‹ Lettres sur l'Italie (volume 2)Chapitre 17 sur 22 · LETTRE XLIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLIII

Sur Michel-Ange.

On compte , dans les arts du dessin comme en littérature, quelques ouvrages devenus classiques , et qui servent de point de comparaison et de modèle. Ceux de Michel -Ange, malgré quelques défauts, sont de ce nombre; et ils sont considérés comme nécessaires à Fétude de l'art. Cet homme non moins extraordinaire que Raphaël, quoique différent, et sur le tombeau duquel l'indépendante et juste postérité a consacré une triple couronne, est peut-être celui de tous les artistes dont la renommée est la plus colossale. Cela tient autant à la nature de son génie, pour lequel le mot de grandiose semble avoir été inventé, qu'à l'influence qu'il a exercée sur celui de ses contemporains et de ses successeurs. Non que je prétende ici lui assigner le premier rang parmi les artistes modernes: car Raphaël, son compétiteur au trône de l'art , s'y est assis à ses côtés ; et , peut-être , î'auroil-il occupé seul, si, comme je l'ai déjà

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dit, la mort ne l'eût frappé dans un lemps où chacun de ses jours étoit marqué par d'étonnant progrès, et où sa course , bien loin de se ralentir, acquéroit un nouvel élan dont on ne pouvoit deviner le terme.

La question de la prééminence de ces deux grands artistes a été long-temps débattue ; elle retentit encore en Italie, où les arts, moins encouragés qu'autrefois, mais estimés et appréciés , sont le sujet ordinaire des conversations , et souvent d'une sorte de controverse à laquelle on attache beaucoup d'intérêt. Nous emprunterons quelques idées d'un opuscule où cette grande question est traitée avec sagacité, profondeur et impartialité (i).

Permettons - nous cette petite excursion , dans l'espoir qu'elle pourra contribuer à détruire quelques préventions, à faire apprécier, sous des rapports qui nous paroissent justes, le mérite des peintures de Michel-Ange. Nous y joindrons l'opinion de quelques écrivains célèbres; et nous nous féliciterons de ce travail, s'il peut être utile aux élèves qui font de ces peintures l'objet de leurs études particulières.

Les Italiens sont plus à portée que nous de

(i) Rcfiessiun'i sopra Michel ' — Angclo Baonarroti , dcl cas , Onofr'io Boni in risposta a quanta ne scrissc Bolando Freart s/g. de Chambray ncW opera ; Idée de la Perfection de la Peinture, etc.

juger leurs propres artistes, dont ils ont sans cesse les ouvrages sous les yeux. Ils ont de plus l'avantage de pouvoir interroger les traditions, et surtout une foule d'écrits curieux qui nous sont presque inconnus.

Un écrivain français, qui ne paroît avoir établi les bases de son parallèle entre Michel- Ange et Raphaël que sur l'inspection des gravures exécutées d'après les tableaux de ces grands peintres, est attaqué assez vivement par l'auteur italien qui observe , avec raison , que cette manière de juger est tout à l'avantage de Raphaël, puisque les gravures de Marc-Antoine , faites sous les yeux, et quelquefois corrigées de la propre main du peintre , nous transmettent fidèlement les contours , le caractère , l'expression de ses figures et l'image exacte de ses compositions ; tandis que les ouvrages de Michel- Ange, peutêtre plus difficiles à copier, n'ont été gravés que par des artistes inférieurs à Marc - Antoine , et qui, ne pouvant suivre le génie fougueux du maître, ont été réduits à se traîner péniblement sur ses traces.

Ce n'est donc que d'après des autorités respectables, et plutôt encore par l'étude des peintures originales qu'on peut asseoir un jugement impartial. R. Mengs place Michel- Ange et Raphaël auprès des anciens, pour la sublimité des

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conceptions, c'est-à-dire, ce que nous nommons l'idéal ; et chacun des deux atteignit â cette hauteur, en suivant sa propre impulsion et son génie particulier. Celui de Michel-Ange le portoit au grand, au fier, au terrible. Et, par le mot grand , on ne doit pas entendre le gigantesque , mais ce caractère sublime qui donne de la grandeur aux plus petits détails. On le trouve aussi bien exprimé dans les dessins de Michel- Ange que dans les pierres gravées, les médailles et les bas-reliefs antiques; tandis que plusieurs colosses modernes ne paroissent à l'observateur instruit que des pygmées.

Le génie de Buonarroti se manifesta de bonne heure. Yasari raconte de lui qu'étant enfant, il retoucha à la plume un dessin du Grillandajo ; et le grandiose de sa touche contrastoit tellement avec la manière sèche et mesquine en usage jusqu'alors, que, dès ce moment, on jugea de ce qu'il seroit un jour. En effet, on peut dire que son talent n'eut point d'enfance. Semblable à ces plantes vigoureuses qui se développent avec force et rapidité sous un climat favorable , et y produisent spontanément des fleurs et des fruits , il étonna les artistes par l'essor subit d'un style nouveau; et son fameux carton , fait en i5o4, en concurrence avec Léonard de Vinci, devint aussitôt l'objet des études et des

méditations de Raphaël , très-jeune alors , d'Andréa dcl Sartc, de Baccio Bandinelli, de Perrin del Vaga, et d'autres en si grand nombre dont il forma le goût et agrandit la manière.

