PL . XXIX
TEMPLE DE VESTA. (Couj-e)
sur l'italie. i4i
ouvertures, se précipitent en cascade sur les rochers qui supportent la base de toutes ces constructions. On reconnoît le passage des eaux à la couche de sédiment qui tapisse les murailles, et qui forme un bourrelet fort épais sur le muricciuolo qu'elles étoient forcées de franchir. Les arcs, ainsi que les voûtes, sont formés par un double rang de briques ; et le massif de toute la construction, ainsi que le mur circulaire du temple , est en opus incertain qui a été revêtu de stuc. {Planches XXVlll et XXIX.)
Pientrons dans les grottes. La plus grande offre , à la partie opposée des galeries, trois ouvertures qui se trouvent élevées à la même hauteur que le mur d'appui ; l'autre grotte en offre deux. Ces canaux, qui ont deux pieds de largeur, et qui sont tracés sur le plan (i), dans la direction qu'il a été possible de suivre, paroissent tendre vers le temple déjà Sibylle , c'est-à-dire , à l'opposite du cours actuel du fleuve , et même
(i) Dans le plan, les lignes ponctuées indiquent toutes les parties qui appartiennent à la substruction inférieure.
Je dois les plans, coupes et élévations de ce monument à M. Huyot, pensionnaire de l'Académie de Rome, et qui , le premier, a relevé, en j8ii, ces détails curieux. Cet artiste est connu par les études savantes et les restaurations ingénieuses qu'il a laites d'une foule de monumens antiques, et dont l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a reconnu le mérite et l'utilité dans ses rapports annuels. M. Huyot parcourt maintenant la Grèce, pour y compléter les matériaux d'un important ouvrage sur l'architecture.
vers le vide ou l'escarpement du rocher. Comment expliquer le cours de ces eaux, trop abondantes pour sortir d'une source , dans une direction opposée à celle qu'elles suivent à cette heure ; si ce n'est en supposant , comme je F ai avancé dans ma description de la villa de Vopiscus , que la grande cascade actuelle n'exisioif pas, et que le cours du fleuve étoit interrompu ou divisé dans plusieurs canaux soutenus sur la pente des escarpemens, jusque vers le Ponte- Lupo ?
Au reste , le volume d'eau qui s'échappoit des substructions du temple de Vcsta , de celles de l'hôpital de Sainte-Marie, et du canal de la Poudrière , équivaloit à celui de la grande cascade actuelle. Et qu'on ne croie pas qu'il fut bien difficile de forcer le fleuve à prendre des chemins détournés et contraires à la pente naturelle du terrain. Cela arrive encore fréquemment, lorsqu'on veut raccommoder le mur bâti par Sixte-Quint, et qui soutient le niveau de TAnio à la hauteur nécessaire pour qu'il alimente les aqueducs des usines de la ville. Un simple barrage suffit alors pour le forcer de refluer en totalité dans ces divers canaux : la grotte de Neptune se trouve dépouillée de tout son prestige , et on peut en parcourir à pied sec toutes les excavations et les olus secrètes issues.
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Les substructions dont je viens de parler, construites en avant et au niveau des grottes , sont surmontées par un rang de six arcades et autant de galeries plus élevées que les premières , et n'ayant pour objet que de soutenir la terrasse qui règne autour du temple. On a formé sur cette terrasse un joli berceau de vigne.
Les eaux qui bouillonnoient au-dessous du monument, et qui s'échappoient en cascades autour de sa base, ont fourni à Horace l'expression pittoresque de Uomus Albuneœ resonantis , qui rend en effet le murmure ou le retentissement continuel des eaux. On pourroit en inférer que le temple circulaire , bâti sur la grotte , étoit réellement celui de la Sibylle ; ces expressions , ajoutées aux raisonnemens que nous avons déjà faits , pourroient en autoriser l'application à l'autre temple construit sur le même soubassement, et sous lequel les mêmes eaux pouvoient murmurer.
Les temples anciens , bien que construits en marbre, soutenus par des colonnes et chargés de sculpture , ne conservoient pas moins dans tous leurs membres d'architecture les élémens de la charpente qui constituoient la cabane primitive (1), On pourroit donc penser qu'Horace,
(1) Voir Vitruve, traduction de Galiani; et Daginconrt, Hiat. de l'Art, partie de l'Architecture, etc.
