‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 88 sur 145 · UNE AMITIÉ DE FRÈRE · texte numérisé non relu

UNE AMITIÉ DE FRÈRE

Tuke, oh take those lips away.

Shakspeare.

Oui, VOUS l'avez bien dit, nous voilà déjà vieux, Vieux de trente ans au moins, tristes et soucieux, Songeant aux jours passés , aux heures du jeune âge, Plus qu a notre avenir caché sous le nuage Nous avons eu jadis, mais voilà si longtemps, Nos couronnes de fleurs, nos rayons de printemps. Prestiges de la vie , espoir , riant mensonge, Aurore de bonheur, tout cela fut un songe. A présent, la raison nous guide, n'est-ce pas? Nos sens sont refroidis et notre cœur est las. Donc, pourquoi s'obstiner à chercher sous la cendre L'étincelle d'un feu que rien ne doit nous rendre? Pourquoi voudrions-nous aimer d'amour encor, Lorsque l'amour nous quitte avec les ailes d'or Et le prisme enchanté de la folle jeunesse! Vos discours sont vraiment dictés par la sagesse. J'écoute et j'obéis. J'obéis à vos vœux. Oubliez mes désirs, mes regards, mes aveux. Mon espoir imprudent et ma voix téméraire , Et je vous aimerai d'nne amitié de frère. Vous ne m'entendrez plus , dans ma coupable ardeur, Plus jamais murmurer le mot qui vous fait peur. Mais ne m'en voulez pas, si lorsque tout sommeille Pendant la nuit, un rêve en mon âme réveille Le sentiment proscrit , l'image de l'amour Que je dois loin de moi écarter dans le jour.

Oui , je vous aimerai d'une amitié de frère , D'une amitié d'enfant résignée et sincère ; Mais lorsque je suis seul, auprès de vous, le soir, A vos pieds tout tremblant, oh! laissez-moi m'asseoir Laissez-moi reposer sur vos genoux ma tête , Baiser vos blanches mains, et d'une voix discrète Vous appeller tout bas d'un nom plein de douceur. En répétant tout haut que vous êtes ma sœur. Puis lorsque j'entendrai près de nous gémir l'heure L'heure affreuse où je dois quitter votre demeure Ne me dites plus rien ; cachez vos blonds cheveux , Détournez votre front, et voilez vos yeux bleus, Car, si votre regard sur le mien se repose, Si j'entrevois encor votre visage rose, Si j'entends dans mon cœur votre voix retentir. Je reste sous le charme et je ne puis partir.

poiîsiES. 369

L'ENTHOUSIASME DU PHILISTRE \

Traduit de Ch. Immermann.

Le soir a fait jaillir, tout brillants de lumière, Ses astres, coniiiie autant de gardiens pour la terre ; Ils luisent à nos yeux dans l'espace lointain, Ils luisent sur les fleurs qui s'ouvriront demain.

Monsieur le bourguemestre a coutume, à cette heure, De s'asseoir sur un banc tout près de sa demeure.

On entend les tilleuls bruire et frissonner, A travers les rameaux l'insecte bourdonner. Tout veut vivre, renaître, et s'anime, et s'agite; Car c'est le mois de mai, le mois qui passe vite.

Monsieur le bourguemestre est bien pour le momont, Il a sa tabatière et prise lentement.

Oh ! comme le printemps est doux a voir sourire ! Comme à travers la nuit son beau front vient nous luire ! De son souffle il répand les parfums dans les airs , Et semble avec amour embrasser l'univers.

Monsieur le bourguemestre est très-peu romantique, Il trouve le vent chaud, puis un cousin le pique. Il clôt sa tabatière, a soin de la cacher, Rentre, ferme sa porte, et s'en va se coucher.

1. Le philistre représente en Allemagne ce qu'on appelle ironiquement en France l'épicier.

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