Il peignit peu après la voûte de la chapelle Sixtine , premier modèle du grand style de la peinture moderne , qu'il communiqua à tous ses ouvrages de sculpture et d'architecture.

Il y a trois siècles complets que ces peintures existent; et non seulement elles furent le sujet de l'admiration du siècle d'or de la peinture , mais elles ont été' constamment étudiées comme des modèles. Pour se convaincre qu'elles méritent ce concours unanime de louanges, passons en revue les différentes parties qui constituent les bons ouvrages de peinture, et voyons ce que Michel- Ange a possédé dans chacune de ces parties.

Si la perfection du dessin consiste dans la correction , c'est-à-dire , l'exacte représentation de la forme des corps, dans quelque situation qu'ils se présentent à nos yeux, certes, Michel- Ange n'a été surpassé par aucun autre peintre. Né dans l'enfance de l'art du dessin, il en posa les limites. Au moyen de la seule rectitude du coup d'œil , il représenta tout ce que la perspective linéaire exécute au moyen des règles géométriques. Il y joignit la science la plus profonde

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de l'anatomie. On lui reprochera seulement d'en avoir fait abus dans des poses où il met tous les muscles en action, tandis qu'ils devroient être en repos. Ne pourroit-on pas aussi lui appliquer ce que Quintilien dit du discobole de Miron dont la pose est étudiée et maniérée? Mais ces défauts de Michel-Ange sont bien compensés par ce qu'il possédoit dans d'autres parties essentielles de l'art , et surtout par son style grandiose qui semble nous retracer les héros d'Homère.

On peut dire aussi qu'il perfectionna l'art des raccourcis, s'il n'en fut pas l'inventeur; car il n'est pas prouvé que le Corrège , qui l'a si bien possédé, n'ait point vu les ouvrages de Michel- Ange avant d'exécuter sa célèbre coupole de Parme.

Quant au clair-obscur, partie dans laquelle le même peintre a excellé, il fut possédé par Michel-Ange à un moindre degré ; mais il y égala Raphaël. On peut se représenter quel fut l'étonnement des artistes de Rome, lorsqu'on découvrit, pour la première fois, cette fameuse voûte de la chapelle Sixtine, si remarquable pour la correction du dessin, pour l'intelligence supérieure des raccourcis , pour l'expression dans les têtes et dans les mouvemens; lorsqu'on vit, en quelque sorte, se détacher des murailles ces terribles

prophètes et ces vénérables sibylles ; lorsqu'on aperçul l'Eternel se balançant sur des nuages... Ce spectacle devoit être d'autant plus étonnant, qu'il étoit nouveau , inattendu , et qu'aucune peinture n'en avoit encore offert de pareil. Bientôt après, le Corrège produisit une illusion .plus complète; Michel-Ange ne fut pas moins le créateur du genre. Et, s'il est beau d'atteindre à la perfection par une route déjà connue , quelle obligation n'a-t-on pas à celui qui Fa frayée après l'avoir découverte ?

L'on peut mieux juger du coloris de Buonarroti par ?es tableaux de chevalet, dans lesquels il ne cédoit rien aux meilleurs peintres de l'école florentine , que par ses peintures à fresque , les seuls grands ouvrages qu'il ait exécutés , mais qui sont gâtés par la fumée et par la poussière , encore plus que par la vétusté.

Néanmoins , dans les figures gigantesques de son Jugement dernier, l'on remarque une touche large et facile , un pinceau moelleux , et une dégradation bien ménagée dans le passage du clair à l'ombre. Il est certaines parties de nu, qui, pour la saillie et la vérité de la couleur, approchent des ouvrages du Titien. Il est même surprenant que , dans un tableau à fresque d'une si grande dimension , l'artiste ait pu obtenir un effet général aussi harmonieux , quoique toutes

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les figures qui le composent , et qui sont presque toutes nues, dussent nécessairement disperser la lumière , et nuire à l'ensemble. Néanmoins il a su produire , au moyen de la variété des carnations et des accidens de lumière, de grands partis d'effet habilement contrastés. Nous tirerons de cette vaste composition , la preuve que ce grand peintre possédoit même , aussi bien que Raphaël, le sentiment de la couleur.

