Vaisseau portant l'image d'ua dragon
d'un vieillard on aperçoit un beau jeune homme; autour de son front, sur ses larges épaules, ses cheveux blonds flottent comme des boucles.
« Il porte un riche manteau de velours bleu et une large ceinture d'argent, sur laquelle sont gravés des animaux. L'artiste les a travaillés avec soin, et ils sont disposés de telle manière qu'ils semblent courir l'un après l'autre autour du héros.
« A son bras est attaché un anneau d'or; à son côté une épée brille comme l'éclair. Le héros jette autour de lui un regard audacieux ; il est beau comme Balder ; il est grand comme Asathor.
« Le visage de la reine change de couleur à tout instant; l'incarnat de ses joues ressemble au reflet d'une lueur de pourpre qui brille sur la neige, et le mouvement de son sein ressemble à celui de deux lis qui se penchent sur une mer agitée.
« Cependant le cor sonne. Puis il se foit dans toute la salle un grand silence. Le moment est venu de sacrifier à Freya. On amène le porc, la tête entourée de gun landes; il a des pommes entre les mâchoires et il semble marcher sur le plat d'argent.
« Le vieux roi Hring se lève avec sa chevelure blanche, et, touchant la tête du porc : « Je jure, dit-il, de vaincre Frithiof, si grand guerrier qu'il soit. Aidez-moi, Freir, et toi, Odin, et toi, puissant Thor.
« L'étranger fait entendre un rire sardonique. Un mouvement de colère anime son visage. Avec son épée il frappe si fort sur la table que toute la salle en retentit, et chaque guerrier, ému, se lève sur son siège.
« Et maintenant, dit-il, écoute, ô roi, ma promesse. Je connais Frithiof; il est mon ami : je jure de le défendre contre le monde entier. Pour cela j'ai foi dans les nornes et dans ma bonne épée.
« Le roi sourit, et dit : « Étranger, ton langage est fier, mais chacun parle librement dans la salle des rois du Nord. Reine, remplis sa coupe du meilleur vin. J'espère qu'il sera notre hôte cet hiver. »
« La reine prend la coupe placée devant elle. C'était un vase précieux fait avec le crâne d'un taureau; il était posé sur un piédestal d'argent, entouré de cercles d'or, et orné de caractères runiques et d'images de l'ancien temps.
« Les yeux baissés, la reine l'offre à Frithiof;
mais sa main tremble, et elle laisse tomber quelques gouttes de vin qui brillent sur ses doigts de neige comme les rayons du soleil sur des feuilles de lis.
« Le héros prend avec joie cette large coupe; deux hommes comme ceux d'aujourd'hui ne l'eussent pas vidée; mais lui, sans hésiter un instant, pour faire honneur à la reine, la vide d'un seul trait.
« Alors le scalde prend sa harpe. Il était assis près de la table du roi : il chante les amours du Nord, les amours de Hagbard et de la belle Signe. Aux accents de sa voix attendrie, le cœur des guerriers tressaille sous l'armure de fer.
« Il chante les salles du Valhalla , le bonheur des héros, les exploits des vieux guerriers sur mer et sur terre. Chaque main saisit la poignée du glaive; chaque regard étincelle, et la coupe circule joyeusement autour de la table.
« Tous les guerriers restèrent ainsi à boire dans la salle royale. Tous célébrèrent dignement la fête de Jul ; puis ils s'endormirent sans soucis et sans tristesse ; mais le roi dormait près de la belle Ingeborg. »
lANGUE ET LITTERATURE.
