‹ Lettres sur l'ItalieChapitre 15 sur 20 · ROBERTUS GUISCARDVS IMPERATOR MAXIMUS · texte numérisé non relu

ROBERTUS GUISCARDVS IMPERATOR MAXIMUS

Nous pourrions citer d'autres édifices à Mileto, Reggio, la Cava, Bari, etc. (i); et l'on conserve la mémoire d'un architecte nommé Buono , qui travailla, vers la moitié du douzième siècle, à

(i) L'Iialia Sacra delP Ughelli; et NapoU Sacra dcW Engenio.

SUR l'iTALIE. 277

Ravenne et dans la Toscane : c'est le même qui construisit, à Venise, la tour de Saint-Marc.

Vasari dit qu'il ne connoît point la patrie de cet artiste ; mais le cavalier Massimo Stanzoni , dans ses mémoires manuscrits, affirme qu'il étoit Napolitain. Ces deux écrivains ^'ivoient en même temps. Il est vrai que le dernier n'appuie son opinion sur aucune preuve ; et on n'en a eu depuis d'autre présomption que le nom de Buono , perpétué dans une famille napolitaine qui a fourni plusieurs artistes. Quoi qu'il en soit , on voit fleurir ici, dans le même siècle , un peintre architecte , qui fut le premier maître du célèbre Masuccio, dont nous parlerons plus bas. On lui attribue le Crucifix miraculeux qui adressa la parole à saint Thomas d'Aquin.

La carrière du goût a a devenir de plus en. plus praticable et fréquentée. Le royaume ayant pris une assiette fixe , les arts commencèrent à fleurir en liberté sous les rois sueves Roger , les trois Guillaume, et l'empereur Frédéric IL

On voyoit dans l'ancien palais de Naples un tableau qui représentoit Frédéric sur son trône , et Pietro délie Yigne , son chancelier, dans une chaire, tandis que le peuple, à genoux, imploroit sa justice, et s'écrioit :

Cœsar amor legum, Frïderice piissime Regum, Çausarum telas , nostras résolve querelas.

r>78 LETTRES

Et le souverain repondoit, en monlrant son chancelier :

Pro fcstra lUc censorcm jur'is adite.

jffic est : jura dabit , vel pcr me danda rogalli.

Vinea cognomcn , fetru' judex est sibi namen.

Cette peinture, dont Texistence est assurée par le te'moignage de plusieurs historiens (i), donna lieu à Tirabo&chi de faire remarquer Finjuste prétention de Vasari , qui attribue à Cimabué Tinvenlion de Fart pittoresque chez les modernes , et surtout celle de joindre à la représentation des personnages, les paroles écrites, qui expriment leurs sentimens. Cette assertion tombe, au moyen de cette peinture exécutée avant toutes celles de Cimabué.

Au reste , Vasari a été taxé , par un grand nombre d'auteurs , sinon de mauvaise foi, au moins de prévention en faveur de sa patrie. Ridolfi assure qu'on cultivoit la peinture avec quelque succès avant Cimabué ; Malvesia montre, peut-être avec trop d'âpreté et d'aigreur, qu^ existoit à Bologne des peintres aussi anciens et aussi habiles que ceux de Florence ; les Génois et lesPiomains offrent des peintures encore plus anciennes ; enfin on peut faire valoir, en faveur des Napolitains, le témoignage d'un Toscan même,

(i) François Pipino, et Benveniito da Imola.

SUR l'iTÂLIE. 279

Marc cli Pino, de Sienne, peintre de mérite et contemporain deVasari, qui, après avoir longtemps travaillé à Naples, se fixa dans cette ville , et y acquit le droit de bourgeoisie. Lorsque Touvrage de Fartiste florentin eut été publié, Marc di Pino, y reconnoissant avec un sentiment de peine que cet écrivain avoit évité autant que possible de parler des artistes de Naples, résolut de venger Thonneur d'un pays qu'il avoit adopté pour le sien ; et il écrivit sur ce sujet un ouvrage qu'il ne put achever , et dont il ne reste qu'un fragment conservé parson élève, le notaire Criscuolo, dont nous avons déjà parlé. Il y est fait mention d'un nommé Tommaso Stefani, qui naquit en i23o, vécut jusqu'au commencement du quatorzième siècle , et fit des tableaux pour plusieurs églises de Naples. Quelques uns existent encore ; et, eu égard au temps auquel ils ont été exécutés , on y remarque ( suivant Dominicis) /««/o di buono e del ragionevole , che recano dilefio a chiunqiie le riguarda. On avoit conservé dans l'église de l'Annonciade , jusqu'à l'époque de l'incendie qui a consumé cette église , un tableau de l'Annonciation , peint par Tommaso sur un fond d'or. Le cavalier Massimo Stanzoni loue beaucoup ce tableau , et il le croit même peint à l'huile. Dominicis ajoute que les peintures du Duomo de Naples , par le même auteur , sont bien supé-

28o LETTRES

rieuresà celles de Cimabué. Criscuolo , Massimo et Marc de Sienne sont du même avis.

Parmi les monumens d'architecture du treizième siècle, on cite le château de FOEuf, que Bettinelli attribue à Collenuccio, et que Targognota et Villani disent avoir été construit par les Normands. Frédéric fit ériger à Capoue le pont de Cosilicco, sur le Yolturno, avec deux fortes tours ; et , au milieu , sa propre statue en marbre , qui le représentoit assis , avec la couronne, la boule impériale et les autres attributs de la souveraineté. Les tours ayant été abattues par ordre de Charles-Quint, la statue, apparemment mutilée , fut rétablie, en i585, parles habitans de Capoue. Frédéric fonda aussi plusieurs villes ; et Mainfroy embellit Salerne , et bâtit, en 1260, sur les ruines de Fantique Siponto, la ville de Manfredonia , qui conserve son nom, malgré les efforts de Charles d'Anjou et des papes, qui, pour abolir la mémoire de son illustre et malheureux fondateur , cherchèrent en vain à faire prévaloir le nom de Nouvelle-Siponto.

On juge bien qu'il devoit exister des artistes et des ingénieurs de mérite pour l'exécution de ces grands travaux. On distingue surtout Mazuccio, premier de ce nom, architecte et sculpteur napolitain, qui mourut en i3o5, à l'âge de

SUR l'iTALIE, 281

77 ans. Il modifia le goût gothique, et ouvrit la carrière à l'autre artiste du même nom, que les î^apolitains regardent comme le restaurateur de l'architecture moderne. Dominicis parle aussi de plusieurs autres artistes, peintres , statuaires et architectes du treizième siècle , bien dignes de figurer au nombre des maîtres de la renaissance.

