‹ Lettres sur l'ItalieChapitre 13 sur 20 · VL . IX · texte numérisé non relu

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couche de terre , revêtue du plus brillant émail , mais minée en dessous par des feux sans cesse allumés , et qui peuvent à tout moment la faire trembler, la fendre et l'engloutir ; ce contraste d'une nature animée, vigoureuse, avec un seul point où tout languit et meurt ; cette opposition des plus brillantes couleurs avec ces teintes d'un gris uniforme et livide; ce cratère silencieux, ce calme profond mais trompeur; tout dans ce spectacle inspire la tristesse , et offre même quelque chose de sinistre, qui fait naître dans l'âme un sentiment pénible, qui retrace l'image du néant des vanités humaines , et qui semble annoncer le péril ou la mort.

On juge bien que je ne pouvois, dans un croquis décoloré, faire sentir ces dissonances qui gisent particulièrement dans l'opposition des couleurs. J'ai préféré donner une vue du Vésuve prise du Château-Neuf, et tel qu'on le voit pendant la nuit et au clair de la lune. Je suppose qu'il n'exhale encore qu'une légère fumée blanchâtre, et qui n'annonce les approches d'une éruption que quand elle est accompagnée des mugissemens de la montagne. Le môle et sa lanterne occupent le premier plan de la composition. Planche IX Çi).

C'est la promenade favorite des Napolitains ,

(i) M. Deois, peintre aussi modeste que plein de taknt, dont

qui viennent y respirer Fair pur de la mer, et. les émanations des fleurs dont les vallons sont tapissés. Le vent de terre les apporte dans sa course régulière ; il embaume et rafraîchit tous les soirs les plages de INaples et les bords du Sebeto , desséchés par la chaleur du jour; il ranime les organes fatigués , communique même aux esprits une vivacité nouvelle , et fait renaître la joie et les plaisirs dont la durée se prolonge bien avant dans la nuit.

L'antique port de Naples a été comblé par suite des révolutions qu'a éprouvées ce terrain sans cesse vacillant. Il occupoit la place qu'on nomme encore Contrada di Porto; et on voyoit naguère la tour servant de phare, dans une ruelle derrière l'église de S. Onofrio de yecchi.

j'ai souvent admire les paysages à Naples et dans les principales \illes de l'Italie, a représenté, dans des e'tudes faites d'après nature, les diffcrens aspects du Ve'suve, de jour et de nuit, lors d'une éruption dont il a exprimé tous les effets avec une grande vérité. Au reste personne n'a mieux rendu que lui les sites pittoresques de la Campanie. Ses paysages, d'une couleur vraie et d'un effet piquant, sont presque toujours animés par des anijnaux qu'il excelloit à représenter. On ne pouvoit lui reprocher qu'une trop grande méfiance de ses moyens, qui lui faisoit abandonner souvent des tableaux que les amateurs trouvoient lort beaux, et dont lui seul n'étoit pas content.

Cet habile artiste est mort en i8i3, regretté de tous ceux qui l'avoient connu.

J'ai vu aussi, à Naples, M. Pequignot, autre peintre français, mais plus particulièrement grand dessinateur. Il savoit donner aux figures de ses compositions une expression aussi vive que profonde.

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Il existe encore, m'a-l-on dit, dans les caves voisines, les restes d'un monument antique où Ton a trouvé une figure d'Orion , que le peuple considère comme celle d'un nommé Nicolo, célèbre nageur, et qu'on nommoitle poisson napolitain, Pisclcola. Ce Nicolo existoit du temps de Frédéric d'Aragon. On prétend qu'il faisoit le trajet de Sicile en Calabre à la nage, pour porler des dépêches secrètes. Il passoit quelquefois quatre ou cinq jours dans la mer, vivant de poisson, d'huîtres ou de plantes marines, et se jouant même des flols agités par la tempête. Frédéric, étant à Messine, fit jeter dans le gouffre de Garybde une coupe d'or, que l'homme poisson alla chercher au fond de la mer où il resta pendant trois heures. A son retour, il fit un tableau effrayant des grottes souterraines qu'il avoit parcourues, et des courans dont il avoit failii être la victime. Le roi, pour l'encouragera lui fournir de nouveaux renseignemens sur ces lieux inconnus aux autres mortels , fit jeter un sac de monnoie d'or , et une autre coupe ; mais le pauvre Nicolo périt victime de son courage et de sa cupidité, dans cette nouvelle immersion; et son corps n'a jamais reparu.

Du temps de Charles I" d'Anjou, il existoit une digue sur laquelle on a construit depuis, la Darsene etfarscnal. Charles ÎI fonda, o\ i3o2,

une partie du môle qu'on voit maintenant. Charles III, père du souverain actuel , Fétendit, en 1743» ^'<^rs l'orient, de plus de trois cents palmes, et il le termina par un fortin garni d'artillerie , qui commande le port et la pleine mer. Ce prolongement du môle garantit les vaisseaux du vent de Sirocco qui domine dans le golfe. Mais le port est trop petit pour une capitale, car il n'a pas deux cents toises dans son plus grand diamètre. On pourroit former , au moyen de quelques travaux bien entendus , un autre port aussi vaste que sûr, dans l'espace compris entre le château de l'Œuf et la lanterne. Au-dessous de la construction moderne on a pratiqué de grands magasins pour le désarmement des navires. Le dessus offre une large et belle terrasse , garnie de bancs de Piperno , et pavée en pierres de lave taillées carrément.

