LETTRE XIX
Arlano. — Sa situation pittoresque. — Avellino. — Monte Vergine.
Avellino, 3o octobre.
JJepuis long-temps nous apercevions Ariano ; située sur un groupe de rochers fort élevés et isolés au milieu d'une plaine qu'arrosent le Colore et le Tripaldo.
L'on n'arrive à cette ville qu'après de nombreux détours ; et sa position aérienne doit donner Tétymologie de son nom qui a fort embarrassé les antiquaires (i).
Le jour étoit près de fmir, et nous n'étions séparés des portes de la ville que par une ceinture de rochers dont il falloit côtoyer l'escarpement. Déjà nous entendions les cloches qui nous aniionçoient X Ave Maria : nous distinguions jusqu'aux clameurs et aux chansons des habitans. Nous croyions être sur le point d'arriver, lorsque le
(i) Suivant Flavlo Biondo et Alberti, le nom d'Ariane vient d'un autel de Janus {^ra Jani)., qui devoit exister sur celle monlagne.
chemin, pratiqué sur la pente de la montagne, nous a offert tout à coup un vaste développement et de longuesdéviations qui nous ontportés à une grande distance, pour nous ramener ensuite au pied des murailles, dont nous nous écartions le moment d'après pour nous enfoncer à travers des rocs en surplomb , où le danger , croissant par l'obscurité de la nuit, nous a obligés de ralentir notre marche. Elle ressembloit fort à celle d'un vaisseau en détresse , contrarié par les vents , et qui , pour entrer dans le port, est obligé de multiplier les bordées. La fatigue des chevaux qui n'obéissoient plus au claquement ni aux coups du fouet , l'atmosphère qui se rembrunissoit de plus en plus et devenoit glaciale, la faim qui nous pressoit, tout devoit exciter notre impatience dont notre conducteur sembloit se faire un jeu. Il insistoit sur les avantages de la position inexpugnable de la ville ; il nous vantoit la pureté de l'air, la beauté du coup d'œil ; et, pressé de questions , il finissoit toujours par ces mots : adesso , adesso , arri-
çiamo.... ci vuol jlegjna Nous n'arrivions
point; et il falloit plus de patience que nous n'en avions pour ne pas lui dire des injures, et ne pas maudire de grand cœur la manie des hommes qui les porte à se réfugier sur des hauteurs inaccessibles.
Nous l'avons déjà remarqué, les villes sont ici construites sur des hauteurs; on peut en inférer que la contrée a été long-temps en butte à des dissensions , et que, ravagée par les guerres, elle est devenue pauvre et malheureuse. On nous dit que le sentiment de leur propre conservation obligea les premiers hommes réunis en société à établir leur domicile dans des lieux d'un pénible abord, et, parla, faciles à défendre contre les tentatives des hordes errantes de leurs ennemis ; mais Fétat de guerre n'est point naturel à Fhomme policé. Aussi remarquons-nous que les seules villes qui aient vu augmenter leur puissance et leurs richesses, les capitales enfin, ne sont point fortifiées. Presque toutes sont ouvertes et situées dans des vallons , auprès des rivières , ou sur les bords de la mer. Qu'un pays soit paisible et gouverné paternellement , on verra bientôt déserter ces châteaux forts, et ces cités, entourées de murailles et de fortifications naturellement escarpées, où l'industrie est trop resserrée, où les trésors du commerce ne peuvent circuler librement; les habitans se disperseront dans les campagnes , et il n'est de bien cultivées que celles où les maisons rurales, disséminées sur chaque petite propriété, ne peuvent rien avoir a craindre de cet isolement. Il n'est pas de contrée pins riche que celle où des routes tracées dans
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tous les sens , ou des ponts jetés sur toutes les rivières, ouvrent de faciles communications aux échanges commerciaux. Enfin, il n'est pas de pays plus heureux que celui où Ton peut voyager sans passeports , sans armes , sans escortes , et qui est toujours en paix avec ses voisins.
Ariano doit son origine à un désastre : Ia%ille ^ Equus-Tuticus ayant été détruite, les habitans encore effrayés se réfugièrent sur ces hauteurs pour se mettre à l'abri d'une nouvelle surprise ; mais , plus cette ville devcnoit forte , plus elle couroit de dangers et devoit éprouver de vicissitudes. Aussi la voit-on, dans l'histoire, changer continuellement de maître : une foule de barons se la disputent, la possèdent pour la tyranniser sous prétexte de la défendre , en sont chassés l'un par l'autre ; et la sécurité ne rentre dans son enceinte que quand elle est réunie au domaine royal.
