‹ Lettres sur l'ItalieChapitre 9 sur 20 · LETTRE X\ L · texte numérisé non relu

LETTRE X\ L

Yille de Barlette, salines royales, statue colossale de bronze. — Conjectures à cet égard.

Bai4ette , 26 octobre.

JuSQtj'A présent nous avons suivi les Lords de l'Adriatique en nous élevant vers le nordouest. A notre départ de Barlette nous couperons la péninsule dans sa largeur, directement vers l'ouest, et nous n'arriverons àNaples qu'en redescendant vers le sud- ouest. Nous aurons donc fait un coude, qu'on pourroit peut-être éviter en suivant une route plus directe ; mais il faudroit pour cela que le port de Brindes redevînt aussi important qu'il l'étoit autrefois , et que le gouvernement napolitain , plus puissant, s'occupât davantage des intérêts du commerce. Du temps des Romains , la grande Grèce étoit traversée d'une infinité déroutes (i); et, quoique la voie Appia fût la plus célèbre , on

(i) Pratllj , Fia Appia.

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en connoissoit plusieurs autres , toutes praticables et toutes construites avec le même soin ; telles que la Domitienne , THerculéane , celle de la Gampanie ou Consulaire , la IXolane , la Latine , l'Egnatienne et la Brusianc qui menoit à Reggio, dans la Calabre. Ces routes avoient leurs embranchemens particuliers. La différence est grande aujourd'hui ; il n'y en a plus qu'une principale qui traverse le royaume , et encore est-elle mal entretenue. Quoi qu'il en soit, nous avons parcouru la moitié du chemin que nous avions à faire pour arriver à Naples ; et si cette partie de la route , tracée dans des plaines interminables . ne nous a offert qu'un foible intérêt pittoresque , nous devons en être dédom.mages dès que nous entrerons dans les montagnes, affreuses aux yeux du vulgaire, mais qu'un paysagiste doit trouver admirables.

La ville de Barlette fut construite dans le onzième siècle (i) par Pierre , comte de Trani , proche parent du comte Drogon ( Dragone , suivant les Napolitains), l'un des douze capitaines normands qui conquirent le royaume de Naples. Devenue l'une des plus belles et des plus grandes villes de la Puglia , Ferdinand I" d'Aragon voulut y être couronné par le légat

(0 Guill. Pugliese Hist.

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apostolique}, envoyé par le pape Pie II. Gonzalve , ge'ne'ral de Ferdinand-le-Gatholique , fit de celle ville une place d'armes lorsqu'il chassa du royaume les partisans de la maison d'Anjou.

Les rues de Barlette sont droites et bien pavées; les murailles, qui ont un mille de tour, sont construites solidement , et le château est assez fort. On fait remarquer aux étrangers VOrfanosio y hôpital des Orphelins, les deux Ecoles de belles - lettres , et quelques églises. C'est ici la résidence du Beggio Portolano , qui , sous les ordres de la chambre royale de Naples , a l'inspection du chargement des vivres qui se tirent de la Capitanate et de la terre de Bari. Le conseil royal du commerce y réside , ainsi que l'administrateur général des sels , et le grand prieur de Malte , qui y tient les assemblées où les chevaliers viennent faire leurs preuves de noblesse. La population s'élève à près de seize mille âmes. La plus forte branche de commerce de ses environs consiste dans les sels qu'on retire des salines royales , situées à six milles de Barlette, de l'autre côté de i'Ofanto. Nous nous sommes procuré sur cet objet quelques détails qui ne seront pas sans intérêt pour quelques uns de nos lecteurs.

Ces salines sont situées dans la vaste plaine bordée par le golfe de Manfredonia , et auprès

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du lac de Salpi. Leur forme est un carre, long de deux milles sur une largeur de deux tiers de mille. Le terrain est composé, à sa superficie , d'une couche de sable moins épaisse à mesure qu'elle s'éloigne de la mer; et, en creusant d'environ quatre palmes, on trouve l'eau. Afentrée des salines , du côté de Barlette , on a pratiqué un canal (yoce), par lequel on introduit l'eau de la mer ; vers le milieu il y a un autre canal tortueux qui parcourt le terrain en tous sens , et répand l'eau sur toute sa superficie.

Les procédés employés pour obtenir le sel semblent se rapprocher de la simplicilé primitive ; d'ailleurs , ils diffèrent en plusieurs points de ceux dont nous nous servons : c'est ce qui m'engage à entrer dans ce détail , qui ait pu être passé sans inconvénient.

