‹ Lettres sur l'Italie (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

Jeu du porc. — Chasse, pêche, productions naturelles. Eaux sulfureuses. — Villa de Mécène.

Tivoli

Il suffit que Ton voie plusieurs personnes s'acheminer avec empressement et dans la même direction , pour être entraîné soi-même sur leurs traces : c'est ainsi que je me suis machinalement laissé conduire sur l'une des places de la ville , où déjà la foule étoit rassemblée. Il s'y passoit une scène qui excitoit le rire , les acclamations et les bruyans bravo des spectateurs. J'ai questionné : on m'a répondu qu'on jouoit al porco* Ces amusemens populaires qui, partout, se ressemblent quant au fond , mais dont la forme et les détails varient aussi bien que les pays, les mœurs et le caractère des habitans, sont du domaine du voyageur curieux et observateur.

Il est de ces jeux qui , bien que cruels et sanguinaires, peuvent être tolérés, parce qu'ils exercent l'adresse et le courage, et qu'ils familia-

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risent avec le danger. Tels sont ceux ou des hommes combattent contre des animaux féroces ou furieux. Mais on a étendu plus loin cette image des combats, en encourageant, en obligeant même des hommes à se battre et à s'entr'égorger . On sait que le cirque de Rome offroit ces sortes de spectacles, au grand contentement de la multitude, qui avoitune telle fureur pour ce qu'elle se bornoit à désigner sous le nom de jeux, que la profession de gladiateur s'étoit ennoblie au point d'être exercée , malgré les défenses d'Auguste , par des chevaliers , des sénateurs même , et jusque par des femmes qui bravoient la honte et le danger de pareils combats aussi indécens qu'inhumains.

Il est dans la nature de l'homme de préférer les jeux dans lesquels il se mêle quelque péril ; et on conçoit ce sentiment sans pouvoir le louer ni l'expliquer. Mais il est inouï qu'on s'amuse à voir souffrir de pauvres animaux, souvent d'une nature timide et paisible ; et que , de sang froid, et sans aucun risque pour soi-même, on les excite à se battre , à se mutiler, et qu'on jouisse de leur longue agonie ; enfin , qu'on les fasse servir de but pour exercer une barbare adresse .

Le jeu dont je vais parler, quoique de cette dernière espèce , est moins cruel que risible ; et

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il n'est pas sans une sorte de risque pour les joueurs. Voici en quoi il consiste :

Un porc en est le sujet et la victime. Il est paré de rubans , et peint de diverses couleurs ; il porte une clochette pendue à son cou. Il s'agit de lui donner la chasse , de le terrasser et de s'en Saisir, ce qui est assez difficile pour les chasseurs , puisqu'on leur ôte la faculté de voir et de marcher. En effet, chacun d'eux est enfermé dans un sac étroit et de toile épaisse et sans transparence, qui est noué par-dessus leur tète, de manière à former un bourrelet qui doit îa garantir des coups auxquels elle seroit exposée. On a réservé deux trous pour passer les bras et les laisser en liberté. Affublés de cette étrange manière , les chasseurs sont disposés en rond et à quelque distance l'un de l'autre ; armés de bâtons , ils se tiennent prêts , lorsqu'on lâchera ie porc , à courir sus. Aussitôt que la clochette décèle la présence de leur proie et les avertit de son approche , on les voit tous se mouvoir et s'élancer par bonds ; car, ne pouvant marcher, ils sont obligés de sauter à pieds joints. Aussi , le plus léger obstacle , le moindre choc les fait chanceler ; et, s'ils se rencontrent, ils cherchent mutuellement à s'écarter du but, et à se faire rouler sur l'arène.

