la chronique du religieux et l'épopée du trouvère; mais j'ose croire que, dans aucun pays, on ne trouverait une série d histoires populaires , comparables aux sagas islandaises. Nulle part le génie conteur de la foule ne s'est montré aussi fécond; nulle part l'histoire, la poésie n'ont été , comme ici, l'œuvre des masses , l'œuvre de tous , et nulle part elles n'ont eu un aussi grand caractère de fixité et une vogue aussi prolongée. Aujourd'hui, le bourgeois de Lisieux aurait de la peine à comprendre le roman de Rou; l'étudiant anglais ne se trouve pas de prime abord familiarisé avec le style et l'orthographe de Chaucer; et, pour les rendre accessibles à la foule, les savants allemands traduisent en langage moderne l'épopée des Niebijlungen et le Parc i val de Wolfram d'Eschenbach. Aujourd'hui , le plus pauvre paysan islandais lit, sans le secours d'aucun interprète, les livres de ses pères, et les transmet à ses enfants, qui les relisent avec le même charme. Un jour, à Reykiavik, la fille d'un pécheur, qui avait coutume de venir, chaque semaine, nous apporter des oiseaux de mer et du poisson, entra dans ma chambre et me trouva
occupé à étudier la saga de Niai. « Ah ! je connais ce livre, me dit-elle, je l'ai lu plusieurs fois quand j'étais enfant. « Et, à l'instant, elle m'en indiqua les plus beaux passages. Je voudrais bien savoir où nous trouverions, en France, une fille de pêcheur connaissant la chronique de Saint-Denis.
On ne comprendrait pas l'importance des sagas, si on les regardait comme des œuvres purement locales, restreintes entre la côte orientale et la côte occidentale de Tile, et ne racontant que les traditions des vallées de Breidabolstad ou de l'Hécla. Les sagas embrassent dans leur large cercle le Nord entier, langues et coutumes, histoire et religion. « Que saurions-nous, dit Rask, sur le développement intellectuel, l'organisation, l'état du Nord dans les temps anciens, sans le secours des sagas et des livres de lois ? Partout où ces livres ne nous prêtent pas leur lumière, nous marchons dans les ténèbres. Et c'est ainsi que l'histoire de la réunion des diverses principautés du Danemarck sous le règne de Gorm, et beaucoup d'autres graves événements sont entourés, pour nous, d'une éternelle obscurité. Que saurions-nous sur la vie d'Odin , sur ses leçons et ses œuvres ,
si nous n'avions l'Edda et les chants des Scaldes * ?»
Ce fut une colonie de Norvégiens qui peupla l'Islande : elle émigra avec ses mœurs, ses lois, ses croyances, et les transplanta sur le sol qu'elle devait occuper. Ingolfr, avant de partir, emportait, comme un autre Énée, ses dieux pénates sur son navire ; et les guerriers qui le suivirent gardèrent leur lance de pirate et leur bouclier revêtu d'images symboliques. Ces hommes, qui fuyaient le despotisme de Harald aux beaux cheveux, appartenaient aux plus nobles familles de la Norvège ; ils joignaient l'orgueil aristocratique à leur orgueil de soldats. De peur qu'on ne l'oubliât, ils se faisaient raconter, et ils racontaient eux-mêmes leur généalogie, leurs aventures et les aventures de leurs proches et de leurs amis. Ainsi l'esprit Scandinave revivait dans cet essaim fugitif, qui, pour garder son indépendance , n'avait pas craint de franchir une mer encore peu connue et d'aborder sur une plage aride, dans une contrée sauvage. L'Islande s'assimila complètement à la Suède et au Danemark. Ce furent les mêmes combats, les mêmes fêtes, les mêmes réunions de famille, le 1. Veiledning til det islandske Sprog, p. x.
même caractère hardi et aventureux. Chaque année, les Islandais s'en allaient errer sur les côtes de la Norvège ou le long de la mer Baltique. Ils retournaient dans leur mère-patrie pour recueillir un héritage, visiter des parents, et quelquefois venger une injure faite à leurs pères. Ils s'arrêtaient à Drontheim, à Copenhague, à Upsal, ravivaient leurs souvenirs et s'en revenaient avec de nouveaux récits. C'étaient des chroniqueurs intrépides qui, au lieu de fouiller dans les bibliothèques, interrogeaient la mémoire des hommes, et, du bout de leurs glaives, burinaient sur le roc des montagnes le nom qui les avait frappés et le fait historique dont ils avaient été témoins. C'étaient, comme les Arabes nomades du désert, des hommes d'action et des poètes combattant des jours entiers à toute outrance, et se délassant du combat par le récit de leurs périls et de leurs exploits.