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dont tous les termes sont si justes et si expressifs ,' en se servant du mot domus, employé par les poètes à l'occasion d'un temple considéré comme la demeure de la divinité , n'a pas eu l'intention de désigner un temple circulaire , qui n'a aucun rapport avec une maison , mais plutôt celui qui est voisin , et qui a moins l'air du sanctuaire d'un dieu, que d'une simple habitation, puisqu'il n'est pas entouré d'un péristyle à jour , mais de colonnes engagées dans les murs.
Au reste , ce dernier monument , qui a été restauré, et dont on a fait une église paroissiale sous l'invocation de saint Georges martyr, a été considéré parles plus célèbres architectes comme le temple de la sibylle Albunéeou Tiburtine(i). Elle étoit même représentée dans un bas-relief, avec un costume romain, et rendant ses oracles aux étrangers. On y voyoit aussi la figure du fleuve Ànio, appuyé sur un vase renversé et d'où il sortoit de l'eau. Ce monument précieux existeroit sans doute, si ies païens d'un curé de cette église ne l'avoient brisé, en simaginant trouver dessous quelque trésor ; mais ils n'y découvrirent tout au plus que les cendres de la Sibylle.
Quelques critiques nient cependant qu'il ait jamais existé ni sibylles ni livres sibyllins ;
(i) Serlio le donna dans son livre d'Architecture, liv. III.
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mais cette opinion se trouve démentie par les ouvrages des premiers Pères de l'Eglise, qui ont opposé aux païens ces livres si célèbres ; et par tous les auteurs anciens, qui parlent dans le plus grand détail des sibylles et de leurs oracles. Celle-ci étoitla dixième (i) ; elle vivoit, non dans le siècle d'Auguste , comme on l'a prétendu , mais sous Tarquin-le-Superbe. Les expressions de Varron conviennent d'autant mieux au site de ce temple , plus voisin que l'autre de l'ancienne chute de FAnio dans laquelle le simulacre de la Sibylle seroit tombé , que l'on distingue encore, du côté de l'escarpement, une portion de mur qui a été visiblement ruinée et restaurée depuis.
L'objet de cet ouvrage n'étant pas de décrire tous les monumens antiques, excepté ceux qui, par leur singularité ou la beauté de leur aspect, sont du domaine du peintre de paysage , je ne parlerai ni des ruines ànforum d'Hercule , qu'on croit avoir existé entre l'église de Saint-Paul et le séminaire, ni des temples de Junon et de Diane, ni même de celui d'Hercule , bien plus fameux,
(i) Suivant Lactance, lié. I, c. vi , ou plutôt Varron : Decïmam Tiburtcm , nomine Albuncam, quœ Tiburi colitur ut dea, juxta ripas Anionis , eu/as in gurgile s':mulacrum ejus int'cnlum esse dicitur ienens in manu librum-, cnjus sacra senatus in Capitalium transtulerit.
'ïlfi LETTRES
qui fit donner à la ville le nom d'Herculéenne ; et dont la magnificence étoit telle que Juvénal(i) , voulant donner une idée du luxe de la villa de Centronius, dit qu'elle surpassoit en beauté le temple de la Fortune à Preneste , et celui d'Hercule à Tibur.
Il existoit aussi dans cette ville , des thermes , des monumens sépulcraux et des catacombes ou grottes souterraines, qui servirent de retraite à sainte Sinforosa et à ses sept enfans, qui furent martyrisés sous le règne d'Adrien. Tivoli possédoit enfin un amphithéâtre dont les pierre s ont servi à la construction de la forteresse.
Mais la pluie cesse , et le ciel , qui est étoile , me promet une belle journée pour demain ; j'en profiterai pour faire mon voyage à la villa Adrienne.
(1) Juvénal, i4e Satire.
LETTRE XXXÏX.
Villa d'Est. — Temple de la Toux. — Entrée de la villa Adriana.
Au point du jour, je me suis mis en route avec l'un des jeunes fils de mon hôte, qui me servoit de guide. En sortant de la ville par la porte del Colle , et à une distance de cent pas , il faut s'arrêter sur les bords du chemin pour jouir d'un aspect très-pittoresque , et que je recommande aux artistes. La porte en forme de tour, une fontaine et un abreuvoir qui sont auprès, les murailles crénelées qui suivent la pente de la colline , et au-dessus desquelles s'élève majestueusement la célèbre villa Estiense, entourée de ses bois de lauriers et de ses immenses cyprès, dont la verdure noirâtre forme une opposition tranchante avec le ton gris argenté des oliviers qui tapissent le coteau situé à l'extérieur des murs , tous ces objets réunis , et dont les lignes se balancent , ou contrastent les unes avec les autres , forment un tableau tout composé et du
plus haut style.
