‹ Lettres sur l'ItalieChapitre 3 sur 20 · LETTRE MIL · texte numérisé non relu

LETTRE MIL

Séjour à Erindisi. — Maison de plaisance antique. — ■ Monumens, lombeaux. — Murailles de la ville, château. Fontaine de Tancrède.

Brindisi, 2 septembre.

Descendus de noire barque pour ne plus y rentrer, nous allons faire notre dernière apparition au bureau de sanlé. La contumacia de la galère vénitienne linissoit en même temps que la nôtre. Toutes nos connoissances étoient réunies sur le rivage , et nous avons reçu leurs félicitations, sans cependant les approcher; car, avant de rentrer dans le sein de la société , il falloit encore subir la visite du chirurgien du lazaret. 11 s'est contenté, pour constater le bon état de notre santé, de nous tàter le pouls dont la joie devoit accélérer le mouvement ; et , après avoir déclaré que nous n'avions aucune apparence de maladie contagieuse , il nous a enfm été permis de communiquer avec nos amis, et de recevoir les témoignages de leur satisfaction. Nous avons aussi embrassé avec attendrissement notre bon patron, et jusqu'aux matelots qui avoient formé si long-temps notre société la

plus intime. Moins sensibles que tious aux privations et aux mauvais procédés, ils ont toujours cherché, par leurs services obligeans et attentifs, à nous faire oublier la rigueur et l'amertume de notre situation. Nous démêlions à travers leurs manières rustiques un fonds de bonhomie et même de sensibilité , et leur brusque franchise contrastoit vivement avec l'affectation mielleuse et la politesse étudiée mais froide et désobligeante des députés delà iS^A/Z/a. Nous leur pardonnons cependant des procédés dont la sévérité ne provient, nous aimons à le croire, que d'un excès de zèle à remplir leurs importantes fonctions.

La foule nous a suivis jusqucs à notre demeure. Don Pippo y avoit fait préparer une collation et des rafraîchissemens de toute espèce, et nous n'avons pas quitté la compagnie qui nous y avoit amenés sans répondre aux nombreux biindisi qu'on a portés en notre faveur. L'on sait que le nom de cette ville exprime dans toute l'Italie les souhaits que l'on forme lorsqu'on boit à la santé de quelqu'un. Le mot de brindisi àéY\\ç.-i-\\ de Tabondance et de Fexcellente qualité des vins de Brindes, du penchant de seshabitans aux plaisirs de Bacchus, ou d'une société qui y avoit introduit l'usage d'improviser quelques rimes à chaque verre de vin qu'on

buvoit; usage qui exislc encore dans quelques villes d'Italie et même à Rome ? Un savant antiquaire de Brindisi donne à ce mot une étymologie plus noble et plus ancienne : il la fait remonter aux Romains qui ctoient dans l'usage d'accompagner leurs parens et leurs amis jusqu'à Brundus/urn , ou d'y venir au-devant d'eux à leur retour, et il fait dériver l'expressiony^ir brindisi ou hrinzare du nom de ce lieu où se faisoient les adieux , les vœux pour la prospérité du voyage , et où l'on se revoyoit ensuite pour la première fois (i).

(i) C'est ce fjii'Aulu-GelIe exprime ainsi : {Noci.att. , lit). IX, Cffp.iv.) Cum e Grœcia in ilaliam rediremus et Brundusium iremus : egressigue c navi in terram in porta iilo inclyto spatiarcmur. Dans une note du Voyage du baron de Riedesell on fjil dériver le mot Brindisi de l'aMemand ich Bringdirs y on par contraction, Bring dirs , ow. je vous la porte ; expression qu'on dit en buvant à la ronde, et qui est le tibi propino des Latins. Les Italiens pensent que l'usage de à'xre^far brindisi, en buvant à la santé de quelqu'un, é{|uivaut à ces mots : Au revoir à Brindisi , qu'on prononçoil en se quittant. Francesco Redi est de cet avis dans son Bacclius en Toscane :

lo gir men voglio Per rtiio gcnlU ài^jorto Conformeio soglio Di Brindisi iiel porto , Perché sia cjrca Vi Brindiscvol merce QueslJ mia hurca , Su i-ogliiamo

Navighiumo insino a Dri.idisi :

AÎidiia Briiidis Brindisi.

