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LETTRE XVIII

Entrée dans les montaj^nes. — Beaux sites. — Tableau historique, géographique et industriel du Sainnium.

Arîano, le 2g octobre.

A quelques milles d'Ordona, et après avoir traversé le Carapelle^ nous avons remarque les progrès de la végétation. D'abord quelques buissons, ensuite des bouquets d'oliviers étoient semés sur le terrain , à des distances assez éloignées. Puis nous avons aperçu devant nous les montagnes tant désirées, dont la teinte d'un vert bleuâtre nous indiquoit la présence de vastes forêts. En approchant, leur aspect nous a fait éprouv,^r une vraie jouissance, qui ne sera bien sentie que par les peintres. Peu à peu leurs formes grandissent , leurs plans se détachent les uns des autres ; nous distinguons les diverses sortes d'arbres dont elles sont couvertes , les petites villes et les habitations rurales construites sur leurs pentes. Nous nous engageons à travers des collines de plus en plus élevées. Le château de Sauri forme le Dremicr

plan de ce tableau pittoresque ; il domine la plaine arrosée par les tortueuses ramifications du Cervaro ; enfm Bovino s'offre à nos regards.

Cette yille doit avoir été importante, si Ton en juge par les ruines qui l'entourent, les marbres travaillés , les médailles et les autres antiquités qu'on trouve en remuant le terrain. Pline la nomme Bibino , et les habitans font dériver son nom moderne du bon vin qu'on y recueille. Ils sont au nombre de quatre mille, et comptent, suivant l'usage, plusieurs hommes célèbres peu connus ailleurs , et entr' autres un médecin philosophe , nommé Giacinto Alfierî , qui n'a sans doute rien de commun que ce nom. avec le grand po'éte moderne.

Il nous restoit une vingtaine de milles à faire pour atteindre Ariano. Aussi avons-nous dîné à la hâte ; et , favorisés par le plus beau ciel , nous nous sommes livrés à tout F enchantement que nous procuroient les tableaux agrestes dont les beautés se sont déroulées successivement à nos regards pendant le reste de cette journée et les suivantes. Tantôt le chemin étoit pratique sur des corniches étroites et suspendues le long de parois escarpées ; tantôt il étoit soutenu par de hautes chaussées ; ou bien il traversoit des ponts hardis, jetés d'un rocher à l'autre, pour laisser une libre issue aux eaux passagères des

torrens. Plus loin, il redescendoit par une pente adoucie jusqu'au fond des vallées ; nous y suivions alors la sinuosité de rivières dont les eaux rapides côtoyoient, en tournant, les rochers qui entravoient leur cours ; ou trouvant un espace moins resserré , y couloient alors , plus tranquilles , à travers les prairies , et à l'ombre des noisetiers , des sureaux et des trembles.

Quoique dans l'arrière-saison , la végétation étoit encore partout riche et abondante. Dans les plaines que nous quittions , les arbres se dépouilloient, et les prés étoient jaunis par la chaleur, ternis par la poussière. Ici, les arbres sont chargés de toute leur parure d'automne : les pampres se colorent d'une teinte de pourpre ; les raisins transparens et rafraîchis par une bienfaisante rosée , pendent à l'extrémité des branches; les coteaux sont enrichis des vergers où Pomone joyeuse remplit ses corbeilles ; et le sommet des monts est tapissé de l'éternelle verdure des pins.

Ç à et là des pics de rochers isolés et arides percent la nue ; plusieurs sont couronnés de ces antiques châteaux dont les ruines encore menaçantes indiquent le repaire des Sarrasins, ou de ces hardis barons qui jadis , et suivant leur caractère, protégeoicnt ou faisoient trembler les foibles habitans des vallées : ces tours

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élancées,' ces donjons pyramidaux ne sonl plus habités que par des corneilles ; et ils ne servent tout au plus qu'à flatter l'orgueil de quelques nobles familles dont ils constatent l'origine.

