‹ Lettres sur l'Italie (volume 2)Chapitre 6 sur 22 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

Chemin de Rome à Tivoli. — Porte Saint -Laurent. — Voie Tiburtine. — Tombeau de la famille Plautia. — Auberge du temple de Vesta. — Sor Checco. — Première vue de la cataracte de l'Anio.

Tivoli , 7 décembre.

Chaque pays a son genre de pittoresque , qui résulte non seulement de la configuration du terrain et de la végétation qui lui est propre, mais aussi du style de ses constructions rurales , de ses habitations particulières et de ses raonumens.

Je n'irai pas chercher dans les deux Indes des tableaux, pour les mettre en opposition avec ceux que j'ai sous les yeux. En Europe même, le caractère du paysage change avec les mœurs et le génie des habitans. Les aspects pittoresques de l'Italie sont d'un style bien plus grandiose que ceux de la France , et même de la Suisse ; et, si les environs de Piome l'emportent à cet égard sur le reste de lra péninsule, ils en ont particulièrement l'obligation aux merveilleux sites de Tivoli.

En effet , on aime à fouler le sol de cette plaine de Rome , couverte des monumens de sa grandeur passée ; on se plaît à respirer le parfum des fleurs sur le bord des lacs de Nemi et d'Albane, ou à s'égarer sous les ombrages de Marino. Mais Tivoli réunit tous les ombrages, tous les parfums, tous les souvenirs, tous les enchantemens ; les sens sont charmés autant que l'esprit ; et l'ancien Tibur, du haut de ses roches escarpées, et entouré de l'humide bruine qui rafraîchit son atmosphère , brille encore de tout son éclat et de toute sa renommée.

Il est le point de réunion des artistes de tous les pays ; il leur fournit les modèles les plus variés , les accidens les plus bizarres , les effets les plus contrastés. Le peintre, le poëte, l'archéologue et le philosophe, y trouvent des objets toujours nouveaux de curiosité et d'étude. Et celui qui réuniroit tous ces talens et ces goûts, peut à loisir considérer, étudier, puiser de l'inspiration dans les merveilles de la nature et de l'art que lui offre cette contrée. Il doit même y fixer long-temps son séjour; et quand il l'aura quittée , il la regrettera toute sa vie.

Avec quel doux saisissement, Ton livre en main, voluptueux Horace , Je parcourrai ces bois et ce coteau charmant, Que ta muse a de'crit» dans des vers pleins de grâce , De ton goût délicat, éternel monument!

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J'irai clans tes champs de Sabine , Sous l'abri frais de ces longs peupliers,

Qui couvrent encor la ruine De tes modestes bains, de tes humbles celliers;

J'irai chercher d'un œil avide, De leurs débris sacrés un reste enseveli ;

Et dans ce désert embelli Par l'Anio grondant dans sa chute rapide,

Respirer la poussière humide

Des cascades de Tivoli.

Puissé-je, hélas ! au doux bruit de leur onde, Finir mes jours ainsi que mes revers !

Ce petit coin de l'Univers Rit plus à mes regards que le reste du monde. L'olive, le citron, la noix chère à Paies, Y rompent de leur poids les branches gémissantes; Et sur le mont voisin, les grappes mûrissantes, Ne portent poiiit envie aux raisins de Calés.

(Le ch. Bertin.)

Ce préambule vous annonce que je suis à Tivoli. Je n'ai jeté, en effet, qu'un coup d'ceil sur Rome , et me suis hâté d'en parcourir la campagne ; car la mauvaise saison s'avance avec son triste cortège , moins effrayant , il est vrai , dans ce pays que dans le nôtre.

Cependant la neige couvre déjà les hautes montagnes de la Sabine ; les arbres se dépouillent, les brouillards vont me dérober l'aspect des plans lointains, et les nuages amoncelés jetteront bientôt un voile grisâtre sur la nature. Profitons de quelques beaux jours et du spectacle de ces campagnes, couvertes encore d'une partie de leur parure d'automne ; et anticipons sur les

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jouissances plus vives que nous promet le printemps.