On di\'ise les salines en cinq portions, et chacune est partagée en espaces appelés vasi^ parce qu'ils sont aplanis et entourés d'un bourrelet de terre de la hauteur d'une palme et demie et de quatre palmes de base ; les premiers bassins contiennent le reste des eaux salées de l'année précédente ; les seconds la plus grande quantité possible d'eau nouvelle , et les troisièmes sont destinés à la confection du sel.

Au commencement de mai, on débarrasse l'entrée des canaux du sable qui s'y étoit amon-

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celé pendant Thiver ; et , pour que Feau puisse y couler aisément et en plus grande quantité , on forme à leur embouchure deux palissades , composées de pieux et de paille entrelacés, qui s'étendent assez avant dans la mer. On nettoie ensuite et on répare tous les bourrelets (^siepï) des bassins ou conserves d'eau; enfin, avec un râteau de bois, on enlève la boue et les vases qui salissoient le fond de ces bassins, et on laisse le terrain exposé au soleil pendant plusieurs heures, pour qu'il se sèche et se durcisse.

Tout étant ainsi préparé, on introduit les eaux nouvelles, qu'on mêle avec une portion de celles de l'année précédente, qui contiennent beaucoup plus de sel en dissolution ; et on a soin de remplir les conserves de manière à en fournir successivement aux bassins où le sel doit se former. Cette eau , étendue sur une grande superficie , ayant peu de profondeur, s'évapore en deux ou trois jours , suivant que la chaleur du soleil ou Faction des vents en accélère la dessication : alors elle se consolide , comme si elle étoit gelée , sur une épaisseur d'une ligne et demie. Dès que cette première couche de sel est formée , on introduit de Feau nouvelle , qui dépose une autre couche de sel , et successivement , jusqu'à ce que la croûte se soit accrue jusqu'à Fépaisseur de près de trois onces ^ à peu

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près deux pouces , ce qui est le point de matu^ rite (i). Alors on fait écouler Feau surabondante dans des bassins vides : à coups de pioche on rompt cette croûte , et avec des pelles de bois on Tamoncèle en tas pyramidaux dans les bassins même. On transporte ensuite ce sel dans des sacs de laine , et à dos d'hommes , sur le bord des salines: on en forme des meules qu'on recouvre de paille ou de planches.

Cette première récolte faite , on essaie une seconde opération, si la saison le permet; mais elle réussit rarement : alors, quoique toute Feau soit entièrement évaporée , comme le sel n'est pas 772z/r, c'est-à-dire assez épais , on introduit dans les bassins de Feau nouvelle , qui n'en sera que plus fortement saturée pour l'année suivante ; enfm , on vide les autres bassins , on en ferme toutes les issues , ainsi que l'embouchure des canaux , pour rompre toute communication avec la mer, et Fon attend le printemps suivant pour recommencer sur nouveaux frais.

(i) On se sert en Perse d'un procéda' semblable pour former la glace dont on fait une si grande consomination dans ce pays. Suivant J. JVIorier ( Voy. en Perse, lo), on creuse une tranchée piolonde et vaste , à laquelle aboutissent d'autres fosses transversales ; dès que celles-ci sont pleines d'eau, elles se vident dans le grand réservoir. Quand cette première couche d'eau est gelée, on en fait couler de nouvelle des fosses dans le re'servoir , f t de cette manière on obtient des morceaux de glace.

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Il y avoit autrefois des salines sur les côtes voisines de Tarente ; mais on n'en fait plus d'usage. Il existe aussi deux mines de sel gemme : l'une dans la province de Cosenza, à Lungro et à Altomonte; et l'autre dans celle de Calanzaro à Attiglia.

Barlette nous a offert dans l'une de ses places un objet plus intéressant pour un artiste ; c'est la célèbre statue colossale en bronze , qui a été le sujet de tant de discussions parmi les antiquaires. Signorelîi (i) résume les opinions, et considère cette statue comme un monument incontestable de la sculpture au huitième siècle. Mais il s'agit de savoir, dit-ii, i''. si elle est l'ouvrage des Grecs ou des Lombards; 2". quel est le personnage qu'elle représente. Après avoir examiné ce qu'en rapportent Gio , Villani, Beatillo, Délia Noce, TAmmiratoet Giannone,

(1) Vicende délia Collura Nelle due Sic! lie. Signorelîi n'est pas d'accord avec IJagincourt , qui range cette figure au nombre des ouvrages du quatrième siècle. Dans l'ouvrage de WJnkelmann, édit. de Rome, on a gravé cette statue; elle ressemble peu à l'original. La gravure en bois qu'en a donnée Cosimo délia Rena {Série degli Antichi dacki. March. di Tos— cana ), quoique bien plus grossière , caractérise mieux la figure , et rajustement de tète y est surtout très-remarquable. Au reste, Dagincourt, VTinkelmann , et Carlo Fea son commentateur, pciroissent s'accorder et y reconnoître Constantin ; et certainement ce n'est pas un Jules César, comme d'autres auteurs l'ont cru.