Ce spectacle varioit à chaque instant ; il nous plongeoit dans des ravissemens, nous arrachoit des exclamations vraiment risiblespour notre impassible conducteur , et qui le seront peut-être aussi pour quelques uns de nos lecteurs. Ce n'est que dans les montagnes cependant, que la nature se montre à l'homme dans toute saparure, parfois gracieuse quoique toujours agreste, plus souvent sévère et sauvage ; c'est là qu'elle étonne par ses contrastes, et qu'elle enchante par ses harmonies; c'est là qu'aux différentes heures du jour et de la nuit la lumière se modifie de manière à produire les effets les plus magnifiques du clair obscur. Parcourions-nous le matin une profonde vallée ? l'ombre projetée par lés montagnes en couvroit la plus grande partie , tandis que les hauteurs opposées brilloient de tous les feux du soleil levant; ses rayons s'échappoient d'entre la cime des rochers, et traversoient en colonnes lumineuses et diagonales la sombre vapeur amassée dans les plans inférieurs ; ou bien le soir son disque s'abaissoit en face de nous , au fond de l'immense prolongement de la vallée , et en illuminoit toutes les

parties. Avant de disparoître , il sembloit communiquer un mouvement plus rapide aux milliers d'atomes nageant dans une atmosphère enflammée, et qui peu après alloient, ainsi que nous, être plonge's dans l'ombre et rentrer dans le calme et le sommeil de la nuit.

Quelquefois nous nous trouvions sur une hauteur, entoures d'une vive clarté, tandis que le vallon étoit couvert d'un brouillard épais et blanchâtre, qui en déroboit la profondeur, et formoit comme une vaste étendue d'eau, d'où s'élevoient la pointe d'un rocher, le sommet d'une tour ou l'extrémité pyramidale de hauts peupliers ; bientôt nous plongions, nous-mêmes, dans cette mer aérienne et étincelante , qui se converlissoit en nuages suspendus au-dessus de nos têtes; ils absorboient les rayons lumineux, en dépouilloient l'astre du jour noyé, comme un pâle météore , dans cet amas de vapeurs ; ce voile ensuite devenoit plus diaphane ; enfin il se déchiroit , et ses lambeaux epars , après avoir flotté autour du front des montagnes , se réduisoient en réseaux invisibles.

Combien d'observations curieuses les opérations de la nature n'offrent-elles pas dans ces lieux! Comment l'homme peut -il rester froid à l'aspect de toutes ces merveilles ? Pourquoi préfère-t-il le fond des plaines souvent humides

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et marécageuses, ou tout au moins couvertes habituellement d'une épaisse couche de vapeurs, à ces régions éthérées d'où, planant audessus de ses semblables, il jouit presque toujours d'un ciel sans nuages , d'un air balsamique et d'un calme réparateur ? Que je plains ceux qui n'ont vu dans les montagnes que des masses inertes , dans leurs escarpemens que des précipices , dans l'inégalité du terrain que fatigues et dangers , et dans les longs détours du chemin, que des obstacles qui entravent leur marche ! Ils sont a plaindre en effet : privés du sens exquis dont les artistes sont pourvus, et qui leur fait apercevoir, sentir, et apprécier, en un mot, les plus étonnans objets de la création ; indifférens ou blasés, ils ne peuvent comme eux jouir par la pensée de scènes admirables dont ils ont été les témoins, dont le souvenir exalte l'imagination et fait encore tressaillir de joie sous les glaces de l'âge.

J'ai parcouru des contrées diverses, toutes célèbres par la beauté de leurs sites. J'ai vu ceux de la Grèce, de l'Italie, de la Suisse, et les plus riantes contrées de notre patrie ; mais nulle part je n'avois remarqué une plus riche moisson d'objets pittoresques que dans le royaume de Naples. Peut-être étoit-ce l'effet du contraste avec les plaines monotones que je ve-

nois de traverser ; ou bien devois-je cette disposition à tout admirer, aux charmes de la convalescence. Sortant pour ains dire du tombeau dont j'avois sondé la profondeur, je savourois avec délices les progrès que je faisois vers la vie ; mes organes encore foibles n'en étoient que plus délicieusement affectés des moindres jouissances dont une Providence secourable m'envoyoit le dédommagement. A toutes ces considérations se joignoit enfin le nom célèbre de la contrée, patrie de ces fiers Samnites qui, pendant près d'un siècle , disputèrent aux Romains l'empire de l'Italie, et quoique moins nombreux , mirent souvent la puissance de Rome à deux doigts de sa perte.

L'histoire de ce peuple belliqueux, que nous nous retracions en parcourant le théâtre de ses exploits, ne se compose que d'une succession de batailles renouvelées chaque année avec autant de vigueur que de hardiesse. Tite-Live les décrit comme les plus périlleuses que les Romains eurent à soutenir ; et il leur fut plus aisé d'exterminer ces fiers montagnards que de les soumettre. Les Samnites perdirent pendant ces guerres plus de 200,000 hommes ; cependant, vaincus et épuisés, leur immense population leur permit encore de fournir (i) aux Romains

( I ) Suivant Polybe.