ïp.
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J'étois tenté de m'arrcter pour en faire le dessin (i); mais mon conducleur, impatient, agite une branche verte qu'il vient de cueillir : ma monture reprend le petit trot, m'entraîne sur l'extrême bord d'un sentier qui serpente à travers les oliviers, qu'elle choisit de préférence , et où elle court d'un pas ferme , égal et léger.
Nous laissons à droite le temple de la Tosse : les lierres et les plantes grimpantes qui s'entrelacent et le recouvrent de leur feuillage , dissimulent les formes de sa construction, et lui donnent l'aspect d'un berceau de verdure. Une colonne isolée et colossale m'indique la place de la maison de Mécène ; plus loin , quelques tours ; partout un agréable mélange de jardins, de maisons habitées, de ruines entremêlées de cyprès et de pins ; dans le fond , les pics élevés de Monticelli , de Montalbano et de San-Angelo in Capoccia, qui forment la limite de la Sabine et de la campagne de Ptome , couronnent la plaine où FAnio serpente paisiblement, et se repose, pour ainsi dire, des fatigues qu'il a éprouvées à travers le site escarpé de Tivoli.
Les Monticelli qu'on découvre de cette place, étoient nommés par les anciens les monts Cor-
(1) La Plauche XXX n'offre qu'une portion de cette vue.
ZclaUMjlsi Ovilf^bdf
tïMiA ij'jest.
SUR l'italie. I^g
nicùli (i) : il y exisloit un bois et un temple consacres à Diane , dont on croit reconnoître les ruines à Cavaletti , encore entourées d'un bois dépendant de l'abbaye de Grotta Ferrata. Cette déesse avoit un autre sanctuaire non loin de là dans le bois Ariccinus , et nommé l'Artemisius : ce dernier étoit célèbre par le concours des dames romaines. Le i3 août, elles partoient de la ville , s' acheminant à pied en procession, et des cierges à la main , pour satisfaire à quelque vœu (2). Pareille cérémonie a lieu encore ; et , vers la même époque, des pèlerins Aront visiter la miraculeuse image de vierge dite di Gallore, à l'Ariccia. C'est dans les monts Corniculi qu'étoit le beau platane que Néron affectionnoit , et qu'il arrosoit lui-même avec du vin. Un autre de ces arbres aAoit trente-cinq pieds de circonférence. Les anciens considéroienl, avec raison, un vieux arbre comme un monument respectable, en avoient le plus grand soin, par reconnoissance des services que ses fruits ou son om-
(1) Une inscription de marbre, trouvée à Monticelli , porte:
SERFIO TVLLIO
EX CORNICl'LO
RODIANORFM REGI
Vf I MINI MAJESTATIQFE EJVS
VEFOTVS
POPVLVS CORNICFLIS.
(2) Properce et Ovide en parlent.
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brage avoient rendus aux générations successives.
Revenons au temple de la Toux, situé tout près de nous dans le jardin des chanoines de la cathédrale. Sa forme est ronde, et il est assez bien conservé ; mais on ne sait trop à quelle divinité il étoit consacré , quoique la constante tradition populaire veuille qu'il soit celui de la déesse préservatrice des rhumes.
Il est vrai que les anciens étoient dans l'usage d'ériger des autels aux divinités malfaisantes, pour les empêcher de nuire, ou pour se préserver de leurs fâcheuses influences ; et Cicéron nous apprend (i) qu'on en avoit consacré à la Fièvre. Pline (2) parle des temples de la mauvaise Fortune , de la Paresse, et même, je crois, de la Galle. Vitruve (3) veut que les temples de Vulcain et de Mars soient construits hors des villes , pour qu'ils en éloignent les incendies et les dissensions. Peut-être les habitans de Tibur suivirent-ils ce principe en érigeant le temple de la Toux hors de leurs murailles.
Il peut se faire aussi que cette dénomination vulgaire ait une tout autre étymologie. Fabretti rapporte (4) deux monumens où il est question
(1) M. Tullius : De nat. Deor.
(a) Pline, liv. II , c. vu.
(3) Vitruve, liv. I, c. vu.
(4) Fabrelti, p. 65i , n«« i^i , Ifa.
