LETTRE XLII
Sur Raphaël.
Rome.
xLn arrivant à Rome je n'avois pu me défendre de cette première exaltation de sentimens, de cette divagation de pensées, qui portent à effleurer la sommité de tous les objets , à courir de l'un à l'autre sans ordre et sans choix. Confondant les divers plaisirs qu'ils me procuraient en une jouissance vague , indécise pour être trop générale , extrêmement vive néanmoins , mais qui ne pouvoit se prolonger, je suis allé me reposer à Tivoli , de cette sorte de dérèglement d'esprit. La vue de la nature champêtre a rafraîchi mon imagination, a mis de l'ordre dans mes idées, m'a rendu à la raison, et je reviens à Rome, disposé à jouir avec moins d'emportement, à mieux calculer, à savourer mes jouissances, et à les rendre plus profitables. Je devois mon premier hommage à la basilique de Saint-Pierre, et au palais du Vatican,' Au milieu des sentimens qui attirent vers ces
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lieux célèbres , comme artiste j'y étois appelé par les grands noms de Michel -Ange et de Raphaël ; noms plus grandioses peut-être que les lieux même qui les rappellent, et qui sont pleins de leur génie.
Cependant, de ces deux princes de la peinture , quel est celui qui exercera le plus d'empire sur mon âme, qui parlera plus éloquemment à mon cœur? Tous deux sont des êtres surnaturels. Michel-Ange excite l'étonnement, l'admiration ; son aspect vous trouble , impose le respect! Raphaël, même en s'éloignant de vous par la hauteur de son génie, s'offre sous un aspect plus doux, plus aimable. Si l'un est l'Homère de la peinture, l'autre en est le Virgile. Je ne déciderai point entr'eux ; mais je suis entraîné par un sentiment indéfinissable vers les salles du \ atican , où Raphaël respire , où son âme expansive , toujours présente en ces lieux, commande aux artistes l'enthousiasme et l'amour de l'art.
Qu'un autre décrive le sujet de chacun de ces tableaux, qu'il en pèse les grandes qualités et les moindres défauts; qu'il les passe froidement en revue. . . Quant à moi, je m'abandonne aux douces rêveries que font naître de si beaux ouvrages. Je vais tracer sans ordre, avec abandon, ce que j'ai pensé, senti, éprouvé, pendant
mes longues et fréquentes visites en ces lieux. On parviendroit, à force d'études, à découvrir toutes les beautés répandues dans ces immortelles productions ; mais, pour les exprimer, il fan droit avoir le génie de leur auteur.
Raphaël, cet homme étonnant, semble avoir été créé par la nature , dans l'un de ces momens favorables, où elle-même étoit inspirée par le génie de la perfection. Car souvent il paroît qu'elle se fatigue , ou cède à de nombreux caprices qui la font se jouer de la pauvre espèce humaine, et se divertir à donner l'existence à des êtres qui en sont le rebut. En créant Raphaël, elle voulut sans doute en faire le prototype de toutes les perfections : son corps, elle le pétrit de la matière la plus pure, la plus noble, elle lui donna les formes les plus agréables ; son âme, empruntée aux divines intelligences (1), fut un mélange d'élévation et de modestie, d'énergie et de sensibilité. Supérieur aux autres hommes, par son esprit et par son génie, ils le lui pardonnèrent cependant, parce qu'il fut affable
(1) Vasari dit que ceux qui, comme Raphaël i sont doués de si. rares perfections, ne sont pas de simples hommes, mais, pour ainsi dire, des dieux mortels ( Jtci mârinli). Vie de Raphaël. I/Arioste a caracte'risé Michel- Ange par ce vers:
Michel piu cite morti.le , Ansiolo dit ino;
qui com iendroit mieux à Raphaël , tant au physique qu'au moral.
et généreux. Il semble que la nature l'eût initié dans tous ses secrets, et qu'elle lui eût confié la noble mission de répandre la lumière , de créer, de donner à la beauté tout son éclat, de forcer les hommes à admirer sa puissance et celle de l'être divin qui la lui a communiquée. Mais on a observé que ces hommes , si extraordinaires , ressemblent à ces météores brillans, qui disparoissent après avoir un instant embelli les cicux. Raphaël, moissonné à la fleur de son âge, plongea dans le deuil l'école romaine, qui se ilattoit déjà d'être la reine de la peinture. On peut lui appliquer ce que Virgile dit du jeune Marcellus : Les Destins n'ont voulu que le montrer à la terre, et ils se sont hâtés de le lui enlever, jaloux des accroissemens que prendroit Rome, s'ils lui eussent laissé la possession durable du présent qu'ils lui avoient fait (i).