Le roi Roger , s'étant emparé d' Ariano , la choisit pour y tenir, en 1 140, l'assemblée de ses états -généraux {Parleniento générale)^ dans laquelle inter\ânrent les députés siciliens. Il y publia ses premières lois , et donna cours à une nouvelle monnoie. Cette ville rentra ensuite sous le joug du baronnage, qu'elle ne secoua définitivement qu'en i586. Dans cet intervalle de temps, Mainfroy la fit détruire par les Saï--
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rasins de Liicera ; et ce fut même l'un des chefs d'accusation pour lesquels il fut cité, en 1262^ par le pape. Cette ville fut aussi expose'e aux fléaux de la nature ; renverse'e vers la fm du dixième siècle par un tremblement de terre , les princes de Bénévent furent obliges, pom^ la repeupler, d'y envoyer une colonie. Une semblable calamité eut encore lieu en i456, et porta le dernier coup à sa prospérité.
Ariano est encore misérable , et n'a d'autres manufactures qu'une fabrique de faïence grossière. Son terrain est un tuf mêlé de testacées marins. Il produit des noix, des amandes, du blé de Turquie et des plantes médicinales ; on y exploite des carrières de marbre et de gypse. Quant aux monumens de la ville , nous n'avons pu en juger ; car nous y sommes arrivés de nuit , et nous l'avons quittée le lendemain avant le jour.
3o octobre. — Le pays entre Ariano et Avellino nous a offert des points de a ue et des effets pittoresques admirables : tantôt entourés de rochers , et quoique dans une profonde solitude , nous étions assourdis par le bruit des torrens , les cris des oiseaux de proie , ou le roulement des vents à travers les gorges resserrées des montagnes. Plus loin nous retrouvions le silence sous les voûtes obscures de forêts
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qui sembloient impénétrables. En sortant des bois , la scène changeoit ; et nous étions avertis du voisinage de quelque lieu habité, par le tictac d'un moulin, l'aboiement des chiens, ou la zampogna ( chalumeau ) des bergers. Nous parcourions ensuite d'autres solitudes d'un caractère différent ; des sites d'un style très-varié; Enfin la plaine d'Avellino s'est offerte à nos regards avec toutes ses richesses,
11 n'y a point de terrain inculte : chaque place y est couverte de productions ; les vergers entremêlés de vignes ; les prairies à côté des terres à blé. Tous les dons de la nature s'y déploient avec luxe , y charment les regards , et réjouissent la pensée. De magnifiques allées d'arbres conduisent aux portes de la ^dlle ; et on reconnoît, en y entrant, l'aisance du commerce , l'activité de l'industrie, le goût des arts, et le mouvement d'une cité populeuse.
Une vaste place s'offre d'abord , et une pyramide de marbre, surmontée de la statue de Charles II d'Autriche , exécutée par Cosimo Fansaga, en occupe le milieu. Le même artiste a décoré la ville d'une foule d'autres monumens de sculpture et d'architecture ; tels qu'une fontaine avec des figures de marbre , située dans la rueMarchande; le palais deî Commune ^ sa belle tour qui sert d'horloge; et le bâtiment de la
Douane , dont la façade , fort ornée , offre quelques statues an Liques, mais la plupart médiocres.
Heureux l'artiste qui peut attacher son nom et sa destinée à l'existence d'une ville , en l'ornant de ses propres ouvrages ; plus fortuné encore s'il peut rendre ce service à sa ville natale , et en obtenir la récompense : mais cela est fort rare, car, dit-on, nul n'est prophète dans son pays. Fansaga avoit bien adopté le royaume de Naples pour sa patrie ; mais il étoit originaire de Bergame (i). Il vint fort jeune à Rome, et y étudia la statuaire et l'architecture, à l'école de Pietro Bernini , père du célèbre cavalier Bernin. L'église du Saint-Esprit des Napolitains, le seul monument que Fansaga ait exécuté dans cette capitale , influa beaucoup sur le reste de son existence. Ayant été appelé à INaples , on lui procura une telle quantité de travaux , qu'il se fixa dans cette ville . Dès ce moment sa fortune fut assurée : il fut créé chevalier, jouit d'une grande considération , et fut employé à tous les grands travaux exécutés dans ce royaume pendant le dix-septième siècle (2).