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il est très-difficile de prononcer sur ces deux questions.

Au temps de Villani , c'est-à-dire de Charles II d'Anjou , cette statue gisoit dans le port de Barlettc , et étoit, comme aujourd'hui, nommée par les habitans Arachio, L historien de Florence pensoit qu'elle offroit la représentation du roi Rachi, qu'il nomme Eracco(i), et qu'elle fut érigée par les Lombards de Bénévent. Scipion Ammirato (2) dit que les habitans de B ariette l'avoient élevée en l'honneur d'Héraclius, lorsqu'il construisit le môle qui ferme le port de leur ville. Giannone argumente contre la première opinion ; et il ne lui semble pas vraisemblable qu'une statue aussi magnifique eût été érigée à Barlette parles Lombards, cette ville étant pour lors de peu d'importance en comparaison de Bénévent, Salerne, Capoue ctBari, qui auroient été naturellement préférés. D'ailleurs , dit-il, le menton delà figure est rasé, l'habillement est grec, et elle soutient d'une main la croix , et de l'autre le globe , indices et marques distinctives d'un empereur d'Orient plutôt que d'un roi lombard, qu'on auroit dû représenter avec une longue barbe , lachlamide,

(i) Suivant Cosimo délia Rena, dans un très-ancisa ir.anuscril, on trouve écrit Eracco pour designer Eracliû. {2) Fam'iglie deîregno di N a poli.

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le sceptre et la couronne. 11 ajoute, contre Topinion de l'Ammirato, que le môle de Barlette fut construit bien long-temps après Hëraclius , et qu'il est postérieur à l'agrandissement de la ville. La critique qu'il fait de ces diverses opinions est judicieuse , mais nous laisse dans l'incertitude. D'un autre côté le nom corrompu à^Arichio a autant de rapport au nom grec. d'Héraclius qu'à celui de Rachi , Lombard ; et plus encore à celui d'Arachi, dernier duc et premier prince de Bénévent, auquel ses successeurs pouvoient avoir érigé cette statue , exécutée dans un pays lointain par quelque artiste de mérite. On ne peut rien inférer de la croix et du globe , marques de la puissance impériale ; car Arachi pouvoit être jugé digne par ses contemporains de porter ces attributs qui le rendoient l'égal des empereurs , comme il les égala en effet en faisant des lois , en battant monnoie à son effigie , en créant des comtes , et surtout par l'éclat dont il environna sa cour , qu'il nommoit sacro palazzo; enfm par les monumens magnifiques qu'il érigea dans plusieurs villes de son royaume.

Cosimo délia Rena, dont Signorelli ne parle pas , éclaircit ce point de l'histoire des arts, en rapportant d'anciens vers latins conservés dans, les archives de la ville , et d'après lesquels celle

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Statue seroit celle de Tempereur Héraclius , qui la fit fondre par le fameux statuaire Polyphorbas, vers l'an 624, le treizième de son règne, après avoir vaincu Cosroès, roi de Perse, et avoir rapporté le bois de la Sainte - Croix à Jérusalem. Cette figure resta à Constandnople jusqu'en i2o4; à cette époque, les Vénitiens, coalisés avec les autres princes latins, s'étant rendus maîtres de cette ville , chargèrent leurs vaisseaux de plusieurs monumens de sculpture antique, entre autres des quatre chevaux de bronze qui décorèrent depuis le palais ducal, et de cette statue colossale d'Héraclius, Mais le vaisseau qui la portoit, ayant été surpris par une tempête, fut jeté sur le rivage de Barlctte(i), oii cette figure mutilée et à l'abandon resta enfouie pendant plusieurs siècles. Enfin, en 1491» les habitans appelèrent un fameux (2) sculp-

(i) Pareille aventure arriva au vaisseau qui hansportoit de Livourne en France la statue équestre de Henri IV, exécutée à Florence par Jean de Bologne, et Pietro Tacca son élève. Le vaisseau qui portoit celte statue fit naufrage sur les côtps de Sardaigne.

