Aljl (cygne) en islandais est féminin
père de Gimnlaugi ; c'est un Islandais riche et considéré, mais d'un caractère difficile; son fils eut une querelle avec lui et vint se réfugier chez Thorstein. Là, il connut Helga, et tous deux s'aimèrent, et tous deux passèrent de longs jours à travailler l'un près de l'autre, et de longues veillées d'hiver à se regarder et à causer ensemble. Gunnlaugi était grand et fort ; il avait le courage du guerrier et l'imagination du poëte. Quelques semaines auparavant, il eût bravé la mer et les combats pour réaliser un de ses rêves de gloire ; maintenant son plus beau rêve était de rester là, de voir son Helga et de lui parler d'amour.
Un soir que tous les gens de la maison étaient réunis dans la même chambre, il dit à Thorstein : (( 11 est une formule importante que je ne connais pas et que je veux apprendre de vous, c'est celle qu'on prononce en se mariant. » Thorstein la lui enseigne. — « Attendez, s'écria Gunnlaugi; et prenant la main de sa bien-aimée, il répéta avec enthousiasme le serment solennel. Maintenant, ajouta-t-il, vous voyez que nous sommes bien légalement mariés, et j'en prends à témoin ceux qui m ont entendu. »
Peu de jours après, il alla trouver son père et revint aveclui demander formellement la main de Helga. — Je veux bien donner ma lille à Gunnlaugi , dit Thorstein , mais il est encore trop jeune ; qu'il voyage pendant trois ans ; à son retour je tiendrai ma promesse.
Gunnlaugi part avec douleur et cependant avec espoir; il avait des larmes dans les yeux en serrant la main de Helga ; mais il songea à son retour, et un rayon de joie dissipa la tristesse de son regard. A dix-huit ans, l'imagination est si riche et l'espérance si belle ! Comment douter du sort quand on s'embarque avec des rêves de poésie et un premier amour dans le cœur?
Gunnlaugi s'en alla donc commencer son pèlerinage; il visita le Danemark et la Norvège, l'Angleterre et l'Irlande. Son courage de jeune homme s'était affermi, son talent de scalde s'était développé; il sillonna la mer sans crainte et s'arrêta avec joie dans les salles de festin où ses vers le faisaient rechercher. Les jarl et les rois aimaient à le voir séjourner à leur cour. Les uns lui donnaient des bracelets en or, d'autres de riches instruments. Quand il reçoit tous ces présents, il songe à Helga ^et se réjouit de
lui en faire un jour hommage, Quelquefois plusieurs scaldes se rassemblent chez le même jarl, et, comme jadis sous les chênes de Mantoue, ou comme au moyen âge , dans les murs gothiques de la Wartbourg, ils s'essaient l'un après l'autre à chanter, et Gunnlaugi se distingue entre eux tous.
Un jour il arrive à Upsal , et trouve chez le jarl un de ses compatriotes , voyageur et poëte comme lui. Cet homme s'appelle Rafn. Il s'est acquis une certaine réputation comme scalde, mais c'est un scalde de la méchante espèce , car il s'irrite du succès des autres , et il a l'àme étroite et vindicative. Tous deux chantent devant le prince chez lequel ils sont réunis , et tous deux blâment réciproquement leurs vers. Gunnlaugi accepte sans murmurer la critique de son rival , mais celui-ci lui dit en le quittant : — Tu m'as offensé en face du jarl , je m'en vengerai. Et il part pour l'Islande. Gunnlaugi retourne en Angleterre.
Rafn devient amoureux de Hclga , et la demande en mariage ; mais le vieux Thorstein a la parole fidèle, le cœur loyal, et il répond : « J'ai promis ma fille à Gunnlaugi, je dois attendre encore six mois ; s'il ne revient pas à
cette époque , nous verrons. » Six mois se passent, et puis un an; Gunniaugi est retenu en Angleterre par des préparatifs de guerre avec le Danemark; il ne peut, sans manquer à l'honneur, quitter dans de telles circonstances le roi qui l'a comblé de bienfaits. Pendant ce temps, Kafn , dominé tout à la fois et par l'amour que lui inspire la jeune fille , et par la haine qu'il garde à son rival , renouvelle sa demande , et le mariage est décidé. A cette nouvelle, la pauvre Helga pleure beaucoup, mais son père l'ordonnait, et elle n'espérait plus guère revoir son bien-aimé.