SUR l'italie. i5i
de la famille Tossia. Or, si les déités sont quelquefois désignées conjointement au nom de certaines familles , comme Junon - Claudia , 'Fortxme-Flavia , Vluton-Nei'çianus , ne pourroit-on pas avoir donné également le surnom de Tossia à quelque déesse; par exemple Vénus, ou Cérès Tossia ou Tossiana ? Quoi qu'il en soit, ce temple avoit été, dit-on, converti anciennement en église, et dédié à la mère de Dieu.
En continuant notre route , nous marchons alternativement à travers des bois touffus sur de frais gazons, ou nous traversons à gué de petits ruisseaux , et nous gravissons des monticules tapissés de myrtes, de sauge et de romarin. Le soleil , qui frappe sur ces parties de terrains découvertes et incultes , les échauffe , rend plus vives les odeurs des plantes , et pompe avec la rosée leurs émanations balsamiques, qui s'élèvent, comme l'encens de la reconnoissance envers le bienfaiteur de la terre.
Ce spectacle riant et sublime m'avoit plongé dans une douce et contemplative rêverie , et je ne répondois que par monosyllabes aux questions de mon jeune guide. Aussi prit-il le parti de se distraire de son côté; et, sans doute inspiré par le gazouillement des oiseaux, il se mit à répéter gaiment ces jolis airs , que le peuple
chante comme la bonne compagnie , et dont la simplicité mélodieuse fait le charme. Il touchoit chez moi une corde sensible : mes idées prirent aussitôt un autre cours , et nous exécutâmes un petit concert vocal qui nous tint lieu de conversation , et qui nous plaisoit davantage à tous deux.
Quel est donc ce goût naturel qu'on ne retrouve guère qu'en Italie , et qui fait qu'un simple villageois , un enfant ne peut chanter qu'il ne soit aussitôt accompagné par ceux qui sont à portée de l'entendre ? Ils continuent le même air en mariant leurs voix , non pas sur le même ton , mais en parties doubles , triples ; c'est-à-dire en accompagnant le son fondamental, de sa tierce , de sa quinte ou de son octave. D'où leur vient ce tact, ce sentiment intime qui leur indique spontanément et d'inspiration tous les sons harmoniques, et qui leur fait répugner à l'emploi d'un ton faux? Cespaysans n'ont point appris les règles de la musique ; ils ignorent les élémens les plus simples de la composition; et néanmoins ils trouvent des combinaisons qu'on pourroit croire savantes, et qui ne sont le résultat que d'une sorte d'instinct.
Sublime Pergolèze ! tu avois fait une étude de ces accords naturels que le peuple te faisoit entendre, lorsque le soir, dans les carrefours, il
chantoit les litanies ou les cantiques devant l'image de la Madone ; il étoit ton maître sans qu'il s'en doutât; il mettoit ton génie sur la voie des plus hardies associations de notes ; et c'est en mariant, en perfectionnant ces motifs variés, que tu es parvenu à nous inspirer l'allégresse , à, nous faire frémir d'horreur, ou à nous arracher de douces larmes.
Nous sommes arrivés sans fatigues et sans nous plaindre de la longueur de la route , à l'entrée de l'antique demeure d'un puissant empereur. Elle n'est plus annoncée par un magnifique arc triomphal et par une succession de portiques ; je ne vois qu'une simple porte en bois sans aucun ornement, et qui est appuyée sur deux pilastres revêtus de plâtre. Nous avons sonné à plusieurs reprises ; et , en attendant qu'on vînt nous ouvrir, j'ai jeté les yeux sur ces pilastres. Quelle a été ma joie , et par suite mon attendrissement, lorsque j'y ai reconnu les noms de mes amis et de mes maîtres , les uns nouvellement tracés , d'autres presque effacés par le temps !
Ces noms me semblent , au défaut de ceux qu'ils désignent, être là pour me faire en quelque sorte les honneurs de ces lieux. Tracés par mes compatriotes, ces caractères me reportent au milieu d'eux : je ne suis plus seul ; ils doivent
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m'accompagner partout dans ces ruines, m'en indiquer les beautés , me faire partager les sentimens quïls ont éprouvés eux-mêmes. Cette idée produisoit sur mon âme une impression si vive, qu'ayant retrouvé le nom de quelques uns d'entre eux qui n'existoient plus , mes yeux se sont remplis de larmes, et j'ai été affecté peutélre plus douloureusement que si j'avois vu leur tombeau. Car, ici , ce sont eux-mêmes, lorsqu'ils étoient pleins de vie, de santé, peut-être dans un moment de joie, qui ont tracé en quelque sorte leur propre épilaphe!