(i) Suivant Milizia , Mem. degli Archit. TOrlando, abecd. , et Sarnel!! lui donnent Brescia pour patrie. Fansaga mourut à Naples en 1678 , âgé de 87 ans.
(a) La liste en seroit trop longue ; on peut prendre une idée de ses inventions par l'aiguille de Saint-Janvier, celle de Saint-Domenico
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Les monumens que nous avons vus à Aveliino, et qu'on lui attribue, sont, ainsi que tous ceux de cette époque , du goût bizarre dont le Bernin, malgré tout le grand talent que nous sommes loin de lui contester, a donné le mauvais exemple.' En effet, ses imitateurs, qui n'avoient pas son génie, enchérirent sur leur maître ; ils poussèrent au dernier terme l'abus de la décoration ; et , secouant le joug des convenances et de toutes les règles, ils créèrent le style auquel Borromini a eu le malheur de donner son nom . Cet exemple doit faire trembler les artistes qui, jaloux de créer un genre nouveau , se livreroient à une imagination déréglée. Leurs productions, exaltées par la mode, et accueillies par cet esprit léger si funeste aux arts, pourroient plaire un instant. Eblouis eux-mêmes par ce succès éphémère , ils croiroient avoir des droits à Timmortalité. Mais bientôt les yeux se dessillent, la raison reprend ses avantages , et ces prétendus chefsd'œuvre , signalés comme un écueil , n'inspirent qu'un froid mépris ; et le nom de ces novateurs devient une sorte d'injure.
Maggiore , et la fontaine Médine, que le vice-roi, duc de ce nom, lui ordonna de transporter de !a rue de Plantamone, où elle étoit inutile , sur la place ( largo') du Château- L'artiste ingénieux exécuta celte opération avec beaucoup d'intelligence; mais il ajouta à cette fontaine une profusion d'ornemens de fort mauvais goût.
Revenons à Avellino. La situation de cette ville en fait un lieu important pour le commerce intérieur. Les grains de la Puglia affluent à son marché, pour se distribuer ensuite sur la côte de Salerne et sur les frontières de la Campanie. Ces contrées tirent en échange, des manufactures d' Avellino, du papier, du drap , et divers meubles assez grossiers, mais appropriés à la pauvreté de ces cantons.
Un moine (i), qui a écrit l'histoire de cette pro\ince , fait remonter l'origine de toutes ses villes et de ses moindres bourgades aux neveux deNoé. Un autre chroniqueur (2) dit qu' Avellino est ainsi nommée de saint Abel , son fondateur, qui y est encore en grande vénération. D'autres font dériver ce nom du fruit des noisetiers {abelline) qui bordent les ruisseaux, les chemins , et qui séparent toutes les propriétés. Suivant Camille Pélégrino , les Romains la nommoient Abellinum , d'un temple de Bellina (Bellone); ou de ce qu'elle avoit remplacé l'antique Veilla ou Avellia^ dont on voit encore les ruines proche Atripalda , faubourg d' Avellino. Ils s'en emparèrent en 44^ ; et elle fut successivement ville municipale, préfecture et colonie.
(i) Bellabona.
(2) T. Franco.
Tant que les Lombards possédèrent ce pays, Avellino fut un lieu de plaisance pour les ducs de Bénévent ; et l'on croit que Fun d'eux , Aione, la reconstruisit au neuvième siècle. Devenue le partage des Normands, Pvoger y fut couronné (i) roi de Puglia par l'anti-pape Anaclet. Ce fut dans le même endroit que l'empereur Lothaire et le pape Innocent II lui ôtèrent cette principauté, pour la donner à Reinulfe, comte de Gapoue.
La plaine d' Avellino, entourée de coteaux , est surmontée , au couchant , par le monte Ver^ gine qu'on nommoit aussi Virgiliano^ maintenant/'Vr^Z/z/a/zo, et qui domine la ville et toute la province. C'est un célèbre sanctuaire et un couvent de Bénédictins blancs , fondé , vers 1 134, par saint Guillaume de Yerceil. On croit qu'il occupe la place d'un temple renommé chez les anciens , et construit en l'honneur de la mère des dieux , sous le nom de Mater Magna ; il est cité dans l'itinéraire d'Antonin , qui le place à seize milles de Equus-Tuticus (2).