(2) Voici quelques uns des vers cite's par Cosimo délia Rena. Ils feront juger de l'opinion que l'on avoit de ce misérabls travail, et prouveront combien il e'toit alors facile de s'illustrer ;

Alhanus Fabius , qui, rite peritus in cirte

Crufa , nianusque , pedes , aplat uliinqiie faher. Jpsa crucem gestat dexlraque , pUdnique sinistrj ;

Tutor namque crucis sicque monarcha fuit. "

Vrbs Bjraliia polens , C^nnumm maxiina proies,

Laude hac perpétua fitmi^eravit opiis.

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leur, nommé Fabio Albano, qui raccommoda, tant bien que mal , les jambes et les bras de cette figure , et la dressa à l'endroit où on la voit aujourd'hui.

Cet artiste, très-inconnu d'ailleurs, étoit un ignorant, qui a eu au moins le bon esprit d'en convenir tacitement, et de se rendre justice , en dissimulant, le plus qu'il a pu, et au risque de pécher contre le costume , les mis de sa ligure. Il a couvert les bras jusqu'au poignet d'une manche grossière, et les jambes entières d'une espèce de botte à revers sans aucun ornement. Son ignorance se manifeste encore plus dans la forme cagneuse des jambes , qui sont d'un tiers trop courtes. Si elles étoient en proportion, la figure ne seroit point mal; carie torse et la tête sont d'un assez bon goût ; la cuirasse est bien ajustée; l'inflexion du corps a de la souplesse, et le jet du manteau de la grandeur. Au reste, le visage fortement caractérisé, et la singularité de la coiffure , qui consiste en un diadème orné de perles, avec une grosse pierre précieuse au milieu, et les cheveux qui s'en échappent des deux côtés et tombent sur les joues en deux boucles rondes ; ces caractères , dis-je , doivent aider, par la confrontation des médailles et autres monumens , à faire reconnoître positivement à quel siècle remonte l'exécution de

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cette statue colossale, qui n'a pas moins de quinze pieds de hauteur (i). Si les jambes étoient en proportion, elle en auroit même seize et demi, sans compter la croix qu'elle tient de la main droite, et qui s'élève encore de plus de deux pieds. Enfm, cette figure, restaurée et placée sur un piédestal élevé, seroit propre à orner la place publique d'une ville plus importante que B ariette.

Je conclus en ajoutant une foi implicite à la tradition conservée dans le pays; et je crois, autant que je puis en juger par la nature du travail et le style de ce monument , qu'il n'est pas postérieur au temps d'Héraclius, s'il ne remonte pas au siècle de Gonstanliis.

(i) Suivant Paclchelli, elle a vingt palmes ( un peu moins de quinze pieds). Cet écrivain croit, on ne sait sur quel fondement, que ce colosse est une statue votive , qu'un empereur grec envoyoit pour être érige'e sur le haut du Gargano.

SUR L ITALIE. ïfil

LETTPvE XVIL

Champ de bataille de Cannes. — Plaine de FOfanto. — Tavoliere de la Puglia. — Sistème pastoral. — Ses désavantages.

Ordona , le 28 octobre.

On nous a conduits sur le célèbre champ de bataille de Cannes. L'expression consacrée pour désigner le théâtre de cet événement mémorable où l'orgueil du peuple-roi fut humilié, peint bien les profondes traces que cette horrible catastrophe a laissées dans les esprits , l'effroi qui a saisi les contemporains, et qui s'est perpétué dans leur postérité. Le lieu se nomme encore il Campo di sanguel Nous ne chercherons pas à deviner les évolutions des partis contraires et à expliquer avec quelques auteurs , par la configuration du terrain , les causes du désastre des armées romaines ; seulement , à l'aspect de ce lieu, qui n'a de remarquable que son nom , nous nous demandions pourquoi la Muse de l'histoire se plaît-elle dans les brillans récits de conquête ji et de grandes révolutions, tandis qu'elle ne semble tracer qu'à regret le tableau des vertus

