‹ Lettres sur l'IslandeChapitre 8 sur 11 · IH · texte numérisé non relu

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210 LETTllES SIK L'lSLA?iDE.

peuple allribiiait tant de connaissances mystérieuses. Le nain Alvis s est fiancé avec la fille de Tlior ; il vient la chercher un soir pour célébrer ses noces; mais au moment où il va l'emmener Thor apparaît et lui défend de faire un pas : « Tu n'auras pas ma fille, lui dit-il, si lu ne réponds pleinement à toutes les questions que je vais l'adresser. » Alors le dieu de la force et du tonnerre devant lequel s'incline le pauvre nain, l'interroge sur la formation de la nuit et du jour, sur les astres et les éléments. Alvis répond à tout avec une admirable précision. Thor lui-même est forcé de rendre hommage à tant de science, et déjà il se repent de l'engagement qu'il a pris, quand tout à couple jour paraît; et le malheureux Alvis, qui devait par sa nature de nain passer sa vie dans les entrailles de la terre , s'anéantit aux rayons du soleil.

A côté de ces leçons religieuses, de cet enseignement ihéogonique, il faut placer les leçons de morale et de prudence contenues dans le HavamaL Les Scandinaves avaient un tel respect pour ce poème, qu'ils l'attribuaient à Odin lui-même. C'est le livre des proverbes de ce Salomon du nord ; c'est le code de la vie intellectuelle et de la vie pratique. Chaque strophe renferme une sentence, et chaque sentence rappelle cette sagesse proverbiale des peuples qui survit à tous les temps et que l'on retrouve au midi comme au nord, sous la tente de l'Arabe comme sous la chaumière du pavsan breton. Souvent ces préco|aos du llavamal

LETTRES SLR l'ISLA^iDE. 211

laoïU frappé par leurs expressions. U Orilsproy , de Syv, nest pas plus correct; le Rcfrano, de Saiicho, pas plus simple et pas plus vrai , et le vers de La Fontaine n'est pas plus net. Le dieu suprême qui a formulé ces maximes ne s'est point renfermé dans les hauteurs de son sanctuaire ; pour enseigner les hommes il s'est fait homme; il s'est associé à leurs habitudes, à leurs passions; il est entré dans le secret de leurs besoins, de leurs faiblesses, de leurs vices. En un mot, il est descendu de son trône de Dieu pour s'asseoir à la table du paysan et pénétrer dans tous les détails de la vie - ulgaire ; il a vu les Scandinaves hardis et courageux, et il ne leur a pas trop recommandé le courage. Mais il les a vus avides de boisson , vaniteux, téméraires, et à chaque instant il leur rappelle les dangers de l'ivresse, et la nécessité d'agir avec modestie et prudence. Je traduis quelques strophes de ce curieux j)oëme alin de le mieux caractériser :

€ Avant que d'entrer dans une maison, regarde à toutes les fenêtres, regarde de tous les cotés, car qui sait si tes ennemis ne sont pas là?

> Il a besoin d'avoir de l'esprit celui qui voyage beaucoup. Chez soi on est libre ; mais celui qui ne sait rien s'expose à être tourné en dérision lorsqu'il se trouve au milieu des gens instruits.

> Il ne faut point faire parade de son esprit; il faut le tenir en garde. Il vous arrivera rarement malheur si vous entrez avec sagesse et prudence dans une maison,

-12 LErrRES sin l'islaîvde.

car il n'est pas d'ami plus sûr qu un bon jugement

> Prenez garde d'importuner le voyageur qui vous demande riiospitalité. II peut dire beaucoup de choses sans qu'on l'interroge, mais il a besoin avant tout de de repos et vêtements.

» Si vous rendez visite à un ami infidèle, prenez les détours; si vous allez chez un ami vrai, prenez le droit chemin.

k La maison que l'on possède est la meilleure, si petite qu'elle puisse être. Chacun est maître chez soi. Le cœur saigne quand il faut mendier sa nourriture à l'heure des repas.

j Dans ma jeunesse j'ai beaucoup voyagé. Quand j'avais trouvé un compagnon, il me semblait quej'étais assez riche. L'homme fait la joie de riiomme.

> Ne faites jamais un pas sans emporter vos armes. Qui sait si le long du chemin vous n'aurez pas besoin de tirer l'épée ?

î II faut rendre à son ami affection pour affection, présent pour présent, payer le sarcasme par le sarcasme et le mensonge par le mensonge.

i Que l'homme réfléchisse, mais qu'il ne réfléchisse pas trop! La joie n'entre pas souvent au cœur de celui qui sait trop de choses.

> Le tison s'allume avec le tison , la flamme monte avec la flamme. Dans l'entretien l'homme se révèle à l'homme, et l'être nul ou dédaigneux se révèle par son silence.

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> Nos troupeaux meurent. Nos amis meurent, et nous mourons nous-mêmes; mais un noble nom ne meurt pas.

> Heureux celui qui sait mériter par lui-même les louanges et le bon accueil, car de compter sur la générosité des autres, c'est chose trop incertaine.

I L'homme sans jugement veille toute la nuit, s'occupe de tout , se trouve fatigué le matin , et n'est pas plus avancé que le jour précédent.

» Il n'y a pas de maladie plus cruelle que d'être mécontent de son sort.

> Mieux vaut flatter les autres que de se llatter soi-même.

> Ne confie pas les secrets au méchant, car jamais il ne te récompensera de ta confiance.

I Si tu as un ami fidèle, visite-le souvent. Le chemin que l'on ne fréquente pas se couvre d'herbes et de plantes.

• Ne te moque pas des vieillards. Leurs paroles sont souvent bonnes à entendre, car la sagesse descend des rides de leur front.

• Ne vous séparez pas sans motif d'un ami. Le chagrin ronge le cœur de rhomme (pii n'a point d'amis pour l'aider et lui donner conseil.

» L'arbre de la montagne est desséché. Il n'a plus de feuilles et |»lus d'écorce. Personne ne l'aime, (lommcnt pourrait-il vivre ?

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5^ Louez la beauté du jour quand il est passé. Louez la femme quand elle est morte, la jeune lille quand elle est mariée , l'épéê quand vous l'avez mise à l'épreuve, la glace quand vous l'avez traversée , la bière quand vous l'avez bue. »

Le Havamal est terminé par un chant enthousiaste dans lequel Odin explique la magie et la puissance des runes.

Après cela viennent les poèmes symboliques, récits de guerres et de voyages, contes épiques où se révèle sous des formes bizarres l'imagination des hommes du nord. Tous ces chants , qui au premier abord nous apparaissent comme des romans fantastiques, étaient sans doute comme les travaux d'Hercule chez les Grecs, comme les voyages d'Isis chez les Egyptiens, autant de mystères religieux, et il serait facile de démontrer leur analogie avec les mythes solaires de l'Orient.

Un de ces chants (1) nous représente tous les dieux attristés par de sombres pressentiments. Odin envoie Braga et Loki consulter Iduna dans les enfers, mais la déesse ne leur répond que par des larmes. Plus tard Odin lui-même, à qui Balder a raconté ses rêves sinistres , Odin fait seller son cheval Sleipner et descend dans le sombre empire de la mort. Il interroge avec anxiété la prophétesse qui lui déroule

(1) Ve{jfanisqvi(!a.

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Tarrêt des destins, et le dieu suprême ne peut l'annuler.

Les clianls consacrés à Thistoire de Tlior ne sont ni moins curieux ni moins signilicalifs. Les poètes Scandinaves ont inventé les scènes les plus étranges, pour rehausser les exploits du Dieu de la force. Un jour toute la famille céleste était réunie chez .Egir qui , à défaut de nectar et d'ambroisie, traitait ses hôtes avec de la bière. Malheureusement aussi la bière vint à manquer , faute d'une chaudière assez large pour la brasser, faute d'une tonne assez profonde pour la contenir. Grande fut la douleur des enfants d'Odin, qui avaient compté s'enivrer à ce royal banquet, et qui , après avoir à peine humecté leurs lèvres, s'en allaient retourner piteusement au maigre festin du Valhalla. Dans ce moment d'angoisse, T} r prit la parole, et dit (ju'il y avait chez le géant llymer une chaudière telle qu'elle pourrait à jamais suflîre aux joyeuses réunions (les dieux. A ces mots l'espérance renaît dans tous les cœurs, et Thor, à qui sont réservées toutes les excursions aventureuses, fait atteler ses boucs et part avec Tyr. La femme du géant les reçoit avec crainte. Elle a neuf cents tètes, mais elle redoute son mari. VMe sait qu'il est peu hospitalier, et pour prévenir son premier mouvement de colère, elle fait cacher les deux voyageurs sous la chaudière qu'ils sont venus ( hercher. Bientôt Ilymer revient de la chasse et jette autour (le lui un regard effaré , comme l'ogre qui genl

516 LETTREvS SrR L^ISLAMiE.

la chair fraîche. Il traverse la salle à grands pas, soulevant tous les meubles , renversant les colonnes de pierre ; enfin il découvre Thor et l'observe d'un œil sévère. Mais sa femme l'apaise. Il permet aux étrangers de coucher sous son toit et ordonne qu'on tue trois juments pour le souper. Thor en mange une tout entière, le géant secoue la tête avec colère. Le lendemain , ils vont à la pêche ensemble ; Thor prend un bœuf pour amorce , le suspend au bout de sa ligne, et amène au-dessus de Teau le serpent Midgard qui entoure le monde. A cet aspect, le géant pâlit; mais Thor assène sur la tête du serpent un coup de marteau si violent, que la mer et les dunes et les montagnes en tremblèrent. Quand ils revinrent à terre , le géant, jaloux de la force de Thor, lui apporta une grande coupe d'un métal très-dur et le défia de la casser. Le Dieu la jette à diverses reprises sur le fer et sur le roc sans pouvoir l'entamer. A la fin il la lança contre le front d'Hymer , et le géant supporta le choc sans s'en apercevoir, mais la coupe se rompit en deux. Le géant tenta une nouvelle épreuve. Il conduisit les voyageurs devant sa grande chaudière et leur demanda s'ils pourraient la porter; Tyr essaya le premier, mais il ploya sous le faix et fut obligé de s'avouer vaincu. Thor la prit en riant, la posa sur sa tête comme un casque, et s'éloigna d'un pas rapide. Le géant le poursuivit, avec une foule de monstres qui lui servaient /!<* gardiens; mais Thor les massacra l'un après l'autre,

LETTRES SCR l'ISLANDE. S>17

el s'en alla en triomphe déposer son fardeau dans rassemblée des dieux (I).