J'avois besoin d'être distrait. J'entre enfin dans la vaste enceinte de la villa Adrienne ; je fais quelques pas, et je suis bientôt environné par de monceaux de ruines; elles m'accablent de leur immensité, de leur nombre et de leurs souvenirs. Il faut respirer un moment, remonter aux sources historiques, pour y puiser des lumières et y trouver la clef de tous ces monumens énigmatiques.
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Description de la villa Adrienne.
La fastueuse retraite d'Adrien, située à une lieue de Tibur, vers le sud-ouest, occupoit, sur trois mille pas de longueur, une chaîne de coteaux entoures d'une vallée tortueuse plus ou moins large , et de rochers qui en formoient la limite naturelle. Ce site étoit dominé vers le levant par de hautes montagnes couvertes alors d'épaisses forets; et, du côté opposé, l'on découvroit les nombreux monumens parsemés dans la plaine de Rome ; enfin , les sept collines de la Ville-Eternelle (i), couronnées d'obélisques et de temples , se découpoient sur l'horizon doré par les derniers feux du soleil.
Un coup d'œil plus rapproché faisoit apercevoir des édifices bâtis au sommet des collines , sur leur pente ou dans les fonds , tantôt à fleur
(i) Les anciens avoient coutume de nommer Rome Sa ville éternelle. Cette expression se voit grave'e sur une médaille d'Adrien, du muse'e Tiepolo, sur une me'daiile d'Emilien ( Erkeî. Catal. n° 18), etc. Cependant ils citoient sept choses fatales à cette ville , c'est-à-dire auxquelles son salut et sa gloire e'ioient attaches. Voir, à ce sujet, la Dissert, de Franc. Cancellieri (x£i2j.
de terre," ou bien soutenus par des terrasses; et quelquefois souterrains ; places entourées de portiques, gymnases, théâtres, cirques, stades, temples, bâtimens d'habitation entremêlés de jardins, de bocages, de pièces d'eau. Ce vaste terrain contenoit une telle quantité de monumens , qu'en dépit des outrages du temps et des hommes, on en comptoit encore, il y a un siècle, une centaine, tous variés d'exposition, de forme, de nom et d'usage , chacun ayant son entrée particulière et des chemins qui coramuniqu oient de l'un à l'autre.
Les Romains s'étoient d'abord contentés de petites maisons des champs, consacrées aux usages de l'agriculture , et où ils venoient jouir paisiblement des beautés de la nature ; mais bientôt le luxe, se trouvant à l'étroit dans les maisons resserrées de la ville , vint étaler sa folle prodigalité dans les campagnes.
Salluste , Horace et Sénèque se plaignent avec raison de ce lustre ruineux des ville de leur temps. Adrien dépassa toutes les bornes, et mit à contribution le monde entier pour embellir sa villa Elicnne ou Tiburtine. Selon Spartien , cet empereur voulut y réunir la copie des monumens les plus célèbres de l'empire romain qui l'avoient frappé dans ses voyages, tels que le Lycée, l'Académie, le Prjtanée, le Pœcilç
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d'Athènes ; le Ganopé des Egyptiens ; le Tempe de Thessaiie ; et Ton y retrouvent jusqu'à l'image du royaume infernal et des Champs-Elyséens.
On ne peut révoquer en doute le récit des historiens , lorsqu'on voit les ruines de tous ces monumens. Quoique cent fois remuées et ne présentant plus guère d'intérêt que pour les architectes et les peintres , néanmoins l'espace immense qu'elles recouvrent, l'épaisseur, la solidité des murs , les objets précieux dont on foule à chaque pas les détrimens ; le nombre considérable de statues, de bas-reliefs, d'inscriptions et de marbres trouvés en ces lieux, et qu'on sait avoir été transportés à Rome, ou dispersés dans les musées , tout entretient et
augmente l'idée qu'on se forme de la puissante magnificence du peuple roi.
Néanmoins l'étonnement que fait naître d'abord cet amas de merveilles, cesse lorsqu'on réfléchit que les empereurs pouvoient disposer d'une population innombrable. Esclaves de leurs volontés et de leurs caprices, cent mille hommes à la fois pouvoient être employés à ériger, dans l'espace de quelques années, ces monumens colossaux dont notre imagination est effrayée , et dont les trésors réunis des souverains de l'Europe ne payeroient qu'une foible Dortion.