Au reste, cette expression n'cloit pas en usage citez les

Quoi qu'il en soit, après avoir porté et rendu de nombreux hrindisi^ la société s'est retirée pour nous laisser jouir en paix de ces premiers momens de liberté, si précieux après une longue captivité. C'est alors seulement que nous avons savouré les douceurs d'une existence indépendante , et que , dans les épanchemens de l'amitié, nous avons pu nous livrer, avec quelque apparence de succès , à d'agréables projets pour la suite de notre voyage. Notre imagination s'exalte , et, suivant notre route sur la carte , nous dévorons d'avance l'espace qui nous sépare de Naples et de Piome. Nous ne pouvons néanmoins nous refuser aux vœux empressés de nos amis qui cherchent à nous retenir par les plus aimables instances. Don Pippo, pour nous dédommager du triste indispensable , nous a procuré au-delà du nécessaire ; le superflu se fait même remarquer dans tous ses arrangemens : nous avons jusques à un petit jardin où mûrissent le muscat, la figue et la grenade ; enfm notre ami a tout

Romains; témoin ces vers de Pîaute, dans le Pcrs/i. ( Se. ij

PcBgniiim , larde ç/alhos inihi dus, cedo sanè; Bene milà , bene v.iOis , bctie aniicœ niece.

Et ie c ois f-ii'elle ne remonte guère qu'au temps des croisés, qui considéroient le port de Brindts cc-unne leur rendez- vous général.

<iisposé comme si nous devions faire un long séjour dans ce pays. On nous y promet des distractions et des plaisirs varie's ; et Texploration de cette côte, peu connue des voyageurs, doit nous fournir une abondante moisson d'études pittoresques et de recherches curieuses.

Impatiens de faire usage de la faculté que nous avions d'aller, de venir, de nous promener en liberté, et pour satisfaire un premier mou-^ vement d'avide curiosité, nous avons parcouru la ville dans toutes les directions, sans mettre aucun ordre dans notre marche. Après avoir été si long-temps renfermés dans un bateau sans prendre le moindre exercice , la grandeur des places, la longueur des rues nous paroissoient immenses ; le moindre objet nouveau nous arrachoit une exclamation de joie ou de surprise ; la vue de la campagne surtout produisoit sur nous un effet délicieux.

On a favorisé ce goût particulier en nous menant à une maison de plaisance qui devoit nous offrir un spectacle digne de toute l'attention des artistes et des amateurs de l'antiquité. En effet, quoique les édifices tombassent en ruine, et que les jardins fussent abandonnés aux soins de la nature qui y est rentrée dans tous ses droits, nous n'avons pas moins été surpris qu'enchantés de reconnoître en ce lieu les prin-;

cipaux traits caractéristiques d'une villa antique.

Elle les a sans doute conservés, parce qu'elle n'a pas cessé, depuis les premiers siècles de notre ère, d'appartenir à des familles aisées, qui , aimant peu le changement , se contentoient d'y jouir des mêmes avantages et des mêmes plaisirs que leurs ancêtres, et n'avoient pas été tentées de rien changer à l'ordonnance et à l'antique distribution du local.

Il n'est pas soumis à un plan très-régulier, et l'on s'est borné à tirer parti des inégalités du terrain, qui est soutenu, dans certains endroits, par des terrasses sous lesquelles on retrouve ces salles basses, voûtées, ornées de stucs, de peintures, et qui servoient aux anciens propriétaires, comme elles pourroient encore servir à présent de retraite , pendant la grande chaleur.

Ce qui nous a semblé le mieux conservé, c'est un vaste promenoir {V ambulacrum) ombragé par une vigne très-ancienne , à en juger par la grosseur des ceps, et qui s'élève et court le long de pilastres en marbre. La plupart des chapiteaux portent le cachet antique : leur forme est trèssimple ; c'est celle d'un panier carré , et sur les faces duquel on a scidpté en relief des attributs de l'agriculture , ou des animaux , tels que des moutons , des chèvres, etc. Quelques uns de ces

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chapiteaux, dans lesquels on reconnoîtun style de restauration visiblement moderne, font mieux juger de Fantiquité des autres.

On nous a fait remarquer un pilier en marbre, d'environ deux pieds en carré , et d'une forme très-extraordinaire. Il est évidé dans toute son épaisseur, figurant le corps d'une bibliothèque .dont les montans et les tablettes ont trois pouces d'épaisseur; au milieu et au-dessus de chaque tablette on a pratiqué deux rainures assez profondes.