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paisibles , des arts de la paix , de la prospérité et du bonheur des peuples. C'est le même sentiment qui inspira au Dante les vers sublimes de son Enfer, et qui fit paroître foibles et décolorés ceux qui peignent le séjour de la béatitude. Il faut donc , pour intéresser les hommes , mettre en jeu les passions exaltées et les actions barbares; il faut de l'inquiétude, des dangers, de la terreur pour les remuer, et ils laisseront toujours la représentation d'une pastorale pour courir en foule et applaudir à une tragédie. II semble cependant que celle qui s'est jouée autrefois dans la plaine de Cannes ait converti pour toujours ce lieu en une vaste solitude parsemée de tombeaux. Cet espace est vide (i) ; les villes et les villages y sont clair-semés : des ruines s'élèvent çà et là. Ces villes contenoient une population nombreuse qui n'est plus. Le pays étoit couvert d'arbres, de jardins, de terres cultivées; il est maintenant nu, stérile, et il n'y existe plus que de maigres pâturages foulés par des bestiaux et par leurs grossiers conducteurs , sans cesse errans dans ce désert ; il est même redouté des voyageurs qui se réunissent en caravanes pour le traverser. A notre départ

(i) On peut s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur cette partie de ia Puglia : la carte n'offre, sur un espace de 700 lieues carrées, quun petit nombre de villes et de villages.

de Barlette, nous avons été suWis, ce qui ne nous étoit pas encore arrivé , par plusieurs voitures qui dévoient marcher de compagnie avec la nôtre jusqu'à l'entrée de la province de Lacera.

Après avoir laissé, adroite, l'Adriatique pour ne plus la revoir, et la tour de Barlette , située à quelques milles de cette ville , à l'embouchure de l'Ofanto , nous avons traversé ce fleuve sur un pont. C'est l'ancien Aufide qui, dans la fatale journée de Cannes, roula tant de cadavres; il prend sa source dans la province de Matera , au territoire de Torella. Quoiqu'il soit peu considérable dans son long cours, les pluies l'augmentent d'une manière effrayante , et il inonde les campagnes, surtout vers son embouchure. Anciennement il étoit na^dgable jusqu'à Canosa, ville de commerce , renommée du temps de Strabon.

Au-delà du fleuve , nous sommes entrés dans une plaine immense, et où la vue, aussi loin qu'elle pouvoit s'étendre , n'apercevoit pas un seul arbre. Nous n'avions d'autre distraction que la marche de nombreux troupeaux disséminés à perte de vue sur ce terrain stérile. Depuis le matin jusqu'au soir l'air retcntissoit de l'aboiement des chiens , des cris des bergers et du son rauque des cornets qui se répondoient l'un à

l'autre, et appeloient les troupeaux sôus la houlette du pasteur.

On traverse quelques bourgs et villages fort misérables : Sau-Cassano, Latomba, Girignola. Nous avons fait un triste dîner dans ce dernier endroit. Entre Girignola et la Stornara, Ton traverse les deux branches du Tratturo délie pécore, qm^ de Foggia, capitale de la province, se dirigent l'une vers Ascoli, FautreversCanosa. jMous sommes arrivés fort tard à Ordona, foresterie entourée de quelques chaumières , ovi l'on n'a pu nous procurer que des joncs pour nous coucher. Ayant été prévenus de l'absolu dénûment de cet endroit, nous avions apporté des provisions qu'il auroit été impossible de s'y procurer.

Il est temps de parler du TavoUere de la Puglia que nous venons de traverser en grande partie. On nomme ainsi l'espace de terrain compris entre FAdriatique et FApennin , et qui s'étend depuis Givitare Jusqu'à Andria, sur une longueur de soixante-dix milles , et sur trente milles de largeur. Gette vaste plaine offre un seul pacage fréquenté par un peuple nomade qui en dévore successivement toutes les parties. Cependant elle pourroit nourrir un plus grand nombre d'habitans agriculteurs qu'elle ne supporte de bestiaux, si le système pastoral, favo-

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risé par le gouvernement qui y trouve une ressource pécuniaire assurée , ne prévaloit malgré les continuelles réclamations des partisans de ragriculturo.

Les riantes idées que l'on se forme d'un peuple pastcar, et les tableaux dont les Eglogucs de Théocrite , de Virgile et de Gessner présentent les agréables détails, ne^peuvent donner qu'une fausse connoissance de la condition des peuples anciens et modernes qui ont été, ou sont encore pasteurs. Il paroît que cette chimérique idée ne peut se réaliser complètement, et qu'une nation ne sauroit allier l'existence nomade avec la civilisation. Nous n'en voulons d'autre preuve que l'exemple de la Puglia en Italie , et de l'Estramadure en Espagne (i), contrées qui sont aussi désertes et aussi sauvages que les habi tans en sont pauvres et malheureux, parce qu'on a voulu y établir un régime subversif de tout état policé, régime dans lequel le gouvernement trouve un intérêt éventuel qui lui fait perdre sa vraie richesse, une nombreuse population.