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Une réflexion pénible vient bientôt remplacer dans l'esprit ce premier mouvement de l'admiration. Ces établissemens si pompeux, si magnifiques , sont le prix de la sueur et du sang d'une infinité de malheureux ; ces richesses sont les dépouilles de la Grèce et de FAsie!.., Mais les prodigieux efforts d'une puissance tyrannique F épuisent. . . En effet , il semble que l'impulsion rapide qu'Adrien communiqua aux arts, n'ait fait qu'accélérer leur chute. Si, à l'exemple de Périclès, il avoit accordé aux grands artistes de la considération et des honneurs, ils se seraient élevés en foule, et l'amour de la gloire en auroit perpétué la race. Il ne sema que des trésors ; et il vit croître parmi ses affranchis et ses complaisans, des artistes, d'un grand mérite, il est vrai, mais qui, étant moins soutenus par l'amour désintéressé de la gloire , que par l'espoir des récompenses, ne s'élevèrent, comme les guerriers sortis des dents du dragon de Cadmus, que pour s'entre-dé truire eux-mêmes sans laisser de postérité.
Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'avec regret qu'on, voit disparaître journellement les derniers chefs-d'œuvre de Fart antique prêt à s'éteindre. Les objets précieux sont enlevés, les édifices croulent , et leurs débris sont dispersés sous le soc de la charrue , ou sous la pioche du vigne-
SUR L ITALIE. IOO,
ron. Dans l'impossibilité d'arracher d'antiques fondations, on les a recouvertes de terre; et maintenant une végétation peu active, mais utile , rend désormais les fouilles presque impossibles.
Du temps de Pirro Ligorio , beaucoup de ces monumens étoient presque entiers ; d'autres laissoient voir la trace de leurs fondemens audessus du sol ; et le plan qu'il a donné de leur ensemble , s'il n'est pas entièrement exact , ne doit pas être rejeté légèrement. Piranesi en a exécuté plus tard un autre qui est fait en partie avec des matériaux très-précieux , et sur des dessins levés avec le plus grand soin par l'un de nos plus célèbres architectes français (i). Ce travail de Piranesi est chargé d'une foule de restaurations parfois ingénieuses, mais le plus souvent hasardées, et que l'imagination ardente de cet homme , auquel on ne peut refuser du
(1) M. Gondoin , auteur de noire plus parfait monument moderne, l'Ecole de chirurgie Cet artiste , l'un des plus ardens propagateurs du bon goût en architecture, avoit tellement pris à cœur Je travail de restauration de la villa Adrienne . qu'il fit un second voyage eu Italie, avec l'intention d'acque'rir la portion de terrain qui contient les plus beîles de ces ruines. N'ayant pu s'accorder avec les propriétaires, il se livra avec assiduité à lever le plan et les élévations de ces constructions antiques, bien mieux conservées qu'elles ne le sont à présent. J'ai vu ces dessins originaux, chargés de cotes. Et, après la mort très-récente de cet ariiste célèbre, on en a retrouvé une partie dans ses portefeuilles.
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génie, lui faisoit concevoir aux dépens de la convenance et de la vérité. Ces écarts ont tellement brouillé les notions qu'on avoit sur la villa Adrienne, qu'il devient de plus en plus difficile de s'en former une idée exacte. On pourroit néanmoins, avec l'ensemble de tous les documens qu'on possède, faire un travail moins obscur, et par là plus satisfaisant; mais il demanderoit une étude aussi longue que pénible. Si j'en ai reconnu sur les lieux même l'importance et l'intérêt , j'en ai aussi apprécié l'extrême difficulté. Je ne décrirai donc pas ces édifices si variés et si multipliés. Je les passerai rapidement en revue ; et je me bornerai à quelques considérations générales , et à un petit nombre de faits particuliers extraits du précieux manuscrit de Pirro Ligorio (i).
L'entrée principale de la cilla étoit tournée vers le pont Lucano et la voie Tiburtine ; une route , dont on voit encore les vestiges , y conduisoit. On croit reconnoître cette entrée dans
(i) Je tiens de M. Gondoin lui-même la copie de ce manuscrit, qui faisoit partie de la collection en trente volumes dont ou peut voir la description dans le Catalogue des Manuscrits de la Bibiiot. de Turin, vol. Il, pag. 34o. Le plan de la villa Adrienne , levé par Pirro Ligorio , a été gravé sur une très-grande échelle , et publié avec une description succincte, par Franc. Contini. La première édition étant devenue fort i-are, ou en a fait une seconde plus petite en 17. >i.