Cependant l'animal grognon , effrayé par les

cris de la foule, galope lourdement, et fait des zigzags pour échapper à ceux qui le menacent : il fuit l'un , se précipite sur l'autre , le heurte , le culbute ; fait ensuite un nouveau crochet, essaie de percer le cercle de spectateurs qui le repoussent dans l'enceinte , et le livrent à la poursuite des bâtonniers : ceux-ci , attirés à la fois par le son de la clochette, se rassemblent en sautillant autour de l'animal , vont pour le frapper ; mais les bâtons se croisent en l'air, retentissent entre leurs mains, parfois se fourvoient en route; et, au lieu de tomber sur le porte-sonnette, les jouteurs n'atteignent que les épaules de leurs propres compagnons.

On juge des éclats de rire des assistans , lorsqu'ils voient ces sacs animés prendre dispute , s'escrimer à l'aveuglette et avec acharnement l'un contre l'autre , trébucher, se rouler sur le sable , ne se relever qu'avec de grandes difficultés , et revenir à la charge en faisant des contorsions fort étranges, surtout lorsque le cochon se trouve dans la mêlée , et que chacun s'apprête à le saisir.

Tel est l'objet des contendans ; et le pauvre animal appartient h celui qui s'en est emparé ou qui lui a fait mordre la poussière. Le plus souvent le vainqueur invite ses compagnons, et même les juges du combat, à un grand repas,

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où chacun , oubliant le verre à la main les coups qu'il a reçus , s'efforce de soutenir la réputation des vignobles de Tivoli; et, pour ne pas faire mentir le proverbe, on finit par représenter au naturel la scène des antiques joueurs de trompette.

Au reste , on fait généralement bonne chère à Tivoli ; la chasse y procure une grande variété d'oiseaux et d'animaux sauvages. Les rochers caverneux qui supportent les maisons de la ville , servent d'asile à des nuées de pigeons trèsrenommés. Les eaux du fleuve, quoique bondissant sur un lit très-inégal, ne laissent pas que de fournir plusieurs espèces de poissons. Toutes les pentes escarpées des coteaux sont couvertes d'oliviers dont on évaluoit le nombre de pieds , au dix-septième siècle , à plus de soixante et dix mille (i) ; et d'autres arbres à fruits , surtout des poiriers et des figuiers d'espèces très-variées. Les vignes s'y élèvent en treilles ou en berceaux; et c'est là qu'on recueille ce raisin nommé pergolèze , et qui , jusqu'au mois de janvier, se conserve frais suspendu à ses pampres. Le sommet des montagnes est tapissé d'odorans aliboufiers ( storax) , d'où il découle un suc résineux trèsestimé pour la guérison des plaies. On y voit

(i.) Mkh. Giuttiniani : De Vescov. e Goccrn. di Tivoli.

aussi des térébinthes, d'énormes massifs de myrtes, et une moisson de plantes et de fleurs odoriférantes. Les abeilles y recueillent un miel très-estimé; et ces mêmes végétaux servent de pâture au gibier , et donnent à sa chair un excellent goût.

Ce n'est donc pas sans raison qu'Horace , Strabon et Pline louent l'étonnante fertilité du territoire de Tibur. Il fournit en outre toutes les matières nécessaires à la construction ; la chaux y est particulièrement irès-bonne ; et on y trouve partout des carrières de cette fameuse pierre tiburtine connue maintenant sous le nom de travertin. Nous devons à la bonne qualité de cette pierre, ou plutôt de ce marbre, la conservation du Colisée, du Panthéon, et d'une infinité d'autres monumens antiques; et l'on s'en est servi pour construire l'immense fabrique du Vatican , et presque tous les autres monumens de Rome moderne. Aussi, pouvons-nous, dire avec les anciens :

De Tiburt'mo marmore Roma n'itet.

Ce qui importe bien plus aux habitans de Tivoli, c'est l'extrême bonté de l'air, dont une foule d'auteurs ont parlé. Les anciens disoient qu'il avoit la vertu de rendre à l'ivoire bruni et jauni par le temps, sa blancheur primitive.

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Properce et Martial font allusion à cette propriété pour se moquer des prétentions de beautés surannées, en leur conseillant de s'exposer au grand air de Tivoli pour blanchir leur teint.