Les défenseurs du système pastoral objectent qu'il est fort ancien , et qu'il remonte au temps des Piomains. Oui ; mais il est la suite de la dépopulation occasionnée par les guerres; et lors-

(i) Bourgoin, Tableau de l'Espr^gne,

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qu'une contrée est ruinée, que les villes sont détruites, que leurs habitans ont péri, ou sont enlevés à leurs pénates, cet infortuné pays, converti en une solitude , ne peut plus en effet servir de retraite qu'à des pasteurs errans ; mais, dès que les traces de ces anciennes calamités sont effacées , il se repeuple de nouveau. Ces mêmes pasteurs se fixent s'ils sont encouragés ; ils se construisent des habitations stables ; ils défrichent le terrain , et recommencent enfin à jouir de tous les bienfaits de la civilisation.

Entrons dans quelques détails sur cette branche factice de l'industrie, qui nous semble si contraire au bonheur et à la prospérité des peuples : les endroits montueux de l'Abruzze , qui se revêtent d'excellens pâturages en été, et les plaines de la Puglia, dont la température est très-douce pendant l'hiver , dévoient favoriser la propagation des troupeaux , et leur transmigration de l'une àl'autre de ces contrées suivant les saisons. .Varron est le plus ancien écrivain qui fasse mention de cet usage (i); et , de son temps, le passage des bestiaux du Samnium dans l'Apulie payoit un droit à la république et aux publicains qui résidoient à Sepino et à Bojano ; ils

(i) Varron, de Ee Rus/icà, lié. I. Cict'ron parle aussi de cet usage : ad Âti. Episî. XFI , et ad fam.

avoient la faculté de confisquer les bestiaux de ceux qui s'affranchissoient de cette taxe.

Lors de l'invasion des peuples barbares , qui détruisirent le despotisme romain en Italie , et qui divisèrent ces provinces en petites principautés , la transmigration des troupeaux fut sans doute interrompue ; mais lorsque les princes normands mirent toute cette contrée sous leur domination, ils réunirent les plaines delà Puglia au domaine royal , et les habitans des Abruzzes et de la Marche d'Ancône reprirent Thabitude d'y .conduire leurs troupeaux pendant Thiver.

Le roi Roger réprima quelques abus, et arrêta les exactions commises par les officiers qui avoient la garde des pâturages publics. L'empereur Frédéric fit aussi des lois relatives à cet objet. En i254 , ces pâturages rendoient au fisc 5,200 onces (62,400 fr.)(i). On trouve dans les archives, qu'en 1827 on payoit deux florins d'or pour le seul droit d'entrée d'un cent de moutons étrangers dans le royaume. Le roi Ladislas , qui vendoit tout , aliéna la plus grande partie des domaines fiscaux de la Puglia , et mit, en i4ii , un droit sur tous les bestiaux paissans dans les diverses provinces , à l'exception de la Galabre. Ce droit étoit de 20 ducats

(i) Matleo Spinelli-) Diurniali.

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pour cent têtes de bœufs , et de 2 ducats pour ies moutons. Les peuples supportoient avec peine cette lourde taxe , et ils en oblinrent l'abolition en i44-^j mais, Tannée suivante, Alphonse I" s'occupa de l'organisation du système pastoral (i); il augmenta retendue des pacages qui apparlenoient au fisc ; il s'arrogea même le droit d'y Joindre momentanément ceux qui appartenoient aux barons, à l'Eglise et à divers particuliers , lorsque le concours des troupeaux étrangers seroit plus nombreux que de coutume, et que les pâturages royaux ne suffiroientpas. Enfm, il forma ce qu'on nomme le Tacoliere de la Puglia , et le divisa en locazioni générales et particulières. Chaque location fut partagée en un certain nombre àç: poste siahili ., sortes de parcs ou bergeries qu'on nomme aussi siti ou ovili ., avec leurs pâturages respectifs en terre salda^ c'est-à-dire qui n'a jamais été labourée, et dont l'herbe est trèsestimée. On les entoure d'une haie de jerole , plante de la nature du fenouil ; car il n'existe pas même un buisson dans ces solitudes (2). On

(i) Ces détails et les suivons nous sont fournis par Gainnti , Descriz. dell. SicUie , 2^ vol., pag. 285.

