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SAGA DE FRITHIOF

Cette saga date de la fin du treizième ou du commencement du quatorzième siècle. Elle a été vraisemblablement composée d'après les chants descaldes qui y sont en partie intercalés; elle ne présente ni la valeur historique de celle de Niai, ni la variété de faits qui se trouve dans celle d'Egil; elle est courte, mais énergique, et, comme tableau de mœurs, elle mérite d'être consultée. Le héros de cette saga, Frithiof, est un type des guerriers Scandinaves. On l'appelle Frithiof le Hardi {Frithiof en Frœkn). Et il est noble et généreux, loyal et galant ; son histoire a été très-populaire dans le Nord. Les paysans de la Suède, delà Norvège, de l'Islande, l'ont souvent répétée, et les poètes l'ont chantée.

Il y avait autrefois en Norvège, dit la saga , un roi nommé Béli ; il avait deux fils : Helgi et Halfdan, et une fille qu'on appelait Ingeborg la belle {lîigibiorga hinn fogra). Non loin de la demeure du roi vivait un homme fort riche et

puissant; c'était Thorstein , le père de Frithiof.

Ingeborg et Frithiof avaient été élevés ensemble. Tout jeunes encore, ils avaient appris à s'aimer, et ils avaient juré de s'aimer toujours; leurs pères observaient avec joie cette sympathie mutuelle. Quand Béli mourut, il recommanda à ses fils de rester fidèlement attachés à la famille de Thorstein ; quand Thorstein mourut, il pria Frithiof d'être à jamais dévoué aux enfants de son roi.

Frithiof grandissait, et, chaque année, on voyait se développer en lui une nouvelle force ei une nouvelle vie; il était de tous les jeunes hommes de la Norvège le plus adroit et le plus fort, le plus beau et le plus fier ; et quand il eut hérité des grands biens de Thorstein , il se trouva plus riche que les jarl; il marchait de pair avec les princes. De toutes parts on entendait faire son éloge ; ces louanges continuelles excitèrent l'envie et la haine des fils de Béli; eux aussi avaient hérité des biens de leur père, et ils étaient devenus rois ; mais ils avaient l'esprit injuste, la main faible, l'àme étroite.

Frithiof vient leur demander la main d'Ingeborg, et ils la lui refusent durement. Le fils de

Thorstein, qui connaissait sa force, leur dit : « Vous me dédaignez maintenant, vous viendrez un jour implorer mon appui, et vous ne l'obtiendrez pas. » Dès ce jour, il quitte la demeure royale et n'y reparaît plus.

Un autre roi de Norvège, Hring, apprend que Frithiof s'est séparé de Helgi et de Halfdan, et, comme c'était le seul homme qu'il craignît, bien sûr désormais de n'avoir plus à lutter contre lui, il déclare la guerre aux deux jeunes rois. Les fils de Béli envoient alors prier Frithiof de les secourir ; mais le héros répond à leur message par des paroles de mépris. Forcés de se mettre en campagne, Helgi et Halfdan enferment Ingeborg dans une forteresse, lui donnent huit femmes pour la garder, et défendent à Frithiof de venir la voir.

A peine sont-ils partis que Frithiof revêt ses plus beaux habits, entre dans la forteresse , et demande à voir sabien-aimée. — Comment, lui dit la timide Ingcborg, comment as-tu osé braver la défense de mes frères? — Que m'importe la défense de tes frères ! répond Frithiof. Mieux vaut les irriter à tout jamais que de passer un jour sans te voir. Et les deux amants s'asseoient l'un auprès de l'autre, et ils renouvellent leurs

serments d'amour, et ils échangent leur anneau d'or. L'auteur de la saga n'entre pas dans de longs détails sur ces entretiens mystérieux; il ne dit qu'un mot, mais ce mot est expressif : Frithiof accourait au château, et il se réjouissait près d'Ingeborj {ok skemti servid Ingihiœrgu).

Pendant ce temps, Helgi et Halfdan marchent à la rencontre de Hring. Mais l'aspect de l'armée ennemie leur fait peur. Le roi Hring demande à épouser Ingeborg, et, pour en avoir plus tôt fini, ils y consentent. Le mariage est décidé, et la pauvre Ingeborg est contrainte d'oublier ses amours pour obéir à la volonté de ses frères. Ce n'est pas aujourd'hui, comme on le voit, que les filles des rois se marient par convenance politique. Les princesses norvégiennes du temps de Frithiof étaient comme les reines du dix-neuvième siècle.

Cependant Helgi et Halfdan apprennent que Frithiof a pénétré dans la demeure qui lui était interdite, Pour le punir, ils lui ordonnent en leur qualité des rois de quitter le pays, et d'aller aux îles Orcades chercher le tribut qui leur est dû.