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flans la guerre des Gaulois un secours de 70,000 fantassins et 7,000 cavaliers. Le Samnium étoit en effet couvert de villes et de bourgs; et en outre tout le terrain jusqu'au mont Matese, quoique horrible et pierreux, éloit semé de petites habitations (i) très-rapprochées les unes des autres. Enfin le barbare Sylla ruina complètement la contrée : les villes (2) furent ou réduites en misérables villages, ou rasées entièrement; et Florus dit que l'an 102 de notre ère on cherchoit en vain le Samnium dans ce même pays ; on n'y trouvoit rien qui pût faire concevoir que les Romains avoient obtenu ^'ingt-quatre triomphes sur ses anciens habitans. Il n'existe pas même encore dans toute la province une ville dont la population s'élève à plus de 6,000 âmes.

Il est à regretter que tous les détails relatifs aux Samnites aient été supprimés ; car il seroit intéressant de connoître la constitution politique à laquelle on doit attribuer l'origine et la durée d'une puissance aussi formidable. Mais les Romains ne connurent de nations que pour les subjuguer ; et une basse jalousie les engagea à détruire tous les monumens de leur histoire.

La Principauté ultérieure, on Samnium Hir-

(1) Vicatiniy suivant l'expression pittoresque de Tite-Live.

(2) Slrabon, liv. V.

pinum , offre un sol extrêmement inégal. Il est couvert presque partout de montagnes que séparent de profondes vallées , arrosées par des sources abondantes. La culture y est en vigueur ; elle s'étend même jusque sur les pentes les plus escarpées qui doivent leur fertilité aux anciennes forêts dont elles étoient couvertes , et dont on a fait peu à peu et trcs-imprudemment le sacrifice. Il est vrai que ces endroits , revêtus d'une épaisse couche de terre végétale, sont très-productifs; mais cette abondance extraordinaire fera bientôt place à la plus affreuse disette. On voit journellement la déclivité des coteaux ravagée par les eaux pluviales et par les torrens qui entraînent la terre remuée par les cultivateurs. L'exemple des îles de la Grèce et de plusieurs pays du continent doit faire trembler les peuples qui ne respectent pas les forêts, et qui n'ont pas soin, à mesure qu'on détruit de vieux arbres . de les laisser se reproduire dans leurs jcuncs rejetons. Ils doivent s'attendre à ne plus avoir ni forêts ni culture , dès que le front des montagnes sera complètement dépouillé de sa A'erte et humide couronne. Alors il faudra fouiller les entrailles de la terre pour en tirer le charbon fossile, si toutefois il existe dans le pays, car on n'en a pas encore découvert ici ; et, si cette ressource manque, on sera forcé

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d'abandonner la contrée aux bétes sauvages, qui au moins ne contrarieront pas le vœu de la nature et laisseront la terre redevenir propre un jour à supporter de nouveaux habitans.

Le climat de cette province est plus tempéré et jouit d'un air plus pur que celui de Campanie, où l'on ressent les funestes effets de l'évaporation malsaine des eaux stagnantes et de la culture mal entendue du lin et du chanvre. Toutes les villes et tous les villages sont situés sur des collines, à l'exception d'un petit nombre , tel que Bénévent, Avellino, Mirabelia, Gelnaldo et Grotta Minarda, où l'air n'en est pas moins sain. Les eaux ne s'arrêtent, ne croupissent nulle part, et les fièvres épidcmiques , qui dans l'automne régnent quelquefois parmi le petit peuple , sont plutôt le résultat de la misère que d'une atmosphère insalubre. L'élévation du terrain et sa configuration montueuse doivent le rendre plus froid que celui de la Campanie ; on commence en effet à y voir quelques gelées à la fin d'octobre ; la neige tombe aussi dans cette saison , mais les rivières ne gèlent jamais.

La terre est de bonne qualité, excepté dans la vallée d' Avellino qui est sablonneuse ; c'est cependant la mieux cultivée, parce qu'elle est la plus peuplée. On y a trouvé à une petite profondeur, ainsi qu'à Pouzzole et enCalabrc, des