(i) Galanti, Descr. d::lle Sicilie. Quoique Pietro Diacono dise { lié. IV ) que c'est à Avellino qu'on couronna Roger, on doit entendre que Anaclet ne lui donna pour lors que le titre de roi ; car la cérémonie du couronnement ne se fit qu'à Palerme , quelque temps après le 25 décembre i i3o.
(2) Pellcgrino Campana , Disc. \, dit : Cette opinion vient de ce qu'on a voulu suivre Flavio Biondo qui n'a pas entendu et a
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Les Normands accordèrent'au monastère de Monte Vergine beaucoup de privilèges et le fief de Mei cogliano ; mais , dans le seizième siècle , ayant été érigé en commanderie (i), l'hôpital de I4 Nunziata de Naples en obtint les revenus du pape Léon X. Les moines plaidèrent ; et il €n résulta un jugement en vertu duquel les fiefs furent définitivement cédés à Thôpital, qui fit de grands avantages aux feudataires, en les affranchissant des gabelles et de plusieurs autres servitudes.
Le cimetière du couvent est considéré comme un objet curieux. C'est un vaste caveau, situé au niveau de l'église, et taillé dans le roc. Il a la propriété de conserver les cadavres des moines dans l'état où il( se trouvoient au moment de la mort. On en montre une quarantaine qui sont secs, incorruptibles, droits ou plus ou moins <;ourbés par l'âge. Il y a trois généraux de l'ordre , dont l'un est debout dans une bière ; il a conservé , dit-on , sa barbe , ses cheveux , et jusqu'à ses yeux qui sont ouverts.
Au pied de la montagne , près Mercogliano ,
corrompu le texte d'Anfonin. ÎNIais , en de'truisant cette assertion , il ne dit pas où étoit situé le temple de Mater Magna.
(i) En faveur du cardinal Louis d'Aragon , evêque d'Averse , qui céda la baronnie de Monte Vergine à Léon X ; elle compreïîoit douze bourgs ou villages et plusieurs châteaux. ( S/'gismondc, Descriz. di Napcl. )
SUR l'italie. aSi
est le palais du chef de Tordre des Verginianî. Cet édifice , nommé Loreio , est vaste , mais d'un dessin baroque. Il y a des archives qui sont considérées comme les plus précieuses du royaume , en titres et manuscrits du moyen âge.
En sortant de la ville , nous avons laissé le Monte Yergine sur notre droite. Le coup d'œil de cette montagne est curieux ; elle est parsemée de chapelles , d'oratoires et de croix , le long du chemin qui serpente , pour arriver au sanctuaire . Tous ces bâtimens forment des lignes dont la masse est très-pittoresque , et de l'effet le plus théâtral.
Arrivée à Naples. — Plaisante friponnerie. — Costumes, amusemens et traits de mœurs des Napolitains.
Naples, le. . .
^ous sommes arrivés à Naples depuis plusieurs jours , et il seroit maintenant hors de propos de rétrograder sur la route qui nous y a menés. Je ne passerai donc pas en revue une foule de petites Ailles et de jolis villages , qui animent et embellissent la contrée , il est vrai , mais que , dans notre impatience, nous négligions pour diriger toutes nos pensées vers la capitale. Jusqu'alors nous avions pris plaisir à nous arrêter, à divaguer sur les bords du chemin; chaque objet nouveau fournissoit un aliment à la discussion, ou nous apportoit des distractions agréables, el quelquefois utiles et instructives ; c'est ainsi que nous avons supporté les fatigues et les longueurs du voyage. En approchant du but , l'impatience nous a gagnés ; nous ne regardions plus que devant nous ; les yeux fixes, la bouche muette, il sembloit que nous
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fussions dans Tattente de quelque grand événement. C'en étoit un pour nous que d'atteindre cette ville si merveilleuse que les expressions manquent aux Italiens pour la louer , et qu'ils sont forcés de renfermer toute leur admiration dans ce proverbe : VoirJSapIes , et puis mourir.
Nous avions surtout le désir d'apercevoir la cime fumante du Yésuve. Avides de ce spectacle, dont nous nous exagérions la magnificence, nous le demandions à noire conducteur. AJesso^ adesso, répétoit-il ; et, cette fois, il se moquoit complètement de nous; car, par cette route, on ne peut pas découvrir le volcan. D'ailleurs, engagés entre deux rangs d'immenses peupliers, ils nous déroboient les plans lointains, dont nous n'apercevions que des échappées à travers les troncs de ces arbres qui formoient un double rideau du plus beau vert , mais aussi de la plus fatigante uniformité.