Frithiof obéit. Il rassemble dix-huit hommes courageux et dévoués, et s'embarque sur !'£"/-

lide^ le meilleur navire qu'on ait jamais vu en Norvège. Mais à peine le bâtiment est-il en pleine mer, qu'une tempête violente éclate. Le vent gronde, les vagues mugissent. Pas un bras n'est assez adroit , pas une rame n'est assez forte pour soutenir le navire qui bondit sur les Ilots et menace à tout instant de s'engloutir. Au milieu de l'orage, Frithiof se souvient de son amour et chante son Ingeborg. Il n'attribue cette tempête ni au hasard, ni à la colère des dieux, mais à la méchanceté des deux sorcières envoyées par son ennemi. « Je vois, dit-il, je vois au milieu des flots deux sorcières envoyées par Helgi. »

Sé ek Trœllkonus Twer à Baru Thœr hefir Helgi Hingat sendar.

Cette idée ne fait que lui donner une nouvelle ardeur. Il ranime le courage de ses compagnons, il rame avec force, et après avoir été ballotté par la mer et jeté sur une côte lointaine, il arrive aux îles Orcades. Le jarl Angantyr l'accueillie avec amitié : — Je ne te donnerai rien, lui dit-il, pour tes deux rois que je méprise, mais je te donnerai à toi tout ce que tu voudras.

Frithiof reste quelque temps auprès de lui et se remet en route.

En arrivant dans son pays, il apprend que Helgi et Halfdan ont, pendant son absence, incendié sa maison, pillé son domaine. Tous deux célébraient alors la fête de Balder. Il s'avance dans le temple, jette la bourse qu'il a rapportée à la tête de Helgi et lui casse les dents; puis il incendie le temple et s'en va. Les deux rois veulent le poursuivre, mais Frithiof a brisé leurs vaisseaux, et il n'en reste pas un seul dont on puisse se servir.

Le hardi guerrier s'éloigne. Il s'embarque de nouveau sur ÏEllide; il s'élance sur les vagues et s'en va comme le vent le pousse, de rivage en rivage. Ses deux ennemis le déclarent proscrit. Mais que lui importe? Il a conquis un autre domaine ; il est devenu roi de la mer. Cependant il n'exerce pas d'indignes pirateries comme les autres vikingr. Il s'attaque avec joie aux riches et aux forts, mais il prend pitié du pauvre pêcheur et respecte la barque du marchand.

Trois années se passent ainsi, et son nom devient célèbre, et de tous cotés on raconte ses aventures, on célèbre sa valeur et sa noblesse d'âme. Pour lui, il se souvient sans cesse do son

Ingeborg ; il la regrette, et, après avoir en vain cherché à se distraire par une vie aventureuse, il prend la résolution d'aller la voir.

Il se revêt d'un déguisement et se présente sous un faux nom dans la demeure du roi Hring ; mais le roi le reconnaît aussitôt et le fait asseoir à sa table II n'ignore pas que Frilhiof a été l'amant d'ingeborg; il devine le motif qui l'amène; mais il sait aussi quelle est sa loyauté, et il a confiance en lui. Bientôt le jeune guerrier justifie cette confiance. Le roi et Ingeborg traversaient un fleuve couvert, en apparence, d'une épaisse couche de glace. La glace se rompt sous eux, ils tombent dans l'abime, et c'est Frithiof qui le sauve au péril de sa vie. — Merci, lui dit le roi qui ne veut pas montrer qu'il le reconnaît, vous avez agi avec héroïsme, et Frithiof n'eût pas mieux fait.

Un autre jour, Hring va à la chasse ; il s'égare dans la forêt, s'éloigne de ses compagnons, et Frithiof est seul auprès de lui. — Je suis las, dit-il, j'ai besoin de me reposer; et il tombe au pied d'un arbre épuisé de fatigue et s'endort d'un profond sommeil. Frithiof le voyant seul, loin de tout secours, sans défense, comprend aussitôt les tentations auxquelles il va être en

proie. Cet homme qui repose ainsi devant lui, c'est son rival heureux, c'est l'époux d'Ingeborg, c'est celui qui l'empêche de s'unir à celle qu'il aime et dont il est aimé. Une pensée sinistre traverse son esprit; mais, de peur d'y succomber, il tire son épée et la jette loin de lui.

Le roi, en s'éveillant, aperçoit d'un coup d'œil tout ce qui s'est passé. — J'étais sûr, ditil, que je pouvais me fier à toi. Je t'ai reconnu dès le premier jour, et je t'ai fait asseoir à côté de moi comme un frère d'armes. Reste ici. Je suis vieux, mes enfants sont jeunes ; quand je serai mort, tu prendras soin d'eux et tu gouverneras mon royaume.

