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LETTRE XLVI

Notice historique surLuca délia Robbia, inventeur des terres émaillées; ses descendans et ses imitateurs. Réflexions sur leurs ouvrages , et l'emploi qu'on pourroit en faire.

Un artiste toscan, Luca délia Robbia, déjà très-habile sculpteur, jaloux de rendre à la plastique ses anciens avantages, tourna ses idées vers cet honorable but. Il y obtint un tel succès, qu'on n'a pu encore aller au-delà. Et même , le secret de X invetriatura s'étant perdu , c'est en vain qu'on Ta cherché depuis; et, malgré la hauteur à laquelle se sont élevées les connoissances chimiques, les efforts ont été infructueux pour retrouver le procédé de l'artiste florentin. Nous devons faire connoître cet homme dont la gloire , qui s'étendoit autrefois jusqu'aux confins de l'Europe, est maintenant obscurcie , et dont le nom et les ouvrages ne sont guère en honneur qu'en Italie, et sont presque inconnus à la France : cet oubli est d'autant plus extraordinaire, que Xinveiriatura a donné l'impulsion aux autres arts qui en sont dérivés , tels que ceux de la peinture sur verre , sur émail , et ,

depuis, sur la porcelaine , au moyen desquels les témoignages certains de notre habileté dans les divers genres du bel art de peindre, passeront à la postérité la plus reculée (i).

Luca délia Robbia, né à Florence en i388, ayant de bonne heure annoncé des dispositions pour les arts, ses parens le firent entrer chez un orfèvre , comme c'étoit alors l'usage lorsqu'on vouloit apprendre les élémens du dessin. Luca fit des progrès rapides, sut bientôt modeler et même travailler avec délicatesse le marbre et les métaux. Abandonnant alors l'atelier de son premier maître pour celui du fameux Laurent Ghiberti, son ardeur étoit telle, qu'il passoit la journée entière à la sculpture, et la plus grande partie des nuits à dessiner. A peine âgé de quinze ans , il fut envoyé à Rimini avec quelques autres jeunes sculpteurs, pour exécuter les figures et les bas-reliefs d'un tombeau. Rappelé ensuite à Florence, il fit, en concurrence avec André de Pise , les bas-reliefs qui ornent le campanille del duomo, ainsi que les figures et

(i) On a vu pendant quelque temps, au bas de l'escalier du Muséum de Paris, un bas-relief en terre invetriata , que nous avons cru reconnoitre pour l'un des ouvrages de Luca délia Robbia. Au moins les amateurs pouvcienl-ils y prendre 1 idée de ce genre de travail. Mais nous en avons vu en Italie, dont l'exécution étoit plus délicate, les couleurs plus vives et mieux fondues.

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les ornemens en marbre et en bronze doré de l'orgue de la cathédrale.

Le succès de ces travaux l'ayant fait trouver digne de marcher sur les traces de Ghiberti, dont on admiroit les célèbres portes du Baptistaire , on lui confia l'entreprise de celles de la sacristie de Santa-Maria del Fiore : elles sont en bronze , divisées en dix compartimens , et autant de bas-reliefs. Cet ouvrage fit honneur à Luca délia Piobbia. Mais il lui coûta beaucoup de temps et de soins pénibles : ce qui contribua à le dégoûter de la sculpture en marbre et en bronze , et lui fit chercher dans son génie impatient un moyen d'opérer, plus expédilif et non moins solide.

Il pensa que la terre, qui se travaille avec tant de facilité et si peu de fatigue , rempliroit son objet , s'il pouvoit trouver le moyen de donner une grande consistance à cette matière. Encouragé sans doute par l'exemple des anciens, il fit de nombreux essais qui le conduisirent non seulement à perfectionner la terre cuite , mais encore à créer un art nouveau dont les applications multipliées ne tendent pas à moins qu'à immortaliser les productions de la sculpture , et même à étendre cet avantage aux ouvrages de peinture.