Dès son enfance , Raphaël fit usage des dons précieux qu'il avoit apportés en naissant. Il n'eut qu'à suivre son inclination, son adresse naturelle; et il traça, en se jouant, des essais qui surpassèrent le travail peiné de ses maîtres. Un coup d'œil lui suffisoit pour étudier leurs ou-
(i) Os tendent terris hune lanlhni Fata , neque ultra Esse sinenl. Nimiiini vobis Romana propago Visa potens , Stiperi, propria heee si doua fuissent.
( Virgii.1;, Ain. VI. )
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vrages ; sa mémoire s'emparoit de toutes leurs beautés, qu'un goût épuré et délicat lui faisoit apercevoir à travers mille défauts qu'il devoit éviter. Il emprunta au Mazaccio sa naïveté ; au Perrugin , l'expression exacte des formes ; à Léonard de Yinci , la pureté de son dessin et son entente du clair-obscur ; à Fra Bartholomeo , sa couleur éclatante et vigoureuse , la grandeur de ses poses et sa manière de draper. Quant à la grâce , il l'inventa ; et c'est dans l'impression vive et profonde qu'il recevoit de l'aspect des objets naturels , qu'il acquit cette beauté idéale dans ses têtes, cette souplesse de mouvemens, cette expression fugitive qui se peint sur les physionomies , dans le geste et dans la pose de toutes ses figures.
Avide des sensations que lui faisoit éprouver le spectacle de la nature , il étudioit sans fatigue, et par une sorte d'instinct qui lui faisoit apercevoir toute l'étendue de l'art, et les moyens de le pousser à la perfection. Ce n'est point le mannequin qui lui apprit à disposer ses draperies ; l'étude seule du modèle ne lui auroit pas fait donner la vie à ses figures, s'il n'avoit saisi de la pensée , ces gestes , ces mouvemens , aussi rapides, aussi fugùifs qu'elle-même.
Voyoit-il un individu dans une action spontanée? elle se tracoit dans sa mémoire , et il la
transportait ensuite sur la toile sans avoir besoin de consulter autrement le modèle. Youloit-il peindre une belle femme dont la démarche légère et précipitée faisoit ondoyer autour d'elle les longs plis de ses vêlemens , ou la gaze d'un voile léger ? certes, son mannequin n'auroit pu lui fournir les élémens de cette figure , s'il ne l'eût empreinte dans son souvenir ; et ces mouvemens fugitifs , que le modèle n'eût jamais pu poser une seule minute , sont ceux qui donnent la vie à ses figures et à la pantomime de ses compositions.
Il avoit sans doute observé , étudié les statues antiques, dans lesquelles il trouvoit la nature embellie , ou plutôt l'harmonieuse réunion de beautés qui sont éparses dans un grand nombre d'individus. Cependant on ne remarque pas dans ses ouvrages , comme dans ceux de quelques autres artistes , la copie ou l'imitation servile des types anciens. Son style lui est entièrement propre ; il ne ressemble ni à celui de ses prédécesseurs , ni à celui de ses contemporains ; et il n'a pu être imité par personne.
C'est donc à l'inspiration , à la seule force d'un génie toujours bien pénétré de son sujet , que l'on doit ses admirables compositions. Youloit-il représenter un trait historique ? toutes les facultés de son être s'en emparoient ; il le
voyoit des yeux de la pensée , tout ordonné , composé et groupé. Chacun de ses personnages s'offroit à lui dans l'action propre, avec l'expression , la physionomie convenables ; et son sujet sortoit fini de son cerveau; ou s'il a voit quelques repentirs , quelque hésitation dans les contours et dans la pose de ses figures, la pensée , toujours la même , n'étoit que modifiée, et c'était le produit du génie qui, s' offrant au creuset de la raison , n'en sortoit que plus pur. Ce premier jet, modifié par l'étude de la nature, et corrigé par la réflexion, n'en conservoit pas moins ce grand ensemble , ce puissant aspect, cette force d'expression qui frappe , étonne, attache, et dans lequel on rcconnoît une telle harmonie d'invention et de composition, qu'il seroit impossible de désirer qu'elle fût différente. Toutes les combinaisons du peintre le plus savant dans son art ne pourroient même oter une figure ni le moindre accessoire, sans laisser un vide, et sans rompre l'accord des lignes de compositions, si bien conçues qu'elles forment un tout complet, et dont les élémens sont dans une admirable harmonie.