Souvent aussi le marchand norvégien débarquait en Islande, apportant avec lui les productions de la terre étrangère et prenant en échange la laine et le poisson. Il arrivait ordinairement en automi^e, et ne partait qu'au printemps. On l'accueillait dans le bœr islandais, et il devenait l'hôte, l'ami de la famille. L'hiver, à la veillée ,
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il racontait ses aventures, ses voyages, quels lieux il avait parcourus, quelle tempête il avait essuyée, et la vie des rois de Norvège, et les batailles les plus célèbres ^ Plus il y avait des conteurs de sagas islandais qui voyageaient de contrée en contrée, s'arrêtant dans les salles du jarl ^, sous la tente des hommes de guerre , pour recueillir de nouvelles traditions, et redire celles qu'ils savaient. Ils n'étaient pas, à beaucoup près, aussi honorés que les scaldes, et ne jouissaient pasdes mêmes privilèges. Cependant ils étaient toujours reçus avec empressement. La cour du jarl se rassemblait autour d'eux pour lesentendre, et le jarl leur donnait l'anneau d'or ou le glaive ciselé. Plusieurs d'entre eux avaient amassé, dans leurs voyages, une quantité prodigieuse de faits et de chroniques. Torfœus rapporte qu'un de ces historiens ambulants,
■1. On sait qu'il existe encore plusieurs analogies frappantes entre les anciennes coutumes du Nord el certaines coutunios (le la Normandie. Dans cette province, conquise par Rollon, c'était aussi l'usage autrefois de payer par un chant ou un récit l'hospitalité qu'on recevait.
llsaiges est en Normandie Que qui hébergié est, qu'il die Fable ou chaiiïsoii lie à son lioste.
(Li dits du soncrefain.)
2. Chef de tribu, petit prince. .Anglo-saxon, coW; anglais, earl.
nommé Thorstein , vint trou\ de Norvège, et lui raconta u dura trois jours. « Où as-tu d histoire? demanda le roi. — répondit Thorstein; je vais l'Althing, et je recueille les r€ lèbre Haldor. »
Quand ces conteurs de sa^ temps voyagé, ils tournaient leur pauvre terre d'Islande, et:
qu'à revenir avec leur savoir e se reposer sur le seuil patei d'une contrée plus riante, ni h en d'autres lieux, ni les offres vaient leur faire oublier le riva partis et l'humble enclos de g la fumée de leur toit. Tout ce ] retiré dans ses champs de lave part du temps, ignoré dans i soif de nouvelles. 11 se pressait geurs, et écoutait avec lavisse leurs excursions lointaines. C hommes naïfs et avides d'émoti
de parcourir. C'était là leur poëme, c'était flyssée de ces enfants d'une autre Ithaque. Les Islandais avaient une telle passion ] ces contes de voyageurs, que, lorsqu'un ] liment abordait dans leur île, ilsallaient ont hâte s'enquérir du pays qu'il avait quittt des dernières nouvelles de Suède et de Di mark. L'un deux , qui était renommé poi richesse et son influence, obligeait tous étrangers à aller d'abord lui raconter ce q savaient, et se mettait sérieusement en ce contre ceux qui refusaient de lui porter bulletin de voyage. Un jour, le peuple i réuni à l'Althing : une affaire grave venait d mise en discussion. Deux partis opposés j daient l'un contre l'autre avec violence, et ne faisait espérer qu'ils dussent trouver bie un moyen de conciliation, quand tout à ce au milieu de leur effervescence, on ann< que l'évêque Magnussen arrive de Norvèg( à l'instant voilà ce peuple islandais qui, pi
se fixer en Islande; ainsi la saga attirait à elle les chants du poëte, les souvenirs du voyageur; ainsi le nom des jarl, des princes étrangers, revivait dans la demeure du paysan , et cette pauvre île d'Islande, si obscure et si faible , amassait dans son sein tous les trésors de science auxquels nous devions un jour puiser. Les peuples du Nord se modifiaient par leur contact avec les autres peuples, et l'Islande conservait son caractère primitif. Le christianisme brisait avec sa croix de fer l'idole Scandinave, l'autel d'Odin, et l'Islande gardait encore le dépôt de traditions qui lui avait été confié; Sœmund chantait Balder et Freya auprès de la chapelle chrétienne, et les mœurs et le vieux paganisme du Nord se reflétaient dans les sagas.
C'est donc à ces sagas qu'il faut avoir recours pour connaître l'histoire primitive de ces tribus de pirates qui, au moyen âge envahirent l'Europe entière; l'histoire des Angles * et des Normans, l'histoire des compagnons de Rurik,
1. La chronique de Danemark, dit Saxo le grammairien, commence avec l'iiistoire des lils do Huniblo, Dan et Angel. C'est de cet Angel que vient le nom du peuple anglais. [Histoire de Danemark, ch. i.)
Les Angles faisaient partie de la confédération saxonne; ils hal'ituiont le district d'Angle (aujourd'hui duché de
qui s'en alla, au neuvième siècle, foncier un royaume en Russie, et de Robert Guiscard, qui asservit à son pouvoir la moitié de l'Ilalie. Ce sont là les documents essentiels dont les antiquaires suédois et danois se sont servis; et quiconque voudra écrire sur l'histoire ancienne du Nord sans étudier les sagas court grand risque de ne faire qu'une œuvre fautive et incomplète.
