Niai saga
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mort de son père. Elle fait éprouver les deux fils qu'elle a eus de Siggeir, et les trouvant trop faibles, ordonne qu'on les tue. Elle enfante un nouveau fds , et quand celui-ci vient avec Sigmund mettre le feu à la maison de Siggeir, les deux incendiaires essaient en vain de sauver Signi : Non, s'écrie-t-elle , vous avez rempli mes désirs. Mon œuvre est accomplie : je meurs avec joie , mon père est vengé. Elle embrasse Sigmund et Sinfiotli , puis se jette dans les flammes.
Les femmes ont le même caractère hardi et opiniâtre. Souvent ce sont elles qui encouragent leurs frères au combat ; et si l'appui des hommes leur manque, elles saisissent le glaive pendu à la muraille et cachent leur vêtement de femme sous la cuirasse, et leurs longs cheveux sous le casque d'acier. La Ilervarar saga raconte l'histoire d'une jeune fille qui, pour venger son père, s'en alla, comme un des héros des Kœmpeviser, frappera la porte de son tombeau, et lui demandersa redoutable épée. Puis, quand son père s'est levé dans le cercueil , et lui a donné l'arme qu'il gardait à ses côtes, elle brave courageusement ses ennemis, combat et rentre chez elle victorieuse. Une autre histoire, non
moins singulière , est celle de Thornbiœrg. C'est la fille d'un roi de Suède qui repousse les habitudes paisibles de son sexe, se revêt d'une armure, monte achevai et s'élance dans les combats. Son père lui confie le gouvernement d'une province, elle quitte son nom de jeune fille pour prendre un nom d'homme, et comme une autre Marie-Thérèse, ses sujets la saluent du nom de roi. Plusieursguerriers illustres, plusieurs princes viennent la demander en mariage, et comme la Brunhilde des Niebelungen, elle lutte contre eux, les dompte, et les fail tuer ou mutiler. 11 s'en trouve un enfin qui, après une guerre violente, parvient à se rendre maître d'elle. Alors elle retourne auprès de son père , et déposant devant lui son casque et ses armes : « Je vous rends, dit- elle, le pouvoir que vous m'aviez confié : je renonce à la gloire que je voulais acquérir, et je redeviens femme. »
A travers ces tableaux d'une vie aventureuse, ces scènes sanglantes, on trouve cependant de temps à autre quelques idées tendres et gracieuses, quelques pages empreintes d'une douce mélancolie. Telles sont celles qui racontent la mort de Hialmar. Il tombe sur le champ de bataille comme un héros, sans regretter la vie,
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sans exhaler un soupir; mais tirant un anneau de son doigt, il le donne à Oddr, à celui qui l'a accompagné fidèlement dans tous ses voyages, elle prie de le porter à sa bien-aimée. Oddr part aussitôt pour remplir sa mission , entre dans la salle où est Ingeborg et lui remet l'anneau de son fiancé. La malheureuse jeune fille le regarde, ne prononce pas un mot, et tombe morte.
Une chose curieuse à observer encore dans les sagas, c'est le caractère superstitieux dont elles sont empreintes. Les Islandais croient aux pressentiments, aux apparitions, aux rêves. Ils rencontrent souvent des fées et des trolles. Ils ont grande confiance dans l'adresse des nains, et redoutent la force des géants ^ Il y a dans cette croyance un souvenir de leur cosmogonie. Ils se rappelaient que leur terre avait été formée avec les membres d'un géant, et que, dès le jour
1. « Il y avait autrefois, selon l'opinion du peuple, dit Saxo le graniniaivien , trois espèces de trolles , qui , au moyen de la magie, produisaient toutes sortes de ciioses étranges. Les premiers étaient une sorte de monstres difformes que, dans l'autiqiiité , on appelait géants, et qui étaient beaucoup plus grands et plus forts que le peuple de nos jours Les autres étaient bien au-dessous des géants pour la vigueur et la force ; mais ils les surpassaient de beaucoup pour rintdligcuce. Us connaissaient les secrets
delà création, les nains habitaient dans le flanc des montagnes. Ils croient aussi aux prédictions et à la magie. Dans la Fœreyinga saga,Thrandr, pour reconnaître les meurtriers de Sigmund et de ses deux compagnons , allume un grand feu et fait apparaître successivement les cadavres des trois victimes. Dans une autre saga, une femme change en oursl'hommequi n'apas voulu répondre à son amour; des nains fabriquent un arc merveilleux, et une fée donne à Oddr une armure avec laquelle il esta l'abri du fer, du feu, de l'eau.
Du reste, les mœurs décrites dans ces vieilles traditions ne présentent qu'un tableau grossier et quelquefois hideux. Souvent la maison du pirate islandais est souillée par l'adultère et par l'inceste. L'étranger qui y est reçu et qui y reste quelques mois, séduit la fille de son hôte et le père ne montre ni colère ni surprise. Les hommes de guerre passent à boire tout le temps
de la nature, et pouvaieut prophétiser l'aYenir. Après de longs combats, ces maîlres-sorcicrs finirent par vaincre les géants, et non-seulement ils étendirent leur domination sur tout le pays, mais ils devinrent dieux. Les troisièmes étaient un mélange des deux premières races, mais ils ne pouvaient se com})arer ni aux géants pour la puissance physique, ni aux seconds pour la science magique. » (Histoire de Danemark, liv. I.)