Le procédé consistoit d'abord à revêtir les

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figures de terre d'un vernis , ou couverte , sorte d'émail blanc; et son premier essai fut placé au-dessus de la porte de bronze dont nous avons parlé. C'est un bas-relief représentant la Résurrection de Notre-Seigneur. Cet ouvrage, indépendamment du mérite particulier de l'exécution , ayant été admiré par la nouveauté du procédé, on chargea l'auteur d'orner la porte correspondante d'un autre bas-relief qui représente Jésus-Christ montant au ciel. Dès lors cette invention fut accueillie avec un applaudissement' universel. Cependant, l'homme de génie, une fois lancé dans la carrière, ne se contente pas d'un premier succès : il avance toujours, et il poursuit sa course vers un but encore éloigné , mais qu'une sorte d'instinct, ou plutôt sa perspicacité, lui fait découvrir, quoiqu'il échappe aux yeux du vulgaire.

Luca délia Piobbia chercha à étendre ses idées, et à donner à son invention tous les perfectionnemens dont il la sentoit susceptible. Elle étoit déjà utile ; il crut la rendre agréable et précieuse, en donnant à la terre, au moyen de couleurs habilement combinées , l'apparence des matières les plus rares ; c'est-à-dire , qu'il voulut imiter les marbres, le bronze et les autres métaux. Il réussit au-delà de ses espérances dans un cabinet de Cosme de Médicis, qu'il orna d'un pavé et

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d'une voûte offrant des dessins arabesques ou les couleurs les plus vives brilloient d'un éclat qui ne devoit point être terni, comme celui de la peinture, par les variations de l'atmosphère. On juge bien que ce revêtement ne pouvoit se composer que d'un grand nombre de pièces de rapport; mais elles étoient si bien jointes, que le pavé, la voûte et les murs sembloient être d'une seule pièce.

La réputation de ces beaux ouvrages se répandit non-seulement en Italie, mais par toute l'Europe où les marchands florentins transportaient des échantillons de ces sortes d'ornemens peints et sculptés. Bientôt Luca ne put suffire aux demandes qu'on lui faisoit de toutes parts. Il prit avec lui ses deux frères Ottaviano et Agostino pour l'aider ; et le grand profit qu'ils en reti: rèrent leur lit abandonner entièrement la sculpture en marbre et en bronze dans laquelle ils étoient habiles. Les travaux multipliés, sortis de l'atelier de Luca délia Robbia, étoient aussi recherchés en Espagne et en France qu'en Italie. Pierre de Médicis l'occupoit surtout en Toscane ; et la ville de Florence conserve encore de cet artiste une multitude d'objets, qui , après avoir traversé quatre siècles , sont aussi remarquables par leur belle conservation que par le goût et même le style du dessin.

Parmi les églises qui sont ornées soit de basreliefs ou d'autres sculptures de Luca délia Robbia, nous citerons l'ancien temple de San- Miniato al monte, proche Florence, qui possède plusieurs pièces qui font l'admiration des amateurs, et, entre autres, la voûte de la chapelle de Saint-Jacques où est enterré le cardinal de Portogallo. Cette voûte offre quatre pendentifs, représentant les quatre évangélistes ; au centre , on voit le Saint-Esprit resplendissant de lumière ; le reste de l'espace est rempli par des écailles qui tournent avec la voûte, et dont la grandeur diminue peu à peu jusqu'au centre.

La célèbre chapelle des Pazzi , à Sainte-Croix ,' est aussi enrichie , sur les dessins de Brunelleschi, d'une grande quantité défigures et d'ornemens en terre invetriata.

Il paroît que jusqu'alors la plupart de ces ouvrages étoient en relief et coloriés , et que Luca délia Robbia n'avoit guère exécuté à plat que des ornemens arabesques; mais, voulant faire participer la peinture au bénéfice de son ingénieuse découverte, il essaya de peindre des ligures avec les mêmes couleurs, et sur une grande surface plane de terre cuite. Il en fit l'expérience dans un médaillon qu'on voit encore sur le tabernacle de l'église d'or San-Mi~ cheïe , de Florence.

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Ayant aussi exécuté, pour le tombeau de Févêque de Fiesole, des figures en relief de grandeur naturelle, il peignit sur les pilastres, et à plat, des guirlandes de feuillages et de fruits, si naturellement touchés et coloriés que la peinture à l'huile n'auroit pu rendre mieux la dégradation des ombres, le fondu des couleurs, et la force du relief.