Il existe un grand nombre de sagas. Torfœus en compte cent quatre-vingt-sept; Mûller en a analysé cent cinquante-six. On les a classées tantôt par ordre alphabétique, tantôt d'après les diverses époques où l'on présumait qu'elles avaient été écrites, tantôt d'après la position géographique des lieux qu'elles signalent. La plupart ont tout à fait le caractère héroïque, et, sous ce rapport, peuvent être mises à côté des ballades anglaises, des chants de guerre suédois et danois, du Heldonbuch et du poème anglo-saxon de Beowulf. Les personnages qui
Slcswick). Hcngist et Horsa, qui abordèrent en Angleterre vers l'an 449, étaient des Jules, mais la plus grande partie des hommes de guerre qui les suivaient étaient des Angles. De là vient le nom d'Engla-land, d'oii l'on a fait par eontraction England (Angleterre). (Turner, llistonj of the Anglo-Saxons.)
y figurent ne sont, il est vrai, ni des chevaliers galants , comme ceux de Boiardo et de l'Arioste, ni des pourfendeurs d'hommes , comme les douze pairs de France, ni des êtres entourés de mysticisme et de féerie , comme les frères d'armes delà Table-Ronde. On n'entend parler dans ces sagas ni de tournois , ni d'écharpes brodées; on n'y voit point de balcon de marbre et point de châtelaine pleurant dans sa tourelle. Les hommes, quand ils sont ensemble, ne s'occupent guère d'amour, et les femmes ne songent pas à leur donner une devise. Ce sont de rudes peintures et de rudes caractères. L'islandais quitte sa demeure au commencement du printemps. Il s'embarque sur un frêle bateau, avec tous ceux qui veulent le suivre , et s'élance sur les flots au hasard. Souvent même il sembarque par un temps d'orage afin de surprendre plus facilement les habitants des côtes. S'il trouve le long de sa route un bâtiment étranger, il le harponne comme une haleine et l'attire a lui; le combat s'engage , les dards acérés pieu vent de part et d'autre, le glaive brille, chefs et soldats se prennent corps à corps , et les boucliers de fer se brisent , et le sang inonde le navire. Le plus fort emporte les dépouilles de son adversaire, et ce-
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lèbre son triomphe avec des chants enthousiastes et des libations bachiques. Si deux guerriers se rencontrent et s'attaquent sans pouvoir se vaincre, après avoir combattu tout le jour, ils jettent bas les armes, se tendent la main, et se jurent fidélité. Puis ils passent sur le même navire et s'en vont chercher ensemble des aventures. S'ils arriventsur la côte, ils amarrent leur bateau à une pointe de rocher, descendent à terre, pillent, brûlent, massacrent, et s'en reviennent joyeusement avec tout ce qu'ils ont amassé. Le peuple s'enfuit devant eux, et les gens d'église chantent dans leurs processions : A fur or e Normannorum libéra nos^ Domine. Ce sont des pirates, maisdespiratesplus avides de combats que de pillage, plus fiers des blessures qu'ils ont faites que des trésors qu'ils ont conquis. Dans tous leurs chants, ils célèbrent la guerre , ils idéalisent le courage et la force physique. La saga les représente avec huit mains \ comme les dieux de l'Inde, et frappant à la fois huit coups d'épée. Ils sont si grands et si robustes qu'un cheval ne saurait les porter, et ils ont presque tous un bouclier magique fabriqué par les nains, et une épée qui coupe 1. Hervarar saca.
r acier comme de la toile K Mourir de maladie était pour ces hommes de guerre une effrayante peine. Odin, devenu vieux, s'était lui-même tué avec sa lance, et la saga de Gautrck raconte qu'il y avait en Norvège un rocher du haut duquel les veillards se précipitaient pour échapper aux infirmités de l'âge. Mourir dans un combat était le plus beau sort, mais encore fallait il avoir d'honorables blessures. On annonce à Sivard la mort de son fils. Il demande s'il a reçu une blessure par devant ou par derrière. — Par devant, répond le messager. — Je n'ai qu'à me réjouir, dit le vieux pirate. Toute autre mort serait indigne de moi et de mon fils. Quand ils ont mené pendant de longues années cette vie d'aventures, ils rentrent chez eux , et gouvernent paisiblement leur ferme. Leur souvenir reste, leurs exploits retentissent de toutes parts, et l'Islandais qui vient à l'Althing dit à ses voisins : c( Montrez-moi donc cet homme dont le nom est si célèbre dans les sagas ^. » Après eux, leurs fils aspirent aux mômes périls etambitionnent la même gloire. Dès qu'ils sont parvenus à se procurer un bateau et quelques hommes ,