Frithiof reste. Quelque temps après, le vieux roi meurt. Frithiof épouse Ingeborg et règne avec elle. Ses anciens ennemis viennent encore l'attaquer; mais il en tue un, s'empare de ses états, et oblige l'autre à lui payer tribut.

Dans son poëme sur Frithiof, Tegner a suivi fidèlement la saga; il n'a cherché ni à y mêler de nouveaux épisodes , ni à la corriger, ni à l'embellir ; il l'a prise comme un canevas rigoureux, et en s'associant à l'esprit de celui qui avait composé cette chronique, aux mœurs qui y sont dépeintes, au caractère du temps qui s'y

reflète, il a seulement développé chaque fait et chanté chaque situation. Quelques-uns de ces chants sont très-beaux, notamment celui qui raconte les heures d'amour que Frithiof passait auprès d'Ingeborg, et la scène d'adieu des deux amants, et le chant héroïque que Frithiof entonne au milieu de l'orage *. Il en est un autre encore qui nous a paru présenter un tableau assez caractéristique de quelques usages du Nord dépeints çà et là dans les sagas. C'est le dix septième chant,

« Le roi Hring est assis sur son siège élevé; il célèbre les fêtes de Jul* et boit l'hydromel. Près de lui est assise la reine au visage blanc etrose. En les voyant, chacun croit voir l'image vivante de l'automne et du printemps. Ingeborg représente le doux printemps, et Hring le froid automne ^,

i. Ce poëme, qui a eu en très-peu de temps six éditions en Suède, a clé traduit en allemand par Molinike ; en anglais par M"e Carnet, en français par M"e L. Pugct.

2. Fête très-ancienne, qui se célébrait dans la Scandinavie au solstice d'hiver. On y faisait des .sacrifices de sang et l'on passait le reste du temps à boire. Le mot Jul vient probablement du mot suédois et danois Iliul , qui signifie roue , et qui indiquait le mouvement périodique de l'année.

3. Kung Ring ban satt i kœgbœnk om julen och drack miœd, Hosbonom sali bans drotlning sa bvit ocb roscnrœd. Som var och hœsl dem bada men sag bredvid hvarann , Hon var den friska varen, dcn kulna hœst var ban.

« Un vieillard inconnu s'avance dans la salle, une peau d'ours le couvre des pieds à la tête; il porte un bâton à la main et semble marcher avec peine; mais il dépasse par sa haute taille tous ceux qui sont là.

« Il s'asseoit sur un des bancs rangés le long de la porte : c'est encore aujourd'hui comme c'était autrefois la place du pauvre. Les courtisans regardaient avec dédain cet homme couvert d'une peau d'ours, et se le montraient du doigt en riant.

(( A cet aspect, les yeux de l'étranger s'enflamment de colère; il s'approche de l'un d'eux, le saisit d'une main robuste et le renverse d'un seul coup; les autres se taisent, et leur silence semble dire : Nous en aurions fait autant.

— Qui fait donc tout ce bruit? Quel est le téméraire qui ose troubler le repos du roi ? Viens ici, vieillard, viens et causons ensemble; dismoi quel est ton nom , ce que tu veux, et d'où tu viens? Ainsi parle le roi à l'étranger en colère.

— Tu demandes beaucoup de choses, ô roi ; mais je vais te répondre. Je ne te dirai pas mon nom; ce secret m'appartient. J'ai été élevé dans la douleur. J'ai perdu mon héritage. Je viens de

la terre des loups * ; c'est là que j'étais la dernière nuit.

« Autrefois, oh! comme je m'élançais joyeusement dans l'espace avec mon dragon '. 11 avait de puissantes ailes, et il fuyait sur les vagues si léger et si fort; maintenant il est usé et ses débris sont sur le rivage. Moi, je suis vieux, et je prépare le sel au bord de la mer.

« Je venais ici pour observer la sagesse qui est renommée au loin ; ces hommes m'ont reçu avec mépris et je n'ai pu le supporter. J'en ai pris un par la poitrine, je l'ai renversé par terre ; mais il s'est relevé et n'a point de mal. Ainsi pardonne-moi.

« J'approuve tes paroles, dit le roi ; le vieillard doit être respecté; viens t'asseoir à ma table ; mais laisse tomber cette peau d'ours qui t'enveloppe, montre-toi tel que tu es : les déguisements ne me donnent aucune joie, et je veux que la joie entre ici.

« Il laisse tomber sa peau d'ours, et au lieu

1. Il y a dans la saga une amphibologie qu'il serait difficile de faire passer dans notre langue. Frilhiof dit ; J'étais la nuit à Ulf, et j'ai été élevé à angri. At ufs var ek i natt en i angri var ek uppfœdr. Mais ulf signifie loup, et angri douleur. Tegner a conservé la même expression.

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