Les eaux sulfureuses que les anciens nommoient Albulœ (i), traversent la plaine au bas de Tivoli, vers le chemin de Rome. Auguste, nous l'avons déjà dit, y avoit érigé des bains superbes. On en tira, du temps de Constantin, plusieurs belles colonnes de serpentin , dont cet empereur orna la basilique de Sainte-Sophie à Constantinople. Long-temps après on trouva , parmi ces ruines , des colonnes de vert antique employées par le pape Paul III à son palais, et par Jules III pour sa villa de la porte Flaminienne. On y remarquoit aussi des temples ou chapelles dédiées à plusieurs divinités, et particulièrement à Hygie , fille d'Esculape , et déesse de la santé : plusieurs inscriptions en font foi.

Les anciens peuples du Latium avoient déjà consacré auprès de ce lac un bois et une fontaine au dieu Faune qui y rendoit des oracles qu'on venoit consulter de toutes les parties de l'Italie. Le roi Latinus y eut recours avant de consentir au mariage de Lavinie avec Turnus (2). Et on

(1) Martial, Stace, etc.

(2) iEnéid. VII. At rcx , etc.

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voit encore les fondations d'un temple de forme ronde, sur lesquelles on a bâti une maison.

Par la suite , l'usage de ces bains se perdit; et les digues qui contenoient les eaux s'étant rompues , elles inondèrent la plaine , et formèrent un marais infect, recouvert de rejetons de mauvaises herbes, et qui servit long-temps de repaire aux cerfs, aux chèvres sauvages, et aux sangliers que l'on venoit y chasser.

En i546, le cardinal Hippolyte d'Est, alors gouverneur de Tivoli , fit dessécher ces marais , en resserrant les eaux dans le lit qui les contient encore , et qui en détermine le cours vers le Teverone. On fit abattre les bois taillis qui l'embarrassoient , et où des brigands s'embusquoient pour attaquer les voyageurs. La campagne se trouva par là délivrée des eaux superflues qui la rendoient malsaine ; l'atmosphère devint aussi pure qu'autrefois ; et on vint même y chercher le remède à plusieurs maladies. Les qualités médicinales de ces eaux sulfureuses , constatées par le témoignage de Pline , de Suétone et de Galien , ont été décrites par plusieurs médecins modernes (1).

Cependant cette portion de terrain ne peut

(1) Entr'autres par André Bacci , dans un Mémoire imprimé en i554 5 et par Thomas Neri, dans son ouvrage intitulé : De Tiiurt'ini acres saîubrifaîe. Gio. Suares, médecin de Tivoli, prétend

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être encore rendue à la culture, étant trop chargée de soufre ; mais elle forme de très-bons pâturages : et on en retire une sorte d'écume légère et spongieuse qu'on nomme testina, dont on se sert en archilecture pour faire des voûtes et des corniches. On trouve aussi dans le lac sulfureux de grands morceaux de sélénite (larlari) qui entrent dans l'ornement des fontaines et des grottes de jardins.

Ce petit lac , auprès duquel on voit les ruines des anciens bains, est remarqué des voyageurs par ses îles flottantes formées des détrimens d'osiers, de joncs et d'autres végétaux qui croissent sur ses bords , et qui se réunissent en masse au moyen du tartre ou de l'alumine dont les eaux sont chargées , et y acquièrent même assez de consistance pour porter des poids considérables (i).

L'infiltration de ces eaux laisse sur les bords du fleuve une quantité de pierres d'un grain très-fin , d'une blancheur éclatante , et qui prennent la forme d'oranges, de graines de coriandre , de dragées , et des autres petits objets

que la vertu de ces eaux est peu active à présent. Dans l'analyse qu'il en a faite , il a trouvé beaucoup de soufre et un sel alumineux , uni à une terre argileuse.

(i) Pline le jeune parle d'un lac couvert d'îles flottantes , et situé dans l'Amélie. Liv. VIII, Lettre xx.

revêtus de sucre. Ces jeux de la nature trompent la main et les yeux ; le goût seul peut reconnoîtrc l'imposture : et c'est un grand amusement pour les enfans, qui nomment ces fausses sucreries confetti , bonbons de Tivoli.