— ffi~
Les écrivains du Nord, qui ont cherché à remonter aussi haut que possible dans les traditions primitives de leur pays, divisent en deux grandes familles la race gotho-caucasienne dont ils font provenir tant de peuples. La première se répand dans l'Inde, l'Egypte, et s'avance jusqu'au Thibet. Elle adore le soleil, elle se baigne dans le Gange, elle bâtit les pyramides. C'est la tille aînée de Scm, celle à qui sont échus en partage les rives fécondes du Nil et les jardins
poétiques de Sacountala. Nous recourons à elle comme à notry sœur aînée. Son sphinx a des oracles que nous voudrions connaître. Ses védas renferment des trésors de sagesse que nous ne nous lassons pas de fouiller, et quand, à travers les siècles, son langage mystérieux nous arrive , ou par une inscription symbolique , ou par le chant du poëte, notre esprit devient attentif, comme si elle allait nous révéler tous les secrets du passé et toutes les lois de l'avenir. La seconde famille s'avance sur le littoral de la mer Noire, le long de la mer Caspienne. Elle touche d'un côté à la Sibérie, de l'autre au Pont- Euxin, et c'est là que les Scandinaves plaçaient leur Asgaard, ïa demeure de leurs dieux. Comme un fleuve qui déborde, elle s'étend au nord et au midi, et de trois côtés différents inonde toute l'Europe. La race gothique peuple les forêts de la Scandinavie, elle occupe le Danemark , la Suède, la Norvège, et lui donne une même religion et une même langue. La seconde race s'en va, avec des armures de fer, là où l'Elbe, aujourd'hui murmure tristement dans ces plaines de Dresde traversées par tant de batailles; là où le Rhin bondit au pied du Drachenfels, et de sa vague azurée caresse la
blanche tourelle et les coteaux de Rudesheim, chantés par les Minnesinger. Elle est ardente et énergique, jalouse de son indépendance, fière de sa force et de son courage. Ses jours de fêtes sont des batailles, et ses premiers poètes sont des soldats. Elle envahit successivement la Saxe, la Souabe, l'Helvétie, et une partie de la Gaule. Laissez-la venir. Bientôt elle sera aux portes de Uomeet fera reculer les conquérants du monde devant elle.
Mais par les montagnes de la Thrace , par la Macédoine et l'Illyrie, parles champs phrygiens, par les plaines d'oliviers de la Grèce, voici venir la troisième race. Celle-ci est jeune et riante; elle se couronne de fleurs et se crée des mythes d'amour. Avec sa fraîche et charmante imagination, elle s'en va semant sur ses pas la fable ingénieuse, faisant de sa religion un poëme, et de ce poëme un chant de joie. Cette montagne, qui s'élève devant elle, c'est l'Olympe, cette autre le Parnasse, et cette mer qui soupire sur le rivage est celle qui a enfanté la déesse de la beauté. Tout ce qui lui vient des autres peuples s'épure et s'embellit en passant par ses lèvres poétiques ou par ses mains d'artiste. C'était un édifice informe, c'est maintenant le
temple de Diane ; c'était une grossière statue d'Isis, c'est la Vénus de Praxitèle; c'était le récit mystérieux de quelque prêtre égyptien , c'est devenu un chant d'Homère, une scène de Sophocle, une ode d'Anacréon.
Et maintenant , à prendre l'une après l'autre ces trois races, qui croirait qu'elles ont eu un même berceau, qu'elles proviennent de la même souche? Ni leurs mœurs, ni leur caractère, ni leur histoire, ne se ressemblent ; mais il existe entre elles un lien continu que le temps a rendu peu à peu moins apparent, sans qu'il se soit jamais brisé. Il y a encore entre le Nord et l'Orient un signe de parenté qui s'est maintenu à travers les siècles et les révolutions; ce signe, c'est la langue, la langue islandaise, la vieille langue Scandinave, dont il est liicile de reconnaître l'identité avec les dialectes germaniques et les dialectes grecs. Ainsi, en remontant par l'anglais et le hollandais, par le danois et le suédois, jusqu'à l'anglo-saxon, au vieil allemand, à l'islandais, et de là jusqu'au méso-gothique, on arriverait à démontrer très bien de quelle racine tous ces rameaux sont sortis et comment ils ont divergé. On pourrait faire la carte géographique de toutes ces langues, les
suivre comme autant de fleuves dans leurs sinuosités, dans leurs conquêtes, et, à l'aide de ces études philologiques, constater la migration des peuples, mieux qu'on n'a jamais pu le faire par d'autres rapprochements. « Car, comme l'a dit Rask, les lois, les mœurs , la religion changent; la langue reste, et, pour apprendre à connaître l'origine d'un peuple, pour pénétrer dans un passé obscur où la tradition certaine nous manque, où l'histoire est souvent interrompue, il n'est pas de guide plus sûr que les langues K »
Il n'y avait autrefois, dans la Scandinavie, qu'une seule langue, et elle s'étendait môme à quelques parties de l'Angleterre. Plusieurs livres authentiques en font foi ^. On l'appelait langue danoise {dœnsk tiingii), car alors le Danemark était le plus célèbre et le plus puissant des trois royaumes. Plus tard, quand il com-