La lanterne ou phare du port, érigé en i3oi, par Frédéric I"% servoit de magasin à poudre ; et même on y en fabriquoit, lorsque, vers 1626, la foudre tomba sur cette tour, y mit le feu , et la fit sauter. Le duc d'Albe la reconstruisit sur le modèle composé par Pietro Martino, architecte napolitain (i). On dit aussi (2) que ce fut

(1) Suivant Celano et Gius. Sigismondo, Desc. di Nap. (n) Piirrino , Guida de Forcst'ieri.

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un galérien qui en donna les dessins et en surveilla l'exe'cution, et que l'on fut si content de cet ouvrage, qu'on accorda la liberté et de grandes récompenses à son auteur. L'inscription placée sur la porte de ce monument fait mention du roi Philippe IV, du duc d'Albe, et d'un certain Francisco Mannique triremium gub. curante. C'est sans doute ce qui aura fait attribuer ce travail à un galérien . Pour obvier à un pareil inconvénient très-commun , ne devroit-on pas , au lieu de gens dont le nom devient par suite une énigme , consigner , dans ces inscriptions lapidaires, le nom de l'artiste auteur du monument ?

La promenade du môle est terminée par une fontaine de goût moderne. Il en existoit une autre au même endroit, ornée de bas-reliefs, et de quatre figures exécutées par Merliano , plus connu sous le nom de Jean de Nola, d'où celte place a conservé la dénomination de Quattro del rnolo . C es beaux ouvrages de sculpture furent enlevés par le vice-roi Pietrantonio d'Arragona, qui les fit, de sa propre autorité, transporter en Espagne, pour orner ses jardins. Cette action inouïe de hardiesse et de despotisme n'excita d'abord que les gémissemens des Napolitains qui n'osèrent pas l'empêcher; mais, plus tard , le même vice-roi ayant voulu dépouiller aussi la

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fontaine de S. Lucia a mare des bas-reliefs compose's par le à^Auria , élève de Merliano , les habitans s'y opposèrent hautement, et menacèrent de se révolter. La conduite impudente de ce gouverneur contraste avec celle du roi Charles III, qui, à son départ pour l'Espagne , eut la délicatesse de replacer dans le cabinet de Portici un très-beau camée antique qu'il avoit porté sept ans à son doigt. Ne se considérant, disoit-il, que comme le dépositaire des richesses trouvées à Hcrculanum , il ne vouloit pas en distraire la moindre portion. Bel ctrareexemple de probité !

De la plate-forme du môle on jouit d'un trèsbeaucoup d'œil. Mais, pour saisir l'ensemble de la ville, on vous indique plusieurs points élevés, tels que la chartreuse de Saint-Martin, sur le mont Saint-Elme, et l'endroit nommé Miraiodos. De ces hauteurs, on jouit, il est vrai, d'un plus vaste développement de terrain, et la vue s'enfonce à des distances immenses. Mais si les regards reviennent tomber au pied de l'escarpement où l'on se trouve, on ne a oit plus que la toiture des édifices ; les rues ressemblent à de profondes ornières ; les cours et les places à des puits; tous les objets, également éclairés et sans effet, n'offrent aucun intérétpittoresque. C'est donc préférer une carte géographique gros-

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sièrement enluminée à un tableau du Claude Lorrain. Pour bien jouir de la Yue d'une ville, il faut s'élever peu , et s'éloigner à une telle distance qu'on puisse en embrasser l'ensemble d'un coup d'œil. Naples, vue des jardins de Portici, en offre un très-beau. Néanmoins il est encore plus imposant, lorsqu'on s'élève en pleiile mer. Alors , il varie à mesure qu'on change de place, qu'on s'éloigne ou qu'on se rapproche; et , pour un tableau, on en a mille, tous différens de lignes, d'effet et de couleur.

La vue de Naples, en y arrivant par mer, a souvent été comparée à celle de Gonstantinople; et on ajoute que l'aspect de ces deux villes est ce qu'il y a de plus merveilleux au monde dans ce genre. Kous avons déjà décrit celui de la ville turque; et, eu égard à la richesse et à l'étendue, il l'emporte sur celui de Naples. Mais ce dernier est infiniment plus pittoresque et il doit cet avantage au mouvement du terrain qui, dans ses lignes sinueuses et abruptes, développe bien mieux les édifices de la ville , les fait pyramider au-dessus les uns des autres , et en détache les masses et les plans ; tandis que les côtes du Bosphore, en général basses ou arrondies en coteaux, n'offrent que des lignes d'une grande étendue, sans variété dans leurs formes, et sans contraste dans leurs effets.