On a particulièrement considéré Raphaël comme savant dans le dessin, profond dans l'expression du caractère des passions. On lui accorde une fertilité prodigieuse dans la combi-
naison pittoresque de groupes et d'actions trèscompliqués ; mais on doute qu'il ait possédé le sentiment du coloris.
Je ne crois pas avancer un paradoxe, en disant qu'il joignoit aux autres dons de la nature , celui de sentir et d'exprimer les effets de la couleur et de la lumière. Dès l'instant même qu'il se fut occupé du coloris , il y fit de si grands progrès, qu'on put juger qu'il auroit excellé dans cette partie de la peinture, de même que dans les autres. « Ç'auroit été, dit un grand -» connoisseur (i), un double prodige ; puisqu'il » n'y a jamais eu personne qui ait possédé le » colons avec le dessin , au point qu'il l'a pos- » sédé, ni tant de parties ensemble, dans un » degré aussi considérable. »
Ptaphaël n'étoit cependant pas coloriste, dans l'acception qu'on donne ordinairement à ce mot; mais il entendoit bien les artifices de la couleur considérée sous le rapport du clairobscur. Pour bien saisir mon idée, il devient nécessaire qu'on me permette d'entrer dans quelques détails.
Les coloristes, comme le Corrège , le Titien, Paul Veronèse et Rubens, etc., opèrent au moyen de teintes d'une extrême délicatesse,
(i) Richardson, Théor. de la Peint. , pag. i3o.
tantôt opaques, tantôt transparentes, mais toujours en harmonie dans leurs passages de l'une à l'autre. Ce choix de couleurs produit, indépendamment de la rondeur et du relief des corps, un certain charme qui flatte les yeux, et nous retrace la nature avec une vérité frappante. Au moyen de ce procédé mystérieux, il semble qu'on voye le sang circuler sous la peau, qui offre cet éclat, ce velouté, cette transparence des fleurs, auxquels on compare souvent le teint d'une jeune fille.
Dans tous les autres objets, le coloriste sait rendre les contrastes sensibles, sans accuser d'une manière trop apparente le passage du clair à l'ombre. Il l'obtient par des semi-tons, dont la délicatesse échappe aux regards. On ne peut deviner de quelles couleurs ils sont faits ; on les croiroit peints avec le souffle et la vapeur de l'atmosphère.
Ce n'est point en ce sens que Raphaël est coloriste, mais dans l'observation savante des lois du clair-obscur, qui tiennent au raisonnement et à l'étude profonde des effets naturels ; tandis que le coloris peut être plutôt considéré comme le sentiment aussi juste que délicat de la couleur locale des objets. Nous pensons même qu'on peut être coloriste sans nulle connoissance du clair-obscur; et la perfection consiste
à réunir les deux parties, qui se composent de 1 imitation exacte des clairs, des ombres, des reflets, des luisans, de la transparence, en un mot, des accidens, des effets, et de tous les phénomènes de la lumière dans l'atmosphère et sur les corps solides.
Piaphaël connoissoit tous ces secrets de l'art du coloris, branche si importante de la peinture. Il y a puisé cette belle entente dans l'effet, de plusieurs de ses tableaux; le relief qu'il savoit donner à ses têtes , à ses figures , même à ses raccourcis, et qui fait que les gravures exécutées d'après ses ouvrages , sont supérieures . pour l'aspect, aux compositions de quelques peintres qui n'ont été que coloristes , et qui n'avoient point le sentiment général du clair-obscur. On peut dire en effet qu'il y a de la couleur dans une gravure ou un dessin , lorsque , par le seul mélange du noir et du blanc, on parvient à rendre les contrastes, la dégradation des jours et des ombres, et tous les artifices du clair-obscur, quoiqu'on soit privé de la couleur locale.