On doit regretter vivement que la mort ait arrêté Luca délia Robbia dans le cours de ses découvertes, qui étoient si près de la perfection. Il avoit déjà commencé de vastes compositions historiques peintes de cette manière; elles restèrent imparfaites, et l'on n'en retrouva que les morceaux dans son atelier. On en pouvoit augurer cependant qu'il auroit réussi , comme il se le proposoit, à immortaliser, pour ainsi dire , les productions de la peinture.

Qu'on nous permette de suivre encore un moment l'histoire des successeurs de Luca délia Robbia, qui, bien que dispersés dans divers pays , n'en conservèrent pas moins la tradition de Y inçetriatura .

Après la mort de leur frère, Ottaviano et Agostino continuèrent de travailler par le même procédé, mais sans faire faire un pas de plus à cet art. Cependant Agostino orna, en 1461, à Peruggia, la façade de San-Bernardino, avec

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des bas-reliefs et des figures de ronde bosse de terra invetriata.

André, neveu de Luca délia Robbia, fut un bon sculpteur en marbre. Mais il travailla aussi en terre cuite , et fit pour le couvent de la Yernia plusieurs bas-reliefs coloriés qui se sont conservés parfaitement dans cette solitude, placée sur l'un des points les plus élevés de l'Apennin , et où le froid et l'humidité auroient détruit en très-peu de temps toute autre espèce de peinture.

Andréa délia Robbia exécuta une infinité d'autres ouvrages de terre émaillée pendant sa longue carrière qu'il ne termina qu'en i528, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Andréa del Sartea fait son portrait, qui offre un beau vieillard au regard fier et d'une tournure superbe. Il estimoit tellement sa qualité d'artiste, et il avoit une telle vénération pour ceux qui se distinguoient dans cette carrière, qu'il se glorifioit d'avoir été un des artistes chargés de porter le cercueil du fameux Donatello.

Andréa délia Robbia eut plusieurs enfans qui s'adonnèrent aux arts, et qui conservèrent précieusement le secret de Xinvetriatura. L'un d'eux, nommé Jean, fit, en i524, une figure de vierge de grandeur naturelle, entourée de chérubins, et d'un ornement de feuillages et de

fruits colories. On lui attribue aussi le pavé des loges du Vatican, dont il existe encore quelques parties intactes.

Jérôme , l'un des fils de cet artiste , également sculpteur, travailla le marbre et le bronze en concurrence avec le Sansovino, Baccio Bandinelli, et autres artistes célèbres du seizième siècle. Appelé en France par François Ier, il apporta dans notre patrie le secret de son aïeul , et orna de terres cuites coloriées le château de Madrid dans le bois de Boulogne (r). Nous nous rappelons avoir vu les pavés, et jusqu'aux murailles de cet édifice, revêtus de ces carreaux de véritable faïence, qui offroient de très-jolis dessins (2). Plusieurs cheminées étoient entourées de figures, de bas-reliefs, d'accessoires et de devises en terre cuite émaillée ; et d'autres ornemens de la même matière étoient employés à la décoration architectonique de ce château , l'un des plus curieux monumens des arts dont nous ayons à nous reprocher la destruction. On dit aussi que le même artiste italien bâtit un autre palais , qu'il orna de beaucoup de sculptures et de figures exécutées avec une pierre ressemblante à l'albâtre de Volterre par la faci-

(1) Et non de Marli , comme 00 l'a écrit par erreur dans la nouvelle e'dition de Baldinucci.

(2) Vasari , Vit. dl Laça dclla lïobbia.

lité avec laquelle on la travaille , mais qui durcit ensuite à l'air.

Il auroit été à désirer que Vasari , qui nous fournit ce détail, eût désigné un peu mieux le lieu où ce monument fut construit, et la nature de la pierre dont il est question.

Quoi qu'il en soit, Jérôme délia Robbia laissa dans tout le royaume, et particulièrement à Orléans, des témoignages de ses talens variés. Ayant acquis beaucoup de renommée et de richesses, il appela son frère, qui étoit en Italie, pour le faire jouir de sa fortune, et lui donner les moyens de se faire connoître à son tour. Ce frère étant mort bientôt après, Jérôme, resté seul de sa famille, suivant Vasari, voulut retourner à Florence pour y finir tranquillement ses jours; mais le duc Cosme deMédicis, pour lors occupé plus sérieusement de la guerre de Sienne que des arts, ne l'ayant pas accueilli avec cette distinction qu'il méritoit , il revint en France où il termina ses jours.