Sorti de Rome par la porte Saint-Laurent, à moins d'un mille de distance , on voit la basilique du même nom , Tune des plus anciennes de la chrétienté. Elle offre une fabrique d'un caractère aussi simple qu'imposant. Constantin en est généralement regardé comme le fondateur (i) ; mais elle a été successivement augmentée ou restaurée par les papes Sixte III, Pelage II, Adrien Ier et Honorius III. Vers l'an t47^, Nicolas Y la fit aussi réparer, sous la conduite de Eernardo Ptosellini. La plupart des ornemens d'architecture , colonnes , chapiteaux et entablemens qui entrent dans sa construction, sont tirés de divers édifices plus antiques. Le portique ajouté, ainsi que la nef, par le pape Honorius III , au treizième siècle , repose sur six colonnes , deux de marbre bigio, et quatre de. marbre de Paros, à cannelures en spirale : les murs sont ornés d'anciennes peintures à fresque ou en mosaïque. Il existoit autrefois un portique couvert , qui conduisoit de la porte de Pi.ome jusqu'à cette basilique , comme il y en avoit un de la porte Ostiense à Saint-Paul , et

(i) V. l'Hist. de l'Art par les monumens, de M. Dagincourt , qui donne les détails gravés, et la description de ce monument , l'un des plus iatéressans dans l'Histoire de la Décadence de l'Architecture.

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semblable à celui qu'on voit encore hors de celle de la ville de Bologne.

A peu de distance , un ermite commença à bâtir une église, qui n'a jamais été achevée, et dont on voyoit naguère des vestiges. Lorsqu'on en creusoit les fondations , du temps d'Alexandre VII, on trouva trois voies antiques construites les unes sur les autres à plus de cinq pieds d'intervalle.

Je parcours l'antique voie Tiburtine , bordée par une quantité de tombeaux et de temples. Au milieu de ces ruines on découvre continuellement des olla cinéraires, des inscriptions et des débris curieux. Ici est le tombeau de l'orgueilleux Pallas, affranchi de Claude (i) .Vers le commencement du siècle passé, on déterra en cet endroit un très-beau sarcophage de porphyre, avec des cendres et un anneau d'or. Plus loin se trouve le campo Vérano , sous lequel sont creusées des catacombes renfermant les reliques d'une infinité de martyrs. Ce champ , qui a conservé peut-être le nom de son possesseur, Vero ou P' erannio , dont parle Catulle , fut donné à lé-

(i) Le tombeau portoit une iuscription dont le sens est : Pour récompenser son attachement et sa fidélité envers ses patrons , le Sénat lui a décerné les marques de distinction dont jouissent les préleurs , avec quinze millions de sesterces ; et il s'est contenté du seul honneur. Pline le jeune se déchaîne avec raison contre des inscriptions que Ton prostituoit ainsi. (Pline, lîv. YII, L. xxïx, lir. vin. L. VI.)

glise de Saint-Laurent par Constantin; et près de là on découvrit l'obélisque Barberina.

A quatre milles de la ville on trouve le pont Mammolo , sur le Tevcrone. Les antiquaires pensent que ce nom est dérivé de celui de Julie Mammea, mère d'Alexandre Sévère. L'antique Latium s'étend jusqu'à l'auberge delForno; le chemin est tortueux et caillouteux : ce qui dénote que ce n'est pas la voie Tiburtine dont on rencontre de distance en distance les débris. Au Foriw la route se divise : à droite elle mène à Tivoli , et à gauche à Monticelli , ou Monts Cornîcolani.

On passe ensuite sur un ponceau jeté sur le canal de la Solfatare {ciquœ albulce). Ce canal fut fait par ordre du cardinal d'Est pour dessécher ces marais , dont l'odeur est plus désagréable que malsaine.

Des thermes , qu'on nomme aujourd'hui les Bains de la Reine, et dont on voit des vestiges , sont peut-être les restes de la villa de Regulus, savant jurisconsulte dont parlent Pline et Martial. Ce dernier, dans ses Epigrammes, dit qu'un jour un très-long portique et Yambulacrum de cette maison de plaisance s'écroulèrent tout à coup sans que personne y pérît (i).

(i) Volpi donne, dans son Lazio , au chapitre de Tivoli, de gr.inds détails sur toutes ces ruines.