Dans les premières fresques de Raphaël, on remarque des têtes et d'autres objets d'une vérité et d'une finesse de ton qui feroient honneur à un coloriste. Mais l'artiste ne peut guère s'occuper en même temps de la perfection de la forme, et du charme de la couleur ; cette dernière
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qualité demandant une franchise d'exécution qui exclut le tâtonnement et les repentirs. Raphaël, revenant à plusieurs reprises sur le contour de ses figures , devoit, surtout en peignant à l'huile , fatiguer, salir ses teintes, et leur ôter cette transparence, cette fraîcheur recherchées par les coloristes, parfois même au détriment de qualités plus essentielles.
Mais notre grand peintre n'en connoissoit pas moins la grande machine de l'effet général ; et nous n'en voulons pour preuve que le tableau si connu de la Délivrance de saint Pierre. Certes, ce tableau, admirable pour la composition, le dessin, la grâce et l'expression, est aussi d'un effet éminemment neuf et frappant; et, quoiqu'il soit exposé dans l'ombre et au-dessus d'une fenêtre , il offre un foyer lumineux qui s'étend sur toute la composition , et qui, modifié par d'autres clartés soumises aux lois du clairobscur le mieux ménagé (i), deviendroit, dans un dessin ou une gravure exécutée avec le sen-
(i) En effet, il y a quatre lumières dans ce tableau. Les deux premières e'manent des deux anges; la troisième de la lune, et la quatrième d'un flambeau qu'un des soldats tient à la main. Maris elles sont tellement distribuées, qu'elles ne se font pas sentir à la fois dans tous les endroits de la composition. «< Il est incontestable, » dit Richardson, que cette pièce nocturne est la plus belle » qu'il y ait au monde. Il est vrai, ajoute-t-il . que dans la fameuse » Nativité du Corrège, la lumière qui émane du petit enfant, " est d'un éclat merveilleux, et se répand admirablement
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timent de la couleur, le modèle le plus parfait qu'on puisse offrir aux coloristes.
Je me plais à répéter que le talent de Raphaël étoit le fruit de l'inspiration la plus soutenue et îa plus vive, qui ne sortoit jamais des bornes du vrai, au moins du vraisemblable, et ne cessoit d'être d'un goût pur et sévère. Instruit à l'école des maîtres qui l'avoient précédé , il ne s'attache pas à les imiter ; il veut être lui ; et , lorsqu'il a acquis toute la force , toute l'élévation de son talent, il les laisse derrière lui, et se soutient à une hauteur désespérante pour ses successeurs.
En effet, les principes de l'art peuvent se communiquer, l'influence du génie peut se répandre et faire germer les talens, et c'est celle que Piapha'él exerça sur son illustre école : mais cette manière sublime de concevoir ne pouvoit pas être laissée en héritage à ses élèves. Lorsque, sous ses yeux, ils travailloient sur ses dessins et d'après ses conseils, ils pouvoient presque se flatter de l'égaler. Mais , privés de ce guide si
» bien , etc. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais vu cju'enlre » une si grande variété de jours, le principal fasse un effet aussi » étonnant que don* celte pièce. »
Ce qui contribue à l'éclat du tableau, c est que Raphaël a peint l'Ange comme les êtres lumineux doivent l'être. La description qu'en fait Bellori ( Dcscr. dcllc imag. di lia/.) est aussi piquante qu'énergique :Z' ' Angclico Spirilo , in lucida veste di gloria, scintillante da ogni canto, irradiando la prigione rcfulgc, e traspare in se stesso compost o di aria . e di lace, senza mort a! pczo-
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sûr dont l'ascendant les entraînent, les élevoit jusqu'à lui, ils retombèrent, pour ainsi dire, dans le néant d'où il les avoit tirés; et, s'il en est qui se soient illustrés à leur tour, ils ne l'ont fait qu'en prenant une autre route : on ne reconnoissoit plus dans leurs productions cette verve de pensée , ce style inimitable du maître , que l'envie et le temps ont respectés, et qui ont donné au Monde tant de chefs-d'œuvre.