Cette promenade qui , des portes de la ville , se prolonge à plus d'une lieue , est bordée de fontaines, de chapelles et de petites maisons, où le peuple vient se divertir. Plus tard, elle nous a paru fort agréable ; mais elle ne nous offroit , en ce moment, que bruit, que poussière et mouvement désordonné. Que l'on se figure, en effet, le concours des paysans dont le costume est très-varié ; l'abord des chariots chargés de
productions des champs, qui se croisoient avec de brillantes voilures précédées de coureurs ; des calèches découvertes , et des cavaliers qui fendoient l'air et la foule des promeneurs ; et , au milieu de tout ce brouhaha qui annonce toujours une grande ville, et auquel nous n'étions plus accoutumés , notre triste équipage en fort mauvais état, et traîné lentement par des chevaux harassés.
Nous approchions de la Aille , lorsqu'un homme à cheval fait signe au cocher d'arrêter, et nous demande avec beaucoup d'empressement et de politesse si nous ne sommes pas des ingénieurs français arrivant de Constantinople. Sur notre réponse affirmative, il vient, nous dit-il, de la part du général G . . . , ambassadeur de France , pour nous accompagner jusqu'au logement qui nous est préparé, et où l'on nous attend avec impatience. Quoique le général nous eût écrit plusieurs lettres extrêmement obligeantes, nous ne pouvions croire qu'il eût poussé l'attention jusqu'à se mêler de ces petits détails. Cependant , l'empressé Napolitain nous affirmoit avec tant de bonhomie la réalité de sa mission, que, nous abandonnante sa conduite, nous sommes entrés dansNaples, confus, mais enchantés de la prévoyante et délicate obligeance du ministre de France; et, après avoir
fait une courte apparition au bureau général de la douane , toujours escortés de notre officieux conducteur, la voiture s'est arrêtée dans la grande rue de Tolède , à la porte d'un vaste hôtel. Plusieurs domestiques très -empressés s'emparent de nos effets, et nous conduisent au plus bel appartement composé d'un grand nombre de pièces. Nous y trouvons bon feu, table mise avec deux converts, et presque aussitôt l'on sert un souper qui auroit suffi pour dix personnes ; nous y faisons honneur en bénissant la main qui nous avoit guidés au port , et ne tardons pas à nous coucher dans d'excellenslits, où, malgré la surprise causée par une semblable réception, nous nous sommes endormis en nous berçant des songes les plus agréables.
Nous devions avoir déjà une haute idée de la ville de Napîes, de la politesse de ses habitans , et surtout de la munificence de notre ambassadeur que nous étions empressés d'aller remercier. Le lendemain , ayant témoigné ce désir, une élégante voiture s'est trouvée prête , et nous a conduits, en brûlant le pavé, sur le quai de Chiaja. Le laquais court s'informer si on peut nous recevoir , et revient nous dire que le ministre étoit avec la cour au château de Porlici; il nous demande ensuite la permission
d'être notre cicérone^ et de nous montrer quelques unes des innombrables merveilles de la moderne Parthenope. Deux jours se sont passés ainsi dans des courses infructueuses pour voir le général, et très-bien employés à visiter les églises , les palais , les cabinets de tableaux et les autres curiosités de la Adlle. Néanmoins, soupçonnant quelque mystère dans notre aventure , le troisième jour nous refusâmes le brillant équipage, et échappant à Fobsession de notre officieux cicérone^ nous avons été prendre un calesso , ou cabriolet de place , qui nous a conduits au palais de France. Admis aussitôt sans la moindre difficulté, l'ambassadeur nous a reçus avec bonté, et a daigné témoigner son inquiétude de ne pas nous avoir vus plus tôt; il n'y avoit assurément pas de notre faute , et nous lui en avons donné l'assurance. Faisant ensuite le détail de tout ce qui nous étoit arrivé depuis plusieurs jours, nous avons insisté sur les obligations que nous lui'avions déjà, et nous l'avons prié de permettre que nous échangeassions Tappartement magnifique qu'il nous avoitprocuré, contre un logement plus modeste et beaucoup plus conforme à nos moyens.