En rentrant dans la ville , deux objets d'un grand intérêt, et qui sont un nouveau témoignage de la magnificence et du bon goût des anciens et des modernes , la maison de délices de Mécène et la villa d'Est, invitent le voyageur à les examiner avec une attention particulière. Il a besoin de tous les efforts réunis du savoir et de l'imagination, pour se former une idée à peu près exacte de la première. L'autre , mieux conservée, n'est cependant que l'ombre , pour ainsi dire , de ce qu'elle étoit du temps de cette famille d'Est maintenant éteinte, mais dont la mémoire durera autant que les vers de l' Arioste ; ces vers font néanmoins plus d'honneur au poëte immortel, qu'à des princes qui apprécièrent assez mal l'élévation de son âme et de ses talens (i).

Ces longues terrasses, ces élégans portiques ,

(i) On sait que i'Arioste ayant présente son poëme au cardinal Hippolyle d'Est, celui-ci se contenta de lui dire: Messer Lodovico, dovc mai avete p/gliato tante Coglioncrie? Au reste, pour avoir illustré cette maison, bien qu'elle fût libérale et magnifique, il n'en obtint qu'une petite rente à peine suffisante pour l'empêcher de mourir de faim ( 5oo liv. ). Voilà, dit M- Ginguené, dans sot*

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ces grottes fraîches sont solitaires et silencieuses; ce n'est que dans les jardins qu'on est distrait par le bruissement du feuillage et le léger murmure des eaux qui, jadis, soumises aux capricieuses lois de l'hydrostatique , jaillissoient ou retomboienl en cascades, etruisseloicnt sur des revêlemens de madrépores , de nacre de perles et de coquillages. Maintenant, abandonnées à leur propre cours , elles suivent la pente et l'inégalité du terrain, s'égarent à travers les racines des arbres et au fond de ravins qu'elles se sont creusés. Le luxe de la nature a remplacé celui de la fastueuse vanité des anciens propriétaires ; tandis que les marbres croulent , les énormes cyprès plantés dans ces jardins continuent à croître, à s'élever, et vont chercher dans les nues la foudre qui souvent a brisé leur tête altière et pyramidale. Enfin , le temps vainqueur commence à marquer ces lieux du sceau de sa redoutable puissance qu'il a si cruellement appesantie sur la ii l'a Mecenaic dont nous allons lui disputer les débris.

La pensée s'élance et pénètre volontiers dans

Histoire Littéraire d'Italie , le prix de ses longs services, des dangers auxquels il s'e'toit expose' pour cette famille, et de ses immortels travaux. Aussi, ne peut-on le blâmer d'avoir pris pour devise une ruche dont un ingrat villageois cliassoit ou cJetruisoit les abeilles par la fumée d'un feu de paiile, pour en extraire le miel; avec le simple mot ; Ex bono malum, le mal pour le bien-

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les temps anciens. Elle se plaît surtout à considérer ces jours fortunés pendant lesquels le premier possesseur de ces lieux jouissoit des plaisirs d'une vie à laquelle il étoit si fort attaché , qu'il disoit lui-même :

Qu'on me rende impotent , Cul-de-jatte, goutteux, manchot; pourvu qu'en somme Je vive, c'est assez : je suis plus que content (i).

Au reste , il est prouvé que Mécène savoit faire un usage noble et généreux de son existence et de ses richesses. Sa société, composée d'Auguste, d'Horace , de Virgile, et des hommes les plus célèbres de son temps , étoit bien propre à lui faire aimer une vie qu'il passoit aussi agréablement. L'avantage du site , le développement magnifique de vastes et beaux édifices , la commodité recherchée des distributions intérieures, et les objets curieux qui étoient renfermés dans ce séjour, y attiroient les voluptueux habitans de Rome. Le grand style de ces ruines, leur nombre, et les souvenirs qu'elles rappellent , nous y conduisent nous-mêmes pour deviner ce qu'elles furent et pour admirer ce qu'elles sont.

