LETTRE XXII
Notés historiques sur les arts napolitains, jusqu'au quatorzième siècle. -
Après avoir employé la plus grande partie du jour à visiter les monumens et les autres curiosités de Naples , je m'éloigne avec un nouveau plaisir du tumulte de cette capitale, pour parcourir les bons auteurs napolitains (i), etpuiscr dans leurs écrits une foule de connoissances que la conversation même la plus instructive ne pourroit me donner. Je les préfère surtout aux cicérone^ qui vous obsèdent et vous fatiguent de leur officieux et insignifiant bavardage. Ce sont les notes résultant de cette étude , ou plutôt de cet amusement, que je confie au papier; elles doivent avoir pour objet des recherches sur les arts napolitains. Au lieu de jeter au hasard et sans méthode les notions que j'ai acquises sur les monumens de la ville, je les rattacherai à l'époque de leur construction , en faisant sentir
(i) L'ouvrage de Sigiiorelli, intitule' : Vicende dclla CoUura nclls SiciliCf m'a e'ié surtout d'une grande uli'ile'.
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rinfîuence que les événemens politiques ont exercée sur ces productions des arts. On juge bien que je ne les passerai pas toutes en revue ; peut-être même ne parlerai-je pas des plus intéressantes. Aussi ce n'est point une description complète de Naples que j'entreprends de donner ici , mais un recueil de mes propres idées sur les objets qui m'ont le plus frappé sous le rapport pittoresque. Un autre les envisagera sous un différent aspect. Et il ne faut pas perdre de vue que je ne suis qu'un artiste, auquel on doit demander plus de sentiment que d'érudition , et moins de brillant que de vérité dans ses. tableaux.
Au reste , ces notions , quelque imparfaites qu'elles soient, pourront être de quelcjue utilité, puisqu'elles suppléeront au silence des autres voyageurs qui, s' étant beaucoup occupés de l'état des arts dans le reste de l'Italie, ont dédaigné d'en rechercher l'origine et d'en suivre les progrès dans la contrée que j'ai sous les yeux. Vasari , Borghini , Baldinucci, enfin Bettinelli, l'écho de ses devanciers, admirateurs exclusifs, et quelquefois injustes , des écoles de Florence , de Venise , de Rome et de Bologne , ont à peine cité les artistes napolitains. Lanzi ne fait mention que des peintres , et son travail est incomplet sous les autres rapports. En attendant qu'un
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écrivain ërudit et impartial reunisse , dans urt corps d'ouvrage , l'histoire générale des arts en Italie , nous croyons devoir réhabiliter la mémoire des artistes du royaume de Naples , et attirer sur ce pays l'attention , distraite par l'éclatante renommée des autres écoles.
Nous ne rapporterons pas les titres de gloire de la grande Grèce ; ils sont si connus et d'une telle authenticité, qu'il suffit de jeter un regard sur cette heureuse contrée, ou d'en remuer ^légèrement le sol, pour retrouver les témoignages du goût et de la magnificence de ses anciens habitans. Les vases peints de la Campanie, qu'on s'est injustement obstiné à nommer étrusques , les mosaïques élégantes, les peintures d'un grand style qui ornent encore des chambres souterraines , les statues de marbre et de bronze qu'on a retirées de dessous les décombres des palais et des temples , les médailles dont la série est aussi intéressante pour l'histoire proprement dite que pour celle des arts, et qui feroit penser que le dessin avoit été perfectionné ici , même avant qu'il le fut à Athènes ; enfm le témoignage des écrivains de l'antiquité , qui nomment une foule d'artistes dont les ouvrages et la renommée honorent la grande Grèce , prouvent qu'elle fut avant Rome le centre du goût. Les historiens modernes se joignent à nous pour attester qu'elle
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a toujours mérité de porter le nom de l'antique patrie des arts.
On a souvent tracé le déplorable tableau de la chute de FEmpire romain dans TOccident , et des irruptions des hordes septentrionales qui étouffèrent les lumières sous les ruines des villes et dans le sang des citoyens. Cependant les Goths , sous la conduite de Théodoric , ne doivent pas être considérés comme absolument barbares (i); et, quoique leur roi ne sût pas même signer son nom , il eut le bon esprit de conserver les magistrats de Rome , de confirmer, par un édit, les lois contenues dans le code Théodosien : il fit élever de magnifiques édifices ; il répara les anciens ; il défendit qu'on dépouillât les temples de leurs ornemens de marbre et de bronze ; enfin il protégea les lettres et les arts, et encouragea leur culture.