Vasari prétend qu'avec lui la famille délia Robbia s'éteignit complètement, et qu'il emporta au tombeau le secret de Yinvetriatura. Ces deux allégations sont combattues par Baldinucci , qui nous apprend que Jérôme eut un fils marié en France, et dont les enfans ne firent que changer leur nom, sans renoncer pourtant

aux armoiries des la Robbia; il ajoute que cette famille donna long-temps à notre patrie des militaires et des magistrats estimés. Le même historien dit aussi qu'une branche de cette famille , reste'e en Italie, s'illustra également dans ce pays, et s'allia même à celle des Popoleschi ou Barberini, qui donna à l'église un pape célèbre sous le nom d'Urbain VII. On compte aussi plusieurs prélats du nom délia Piobbia, dont le dernier, mort en i6/j.5, étoit évêque de Cortone et de Fiesoïe (1).

Il y a tout lieu de croire que le procédé de Tinvétriature se conserva dans les deux branches de cette famille. On sait au moins qu'il passa entre les mains d'Andréa Benedetto Buglioni , qui vivoit du temps de Verrochio, et qui avoit épousé une fdle de la maison délia Robbia. Buglioni exécuta , dans FEtat de Florence , plusieurs travaux par ce procédé. Son fils , Santi RjLiglioni, possédoit aussi ce secret, qui ne fut enfin totalement perdu qu'à sa mort, arrivée en i565 (2).

Cent après, Antoine TSovelli, sculpteur, es-

(1) Baldinucci rapporte les documens au moyen desquels il combat Vasari ; et il trace même l'arbre ge'ne'alogique de cette famille ce'lèbre.

(2) Il est étonnant que Vasari ne parle pas de cet artiste , qui «toit pourtant son contemporain, puisqu'il ne mourut lui-même que quatorze ans après.

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saya de faire revivre le secret de la Robbia ; il exécuta même , en terre cuite émaillée , un basrelief d'une moyenne proportion ; mais la pâte n'étoit pas aussi blanche ni les couleurs aussi vives que dans les ouvrages anciens. Aussi renonça-t-il bientôt à cette manipulation qu'il prétendoit plus difficile que celle du marbre ; et , depuis , personne n'a tente de marcher sur ses traces.

Cependant Lucca délia Robbia n'avoit imaginé X invetriaiura que pour éviter la fatigue et les longueurs des autres procédés ; et l'énorme quantité des travaux qu'il exécuta , dans un espace de temps assez court , peut faire juger de la facilité d'exécution de ces sortes de sculptures. On doit donc regretter la perte d'un procédé qui a tant de rapport avec la plastique des anciens , et dont , à leur exemple, nous pourrions encore faire des applications aussi nombreuses qu'utiles. *

Qu'on ne croie pas que je veuille faire entendre que les ouvrages de /erra iiwetriata pourroient remplacer ceux de marbre et de bronze. Quoiqu'on puisse dire avecWinkelmann que les terres cuites , étant exécutées par l'artiste même , ont l'avantage d'offrir sa première idée tout entière, et qu'elles conservent souvent mieux le cachet du maître que les copiçs en

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marbre , refroidies par ia main d'un élève ou d'un ouvrier à gages , néanmoins , l'usage de V invetriaiura devenoit dangereux par sa grande facilité d'exécution; et ce fut même un bonheur pour l'art que le secret de ce procédé ait été gardé soigneusement dans la famille de Luca délia Robbia. Car les autres artistes, suivant son exemple et celui de ses frères , qui , fort habiles, abandonnèrent la sculpture en marbre et en bronze , auroient , comme eux , déserté les autels du bon goût , et seroient tous devenus des figuristes.