(i) La Fontaine. Les vers originaux de Mécène sont encore plus expressifs. Us sont rapportes par Crevier, Ilist. desErnp , 1er vol., pag. 28a.1

Décrites par Pirro Ligorio dans un temps où elles présentaient moins de confusion , plusieurs écrivains (1) se sont servis des dessins et des notes de ce célèbre architecte , et ont cherché à rétablir l'ensemble de ces monumens : il en résulte des faits que Ton ne peut révoquer en doute , et qui seront utiles pour en compléter la restauration.

Cette villa, située au sommet de la montagne de Tivoli qui domine la plaine de Rome et le fleuve Ànio , occupe un espace carré de 600 pieds de longueur sur 4°° de large.

Du côté de l'escarpement de la montagne au bas de laquelle coule le Teverone , et en face des maisons d'Horace et de Quintilius Varus , les édifices sont soutenus par deux rangs de pilastres, ou contre-forts, surmontés d'un double portique orné de colonnes engagées et d'ordre dorique. Sur les deux autres côtés, il n'y a point d'apparence de portique- extérieur; mais on

(1) Kircher et Volpi, d'après les notices de Ligorio, de Zoppi, de Marzi et d'Antonio del Re , ont donne' la description et les dessins de cette villa; mais, de notre temps, le comte d'Azara, ministre d'Espagne à Rome, amateur aussi généreux qu'instruit, obtint du gouvernement les facilités nécessaires pour lever exactement le plan de ces ruines. Il fit faire ce travail par deux architectes espagnols, pensionnaires de l'Académie de Madrid , Silvestre Perez et Evariste del Castillo. Ces plans ont été gravés en 1812, et publiés, avec une dissertation très-bien faite, par le savant D. Pietro Marquez, auteur de plusieurs autres ouvrages d'archéologie.

retrouve les traces de celui qui, à l'intérieur, regnoit sur les trois faces du parallélogramme , dont le quatrième côté étoit ouvert et présentoit des murs de terrasses , des rampes et des escaliers qui menoient au niveau des bâtimens.

En face de rentrée , et au milieu de la place entourée de portiques , s'élevoit le prétoire , ou casin du maître , édifice à plusieurs étages en retraite l'un sur l'autre. Zoppi prétend que la hauteur de cette sorte de seplizone , à partir des substructions , équivaloit à celle du dôme de Saint-Pierre.

De chaque côté, et entre les faces latérales du prétoire et les portiques qui décoroient les autres bâtimens d'habitation , ou voyoit de grands bassins , ou conserves d'eau , sans doute entourés de parterres et d'allées d'arbres.

Les galeries tant intérieures qu'extérieures étoient revêtues de petites pierres de forme losange , encastrées *dans un fort enduit qui recouvroit la maçonnerie; les colonnes même étoient ainsi formées ; et on croit que le tout étoit revêtu de stuc : je doute cependant qu'on eût exécuté avec autant de soin cet opus reticulatum, pour le cacher ensuite par un enduit qui, quelque beau qu'on le suppose , ne pouvoit faire un meilleur effet, surtout de loin, que ce travail aussi régulier qu'élégant.

Pirro Ligorio insiste sur l'existence d'un grand ordre ionique pour le Prœtoriurn et les façades latérales du côté de l'entrée . Il se fonde sur une colonne de 4o pieds de hauteur, revêtue de petites pierres de diverses couleurs , et qui existe encore sur une base très-élevée et à droite de l'entrée de la villa. Michel- Ange pensoit que Cette colonne portoit une statue , et qu'il devoit en exister une semblable du côté opposé pour orner symétriquement la façade principale ; d'autres , trompés sans doute par le ragrément qui en a été fait par les propriétaires , ont pensé que cette colonne étoit moderne. Sans chercher à approfondir ces différentes opinions, il est aisé de voir, par la place qu'elle occupe sur le plan, qu'elle n'en faisoit pas partie. En effet, elle n'auroit servi ni à l'ornement , ni à l'utilité ; et , s'il existoit un ordre ionique au-dessus du dorique , il ne pouvoit être de cette énorme dimension , sans écraser ce dernier ordre ; ce qui seroit contre toutes les règles de l'architecture, et s'éloigneroit du style de l'époque à laquelle on fait remonter ces constructions.