C'est un Napolitain , le sénateur Cassiodore , connu pour être à cette époque le soutien des savans et des artistes , qui sut inspirer des sentimens si modérés à Théodoric et à ses successeurs. Il resta, pour le bonheur de l'Italie, soixante-dix ans à la tête des affaires ; il nous
(i) Dion Cassius, mort avant la fin du troisième siècle, et qui avoit fait une Histoire géne'rale des Goths, qui est perdue, disoit, suivant Jornandès, que les Goths étoient les seuls Barbares qui fussent aussi polis , aussi savans , aussi sages que les Grecs.
apprend lui-même que Théodoric restaura les aqueducs, les thermes, les amphithéâtres, lesthéâtres , de Rome et des autres villes d'Italie ; et qu'il construisit plusieurs palais dans lesquels il voulut imiter et même surpasser en magnificence les anciens artistes romains.
Il est vrai qu'on accuse les Goths d'avoir introduit un nouveau système de construction , et d'avoir violé toutes les règles des anciens ordres d'architecture. Mais nous croirions plutôt, avec Muratori (i) et Maffei (2), que l'art étoit déjà en décadence lors de l'arrivée de ces peuples septentrionaux en Italie. Cassiodore dit qu'on employoit ces colonnes longues et grêles qui ressembloient à des joncs ; et Yitruve s'ctoit déjà plaint de l'abus qu'on faisoit de ces objets extravagans dans la décoration des théâtres et des maisons particulières.
Quant aux arcs dits gothiques ou ogiA^es , on en voit beaucoup d'exemples dans les constructions du Bas-Empire ; mais ils étoient connus long -temps avant. Salluste prétend qu'à la mort d'Hercule en Espagne , les Perses , qui faisoient partie de son armée, s'embarquèrent pour l'Afrique ; où étant arrivés , ils tirèrent
(i) Muratori, Antiq. d'Ital., Dissert. 23 et 24. (2) Maffei, Vcrona illusl., part. î, lié. XI.
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leurs vaisseaux à terre, et , les ayant renverse's , en formèrent leur habitation. Le même historien ajoute que, de son temps, les habitations des Numides ressembloient à la carène d'un navire ; et Ton retrouve encore la même forme dans les arcs et les voûtes de construction indienne, grecque et turque. Mais on ne doit pas, croyons-nous , en former le car-actère distinctif de Farchitecture gothique (i); et, quoiqu'on ne puisse douter que les princes goths n'aient érigé des monumens, tels que des thermes à Vérone (2) et à Pavie , et un amphithéâtre dans cette dernière ville (3) , comme il ne reste aucun de ces monumens dont Torigine gothique soit bien constatée , on ne peut juger du style de leur architecture.
En sculpture, on a conservé la mémoire d'une statue que ces peuples érigèrent à leur roi Théodoric dans \e forum de Naples , et qui étoit composée, ou plutôt revêtue, de petites pierres de diverses couleurs ; c'étoit une sorte de mosaïque en relief. La tête de cette figure se détacha, et tomba du -vivant même de ce roi ; huit ans après, le reste du corps se décomposa jusqu'à la ceinture; et, un peu plus tard, il n'en restoit pas de
(i) Cassiodore, ii6. IV, cp. 5o.
(2) Tiraboschi, liv. IV, c. vu, vol. 3.
(3) Procope , Eell Coih. , Uû. I.
vestiges. Ces statues , formées de petites pierres colorées, ii'étoient point rares à cette époque. On cite celles que Théodoric avoit fait faire à Ravenne. L'une représentoit ce prince debout , la lance dans la main droite, et le bras gauche couvert d'un bouclier; et à ses côtés étoient deux autres statues personnifiant les édiles de Rome et de Ravenne. Enfin on voyoit , dans le palais de Pa\de , la statue équestre de ce monarque , exécutée de même en mosaïque. Il en avoit fait ériger une autre en bronze doré à Ravenne ; mais on croit qu'elle avoit déjà servi pour l'empereur Zenon, et que l'on avoit effacé l'inscription pour y substituer le nom de Théodoric. Quoiqu'il en soit, Gharlemagne , passant par Ravenne en 80 1 , frappé de la beauté de cette statue , l'obtint des citoyens, et en orna sa nouvelle ville d'Aix-la-Chapelle. Le sénat de Rome fit aussi élever une statue de bronze à Théodoric fil 5oo. Mais il paroît que toutes ces figures furent abattues plus tard par Rusticiène, veuve de Boëce.