Ce beau morceau de marbre , de sept à huit pieds de hauteur, étoit dressé verticalement dans le jardin devant une charmille. Quel en étoit l'usage ? A cette question que nous aA ons faite au propriétaire , il a répondu , sans hésiter, que chacune des cases devoit contenir une ruche , et que les rainures servoient d'entrée aux abeilles. Est-ce son opinion particulière , ou un reste de tradition dont il n'est que le propagateur? Je ne saurois le dire. Une autre personne pensoit sérieusement que chacune de ces cases servoit à mettre un fromage qui s'égouttoit au moyen des rainures, ou bien qu'elles contenoient des amphores ou des cruches d'huile , etc. Mais , dans ces dernières suppositions , ce marbre auroit été beaucoup mieux placé à la cave que dans le jardin où il paroît ayoir été fondé et non

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apporté fortuitement; matière à discussion pour les archéologues.

Une vasque d'une assez belle forme , supportée par une base ornée de sculptures très-dégradées, mais qui occupe encore le milieu d'un bassin , nous a indiqué beaucoup plus clairement une fontaine, dont Feau cependant n^arrive plus à la hauteur de la vasque , mais qui se répand aux environs y et rend cette partie du jardin fort humide. Un grand nombre de tronçons de colonnes de marbre , d un travail très-riche : les unes étant couvertes de larges feuilles de laurier placées en écaille et entourées d'un cordon en spirale, d'autres cannelées et renflées vers le quartde leur h.'iutcur par un ornement de feuilles d'acanthe, cnfm beaucoup de fragmens de marbre travaillés avec délicatesse , ne nous ont pas permis de douter que nous foulions le sol de Tantique maison de délices de l'un de ces voluptueux Romains qui , dans le temps des troubles de la république et des premiers Césars , venoient chercher sur cette côte une retraite d'autant plus sûre qu'il leur étoit facile, au moindre, danger, de passer avec une partie de leurs trésors dans les propriétés qu'ils avoient en Grèce et en Asie (i).

(i) Je n'ai conservé qu'une trace confuse de celie t'i///2 et <îe tous les objets que j'y ai vus; et quoique je les eusse dessinés,

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En revenant à la ville, Ton nous a montré des tombeaux antiques qu'on avoit trouvés en creusant le sol, et plusieurs autres dont les ruines s'élèvent encore au-dessus de sa surface. Ayant ensuite Jongé le cordon souvent interrompu des anciennes murailles, nous avons \u le château dont les tourelles sont en quelque sorte ombragées par les nuées de corbeaux qui en sont les seuls habitans. L'on nous raconte avec complaisance les longs sièges que ces fortifications ont soutenus , et Ton nous fait remarquer leur solide construction composée de pierres parfaitement jointes, et qui semblent avoir lassé le temps. De ce côté (au couchant ), César, nous dit-on, assiégea Pompée , et il ne seroit pas entré dans la ville si les habitans ne lui en eussent ouvert les portes. C'est devant ces mêmes murs que les Grecs , sous la conduite du vaillant Jean Ducas, général de l'empereur Manuel , vinrent camper en 1 1 55 , la veille de Pâques ; sous prétexte des fêtes , ils restèrent plusieurs jours dans l'inaction à considérer ces fortes murailles dont ils ne pincent arracher"flne

ces croquis sont trop imparfaifs pour les donner ic i. Je m'elois propose de retourner sur les lieux pour en faire le plan général. On verra bienlôl ce cjui m'a enipêtlié d'exe'culer ce projet, et de recueillir des notions plus exactes sur ces antiquités et sur uns ioule d'autres non moins intéressantes.

pierre, quoiqu'ils se serrassent des plus puissantes machines de guerre. Les assiégés se moquoient de leurs vaines tentatives ; cependant les Grecs vinrent à bout de creuser jusque sous les fondemens ; ils mirent ensuite le feu aux étançons dont ils soutenoient le terrain à mesure qu'ils avançoient dans leur ouvrage. Alors le mur s'écroula et entraîna dans sa chute ceux qui le défendoient. L'ennemi cependant ne put pas s'emparer de la forteresse ; la brèche ne fit que découvrir une seconde construction qui résista à tous ses efforts.