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ossemens d'élephans et d'aiilres fossiles (i); Cette province fournit de beaux marbres dont on s'est servi dans la construction de Gaserte; et il existe , près de Monte-Fuscoli , une abondante mine de sel que le gouvernement donna Trodre de fermer il y a une cinquantaine d'années. Dans le canton de FOfanto on ne voit point d'oli^.ders ; et on dit qu'il ne peut en croître à Avellino , à cause de la neige qui y tombe souvent. On en attribue aussi la disette au peu d'encouragement donné à cette culture, et à l'excessive rigueur des contributions et des droits seigneuriaux qui pèsent sur le pays. Un naturaliste (2) prétend que les oliviers devroient croître dans tout le royaume de ISaples , puisqu'il en existe dans d'autres parties de Tltalie plus avancées vers le IXord. Mais, suivant ce que nous avons observé dans nos voyages, et particulièrement en Morée , les oliviers ne Adennent bien que sur les côtes basses et dans le A'^oisinage de îa mer ; ils y prennent un accroissement extraoi-^ dinaire; et, à mesure que ces arbres s'éloignent du rivage , et surtout qu'ils s'élèvent dans les montagnes , ils deviennent maigres , chétifs, et fmissent par périr à une certaine hauteur. Ce n'est

Cl) Targioni, Viagg. ei Faèio Cûlonna , de glosso pctris. (2) Targioni,

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donc point à cause de la neige, ni faute desoins, que les oliviers ne réussissent pas dans le voisinage d'Avellino; mais c'est parce que cette vallée est à une grande élévation au-dessus du niveau de la mer.

Malgré le gouvernement féodal qui régit cette province , elle est la plus peuplée du royaume après la Gampanio , et elle fournit en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie. Et, quoiqu'on détruise journellement les bois, nous avons encore remarqué , surtout auprès d'Ariano , de belles forêts de chênes blancs , de cerri^ autre espèce de chêne inconnue en France , et surtout de hêtres magnifiques. Il y a peu de pâturages dans ces cantons , et l'on ne nourrit guère de troupeaux que dans la vallée de Bénévent. Il n'y en a point dans les environs d'Ariano et d'Avellino. Mais les rives de l'Ofanto sont animées par de grands troupeaux de bêtes à cornes ; et la Diffesa di Fornicuso renfermoit des haras où les princes d'Aragon éle voient des races de chevaux de leur pays.

On voit aussi quelques bons pâturages dans les montagnes de Solafra et de Serino, où presque tous les moutons sont noirs. En général , la laine est de mauvaise qualité, et l'éducation des bestiaux est encore ici dans l'enfance. Les fabriques sont peu importantes, et celles

d'Avellino , les meilleures de la province ;^ ne fournissent qu'un drap grossier propre à habiller les paysans et la livrée.

Quoique Findustrie se porte naturellement vers l'agriculture, néanmoins on est d'une grande ignorance dans F économie rurale. Les gens riches et aisés sont entichés d'une vanité ridicule; ils considèrent la science du blason comme la première de toutes, et il n'est pas de petit docteur ni de notaire de village qui n'arbore des armoiries.

Le mouvement du commerce porte toute la richesse sur la grande route de Naples , vers la Puglia. Dans le resle du pays, les relations commerciales sont nulles , faute de communications ; et la misère est plus grande à mesure qu'on s'av.ince vers les montagnes. Les progrès du luxe d'une part, la pauvreté de Fautre, et la paresse générale, font que les vols et les assassinats sont très-fréquens , et que les routes sont peu sûres. On a fait le relevé (i) des homicides commis depuis 1784 jusqu'en 1789 ; il en résulte que le nombre est plus ou moins grand dans chaque province relativement à la différence de la population; mais il suit à peu près la même proportion. Dans la Campanie, il s'est élevé

(i) CaîarJi, D esc riz. dcUe Sicilie.

dans l'espace de six ans , à mille quatre-vingtdix, c'est-à-dire 182 par année, sur une population de quatre cent soixante-treize mille âmes. Dans la Principauté ultérieure , où elle n'est que de trois cent soixante-treize mille âmes , il y a eu, en 1790, cent dix homicides. Quant aux vols , la quantité en est si considérable, qu'on a renoncé à en tenir compte ; aussi plusieurs petits objets, sur lesquels nous n'étions pas assez soigneux, ayant été semés en quelque sorte sur notre route , toutes nos réclamations à cet égard ont été vaines. On y répondoit par un son inarticulé, une grimace, et en levant les épaules; ou bien. Ton se moquoit de nous. Ayant laissé, par exemple , une timbale d'argent dans une auberge, on nous a conseillé d'expédier un exprès pour la chercher. Mais , comme nous avions eu la bonhomie de le payer d'avance de sa peine, nous n'avons revu, comme on s'y attend bien, ni la timbale ni le courrier. Quelle différence à cet égard des pays qu'on dit civilisés , avec l'agreste et barbare Turquie !

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