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A gauche du canal on remarque la fameuse carrière de Travertin, dit pierre Tiburtine , qui est une concrétion sulfureuse , tendre au sortir de la carrière, et qui acquiert beaucoup de dureté au grand air. On voit encore plusieurs tombeaux antiques sur les bords du chemin , et à quelque distance un plus grand nombre de maisons de campagne des habitans de Rome et de Tivoli.

Enfin , on arrive au pont Lucano , terminé par le monument funéraire de la famille Plautia. Le nom de Lucano vient-il de à lucis Deorum , ou de la halte qu'y firent les Lucaniens avant de livrer la bataille dans laquelle ils furent vaincus par les Romains? La famille Plautia eut une villa superbe en cet endroit. Le tombeau de cette famille est de forme ronde , et il a ce rapport avec celui de GeciliaMetella. Construit en quartiers de travertin , il étoit revêtu de marbre et orné de colonnes et de statues. Sur la façade principale qui est tournée vers le chemin, Ton voyoit une longue inscription divisée en cinq grandes tables, dont trois ont été détruites; des deux autres, Tune est lisible, et l'autre, quoique très -fruste, a été déchiffrée par les antiquaires (i).

(i) Voyez Volpi, Loc. cil. ; et la Dissertation dclmy cat» D, Domcnico de Sanctls.

Du pont Lucano quelques uns pensent que la voie Tiburtine longeoit le coteau sur la gauche , pour éviter la rapidité de la montagne, et qu'elle passoit vers Paterno , et arrivoit au pont dclV accoria , c'est-à-dire aquœ aureœ et PonticelU. En effet, on voit les traces d'une voie consulaire qui se dirige à travers les ruines de la villa de Mécène jusqu'à la porte Oscura, dont les portiques souterrains continuent jusqu'au temple d'Hercule. D'autres veulent que l'antique voie du pont Lucano fit un coude sur la droite , et se dirigeât vers Tivoli à travers le coteau couvert d'oliviers où l'on retrouve aussi de magnifiques restes. Mais les longs détours qu'il auroit fallu faire, et que les Piomains évitoient autant que possible , préférant avec juste raison la ligne droite , rendent cette opinion improbable. Le jour avancé m'avertit de me rendre à Tivoli où j'étois attendu.

SorChecco, le maître de l'auberge du Temple, m'a reçu aux lumières, et m'a installé aussitôt dans la salle à manger , où il est venu me tenir compagnie en attendant le souper. Consacrons quelques lignes à ce bon Sor Checco , qui ma traité comme un ami quand il a su que j'étois peintre : mon costume de voyage, mon léger porte-manteau, le grand portefeuille et le tabouret ployant, objets qui lui étoient si fami-

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liers, ont été mes titres de recommandation. D'ailleurs, j'étois le seul étranger pour lors à Tivoli. Toute sa sollicitude , ses soins et ses attentions se sont concentrés sur moi.

Je lui parle des artistes français qu'il a hébergés ; je les lui nomme : ce sont mes amis ; ce sont les siens. lime conte leurs espiègleries, leur franche gaîté, leurs imprudences même; il rit, s'attendrit, et semble rajeunir en se rappelant les aventures de sa jeunesse. D'un sujet il passe à un autre , et revient toujours aux artistes français , pour lesquels il a une sorte de prédilection. Avez- vous connu celui-ci? celui-là existet il encore? ont-ils fait de beaux tableaux de Tivoli ? vous ont-ils parlé de Sor Checco ? ontils de la réputation? sont-ils riches, honorés dans leur patrie ? Les questions se croisoient ; Tune n'attendoit pas la réponse à l'autre. Mon bon hôte étoit sûr de m'intéresser , et son bavardage amusant ne tarissoit point pendant le souper, qui fut souvent suspendu par un souvenir ou une saillie , et qui dura assez longtemps pour ne me laisser autre chose à faire que d'aller me reposer. Mais peut-on dormir la première nuit qu'on passe à Tivoli ?

On m'a conduit dans une jolie chambre voisine du temple de la Sibylle, ou plutôt deVesta, et en vue de la grande cascade {Planche XXI).