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qn'ils ne passent pas à combattre ; ils se portent des défis avec la largo corne {ileine de bière ou d'hydromel , et chantent leurs exploits jusqu'à ce que l'ivresse les endorme. Les lois du Thing permettent le meurtre et l'incendie moyennant une certaine amende. Les princes entretiennent à leur cour des hommes qui portent le nom de berserkir, et dont iJs se servent pour vider leurs querelles et assouvir leurs vengeances. Ces berserkirsont devrais bravi audacieux et terribles, aussi habiles à manier le poignard qu'cà lancer le javelot , et se jouant de la vie des autres et de leur propre vie. Le guerrier islandais, fier de son indépendance, n'a pour ces séides des princes que de la haine et du mépris; partout où il les rencontre, il les attaque et les poursuit à toute outrance. Une saga raconte que, dans un de ces combats des bcrserkir contre les Islandais, la terre, ébranlée parleurs coups d'épée , tremblait comme si elle eût été supendue à un fil. Quelques sagas, telles que la Kristni, VEyr- ^yOO^^i ï^ Ilungurvaka , la ISiciL la Sturlunga saga, peuvent être regardées comme des documents authentiques. La Sturlunga saga est une histoire toute nationale, l'histoire de cette fière aristocratie qui étendit son sceptre sur l'ile en-
tière, l'histoire de ces trois puissantes familles desSturles que l'ambition divisa, qui désolèrent le pays par leurs longues guerres , et anéantirent leur pouvoir. C'est une tradition véritable, racontée sans prétention, dépeignant bien le pays, les personnages, l'époque et représentant d'un côté le règne de l'oligarchie islandaise, de l'autre la fin de la république, la réunion de l'Islande à la Norvège. La Niai saga est la plus curieuse de toutes , sous le rapport des mœurs , des caractères, des événements qui y sont racontés, et de la législation.
Quelques autres sagas sont des récits tout poétiques, assez vrais encore, et colorés avec art, revêtus d'images riantes, entremêlés de détails romanesques. Je citerai, par exemple, la Kormak^ VEgil, la Gunnlaiigi et la Frithiofs saga^ qui a fourni à Tegner * le sujet d'un charmant poëme.
Enfin, il est d'autres sagas qui joignent à un caractère évident d'authenticité des noms controuvés et des faits imaginaires ou exagérés. Elles furent écrites par quelques hommes qui
4. Togncr, évêque de Wcxiœ, en Suède, né dans la province de VVerniland, en 178:2, auteur de plusieurs poèmes qui tous ont eu un grand succès.
aspiraient à composer une œuvre à effet plutôt qu'une œuvre vraiment louable et digne de foi. Et cependant ne les blâmons pas trop ; les pauvres conteurs de sagas n'avaient souvent pour toute récompense que lemotion produite par leur récit et le sourire approbateur de ceux qui les écoutaient. Pour ébranler leur auditoire, ils ne citaient que les faits les plus draniitiques, et ajoutaientàla gloire du héros et au résultat sanglant des combats. Pauvre naïve ambition ! Ces historiens voyageurs, assis à la table du jarl, quand une famille réunie autour d'eux les suivait avec attention, quand un vieux guerrier applaudissait à leurs paroles, ils se croyaient peutêtre degrands hommes; et pas un antiquaire n'a pu encore nous révéler leurs noms.
Vers le quinzième siècle , il se fit en Islande une espèce de révolution littéraire. Les écrivains abandonnèrent l'idée nationale qui les avait guidés jusque là et se mirent à traduire les romans de chevalerie étrangers. On transporta dans le bœr, on récita à la veillée les aventures de Charlemagne et celles de la Table- Ronde, la chronique merveilleuse de Fortunatus et celle de l'empereur Octavien. L'auditoire islandais accueillit avec empressement ces nou-
veaux contes, et ceux qui s'étaient émus au récit des grandes batailles de Gunnar ou des souffrances d'Ingebord écoutèrent avec la raôme émotion l'histoire du valeureux Roland et celle de la belle Yseult. Il résulta de cette branche de littérature exotique une nouvelle espèce de sagas, une suite de contes singuliers, où quelques noms de héros islandais, de faits réels, disparurent dans un amas de noms étrangers et de faits imaginaires. Ici le héros s'appelle Marsebille, Azius ou Estroval : il est tendre et galant ; il ne se bat plus avec la hache sur mer, comme dans le temps ancien; il joute contre les chevaliers. Les événements se passent encore en Islande; mais souvent aussi l'auteur transporte ses personnages dans l'Inde, dans la Tartarie et dans toutes ces contrée lahuleuses où s'égara l'imagination féconde des romanciers du moyen Age. Ces œuvres d'imitation n'ont, comme on peut le croire, aucune valeur historique, mais elles font époque dans la littérature islandaise , et sous ce rapport méritent au moins d'être notées. Revenons aux vraies sagas.
Le style de ces vieilles traditions est simple, dénué d'ornements, souvent fort uniforme, mais
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ferme et abondant. L'auteur ignore l'art de séduire son auditoire par des préliminaires attrayants et des tours de phrase ingénieux ; il dit ce qu'il sait, et comme il le sait; il commence son histoire comme nous commençons nos contes : // y avait , etc. Puis le voilà parti , et il va, sans changer d'allure, de bataille en bataille et d'événement en événement. Souvent il se croit obligé de retracer toute la généalogie de ses héros, et il la mène aussi loin que possible. Souvent encore il fait marcher de front l'histoire de cinq à six personnages différents; et quand il en a assez de l'un d'eux , il dit tout simplement : Celui-ci est désormais hors de la saga; et dès ce moment le lecteur n'en entend plus parler. Il aime la forme du dialogue; et il l'emploie avec habileté, quoiqu'il ne s'applique pas à la rendre aussi vive, aussi dramatique qu'elle pourrait l'être. Du reste, il a un admirable sang- froid et une merveilleuse modestie d'historien. Il raconte sans s'émouvoir et sans se permettre une seule digression. Les actions héroicfues s'enchaînent l'une à l'autre; les faits les plus étranges se succèdent, et il continue tranquillement son récit. Il parle des apparitions de fées, des nains qui fabri([uent des armures, des géants
plus hauts que les montagnes, comme il parle des voyages les plus ordinaires et des réunions annuelles de TAlthing. C'est le récit de famille dans toute sa candeur, l'histoire dans toute sa nudité. Cependant il dépeint avec un soin minutieux les personnages qu'il met en scène. On les reconnaîtraità leur regard, à leur démarche; il trouve parfois sans les chercher de magnifiques comparaisons et des images grandioses ; le calme avec lequel il raconte ces scènes de tragédie leur donne un caractère plus solennel, et la simplicité de ses paroles fait ressortir davantage encore les actions d'éclat dont il rappelle le souvenir. Ce sont de belles pages d'histoire encadrées dans un conte d'enfant. Ce sont de grands tableaux qui se détachent majestueusement sur un fond sans relief, dans une large salle à demi éclairée.