Néanmoins , le croiroit-on ? il est une époque fort peu éloignée de nous, et pendant laquelle la gloire de Raphaël paroissoit ternie. Ou plutôt, des barbares, dont les yeux étoient fascinés, et dont le goût abâtardi , ne savoit pas apprécier les œuvres immortelles du prince des peintres, les dédaignoient, pour imiter les grâces maniérées du Parmesan , et le clinquant de Pietro de Cortone. Ils se contentoient de suivre de loin ces maîtres faciles , qui étoient eux-mêmes des diminutifs de la grande école des G arraches (1). Ils nous inondèrent de leurs productions sans caractère , sans chaleur, sans nul sentiment ; et ne nous offrirent, dans leurs prétendus tableaux
(1) Cependant, pour jugera quel point le goût s'étoit déjà détérioré à cette époque, il suffit de citer le passage d'une lettre d'Annibal Carrache à son frère Louis, à l'occasion du tableau du Corrège, dit le saint Jérôme : « Je vous jure que je ne voudroîs » pas donner la moindre de ces figures pour le tableau entier de a la sainte Cécile de Raphaël, etc. » ( Fehinapittr. , p. 3, p, 365. )
d'histoire , que les grimacières positions des acteurs à la mode , et Jes grâces minaudières des bergères de l'Opéra.
L'aveuglement, porté au comble, s'étoit propagé dans toute l'Europe. Il cxistoit même à Rome : l'herbe croissoit sous le vestibule de la Farnésine (i); les salles du Vatican étoient désertes ; les chefs-d'œuvre antiques , solitaires dans les musées , étoient l'objet des sarcasmes des sectateurs du Bernin ; et ceux duBoromini, non contens de dégrader, d'abâtardir l'architecture, portaient une main sacrilège sur les précieux restes de l'art antique.
La peinture aîloit enfin s'éteindre, étouffée sous les riches pompons dont on l'affubloit, sans le courage d'un homme bien au-dessus de son siècle, dusageYien,qui, toutensacrifiantd'abord à l'idole de la mode, sut peu à peu se soustraire à sa maligne influence , et fit fumer enfin un encens plus pur sur l'autel du vrai Dieu des arts.
Il forma son goût par l'étude de la nature et de l'antique , y puisa le don d'apprécier Ra-
(i) Ricliardson dit qu'en 1720 le petit palais Farnèse tomboit en ruines; la cour e'toit couverte d'herbe. On lui dit qu'il y avoit plus de deux ans que personne ne l'a\oit e'té voir ; de sorte qu'on eut beaucoup de peine à en trauver les clefs. Quant aux salles du Vatican, il fut surpris de voir que les peintres et les amateurs de l'art avoient abandonne cet endroit. 11 y fut plus de vingt fois, et toujours assez long-temps . sans y rencontrer personne.
phaëi, et se fortifiant dans les vrais principes, il voulut les remettre en vigueur. Il eut la hardiesse de donner le premier l'exemple d'un style, qui ne sembla nouveau que parce qu'il étoit opposé au goût régnant, qui parut froid parce qu'il n'étoit pas grimacier, et qui ne fit d'abord qu'une légère impression , parce qu'on étoit blasé ; mais il persista dans son système de réforme, il brava les critiques, et il eut enfin la gloire d'ouvrir une carrière nouvelle, frayée à travers les obstacles, les contrariétés de toute espèce , et d'y entraîner l'école française qu'il venoit de régénérer.
Si Raphaël est maintenant apprécié , on doit donc en faire honneur à ce Nestor des arts , à cet homme respectable qui s'est peint dans ses ouvrages , aussi simples , aussi sages que son cœur. Mais il y avoit encore un vaste espace à parcourir, un grand pas à faire pour élever la peinture à toute la hauteur dont l'avoicnt fait descendre deux siècles de décadence. Cette révolution a été l'ouvrage des disciples de Yien , •devenus à leur tour les maîtres de l'école dont l'influence s'est répandue sur toute l'Europe ; a porté de nouveau l'admiration sur les chefsd'œuvre que I\ome possède ; et surtout a consacré les ouvrages du divin R.aphaël comme les prototypes de la peinture.