Les grandes vicissitudes que cette maison de délices a souffertes depuis tant d'années, l'ont dépouillée de la plupart de ses beautés. A peine y retrouve-t-on quelques légères traces de peintures ; et les ornemens de sculpture ont tous

disparu. Combien ce séjour est différent de ce qu'il étoit lorsque le ministre et le confident d'Auguste venoit y chercher le repos , et surtout le sommeil , qui s'obstinoit à fuir sa paupière , quelque expédient qu'il mît en usage pour en obtenir les faveurs. Le murmure des eaux qui, en courant, rafraîchissoient sa délicieuse habitation , et tomboient en cascades sur les divers plans de l'édifice ; des musiciens placés à une certaine distance de sa chambre à coucher, de manière à ce que le son harmonieux des voix et des instrumens ne portât à son oreille que ces sensations douces qui invitent au sommeil; toutes ces ressources que les richesses procurent à ceux qui les possèdent, ne suffisoient pas pour calmer le trouble intérieur de son âme , et l'inquiétude de son esprit.

Le seul aspect des ruines de cette demeure fait juger de son antique magnificence. Elle s'élevoit , avons-nous déjà dit, sur plusieurs rangs de substructions en retraite l'un sur l'autre ; on arrivoit au plan supérieur au moyen de rampes et d'escaliers ornés de grottes, d'où les eaux jaillissoient en abondance. L'asile du maître, entouré d'immenses portiques et de jardins , dominoit, comme une haute tour, la ville entière deTibur, et ses environs, et pouvoit être facilement aperçu par les habitans de Rome. Et,

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même à cette heure , lorsqu'on voit s'élever du milieu de la verdure , et au sommet des rochers qui dominent le fleuve , ces deux immenses rangs d'arcades d'un style d'architecture imposant et grandiose , on ne peut qu'admirer cet édifice , l'un des plus extraordinaires qui nous soient restés d'une époque si fertile en productions du génie et de la grandeur romaine.

Roches escarpées de Tibur, couronnées de palais et de temples, cascades frémissantes; bosquets embaumés j je vous fais mes adieux. Votre vue a excité mes transports; vous excitez maintenant mes regrets. L'impression que vous avez produite sur mes sens , et la trace qui s'est empreinte dans ma mémoire, sont ineffaçables. En ce moment même , entouré des dessins que j'ai ébauchés à une époque forlunée et déjà trop loin de moi , il me semble encore sentir résonner la \ibration de cette céleste harmonie que l'aspect de ces beaux lieux a fait , en quelque sorte, retentir dans mon âme : tous leurs charmes s'offrent en foule, et composent des tableaux ravissans que ma main est inhabile à tracer, quoiqu'ils soient restés vivans dans ma pensée. Semblables à ces rêves qui frappent si agréablement les organes, et dont on veut ressaisir le fil tranché par le réveil , mais qui n'offrent alors que des traits interrompus , des idées sans suite

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dont l'ensemble n'a pas plus de consistance et de dure'e que l'état qui les a fait naître ; mes dessins et mes notes , tracés à la hâte et sur les lieux même, sont insuffisans. Jalons épars, ils m'indiquent la route que j'ai tenue, et me guident dans ma course rétrograde ; mais ils ne font plus renaître ces sensations premières mêlées d'impatience , de surprise , d'enthousiasme que l'on n'éprouve que dans la jeunesse; et les regrets qui se mêlent à ces souvenirs imparfaits ternissent la fraîcheur de mes tableaux.

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