On ne peut en effet se le dissimuler : le goût frivole d'ornemens où l'on réuniroit à la sculpture tous les prestiges de la couleur , feroit un tort irrémédiable à la statuaire. Quoiqu'on trouve, dans les monumens antiques, de beaux exemples de cette union forcée , cependant notre estime pour les talens de Luca délia Robbia ne nous empêche pas de croire que si son procédé eût prévalu sur la sculpture en marbre, la seule digne de transmettre les œuvres du génie, nous n'aurions, au lieu des productions des Donatello , des Michel- Ange et des Jean de Bologne, que des travaux, faciles, il est vrai, mais exécutés de pratique, et où la faculté de produire l'illusion , au moyen des couleurs , auroit fait oublier les grands prin-

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cipes de l'art. En effet , plus ils sont difficiles dans leur application , plus il y a de mérite à surmonter ces obstacles ; et l'on doit savoir d'autant plus de gré à l'artiste , qu'il a mieux vaincu la résistance que lui oppose la dureté du marbre , en l'amollissant pour ainsi dire , et en faisant oublier l'uniformité de sa couleur. Si , loin de se rebuter par la lenteur de l'exécution de son travail, il est parvenu à lui conserver tout le feu d'une première inspiration, on admire dans ses ouvrages cette beauté qui est le résultat du génie, mûri par la sagesse et la réflexion.

Néanmoins, avant de blâmer les anciens de ce qu'ils ont employé plusieurs matières hétérogènes dans la composition de quelques unes de leurs statues , il faut peser et apprécier leurs motifs. Ne confondons pas cette concession faite à un goût populaire, avec le libre assentiment du vrai goût du beau, dont les mêmes artistes ont fait profession en se servant, pour leurs ouvrages les plus parfaits , de marbre ou d'aulres matières d'une seule nature et d'une couleur uniforme.

S'ils ont revêtu quelques figures des plus riches couleurs, doit-on en cela leur attribuer l'intention d'imiter la nature ? Non , sans doute. Leur unique but a été de plaire à la multitude , qui n'estime souvent un objet qu'en raison du

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prix de la matière. Peut-être aussi ont-ils été forcés de se conformer à la volonté des ministres de la religion, qui, chargés de conserver et de renouveler les plus antiques images, crurent ne pouvoir, sans une espèce de sacrilège , rien changer à l'aspect souvent fort bizarre de leurs divinités.

Ne sait-on pas que, lorsqu'il fut question de la célèbre statue colossale de Minerve , Phidias vouloit qu'elle fût de marbre , cette matière faisant mieux ressortir les perfections de l'art : mais le peuple d'Athènes s'écria : « Nous la 3) voulons non seulement belle , mais de la plus » grande richesse ; » et l'artiste , forcé de se conformer à cet ordre capricieux, composa sa statue d'ivoire et d'or, et il y employa même jusqu'à des pierreries? Le Jupiter olympien offroit dans ses accessoires une bien plus grande diversité de matières précieuses ; et la peinture se réunissoit même à la sculpture pour enrichir cette composition.

Certes, ce n'étoit point, je le répète, pour donner à son ouvrage une plus grande ressemblance avec la nature, que Phidias eut recours à ces moyens ; car, si tel avoit été son but, il se scroit contenté d'exécuter son ouvrage en marbre blanc : il y auroit ensuite ajouté , au moyen de la peinture encaustique, les teintes locales, et

jusqu'aux nuances que nous imitons si facilement dans ces figures de cire dont on fait des portraits d'une effrayante ressemblance, mais dont le mérite se borne à cette qualité si aisée à acquérir lorsqu'on a un peu d'adresse et d'intelligence.

On ne peut accuser que les Romains d'avoir voulu donner à la sculpture un degré d'imitation plus sensible , en se servant de marbres ou de pierres colorés. Ils firent en effet des camées où l'on cherchoit , dans lesaccidens des agates ,. une sorte d'analogie avec les objets qu'on vouloit représenter. C'est dans ce même dessein qu'un statuaire choisit un marbre qui semble taché de sang (i) , pour mieux figurer Marsyas.

Citerons-nous aussi ces bustes dont le visage étoit de marbre blanc , les cheveux et la barbe de marbre noir, les vêtemens de porphyre ou de jaspe , les ornemens de bronze doré , et où des pierres resplendissantes étoient incrustées dans l'orbke des yeux ?

On alla plus loin dans les siècles de décadence : nous n'en voulons pour exemple que cette figure colossale de Théodoric , érigée dans le Forum de Naples (2), et qui étoit un composé de fragmens de pierres de différentes couleurs,

(1) Cette statue se voit dans le corridor de la galerie de Florence.

