LETTRE XXXVIII
Dessins et caricatures. — Substructions du temple de Vesta. — Conjectures sur le temple de la Sibylle.
Tivoli.
IjE mauvais temps me ramène et m'arrête à Tivoli. Heureusement que la maison que j'habite est dans une situation extrêmement pittoresque, et qui me fournit, sans sortir, de nombreux points de vue. J'ai aussi une autre ressource.
On sait que , dans les auberges, les murailles des appartemens sont couvertes de sentences , devers et de dessins , fruits de l'oisiveté des passans ; et depuis François Ier, qui, dans un cabinet du château de Ghambord, écrivit avec un diamant, sur un carreau de vitre , ces deux vers peu flatteurs pour le sexe :
Souvent femme varie ; Mal habile qui s'y fie (1):
(1) Ils n'ont guère d'autre mérite que d'offrir la traduction du Varium et mutabilc scmpcr famina . de Virgile.
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il n'est pas de voyageur qui , à son exemple ; n'ait tracé quelques réflexions exprimant son humeur, sa gaîté ou son esprit satirique.
Ici , les artistes ont écrit à leur manière sur tous les murs. Et c'est un divertissement pour moi de passer en revue les dessins et les caricatures qui tapissent toutes les chambres simplement blanchies à la chaux. En Italie, on fait peu d'usage de nos papiers peints (i); et Von doit juger que ces belles pages blanches doivent tenter le hardi crayon des peintres. Aussi s'empressent-ils d'y laisser une trace de leur passage , de leur talent et de leur esprit ; et , pour honorer des noms devenus célèbres par la suite, on a soin , en recrépissant le mur, de respecter quelques unes de ces productions, qui semblent être autant de tableaux faits exprès pour orner le local.
Telle est une peinture en grisaille , déjà trèsancienne, et qui a toujours été conservée. Elle sert de dessus de porte à une chambre ; et ces vers de Voltaire :
La Renommée a toujours deux trompettes : L'une à sa bouche, appliquée à propos, Va célébrant les exploits des héros; L'autre
(i) Cela est d'autant plus étonnant, que c'est des Italiens que nous avons emprunté Kart d'imprimer les papiers au moyen de plusieurs planches de bois, gravées en relief.
sir l'italie, i3g
ont fourni le motif du tableau. On voit, au milieu de sa composition, la déesse aux cent voix embouchant les deux trompettes. A ses côtés , mais plus bas, sont des satyres : l'un, assourdi par le bruit , se ferme les oreilles avec les deux mains ; l'autre est affecté pour le moins aussi désagréablement.
Ailleurs , on voit les portraits , aussi grands que nature, de nos meilleurs artistes des deux sexes qui se trouvoient à Piome, il y a peu d'années. Quelques uns sont exécutés en charge; d'autres avec plus d'exactitude et de soin. Ces charges , que les peintres tracent avec autant d'esprit que de facilité, consistent en simples traits qui rendent l'habitude du corps et les défauts de la physionomie, d'autant plus ressemblans qu'ils sont plus outrés et plus ridicules.
Mais ce sont les artistes anglais qui ont élevé l'art de la caricature au plus haut point de perfection. Un dessinateur de cette nation a nouvellement garni toute la longueur d'une galerie, en y représentant la poste aux ânes de Tivoli , c'est-à-dire, toutes les circonstances et les accidens du voyage d'ici à la villa Adriana. Une partie du sel de cette plaisante caricature étoit perdue pour moi, puisque je ne connoissois pas les personnages des deux sexes dont les caractères, d'une grande variété, tîoient aussi fort
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bien exprimés. Mais , indépendamment de ce mérite , il y avoit celui de la parfaite représentation du coursier à longues oreilles, dans toutes les positions qui pouvoient prêter au ridicule , ainsi que de tous les accidens risibles qui ont lieu dans ces sortes de parties , surtout lorsqu'il y a un grand nombre d'acteurs.
A cette occasion , Sor Checco veut me montrer ses écuries, et elles en valent la peine. Il a fait servir à cet usage les vastes substructions qui soutiennent le temple de Vcsta et la terrasse qui l'entoure. Elles consistent en deux rangs d'arcades construites en avant de grottes naturelles creusées dans le massif du rocbcr : l'une de ces grottes est à peu près ronde , et de vingtcinq pieds de diamètre ; l'autre est irrégulière , et beaucoup plus petite. Toutes deux se prolongent par trois issues également espacées, en autant de galeries de huit pieds de large sur vingt de long , qui sont voûtées en berceau , et terminées par des ouvertures semi-circulaires, à travers lesquelles on aperçoit la grande cascade et une partie de la ville.
Ces grottes et ces galeries étoient autrefois remplies d'un grand volume d'eau qui arrivoit par cinq ouvertures pratiquées dans le rocher , s'élevoit jusqu'à la hauteur d'un muricciuolo ou mur d'appui , et , trouvant une issue par les trois