Non loin de là, nous nous sommes arrêtés pour dessiner une ancienne fontaine qu'on nommoit Appienne , ou la Grande Fontaine , et à présent la Fontaine de Tancrède. Les uns en font remonter la construction à Appius l'aveugle, d'autres à Trajan, qui dut la bâtir en même temps que la voie Antique aboutissant à la ville de ce côté.

Cette fontaine (P/. ///.) a deux réservoirs(i) carrés , percés d'une arcade , avec un toit pyramidal en pierre. Ces réservoirs en saillie sur un gros mur sont réunis par un canal qui sert 4' abreuvoir pour les bestiaux , et forme en quel-

(i) Je n'en ai indiqué qu'un dans mon dessin; le second se trouve de l'autre côte'. Le cartel et les inscriptions occupent le milieu du mur entre les deux réservoirs.

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que sorte le soubassement de toute la construction.

Les ornemens du cartel et les inscriptions qu'on voit sur le milieu du mur , visiblement placés après coup, ne remontent même pas à l'époque indiquée dans ces inscriptions, et ne tiennent en rien au plan général de l'édifice. En rejetant l'opinion qui attribue à Tancrède ou à Pioger son fds la construction de ce monument, nous croyons y reconnoître les caraclères du style antique, et non celui qui distingue les ouvrages des princes normands. D'ailleurs un aqueduc souterrain qui passe souvent à une grande profondeur, et , après avoir fait de longs détours, conduit à cette fontaine les eaux du Cerano , petite rivière distante de sept milles de la ville , confirme notre manière de voir ; et cet ouvrage, remarquable par sa solidité et sa hardiesse , est digne des anciens auxquels on doit avec raison l'attribuer.

En 16 18 , un gouverneur de Brindisi, nommé Pietro Aloïsio de Torres ( car on ne sauroit mettre trop de soin à perpétuer la mémoire d'un bienfait et le nom d'un homme utile à ses semblables), se servit de la fontaine de Tancrède comme d'un château d'eau ; et , au moyen d'un nouvel aqueduc qui passe sous la tour de Saint- Georges, il alimenta plusieurs autres fontaines

construites dans l'intérieur de la ville et sur le port. L'eau en est, suivant les médecins, la meilleure du pays ; elle est toujours très-abondante , et il n'y a pas d'exemple qu'elle se soit épuisée, pas même dans les grandes sécheresses qui tarissent les puits et les autres sources des environs.

En rentrant dans la ville par le quai septentrional du port, nous avons été témoins d'une scène dont la description fournira matière à la lettre suivante.

LETTHE IX.

Tarentule, effets de sa piqûre ; guérison du tarentisme par la danse ; formalités observées à cet égard ; histoire de la malade.

JL'oN a souvent révoqué en doute l'usage bizarre de faire danser pendant plusieurs jours de suite , et sous prétexte de les guérir, les personnes qui ont été ou qui se croient piquées par la tarentule. Nous venons d'être témoins de cette pratique. Je peux donc en affirmer Texistence , sans en garantir cependant les résultats.

On sait que la tarentule est une sorte d'araignée qui tire son nom de la ville de Tarente , où elle est , dit-on , fort commune. On en trouve dans quelques au très cantons du royaume deNaples ; mais celle de la Puglia est la plus dangereuse , surtout pendant l'été. On prétend qu'après avoir été piqué , le malade ne tarde pas à tomber dans une profonde mélancolie , et meurt , à moins qu'il ne soit secouru. De tous les remèdes que Ton emploie, le plus efficace , et même le seul qui guérisse complètement, c'est la musique.

La piqûre de la tarentule est-elle mortelle ? N'y a-t-il pour la guérir d'autre remède que des sons harmonieux et l'exercice de la danse, ou

le danger n'existe-t-il que dans Timagination exaltée des malades ?