Millier fait remonter jusqu'au douzième siècle les premières sagas. D'autres datent du treizième , beaucoup du quatorzième, et quelquesunes du dix-septième siècle. Les plus anciennes renferment des chants de scaldes qui s'étaient perpétués par la tradition dès le neuvième siècle. Snorri Sturleson s'est lui-même servi de ces chants. L'Ynglinga saga a été faite d'après
un poëme en trente strophes, composé par Thiodolfr pour le roi Ilarald. On retrouve des traces évidentes des scaldes dans la Knyilinga, VOrkneyinga, la Kormaks saga , et quelquefois ces fragments, empruntés aux poètes primitifs de 1 Islande, servent à déterminer une date ou un fait. Autrefois on peignait les sagas sur les murailles des maisons, on les brodait sur les tapisseries, on les gravait sur le bois et sur l'acier. Les Islandais portaient, comme les Grecs, sur leur armure, le souvenir de leur gloire nationale et de leurs héros. Le jarl Hakon donna à Einar un bouclier sur lequel étaient tracés des passages de sagas, ei entre les différentes lignes écrites il y avait des lames d'or et des pierres précieuses ^ Olaf le saint conduisit un jour le scalde Thorfm dans une chambre richement décorée , et lui dit de chanter les diverses scènes représentées sur la tapisserie. Thorfm jeta les yeux autour de lui, et reconnut l'histoire de Sigurd. Il improvisa sur le héros une strophe qui nous a été conservée. Une autre tradition rapporte que , vers la fm du dixième siè-
1. Honn van srkifadr forn-sœgum. Enn allt milli skriptann voru lagdar t/ir speingur af guUi ok settr steinum. Egi saga, p. 698.
cle , un riche Islandais, nommé Paa, fit peindre plusieurs sagas sur les murailles de sa salle à manger. Les Islandais avaient anciennement pour les ouvrages de patience la même aptitude qui les distingue encore aujourd'hui. Ils se plaisaient à orner leurs meubles de sculptures. Ils gravaient sur le pommeau de leur glaive, sur le cimier de leur casque , sur la proue de leur bateau, l'image de leurs guerriers, le nom d'une de leurs grandes batailles. Ainsi, leur histoire se représentait à eux à tout instant et sous toutes les formes. Ils la perpétuaient par le burin et par la parole. Mais tandis qu'ils s'attachaient à conserver leurs souvenirs nationaux, les autres peuples du Nord oubliaient qu'une même origine devait leur faire aimer les mêmes monuments, et les sagas recueillies en Islande avec tant de soin demeurèrent longtemps ignorées ou méconnues dans les autres états de la vieille Scandinavie. L'école savante des seizième et dix septième siècles, que l'on pourrait appeler l'école grecque et latine, tenait plus à quelques lignes de Démosthènes , à une page de Cicéron , qu'à des volumes entiers écrits en langue moderne.
Le premier qui révéla toute l'importance des
anciens monuments littéraires du Nord, c'est Ole Worm, l'auteur du livre sur les runes; puis vint Torfesen * avec son histoire de Danemark et de Norvège, et Bartholin, et Suhm, et dans les derniers temps Geyer, l'historien de la Suède. Mais il est un homme qui s'est acquis des droits éternels à la reconnaissance des Islandais par le zèle avec lequel il a réveillé leurs souvenirs historiques, et propagé leurs poésies et leurs sagas. Cet homme est Magnussen, Islandais de naissance, aimant l'Islande pour elle-même, pour sa science et ses monuments. Après avoir occupé une chaire de professeur à Copenhague, il revint dans son pays, et passa dix ans à recueillir tous les manuscrits inédits disséminés chez les prêtres et les pays-ans. A sa mort, il fit don de sa biMiothèque à l'Université, et lui légua en même temps une somme considérable pour aider à la publication de ses manuscrits, et payer l'entretien de deux étudiants islandais qui se consacreraient à l'étudedes antiquités du Nord. En 1772, une commission royale fut or-
i. Tous CCS écrivains sont plus connus sous leur nom latinisé : Olaus Voriuius, Toifœus, etc. Il en est de même (le Magnussen, que l'on nomme presque toujours Arnas Magnœus.
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ganisée pour procéder au dépouillement et à la publication des manuscrits de Magnussen, et c'est de là que nous viennent ces belles éditions des sagas avec la traduction latine. Depuis cette époque, la société des antiquaires du Nord, composée en grande partie de savants danois, a rendu d'immenses services aux lettres par ses travaux sur l'ancienne littérature. Nous citerons, entre autres, ceux de Nyerup , de Grundtvig, de Rafn, de Finn Magnussen, les travaux philologiques de Rask, et ceux de l'évéque Mûller qui a publié sur les sagas un livre excellent *, auquel il faudra avoir recours chaque fois qu'on voudra étudier cette longue série de traditions islandaises.
1. Saga bibliothck med Anmerkninger og indîedende afhandlinger, 3\o\. in-8°, Copenhague.
LES SâGâS.