Gunniaugi arrive le jour même où la décision venait d'être prise, où Thorstein avait engagé sa parole , et il va à la noce bien triste et fort découragé. Pendant que la grande coupe d'hydromel circule autour de la table , Helga et lui se regardent et pensent à leurs entretiens d'autrefois, à leurs beaux rêves trompés. Ils étaient trop loin l'un de l'autre pour pouvoir se parler, mais après le diner, il s'approcha d'elle et lui donna le vêtement doré qu'il avait reçu d'un roi; puis il s'en retourna douloureusement par le chemin qu'il parcourait quatre années auparavant avec tant de joie et d'amour.
Quand l'été vint , il se rendit à l'Althing ; il avait l'âme désespérée, et, s'avançant au milieu de la foule, il s'écria : Rafn est-il ici? — Me voilà, dit Rafn , que veux-tu? — Tu m'as enlevé la femme que j'aimais et je veux me venger. Je t'appelle en duel d'ici à trois jours. Rafn accepte.
Au jour indiqué , les deux adversaires arrivent sur le champ de bataille et s'attaquent avec colère. Rafn blesse légèrement Gunnlaugi, celui-ci voudrait continuer; mais leurs amis les séparent , et le lendemain on publia la loi qui interdisait formellement toute espèce de duel judiciaire en Islande K
En retournant chez lui, Gunnlaugi aperçoit, au détour d'une rivière , Helga , qui le regarde et vient à lui. Ils s'asseoient dans un champ de gazon et causent longtemps ensemble du passé, et puis de l'avenir; du passé plein de charmantes images, et de l'avenir bien long et bien sombre. Quand ils se quittent, Helga s'arrête encore pour le voir, et le salue de loin ; ce fut pour lui la dernière heure d'amour et le der-
l. Le duel judiciaire s'appelait Hohngangr. Ce mot vient de l'habitude qu'on avait anciennement d'aller se battre dans une petite île {Ilolmi}. La loi qui proscrivit ces duels fut promulguée en lOH.
nier rayon de joie. Quelques jours après, Rafn vint le trouver et lui dit : u On a suspendu notre duel en Islande, je viens te proposer de le continuer en Norvège ; là du moins nous serons libres, et personne n'essaiera de nous réconcilier. »
Gunnlaugi accueille avec bonheur cette proposition ; le printemps venu , ils s'embarquent, arrivent en Norvège, et se rendent avec deux témoins dans une plaine écartée. Les témoins se battent et tombent les premiers ; les deux scaldes restent seuls. Ils s'élancent l'un contre l'autre avec impétuosité, brisent leurs glaives, fracassent leurs boucliers, et Gunnlaugi coupe la jambe de son adversaire. Mais Rafn s'appuie contre un arbre et ne tombe pas. — Te voilà vaincu, dit l'amant de Helga, tu ne peux plus combattre, je te fais grâce de la vie. — Ah ! s'écrie Rafn, je combattrais bien encore si je pouvais apaiser la soif qui me tourmente.
A ces mots, Gunnlaugi court à la source voisine , puise de l'eau dans son casque , la lui rapporte en toute hâte ; mais au moment où son perfide adversaire saisit d'une main le casque, de l'autre il donne à Gunnlaugi un grand coup d'épée. La lutte se renouvelle plus
ardente, plus passionnée que jamais. Enfin Rafn expire sous le glaive, mais Gunnlaugi était couvert de blessures et il mourut trois jours après.
Quand on apprit cet événement en Islande , Helga prit le deuil, et ne parla pas de Rafn, mais souvent de Gunnlaugi ; puis elle céda encore aux instances de son père et se maria de nouveau. Mais dans ses moments de solitude, sa grande joie était de prendre le vêtement que son amant lui avait donné, et de rêver en le regardant.
Il arriva dans ce temps une épidémie en Islande ; la jeune femme en fut atteinte. Quand elle sentit sa fin venir, elle appela son mari et le pria de lui apporter le vêtement de Gunnlaugi ; elle le posa sur elle, le pressa sur son cœur, ferma les yeux et s'endormit.
La saga de Gunnlaugi, comme celle de Niai, faisait partie des livres légués par Magnussen à l'Université de Copenhague. On en a publié, en 1775, une très belle édition in-4°, avec un glossaire, des notes et deux dissertations fort intéressantes.
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