Le fleuve entier se précipite tout à coup , dis» paroît, et se divise en mille courans qui fuient , en bouillonnant, dans les canaux souterrains qu'ils se sont frayés à travers la montagne sur laquelle cette partie de la ville est construite.

La chute des eaux produit un bruit sourd , et qui parfois imite le roulement du tonnerre , suivant que le son vient directement frapper l'oreille , ou qu'il est emporté et dispersé par les vents. La vapeur humide qui s'échappe du gouffre forme un brouillard léger et diaphane , qui jetoit en ce moment un voile argenté entre les plans de ce magnifique tableau.

Près de moi, le pont, l'église, les usines et les objets qui se trouvent en avant delà cascade, se découpent les uns sur les autres, semblent n'avoir aucune épaisseur, et ne se détachent qu'au moyen des couches plus ou moins opaques de la vapeur qui s'élève entre eux. Plus loin , la douce lumière de la lune se reflète sur la surface tranquille du fleuve , et éclaire le développement semi-circulaire de la ville qu'il baigne de ses eaux. Le fond est pour ainsi dire imprégné de la vive lumière que le disque argenté répand sur les nuages qui l'entourent. C'est sur cet éclatant foyer que se détachent en vigueur les élégantes colonnes du temple de Vesta,

Le mouvement rapide des nuées semble les grandir et les faire mouvoir comme ces ombres que la crédule frayeur fait paroître immenses, et qu'on croit voir se promener et vous poursuivre dans l'obscurité.

Cette alternative d'une clarté plus ou moins vive , ce bruit continuel des eaux , plus ou moins retentissant, animoient la scène la plus imposante , et me jetoient dans cette espèce de délire qu'on éprouve rarement en santé , mais que je c.omparois à celui qui accompagne toujours un léger accès de fièvre. Cet état, qui tient le milieu entre le sommeil et la veille , qui suspend les facultés physiques et n'ébranle que l'imagination , étoit encore exalté par les souvenirs que ces lieux, depuis si long-temps célèbres, faisoient naître en foule.

Le culte de Vesta se peignoit à mes yeux ; il me sembloit voir ces jeunes prêtresses en longs habits de lin , et qui , d'un pas timide et inquiet , traversoient les portiques du temple , et venoient successivement entretenir un feu qui devoit éteindre en elles tous ceux que l'amour inspire. Je me représentois leur isolement, leurs réflexions douloureuses sur une destinée dont la rigueur n' étoit pas adoucie par les privilèges et les honneurs dont on les environnoit.

Les infortunées! un criminel s'offroit-il par

hasard sur leur passage , elles demandoient sa grâce, on lui permettent de vivre. . .Et il leur étoit interdit de donner l'existence à des êtres bien plus chers! Les tendres et douces affections dont elles voyoient jouir les plus humbles de leurs compagnes, les sublimes fonctions d'épouse et de mère leur étoient défendues. Elles renfermoient dans leur sein cette flamme dont la nature embrase tous les êtres; et elles ne pouvoient le laisser éclater qu'après trente longues années d'épreuves , de combats et de captivité. Jusqu'alors la plus légère distraction qui les empêchoit d'entretenir le feu allumé sur les autels de Yesta , étoit un crime qui leur attiroit un châtiment d'autant plus rigoureux qu'il leur étoit infligé par l'impitoyable grand pontife. Une faute bien plus grave étoit punie , comme on sait , par un horrible supplice.

Quelle est puissante cependant la magie des noms , et leur influence sur la pensée ! Celui de Testa, donné au monument que j'ai sous les yeux, m'a procuré une vive émotion, et m'a attendri sur le sort d'une foule d'intéressantes victimes. Il n'en auroit pas été de même , si j'avois considéré ce temple comme celui de la Sibylle. A ce nom, toutes les idées agréables auroient disparu ; il ne me scroit resté que celle de vieilles femmes décrépites, toujours déli-

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rantcs , et dont la bouche, en contraction, ne proféroit que des mots sans suite, des phrases inintelligibles. Cette image, peu flatteuse, ne m'auroitpas tenu si long-temps éveillé, et mes rêves auroient eu bien moins de douceur.

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