Un autre jour Tlior se réveille avec tristesse, il s'aperçoit qu'on lui a volé son marteau , le marteau avec lequel il extermine les monstres et subjugue les géants. H appelle Loki el le prie de venir à son secours. Loki emprunte le vêtement de plume de Freya et s'élance dans les airs. Il traverse les collines , il traverse les vallées ; il arrive dans la terre des géants et voit de loin le vaillant Thrym assis au-dessus d'une montagne, chantant sa chanson du matin el façonnant des colliers d'or pour ses chiens , des harnais pour ses chevaux. — Parle-moi franchemient, dit Loki, n'as-lu pas le marteau de Thor? — Oui, j'ai le marteau de Thor, répond le géant ; il est enseveli dans la terre à huit lieues de profondeur, et je ne le rendrai qu'»i condition d'obtenir Freya pour épouse. Loki rapporte cette réponse dans la demeure des dieux. La belle Freya pousse les hauts cris et déclare qu elle n'ira jamais habiter le monde desgéanls. Loki, la voyant inébranlable, engage Thor à s'habiller en femme et à se présenter lui-même à la place de la déesse. Thor accepte. Le char est attelé et fend l'air; les montagnes résonnent sous les roues d'airain, et partout où il passe Téclair luit , la terre s'enflamme. A l'aspect du dieu Thor, qui s'avance couvert d'une longue robe, el la lêle enve-

(1) Hymi'^qv'ula.

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loppée d'un voile épais, Thrym croit voir sa fiancée et pousse un cri de joie. Aussitôt on prépare les noces , on décore la salle de festin. Les bœufs les plus gras rôtissent dans Tâtre, et la bière pétille dans de grandes cuves. Tout le monde se met à table. Thor mange un bœuf tout entier, huit saumons, et boit trois grandes mesures de bière. Le géant le regarde avec surprise ; — Jamais, s'écrie-t-il, je n'ai vu une femme douée d'un tel appétit. — Je le crois bien , répond Loki , votre fiancée n'a rien mangé depuis quatre jours, tant elle était occupée de son prochain voyage. Thrym se lève pour embrasser sa jeune épouse, il écarte le voile de lin qui recouvre le visage de Thor , et recule avec effroi à l'aspect du regard enflammé que lui lance le dieu. — Quel regard terrible ! s'écrie-t-il. — N'en soyez pas étonné , dit le perfide Loki, la pauvre enfant n'a rien dormi depuis quatre jours , tant il lui tardait d'être auprès de vous. La sœur du géant s'approche ensuite de la prétendue Freya , et lui demande les anneaux de fiançailles, les présents d'usage ; mais Thor veut avant tout que Thrym exécute sa promesse et restitue le marteau. Les hommes les plus forts vont le chercher et l'apportent avec peine. Thor le saisit à deux mains , écrase la tète de Thrym et tue tous les géants (J).

Le chant de Ilarbard est 'encore consacré aux ex-

(1) Thrymsqvida.

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ploitsdc ïhor; celui de Skirner dépeiiU Tamour de Freyr,et celui qui a pour litre JEgisdreka raconte une des scènes de colère de Loki.

Trois autres poèmes de TEdda ne peuvent être classés ni dans l'une ni dans l'autre des deux séries que je viens d'indiquer. Le chant de Hyndla est une sorte de table généalogique composée par un scalde pour flatter Torgueil de quelque prince. Le FioLvinsmal ressemble aux ballades d'amour, aux Wœcliter-liecler qu'on trouve souvent dans les anciens recueils de poésie allemande. Un jeune homme a quitté sa fiancée pour courir les aventures. Il a voyagé longtemps, bien longtemps, et il revient avec les rêves d'amour mêlés d'inquiétude, et il arrive en tremblant devant la demeure de sa bien-aimée, ne sachant si elle vit encore , ou si elle lui est restée fidèle. Il appelle le gardien du château, lui cache son vrai nom , et lui demande si la belle Menglade est dans son château , et si nul homme ne se vante d'être son amant. — Non, dit le gardien , elle n'a point d'autre amant que le vaillant Svipdag, à qui elle est fiancée. A ces mots Svipdag entre, et la jeune fille s'élance dans ses bras. Ce poème, très-obscur en certains endroits, renferme aussi une idée mystérieuse , un fait mythologique , sur lequel les commentateurs ont déjà beaucoup discuté. Le chant de Groa repose sur une idée touchante qui a laissé plusieurs vestiges dans le Nord, l'idée qu'au delà de cette vie ceux que nous avons aimés entendent nos

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plaintes, et que notre voix peut les réveiller dans le tombeau. Un jeune homme va s'asseoir sur un sépulcre et appelle sa mère ensevelie depuis longtemps. La mère se réveille de son sommeil de mort. — Que veux-tu? lui dit-elle. — Je veux épouser celle que } aime ; mais elle demeure loin de moi, et j'ignore le chemin. La mère l'encourage à se mettre en route et lui enseigne des chants magiques pour se garantir de la colère des elfes, des poursuites de ses ennemis, de la prison, des orages, des dangers de la nuit, des géants. Et le jeune homme part, et sa mère s'endort (i). La seconde partie de l'Edda renferme les traditions héroïques du Nord. Voici l'histoire de Volsung , l'habile forgeron , qui rappelle toutes les merveilles attribuées par les Grecs à Dédale. Voici l'histoire de Sigurd , que l'Allemagne a popularisée par le poème épique, parle conte, par la ballade. L'épopée Scandinave de Sigurd et l'épopée germanique de Niebelungen , proviennent de la même tradition et représentent la même idée (2). Dans l'une comme dans

(1) GrougaIJur.

(2) A cette même tradition se rapportent les récits de la ÎSiflun(j , de la Vilkina , de la Volsungasaga. Un jeune poète allemand , M. Sinirok , a fait de la traduction de Véland une jolie épopée. MM. Francisque , Michel et F. B. Depping ont publié sur le même sujet une dissertation curieuse. F^éland le forgeron , avec les textes islmuiais , anglo-saxon , allemand^ et français-roman y in-8«. Paris, 1833.

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Tautre , les hommes du Nord ont imprimé le cachet de leurs passions farouches et le pommeau de leur glaive de fer. Dans Tune comme dans Taulre , c'est le même héros et la même valeur impétueuse. Le même esprit de vengeance traverse , comme un éclair sinistre , tout le drame , et la même cruauté Tensanglante. Tous les caractères principaux se retrouvent identiquement dans les deux poèmes , toutes les scènes les plus saillantes y ont été répétées. Quelques noms seulement et quelques faits sont changés. Il est probable que cette tradition remonte jusqu'à l'Asie. Les tribus voyageuses l'apportèrent avec elles en émigrant dans le Nord, et elle se répandit à travers l'Allemagne et la Scandinavie, en se nuançant çà et là de diverses couleurs. Peut-être aussi les scaldes Scandinaves l'ont-ils empruntée à l'Allemagne (1); peut-être est-ce là une image de ces chants populaires que Charlemagne fit recueillir, et que nous ne possédons plus. L'épopée des Niebelungen fut écrite , comme ou sait , d'après de vieilles poésies dont on n'a point retrouvé de traces. Telle que nous la connaissons, elle date du xu^ siècle. L'épopée Scandinave est beaucoup plus ancienne. Elle est aussi plus rude , plus âpre, plus énergique. Il y a dans les Niebelungen un certain art de composition et de coloris , il n'y

(1) Grimm. Heldensaçen , paç. 2. Finn Maçnusscn. De œldre Eilda. liullcdning. Millier. Sagabibliotliek.

a dans les chants de Sigurd qu'une inspiration spontanée et sans frein. Là , de temps à autre , Tesprit se repose sur une pensée d'amour , les yeux s'arrêtent sur une image gracieuse. La famille allemande apparaît quelquefois au milieu des cohortes bardées de fer , et quand le cliquetis du glaive cesse , on entend non loin du champ de bataille la brise du soir qui murmure entre les arbres, Teau du Rhin qui soupire et s'épanche mollement sur le rivage. Mais dans le chant Scandinave, tout est revêtu d'une teinte sombre. Pas un rayon de soleil n'éclaire ces scènes de meurtre , pas un souffle d'air pur ne rafraîchit la poitrine haletante de ces hommes de guerre. Adieu la blonde Chrimhilde assise rêveuse à sa fenêtre et contemplant , sans qu'on la voie , les héros qu'elle aime. Adieu les beaux balcons dentelés de Worms, cl les joutes dans le préau, et les noces joyeuses. Nous voici sous le ciel nébuleux du Nord , et la lyre mélodieuse de Henri d'Oftcrdingen et de Wolfram d'Eschenbach n'a point modulé le chant de Sigurd pour une assemblée de princes; la voix mâle et sonore d'un scalde l'a fait entendre le soir à la lueur des feux du camp , au milieu des faisceaux de lances et des soldats.

Sigurd a été élevé par le nain Rcgin , qui lui a appris à lancer une flèche , à manier la hache d'armes, et lui a fabriqué un glaive avec lequel il tranche d'un seul coup un ballot de laine flottant sur l'eau.

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Regin a pour frère un serpent monstrueux nommé Fafnir,qui garde un trésor. 11 voudrait le tuer et s'empai'er de ses richesses, mais il se sent trop faible pour engager une telle lutte. Sigurd , à qui il exprime ses désirs , sourit à Tidée d'essayer ses forces contre le serpent. 11 creuse un fossé sur le chemin par lequel Fafnir s'en va chaque jour se baigner dans le lac. 11 se cache et attend. Au moment où le dragon passe il lui plonge une épée dans le ventre. Regin boit le sang de son frère. Sigurd lui arrache le cœur et le fait rôtir. Il y pose le doigt , puis le porte à ses lèvres , et Tinstant même il comprend la langue des oiseaux (1). Des hirondelles causent autour de lui et disent que Regin le trahira. Sigurd, pour prévenir la trahison de son ancien maître , le tue. Puis il pénètre dans la caverne du dragon , recueille les trésors qu'il y trouve , et s'en va l'épée à la main chercher les aventures. Un jour il entre dans une forteresse : un guerrier est couché par terre , la cuirasse sur la poitrine , le casque en tête. Sigurd lui enlève son casque et découvre un visage de femme. C'est une valkyrie ;

(1) Dans une ode attribuée à Orphée, il est dit de Thomme sàQe qui sera conduit dans le sanctuaire de Mercure : « Il pénétrera le secret des hommes et comprendra le langage des oiseaux.»