Le général nous laissoit parler sans nous interrompre. Enfin il ne put contenir plus longtemps son envie de rire, et nous fit voir que nous
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avions été complètement mystifiés par des fripons qui n'étoient pas à leur coup d'essai dans ce genre, et qui s'entendoient avec les maîtres des grandes auberges pour leur attirer ainsi des dupes. Il n'avoit point été à Portici ; et on avoit profité de notre erreur , qui auroit pu durer long-temps si nous n'avions pas trompé nousmêmes nos Argus. Il nous a offert en dédommagement sa maison et sa table ; et il n'est point d'honnêtetés , de marques d'intérêt , et d'attentions délicates qu'il n'ait mises en usage pour nous rendre agréable le séjour deNaples. Cependant, nous n'avons pas cru devoir accepter un appartement au palais de France; et, après avoir beaucoup ri d'une escroquerie dont les fastes de Paris même, si fatal aux étrangers, n'offrent pas d'exemple, nous courûmes donner congé à nos grandeurs éphémères , et payer une dépense de trois jours , équivalente à celle que nous aurions pu faire en un mois, dans un lieu plus convenable , que le secrétaire d'ambassade nous avoit indiqué , et où nous devions être à l'abri des escrocs de toute espèce, dont la capitale du royaume de Naples fourmille.
Notre première mésaventure nous ayant donné notre franc-parler sur l'astuce, la finesse et l'avidité des Napolitains, nous résolûmes de nous soustraire à un autre abus qui se commet-
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toit , même dans le palais de Tambassadeur. Il est d'usage , lorsqu'on dîne dans une maison de Kaples, de payer plus que le dîner ne vaut. Voici comment : lorsqu'on se retire on trouve toute la valetaille rangée en haie dans l'antichambre , et attendant le tribut de ceux qu'elle a servis à table. Pour obtenir une autre fois les mêmes services , il faut distribuer à droite et à gauche . et jusque dans la main du marmiton , quelques pièces d'argent dont on fait provision d'avance. Invités une fois pour toutes chez l'ambassadeur (et ce n'étoit pas de sa part une vaine politesse, car il nous grondoit lorsque nous étions plusieurs jours sans dîner chez lui), l'usage de la manda nous étoit fort à charge , en raison de son nombreux domestique ; et nous résolûmes d'en faire sentir l'inconvénient à la première occasion. Le général, un jour, nous faisant des reproches obligeans sur notre discrétion, nous lui en avouâmes la cause. Il ignoroit cet abus ; et il fit venir son valet de chambre, qu'il tança vivement, en menaçant de chasser le premier qui ten droit la main à ses convives, et qui témoigneroit la moindre humeur.
Le nombre des domestiques est immense à INaplcs ; chaque palais en est rempli ; et le bourgeois même en nourrit plusieurs , pour avoir le
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plaisir de s'en faire suivre lorsqu'il sort de chez iui. Un homme qui ne veut pas être confondu avec la populace ne peut aller qu'en voiture ; ceux qui n'en ont pas le moyen ne sortent qu'à la brune pour ne pas se compromettre. Cependant le matin on peut, à la rigueur, mais dans un négligé élégant , se hasarder à parcourir les rues à pied : les femmes même vont ordinairement seules ou avec leurs amies, enveloppées dans une mante à l'espagnole , sorte de jupon de taffetas noir bordé d'une dentelle ; elles le retroussent par-dessus leur tête, et s'en cachent le visage. On ne voit que des artisans donner le bras à leurs femmes dans les promenades.
Le Napolitain aime beaucoup la liberté , le plaisir et le bruit : il a de la vivacité, parle %Tte et long-temps ; et ses gestes , très-multipliés , sont d'une expression souvent comique. Avide de fêtes et de spectacles , on ne rencontre partout que baladins, escamoteurs, marionnettes, danses et troupes de chanteurs. Il fait usage du tambourin , des castagnettes ou nacchere , et du colascino , instrument à deux cordes et à long manche.
Les fêtes religieuses sont celles qu'il préfère , et elles sont très-brillantes : les églises se convertissent alors en théâtres richement décorés , qui retentissent des plus joyeux accords ; les as-
sistaiis tournent le dos à l'aulel, et toute leur attention se porte atfs Forchestre. Les processions sont aussi un objet de curiosité, plutôt que le résultat d'une véritable piété. Elles s'étendent en lignes immenses , car toute la population est enrôlée dans les confréries de pénitens blancs, bleus, gris et noirs; on y porte des dais, des bannières, des ostensoirs, et d'autres objets revêtus des orne mens les plus riches ; et les spectateurs qui garnissent les croisées ajoutent encore à la beauté du spectacle.