Cependant la trahison des barons de la Puglia à Cepperano, l'imprudente confiance de Conradin après la victoire qu'il remporta sur ses ennemis à Tagliacozzo , et la haine constante de quatre pontifes romains contre les descendans de Fréde'ric , enfin une fatale combinaison d'événemens contraires aux arts et à la félicité du royaume de Naples , le privèrent de la souche normande etsuève, lorsqu'elle commençoit à produire des rejetons pour ainsi dire naturalisés, et firent tomber la couronne sur la tête d'un nouvel étranger.

LETTRE XXIIL

Grotte de Pausiljpe. — Pouzzuole, temple de Serapis.- Amphithéâtre; tombeaux; Solfatare. — Lac d'Agnano.

Naples.

Le mouvement est la vie pour l'homme ; et celui qui voyage, double la durée et les plaisirs de son existence. Il en contracte , il est vrai , l'amour du changement ; et le repos ne devient pour lui un besoin que quand sa curiosité vient à manquer d'aliment, ou qu'enfin, rassasié de jouissances nouvelles, il peutse résoudre à vivre en quelque sorte des souvenirs qu'il a amassés. Avide encore de nouveautés, je ne peux longtemps m' astreindre à jouir des mêmes objets. J'interromps mes recherches sur les arts napolitains; et, me trouvant à l'étroit dans l'enceinte de INaples , je soupire après la liberté, le calme et la fraîcheur de la campagne. Il est cependant un grand nombre de citadins qui ne sortent jamais de leur ville natale ; l'habitude les y fixe ; la société, les affaires les y retiennent ; et le spec-

SUR l'italie; 283

tacle des champs est pour eux sans attraits. Je leur dirois avec Horace :

Tu n'idum serras : ego laudo ruris amcsni R'wos , et musco circuintita saxa , nemusque.

11 est vrai que mon goût pour le paysage doit me faire préférer les tableaux et les effets pittoresques de la campagne, à ces longues lignes symétriques ou parallèles qu'offrent les bâtimens des rues ou des places publiques. Je n'aime à voir ces masses d'habitations que d'une certaine distance, et surtout lorsqu'elles sont entremêlées de verdure. Si j'introduis dans mon tableau des temples, des palais ou leurs ruines, je ne les représente pas seuls ; ils perdroient une partie de leur effet : je les entoure de gazons; je les groupe avec de beaux arbres ; je fais circuler les eaux dans leur voisinage ; et je les couronne par la ligne sinueuse et bleuâtre d'une chaîne de montagnes. Ce mélange des objets naturels avec ceux qui portent l'empreinte de la main industrieuse des hommes, produit un ensemble d'autant plus pittoresque, qu'il s'éloigne davantage de la monotone uniformité résultant de l'entassement des édifices d'une grande ville.

Je ne me plais ici que sur les bords de la mer ; pu sur les terrasses élevées de la Margellina ou de Ccipo di Monte ^ d'où j'aperçois des objets

lointains et varies. Alors je respire avec moins de contrainte. Mais je ne me crois tout-à-fait libre qu'après avoir de'passé les portes de la ville.

Quoique dans Tarrière-saison , le temps est admirable , l'atmosphère est aussi pure que dans nos beaux jours d'été, la campagne est encore verte. Il n'est pas d'instant plus favorable pour visiter les délicieux rivages de Pouzzuole. J'en tracerai à mesure les aspects ; et je rendrai compte des sensations que j'éprouverai dans cette première promenade.

Je suis parti avec mon ami dans un calesso ,' sorte de cabriolet en forme de coquille , découvert, extrêmement léger, et traîné par un petit cheval sans apparence , mais qui est plein d'ardeur et de vélocité. Le conducteur est grimpé derrière le calesso ; debout , il tient les rênes d'une main au-dessus de nos têtes, et de l'autre, il balance un immense fouet dont il se sert moins que de la voix pour animer son coursier. Nous traversons les rues populeuses de la ville , brûlant le pavé , fendant la presse avec la rapidité de l'éclair, rasant, croisant d'autres voitures qui vont aussi vite, et sans qu'il en arrive néanmoins d'autre accident que l'inquiétude occasionnée par celte course, qui nous semble aussi imprudente qu'elle est rapide. Arrivés sur le

SUR l'iTALîE. 285

quai de Chiaya , notre cheval redouble de vitesse, et nous atteignons en un instant la grotte de Pausilype. Là un nuage de poussière, et l'obscurité la plus profonde nous enveloppent. Résignés , nous nous fions au bonheur plus qu'à la dextérité de notre conducteur. Il se dirige au bruit des cris et des juremens, répétés par les cochers des autres voitures. Cependant il nous mène grand train à travers ce passage si périlleux pour les piétons ; et nous sommes enfin rendus à la clarté du jour.

Au coucher du soleil, mais seulement dans cette saison , Ton jouit ici d'un effet très-piquant. Un rayon horizontal rase la côte, pénètre dans la cavité de la grotte , l'illumine dans toute sa longueur ; et , lorsqu'on y passe en cet instant, les atomes dépoussière , toujours en mouvement , font l'effet d'un ruisseau de flammes dont on est ébloui, suffoqué, et dans lequel les passans, pour ainsi dire noyés, ne ressemblent plus qu'à des ombres transparentes.

Quelques mots sur cette excavation, pratiquée à travers la montagne et de la longueur d'un mille, ne seront pas déplacés. Strabon et Sénèque la décrivent sans parler de son origine, qui est inconnue ou tout au moins fort incertaine. Aussi a-t-elle donné lieu à beaucoup de fables. Yillani dit que Virgile Fa creusée par la

force de son art magique ; et Pétrarque eut besoin de tout Tascendant du savoir, pour prouver au roi Robert que le Cygne de Mantoue n'avoit d'enchanteur que ses vers (i). D'autres veulent que Goccéius fit exécuter ce travail gigantesque par cent mille esclaves dans l'espace de quinze jours. Pline en donne la gloire à Lucullus. L'opinion la plus commune est que cette route souterraine fut tracée par les habitans de Cumes et de Naples, qui ouvrirent parla une communication facile et directe au commerce, et évitèrent un détour très-considérable par un chemin montueux. D'abord elle n'avoit, dit-on , que vingt palmes de largeur et de hauteur. Encore fort étroite et obscure du temps de Pétrarque , ce po'ëte affirme qu'il n'y avoit point d'exemple qu'on eût commis le moindre attentat dans ce lieu considéré, par le peuple, comme sacré.