Dans les Kinder und Haiis Mœrchcn , on trouve Ihisloirc d'un homme qui comprend la langue des oiseaux en mangeant de la chair de serpent , t. I. p. 02.

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c'est Bi unhilde. Naguère encore elle planait sur le champ de bataille, elle animait Tardeur des combattants et récompensait le courage des héros. Mais elle avait oublié les ordres d'Odin. Elle avait accordé la victoire à celui qui devait être vaincu , et le dieu de la guerre la bannit du Valhalla , et la condamna à rentrer dans le monde , à se marier. Cependant l'exilée des demeures célestes , en abaissant son vol suj' la terre , n'a point oublié sa haute science et ses secrets magiques de valkyrie. Elle donne des conseils à Sigurd et lui enseigne l'art des runes. L'élève reconnaissant la demande en mariage , lui donne un anneau, et part en promettant de revenir bientôt l'épouser. Il continue ses excursions et arrive dans le palais de Giuke. La reine Chrimhilde devient, non pas comme dans les Niebelungen , l'épouse du héros, mais sa belle-mère. Elle lui danne un breuvage qui lui fait oublier celle qu'il aime, et il épouse Gudrun, la fille de Giuke, la sœur de Gunnar et de Hogni. Queltemps après , Gunnar aspire à épouser Brunhilde. Mais la fière valkyrie allume un grand bûcher autour de sa demeure et déclare qu'elle n'accordera sa main qu'à celui qui traversera les flammes à cheval. Gunnar échoue dans cette périlleuse entreprise. Sigurd prend sa place , pousse son cheval sur le brasier ardent , le traverse, et épouse Brunhilde au nom de Gunnar. Il passe trois nuits à côté d'elle , mais une épée nue les sépare , car Sigurd ne veut pas violer la fi-

LETTRES SIR l'iSLA^ÏDE. 225

(lélilé qu'il doit à son frère d'armes. La valkyrie s en va dans le royaume de Giuke. Les noces se célèbrent, et la bière coule à pleins flots. Mais un jour Brunbildc cl Gudrun se rencontrent au bain. Une dispute s'élève entre elles. Gudrun , exaspérée par les paroles dédaigneuses de sa rivale , lui reproche d'avoir passé trois nuits avec Sigurd. Brunhilde rentre chez elle Tàme ulcérée , une fièvre ardente la dévore. Pas une parole , pas un regard , pas une main d'ami ne peuvent la consoler. Il faut qu'elle se venge. Il faut qu'elle voie mourir Thomme qu'elle a aimé. Il faut que son époux lave dans le sang de Sigurd l'afl'ront qu'elle a reçu. Mais Gunnar s'est lié par un serment solennel à la destinée du héros. Il ne peut tirer le glaive contre lui , et il confie sa vengeance à un de ses frères qui égorge Sigurd dans son sommeil. A peine le meurtre est-il commis, que Brunhilde s'accuse de l'avoir ordonné. Toute la colère est éteinte dans son cœur. Toute la passion qu'elle a ressentie autrefois l'enflamme de nouveau. L'image de Sigurd lui apparaît avec ses plaies saignantes, et le remords la déchire. La nuit elle se lève pâle , échevelée , et s'en va, à travers les salles du château , poussant de grands cris, appelant Sigurd et maudissant la main qui l'a frappé. Enfin la douleur l'accable. Elle lutte en vain contre ses souvenirs. Une main de fer la subjugue et la torture. Le monde s'est revêtu, pour elle, d'un long voile de deuil. La vie lui pèse , la mort lui apparaît comme

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une consolation , comme un refuge. Elle allume le bûcher solennel. Elle fait luer huit hommes et cinq femmes et se jette dans les flammes pour retrouver , dans un autre monde , celui qu'elle pleure sans cesse.

L'épouse de Sigurd, la malheureuse Gudrun , ne meurt pas; mais nulle voix humaine ne saurait dire son amère douleur. Elle s'asseoit auprès du corps de Sigurd , et elle ne se lamente pas , elle ne se fi^appe pas la poitrine, elle ne s'arrache pas les cheveux, elle ne pleure pas comme les autres femmes , tant sa douleur est grande, tant son âme est navrée. Tous les jarl viennent à elle l'un après l'autre et tentent delà consoler ; mais elle les regarde sans les voir, et les écoute sans les entendre. Les femmes viennent ensuite , et pour calmer ses regrets lui racontent les malheurs qu'elles ont subis. L'une a perdu son époux et ses sœurs ; une autre ses frères ; une autre ses quatre enfants ; et Gudrun ne pleure pas et ne se lamente pas , tant sa douleur est grande, tant son àme est navrée. Bientôt elle ne peut plus supporter l'aspect des lieux où elle a vu mourir Sigurd ; elle s'exile et passe sept années en pays étranger.

Cependant Atli (1) , frère de Brunhilde , accuse les fils de Giukc d'avoir fait mourir sa sœur et veut la venger. Gunnar et Hogni offrent de lui donner Gudrun en mariage; mais Gudrun s'oppose à leur projet et re-

(1) L'Etzcl des Nicbelunçeii.

pousse toute idée de mariage avec indignation. Sa mère Chrimhilde lui donne un breuvage d'oubli dans une coupe couverte de caractères runiques. La magicienne y avait mêlé Teau des sources bouillantes et Teau salée de la mer ; elle y avait fait bouillir le suc de certaines plantes , les entrailles des animaux offerts en sacrifice et le foie de cochon qui apaise la colère et la haine. Quand Gudrun eut pris cette boisson amère , elle ne se souvint plus des événements passés , et accepta répoux qu'on lui proposait. Mais ce mariage n'étouffa point le ressentiment d'Atli ; il avait juré de venger Brunhilde, et pour y parvenir plus sûrement il eut recours à la ruse. Un de ses affidés s'en alla de sa part porter un message de paix aux fils de Giuke et les inviter à une grande fête. En même temps, Gudrun les fit prévenir du danger qui les attendait, et leur envoya , comme présage sinistre, un anneau enveloppé dans des crins de loup. Mais Gunnar et IIogni ne voulurent pas écouter l'avertissement de leur sœur. I Nous avons, dirent-ils, un bon cheval et une bonne épéc; que craignons-nous? i Et ils partircnt,'et ils entrèrent , la main sur le glaive , la tète haute , dans la salle d'Atli. En les voyant venir, Gudrun s'écria : Vous êtes perdus! au même instant, les hommes d'Atli les entourent. Les deux frères se défendent vaillamment , mais ils sont accablés par le nombre et enchaînés. L'implacable vengeur de Brunhilde fit jeter Gunnar dans une fosse pleine de serpents. Gunnar

228 LETTRES SIH L'ISLANDE.

avait sa harpe, il en lira des sons si forts que les poutres de la prison se brisèrent, et des sons si plaintifs que les femmes pleuraient eu l'entendant et que les vipères attendries oubliaient de lancer leur venin contre lui (1). Mais un aigle lui arracha les entrailles. Son compagnon d'infortune, son frère, fut aussi condamné à mort ; ses bourreaux prirent le cœur d'un esclave , le posèrent sur un vase et le portèrent à Gudrun en lui disant que c'était celui de Hogni. Mais Gudrun le repoussa avec mépris :« Je ne vois là , dit-elle, que le cœur d'un lâche esclave ; il tremble dans le vase. Dans la poitrine de Hiall il tremblait plus encore. » On lui apporta alors le cœur de Hogni , et elle s'écria en le voyant : « Je reconnais le noble cœur de mon frère : il tremble à peine dans le vase ; dans la poitrine de mon frère il ne tremblait pas tant. >

Après ces deux meurtres, que Gudrun n'avait pu empêcher, Atli chercha à calmer le ressentiment de son

(1) Ce pouvoir de la musique a été souvent célébré dans le Nord. Les Celtes disaient que, quand la druidesse chantait, les vagues de la mer faisaient silence pour l'entendre. Les traditions allemandes rapportent que les esprits des eaux , les nixes, avaient onze mélodies. L'homme pouvait en entendre dix , mais à la onzième , il n'était plus maître de lui-même , il était forcé de danser, et avec lui dansaient tous les meubles qui l'entouraient. Les traditions finnoises {Finnischc Muneti) parlent d'une harpe de cristal avec des cordes d'or, qui jouait d'elle-même , et si doucement qu'on eût voulu toujours l'entendre.

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épouse par des promesses et des présents; mais toutes SCS offres furent inutiles. Gudrun avait oublié de venger la mort de Sigurd ; elle vengea cruellement la mort de ses frères. Pour assouvir sa colère , elle n'épargna pas même ses propres enfants; un jour elle les prit sur ses genoux et les égorgea; puis, elle fît faire des coupes avec leurs crânes, mêla leur sang avec du vin , et le porta à Atli et lui dit :< Cette coupe où lu bois est le crâne d'un de tes fils , et ce breuvage est son sang. » Atli poussa un cri d'horreur. Gudrun le tua , incendia le palais et s'enfuit.

Elle voulait mourir, elle se jeta dans la mer; mais la mer refusa d'engloutir dans son sein une femme chargée de tant de crimes et la porta sur une terre étrangère; elle épousa le roi Jonakur et mit au monde trois fds noirs comme des corbeaux. Sa fille Svanhilde, dont Sigurd était le père, épousa Jarmerik qui , peu de temps après, la croyant infidèle, la condamna à être foulée aux pieds des chevaux ; elle était si belle que les coursiers ardents qui s'élançaient contre elle s'arrêtèrent à son aspect , et n'osaient la toucher. On la couvrit d'un sac et alors ils l'écrasèrent. A cette nouvelle , Gudrun sentit renaître en elle toute la rage que lui avait causée la mort de ses frères ; elle appela ses fils aux armes, et mourut en proférant des cris de colère et de vengeance.