Si Fou consulte les habitans du pays , ils répondront affirmativement aux deux premières questions, et plusieurs ouvrages savans (i) peuvent fournir des notions très- étendues sur ce sujet. Quant à la dernière proposition , Thistoire que Ton m'a faite semble con^rmer Topinion de ceux qui croient que la piqûre de la grosse araignée de Tarente est une fable , et que la plupart de ceux qui prétendent en être atteints, ne le sont réellement que d'une sorte de manie mélancolique , dont un exercice violent et les sons de la musique peuvent dissiper momentanément les symptômes , s'ils ne la guérissent, pas tout-à-fait. Les anciens considéroient aussi la musique comme le remède le plus propre à calmer l'effervescence du sang et Tàcreté des humeurs (2), et quand cette ressource étoit impuissante , on avoit recours aux enchantemens ,

(1) Baglivi, Dissert. 1696. Geoffroy Theor., etc. Nicolo Cirillo a écrit en 1742 sur la Taraniola e falang'io di Puglia. L'iiige'n:eur Figonati - d.ins sa Leltera al abb. Argelo Vecchi, ir'yg, donne la forme exacte des quatre araignées maifàisantes de la Puglia , et certifie la vérilé des observations faites à ce sujet par Baglivi , Kpif. Ferdinandi , Caputi et autres savans de la Puglia.

(2) Suivant Vitruve , la musique dcvroit être étudiée par les médecins, les architectes, etc. Ses admirables effets sont connus depuis le temps de Saiil. Flafon, Arlsfote, Denys d'IIalicarnasse, Diodore de Sicile, Pltliagore et Aulu-Geile en font mention , «t le dernier parl^des docteurs muîiciens.

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àvixquels la multitude attachoit la plus grande confiance. L'on sait que ce sont les Asclépiades qui affranchirent l'art de guérir de ces puérilités superstitieuses. Cependant, les modernes ajoutent encore quelque foi à Fefficacité de la musique comme remède calmant : on cite plusieurs exemples de ses effets , et entre autres (i) celui de ce musicien célèbre qu'une fièvre continue , avec redoublement , avoit jeté dans le délire. Dans la chaleur de l'accès , il demanda à entendre un concert. Quelques amis qui étoient présens lui chantèrent une cantate de Bernier : dès les premiers accords, le visage du malade prit un air serein, ses yeux furent tranquilles, les convulsions cessèrent , il versa des larmes de plaisir : sitôt qu'on eut fini il retomba dans son premier état. On ne manqua pas de continuer l'usage d'un remède dont le succès étoit si heureux. La fièvre et le délire étoient toujours suspendus pendant les concerts ; et le malade tiroit un si grand soulagement de la musique , qu'il faisoit chanter et même danser nuit et jour ses païens, et jusqu'à sa garde.

Pvcvenons au tarentisme et à ses symptômes. La maladie qu'on attribue à la piqûre de la taronlule pourroit être aussi bien occasionnée par la nature du climat , l'aridité du sol , la ra-

(i) J. Berrjat, Recueil de Me'iii.

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relé des bois, et la chaleur excessive. En effet,; ces causes tendent à développer et à rendre dangereuses plusieurs autres indispositions ; il est même reconnu que Thydrophobie règne en Puglia plus que partout ailleurs ; et riiuoiidité de l'air chaud, et sa pesanteur pendant Fêté, font que les moindres maladies deviennent mortelles dans ce pays.

Mais le tarentisme , que Ton a cru l'effet d'un esprit frappé, n'en est pas moins réel, suivant l'opinion de savans médecins ; et voici les raisons pour lesquelles on ne peut le feindre et en faire un jeu : celui qui a été piqué par la tarentule ne tarde pas à tomber dans une profonde mélancolie et un abattement absolu ; son visage prend un aspect cadavéreux , sa respiration est très-difficile, il a des langueurs et des angoisses d'estomac , ses membres se refroidissent, son corps exliale une sueur glacée et gélatineuse , ses yeux , fixes et immobiles , se couvrent d'un nuage , sa respiration et son pouls deviennent de plus en plus foibles, la connoissance diminue ; enfin , il perd tout-à-fait le sentiment, et il meurt si des secours ne lui ont pas été administrés à temps (i).

(i) Parmi les faits authentiques recueillis par les niédecins (jc

la province de Lecce , on cite celui d'un homme de Saint-Vifo ,

ommé Giov. di Tonipiaso, sur lequel le lareutlsme produisit,

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Certes , on ne peut feindre un tel état, et on ne doit pas suspecter le malade d'imposture , à moins qu'il n'y trouve un certain avantage : or, cette maladie fait beaucoup de tort, surtout aux filles , pour leur établissement ; de plus , le remède de la musique est assez coûteux, puisqu'on paie au moins un ducat par jour aux musiciens, sans comp ter le médecin , et que le malade danse pendant quatre et jusqu'à sept jours de suite. Au reste , cet exercice , au lieu de rendre les filles et les femmes plus agréables, les défigure ; quelques unes, très-belles avant, devenoient dans cette occasion très - déplaisantes ; enfin, on a l'opinion que le mal est périodique, et qu'il revient tous les ans jusqu'à un âge avancé : aussi a-t-on bien soin, dans les familles d'une classe relevée , de dérober au public la connoissaoce d'un tel accident ; et si une jeune lille est piquée delà tarentule , on la fait danser dans un lieu écarté et loin de tous les regards.