(i) Une autre, tradition > tout aussi étrange, et recueillie par Gervais de Tilbury, dans sa rapsodie intilulee Otla Impcr'ial'ia, veut que Virgile ait place une mouche d'aiiain sur l'une des portes de la ville de Naples, et que, durant huit ans qu'elle y demeura attachée, jamais mouche n'entra dans celte ville. Parmi les autres contes que fait le même Gervais sur Virgile, nous ne citerons plus qu'une invention d'une tout autre importance , et dont les Napolitains doivent jouriieliement déplorer ia perte. Il ne s'agit de rien moins que d'une statue érigée sur le haut de ia montagne^ et qui avoit en sa bouche une trompette, laquelle sonnoit si fort quand le vent du septentrion venoit à souTHer, qu'elle chassoit le leu et la flamme du volcan, de sorte que les habitans n'eu recevûient aucun dommage.

SUR l'iTALIE. 287

Alphonse I" l'agrandit, et tira quelque jour du haut de la montagne. Le vice-roi , don Pietro de Tolède , porta ensuite sa largeur à quarante palmes , pour que deux voitures pussent y passer de front, et qu'il restât encore assez d'espace pour les piétons. Il la fit aussi paver avec de grands quartiers de laves; et il fit creuser, au milieu et dans le rocher latéral , une chapelle , qui est fermée par une grille , au-devant de laquelle une lampe toujours allumée sert à guider les passans.

Il résulteroit de l'opinion des gens du pays , que le sol de la route a toujours été aussi bas qu'à présent , et qu'on s'est contenté d'augmenter la hauteur de la voûte pour donner un plus grand volume d'air et de jour à cette excavation. Je crois plutôt que , dans l'origine, le niveau du sol se trouvoit à peu de distance de la voûte actuelle, qu'on montoit beaucoup de toutes parts pour y arriver , et que successivement tout ce terrain a été abaissé jusqu'au niveau du port, de manière à rendre la pente presqu'insensible et le chemin plus praticable. Le rocher offre même, à ce qu'il nous semble, la preuve matérielle des trois époques auxquelles on y a travaillé, dans les traces que les moyeux des roues ont imprimées profondément le long des parois latérales.

Il existoit un autre passage souterrain sous la colline de Capo dl Chino^ et qu'on nomme , en dialecte napolitain , grotte des SportigUoni ( chauve-souris). Elle est longue d'un mille et demi, et se divise en deux bras, dont l'un se dirige vers le levant, l'autre vers le couchant. Ces routes ont plus de trente palmes de largeur; et on ne sait à quelle époque et pour quel usage elles ont été pratiquées. Mais, lors de la peste de i656 , on y déposa les cadavres de cinquante mille victimes du fléau ; et, dès que ces affreuses catacombes furent remplies, on en mura les issues.

Au sortir de la grotte de Pausilype, le cocher nous a remis les rênes , comme nous en étions convenus ; et nous avons ralenti notre marche pour jouir plus paisiblement des aspects enchanteurs que nous offroient ces rivages. On rencontre d'abord un petit village, nommé Faori Grotia; puis une campagne couverte d'arbres que la vigne entrelace et réunit par des festons. On s'engage ensuite dans une longue avenue de peupliers, laissant à gauche le cap Pausilype, et à droite le P^omero , couvert de jolis villages et de maisons de plaisance dominées par le délicieux hermitage de Camaldules, d'où Ton découvre toute la Campania felice^ et même une partie de l'Etat romain. La mer avec ses îles est

Ph.X

AMPHiTULKATRE X>E POZZlfOLE.

SUR l'iTALIE. 289

devant vous ; plus loin, le chemin se trouve resserré entre des rochers composés de pouzzolane ou de lave , et les flots qui viennent mugir et se briser sur les bords de la route, qu'ils dégradent continuellement. Une bande nombreuse de galériens étoit occupée à réparer ce dommage. Le triste sort de ces misérables fait naître des réflexions pénibles, et jette sur ce riant tableau quelques ombres qui en ternissent la fraîcheur. Mais on aperçoit déjà les édifices de Pouzzuole : hâtons-nous d'y arriver.

L'histoire de cette ville est assez connue. Célèbre du temps des Romains , par le luxe le plus effréné et la molle volupté de ses habitans, elle fut détruite par les tremblemens de terre; et l'on voit encore dans la mer les restes d'une des jetées du port antique , qu'on a appelée le pont de Caligula, en mémoire de celui que ce monarque extravagant établit sur des bateaux à travers le bras de mer qui sépare Pouzzuole de Bayes , et qu'il parcourut dans un char de triomphe. Tout le penchant de la colline, au pied de laquelle s'élève la cité moderne , est couvert de ruines d'anciens édifices et de temples. Il n'y a plus que celui de Jupiter Sérapis dont on puisse aisément reconnoître la forme (^Planche X ). Les fondemens existent en entier ; trois colonnes sont encore sur

pied, et les fragniens des autres gisent autour I. i9

ogO "JLEÏTRES

d'elles, ou ont été enlevées par ordre du roi. Nous fîmes appeler le bon Tobie , cicérone expérimenté, qui devoit être notre guide; nous le suivions en sautant sur les débris semés de distance en distance ; car la grosse mer inonde souvent ces ruines, et il faut attendre que les eaux soient retirées pour en bien voir tous les détails.

Ce temple étoit magnifique, mais d'une petite proportion ; sa forme circulaire est indiquée par des colonnes au-devant desquelles étoient placées des statues dont on voit encore les piédestaux. On retrouve aussi des vases cylindriques et cannelés en spirale, qui contenoient l'eau lustrale ; et , au pourtour de la base de l'édifice, les anneaux de fer qui servoient à attacher les victimes. Ce temple s'élève au milieu d'une cour carrée , dont le pavé est en marbre ; un portique , soutenu par des colonnes, régnoi!: autour. Sur l'une des faces , quatre colonnes , également d'ordre corinthien , mais d'un plus fort diamètre et supportant un fronton, formoient un vestibule ou un sanctuaire. Il existe encore plusieurs chambres dont les issues aboutissent alternativement sous le portique intérieur et dans une cour ou ruelle qui entouroit tor;L l'édifice, et formoit une seconde enceinte sans -€ommunication avec l'intérieur.