Les peintures en mosaïque étoient aussi fort en usage , et on exécutoit même des peintures proprement dites. On montre, dans l'église de San-Agnello , une image de la Yierge avec l'enfant Jésus , qui doit avoir été peinte du temps de Justinien, par un nommé Tauro. C'étoit
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devant cette image qu'en 5 20 la bienheureuse Giovana Merogana , et Frédéric Puderico, père de saint Agnello, faisoient leurs dévotions. On attribue au même artiste quelques anciennes peintures des grottes de Saint-Janvier , dit al Olmo.
Sous les monarques goths , l'Italie , quoique languissante , avoit donc conservé sa civilisation , ses lois , ses magistrats , et même son goût pour la littérature et les arts ; et on dut regretter la domination de Théodoric , d'Amalazonte , de Tottila et de Teja , lorsque les Italiens furent subjugués et abrutis par les Grecs et les Lombards , qui renversèrent le gouvernement et toutes les institutions sociales.
Il semble , en effet , que ces deux nations se donnèrent le mot pour détruire toutes les productions du génie. Les Lombards, ignorans et féroces par instinct, portèrent en tout lieu le fer, le feu et la désolation : les Grecs, intolérans, avides et spoliateurs, voyant qu'ils ne pouvoient que difficilement se soutenir dans un pays dont ils étoient jaloux, le dépouillèrent de tout ce qu'il avoit de remarquable , et détruisirent ce qu'ils ne pouvoient -emporter. Les premiers sac-' cagèrent , en 689 , la riche abbaye du mont Cassin ; les autres, la célèbre basilique du mont Gargano. Constant H ôta aux monumens de
Pvomc tous leurs ornemens, el enleva les statues; il dégrada la coupole du Panthéon pour en arraclier le métal qui la couvroit : il en fit de même à Syracuse ; et , à sa mort, le fruit de ses rapines tomba au pouvoir des Sarrasins, qui le transportèrent sur leurs vaisseaux à Alexandrie.
Cependant , les Lombards , devenus chrétiens, expièrent leurs premières dévastations en faisant construire une foule d'édifices religieux, où le bon goût étoit cependant étouffé sous un luxe inutile. Agisulfe , Adaluard , Grimoald et leurs autres princes, élevèrent des églises en Lombardie, et restaurèrent, dans le royaume de Naples , celle du mont Gargano , et plusieurs autres qui avoient été saccagées (i). Le monastère du mont Cassin fut aussi rétabli en 717. Quelques années après, Gisulphe II construisit la célèbre église de sainte Sophie à Bénévent ; et le prince Arechi érigea deux palais magnifiques , Fun dans cette ville , l'autre à Salerne.
La sculpture , compagne fidèle de l'architecture, eut la même destinée. On considéroit la statue colossale de B ariette comme le monument de sculpture le plus authentique de cette époque ; mais nous avons déjà émis une opinion contraire à cet égard. On cite aussi cette vipère
(i) Ughelli, Ital. Sacr.
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d'or, que le duc Rodoald conservoit dans sou palais comme un objet de superstition , et que le saint évéque Barbato obtint de la duchesse , pour la convertir en vases sacrés. On peut au moins en inférer que l'orfèvrerie n'avoit pas cessé d'être exercée ; et les historiens font mention d'objets en métaux d'un travail exquis.
On cultivoit aussi la peinture; et Gio. Diacono (i) parle de tableaux dont on orna, au commencement du septième siècle , la salle où les néophytes baptisés recevoient la confirmation. On doit aussi aux soins du pape Honorius r% et à saint Zacharie, les peintures et les mosaïques de sainte Agnès de la Via Nomentana , et la carte géographique du palais de Saint-Jean de Latran. Poton XI, abbé du mont Cassin, fit peindre l'église de Saint-Michel qu'il avoit bâtie (2); et on voyoit à Gapoue , dans le huitième siècle, le portrait d'Arigiso , duc de Bénévent (3).
Un éclair passager et trompeur, quibrillavers la fin du huitième siècle , sembloit promettre le retour des lumières. Gharlemagne porta en Italie l'amour de l'étude ; il protégea et récompensa les travaux des savans. Arechi , prince lombard , cultivoit lui-même les lettres; Grimoald son
(i) Vie des Evèques de Naples.
(2) Cronic. du M. Cassin.
(3) L'Anonyme Salernitain.
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fils , sage dans la paix , valeureux dans la guerre , imita son exemple. Mais bientôt, suivant T expression italienne , l'arbre que les princes de Bénévent avoient planté, commença à être rongé par le ver féodal; et en 840, ce duché ayant été divisé, et puis subdivisé à l'infini, des guerres interminables en furent la suite : les Grecs et les Sarrasins dévastèrent le pays , et cet état calamiteux dura jusqu'au commencement du onzième siècle.