Dans la partie inférieure , où il exprime la résurrection des corps , on voit des squelettes qui commencent à se mouvoir ; quelques uns sont à moitié couverts de chair; un grand nombre d'autres, rendus à la vie, cherchent à se dépouiller de leur linceul pour quitter la terre et s'élancer vers le ciel. Tout ce groupe, composé de corps pales et livides, et de draperies blanchâtres , contraste admirablement avec le groupe opposé qui se trouve à l'entrée de l'enfer, d'où sortent des flammes dont la couleur rougeâtre se rellète sur la multitude des damnés , que

Caron demonio con occhi di iragia

chasse de sa barque. Il ne falloit rien moins que le génie de Buonarroti pour ramener un si grand nombre de figures à un effet général , et pour le contraster d'une manière si piquante et si naturelle.

Quant à la composition et à l'expression ; quel peintre a mieux su que Michel-Ange concevoir, grouper et disposer une grande machine? et quel vaste génie ne falloit-il pas pour imaginer seulement l'ensemble de l'e'tonnant tableau du Jugement, en coordonner si adroitement toutes les parties , les lier les unes aux autres par des épisodes ingénieux, et les subordonner toutes à une pensée unique et centrale, d'où émane tout l'intérêt ?

Un Dieu juste et miséricordieux occupe le milieu du tableau. L'expression de son visage est un composé de tous les sentimens qui agitent îe cœur de l'homme , épurés par la Divinité : il maudit les réprouvés et semble les plaindre ; il protège les élus, sans avoir été ébranlé par leurs prières; et, ne consultant que sa justice, il décerne des récompenses à la vertu , et semble foudroyer le crime.

Cette figure, dont l'artiste ne peut avoir trouvé le modèle que dans la profondeur de son génie , vaut seule un po'éme ; elle est supérieure à tout ce que l'antiquité a produit de merveilleux; et l'Apollon, auquel on pourroit la comparer sous certains rapports , n'approche pas de cette conception pleine de force , de grandeur et de majesté.

Sans entrer dans plus de détails sur la corn-

position fie ce tableau, on peut affirmer qu'il n'est pas un seul de ses groupes qui , pris isolément, et exécuté par tout autre, ne dût assurer à son auteur une juste célébrité.

Nous ne terminerons pas ce t aperçu des qualités distinctives du talent de Michel-Ange comme peintre , sans parler du style qui lui est propre. On lui a reproché de s'être écarté du style antique ; mais on ne l'a peut-être pas assez loué de s'en être créé un particulier et indépendant. Semblable à ces Titans jaloux qui combattoient contre les dieux de l'Olympe avec des armes inégales , et qui , en succombant dans celte noble lutte , ont montré un courage supérieur même à celui de leurs adversaires, Buonarroti a combattu quelquefois avec avantage , et a ennobli sa défaite. Il n'a erré que volontairement, et par une sorte d'exagération qui déceloit la supériorité et en quelque sorte la surabondance de ses forces.

Elevé à la cour des Médicis , dans la familiarité d'un prince ami zélé des arts , Buonarroti avoit à sa discrétion tous les modèles antiques. Il essaya son génie sur ces beaux ouvrages; il les étudia tant qu'il eut besoin de soutien dans la carrière. Devenu créateur à son tour, il voulut être indépendant. Il auroit imité la noble simplicité des anciens, s'il eût pu modérer son

essor ; et Ton connoît l'erreur où l'on fut de son temps sur une de ses statues , qui passa pour antique. Enfin , s'il fût resté imitateur, on lui eût fait moins de reproches; mais aussi auroit-il produit son immortel Moïse ! . . .

On excuse volontiers des écarts tels que ceux de Michel-Ange ; mais les téméraires qui ont osé imiter sa hardiesse , sans avoir son talent , n'ont réussi qu'à se faire une manière plus ou moins barbare.

Il est plusieurs genres de beautés dans les arts du dessin, comme dans la poésie. Chacun doit embrasser celui qui convient le mieux à son génie. L'un exprimera les émotions douces ; l'autre les fortes passions. Michel-Ange et Piaphaël sont arrivés au sublime par deux chemins différens. Tous deux excellent dans le dessin ; ec si Michel-Ange est plus savant dans l'anatomie , Raphaël est plus varié dans les caractères , dans les expressions , mais surtout plus gracieux dans ses figures de femmes et de jeunes gens.

Leur coloris est inférieur à celui du Titien r que personne n'a surpassé, et dans le clair-obscur ou le prestige du relief ils sont aussi inférieurs au Gorrège.

Il faut en conclure , avec Mcngs, que la peinture parvint , au commencement du seizième siècle , au plus haut degré auquel les modernes

l'aient portée. Cet art acquit, par le concours de Michel-Ange et de Raphaël , la fierté, la beauté sévère des formes, en un mot le style grandiose; l'invention, la composition e d'expression . Enfin, le Titien et le Corrège créèrent en quelque sorte l'intelligence de la couleur naturelle des corps avec tous les accidens et les modifications que peut produire la lumière , la dégradation du clair-obscur, la délicatesse du pinceau, et toutes les recherches (squisitezzé) de la grâce et du goût.

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