Ha—
SAGA DE NIAHU
La saga de Niahl date du douzième siècle. C'est non-seulement l'une des traditions islandaises les plus larges et les plus complètes , c'est l'une des plus anciennes. Deux grandes figures dominent dans cette saga : Gunnar et Niahl, l'homme fort et l'homme habile, le guer-
rier et le jurisconsulte. Un peu plus tard arrive le prêtre, et tout le moyen âge se trouve compris entre ces trois individualités ; tout le moyen âge primitif, bardé de fer, restreint par la loi, civilisé par le christianisme. Mais l'époque à laquelle vivait Niahl touche encore à l'âge héroïque. Le soldat est au-dessus de tout; le prêtre et le jurisconsulte viennent après lui. Le bruit des batailles passe avec un retentissement sinistre à travers tout ce long récit ; le plaidoyer du légiste, le sermon du missionnaire, le compriment quelquefois, mais ne l'étouffent pas; bientôt il se relève et tonne de nouveau au sein des familles, au milieu des grandes réunions. Le peuple se réveille au cliquetis du glaive, et reprend son bouclier et marche joyeusement au combat. Car, là, est encore sa vie et son orgueil : il vénère ceux qui le prêchent au nom de Dieu, mais il so passionne pour ceux qui le guident sur champ de bataille; il encense ses prêtres à l'autel, mais il porte ses chefs sur le pavois; il canonise ses martyrs, mais il déifie ses héros.
Aussi voyez comme les vieux chroniqueurs d'Islande se sont plus à peindre leur guerrier favori, leur Gunnar : il est grand et fort ; il a le
regard expressif, la tète couverte de longues touffes de cheveux et le visage beau ; il est riche et généreux, adroit et hardi. Avec son arc et ses flèches, il ne manque jamais son but, avec son épée il ne craint aucun ennemi ; il est si agile à la course, que personne ne peut le suivre, et il nage comme un phoque. Auprès de lui, nul ne peut rester indifférent : on le hait ou on l'aime, et on se fait tuer pour le défendre ou pour le combattre.
A côté de lui paraît Niahl, homme froid, mais habile, et renommé pour sa finesse d'esprit et sa science de jurisconsulte. Niahl n'a point de barbe. Les historiens guerriers de ce temps-là ne pouvaient se figurer qu'un homme ayant de la barbe consacrât sa vie à étudier les lois. Gunnar et lui forment ensemble un parfait contraste. L'un est bouillant et impétueux, l'autre calme et réfléchi; celui-là ne rêve que voyages et batailles, celui-ci reste tranquillement dans la demeure que lui a léguée son père. Mais souvent l'impétuosité deGunnar le trompe, et il a recours à Niahl. Le guerrier tombe dans un danger où son courage est inutile, et la prudence du jurisconsulte le sauve. Les siècles barbares rendaient quelquefois hommage à l'intelligence.
Ils reconnaissaient la fragilité du glaive et l'autorité de l'esprit.
A côté de ces deux personnages importants se groupent d'autres figures non moins caractéristiques : Kolskeggr, le fidèle compagnon de son frère, et Cari, l'opiniâtre, et l'intrépide Flosi. Il faut remarquer encore Hallgerdr , femme de Gunnar, et Bergthora, son ennemie. La haine de ces deux femmes est un des plus puissants mobiles de cette longue tradition. Les hommes s'entretuent ici pour obéir à la passion de Hallgerdr, comme dans les Niebelungen, pour satisfaire à la vengeance de Ghrimhilde.
A peine Gunnar a-t-il appris à manier la hache pesante et à bander un arc , qu'il aspire à s'en aller, comme ses compatriotes, sillonner l'Océan, explorer les côtes étrangères; il équipe un bateau et part avec Kolskeggr. Bientôt il rencontre un bâtiment comme le sien, il l'attaque et le pille. On lui dit qu'une troupe d'hommes intrépides vient d'aborder dans une baie : il y court, engage le combat et remporte la victoire. 11 n'a plus de route déterminée, il erre de côté et d'autre, comme le vautour qui cherche sa proie. Là où la voile du navire se
déroule au vent, là où il y a du sang à répandre et des hommes à piller, là est son but, là est sa joie; et il vogue, l'intrépide pirate, et le bruit de SCS exploits passe de bouche en bouche.
De temps à autre , il aborde à terre ; et les grands du pays l'appellent à leurs fêtes, et se plaisent à l'entendre raconter ses voyages. Le jarl ïlakon lui donne un bracelet d'or et des provisions pour son navire. Le roi de Danemark lui fait les offres les plus brillantes pour le garder auprès de lui, mais il ne veut pas renoncer à son pays d'Islande. Il aime à y rapporter les dépouilles de ses ennemis; il est fier de voir son nom chanté par ses compatriotes. Quand il arrive dans sa demeure, sa vieille mère l'embrasse avec orgueil, et quand il se présente à l'Althing, chacun se presse autour de lui. Un jour, il rencontre au milieu des champs une jeune femme dont la beauté le frappe ; elle portait une robe écarlate, un corset brodé en argent, et ses grands cheveux blonds comme l'or tombaient sur ses épaules ; c'est Hallgerdr, la fille d'un riche Islandais; elle a été mariée deux fois , et ses deux maris sont morts de mort violente. Tout le monde dit que c'est une méchante femme ; mais il n'y a pas dans toute la
contrée un regard plus doux que le sien et une figure plus attrayante. Gunnar en devient amoureux, et l'épouse malgré les représentations de ses amis, malgré les conseils deNiahl.Les noces se font au commencement de l'hiver, noces bruyantes, où les conviés arrivent avec leurs armes comme à un rendez-vous de bataille, où les tonnes de bière et d'hydromel se vident au milieu de la salle; espèce de lice bachique où le pirate aguerri s'applaudit de voir autour de lui ses adversaires tomber sous le poids de la boisson, comme il s'applaudit de les voir tomber en rase campagne sous le poids de sa lance. Une dispute éclate entre Hallgerdr et Bergthora, la femme deNiahl, et alors commencent les guerres de fomille. L'année suivante, Hallgerdr fait assassiner un valet de sa rivale et annonce ce meurtre à son mari. Gunnar, qui sait comment un homme d'honneur doit se comporter en pareil cas, va trouver Niahl, et lui dit : Ma femme a fait tuer un de tes gens, combien te dois-je? — Niahl demande douze onces d'argent. Quelque temps après, Bergthora prend sa revanche, et Niahl rembourse à Gunnar les douze onces d'argent qu'il a reçues. Une autre année, même meurtre, mêmes représailles, et
le même compte courant s'établit et se solde de part et d'autre. C'était la Ici de l'Althing ; la mort de l'homme était tarifée, seulement le tarif variait pour le serviteur et pour le maître, pour l'esclave et pour l'homme libre. Un Islandais pouvait tuer tant qu'il avait de l'argent ; mais il ne fallait pas qu'il fit banqueroute à l'assassinat, car alors la loi devenait implacable pour lui, et le peuple le regardait comme un homme sans délicatesse.