SUR LJTALIE. 201

Nous avons remarqué un torse nu, plus grand que nature et d'une belle exécution , et le rinceau d'une frise fort bien travaillé. Des chapiteaux corinthiens recouverts de dalles en marbre, sont dispersés sous des arbres, et servent de tables et de bancs à plusieurs invalides qui gardent les ruines et empêchent même qu'on les dessine. Nous entrâmes dans la première chambre , et vîmes avec plaisir un bas-relief qui , bien que mutilé, n'en conserve pas moins de grandes beautés. Nous parcourûmes toutes les chambres en examinant avec soin les moindres objets. Toute cette construction est en briques revêtues de marbre ; celles qui forment les cintres sont d'une très-forte dimension. De longs morceaux tle marbre, ajustés comme des toiles creuses et plates, formoient la couverture des bâtimens.

L'endroit qu'on nomme la salle de la purifîcalion est singulier : il y règne une banquette et un conduit en marbre oii l'eau circuloit le long des murs ; on a pratiqué dans cette banquette des trous ronds sur lesquels on prétend que les prêtres s'asseyoient ; et, aux quatre coins de là salle , on fait remarquer des espèces de fours ou de cheminées. Cette banquette ne seroit-eîîe pas plutôt un fourneau, et les trous destinés à recevoir de grands vases où l'eau , mise en ébullilion, échauffoit des salles de bains? Peut-être

aussi cet endroit servoit de cuisine, et Ton y préparoit les viandes offertes en sacrifice , qu'on distribuoit ensuite à ceux qui venoient faire une retraite religieuse dans les cellules de Tenceinte extérieure.

Les trois colonnes existantes présentent une sorte de phénomène qui n'a pas encore été expliqué d'une manière satisfaisante. Nous sommes donc libres d'émettre aussi notre opinion. Ces colonnes debout, et plusieurs des autres qui ont été renversées , sont percées à peu près à la même hauteur d'une zone de petits trous où l'on croit reconnoître le travail et même les détrimens d'un ver marin nommé pholade (le Tnitylus lithopkagus). On prétend en inférer que les eaux de la mer ont long-temps été suspendues à près de deux toises au-dessus de leur niveau actuel , et qu'elles ont laissé ces traces de leur séjour sur la côte de Pouzzuole. Cette assertion , soutenue par des hommes de mérite, nous semble néanmoins fort étrange. Comment en effet supposer que cette énorme inondation, qui auroit couvert une partie de l'Europe, et duré assez long-temps pour donner aux pholades le temps de ronger le marbre, n'ait laissé aucune trace dans l'histoire, et qu'on n'en retrouve des signes caractéristiques que sur le rivage de Pouzzuole ?

SUR l'italie; 293

On pourroit croire aussi que ces colonnes, toutes extraites d'un même banc, contenoient un lit de pétrifications marines, plus tendre que la base du marbre, et qui, s'étant peu à peu décomposé, aura laissé les vides dont elles sont criblées.

Cependant, si Ton a absolument besoin du séjour de ces colonnes dans l'eau pour motiver le travail des pholades et le sédiment calcaire déposé par les eaux , on pourroit expliquer ces deux faits en supposant que les eaux pluviales , ou celles des sources supérieures, ont séjourné parmi ces débris alors encombrés par des éboulemens qu'un tremblement de terre aura occasionnés, et qui ne'permettoient pas aux eaux de s'échapper vers la mer. Mais , par la suite , cette digue ayant été emportée par l'effort des vagues , ou s'étant écroulée par l'effet d'une nouvelle convulsion du terrain , le temple se sera trouvé tout à coup dégagé des alluvions , et rendu à la curiosité des hommes dont il exerce encore la perspicacité.

L'on a découvert beaucoup d'objets précieux en fouillant le terrain; et entre autres cette célèbre base de marbre, ornée d'inscriptions, et qui supportoit la figure de Tibère. Ce monument avoit été érigé par les prêtres augustaux de Pouzzuole , en mémoire du rétablissement de

quatorze villes d'Asie , représentées en pied autour de la base de cett^e statue, avec leurs atlribuLs, el leurs noms inscrits sur la plinthe (i).

Continuons Texamen des antiquités de Pouzzuole. En remontant la colline, on rencontre de vastes souterrains qui bordent la route , et qiji appartiennent aux restes informes d'un monument qji'on nomme le temple de Neptune, Un peu plus haut, on voit de semblables restes qu'on dit avoir été un temple de Diane ; puis les débris d'uiie/^'oiç antique; un aqueduc dont quelques portions sont assez bien conservées ; et l'on ai'rive enfui à l'amphithéâtre, entièrement recouvert;de jardiijs potagers qu'on a pratiqués jusque sur ses gradins qui ne sont plus reconnoissabîes. On saisit cependant fensemble de cette vaste construction en liant les différentes courbes interrompues dont la réunion formoit autrefois son enceinte.

Tobie jnpus a. ouvert, une porte par laquelle on pénètre dans la galerie où aboutissoient les loges des bétes féroces destinées aux spectacles. ?^ous. avons ft^it un dessin de cet intérieur qui est trèsTpittoresque (^Planche XI). Cependant,

(i) On peut consulter, à l'occasion <le ce monument, la Dissertation et les Dessins d'Ant. Buliion , Napolitain ; celle de fironovius, insérée dans le 7^ vol, des Ant. Grecq. ; et le Mémoire de Lebeau, dans la Cojicct. de l'Acad. des înscr.

CaMU/at. M'y, r^ii.

TK .'V3 PÏL K J3.K ^S KAiA VA^.

quelque respect que j'aie pour les ruines anliques , j'avouerai que dans ce moment je préférois le coup d'œil de ce sol tapissé de productions délicieuses , telles que des melons , des figues et des raisins , dont nous avons emporté une provision pour notre dîner, à la satisfaction de voir à découvert cette arène teinte du sang des gladiateurs. Nous aurions pris nioins de plaisir à retrouver gradins de marbre poli et servant de sièges aux voluptueux habilans de l'antique Campanie, que nous n'en trouvions à suivre des yeux , à travers leurs débris, la course vagabonde et les sauts capricieux de ces chèvres dont le lait rafraîchissant nous a désaltérés.

En sortant de F amphithéâtre, notre guide nous conduisit sur la via Campana^ antique chemin consulaire qui forme le prolongement de la voie Appia. Il est aussi bordé de tombeaux construits par les anciens habitans de Pouzzole. Ces chambres sépulcrales sont variées de forme, et leur décoration est d'un bon style. Elles sont toutes construites en briques revêtues de stuc , ou de ciment sur lequel on distingue des peintures d'un goût exquis.

De tous les édifices magnifiques qui couvroient la contrée, de ces temples, de ces palais, de ces jardins de délices, de toutes ces retraites de Sybarites, qu'est-il resté fPiien que des ruines

informes. Mais trouve-t-on un monument sur pied et d'une conservation plus parfaite, on peut juger d'avance que c'est un tombeau. Les palais renfermoient des trésors : ils n'existent plus ; les tombes des cadavres , on les a respectées. Car l'envie, la cupidité et les passions haineuses s'éteignent ordinairement à l'aspect du séjour de la mort, et les barbares même en troublent plus rarement la paix.