Les Napolitains ont surtout une grande vénération pour la Madonne, Ses chapelles sont pratiquées dans l'épaisseur des murs , ou en saillie sur la façade de presque toutes les maisons ; elles sont éclairées la nuit par des lanternes ou de petites bougies sans cesse renouvelées , et cette dévotion a en outre un but d'utilité : elle dispense la police de s'occuper de l'illumination des rues, et prévient beaucoup de vols et d'autres désordres.
Les plaisirs de la table sont fort recherchés par les liabitans de Naples, les moins sobres de tous les Italiens. Dans le carnaval et les grandes solennités , les rues sont encombrées d'une prodigieuse quantité de comestibles , qui suffit à peine pour la journée. On voit à tous les carrefours des chaudières énormes de macaronis »
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où le peuple puise sans cesse à pleines mains ; et, à côté , des tonneaux remplis de la neige de FEtna, suspendus en bascule et agités sans cesse , d'où découlent des flots de boissons à la glace. Ailleurs , on distribue aux lazzaronis , et à trèsbon compte, le café prétendu levante^ qui en a au moins la couleur, s'il n'en a pas absolument la vertu.
Le faste et la misère , qui se touchent de si près dans toutes les grandes capitales , forment ici un contraste frappant. Des individus , qui étalent au dehors un équipage fastueux , des laquais et un coureur, vêtus d'une livrée d'emprunt , sont réduits au plus strict nécessaire dans l'intérieur de leur palais , dont ils n'occupent qu'un galetas.
Tel prétendu seigneur, dont l'antichambre est encombrée de laquais , ne peut les nourrir qu'aux dépens des allans et des venans, tandis que lui-même n'existe que de l'argent des cartes et du bénéfice que le jeu lui procure.
Tel autre , qui n'oseroit se montrer en plein jour qu'en voiture , s'échappe par une porte de derrière lorsque les rues ne sont éclairées que par la lampe des Madones ; et encore se cachet-il dans son manteau , pour n'être pas reconnu à cette foible clarté. Où court-il avec tant de mystère ? Acheter sur la place une écuellée de
macaroni qu'il dévorera dans le cabinet démeu < blé, seule retraite qui lui reste.
Au moins le lazzaroni montre au grand jour sa vaniteuse misère ; avec sa beretta de laine d'une couleur tranchante , et son ferrajolo , sorte de capote brune , chamarrée de grossières broderies de diverses nuances; il ne rougit pas d'aller nu -pieds, souvent sans chemise, et de coucher sur les marches d'une église, à l'abri d'un auvent ou d'un banc, qui lui fait donner le nom de banchiere.
Ces gens ne possèdent rien et ne s'en embarrassent guère ; sans feu ni lieu , ils vivent toujours en plein air, sur le port ou dans les rues ; et ils s'y habituent dès l'enfance , car la plupart sont des enfans trouvés. Ils n'ont aucun métier, et ce n'est que par occasion qu'ils servent de porteurs , de commissionnaires et d'hommes de peine. Mais ont -ils ramassé quelques carlins ^ ils ne pensent plus qu'à boire à la glace, à manger des macaronis bouiilans , du poisson salé , des légumes ou quelques débris de viande ; ils s'endorment ensuite , jusqu'à ce que le besoin, se faisant sentir de nouveau, les oblige à gagner une autre petite somme , pour jouir derechef du benedetfo far nicnte.
On débile bien des contes au sujet de cette classe nombreuse de la population de îiaples
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On a prétendu qu'elle formoit un corps, et qu'elle se nommoit un roi, reconnu par le gouvernement, qui lui accordoit une pension* Paen n'est plus faux. Il en est de même de leur nombre , qu'on faisoit monter à quarante mille. Naples ne contenant guère que quatre cent vingt mille liabitans, il n'est pas probable que la dixième partie se compose des lazzaroni. On portoit aussi à trente mille le nombre des avocats ou gens attachés aux tribunaux. C'est une exagération manifeste , qui vient peut-être de ce que le costume d'avocat (l'habit noir et le manteau), est adopté, comme à Rome celui d'abbé, par la foule de gens sans état, qui n'ont pas d'autre moyen pour se distinguer du peuple. Les statistiques napolitaines comptent seulement trois mille avocats, et le nombre est encore assez considérable.