La femme de Gunnar ne se contentait pas d'envoyer de temps à autre un de ses émissaires décimer les gens de Niahl; elle étendait ses regards plus loin. Il était survenu en Islande une année de disette, comme ce malheureux pays n'en a que trop souvent éprouvé. Dans ce temps de calamité, Gunnar avait distribué tout ce qu'il possédait, et il tomba lui-même dans le dénuement. Il souffrait sans se plaindre, mais Hallgerdr n'avait pas la même patience. Un jour, pendant que son mari était à l'Althing, elle envoie un de ses valets piller la maison d'un paysan, nommé Otkell, plus riche et plus avare que les autres. Le valet entre la nuit dans la demeure qu'on lui a assignée, charge deux chevaux de provisions, et pour qu'on ne s'aper-
çoive pas de son vol, met le feu au magasin et s'en revient. Quelque temps après, Gunnar s'aperçoit de cette nouvelle opulence et demande à sa femme d'où elle provient. — Que t'importe? dit Haligerdr, il ne convient pas aux hommes de se mêler de pareilles choses. — Gunnar irrité lui donne un soufflet. — Je me souviendrai de cette offense, dit la fière Haligerdr, et quelque jour je m'en vengerai. Nous verrons plus tard comme elle se vengea.
Cependant Otkell a su par qui il avait été volé et veut user de représailles. Un jour, on vient avertir Gunnar que l'on a vu passer non loin de sa demeure huit hommes armés. — C'est sans doute Otkell, s'écrie-t-il, et à l'instant il prend son épée et son casque, et s'élance après lui. Son frère, Kolskeggr, le suit en toute hâte. Le combat s'engage. Otkell est plein de courage, et ses compagnons le soutiennent avec énergie; mais rien ne résiste à l'impétueuse ardeur de Gunnar. Il pousse son cheval en avant, et de sa lourde lance de fer brise casque et cuirasse et renverse son ennemi à ses pieds. Après une lutte acharnée, Gunnar s'en revient en triomphe avec son frère ; les huit hommes ont cessé de vivre,
L'été suivant, quand il se présenta à l'assemblée populaire, la foule se souleva contre lui. Les parents d'Otkell avaient juré de le faire proscrire. Mais il ne fléchit pas devant l'orage, et Niahl vint à son secours. On gagna par des présents quelques uns de ses ennemis, on adoucit les autres par des promesses; Gunnar sortit de l'Altliing plus puissant et plus redouté que jamais. A peine cette heure de crise était-elle passée, qu'il engagea une nouvelle bataille, et souleva de nouvelles animosités contre lui. Cette fois, Niahl eut peur. « Prends garde, lui dit- il, la loi t*a absous, mais tes ennemis ne t'ont pas pardonné. Ta popularité s'en va, et le nombre de ceux qui te haïssent augmente. A la première occasion, tu les verras se lever en masse contre toi; alors nous n'aurons plus assez de force pour leur résister. »
Tous cessages conscilsdu jurisconsulte étaient perdus pour Gunnar. Il ne pouvait ni vivre en repos dans sa demeure, ni éviter une querelle. Peu de temps après, il attaque encore un de ses voisins et le tue. C'était un homme noble, appartenant à une famille riche et puissante. Les ennemis de Guunar accourent à l'assemblée populaire et crient vengeance contre lui. L'un
d'eux se lève et prononce la sentence d'exil : « Qu'il soit banni, dit-il, chassé, privé de tout secours; que l'on partage ses biens en deux parts, l'une pour moi , l'autre pour les pauvres de son district. » Le peuple capricieux, le peuple qui autrefois saluait avec amour son valeureux Gunnar, le peuple applaudit à cette sentence. Gunnar lui-même se défend mal, et ses partisans n'osent plus élever la voix pour le soutenir. MaisNiahl ne l'abandonne pas ; il parle, il plaide, il intercède ; il se glisse au milieu des groupes agités, et calme peu à peu leur effervescence. Les plaintes portées contre Gunnar étaient trop fortes pour qu'il pût être complètement absous, mais la sentence de ses adversaires fut adoucie ; les juges de l'Althing le condamnèrent lui et son frère à une amende et à trois années de bannissement. «Va, ditNiahl, soumets-toi à cet arrêt, et tu reviendras avec honneur dans ton pays. Mais si tu braves encore la haine de tes ennemis, je tremble qu'un grand malheur n'arrive. »
Gunnar s'éloigne avec tristesse et se résout à partir. Il prépare le bateau qui doit l'emmener, dit adieu à Niahl, à sa femme, à ses gens, monte à cheval avec son frère, et se dirige vers la <. ote ;
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mais, arrivé à une certaine distance, il tourne la tête, regarde les montagnes d'Islande, et cet homme, dont rien jusque là n'avait pu ébranler la fermeté, s'émeut et s'attendrit à la vue du pays qu'il doit abandonner. — Oh ! s'écrie-t-il, jamais ces champs ne m'ont paru si beaux, jamais ce ciel ne s'est montré si pur! Non, je ne partirai pas. J'accepte tout ce qui peut m'arriver. Je retourne dans ma demeure, et j'y resterai.
En vain Kolskeggr lui représente-t-il la colère qui va éclater contre lui, les dangers qu'il va courir. L'homme de guerre, le pirate n'a plus qu'une pensée, l'amour de son pays, le désir de revoir sa demeure. Il sourit aux collines arides qui s'élèvent devant lui, aux plaines de lave qui se déroulent à ses pieds, et écoute d'une oreille distraite les remontrances de son frère. Kolskeggr part et s'en va en Danemarck. Gunnar reste.