Si ces asiles ont été violés, on ne peut malheureusement en accuser que les peuples modernes dont la curieuse cupidité se fait un jeu de bouleverser les tombeaux , pour y trouver les vases fragiles qui contenoient... des larmes, et quelques pièces d'or mêlées avec des cendres.

En continuant à monter, l'on arrive enfin dans une enceinte qu'on rcconnoît aisément pour le cratère d'un ancien volcan. C'est la Solfaiara. L'aspect de ce lieu singulier excite pour le moins autant de curiosité que celui des antiquités que nous venions de parcourir, puisqu'il est l'ouvrage de la nature.

L'ouverture du cratère est immense ; entouré de rochers arides, le milieu est couvert d'un bois de jeunes châtaigniers. Un sentier tortueux qu'ils ombragent nous a conduits à des alunières et à la SoJfatara. Avant d'y arriver, notre guide nous a fajl faire quelques observations curieuses.

SUR l'italie. 297

Par exemple, si on creuse à un pied en terre, la chaleur y est telle , qu'un caillou , pris à cette profondeur, ne peut se garder dans la main. Si on frappe le sol avec un peu de violence , il résonne ; ce qui semble indiquer qu'il y existe de grandes cavités. Enfm , si on prend une grosse pierre, et qu'on la jette en accélérant sa chute , un bruit sourd se fait entendre et retentit comme un tonnerre lointain.

Mais le spectacle le plus extraordinaire est celui desfurneroles qui s'élèvent continuellement à travers les fentes du terrain qu'elles tapissent de cristallisations jaunes, rouges, aurores, enfm de toutes couleurs. Il faut, pour bien juger du coupd'œil, se mettre au-dessus du vent; ou mieux encore attendre que l'atmosphère soit calme et pure. Alors ces fumées s'élèvent en épaisses colonnes torses d'un blanc éclatant. Elles tourbillonnent , s'élargissent à mesure qu'elles montent, et finissent par se dissoudre dans le vague de l'air, sans laisser de traces sur l'azur du ciel. On a quelque peine à se suivre et à se reconnoîlre à travers ces colonnes serrées et en quinconce irrégulier, et qui projettent leurs ombres les ime.« sur les autres. Le bruit des pas sur ce soi sans adhérence ; le sifflement des vapeurs qui cherchent à se faire jour de toutes parts; l'odeur pénétrante du soufre qu'on res-

lîgB LETTRES

pire , tout dans ce lieu étonne , eni^Te , et produit sur les esprits l'effet d'un rêve. Il semble que , porté sur des nuages , on parcoure des espaces imaginaires. Et c'est là sans doute que Virgile a puisé les fictions fantastiques dont il a embelli le séjour des ombres.

On avoit imaginé de construire un immense alambic au-dessus de la principale issue de la vapeur, afm d'obtenir de l'eau dont on manque sur ces sommets. L'inventeur réussit; et il établit aussi des manufactures d'alun, qui répondirent à ses désirs. Mais la fièvre le chassa de Fhabitation qu'il s'éloit ménagée sur le cratère même. Des envieux profilèrent de sa maladie pour ruiner son crédit et ses usines ; il n'en reste plus maintenant que les débris (i).

En redescendant les pentes escarpées du cratère par un chemin très-difficile , nous avons visité la fontaine de Pischiarell'i , qui paroît prendre sa source au foyer brûlant de la Solfatara, ainsi que toutes les eaux thermales dont ces lieux fournissent une grande variété. Leurs veiftus curatives sont connues (2); et quelques

(i) On peut en voir la description et les dessins dans le "Voyage physique, et de la Campanie, par S. Brislak.

(a) Il existe un grand nombre de descriptions de ces eaux lliermales; elles ont même excité la verve de plusieurs poëlr«^ Bapolitaias, qui ont chanté ces naïades bienfaisantes.

unes de ces sources sont si chaudes, que les œufs y durcissent en un instant.

Nous avions besoin du repos , de la fraîcheur et de l'ombrage ; nous les avons trouvés au bord du limpide lac d'Agnano , où nous avons fait un repas champêtre. Il faudroit épuiser les couleurs les plus brillantes de la palette pour peindre ces lieux enchantés ; soyons-en économes, n'entassons pas les roses , et laissons-les briller çà et là sur les bords de notre route ; leur parfum nous semblera plus doux lorsqu'elles embelli-' ront d'autres solitudes.

3oO LETTRES

LETTPlE XXIV.

Notes sur les arts napolitains jusqu'au seizième siècle.

Naples-

OOITS Charles de France, comte d'Anjou, frère de saint Louis , et sous ses descendans , la cour de Naples réunit le faste à la valeur et à la galanterie. Les arts en acquirent plus d'activité et de vigueur : l'architecture , la sculpture, la peinture et l'orfèvrerie produisirent des ouvrages long-temps admirés ; et la capitale se couvrit de monumens utiles et magnifiques. C'est à Charles I" qu'elle doit l'origine du beau pavé de ses rues. On y employa de grandes pierres tirées des ruines de la voie Appia ; et ce travail ne fut terminé qu'au treizième siècle. Le même prince fit construire le Chàteau-Neuf , auquel ses successeurs ajoutèrent de nouvelles fortifications. Il fit élever sur l'antique môle , et pour la sûreté du port, la tour de Saint- Yincent , qui a été abattue de nos jours. Il donna hors la Porte- Neuve, près le marché, un terrain vague, à trois

SUR l'italie. 3oï

de S€S cuisiniers , Français , qui en 1270 y fondèrent l'hôpital et Téglise de San-Elizio.

Le bon et sage Robert érigea le couvent et la riche église de Santa - Chiara , qui ne fut terminée qu'en i34o; et son fds Charles , duc de Galabre , celle de Saint-Martin des Chartreux. C'est en accompagnant le convoi de ce fils chéri, sur lequel il se reposoit du fardeau du gouvernement, que le malheureux père s'écria douloureusement : Cecidit corona capitis mei! Il lui fit ériger, par Mazuccio H , un magnifique tombeau (i). On y voit, dans un bas-relief , la figure de Charles , assis , et les pieds posés sur un loup et sur un agneau, qui boivent paisiblement dans la même coupe : emblème ingénieux, au moyen ^duquel le sculpteur a voulu exprimer, à la fois , et l'impartiale équité de ce prince dans l'administration de la justice , et la profonde sécurité dont les petits comme les grands jouissoient sous la protection de son épée (2).