On doit retrouver dans les mœurs, les institutions, et même dans le langage des Napolitains, les traces du passage des divers peuples qui ont tour à tour dominé cette contrée.
Les Français surtout ont laissé dans tout le midi et le levant de l'Europe de si profonds souvenirs, que leur nom est devenu générique pour désigner les étrangers , et on les confond tous sous celui de Francs,
Parmi plusieurs expressions et des restes d'u-.
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sages français , on a conservé à Naples le nom de rues à celles qui étoient habitées par les marchands étrangers. Leur concours fut tel sous la reine Jeanne P% que , par amour pour l'ordre, et désirant prévenir tout sujet de discorde entre tant de nations diverses , la reine assigna à chacune un quartier distinct ; séparant ainsi les Français et les Provençaux , des Catalans , des Génois, des Florentins. Les rues qu'ils habitoient se nomment encore , la rua Française, située proche l'église San Giovanni a marc ; la rue Catalane, près la place de VOlmo. La rue Provençale exista jusqu'au seizième siècle, époque à laquelle on construisit le palais du roi sur son emplacement. La rue où logeoient les marchands de Gènes formoit un long portique, soutenu par trente pilastres qui furent abattus par les princes d'Aragon ; et, au temps de l'historien Summonte, on conservoit le nom de rue Toscane à celle qu'on voit auprès de la sellarîa.
La domination espagnole eut aussi beaucoup d'influence sur les mœurs et le caractère des Napolitains du dix-septième siècle : tout se faisoit pourlors àl'espagnolc. L'échange continuel d'intérêts entre les deux peuples amena dans jSiaples les formalités de l'étiquette, les manières mêléesde politesse et de hauteur, le changement du costume, la magnanimité et l'orgueil, la
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courtoisie envers le beau sexe, la Jalousie et les vengeances secrètes. On introduisit aussi les combats des taureaux, les mascarades arabes, les tournois , les sérénades , les représentations appelées réali- et la Vie des Saints fut mise sur la scène.
Cependant l'origine grecque des Napolitains se reconnoît encore dans leur physionomie et. dans leur caractère. Ils ont, comme les Grecs, une "vive intelligence, une grande finesse d'organes , beaucoup d'adresse manuelle ; ils sont surtout, comme eux, amateurs du bruit, de la joie, de la plaisanterie et des actions mimiques et satiriques. On croiroit aussi que les émanations de nitre et de soufre, dont l'atmosphère qu'ils respirent est imprégnée, leur communique une inquiétude et une mobilité d'esprit qui donnent à toutes leurs actions et à leurs moindres mouvemens une vivacité qui nous paroît désordonnée, grimacière , qui tient même parfois du délire.
Aussi est-ce chez eux qu'on peut trouver les meilleurs mimes ; et c'est de Naples que nous vint le facétieux Tiberio Fiorelli (i), qui fut si célèbre en France sous le nom de Scaramouchc, Il attiroit la foule au théâtre Italien pendant que
(i) Si g no relit P'icende, délia coït ura, etc.
Molière faisoit admirer sur un autre théâtre ses premiers chefs-d'œuvre. Le Tcrence de la France apprit de Scaramouche quelques uns des mystères de Tart scénique. Il assistoil assidûment aux représentations du spirituel Fiorillo ; et Ton reconnut bientôt, dans les caractères ridicules de ses comédies, l'élève en quelque sorte de Scaramouche. Ménage dit qu'il ne parut jamais sur le théâtre un acteur plus ingénieux : Homo non periit^ sedperiit ariifex ; et qu'il fut le plus parfait pantomime qu'on eût vu jusqu'alors. Scaramouche s'éloignoit-il de Paris pendant quelques mois, la foule se portoit vers Molière; mais quand le mime italien revenoit , Molière prèchoit dans le désert ; et les traits de son beau et puissant génie étoient éclipsés par les lazzis plaisans et naturels de Scaramouche. Enfin , chargé de gloire et de richesses, Fiorillo renonça au théâtre, et mourut fort âgé, à Paris, en lôg'j, laissant à son fils, qui s'étoit fait prêtre, plus de cent mille écnis.
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