A cette nouvelle , la fureur s'empare de ses ennemis. Maintenant ils savent que la loi est impuissante à le dompter, ils se réunissent et jurent de s'emparer de lui, ou par force, ou par surprise. Une nuit, ils se glissent autour de sa demeure, tuent le chien qui lui servait de garde, et tentent d'escalader la chambre où il couche.
Gunnar se réveille , saisit son arc , et Thomme qui s'était cramponné à la muraille retombe par terre. — Gunnar est-il là haut? lui demandent ses compagnons. — Vous le voyez, répond-il en montrant la flèche qui lui a traversé le cœur, et il expire. Un autre lui succède et retombe comme lui. Au milieu même de lobscurité, l'adresse de Gunnar ne le trompe pas; il dirige avec un coup d'œil sûr son arc contre ses adversaires. Chaque flèche atteint un homme ; chaque homme atteint est hors de combat. Déjà l'ardeur des assiégeants se ralentit; ils voient leurs rangs se dégarnir, et regardent avec effroi cette fenêtre étroite d'où partent tant de flèches meurtrières. L'u d'eux propose d'incendier la maison, mais les autres repoussent avec indignation ce moyen lâche et honteux. Le combat se ranime, et Gunnar est infatigable ; du haut de sa demeure , il semble se jouer de la colère de ses ennemis et de leurs eff'orts impuissants. Deux hommes sont morts devant lui ; huit autres sont torturés par leurs blessures. Une voix s'élève encore pour demander qu'on le brûle dans cette maison, mais cette voix n'est pas écoutée. Enfin, un des assiégeants parvient à monter auprès de la fenêtre où se tient Gunnar et coupe la corde de
son arc. Gunnar saisit aussitôt sa hache et lui fend la tête en deux. Un second veut le remplacer, et Gunnar lui abat les deux mains. Cependant il ne peut plus éloigner ses ennemis comme il le faisait avec ses flèches. Le malheureux les voit qui se pressent autour de sa demeure et cherchent à l'escalader l'un après l'autre; il appelle sa femme et lui crie : Coupe-moi une tresse de tes cheveux, et donne-la à ma mère pour la tordre et en faire une corde. — Ce que tu demandes, ditHallgerdr, est-il pour toi d'un grand prix? — Il y va de ma vie, car mes ennemis ne s'empareront pas de moi si mon arc est en bon état. — Eh bien, lui dit sa femme, souviens-toi du soufflet que tu m'as donné. J'avais promis de m'en venger. Voilà le jour que j'attendais. Gunnar jette sur elle un regard de mépris. — Je ne te demande plus rien, dit-il ; et il se défend avec sa hache et son bouclier. Longtemps encore, il soutient ce rude combat; mais il est seul, le nombre de ses ennemis l'accable, son sang coule de toutes parts, son bras s'affaiblit, et il tombe couvert de blessures.
On Tensevelit avec des larmes; ceux qui l'avaient le plus haï , vantaient son courage; quelque temps après le peuple entourait de prodiges
sa tombe et racontait avec enthousiasme ses combats et sa gloire.
Gunnar mort, la saga n'est pas finie. Les fils de Niahl ont comme lui une vie de guerre et d'aventures; comme lui, ils s'embarquent sur un bateau, et, confiants dans leur force, s'abandonnent au vent qui les pousse , à la vague qui les entraîne. Tout leur bonheur aussi est de se battre, tout leur orgueil est d'étonner îes gens du peuple par leurs récits , les hommes de guerre par leurs trophées. De retour en Islande , ils ont de violentes disputes, et le vieux Niahl, à qui la mort de Gunnar semblait devoir rendre le repos , est obligé de se rendre encore chaque année à l'Althing, et de payer chaque année de nouvelles rançons. Mais le nombre de leurs ennemis s'augmente sans cesse, et bientôt la haine qu'on leur porte retombe sur leur père. Un jour, ils attaquent à l'improviste un jeune homme fort aimé dans le pays, et le tuent. La femme de ce jeune homme s'en va elle-même sur le champ de bataille relever le corps de son mari , elle le dépouille de ses vêtements ensanglantés et les enferme dans un coffre; puis elle convoque tous ses parents. Parmi eux il s'en trouvait un , nommé Flosi , dont elle con-
LETTRES SUR L'iSLANDE. Hl
naissait le caractère ferme et audacieux. Quand le banquet de (\\mille est achevé, elle ouvre le coffre, et tirant ce vêtement de mort, cette robe de César, elle prononce le cri de vengeance. Tous le répètent après elle , tous jurent de la venger.