Ce n'est donc ni par intérêt ni par plaisir qu'on a recours à un remède dispendieux, et qui discrédite tellement ceux qui en font usage , qu'à Tarente et dans les autres villes de la Puglia, lorsqu'on sait qu'une femme a été affectée du ta-

outre les autres symptômes ordinaires , le priapisme Je plus violent : Oade per iinped'irgli cfic non facesse moyimentl Iroppcf sconci lo fecero hallare coUc mani fega/e.

Sa LETTRES

rentisme , et qu'elle a dansé pour s'en guérir, on croit lui faire injure en venant jouer sous ses fenêtres les airs consacrés à la guérison de sa maladie.

On a ici l'opinion que les malades fuient la société, cherchent l'eau avec avidité et s'y précipitent même si on ne les surveille ; on croit aussi qu'ils aiment à être entourés d'objets dont les couleurs sont très-vives. Mais je n'ai pas remarqué leur prétendue aversion pour le bleu et le noir. Nos habits bleus et nos chapeaux noirs ne paroissoient pas faire la moindre impression sur la malade dont je vais parler , ni sur les spectateurs, qui nous ont même invités à danser avec elle.

On pense communément que quand l'individu affecté a perdu le sentiment, on fait venir un musicien qui essaie différens airs très-gais sur un instrument; et, lorsqu'il a rencontré celui qui plaît au patient , on voit aussitôt ce dernier se mouvoir en cadence , se lever et se mettre à danser. Je n'ai rien appris ici de semblable , et on nous a certifié que les airs dont onfait usage depuis long-temps pour la guérison dutarentisme étoient toujours les mêmes , et que leur mouvement étoit d'abord très-lent et devcnoit progressivement très-vif et rapide. Au reste, l'on peut en juger ; car j'ai chargé Tun des musi-

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ciens de les noter et de m'en donner une copie (i).

Je quitte ces détails , que j'ai crus cependant nécessaires, et je reprends ma narration, qui offrira les objets d'une manière plus rapide et plus pittoresque, et surtout dans le même ordre qu'ils avoient en frappant mes regards.

En passant sur le quai , nous avons été arrêt^4* par la foule qui se pressoit à la porte d'une maison où l'on entendoit de la musique. L'on nous fait place, et même on nous invite à entrer dans une salle basse qui servoit depuis plusieurs années , et à pareille époque , de théâtre aux formalités observées pour la^guérison de la piqûre de la tarentule. Les murs de cette vaste pièce étoient ornés de guirlandes de feuillage , de bouquets et de pampres chargés de leurs fruits : on avoit aussi suspendu , de distance en distance , de petits miroirs et des rubans de toutes les couleurs ; une nombreuse compagnie siégeoit autour de l'appartement, eti'orchestre occupoit l'un des angles : il «toit composé d'un violon , d'une basse, d'une guitare et d'un tambour de basque.

C'étoit une femme qui dansoit : elle n'avoit que vingt-cinq ans , et on lui en auroit donné quarante ; ses traits réguliers , mais altérés par

(i) On la trouvera à la fin de l'ouvrage. Ces airs n'ont aucua rapport avec ceux que le Père; Kirclier a fait noter dans son Arte MagneCirà.

une excessive maigreur , ses yeux éteints ; sa physionomie triste et abattue contrastoient avec sa parure très-recheixhée et bariolée de rubans et de dentelles d'or et d'argent ; les tresses de ses cheveux étoient éparses, et un voile de gaze blanche tomboit sur ses épaules ; elle dansoit sans quitter la terre , avec nonchalance, en tournant sans cesse sur elle-même et très-lentement ; ses deux mains tenoient les extrémités d'un mouchoir de soie en le balançant au-dessus de sa tête , qu'elle renversoit par fois en arrière : dans cet état, elle nous offroit absolument la pose de ces bacchantes qu'on voit sur certains bas-reliefs antiques.