On voit aussi dans l'église de Santa-Chiara le tombeau de Robert et celui de Marie sa mère.

(i) M. Cicognara, dans son Storia dclla Scultura, donne le dessin de ce tombeau et de celui de la reine Marie, mère de Robert. M. Dagincourt, Histoire de l'Art, partie de la sculpture, offre, dans sa p'anche 3o<^, la statue du roi Robert, et les détails du tombeau du duc de Calabre.

(2) C'est à tort que dans le Diciionn. Hist. par Chandon et Delandine, on dit que ce bas-relief orne le tombeau de Robert.

3o2 LETTRES

Ces trois monumens , attribués au même artiste ; présentent à peu près la même idée de composition. Les ornemens d'architecture sont du goût gothique ; mais les figures offrent un assez bon style , quant au mouvement et au jet des draperies.

Tommaso de Stefam,appeléMazuccio, est considéré par les Napolitains comme le Michel-Ange du quatorzième siècle ; et ils prétendent qu'après avoir terminé l'église de Sainle-Claire, il changea totalement son style (ce qui n'est guère probable), et qu'il adopta les trois ordres antiques dans l'érection du campaniile, où l'on remarque en effet l'emploi du toscan , du dorique et de l'ionique , dans toute la pureté des règles données par les architectes des siècles suivans. On ajoute qu'il ne put terminer cet édifice , à causé de la mort de Robert, et des troubles qui s'élevèrent sous la reine Jeanne ; mais qu'il devoit le couronner des ordres corinthien et composite. De là cet artiste est considéré par les Napolitains, comme le premier restaurateur du goût pur des Grecs en architecture ; honneur, ajoutent-ils , dont on l'avoit injustement privé en faveur de BruncUeschi. Cependant , nous sommes de l'avis de M. Dagincourt (i) , bon

(i) Dagincourt, Histoire de l'Art, partie de l'Architecture,

SUR L ITALIE. Jo.i

juge en cette matière , et qui pense que l'erreur ou la mauvaise foi est évidente dans cette prétention des IMapolitains ; car les seules parties de cet édifice qui soient de Mazuccio , c'est-àdire les deux étages inférieurs , tiennent du goût gothique , alors régnant : tandis que les étages supérieurs, ornés des ordres dorique et ionique, n'ont été élevés que long-temps après la mort de cet architecte , et seulement vers la fin du seizième siècle.

Deux bons sculpteurs sortirent de l'école de Mazuccio : Giacomo de Santis, et André Ciccione. Le premier fleurit vers i384, et mourut jeune. Le second, qui fut, comme son maître, architecte et sculpteur, exécuta en i4i4 le riche tombeau du roi Ladislas dans l'église de Saint- Jean, à Carbonara.

Quant à la peinture, on nomme Pipo Tesauro: et son élève Maestro Simone , dont la gloire fut obscurcie par celle du Giotto, que le roi Robert manda pour exécuter les peintures de Santa- Ghiara. Cependant, le grand artiste florentin associa Simone à ses travaux : et on prétend que deux tableaux, peints par ce dernier dans la chapelle des ducs de Bino , Font été à Flmile, ainsi

planche LUI , et son explication. On y voit l'élévation et la coupe de cetie tour, qui indiquent claireineat le contraste des deux systèmes de construction

3o4 LETTRES

que ceux de Agnolo Franco , exécutés vers Tau i4oo.

Colantoni del Fiore est le plus célèbre peintre de cette époque ; il surpassa tous ses prédécesseurs , et il conserve même encore quelque réputation. Avant lui on peignoit toujours sur un fond doré. Le contour des figures fortement ressenti et leur ajustement, étoient si secs, qu'elles scmbloient être de bois. On n'étudioit pas le nu ; on n'entendoit rien au clair-obscur; et il n'y avoit nulle intelligence de la perspective. Les compositions étoient d'une régularité peu naturelle ; les carnations, sombres, sales et exécutées par hachures , n'avoient ni morbidezza ^ ni vérité dans la couleur.

Golantoni abandonna la sécheresse des contours , et les fondit avec le fond : il exclut de ses tableaux la ridicule richesse des champs d'or, qui détruisoient l'éclat des couleurs ; il ouvrit les yeux à ses contemporains , et leur fit apercevoir les charmes du clair-obscur et du coloris : il chercha à réunir la morbidezza à la force et à la vigueur ; enfin il surpassa Giotto, Memmi, Pisanello , Squarcione et autres.

Nous avons reconnu , il est vrai , toutes ces qualités dans une peinture représentant saint Antoine, abbé, dans l'église de ce nom, et exécutée par ordre de la reine Jeanne T*, en iSyS ; et ce

SUR l'italie. ' 3oi>

tableau est remarquable , en ce qu'il porte tous les caractères de la peinture à rhuile(i). Mais l'inscription , que nous avons examinée avec soin, est ainsi conçue :

A MCCCLXXI.

NICHOLAUS THOMASUS FIORE PICTOR.

D'où il résulte qu'il n'est pas de Golantonio, mais de Nicolas Tomaso Fiore . Et cette erreur rélevée détruit toutes les conséquences que les auteurs napolitains tirent de ce tableau. Au reste, on en connoît plusieurs autres de Golantonio , dont le plus remarquable est un Saint Jérôme , peint en i439, et qu'on voit dans la sacristie de Saint-Laurent. Fiore fit aussi les portraits de Jeanne P% d'Alphonse , etc.

Les aventures singulières d'Antonio Solario ^ plus connu sous le nom de Zingaro , vont jeter quelque variété dans cette longue et sèche nomenclature. Né d'un artisan , proche Chieti en Abruzze, il vint exercer à Naples la profession de son père . Appelé par Golan tonio pour quelque ouvi^age de serrurerie , il devint amoureux de la fille de l'artiste , et eut même la har-

(i) Nous n'entrerons pas îcî dans la tliscus^ion relative à la découverte de îa peinture à l'Iiui'c , qui est beaucoup plus ancienne qu'on ne la fait communément. Ce sera le sujet d'une dissertation particulière. Nous en avons déjà touché quelques mots dans un ai Sicle publié dans le Moniteur du 21 mars i8i4'

3o6 LEITRES

diesse de la demander en mariage. Colantonîo, loin de se fâcher, et sans rejeter rindiscrcte demande du serrurier, se contenta de repondre qu'il lui accorderoit volontiers sa fdle s'il devenoit, comme peintre, l'ëmule du père. Solario ne s'effraie point de cette condition , demande du temps ; Colantonio lui donne dix années , et promet de ne pas marier sa fdle jusqu'à cette époque. Ce singulier accord devient la nouvelle de la ville , même de la cour, où l'on dit que la convention fut ratifiée en présence de la reine Marguerite et de la princesse Jeanne.