Cependant les arts n'avoient'point cessé d'être cultivés : les fureurs de l'hérésie des iconoclastes, soutenue par les empereurs grecs , et qui s'étendirent sur toute l'Italie, prouvent qu'au huitième siècle il existoit des images dans ce pays. Malgré les ordonnances des empereurs , le saint évêque Anastase enrichit de peintures plusieurs églises au neuvième siècle. Antimo, duc et consul de INaples, en fit autant. On cite comme un ouvrage de cette époque une image de la Vierge , qu'on vénère depuis dans l'église de San-Gaudioso à Naples (i). Yers le milieu du siècle suivant on peignit les murs de l'église du mont Cassin, reconstruite un peu avant (2).
Pour enlever à l'Italie , et surtout au royaume
(i) Eugenio Caraccioli, et Summonte.
(2) Leone Ostiense , llb. II, c. m , Cron.
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de Naples , la gloire d'avoir fourni des artistes à cette époque , on prétend que toutes ces peintures étoient exécutées par des Grecs. Examinons cette assertion , qui nous semble dénuée de fondement. L'on sait qu'on expédioit de Gonstantinoplc des ducs , des patrices , des catapans , etc. ; mais il n'est pas question d'artistes. Et quand même on en eût fait venir quelques uns en réputation , ce ne scroit pas une preuve qu'il n'en existoit pas dans ce royaume. Il en seroit de même si l'on disoit que la peinture étoit inconnue en Espagne , parce qu'on y envoya les Titien , les Jordans et les Mcngs.
Il est vrai que les peintures de cette époque sont presque toutes signées en grec. Mais nous en usons ainsi nous-mêmes , en écrivant au bas de nos tableaux , JS .fccît anno... ^ dans un langage qui n'est pas le nôtre. Au reste, en Galabre , dans la Puglia , la Sicile , Naples et les autres villes d'Italie soumises à l'exarchat dePvavenne, les artistes pouvoient signer avec des caractères grecs , puisqu'ils vivoient sous la domination grecque, ou parce que telle étoit leur origine. D'ailleurs , on officioit en grec ; et c'étoit la langue du barreau et des lois , comme le latin l'a été long-temps chez nous. Il suffit, enfm » qu'un seul peintre , plus habile que les autres y ait donné cet exemple, pour que l'usage s'en
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soit répandu parmi ses élèves , pour accréditer leurs ouvrages. Cette opinion n'est contredite par aucun chroniqueur du temps ; elle est même appuyée par un fait qui date du dixième siècle. Dans un diplôme de Jean , duc et consul de Naples(i), et écrit en latin, ce duc permet au monastère de San-Severino de posséder plusieurs moulins avec leurs dépendances , et il souscrit avec des caractères grecs majuscules : IOANNE2KON20YAET AOYS lOYB .- Joannes consul et Diixsubscripsi; or, comme ce consul étoit Grec , seulement comme nous l'entendons , c'est-à-dire Napolitain , ses compatriotes pouvoient écrire en grec, sans être de la Grèce orientale. Ces! pourquoi Fantique crucifix en bois de l'église de San-Severino , et les sculptures de marbre qui portent une signature en caractères grecs, sont attribués, par Criscuolo(2) et Dominicis , à un artiste napolitain du dixième siècle , nommé Pierre Cola di Gennaro.
Nous ne nous arrêterons pas à relever l'erreur de Bettinelli, qui représente fïtalie aux huitième et neuvième siècles , comme noyée
(i) Leone Ostiense en fait mention.
(2) Angelo Criscuolo , notaire et artiste du quinzième siècle , auteur de manuscrits cjul se conservoient dans ia Bibliothèque de Valetta, maintenant réunie à celle des Pères Getoiimini. Doniixiicis en a fait beaucoup d'usage dans ses ISolices sur les Prok-ss-, nauoK
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par des marais d'où s'élevoient quelques cabanes couvertes de chaume. Nous pourrions citer plusieurs monumens construits à cette époque , et à l'imitation des ouvrages magnifiques des Arabes ou Sarrasins en Sicile : mais continuons à tracer la série des éyénemens les plus remarquables de la période suivante.