(i) Proc. ; Guerra Gotica , 115, I.

ou plutôt de ces émaux taillés par petits cubes dont on formoit les mosaïques. Enfin, nous ne parlerons pas de ces statues de saints personnages, quelquefois réunies en groupe, et offrant, au moyen des couleurs dont elles étoient revêtues , des scènes d'une vérité si parfaite , qu'on croyoit voir autant d'acteurs frappés d'une subi le immobilité au moment qu'ils représentoient l'une de ces actions mystiques connues sous le nom de mystères.

Ce n'est donc qu'à mesure que l'art s'est dégradé, qu'on a voulu allier forcément la peinture avec la sculpture , pour ajouter un degré de plus à l'illusion. Nous croyons avoir prouvé que tel n'étoit pas le but des Grecs, à moins qu'on ne considère l'alliance de l'or à l'ivoire comme un acheminement vers cet usage barbare.

Quoi qu'il en soit, je ne me permettrai pas de rejeter trop légèrement et de blâmer avec dédain ce qui s'éloigne de nos mœurs et de notre manière de voir habituelle (1). Peut-être même , en certains cas , ajouteroit-on un charme de plus à l'architecture, et même à la sculpture, en

(1) Ce Mémoire étoitfaitet avoitété lu à l'Institut avant la publication de l'important ouvrage intitulé : Le Jupiter Olympien, ou l'Art de la Sculpture antique , considéré sous un nouveau point de pue ; et dans lequel M. Quatremère de Quiney a réuni , sur la sculpture

employant avec sobriété quelques uns des innocens artifices en usage chez les Grecs, ce peuple si renommé par son savoir, et par ses talens , et dont le goût pur nous sert encore de guide.

L'architecture s'enrichiroit de quelques uns de ces procédés; et le mélange des marbres avec le bronze et l'or ne peut être proscrit entièrement, sans ôter à cet art l'un de ses grands moyens de décoration.

La sculpture ne supporteroit de pareils ornemens qu'avec une extrême réserve et une parfaite intelligence. Cependant le bronze rehaussé d'or ne choque point les regards : pourquoi ne permettroit-on pas au statuaire ( et un célèbre artiste moderne en a fourni déjà l'exemple, peut-être trop amèrement critiqué); pourquoi, dis-je, ne pourroit-on pas ajouter au marbre quelques ornemens accessoires de bronze doré , surtout ceux qui , par leur extrême ténuité, ne sont pas susceptibles d'être exécutés sans un danger manifeste, avec une matière cassante , telle que le marbre et la pierre?

Au reste, ce n'est, je le répète, qu'avec une

polychrome, tout ce que les recherches les plus e'rudites, et les conjectures les plus ingénieuses pouvoient fournir sur celte partie de l'art antique, si peu connue jusqu'à ce jour. On y trouvera les raisons qui ont de'terminé les anciens dans l'emploi de diverses matières pour la confection de leurs statues ; et le véritable aspect sou* lequel on doit considérer l'union de !a peinture à !a sculpture.

grande discrétion qu'on peut user de ces moyens, et il faut beaucoup de talent pour les faire excuser. Il seroit à craindre qu'employés par la médiocrité , ils ne servissent à dissimuler les défauts d'exécution, et à capter à peu de frais les suffrages et les éloges des amateurs peu instruits ; et qu'ils ne devinssent un auxiliaire au moins ridicule , s'il n'étoit dangereux et destructif de toutes les règles de l'art et du bon goût.

Ainsi, quoiqu'en établissant en principe que tout ouvrage de sculpture teint de couleurs artificielles , dans le but d'imiter la nature , doit être repoussé comme indigne de la majesté de l'art , ne pourroit-on pas au moins restituer à la sculpture d'ornement une partie de la pompe et de la richesse que les Grecs ne craignoient pas d'y ajouter au moyen de l'opposition de quelques couleurs et de matières diverses.

La terra inveiriata deviendrait en ce cas d'une utilité extrême par les élémens durables dont elle se compose , et par les couleurs inaltérables dont on peut la revêtir pour lui donner l'apparence du bronze et des marbres les plus précieux. Elle les remplaceroit même à peu de frais dans quelques objets de décoration, qui, vus à une certaine distance , n'exigent pas le fini et la recherche d'exécution qu'on est souvent forcé de négliger pour obtenir de l'effet.