A celte épopée païenne, que nous ne connaissons que par fragments, on a joint un chant religieux atlri-

230 LETTRES SFR l'iSLANDE.

buéàSœmund. C'est une œuvre tout en dehors de celle (jue nous venons d'analyser , une œuvre de christianisme et de morale , à côté des aventures de Thor et du drame sanglant de Sigurd ; c'est une leçon paternelle encadrée dans un récit où les souvenirs du paganisme se glissent encore à travers le dogme catholique. Un vieillard revient de l'autre monde pour exhorter son fils à la vertu ; il lui dit comment il est mort , comment son âme, devenue libre, a été transportée dans la terre des morts; là, il est resté neuf jours, puis il a pris son vol, et il a parcouru sept mondes ; il a vu le soleil entouré d'étoiles rouges, le monde brillant des élus , et au-dessous de lui l'abîme où sont plongés les méchants; il décrit leurs tourments, et c'est un nouveau chapitre sur l'enfer à ajouter aux chants de Virgile et de Dante; il a vu passer autour de lui des âmes en forme d'oiseaux. Des ombres sanglantes et informes marchent sans cesse sur des chemins de feu. Les voleurs sont dévorés par des dragons; les envieux portent des runes brûlantes sur la poitrine. Ceux qui , pendant leur vie , avaient profané les jours de fêtes , ont les mains attachées sur des pierres brûlantes. Ceux qui ont calomnié sont déchirés par les corbeaux. Puis, il voit les justes avec leur auréole , les vierges éblouissantes de beauté, les indigents assis près du trône de Dieu. Puis, il encourage de nouveau son fils à faire le bien et s'en retourne. Ce chant est appelé Chant du soleil. Il n'est pas à

LETTRES «l'R l'iSLAltDE. 251

beaucoup près aussi iniéressanl que ceux de l'Edda. Cependant il mérite d'être étudié , soit comme monument poétique , soit comme tradition religieuse.

La seconde Edda, autrement dite Edda prosaïque , date du iù" siècle. On Tattribue à Snorri Sturleson, rhomme le plus célèbre de Tlslande. Il naquit à Hramm , en 1178; sa famille était riche, noble, puissante, et se vantait de descendre de Ragnar Lodbrok. John, le petit-fils de Sœmund, était son tuteur. A Tàgede trois ans, Snorri futenYoyéchezlui,etrestajusquen 1197, étudiant , profitant de tous les livres amassés par le vénérable prêtre d'Odda , et de tous ses manuscrits. A la mort de son tuteur, il quitta la demeure poétique de Sœmund, se maria avec une jeune fille riche et vint habiter sa maison de Reykholt, qu'il entoura de remparts comme une forteresse ; sa fortune et ses talents lui donnaient une grande influence. OnTavait vu venir à TAlthing comme un roi , avec une suite de huit cents hommes. On l'avait vu monter sur le Logberg et entraîner la foule émue par son éloquence. Le peuple se passionna pourlui et le nomma, en 1213, grand-juge de Tlslande. C'était le consulat, c'était la dignité suprême de la république. Les grands-juges étaient élus à vie , et le temps de leur magistrature faisait époque comme le règue d'un souverain. Tandis

252 LETTRES SrR l'ISLAPïDE.

que Snorri obtenait ainsi les suffrages du peuple , il aspirait à la faveur des princes. Il adressa des chants louangeurs au roi, au jarl de Norwége, qui lui envoyèrent de riches présents. En i218 , il alla les visiter , et tous deux Taccueillirent avec empressement. Il s'arrêta quelques nuits chez le roi Hakon , voyagea en Suède, et revint passer Thiver chez le jarl Skule , qui lui fit préparer à grands frais un navire pour le ramener en Islande. Tous ces succès enflèrent son orgueil et soulevèrent contre lui la haine de plusieurs familles puissantes ; il avait Tâme fière et hautaine. Loin de chercher à adoucir Tirritation de ceux qu'il avait offensés par sa vanité, il Taccrut encore par ses dédains. A cette époque, l'Islande était en proie à la guerre civile ; ses chefs de tribus s'armaient l'un contre l'autre et traversaient le pays comme un fléau. Snorri devint une de leurs victimes. Une troupe de paysans, commandés par ses ennemis, s'avança à Reykholt, incendia sa maison , ravagea ses champs, égorgea ses troupeaux. Snorri prit la fuite et se retira en Norwége; il échappait à une guerre intestine, il tomba dans une conspiration. Son ami Skule, à qui il était venu demander un asile, avait pris le titre deduc et aspirait à porter la couronne de Norwége. On ne sait quelle part Snorri prit dans ce complot , mais il redoutait de voir le roi Ilakon ; peu de temps après son arrivée, il jugea à propos de quitter la Norwége. Au momcntoùil allait s'embarquer, un messager accourut

LETTHES SIR L'lSLA?rDE. 235

avec un ordre royal qui lui défendait de pa rtir. Snorri , dit la Sturlunga-saga , lut la lettre de Hakon, et répondit : Je partirai. Mais avant que de se séparer, le duc et lui eurent une assez longue conférence ensemble. Peu de personnes y assistaient, et Arnfirmr , qui entendit tout l'entretien , rapporte que le duc donna à Snorri le titre de jarl (1).

De retour en Islande , Snorri se retrouva jeté au milieu des discordes, des luttes sanglantes qu'il avait en vain essayé de fuir. Il ne sut ni diminuer le nombre de ses ennemis, ni calmer leur colère , et il avait laissé en Norwége un ennemi plus puissant et plus implacableencore que ceux dont il était entouré. Snorrin'avait pas songé à se mettre en garde contre lui et il succomba. Déjà son ami Skule avait expié ses projets ambitieux ; Snorri devait avoir le même sort. < Au commencement de l'été , dit la Sturlunga-saga (2) , on vit arriver Eyvindr Barstr et Arni, avec des lettres de Hakon qui annonçaient la guerre survenue en Norwége et la mort de Skule. i

< Les mêmes hommes présentèrent à Gissur une lettre du roi qui lui ordonnait de s'emparer de Snorri , ou de le tuer. Gissur résolut de le tuer. Il assembla ses compagnons , et tous partirent pour Kcykholt la nuit après la Saint-Maurice. Ils envahirent la chambre

(1) Tome II, pag.asa.

2) Tome 11, pag. 2i2.

234 LETTRES SCR l'iSLAIXDE.

à coucher de leur ennemi , mais Snorri se sauva dans une petite maison qui touchait à la sienne. Là il trouva le prêtre Arnbiorn et, après s'être consulté avec lui, il alla se cacher dans la cave. Gissur accourut après lui et demanda à Arnbiorn où il était. Le prêtre refusa de le lui dire , et comme Gissur le menaçait, Arnbiorn céda , mais à la condition qu'on respecterait les jours de Snorri. Gissur se précipita dans la cave. Il avait avec lui cinq hommes. L'un d eux , Simon , dit à Arna de frapper Snorri. — Ne frappe pas, s'écria Snorri. Simon frappa et retendit à ses pieds. »

Ainsi mourut le magistrat suprême d'Islande , l'ami des princes. C'était un homme instruit, un poète habile, et un véritable historien. Sa chronique des rois de Norwége , son Heimskringla, est un ouvrages des plus recommandables. Il puisa les matériaux de cette chronique dans les chants des scaldes , dans des traditions orales et des sagas , vraisemblablement aussi dans les écrits d'Are et de Sœmund , qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Mais il sut retrancher, des documents auxquels il avait recours , tous les faits controversés , toutes les opinions fausses. Il ôla aux scaldes leur exagération , aux conteurs de sagas leur prolixité , et écrivit cette longue histoire que les savants euxmêmes ont souvent louée. Naguère encore , j'ai entendu un homme dont l'opinion en pareil cas est une sentence, M. Aug. Thierry, vanter les belles qualités de Snorri comme historien , et le bon goût et la sage

LETTRES SLR l' ISLANDE. 235

critique qui ont présidé à la coaiposition de Vllcimskringla.

11 paraît bien démontré aujourd'hui que Snorri est Fauteur de la seconde Edda. Mais il ne Ta pas écrite lout entière. Un de ses neveux , Olaf Tliordarsen, composa la Scalda, et cita les vers de son oncle comme modèle. Plus tard , elle semble avoir subi diverses interpolations.

Cette Edda se divise en deux parties : 1° les Dœmi-sœcjur , fables mythologiques; S'' la Scalda ou poétique. Il faut y ajouter le chant de Rig ^ poëme à part, qui se trouve joint comme appendice au manuscrit de Worms (1). Ce poëme raconte l'origine de Tesclave, de Thomme libre, du noble, et la distinction établie entre eux par la naissance. C'est Texpression fidèle de ce sentiment d'aristocratie que le jarl exerçait à l'égard du paysan, et le paysan à l'égard du serf. M. J.-J. Ampère a donné un analyse détaillée et une appréciation exacte de ce poëme dans son livre sur la littérature du Nord (2).

Les Dœmi-Sœgur offrent un exposé clair et i)récis de la mythologie Scandinave. Un roi de Suède, nommé Gilfa , a entendu vanter la sagesse des Ases , et il veut voir par lui-même s'ils sont aussi savants

(1) Uebcr die Acchtheit dcr Asalchre von MiiUtr. P. 45. Sandwig l'a placé dans sa traduction parmi les chants de TEdda lie Sœniund.

(2) Lilléralure et voyages , p. 415.

qu'on le dit. 11 part et arrive à la porte d'un grand château, dont les murailles resplendissantes d or s'élevaient au-dessus d'une montagne. A l'entrée , un jongleur jouait avec des épées nues, et en lançait en l'air sept à la fois , sans en laisser tomber une. Dans la grande salle du château , des femmes buvaient de la bière, et les trois grands dieux étaient assis sur leur trône. Gilfa s'avança près d'eux et les interrogea sur la création du monde, sur le ciel, sur les astres, sur les bons et les mauvais génies. Les dieux répondirent patiemment à ses demandes jusqu'à ce que Gilfa s'avouât vaincu. Alors, par un coup de baguette céleste , le château d'or, le jongleur, et les dieux s'évanouirent, et le voyageur se trouva seul , au milieu de la nuit, égaré dans les champs; mais il avait conservé le souvenir de sa vision et il la raconta. Cette histoire de Gilfa n'est rien autre chose qu'une compilation de l'ancienne Edda , habilement arrangée. Les chants primitifs se retrouvent là mêlés ensemble, mis en prose, développés et expliqués clairement. L'Edda de Sœmund était comme le dythyrambe de la théogonie Scandinave. Celle-ci en est le catéchisme. 11 est probable que Snorri trouva chez son tuteur , à Odda, le recueil de Sœmund, et que là, dans les loisirs de sa jeunesse, l'idée lui vint de composer, d'après ces poésies entrecoupées , emphatiques et peu intelligibles, un cours de mythologie facile à comprendre. Peut-être aussi, comme l'a dit Magnusscn,

Sœmuntl avait-il tracé lui même l'esquisse Je cet ouvrage, et Snorri ne fit que la continuer.