Le serrurier, plein d'ardeur, partit pour Bologne, attiré par la renommée de Lippo d'Almasi : il étudia à cette école avec tant d'assiduité et d'intelligence , qu'il parvint en quelques années à dessiner et à peindre ; et bientôt le nom de Zingaro devint célèbre dans cette ville et dans toute la Lombardie. Après sept années d'un travail assidu, et quoiqu'il fût déjà devenu plus habile que son maître , il courut se perfectionner dans d'autres écoles : il travailla dans les ateliers de Lorenzo Bicci , à Florence; de Galazzo, à Ferrare ; de Yivarini , à Venise ; de Yittor Pisano, et de Gentile da Fabbriano, à Rome, Enfm il laissa écouler neuf ans et quelques mois, et revint à Naples. Jeanne II y régnoit pour lors.^ Il obtmt d'être présenté à cette princesse^

par un seigneur dont il avoit fait le portrait. Il lui fit hommage d'un petit tableau représentant la Vierge avec l'enfant Jésus, entouré d'anges (i). En même temps, et à la grande surprise de toute la cour, il se fit reconnoître pour le Zingaro dcllapromessa. Le portrait qu'il fit ensuite de la reine, confu'ma son talent, et accrut son crédit. On montra ces peintures à Colantonio, sans lui en nommer Fauteur. Il en fut dans l'admiration , et avoua à la reine , avec une généreuse bonhomie, que ce peintre étoit bien plus habite que lui, et certainement le premier de tous. A cet aveu on lui présenta Zingaro, qui réclama l'exécution de la promesse de mariage. Colantonio, aussi surpris qu'enchanté, après s'être assuré que ces tableaux étoient bien de la main du serrurier, lui accorda volontiers celle de sa fille. Quelques envieux l'en biàmoient. Je l'unis, leur dit-il, à Solario, le peintre, et non au Zingaro.

Les aventures et l'habileté du Zingaro, car ce dernier nom prévalut, contribuèrent également à sa réputation ; aussi fut-il dès lors trèsoccupé. Il travailla pour le Monte-Oliveto. On voit son portrait et celui de son épouse dans le tableau du maître-autel de Saint-Pierre in

(i) SignorelU assure que ce tableau existe.

^oS LETTRES

Areno. Dominicis vante aussi celui de Saint- Dominique Maggiore ^ qui représente une Déposition de Croix, et le compare aux meilleurs tableaux d'Albert Durer, qui fleurit cent ans après. Le Zingaro commença les peintures du cloître de San-Scverino, en grisaille. Mais ce procédé ayant déplu aux religieux , il coloria ses tableaux et les enrichit de fonds de paysages faits d'après nature. Il peignit aussi de fort belles miniatures pour des manuscrits , sur un champ d'or ou d'outremer. Cet habile artiste mourut en i455, âgé de soixante-treize ans ; et, quoiqu'il eût beaucoup travaillé à Naples , à Rome , à Bologne et à Venise , Vasari et Baldinucci n'en font point mention. Il donnoit du mouvement et de la vivacité à ses figures ; il exceiloit particulièrement dans les têtes , coloriées dans le goûL du Titien ; mais il ne réussissoit pas aussi bien dans le dessin des pieds et des mains. La perspective lui étoit familière : il touchoit agréablement le paysage ; et s'il ne porta pas son talent à un plus haut degré, c'est qu'après avoir égalé ses maîtres , il ne chercha pas à les surpasser.

De récole du Fiore et de Solario sortirent plusieurs habiles professeurs , dont nous parlerons dans la période suivante. Antonio Bambosio ou Baboso appartieiat à celle-ci. Il étoit

SUR l'italie. Sog

né à Piperno en i458 : il étudia la sculpture sous le Giccione, et la peinture sous le Fiore et son gendre. Il sculpta plusieurs tombeaux, et les ornemens en marbre qui surchargent la porte de l'Archevêché de Naples. Ces ouvrages lui valurent, du cardinal Minutolo , une abbaye de 4oo écus de revenu.

L'entrée triomphale (l'Alphonse (i) dans sa capitale , en i44'^» donna lieu à un monument public , le premier de ce genre , à ce qu'il nous semble, qui ait été érigé par les modernes. C'est un arc de triomphe que les eletli^ magistrats de la ville , firent construire pendant les premières années du règne d'Alphonse , en honneur de ce prince ; et , quoiqu'ils eussent des artistes nationaux de mérite , séduits par la renommée de Pietro di Martino, de Milan , ils TinNdtèrent à venir exécuter ce monument, qui devoit être placé devant les degrés de la petite porte de l'Archevêché , à l'endroit même où l'on a construit depuis l'aiguille de Saint-Janvier. ^lais le roi se rendit aux vœux et aux réclamations d'un particulier nommé Bozzuto , dont la maison seroit devenue inhabitable par le voisinage cle cette construction , qui lui auroit ôté l'air et la lumière. Il fut donc décidé que cet arc

(i) Le Fazio et !e Panormitano en donnent les tk'tails.

formeroit la principale entrée du Château-lSeuf> {Planche XIl).

Ce monument est très - remarquable dans l'histoire de l'art (i), en ce qu'il fait voir à quelle hauteur Farchitecture s'éLoit élevée , presque tout à coup , par la féconde influence du génie de Brunellcschi. On y reconnoît que Pietro di Martino avoit étudié les arcs de triomphe de Rome avec quelque soin : néanir.oiPxS il se livra plus à son imagination qu'il n'imila ses modèles. Il ne s'est pas même astreint à copier exactement les chapiteaux antiques : tous sont d'un ordre composite , dans lequel on reconnoît cependant l'intention du corinthien au premier ordre, et de l'ionique au second. Les autres membres d'architecture sont aussi de fantaisie. Mais Tensemble de la composition est d'un bon effet, et l'on n'y retrouve presque aucune trace du goût gothique. L'édifice est entièrement de marbre, et enrichi d'ornemens , de statues et de bas-reliefs , dont le principal , placé dans l'attique qui est audessus de Farcade d'entrée , représente la pompe triomphale d'Alphonse. Les trois statues qui couronnent le sommet très-élevé de ce monu-

(i) M. Dagincourt a publié le preniier dessin exact He c«5 rsionument, avec tous ses détails. Notre planche XII peut donner wnD idée de sa silualion.