(2) Lorsque Xdi fcrola est tendre, elle est ve'ne'neuse pour les moutons, pour les chevaux, et même pour les ânes ; mais quand elle est sèche, elle leur sert de nourriture. Les chèvres et les bœufs la

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couvre la terre d'une couche de. fumier de brebis , desséché, battu et durci de manière à former un sol dur et sec. Les troupeaux n'ont pas d'autres bergeries , même pendant la nuit et les temps froids et pluvieux. Il en résulte que, dans les hivers rigoureux , la mortalité s'étend sur les moutons particulièrement; les brebis perdent leur lait et leurs agneaux ; mais cela est rare. D'ailleurs, entre la Puglia et les montagnes, on a réservé quelques pâturages d'automne, dits riposi^ pour que les animaux puissent y multiplier et s'y reposer, jusqu'à ce qu'on les ait distribués dans les pâturages d'hiver.

Lie meilleur de ces ripositsl le saccione^ situé entre les fleuves Sangro et Fortore^ sur le rivage de l'Adriatique; le second, les pacages de Mi-^ nervino^ d'^ndria, de Corato ^ de Ruço et de Bitonto. Le troisième est le mont Gargano , qui a été ajouté par Ferdinand I". Le Tavoliere n'est pas partout d'une égale bonté. Les meilleurs pâturages sont ceux que nous avons traversés vers Cirignoîa., et ceux de Foggia^ Orta et Ascoli ; ceux de Sa/pi et de la Trinité sont les

mangent verte sans inconvénient. Celle plante arrive, en trois ans, à la hauteur de dix à douze palmes. Les fleurs, ainsi que la feuille et les racines, sont assez semblables à celles du fenouil. Avec son bois on fait des cloisons, des chaises, des cages, des paniers et autres petits ouvrages ; mais ils ne durent pas, le boi> étant fort spongieux.

plus mauvais , parce qu'ils sont couverts de lentisques; et ceux de Bari, etc., dits Marge, sont pierreux et arides.

Alphonse établit aussi trois larges chemins pour faciliter la transmigration des troupeaux étrangers. On les désigne sous le nom de Tratiurl. Ils enlevoient originairement un espace immense à l'agriculture partout où ils passoient; car il falloit que les troupeaux trouvassent leur pâture en voyageant. On les limita depuis à soixante pas napolitains de largeur , environ trois cents pieds (i). Alphonse créa plusieurs places, entre autres celle d'un douanier qui étoit obligé de parcourir le Taçoliere dans tous les sens , et qui fixoit le temps des foires ; enfm, il accorda beaucoup de facilités et de privilèges aux marchands étrangers. Les droits que le gouvernement tiroit de ce régime pastoral étoient très-considérables. Pour cent moutons on payoit 8 écus vénitiens , pour cent vaches ou jumens, 25 écus. Ce droit se percevoit en mai, au départ des troupeaux de la Fouille, et après la foire de Foggia. Cette foire attiroit des marchands de l'Ombrie, de la Romagne, et même de la Toscane , qui s'y pourvoyoient de moutons. Mais tel étoit l'état déplorable du pays , que ces

(i) En Espagne, ces chemins ont 90 tares, près de 240 pieds.

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negocians avoient besoin d'une escorte et de la protection spéciale du souverain pour s'y rendre.

Cependant les pâturages absorboient les meilleures terres ; un grand nombre de villes et de villages qui avoient été détruits ne se reconstruisoient pas. Les habitans de la Puglia firent enfin parvenir leurs réclamations au pied du trône , et obligèrent le roi Alphonse à leur laisser quelques pièces de terre pour la culture ; c'est ce qu'on nomme encore terra daporiaia ^ c'està-dire appartata (détachée de la Saîda). Et, en 1457, le souverain fut encore forcé d'accorder la permission d'étendre la culture.

L'entrée des troupeaux étrangers en Puglia étoit d'un si grand avantage pour le gouvernement, que Ferdinand, fils d'Alphonse, ne trouvant pas les pâturages du fisc suffisans , y joignit beaucoup de propriétés particulières.

En 147 4' 1^ nombre des moutons qui payèrent le droit s'éleva â un million sept cent mille. Depuis, heureusement, il n'a jamais été aussi considérable ; car si le Taçoliere s'étoit encore étendu , toute la contrée seroit devenue aussi déserte que la Tarlarie. En i536, la nation supplia l'empereur Charles -Quint de rendre la liberté à l'agriculture dans la Capitanate ; les /ota/i (fermiers) demandèrent, au contraire, d'en restreindre les progrès; et les vœux de

ceux-ci furent exaucés. Les pasteurs et les agriculteurs continuèrent à être en dispute ; enfin , le royaume ayant été exposé à une famine, le gouvernement permit, en i555, de cultiver de plus grandes portions de terrain, qu'on augmenta encore en 1745. En ce moment, le TavoUere nourrit douze millions de moutons, et les droits du fisc s'élèvent à 425,600 ducats.