La seconde partie de TEdda, la Scaldci, n'CvSt comme la première qu'une œuvre d'analyse etde compilation. INous avons vu dans un chapitre précédent à quel point de raffinement littéraire les poètes Scandinaves en étaient venus. La Scalda est le code de ces poêles si jeunes encore et sitôt vieillis ; c'est leur traité de versification , leur Gradiis ad Parnassum, Dans une fable mythologique que nous avons déjà citée et qui sert en quelque sorte d'introduction à cette théorie , l'auteur de la Scalda raconte l'origine de la poésie, puis il fait un long vocabulaire de toutes les dénominations dont les poètes peuvent se servir pour désigner un même objet, de tous les mots figurés, de tous les tropes, de toutes les périphrases admises par l'art, consacrées par l'usage.

Ainsi le livre de Sœmund et celui de Snorri représentent ce qui est arrivé dans toutes les littératures, d'abord le chant et puis l'analyse; d'abordle poème et puis la règle : Homère et Aristote ; Virgile et Quintilien ; Milton et Jonhson. Ainsi les deux Edda se complètent l'une par l'autre; la première est l'œuvre, la seconde est le précepte; celle-là nous émeut, celle-ci nous instruit, et toutes deux présentent un tableau complet des mythes religieux, des traditions héroïques du Nord, de la poésie des scaldcs et de l'art des rhéteurs Scandinaves.

Il existe trois manuscrits de TEdda de Snorri, l'un à la Bibliothèque royale , le second à la bibliothèque de l'université de Copenhague, le troisième àUpsal. Elle a été imprimée pour la première fois en 1665 , par Resenius (1). En 1818, Rask en a publié, à Stockholm, une édition beaucoup plus complète; et l'on en prépare maintenant une nouvelle en Islande. Les Dœmi-Sœgur ont été traduites en danois par Nyerup; en allemand, par Ruhs et Mayer ; en français par Mallet. Comme cette mythologie prosaïque de Snorri est plus intelligible que celle de Sœmund , elle a toujours été plus populaire.

(1) Son vrai nom est Resen. Il naquit à Copenhag^ue en 1625, et mourut en 1688. Le texte islandais dePEdda publiée par lui est accompagné d'une traduction latine et danoise.

EiEfi fliAGA^i.

Le mot saga vient de scyîa (dire) {i)\ il signifie récit , tradition , non pas la tradition écrite , mais ver-

(1) Ce mot se retrouve dans toutes les lan[jucs {germaniques : allemand , sagcn; danois , sige ; suédois, saga ; hollandais , zeggen ; anglo-saxon, sœggan et secgan ; anQ\ah , sai/. Les Allemands emploient le mot sage dans le même sens que les Islandais. Les frères Grimm Font illustré par leur Deutsche fogen.

baie , ce qui se dit, ce qui se raconte ; la causerie de la veillée; renlretien d'un ami. Ainsi s'est faite d'abord la saga, ainsi s'est faite toute tradition nationale, sans effort et sans prétention littéraire. Le soir, au coin du feu , sous le chaume du laboureur, ou sous la tente du soldat, le vieillard répétait ce qu'il avait entendu dire à son père, et les jeunes gens recueillaient ses paroles avec attention pour les transmettre ensuite à leurs enfants; et le récit, simple et austère, passait de bouche en bouche aussi fidèlement que s'il eût été écrit par un moine patient sur un palimpseste, ou imprimé comme un livre classique par un Elzevir. Puis chaque génération en faisait une nouvelle édition, sans en rien perdre et sans y rien changer. Et vraiment , quand j'y songe, je ne sais ce qui mérite le plus de respect, d'une de ces œuvres enthousiastes, écloses toutes bouillantes dans la pensée d'un homme de génie, ou d'une de ces œuvres candides, issues du sein du peuple, et grandies avec le peuple, œuvres de famille, œuvres saintes, que la poésie couronne de ses fleurs les plus belles, et à qui les siècles donnent l'autorité de l'histoire.

Tous les peuples ont eu leur cycle particulier, leurs traditions nationales enfantées par une grande époque , et se groupant autour d'un grand nom. Ici est le ro^ manccro, là le kœmpeviscr, ailleurs la légende, la ballade, la chronique du religieux et l'épopée du trouvère; mais j'ose croire que, dans aucun pays, on ne

LETTRES SLR L'ISLANDE. 241

trouverait une série dliistoircs populaires, comparables aux sagas islandaises. Nulle part le génie conteur de la foule ne s'est montré aussi fécond ; nulle part riiistoire, la poésie, n'ont été, comme ici, l'œuvre des masses, l'œuvre de tous, et nulle part elles n'ont eu un aussi grand caractère de fixité et une vogue aussi prolongée. Aujourd'hui, le bourgeois de Lisieux aurait de la peine à comprendre le roman de Rou ; l'étudiant anglais ne se trouve pas de prime-abord familiarisé avec le style et l'orthographe de Chaucer; et, pour les rendre accessibles à la foule, les savants allemands traduisent en langage moderne l'épopée des iNiebelungen et le Parcival de Wolfram d'Eschenbach. Aujourd'hui, le plus pauvre paysan islandais lit, sans le secours d'aucun interprète, les livres de ses pères, et les transmet à ses enfants, qui les relisent avec le même charme. Un jour, à Reykiavik, la fdle d'un pêcheur, qui avait coutume de venir, chaque semaine, nous apporter des oiseaux de mer et du poisson, entra dans ma chambre et me trouva occupé à étudier la saga de Niai, c Ah ! je connais ce livre, me dit-elle, je ll-ai lu plusieurs fois quand j'étais enfant. > Et à l'instant, elle m'en indiqua les plus beaux passages. Je voudrais bien savoir où nous trouverions, en France, une fille de pêcheur connaissant la chronique de Saint-Denis.

On ne comprendrait pas l'importance des sagas, si on les regardait comme des œuvres purement locales,

242 LETTRES SIR l'iSLAÎSDE.

restreintes entre la côte orientale et la côte occidentale de nie, et ne racontant que les traditions des vallées de Breidabolstad ou de THécla. Les sagas embrassent dans leur large cercle le Nord entier, langues et coutumes, histoire et religion. « Que saurionsnous, dit Rask, sur le développement intellectuel, l'organisation, Tétat du Nord dans les temps anciens, sans le secours des sagas et des livres de lois? Partout où ces livres ne nous prêtent pas leur lumière, nous marchons dans les ténèbres. Et c'est ainsi que Thistoire delà réunion des diversses principautés du Danemark sous le règne de Gorm, et beaucoup d'autres graves événements, sont entourés, pour nous, d'une éternelle obscurité. Que saurions-nous sur la vie d'Odin, sur ses leçons et ses œuvres, si nous n'avions l'Edda et les chants des Scaldes (1)? »

Ce fut une colonie de Norwégiens qui peupla l'Islande : elle émigra avec ses mœurs, ses lois, ses croyances, et les transplanta sur le sol qu'elle devait occuper. Ingolfr , avant de partir, emportait, comme un autre Énée, ses dieux pénates sur son navire ; et les guerriers qui le suivirent gardèrent leur lance de pirate, et leur bouclier revêtu d'images symboliques. Ces hommes , qui fuyaient le despotisme de llarald aux beaux cheveux, appartenaient aux plus nobles familles de la Norwége; ils joignaient l'orgueil aristocra-

(1) Feilednwg tildcl islandske Sprog^ [>. x.

LETTKES SIR L'ISLANDE. 243

tique à leur orgueil de soldais. De peur qu'on ne l'oubliât , ils se faisaient raconter et ils racontaient euxmêmes leur généalogie , leur aventures, et les aventures de leurs proches et de leurs amis. Ainsi l'esprit Scandinave revivait dans cet essaim fugitif, qni , pour garder son indépendance , n'avait pas craint de franchir une mer peu connue , et d'aborder sur une plage aride , dans une contrée sauvage. L'Islande s'assimila complètement à la Suède et au Danemark. Ce furent les mêmes combats, les mêmes fêtes, les mêmes réunions de famille , le même caractère hardi et aventureux. Chaque année , les Islandais s'en allaient errer sur les côtes de la iNorwége ou le long de la mer Baltique. Ils retournaient dans leur mère-patrie pour recueillir un héritage, visiter des parents, et quelquefois venger une injure faite à leurs pères. Ils s'arrêtaient à Drontheim, à Copenhague, à Upsal, ravivaient leurs souvenirs, et s'en revenaient avec de nouveaux récits. C'étaient des chroniqueurs intrépides , qui , au lieu de fouiller dans les bibliothèques, interrogeaientla mémoire des hommes, et, du bout de leurs glaives , burinaient sur le roc des montagnes le nom qui les avait frappés, et le fait historique dont ils avaient été témoins. C'étaient , comme les Arabes nomades du désert , des hommes d'action et des poètes combattant des jours entiers à toute outrance, et se délassant du combat par le récit de leurs périls et de leurs exploits. Souvent aussi le marchand norwégien débarquait

244 LETTRES SUR l'iSL\P«DE.

en Islande , apportant avec lui les productions de la terre étrangère , et prenant en échange la laine et le poisson. Il arrivait ordinairement en automne , et ne parlait qu'au printemps. On Taccueillait dans le bœr islandais , et il devenait Thôle , l'ami de la famille. L'hiver, à la veillée, il racontait ses aventures , ses voyages, quels lieux il avait parcourus, quelle tempête il avait essuyée, et la vie des rois de Norv^^ége, et les batailles les plus célèbres (1). Puis il y avait des conteurs de sagas islandais qui voyageaient de contrée en contrée, s'arrétant dans les salles du jarl (2), sous la lente des hommes de guerre , pour recueillir de nouvelles traditions , et redire celles qu'ils savaient. Ils n'étaient pas, à beaucoup près, aussi honorés que les scaldes, et ne jouissaient pas des mêmes privilèges. Cependant ils étaient toujours reçus avec empressement. La cour du jarl se rassemblait autour d'eux

(1) On sait qu'il existe encore plusieurs analogies frappantes entre les anciennes coutumes du Nord et certaines coutumes de la Normandie. Dans cette province, conquise par Rollon, c'était aussi l'usage autrefois de payer par un chant ou un récit l'hospitalité qu'on recevait.