L'air que l'on jouoit en ce moment étoit langoureux, traînant sur des cadences, et répété da capo jusqu'à satiété. On changea ensuite de motif sans interrompre la mesure ; celui-ci étoit moins lent , et un troisième devint plus vif , précipité et sautillant. Ces morceaux de musique formoient une succession de rondeaux, ou ce que nous nommons pot poiiri. L'on passoit alternativement de l'un à l'autre ; revenant enfin au premier, pour donner un peu de repos à la danseuse, et lui permettre de ralentir ses pas , sans cesser néanmoins de danser ; car elle suivoit le mouvement de la musique ; et, à mesure qu'il s'animoit , elle s'agitoit et tournoit ayec plus de

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vivacité ; mais le sourire ne renaissoit pas sur ses lèvres décolorées , la tristesse étoit toujours empreinte dans ses regards , dirigés tantôt vers le plafond, plus souvent vers la terre, ou bien elle les promenoit au hasard sans les fixer sur rien , quoique Ton cherchât à la distraire par toutes sortes de moyens. On lui offroit des fleurs et des fruits ; elle les tenoit un moment dans ses mains , et les jetoit ensuite ; on lui présentoit aussi des mouchoirs de soie de différentes couleurs ; elle les échangeoit contre le sien , les agitoiten l'air pendant quelques instans, et leg rendoit pour en reprendre d'autres. Plusieurs femmes de la compagnie ont successivement figuré et dansé avec elle de manière à attirer son attention , et à lui inspirer de la gaîté sans pouvoir y réussir. L'exercice violent qu'elle paroissoit prendre à contre cœur et par une sorte d'entraînement irrésistible , devoit la fatiguer beaucoup ; la sueur découloit de son front ; sa poitrine étoit haletante , et l'on nous a annoncé que cet état devoit se terminer par une suspension totale des facultés ; qu'alors on devoit la transporter dans son lit ; que le lendemain à son réveil elle recommenceroit à danser, et qu'on emploieroit le même remède les jours suivans , jusqu'à ce qu il lui eût procuré du soulagement.

Ce spectacle avoit quelque chose de pénible ; et il m'a bien plus vivement affecté lorsque j'ai appris rhisloire de cette intéressante malade. Elle n'a pas été piquée par la tarentule, quoiqu'elle en soit persuadée ; et on ne la laisse dans son erreur que pour lui dissimuler ou lui faire oublier la véritable cause de son état, et pour ne pas lui ôter tout espoir de guérison.

Voici l'origine de Taliénation de Gine^Ta ; c'est , je crois , le nom de la malade.

A vingt ans , sans être la plus jolie des fdlcs de son âge , elle se faisoit remarquer par une physionomie piquante et très - expressive ; sa bouche étoit vermeille et attrayante ; ses yeux noirs étoient pleins de feu ; sa taille avoit plus de souplesse et d'abandon que de grâce ; son caractère , quoique bon et sensible , étoit inégal ; souvent gaie jusqu'au délire , elle s'abandonnoit ensuite à une tristesse A^ague et sans objet ; exagérée dans tous ses senlimens , elle poussoit l'amitié pour ses compagnes jusqu'à l'héroïsme , et son indifférence pour les hommes étoit voisine du mépris : aussi devoit-on prévoir que si elle aimoit une fois , ce seroit avec véhémence et pour la vie. A vingt ans son heure n'étoit pas encore arrivée : elle sonna trop tôt encore pour son malheur.

Un jour elle promenoit ses pensées mélanco-

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liques sur la plage déserte de Patrica ; l'air avoit été rafraîchi par un orage , et la mer encore agitée rouloit ses flots sur la grève. Une barque à moitié fracassée venoit d'y échouer : elle contenoit un seul homme. Parti du port de Durazzo pour tendre ses fdets , vers le milieu du canal un coup de vent avoit déchiré sa voile ; son gouvernail s'étoit brisé entre ses mains , et , jouet des flots, sa barque avoit été jetée sur les côtes d'Italie. Excédé de fatigue, mourant de besoin, il déploroit son malheur, lorsque la jeune fdle accourt , lui tend une main secpurable , et offre de le conduire vers la demeure de sa mère , qui exerça envers lui et avec empressement les devoirs de l'hospitalité.