Dans le défilé étroit de l'Allmannagia, au milieu de cette sombre enceinte de rochers, Flosi rassemble ceux qui ont promis de le suivre, et arrête son pion de bataille contre Niahl. Un d'eux les trahit, et va prévenir le vieillard du danger qui le menace ; mais Niahl ne veut pas fuir; il se fie à sa prudence et ses fils à leur audace. Les conjurés arrivent à l'entrée de la nuit, au nombre de cent. Les enfants de Niahl veulent marcher au devant d'eux, mais leur père les retient. Nous sommes trente ici, dit-il, il nous est plus facile de nous défendre. Cette fois son esprit de prévision l'abandonnait. Les jeunes gens cèdent à ses ordres , mais à regret. Cependant ils disposent leurs armes, lancent des llèches et tuent plusieurs hommes. Les conjurés, effrayés de cette attaque; entourent la maison et y mettent le feu. La flamme gagne rapidement les solives du toit, les lambris qui couvrent les murailles , les femmes souffrent et
se plaignent, et Niahl leur dit : « Rassurez-vous, ne clierchez pas l'une et l'autre à vous décourager. Ce n'est qu'une tempête passagère; Dieu est miséricordieux et ne nous laissera pas brûler ainsi dans ce monde ni dans l'autre. » Le vieillard cherchait ainsi à les consoler; mais les tlammes s'étendent et enveloppent la maison. Niahl s'avance sur la porte et demande si Flosi est assez près pour l'entendre. Oui , répond Flosi , je peux t'entendre. — Eh bien! veux-tu faire la paix avec mes fils, ou veux-tu permettre à quelques-uns des miens de sortir? — 11 n'y aura point de paix entre tes fils et moi, dit Flosi , et je ne m'éloignerai pas d'ici avant qu'ils soient tous morts; mais je laisserai soi tir les femmes, les enfants, les valets. Niahl rentra et dit : « Sortez , vous tous qui en avez la permission : sors aussi , Thorhalla, épouse d'Asgrim, et emmène avec toi ceux qui sont libres. » Thorhalla dit : « Je ne croyais pas me séparer ainsi de Helga, mais j'engagerai mon père et mes frères à tirer vengeance d'un tel attentat. » — « Va, s'écria Niahl , tu seras heureuse, car tu es une digne femme. » Elle sortit et avec elle plusieurs personnes Astridr dit à Helga, fils de Niahl : « Viens avec moi, je te couvrirai d'une
robe , et je cacherai ta tête sous une coiffe de femme. » Helga ne voulait d'abord pas y consentir, mais en6n il céda à ses instances. Astridr lui mit une coiffe; Thorhildr le revêtit dune robe; toutes deux l'emmenèrent avec elles et avec Thorgedr, et d'autres encore. Mais Flosi s'écria en le voyant passer : « Voilà une femme qui est bien grande et qui a les épaules bien larges; arrélez-la et ne la laissez pas échapper. » A ces mots , Helga se dégage de son vêtement , tire son épée quil tenait cachée sous le bras et en frappe l'homme qui se trouvait auprès de lui; mais au même instant Flosi accourt , et lui abat la tête; puis il s'approche de la maison enflammée et appelle Xiahl et sa femme. Xiahl se présente : Je ne veux pas te laisser brûler ici sans défense, dit Flosi, tu es libre de sortir. » — « Non , répond Niahl. je suis vieux et trop faible pour venger mes fils , mieux vaut mourir que de vivre dans l'ignominie. » — Mais toi , dit Flosi à Bergthora , il faut que tu sortes, tu ne dois pas périr ainsi. » Bergthora répond : « J'ai été unie jeune à Niahl, j'ai promis de partager son sort. >; Et tous deux rentrent dans leur demeure. — Que ferons-nous maintenant?
demande Bergthora. — Nous irons nous mettre
dans notre lit, répond Niahl, la chaleur me fatigue. » Bergthora dit à Thor, son petit-fils ; « Je voudrais te voir sortir et échapper aux flammes. » — « Ma bonne mère, s'écria-t-il , tu m'as promis de ne pas me quitter tant que je voudrais être auprès de toi. J'aime mieux mourir avec vous que do vous survivre. » Bergthora prit l'enfant et le porta dans le lit. — « Maintenant, dit Niahl à un valet, tu observeras l'endroit où nous nous plaçons et de quelle manière nous sommes couchés , car je ne sortirai plus d'ici , soit que le feu me consume ou que la fumée m'étouffe, et tu sauras où il faut chercher nos restes. » Le valet répondit qu'il remplirait ce devoir. Peu de temps auparavant on avait tué un bœuf et la peau était dans la chambre; Niahl le pria d'étendre cette peau sur le lit. Le valet obéit. Le vieillard et sa femme se couchèrent et mirentl'enfant au milieu d'eux; puis ils firent le signe de la croix , recommandèrent leur âme a Dieu, et un instant après la maison s'écroula.
Leur fils Skarphedin essaya en vain de se sauver. On retrouva le lendemain son corps à demi consumé par les flammes ; mais leur gendre Kari s'élança à travers le feu, parvint à ga-
gncr un marais, où il se tint caché, et se réfugia chez un de ses amis.
Lui seul survit à une famille puissante. En quittant son frère Skarphcdin, il a juré que s'il parvenait à se sauver, il le vengerait, et désormais Kari dévoue sa vie à la vengeance. Nous ne comprenons plus guère aujourd'hui ces haines implacables, ces rêves sanglants qu'un homme emporte de longues années au fond du cœur. Mais à l'époque où cette histoire se passe, et pour ces farouches guerriers du Nord , c'est presque un sentiment religieux qd3 la vengeance. Un soldat se serait cru marqué d'une tache infamante tant qu'il aurait laissé une offense impunie, et il pensait que les valkyries l'eussent mal accueilli au Valhalla, s'il s'y était présenté sans avoir vengé la mort d'un ami ou d'un frère.
Quelques jours après la nuit de mort et d'incendie, Kari retournait à la maison de Niahl. Sous les poutres noircies par le feu , sous les pierres amoncelées, il chercha les restes du vieillard , ceux de sa femme et de ses enfants, et les enterra pieusement. Puis, ce dernier devoir rempli, il ne songea plus qu'à finir la rude tâche qu'il s'était imposée. On le vit alors courir
à cheval dans toute la contrée. 11 s'en allait d'habitation en habitation , ne gardant qu'un seul désir, n'exprimant qu'une seule pensée, la pensée du meurtre et de la vengeance. A ceux qui avaient connu Niahl, il rappelle la sagesse d'esprit, la douceur de caractère et les vertus du vieillard. A ceux qui déjà haïssent Flosi, il dépeint toute la cruauté de son attentat ; aux femmes, il raconte les souffrances de Bergthora, aux hommes l'héroïque défense de Skarphedin. Il intéresse ainsi plusieurs familles à sa cause, et plusieurs des principaux habitants du pays s'engagent par serment à lui prêter son appui.