Usaiges est en Normandie Que qui hébergié est, qu'il die Fable ou chanson lie à son hoste.

(Xi dits du soucretain.)

(2j Chef de tribu, petit prince. Anglo-saxon, eorl ; anglais, earl.

LETTRES SIR l'iSLAÎHDE. 245

pour les entendre, et lejarl leur donnait Tanncau dW ou le glaive ciselé. Plusieurs d'entre eux avaient amassé , dans leurs voyages , une quantité prodigieuse do faits et de chroniques. Torfœus rapporte qu'un de ces historiens ambulants, nommé ïhorslein, vint trouver le roi Harald de Nor\yége , et lui raconta une tradition qui dura trois jours, c Où as-tu donc appris cette histoire ? demanda le roi. — Dans mon pays, répondit Thorstein ; je vais chaque année a IVUlhing, et je recueille les récits de notre célèbro Haldor. >

Quand ces conteurs de sagas avaient longtemps voyagé, ils tournaient les regards vers leur pauvre terre d'Islande, et ne pensaient plus qu'à revenir, avec leur savoir et leur expérience , se reposer sur le seuil paternel. Ni l'aspect d'une contrée plus riante , ni les liaisons formées en d'autres lieux , ni les offres des jarl, ne pouvaient leur faire oublier le rivage d'où ils étaient partis et l'humble enclos de gazon où s'élevait la fumée de leur toit. Tout ce peuple d'Islande, retiré dans ses champs de lave, et vivant, la plupart du temps, ignoré dans sa solitude, avait soif de nouvelles. Il se pressait autour des voyageurs, et écoulait avec ravissement le récit de leurs excursions lointaines. C'était , pour ces hommes naïfs et avides d'émotions , un heureux moment que celui où ils pouvaient ainsi se grouper autour d'un des leurs, le questionner et lu suivre par la pensée dans les pays qu'il venait de par-

246 LETTRES SLR L'iSLiVNDE.

courir. Celait là leur poënie, c'était l'Odyssée de ces enfants d'une autre Ithaque.

Les Islandais avaient une telle passion pour ces contes de voyageurs, que, lorsqu'un bâtiment abordait dans leur île, ils allaient en toute hâte s'enquérir du pays qu'il avait quitté et des dernières nouvelles de Suède et de Danemark. L'un d'eux , qui était renommé pour sa richesse et son influence , obligeait tous les étrangers à aller d'abord lui raconter ce qu'ils savaient, et se mettait sérieusement en colère contre ceux qui refusaient de lui porter leur bulletin de voyage. Un jour, le peuple était réuni à TAlthing : une affaire grave venait d'être mise en discussion. Deux partis opposés plaidaient l'un contre l'autre avec violence, et rien ne faisait espérer qu'ils dussent trouver bientôt un moyen de conciliation , quand tout à coup, au milieu de leur effervescence , on annonce que l'évéque Magnussen arrive de Norvège ; et à l'instant voilà ce peuple islandais, qui pareil au peuple athénien, oublie l'affaire qui l'occupait , et court demander à l'évéque le récit de son voyage.

Ainsi les traditions de la Suède, du Danemark et de la Norvège, venaient chaque année se fixer en Islande ; ainsi la saga attirait à elle les chants du poète , les souvenirs du voyageur; ainsi le nom des jarl, des princes étrangers revivait dans la demeure du paysan ; et cette pauvre île d'Islande , si obscure et si faible , amassait dans son sein tous les trésors de science aux-

lETTRES SUR l'isl.\:ïde. 247

quels nous devions un jour puiser. Les peuples du Nord se modifiaient par leur contact avec les autres peuples, et Tlslande conservait son caractère primitif. Le christianisme brisait avec sa croix de fer Tidole Scandinave , Tautel d'Odin , et Tlslande gardait encore le dépôt de traditions qui lui avait été confie ; Sœmund chantait Balder et Freya, auprès de la chapelle chrétienne , et les vieilles mœurs et le vieux paganisme du Nord se reflétaient dans les sagas.

C'est donc à ces sagas qu'il faut avoir recours pour connaître l'histoire primitive de ces tribus de pirates qui, au moyen âge, envahirent l'Europe entière; l'histoire des Angles (1) et des Normands, l'histoire des compagnons de Rurik, qui s'en alla, au ix*' siècle, fonder un royaume en Russie, et de Robert Guiscard, qui asservit à son pouvoir lamoitié de l'Italie. Ce sontlàles documents essentiels dont les antiquaires suédois et danois se sont servis , et quiconque voudra écrire sur

(1) La chronique de Danemark, dit Saxo le grammairien , commence avec Thistoire des fils de Humble , Dan et Angel. C'est de cet Angel que vient le nom du peuple anglais. {Histoire de Danemark , ch. i.)

Les Angles faisaient partie de la confédération saxonne ; ils habitaient le district d'Angle (aujourd'hui duché deSleswick). Hengist et Horsa , qui abordèrent en Angleterre vers Tan 449, étaient des Jutes , mais la plus grande partie des hommes de guerre qui les suivaient étaient des Angles. De là vint le nom A'Engla'land^ d'où Ton a fait par contraction £?z<//rt;i^/ (Angleterre). ( Turncr, History of Uie Anylo-Saxons .)

riiistoire ancienne du Nord sans étudier les sagas, court grand risque de ne faire qu'une œuvre fautive et incomplète.

Il existe un grand nombre de sagas. Torfœus en compte cent quatre-vingt-sept; Mûller en a analysé cent cinquante-six. On les a classées tantôt par ordre alphabétique, tantôt d'après les diverses époques où Ton présumait qu'elles avaient été écrites, tantôt d'après la position géographique des lieux qu'elles signalent. La plupart ont tout à fait le caractère héroïque, et, sous ce rapport, peuvent être mises à côté des ballades anglaises, des chants de guerre suédois et danois, du Heldenbuch et du poème anglo-saxon de Beowulf. Les personnages qui y figurent ne sont, il est vrai, ni des chevaliers galants, comme ceux de Roiardo et de l'Arioste, ni des pourfendeurs d'hommes, comme les douze pairs de France, ni des êtres entourés de mysticisme et de féerie, comme les frères d'armes de la Table-Ronde. On n'entend parler dans ces sagas ni de tournois, ni d'écharpes brodées; on n'y voit point de balcon de marbre et point de châtelaine pleurant dans sa tourelle. Les hommes, quand ils sont ensemble, ne s'occupent guère d'amour , et les femmes ne songent pas à leur donner une devise. Ce sont de rudes peintures et de rudes caractères. L'Islandais quitte sa demeure au commencement du printemps. Il s'embarque sur un frêle balcau , avec tous ceux qui veulent le suivre, et s'élance sur les (lots au

LETTRES 8UR l'ISLA^DE. 24Q

hasard. Souvent iiicnie il s'embarque par un temps d'orage, afin de surprendre plus facilement les habitants des côtes. S'il trouve le long de sa route un bâtiment étranger , il le harponne comme une baleine et Tattire à lui ; le combat s'engage , les dards acérés pleuvent de part et d'autre, le glaive brille, chefs et soldats se prennent corps à corps, et les boucliers de fer se brisent , et le sang inonde le navire. Le pi us fort emporte les dépouilles de son adversaire, et célèbre son triomphe avec des chantsenthousiasteset deslibations bachiques. Si deux guerriers se rencontrent et s'attaquent sans pouvoir se vaincre , après avoir combattu tout le jour, ils jettent bas les armes, se tendent la main, et se jurent fidélité. Puis ils passent sur le même navire et s'en vont chercher ensemble des aventures. S'ils arrivent sur la côte , ils amarrent leur bateau à une pointe de rocher , descendent à terre, pillent, brûlent, massacrent, et s'en reviennent joyeusement avec tout ce qu'ils ont amassé. Le peuple s'enfuit devant eux, et les gens d'église chantent dans leurs processions ; A fiirore Normannorum libéra nos. Domine. Ce sont des pirates plus avides de combats que de pillage, plus fiers des blessures qu'ils ont faites que des trésors qu'ils ont conquis. Dans tous leurs chants, ils célèbrent la guerre, ils idéalisent le courage et la force physique. La saga les représente avec huit mains (!), comme les

(1) Herrarar saga.

dieux de Tlndc, et frappanl à la fois huit coups d*épée. Ils sont si grands et si robustes, qu'un cheval ne saurait les porter , et ils ont presque tous un bouclier magique fabriqué par les nains, et une épée qui coupe l'acier comme de la toile (1). Mourir de maladie était pour ces hommes de guerre une effrayante peine. Odin, devenu vieux^ s'était lui-même tué avec sa lance, et la saga de Gautrek raconte qu'il y avait en Norwége un rocher du haut duquel les vieillards se précipitaient pour échapper aux infirmités de Tâge. Mourir dans un combat était le plus beau sort, mais encore fallait -il avoir d'honorables blessures. On annonce à Sivard la mort de son fils. Il demande s'il a reçu une blessure par devant ou par derrière. — Par devant , répond le messager. — Je n'ai qu'à me réjouir , dit le vieux pirate. Toute autre mort serait indigne de moi et de mon fils. Quand ils ont mené pendant de longues années cette vie d'aventures , ils rentrent chez eux , et gouvernent paisiblement leur ferme. Leur souvenir reste, leurs exploits retentissent de toutes parts, etllslandais qui vient à l'Althing dit à ses voisins : « Montrez-mor donc cet homme dont le nom est si célèbre dans les sagas (2). i Après eux, leurs fils aspirent aux mêmes périls et ambitionnent la même gloire. Dès qu'ils sont parvenus à se procurer un bateau et quelques hommes.