SUR l'iTALIE. 3 II

rnent, y ont été posées ensuite par le "Nice-roi don Pietro di Toledo. On les croit de Marliano. Elles sont assez mal placées, et d'une proportion trop petite.

L'artiste milanois s'étant fixé à T^aples , fut comblé d'honneurs et de richesses. Mort en 1470 , on lui érigea un tombeau dans l'église de Santa-Maria la Nuova (i).

Alphonse augmenta le grand môle; il fortifia Je Château-Neuf avec de hautes tours ; il fit commencer la grande salle de ce château, qui est une des plus belles constructions modernes ; et il agrandit Farsenal.

L'horrible tremblement de terre de 14^6(2) ayant couvert le royaume de ruines , un grand nombre des monumens de Naples furent renversés ; entre autres le château Saint-Elme , l'église de Saint-Pierre martyr, et la cathédrale. Le roi Ferdinand , alors sur le trône , s'occupa

(i) Vasari attribue ce monument à Giulano da IVÏajano ; et les Napolitains ne manquent pas de l'occuser encore de mauvaise foi à cet égard. Au reste, l'épitaphe de Pieiro di iVIartlnO, rapportée par Sigismondo , Desc. di Nap. , prouve que cet artiste est effectivement l'auteur de l'arc de triomphe d'Aîpiionse.

(2) La Terre de Labour, la Capitanafe , l'Abruzze , perdirent plusietirs villes et un grand nombre de villages. Les habitansdeBrindisi, alors très-peuplée , furent presque tous ensevelis sous les ruines de leurs maisons. Aversa , Arpaja , Capoue , Eénévent, souffrirent beaucoup. Voiries Chroniques d'Antonini de Zurita et de Colie- Ruccio, etc.

d'abord à relever les édifices abattus ou endom* mages. Les seigneurs et les riches barons , en suivant son exemple , rétablirent le reste à leurs frais ; et on leur permit d'appliquer leurs armoiries sur chacun des piliers de la cathédrale qu'ils avoient reconstruits.

L'ouvrage le plus magnifique du règne de Ferdinand fui l'extension de la ville , dont il recula les murailles pour subvenir aux besoins d'une population toujours croissante , en raison du mouvement de l'industrie et du commerce. Sur les portes nouvelles que le roi fit construire , on voit son effigie à cheval , avec cette inscription : Ferdinandus ^ recc uohiUssimœ patrlœ. Entre les portes , et de distance en dislance , on érigea des tours de Piperno , comme le reste de cette vaste construction , ouvrage de l'architecte florentin Giuliano da Majano (i). La reine Isabelle fit aussi construire plusieurs églises ; et en 1470 on termina le magnifique palais de San- Severino , sur les dessins de Novello di San- Lucano. Ce palais a été depuis converti en couvent.

En 1481 , la ville d'Otrante ayant été reprise sur les Turcs par Alphonse II, duc de Calabre, et le royaume ayant été pacifié par les soins de

(i) Cliron. de Passaro et de Mercalante. — Hisf. de Summonie.

SUR l'italie. 3i3

ce prince, on e'rigea le beau palais de plaisance , dit Poggio renie, situé hors la porte Capuana; et il fut orné de peintures et de fontaines. Alphonse fit aussi construire le château de Bayes , pour se prémunir contre l'invasion de Charles VIII. Mais, s' étant retire en Sicile, il y mourut , et on lui érigea un tombeau à Messine. Les moines du Monte-Oliveto, dont il avoit été le bienfaiteur, lui firent élever, ainsi qu'à Ferdinand , son fils , des statues en terre cuite coloriées par le Modanino, sculpteur de Modène.

Au nombre des artistes qui exécutèrent tous cesmonumens,onpeut compter André Giccione, et Agnolo Aniello di Fiore , fils du célèbre Colantonio, qui, contre Vaiwis de son père et du Zingaro , son beau-frère , voulut se livrer à la sculpture. Il y acquit quelque réputation ; et, à sa mort, il fut regretté par le public, et surtout par Jean de ÎSola, son élève, qui termina le tombeau du cardinal Pignatelli, que le maître avoit laissé imparfait.

On doit aussi distinguer l'architecte Gabriel d'Agnolo , qui , à l'imitation du florentin Gio Francesco Marmando, rejeta le style gothique qui avoit encore beaucoup de partisans. Marmando construisit le palais du duc de Yietri; et l'Agnolo celui du duc de Gra\'ina, qui, bien qu'imparfait, manifeste le bon goût et les ex-

3l4 LETTRES

celîens principes de son auleur, mort en i520.

Guillaume Monaco, bon sculpteur, modela et moula en bronze la porte intérieure du Ghàteau- Neuf. Les bas-reliefs de cette porte, d'un style grandiose, et bien dessinés, offrent les hauts faits de Ferdinand I".

Vient enfin le célèbre Antonello de Messine. Les tableaux àllmile de Golan tonio di Fiore, et, après lui , de maestro Simone et du Franco, étoient restés ignorés à Naples. Tel auroit été le sort de ceux que Jean de Bruges exécuta au commencement du quinzième siècle en Flandre, s'il n'en avoit pas envoyé hors de son pays. L'un de ces tableaux , parvenu entre les mains du roi Alphonse, auroit été même regardé avec une froide admiration, si Antonello, enflammé du désir d'étendre les moyens de son art, et jaloux du secret du peintre flamand, n'eût pris la résolution d'aller lui-même s'en informer. Il partit dans cette intention pour la Flandre ; et ayant bientôt, par ses manières engageantes et par le don fait à propos de quelques dessins des maîtres d'Italie, capté la bienveillance et l'amitié de Jean de Bruges, il obtint cnfm de ce reconnoissant vieillard la permission tant désirée d'entrer dans ^on atelier. Il apprit avec facilité, en le voyant opérer, tous les secrets du procédé de la peinture à l'huile. Antonello, retourné en Italie,

SUR l'italie. 3i5

et joignant à ce secret assez de talent pour le faire valoir, fut recherché avec empressement par tous les amateurs , et même par les artistes. Sa renommée s'étendit avec le grand nombre de ses ouvrages ;' et le nouveau procédé , qu'il laissa à DomenicoYeneziano, fut bientôt après, comme on sait, adopté généralement.

Nous touchons au beau siècle des arts. Les écoles de Florence et de Rome exercent alors une puissante influence sur celle de Naples ; et Von voit cette dernière, sinon lutter avec avantage , au moins marcher quelquefois d'un pas égal avec elles, dans la brillante carrière qui va s'ouvrir.

3lb LETTRES

Page 1