Pendant environ deux siècles , on voit le génie lutter contre la barbarie qui veut en arrêter les progrès. Une lueur passagère s'échappe du trône des trois Othon ; mais elle s'éclipse bientôt au milieu des troubles et des contestations élevées entre la cour de Rome et l'Empire. Les discordes civiles couvrent l'Italie de deuil; et les Sarrasins, déjà maîtres de la Sicile , profitent de ces divisions pour pénétrer dans le royaume de Naples. Cette ville , Bénévent, Gapoue et Salerne , furent successivement le théâtre de leurs démêlés avec les Grecs et les Lombards. Enfin , le prince de cette dernière cité appela à son secours quelques chevaliers normands , qui l'aidèrent à lutter contre cette nuée d'ennemis.
Ces chevaliers, revenus eiiFrance, y racontèrent leurs glorieuses aventures. Giselbert et ses frères partirent, à leur tour, de Normandie, en 1017, pour offrir leurs services aux princes de Salerne et de Capoue. Ils en furent bien reçus; et, par
leur valeur et leurs hauts faits, ils contribuèrent à faire rentrer ce dernier prince dans ses Etals. Mais son ingratitude les engagea à se former dans le pays un établissement indépendant ; et ils fondèrent, en io3o, la ^^lle d'Aversa (i). Ils rétablirent le duc Sergio en possession de la ville de Naples; et de là vint l'amitié de ce duc avec Rainulfe , chef des Normands , l'alliance des deux familles , et la cession du territoire d'Averse, érigé en comté, vers io32 (2).
Ce premier établissement ouvrit, peu de temps après, la carrière aux fds de Tancrède de Hauteville , duc de Normandie, qui vinrent s'établir en Italie, sur l'invitation de Rainulfe, et commencèrent à jeter les fondemens du trône de Naples et de Sicile. Mais ils n'y parvinrent pas sans de grandes difficultés et de nombreux triomphes , dont nous laisserons les détails à Thistoire. Nous nous bornerons à suivre celle des arts pendant cette période, célèbre par l'établissement de l'école grecque d'Otrante et de celle de Saleme, et par la naissance de la langue italienne .
Les Normands érigèrent de grands édifices ; entr' autres, des églises qui offrent encore des peintures de ce temps. Dans la Chronique de rOstiense , il est dit que Didier fit venir de
(1) Leone Ost. , lib //.
(2} Ligoiiio, liù. Vin.
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Constanlinople des artistes habiles dans Varie musiaria et quadrataria^ pour orner le vestibule de sa grande basilique, et en faire le pavé de diverses couleurs. Cela ne prouve pas qu'il n'y eût point d'autres peintres en Italie ; mais que les meilleurs mosaïstes étoient Grecs. Aussi , en parlant de peintures du onzième siècle , on ne dit pas , dans la Chronique du mont Gassin , qu'on ait fait venir des étrangers pour les exécuter; et, dans une autre Chronique du Monastère de la Cava, en faisant mention de mosaïques refaites en \o%i\,paiimcntum opère grœcanicoy on n'entend pas, fait par des Grecs, mais travaillé par le procédé grec. Le Recueil des Lois lombardes , déposé aux archives du même couvent, offre les portraits de ces premiers princes, exécutés en miniature. On ne montre à Napîes que deux peintures du douzième siècle ; Tune , dans la petite église de Sainte-Marie à Circolo , et l'autre à Saint-Léonard de Chiaya, portant la date de 11 40.
Quant à l'architecture et à la sculpture , les monumens n'en sont pas rares. On érigea un grand nombre d'églises , de monastères , de châteaux; et les morceaux de sculpture y abondent. Piien de plus magnifique pour la beauté de la construction, et pour la richesse
des matériaux qu'on y a employés, que l'église
de mont Reale , érigée au douzième siècle ; par Guillaume II. Deux ordres de colonnes de marbre et de granit , d'un fort diamètre , soutiennent le comble de cet édifice , revêtu de mosaïque et de tables de marbre. Les portes sont de bronze ; les parois du chœur sont revêtues de porphyre , ainsi que le socle délicatement sculpté, qui supporte la statue de bronze de saint Jean-Baptiste. Enfin le pavé est en mosaïque. Les tombeaux de Guillaume I", et celui de son fils , sont ornés de six colonnes de porphyre , qui soutiennent la coupole d'un petit temple ; et le sarcophage de Guillaume II , mort en 1189, est un morceau unique. Ce dernier cénotaphe avec son couvercle sont pris dans le même bloc.
Les princes normands laissèrent aussi plusieurs beaux monumens dans les provinces. A Salerne, on voit une église magnifique, avec cette inscription un peu fanfaronne de Ptobert Guiscard :