(1) Hervarar saga.

(2) Gisle Surscn saga

LETTBES SUR L'iSLANDE. 251

ils s'élancent loin du rivage, et malheur à qui tenterait d'arrêter ces faucons d'Islande dans leur vol! Malheur à qui leur disputerait la domination du glaive et la royauté de la mer ! Ils aiment le combat, le cliquetis du glaive, l'odeur du sang. L'éducation qu'ils ont reçue leur a appris à se laisser tuer plutôt que de fuir devant un ennemi , et la religion Scandinave leur rend la mort belle. Après une longue lutte, Asmundr est parvenu à dompter Egil. Il le jette par terre, et le tient d'une main robuste sous son genou. — Je ne puis te tuer, dit-il , car je n'ai pas mon épée; veux-tu me promettre de m'attendre , et j'irai la chercher. — Je te le promets, dit Egil. Asmundr court chercher son épée, et retrouve son adversaire étendu par terre , et attendant paisiblement la mort (1). Quand ils sont tombés glorieusement sur le champ de bataille , on les enterre avec leurs armes, et ils vont rejoindre Odin dans le Valhalla. Quelquefois même ils revivent, comme le Cid, dans leur tombeau. Va\ soir un paysan passait auprès de la grotte où était enseveli Gunnar; il entendit un bruit confus et aperçut des étincelles de lumière entre les rochers (jui recouvraient le corps du héros. Il s'en alla chercher les fils de Gunnar, et le soir ils revinrent tous ensemble. La lune projctait'unc lueur prde sur la vallée, mais quatre flambeaux brillaient dans la tombe, et le vieux guerrier, couché

(1) Sa(];an af Ei{jli innlicnila ok A^^mundir.

sur son armure, chantait son chant de mort (1). Souvent les Islandais n'entreprenaient un de leurs voyages que pour se mesurer avec un guerrier célèbre, souvent aussi pour se venger d'une injure. La vengeance était pour eux une chose tellement sacrée, qu'ils croyaient que le ciel lui-même pouvait au besoin l'illustrer par un miracle. Un pauvre aveugle de naissance , Asmundr, s'en vient à FAlthing demander à Litingr satisfaction de la mort de son père. Litingr la lui refuse. — Si je n'étais pas aveugle , s'écrie Asmundr , je saurais bien me venger. Il rentre dans sa tente , et tout à coup ses yeux s'ouvrent à la lumière. — Que Dieu soit loué ! dit-il, je vois ce qu'il veut de moi ; et il saisit une hache , se précipite sur son ennemi et le lue. Un instant après ses yeux se ferment de nouveau, et il reste aveugle (1). Dans la saga de Volsung, l'implacable Signi a juré de venger sur son époux Siggeir la mort de son père. Elle fait éprouver les deux fils qu'elle a eus de Siggeir , et les trouvant trop faibles, ordonne qu'on les tue. Elle enfante un nouveau fils, et quand celui-ci vient avec Sigmund mettre le feu à la maison de Siggeir , les deux incendiaires essaient en vain de sauver Signi : Non, s'écrie-t-elle, vous avez rempli mes désirs. Mon œuvre est accomplie: je meurs avec joie, mon père est vengé. Elle embrasse Sigmund et Sinfiolli, puis se jette dans les flammes.

(1) Mal saça.

(2) Mal Rafja.

LETTRES SLR L'ISLA!^DE. 2oo

Les femmes ont le même c^iractère hardi et opiniâtre. Souvent ce sont elles q«i encouragent leurs frères au combat; et si l'appui des hommes leur manque , elles saisissent le glaive pendu à la muraille et cachent leur vêtement de femme sous la cuirasse , et leurs longs cheveux sous le casque d'acier. La Hervara saga raconte l'histoire d'une fille qui, pour venger son père, s'en alla, comme un des héros du Kœmpeviser, frapper à la porte de son tombeau, et lui demander sa redoutable épée. Puis, quand son père s'est levé dans le cercueil, et lui adonné l'arme qu'il gardait à ses côtés , elle brave courageusement ses ennemis, combat et rentre chez elle victorieuse. Une autre histoire, non moins singulière, est celle de Thornbiœrg. C'est la fille d'un roi de Suède qui repousse les habitudes paisibles de son sexe , se revêt d'une armure , monte à cheval et s'élance dans les combats. Son père lui confie le gouvernement d'une province, elle quitte son nom de jeune fille pour prendre un nom d'homme, et comme une autre Marie-Thérèse, ses sujets la saluent du nom de roi. Plusieurs guerriers illustres, plusieurs princes, viennent la demander en mariage, et comme la Brunhilde des Niebelungen, elle lutte contre eux, les dompte , et les fait tuer ou mutiler. Il s'en trouve un enfin qui, après une guerre violente, parvient à se rendre maître d'elle. Alors elle retourne auprès de son père , et déposant devant lui son casque et ses armes: t Je vous rends, dit-elle, le pouvoir que vous

m'aviez confié : je renonce à la gloire que je voulais acquérir, et je redeviens femme. î

A travers ces tableaux d'une vie aventureuse , ces scènes sanglantes, on trouve cependant de temps à autre quelques idées tendres et gracieuses , quelques pages empreintes d'une douce mélancolie. Telles sont celles qui racontent la mort de Hialmar. 11 tombe sur le champ de bataille comme un héros, sans regretter la vie, sans exhaler un soupir ; mais tirant un anneau de son doigt, il le donne à Oddr, à celui qui l'a accompagné fidèlement dans tous ses voyages , et le prie de le porter à sa bien-aimée. Oddr part aussitôt pour remplir sa mission, entre dans la salle où est Ingeborg et lui remet l'anneau de son fiancé. La malheureuse jeune fille le regarde, ne prononce pas un mot, et tombe morte.

Une chose curieuse à observer encore dans les sagas , c'est le caractère superstitieux dont elles sont empreintes. Les Islandais croient aux pressentiments, aux apparitions , aux rêves. Ils rencontrent souvent des fées et des trolles. Ils ont grande confiance dans l'adresse des nains, et redoutent la force des géants (i).

(1) « Il y avait autrefois, selon Topinion du peuple , dit Saxo le fjrammairien , trois espèces de trolles , qui , au moyen de la inajjie , produisaient toutes sortes de choses étranges. Les premiers c'taient une sorte de monstres difformes que , dans Tantiqnité , on appelait géants , et qui étaient beaucoup plus grands et plus forts que le peuple de nos joiu's. Les autres étaient bien

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Il y a dans cette croyance un souvenir de leur cosmoj>onie. Ils se reppelaient que leur terre avait été formée avec les membres d'un géant, et que , dès le jour de la création , les nains habitaient dans le flanc des montagnes. Ils croient aussi aux prédictions et à la magie. Dans la Fœreyinga saga, Thrandr, pour reconnaître les meurtriers de Sigmund et de sesdeux compagnons, allume un grand feu et fait appparaître successivement les cadavres des trois victimes. Dans une autre saga, une femme change en ours Thomme qui n'a pas voulu répondre à son amour ; des nains fabriquent un arc merveilleux, et une fée donne à Oddr une armure avec laquelle il est à Tabri du fer, du feu, de Teau.

Du reste , les mœurs décrites dans ces vieilles traditions ne présentent qu'un tableau grossier et quelquefois hideux. Souvent la maison du pirate islandais est souillée par l'adultère et par l'inceste. L'étranger qui y est reçu et qui y reste quelques mois séduit

au dessous des géants pour la vigueur et la force; mais ils le* surpassaient de beaucoup pour Tintelligence. lis connaissaient les secrets de la nature , et pouvaient prophétiser l'avenir . Après de longs combats , ces maîtres-sorciers finirent par vaincre les géants, et non-seulement ils étendirent leur domination sur tout le pays , mais ils devinrent dieux. Les troisièmes étaient un mélange des deux premières races , mais ils ne pouvaient se comparer ni aux géants pour la puissance physique ; ni aux seconds pour la puissance magique. » ( Histoire de Danemark , liv. 1.)

la fille de son hôte , et le père ne montre ni colère ni surprise. Les hommes de guerre passent à boire tout le temps qu'il ne passent pas à combattre ; ils se portent des défis avec la large corne pleine de bière ou dliydromel , et chantent leurs exploits jusqu'à ce que rivresse les endorme. Les lois du Thing permettent le meurtre et l'incendie moyennant une certaine amende. Les princes entretiennent à leur cour des hommes qui portent le nom de berserkir , et dont ils se servent pour vider leurs querelles et assouvir leurs vengeances.Ces berserkir sont de vrais 6mi;i audacieux et terribles , aussi habiles à manier le poignard qu'à lancer le javelot , et se jouant de la vie des autres et de leur propre vie. Le guerrier islandais, fier de son indépendance , n'a pour ces séides de prince que de la haine et du mépris; partout où il les rencontre , il les attaque et les poursuit à toute outrance. Une saga raconte que, dans un de ces combats des berserkir contre les Islandais , la terre , ébranlée par leurs coups d'épée, tremblait comme si elle eût été suspendue à un fil.

Quelques sagas , telles que la Krislni , VEyrbyggïa y la Hungurvaka , la Niai, la Stiirlunga saga , peuvent être regardées comme des documents authentiques. La Sturlunga saga est une histoire toute nationale , l'histoire de cette ficre aristocratie qui étendit son sceptre sur Tîle entière , l'histoire de ces trois puissantes familles des Sturles que l'ambition

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divisa , qui dcfiolèrcnl le pays par leurs loii};ues guerres , et anéanlireut leur pouvoir. C'est une Iradilion véritable, racontée sans prétention, dépeignant bien le pays, les personnages, Tépoque , et représentant d'un côté le règne de roligarchie islandaise, de l'autre la fin de la république, la réunion de l'Islande à la Norwége. La Niai saga est la plus curieuse de toutes , sous le rapport des mœurs , des caractères, des événements qui y sont racontés, et de la législation.

Quelques aulres sagas sont des récits tout poétiques assez vrais encore, et colorés avec art, revêtus d'images riantes , entremêlés de détails romanesques. Je citerai par exemple la Kormak, VEcfd, la GiinnlaïKjï et la Frilliiofs safja , qui a fourni à Tegner (I) le sujet d'un charmant poème.