Pour cela, il faudroit faire revivre le procédé de Luca délia Robbia, qui étoit applicable à des objets d'une grande proportion. Nous avons bien conservé, je ne dirai pas l'art, mais la routine de repousser des sculptures de terre dans un moule , et de les durcir au feu ; mais ces objets ne sont pour l'ordinaire que d'une petite dimension, ainsi que d'une matière et d'un travail fort grossiers , comparés à ce qui nous reste des ouvrages antiques en ce genre, et surtout à ceux du quinzième siècle. Ces objets, déjà trèsmédiocres , deviennent encore plus mauvais lorsqu'ils sont exposés à l'action du feu, qui opère la retraite inégale de la matière, altère le contour et la proportion des figures, et les fait fendre ou se déjeter. Aussi a-t-on presque renoncé à cette manipulation qui n'offroit que des inconvéniens , depuis qu'on a perdu la trace des procédés qui en assuroient autrefois le succès.

Cependant la plastique pourroit nous fournir des élémens d'une nouvelle nature pour la décoration des édifices; et multiplier les occasions si rares d'y introduire de la sculpture, dont l'emploi n'est considéré maintenant que comme un luxe extrêmement dispendieux, mais que sa multiplication au moyen de moules rendroit d'un usage plus général et plus adapté aux fortunes médiocres.

Elle remplacerait surtout, avec un immense avantage , ces décorations extérieures que , p aiéconomie , nous n'exécutons qu'en stuc ou en plâtre. Ce ne sont maintenant que les princes et les riches qui peuvent jouir du simulacre des arts antiques et modernes dans des copies en marbre et en bronze ; le simple particulier ne peut avoir dans ses appartemens, dans ses jardins, et pour décorer l'extérieur de sa retraite, que des basreliefs ou des statues dune matière fragile, et qui durent à peine pendant quelques années. C'est en vain qu'on les recouvre de plusieurs couches d'huile bouillante, de peinture et de vernis, poulies préserver de l'humidité dont le plâtre est avide , et de la gelée , qui ne finit pas moins p ailes faire éclater, se fendre , et tomber en poussière ; tandis que les ouvrages de terre ira etriata se conservoient intacts dans les lieux les plus humides, et qu'ils bravoient aussi bien les frimas, qu'ils avoient su résister, sans se déformer, à l'action d'une violente chaleur.

Ne seroit-il donc pas à désirer qu'on fit de la terre cuite , non plus l'objet d'un travail mécanique, mais d'un arjt dirigé par l'artiste même? Alors on pourroit rendre la plastique à ses anciens usages, c'est-à-dire, la faire servir à la décoration des édifices; surtout dans les lieux où les eaux et l'humidité de l'atmosphère altèrent

promptement la pierre , le marbre et même le bronze.

Mais il faudroit qu'un habile sculpteur consentît à redonner de la considération à un genre abandonné, mal à propos , à des figuristes. L'on peut se convaincre , en examinant avec attention les bas -reliefs de terre cuite dont il nous reste de nombreux fragmens , que , chez les anciens, les plus célèbresstatuairesnedédaignoient pas de soigner ce genre de décoration (i). Et l'on peut même avancer que ces ouvrages de plastique sont en général bien au-dessus de la plupart des bas-reliefs en marbre, qui , pour l'ordinaire, ne sont que des répétitions de bons originaux , défigurés par d'ignorans praticiens , tandis que les terres cuites nous transmettent, d'une manière bien plus exacte et même identique , la contre-épreuve des ouvrages originaux.

Pour compléter mon travail sur la terra invctriata, il me reste à parler d'une dérivation de cet art, qui, à la mort de Luca délia Robbia , resta imparfaite, et qui consistoit à tracer

(i) M. Dufourni, membre de l'Académie des Keaux-Arts, possède un grand nombre de ces belles sculptures. El le dernier ouvrage de M. Dagincourt, intitule : Recueil de Fragmens de Sculpture antique , en terre cuite, donne des renseignemens trèscurieux, et bien propies à faire apprécier ces productions de la plastique.

sur la terre cuite des dessins et même des tableaux recouverts d'un vernis vitrifié. Cet art, que les Italiens nomment peinture in majolica, fera l'objet de la dernière partie de ce Mémoire.

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