De son côté Flosi comprend qu'il va se trouver dans une circonstance difficile, et voyage aussi pour s'assurer des auxiliaires. L'époque du Thing arrive. Les deux chefs de parti s'y présentent armés de pied en cape. Ils posent leur tente l'une en face de l'autre, et rangent autour d'eux leur cohorte. L'assemblée judiciaire disparaît, et la vallée ressemble à un champ de bataille. La cause qui occupait tous les esprits devait être plaidée le lendemain devant le peuple. Kari visite l'un après l'autre tous les juges. Flosi s'en va trouver un juris-
consulte nommé Eyiolfr. La saga guerrière traite toujours fort mal les hommes de loi. Celui-ci ressemble à un avocat de comédie. — De quoi me parlez-vous? s'écrie- t-il avec indignation, quand Flosi le prie de lui donner un conseil; ne connais-je pas toute la noirceur de votre crime, et croyez-vous que vous puissiez venir me suborner et me faire manquer à ce que me prescrit ma conscience? — Non, dit Flosi, je respecte vos scrupules. Je voulais seulement vous donner un témoignage de confiance, et vous offrir comme une marque de respect et d'affection ce bracelet d'or. Eyiolfr pèse dans sa main le bracelet et s'écrie : Maintenant je vo:s la droiture de vos intentions ; votre cause est juste, et je la défendrai.
Le lendemain la foule s'assemble en tumulte autour des deux adversaires. Un homme se lève et prononce contre Flosi une sentence d'exil. Mais Eyiolfr le défend avec acharnement. Il récuse les témoins, il récuse les juges, et les hommes de guerre qui accompagnent Kari et" son antagoniste, las de voir la discussion se prolonger, en viennent aux mains. Il n'y a plus déjuges, plus d'avocats, plus de décision légale à prendre ; les dards volent , les boucliers
résonnent sous le glaive qui les frappe, et le procès se plaide par le fer et par le sang. La bataille dura tout le jour et devait encore se prolonger. Un vieillard, qui avait de l'ascendant sur le peuple, s'avança au milieu des combattants et proposa de faire décider cette grande lutte par des arbitres. La proposition est acceptée. De part et d'autre on nomme des arbitres, et Flosi et ses compagnons sont condamnés, comme Gunnar, à une amende et à trois années d'exil.
Mais la colère de Kari n'est pas apaisée. Il s'informe de la route qu'ont prise les meurtriers de Niahl, et il court après eux. Il les poursuit dans chaque défilé de montagnes, dans chaque habitation. Malheur à celui d'entre eux qui reste à l'écart, Kari se jette sur lui comme un oiseau de proie, et le poignarde au nom de Niahl. Flosi quitte l'Islande et Kari quitte après lui l'Islande. Il traverse les contrées étrangères, et Kari va comme lui de mer en mer, de rivage en rivage. Un soir il entre chez un jarl, au moment où un des compagnons de Flosi racontait l'incendie de la maison de Niahl. Il se tient immobile contre la porte et écoute. Le jarl demande si Skarphedin a supporté avec courage la douleur
que lui faisait endurer le feu. — Oui, clans le commeneem"nt, dit le compagnon de Flosi , mais ensuite il a pleuré. — ïu en as menti , s'écria Kari en s'élançant sur lui, et d'un coup de liaclie il l'étend à ses pieds.
De longues années se passent ainsi. Les deux guerriers sont devenus vieux, et l'âge n'a pas éteint la haine dans leur cœur. Mais la religion d'Odin était passée, et à la place où s'élevait naguère l'autel sanglant des sacrifices, le christianisme avait posé son mystérieux symbole. Kari et Flosi sont chrétiens. Le prêtre leur prêche la mansuétude du cœur et le pardon des injures. Flosi, touché de ses paroles, s'en va à Rome et se fait absoudre par le pape. Kari s'en va aussi à Rome et demande la même absolution. Quelque temps après ce pieux pèlerinage, Flosi était au milieu des siens, dans sa maison d'Lslande. Un homme s'avance au devant de lui: c'élait Kari. Les deux vieillards se tendent la main et s'embrassent. Cetle fois, c'en était fait des idées scan.linaves. La vieille Islande s'était régénérée par le christianisme. La saga de Niahl commençait par une guerre implacable et se terminait par un acte de repentir.
Cette saga a été imprimée à Copenhague
en 1772. En 1809, Johnsen en a publié une traduction latine avec un excellent vocabulaire.
SAGA DE GUNNLAUGI.
A côté de cette saga de Niahl, si large et si féconde en événements, en voici une d'une action simple et habilement ménagée. Les noms qui s'y trouvent sont historiques, les faits qu'elle rapporte sont vraisemblables. La scène se passe dans des lieux connus, à une 'poque décrite dans plusieurs traditions certaines, et Gunnlaugi, le principal personnage de cette saga, était un scalde assez célèbre dont il nous est resté quelques fragments. Mais ce récit, auquel les dates, les noms de lieux donnent un caractère d'authenticité, a été embelli comme une fiction et se termine comme un roman. Les chroniqueurs islandais y ont laissé l'empreinte de leur rude énergie , mais on dirait
qu'une femme, dans une heure de nonchalance, a pris plaisir à y jeter quelques-unes de ses douces et rêveuses pensées.
Un jour, Thorstein , le fils dEgil, a un rôve qui l'agite; il lui semble voir sur le toit de sa maison un cygne ' d'une blancheur éclatante. Deux aigles aux larges ailes, à l'œil de sang, au bec de fer, s'arrêtent près de ce cygne, et, jaloux l'un de l'autre, s'élancent dans les airs, se poursuivent, se déchirent, puis tombent tous deux percés de coups et inanimés. Le cygne les regarde avec douleur et pleure en les voyant mourir. Peu après un autre oiseau arrive et s'envole avec lui.
Thorstein raconte ce rêve à un de ses amis,
qui le lui explique ainsi : « Il te naîtra bientôt
une fille fort belle; deux hommes puissants se
ueront pour elle, mais un troisième arrivera
après eux et l'épousera. »
Le commencement de cette prédiction ne tarde pas à se réaliser. La femme de Thorstein met au monde une fille qui, en grandissant, se distingue par sa grâce et sa rare beauté. Cette fille se nomme Helga.
Non loin de la demeure de Helga, vivait le