Enfin , il est d'autres sagas qui joignent à un caractère évident d'authenticité des noms con trouvés et des faits imaginaires ou exagérés. Elles furent écrites par quelques hommes qui aspiraient à composer ime œuvre à effet plutôt qu'une œuvre vraiment louable et digne de foi. Et cependant ne les blâmons pas trop : les j)auvres conteurs de sagas n'avaient souvent pour loule récompense que l'émotion produite par leur récit et le sourire approbateur de ceux qui les écoulaient. l*our ébjanler leur auditoire , ils ne citaient

(i) Tcf;ncr, évèquo de ^^ cxico en Suède , né dans la province de Werniland en 178'2, aulcur de plusieurs poèmes qui <<'us ont eu un friand 9^v\ccv<,.

que les Taits les plus dramatiques, et ajoutaient à la gloie du héros et au résultat sanglant des combats. Pauvre naïve ambition ! Ces historiens voyageurs , assis à la table du jarl, quand une famille réunie autour d'eux les suivait avec attention, quand un vieux guerrier applaudissait à leurs paroles , ils se croyaient peut-être de grands hommes ; et pas un antiquaire n'a pu encore nous révéler leur nom.

Vers le xv^ siècle , il se fit en Islande une espèce de révolution littéraire. Les écrivains abandonnèrent ridée nationale qui les avait guidés jusque là etsemirent à traduire les romans de chevalerie étrangers. On transporta dans le bœr, on récita à la veillée les aventures de Charlemagne et celles de la Table- Ronde , la chronique merveilleuse de Fortunatus et celle de Tempereur Octavien. L'auditoire Islandais accueillit avec empressement ces nouveaux contes, et ceux qui s'étaient émus au récit des grandes batailles de Gunnar ou des souffrances d'Ingeborg , écoutèrent avec la même émotion Ihistoire du valeureux Roland et celle de la belle Yseult. Il résulta de cette branche de littérature exotique une nouvelle espèce de sagas , une suite de contes singuliers , où quelques noms de héros Islandais, quelques faits réels, disparurent dans un amas de noms étrangers et de faits imaginaires. Ici le héros s'appelle Marsebille, Azius ou Estroval : il est tendre et galant; il ne se bat plus avec la hache sur mer, comme dans le temps ancien ;

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il joute contre les chevaliers. Les événements se passent encore en Islande; mais souvent aussi l'auteur transporte ses personnages dans Tlnde, dans la Tarlarie et dans toutes ces contrées fabuleuses où s'égara l'imagination féconde des romanciers du moyen âge. Ces œuvres d'imitation n'ont , comme on peut le croire, aucune valeur historique, mais elles font époque dans la littérature islandaise , et sous ce rapport méritent au moins d'être notées. Revenons aux viaies sagas.

Le style de ces vieilles traditions est simple, dénué d'ornements, souvent fort uniforme, mais ferme et abondant. L'auteur ignore l'art de séduire son auditoire par des préliminaires attrayants et des tours de phrases ingénieux ; il dit ce qu'il sait , et comme il le sait; il commence son histoire comme nous commençons nos contes. // y avait , etc. Puis le voilà parti , et il va , sans changer d'allure, de bataille en bataille et d'événement en événement. Souvent il se croit obligé de retracer toute la généalogie de ses héros, et il la mène aussi loin que possible. Souvent encore il fait marcher de front l'histoire de cinq à six personnages différents : et quand il en a assez de l'un d'eux, il dit tout simplement : celui-ci est désormais hors de la saga; et dès ce moment le lecteur n'en entend plus parler. Il aime la forme du dialogue; et il l'emploie avec habileté, quoiqu'il ne s'applique pas à la rendre aussi vive, aussi dramalique qu'elle pourrait

2C0 LETTRES SUR l'ISLAINDE.

1 Cire. Du reste , il a un admirable sang-froid et une merveilleuse modestie d'historien. Il raconte sans s'cmouvoir et sans se permettre une seule digression. Les actions héroïques s'enchaînent Tune à l'autre ; les faits les plus étranges se succèdent , et il continue tranquillement son récit. Il parle des apparitions de fées, des nains qui fabriquent des armures, des géants plus hauts que les montagnes , comme il parle des voyages les plus extraordinaires et des réunions annuelles de l'Althing. C'est le récit de famille dans toute sa candeur, l'histoire dans toute sa nudité. Cependant il dépeint avec un soin minutieux les personnages qu'il met en scène. On les reconnaîtrait à leur regard , à leur démarche ; il trouve parfois sans les chercher de magnifiques comparaisons et des images grandioses , le calme avec lequel il raconte ses scènes de tragédie leur donne un caractère plus solennel , et la simplicité de ses paroles fait ressortir davantage encore les actions d'éclat dont il rappelle le souvenir. Ce sont de belles pages d'histoire encadrées dans un conte d'enfant. Ce sont de grands tableaux qui se détachent majestueusement sur un fond sans relief, dans une large salle à demi éclairée. Mùller fait remonter jusqu'au xii* siècle les premières sagas. D'autres datent du xiii% beaucoup du xiv% et quelques-unes du xvii^ siècle. Les plus anciennes renfeiment des chants de scaldes qui s'étaient l)erpélués par la tradition dès le ix" siècle. Snorri

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Sturleson s'est lui-même servi de ces chants. L'Yiiglinga saga a été faite d'après un poème en trente strophes , composé par Tiodolfr pour le roi Harald. On retrouve des traces évidentes des scaldes dans la Knytliuga , Y Orkneijhuja , la Kormaks sacja^ et quelquefois ces fragments, empruntés aux poètes primitifs de l'Islande , servent à déterminer une date ou un fait. Autrefois on peignait les sagas sur les murailles des maisons , on les brodait sur les tapisseries , on les gravait sur le bois et sur l'acier. Les Islandais poitaient, comme les Grecs sur leur armure, le souvenir de leur gloire nationale et de leurs héros. Le jarl llakon donna à Einar un bouclier sur lequel étaient tracés des passages de sagas , et entre les dillerenles lignes écrites il y avait des lames d'or et des pierres précieuses (1). Olaf le saint conduisit un joui* le scalde Thorfin dans une chambre richement décorée , et lui dit de chanter les diverses scènes représentées sur la tapisserie. Thorfin jeta les yeux autour de lui, et reconnut l'histoire de Sigurd. Il improvisa sur le héros une strophe qui nous a été conservée. Une autre tradition rapporte que , vers la fin du x" siècle , un riche Islandais , nommé Paa , fit peindic plusieurs sagas sur les murailles de sa salle a manger. Les Islandais avaient anciennement pour

(1) Honvan srkifailr lorn-sa'ijum. Kim allt milli skriptatm vorulatjdarf/ii' spciinjur afyuili ok se tir slcinum. Jî'jih sajcu

p. nos.

202 LETTRES SLR l'ISLAIVDE.

les ouvrages de patience la même aptitude qui les distingue encore aujourd'hui. Ils se plaisaient à orner leurs meubles de sculptures. Ils gravaient sur le pommeau de leur glaive, sur le cimier de leur casque, sur la proue de leur bateau , l'image de leurs guerriers, le nom d'une de leurs grandes batailles. Ainsi, leur histoire se représentait à eux à tout instant et sous toutes les formes. Ils la perpétuaient par le burin et par la parole. Mais tandis qu'ils s'attachaient à conserver leurs souvenirs nationaux , les autres peuples du Nord oubliaient qu'une même origine devait leur faire aimer les mêmes monuments , et les sagas, recueillis en Islande avec tant de soins, demeurèrent longtemps ignorées ou méconnues dans les autres États de la vieille Scandinavie. L'école savante des xvi^ et xvii^ siècles , que l'on pourrait appeler l'école grecque et latine , tenait plus à quelques lignes de Démosthènes, à une page de Cicéron, qu'à des volumes entiers écrits en langue moderne.

Le premier qui révéla toute l'importance des anciens monuments littéraires du Nord, c'est Ole Worm, l'auteur du livre sur les runes ; puis vint Torfesen (1) avec sou histoire de Danemark et de Norwége , et Bartholin, et Suhm, et dans les derniers temps Geyer, l'historien de la Suède. Mais il est un homme qui s'est

(1) Tous ces écrivains sont plus connus sous leur nom latinisé: Olaus Vormius , Torfœus , etc. 11 en est de même de Maçnus- «en , que l'on nomme presque toujours Arnas Maj^nœus.

LETTRES SCR l'ISLAÎVDE. 26o

acquis des droits clernels à la reconnaissance des Islandais par le zèle avec lequel il a réveillé leurs souvenirs historiques , et propagé leurs poésies et leurs sagas. Cet homme est Magnussen , Islandais de naissance , aimant Tlslande pour elle-même , pour sa science et ses monuments. Après avoir occupé une chaire de professeur à Copenhague , il revint dans son pays , et passa dix ans à recueillir tous les manuscrits inédits disséminés chez les prêtres et les paysans. A sa mort , il fit don de sa bibliothèque à l'université , et lui légna en même temps une somme considérable pour aider à la publication de ses manuscrits, et payer Tentretien de deux étudiants Islandais qui se consacreraient à Tétude des antiquités du Nord. En 1772, une commission royale fut organisée pour procéder au dépouillement et à la publication des manuscrits de Magnussen, et c'est de là que nous viennent ces belles éditions de sagas avec la traduction latine. Depuis cette époque , la société des antiquaires du Nord, composée en grande partie de savants danois , a rendu d'immenses services aux lettres par ses travaux sur l'ancienne littérature. Nous citerons, entre autres, ceux de Nyerup, de Grundtvig, de Rafn, de Finn Magnussen, les travaux philologiques de Rask, et ceux de l'évcque Mùller qui a publié sur les sagas un livre excellent (1), au(|uc>l

(I) Sa(ja bibliothck med .4nmerknutijcr 0(j imdeaonle aj- /uin<ilin(/er, 3 vol. in-8o. Co[)eiiha(jii€.

204 LETTRES SIR L^lSLArVDE.

il faudra avoir recours chaque fois qu'on voudra

étudier

daises.

étudier cette longue série de traditions islan-

WjB% HAG\n.

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