En arrivant dans le golfe de Naples , et laissant sur les côtes les îles d'ïschia et de Caprée qui semblent des vedettes avancées , les plus admirables tableaux s'offrent à vous. Sur la gauche , les rochers escarpés de Procita se détachent du cap Miscne, derrière lequel on voit le golfe de Pouzzuole , dominé par le mont Barbaro ; et, en approchant, l'intérêt se concentre de plus en plus et se coordonne en un seul tableau resserré entre le mont Pausilype et le Yésuve. Naples occupe le centre du bassin ; et ses édifices se groupent autour du mont Saint - Elme , V Jlcropolis de l'antique Parthenope.

Pour bien jouir d'un aspect, il faut choisir l'heure , le moment favorable aux effets pittoresques. Embarquons-nous dans une chaloupe, et quittons le port vers la fm de la journée : le soleil s'abaisse sur le tombeau de Virgile, et l'entoure d'une auréole resplendissante. En dehors de la pointe de Pausilype, il illumine encore les antiquités semées sur les côtes de Pouzzuole, et se plonge enfm dans la mer entre le promontoire de Miscne et l'île de Procita, quoiqu'il dore derrière nous les pointes escarpées d'Anacapri. Le crépuscule succède et peint longtemps l'azur du ciel de ses teintes rosées et violâtres, et enfm, de ce ton gris argentin, pré-

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mière nuance du manleau de la nuit, à travers lequel on voit de'jà scintiller quelques étoiles. La brise cesse , les flots se calment , la mer devient lisse et transparente, et l'astre de Tenus se répète dans les eaux et y brille comme un diamant qui nageroit à leur surface : les matelots commencent l'hymne du soir, et j'attends sans impatience que lalune vienne éclairer les objets, et me procure de nouveaux plaisirs en variant les effets du clair-obscur.

Elle avoit dépassé l'horizon etsortoit du golfe de Salerne, que je n'apercevois pas encore son disque caché derrière les cimes du Gargano et le prolongement des croupes du Vésuve. Cependant sa douce lumière argentoit déjà les fumées échappées du cratère , ou plutôt les vapeurs condensées qui le couronnent. Mais, dès que Fastre resplendissant eut atteint la cime des monts , un rapide faisceau de rayons se précipite , frappe diagonalement sur les fabriques de la ville, éclaire leur façade, tandis que de longues ombres, projetées par cjuelques grands édifices,' laissent dans une vague obscurité les plans inférieurs de ce tableau : des quartiers entiers opposés au foyer de lumière se découpent sur les vapeurs blanchâtres émanées des eaux du Sebeto , ou se détachent sur le fond aérien des coteaux qui dominent la vallée de Noîa, Au centre

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de la >âlle, les temples , les palais, les terrasses^ les aqueducs et les jardins , suspendus sur les croupes de la montagne , qui pyramident jusqu'à son sommet occupé par la Chartreuse et par le fort Saint-Elme, tous ces objets forment, en quelque sorte , une gerbe lumineuse dont le spectre se réfléchit dans le miroir tranquille des eaux du port. Le Château-Neuf, le môle , le promontoire de Sainte - Lucie , et le château de rOEuf offrent encore une barrière aux rayons lumineux, et projettent l'ombre sur le rivage de Chiaja , qui contraste avec la Margellina et les rochers de Pausilype , vivement éclairés. Enfin le golfe de Pouzzuole se perd dans l'éloignement ; et les parois blanchâtres des fabriques dispersées sur ses côtes en déterminent seulement les contours , et , par leur réunion , indiquent la place de Pouzzuole et de Bayes.

Je ne pouvois me lasser de contempler ce spectacle imposant ; et j'aurois erré au hasard pendant toute la nuit sur le golfe, si la fraîcheur, devenue vive et pénétrante , ne m'avoit averti de songer à la retraite. Je me rapprochai de la ville ; la lanterne du môle, qui brilloit d'une flamme rougeàlre , quelques feux allumés sur le rivage et leurs fumées dorées, les lumières qui éclairoient Vinlérieur des maisons, les flambeaux que por-

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tent les coureurs devant les voitures , toutes ces lueurs fixes ou vagabondes se peignoient en. traînées de feu sur les flots légèrement émus. Les mâts des vaisseaux et des barques , réunis dans le petit port , offroient l'aspect d'une forêt dépouillée de ses feuilles ; les bateaux de pêcheurs , sillonnant la rade , formoient autant de points noirs ; et leurs rames, agitées avec régularité, faisoient ressembler ces légères embarcations à ces insectes qui parcourent avec rapidité la surface des étangs.

Après avoir goûté les douceurs du calme le plus profond, après avoir joui des plus sublimes beautés naturelles , le mouvement et le fracas de la ville devoit me déplaire ; aussi ai-je couru m'enfermer dans ma retraite. Là, assis devant ma fenêtre , mon papier suffisamment éclairé par les rayons de l'astre de la nuit, j'écris cette lettre dans laquelle j'essaie de tracer fcsquisse de l'admirable tableau qui vient d'enchanter mes regards, et dont les couleurs resteront YÎvement empreintes dans mon imagination.

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