La Fouille n'est pas le seul pays où le système pastoral, adopté par le gouvernement, fasse gémir les malheureux habitans de la campagne ; il en est de même dans l'Espagne, qui est dévorée par plusieurs milliers d'animaux conjurés contre la prospérité de ce beau royaume (i). Cette imprudente condescendance du gouvernement n'est utile qu'àun petit nombre de particuliers, et surtout à la mestn^ société de grands propriétaires, composée de riches monastères, de grands d'Espagne , d'opulens capitalistes, qui trouvent leur avantage à faire nourrir leurs moutons aux dépens du public dans toutes les saisons de Tannée , et qui ont fait sanctionner , par des ordonnances peu réfléchies, un usage introduit d'abord par nécessité dans les temps reculés , et dont la convenance se convertit bientôt en droit (2).

(i) Bourgoin , Tab. de l' Espagne moderne. (2) Cela n'est pas étonnant, le fisc est iniéressé an maintien de ce genre d'industrie ; les droits qu'il prélève sur l'extraction

SUE l'italie. no'd

Enfin , lorsque l'abus commença à paroître intolérable , il avoit jeté de profondes racines. Il en est résulté, depuis plus d'un siècle, une lutte continuelle entre les associés de la rnesta d'un côté, et de Fautre les Esiremenos , habitans de l'Estramadure , province qui souffroit le plus de ces vexations , et qui a eu pour avocats tous les amis du bien public. Aussi , cette malheureuse Estramadure, qui pourvoiroit à la subsistance de deux millions d'hommes , contient à peine cent mille feux.

ïl est donc bien reconnu que ce qui étoit avantageux il y a mille ans ne convient plus aujourd'hui. Le régime pastoral ne peut subsister que chez des peuplades errantes et peu civilisées ; l'agnculture est préférable à cet état incertain et précaire. L'industrie des troupeaux ne peut être avantageuse qu'autant qu'elle sera exercée comme en Angleterre où le peuple est pasteur et cultivateur en même temps. l\ semble qu'on ne peut mettre en question, si, dans la Puglia , des prairies valent mieux que des champs cultivés. Cependant l'ambiguïté des faits et des résultats offerts par les partisans de l'une ou de l'autre opinion, l'esprit de parti qui les anime , les font se contredire tellement ,

(les laines forment une branche importance do son revenu; ils produisenl 27 à 28 millions fie reaux. ( Locl c'd. )

qu'il est difficile de trouver la vérité. L'habitant de la Puglia veut devenir agriculteur , celui de l'Abruzze ne veut que des pâturages ; les uns prétendent que les plaines seroient converties en solitudes sans les troupeaux qui les animent , et que tous les élémens y contrarient la propagation de l'espèce humaine ; les autres accusent le système pastoral d'avoir fait déserter le pays. Quel parti prendre au milieu de ces opinions et de ces intérêts divers qui se froissent? Le seul convenable seroit, sans doute, de donner aux habitans la liberté d'agir à leur gré , et de ne consulter que leurs propres intérêts dont la réunion devra toujours former Tintérct public. Abolissez toutes les lois prohibitives ; vendez en propriété absolue toutes les terres, et en petits lots, aux anciens locataires; accordez aux propriétaires quelques exemptions ; et vous verrez bientôt que les hommes prendront la direction la plus avantageuse , même pour le gouvernement. Ils peupleront ces plaines arides ; ils les couvriront d'arbres et de moissons si le terrain y est propre , et ils ne laisseront des troupeaux qu'aux lieux dont ils ne pourront tirer aucun autre parti. Mais il faudroit éditer surtout que les fonds ne soient réunis entre les mains des spéculateurs ; car ce seroit au détriment de la prospérité publique et de l'industrie.

SUR L ITALIE. âo5

Enfin , dans l'espace d'un petit nombre d'années , on seroit à même d'apprécier les résultats de cette tentative, qui, nous aimons aie croire, présenteroit bientôt au gouvernement, dans l'accroissement rapide de la population , dans la prospérité de l'agriculture et du commerce , une augmentation progressive de force ^ de richesse et de puissance.

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