Cet Albanais étoit jeune ; il étoit malheureux ; il paroissoit sensible et reconnoissant : Ginevra ne croyoit s'abandonner qu'au plaisir pur, mais paisible , que la bienfaisance procure , tandis que l'amour s'insinuoit déjà dans son cœur sous les traits de la pitié.

Cependant le jeune Albanais , combattu par le désir de revoir sa patrie et par le tendre intérêt qui l'attachoit à sa bienfaitrice , parle enfin de son départ. A ce mot un trait de lumière frappe , éclaire Ginevra sur ses sentimens ; elle y reconnoît l'amour aux angoisses que lui fait éprouver l'idée d'une séparati jn qui étoit loin de sa pen-

sée; honnête, mais passionnée, elle n'est plus maîtresse de cacher son trouble , et laisse même éclater toute la violence de ses sentimens ; mais elle exige de cet étranger qu'elle adore, le sacrifice de sa patrie et des liens indissolubles. Sans hésiter il y consent. Alors elle-même presse son départ de Tltalic , où il ne peut s'établir sans consulter sa famille. Le jour de son retour est fixé , et Ginevra doit l'attendre sur la côte , à l'endroit même où elle lui a sauvé la vie.

Fidèle à sa parole , elle s'y rend bien avant l'heure convenue ; elle compte les instans ; ils s'écoulent avec une lenteur désespérante. Cependant le soleil est déjà à son déclin : inquiète , elle parcourt le riA âge , les yeux tournés vers la mer : elle en interroge les vagues ; le plus léger souffle de vent , le moindre nuage lui fait craindre une nouvelle tempête. Le jour baisse , son cœur se serre , et le crêpe dont la nature va se couvrir, obscurcit , trouble ses idées ; enfin elle découvre un point noir à l'horizon : il avance; c'est une barque : elle s'élance à la cime d'un rocher et agite un voile incarnat, le signal convenu. Aussitôt le même signe est attaché à l'extrémité du mât; elle ne peut plus en douter, cet esquif lui amène son amant.

En effet, l'heureux Albanais s'étoil embarqué dans une chaloupe ornée de tous les attributs de

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la joie. Les mâts éloient pavoise's, elles voiles d'un blanc éclatant. Des musiciens, assis sur le banc de poupe, faisoient retentir le rivage d'accens joyeux ; eL sa famille , que l'Albanais alioit quitter bientôt pour s'établir dans la patrie de son épouse , venoit confier à Ginevra le soin du bonheur de leur fds , le dépôt de sa modique fortune , et les meubles nécessaires au jeune ménage.

La barque s'avance comme en triomphe vers les côtes d'Italie : déjà le son des instrumens parvient à l'oreille de Ginevra en effleurant la surface des ondes , calme ses inquiétudes et porte dans son cœur l'espérance et la sécurité. La nacelle approche : l'amour rend son œil plus perçant ; elle distingue , elle reconnoît son époux qui lui tend les bras ; elle croit l'entendre , et cette illusion lui arrache une réponse.

Mais tout à coup un bruit sinistre fait retentir les airs ; une galère barbaresque sort de derrière unrocheravancéquiladéroboitàtouslesregards.

Ses rames nombreuses s'élèvent en cadence , retombent toutes à la fois et lui impriment un mouvement rapide. Semblable au vautour, elle plane sur les ondes et se dirige vers sa proie. A cette vue, non moins inattendue que funeste, Ginevra tombe dans une morne stupeur; l'effroi enchaîne ses facultés , ses veux seuls conservent

un reste de vie : ils suivent les mouvemens contraires des deux embarcations.

La frêle chaloupe fuit, et des cris d'effroi et de douleur ont succédé aux accens joyeux. Le jeune et courageux Albanais engage ses compagnons à opposer une résistance qui doit être

vaine Les ombres de la nuit enveloppent

cette scène de désolation , et la dérobent aux regards de la malheureuse Ginevra qui tombe inanimée sur la rive.

Long-temps après elle sort comme d'un profond sommeil : elle ouvre les yeux ; mais l'éclat du jour les lui fait refermer aussitôt. Elle ne peut mouvoir ses^membres, roidispar le froid du matin. Cependant ses idées, d'abord confuses , lui retracent la scène de la veille ; alors , éperdue , elle fait retentir la côte de son désespoir; clic parcourt des yeux l'étendue du canal; nulle embarcation n'en sillonne la surface ; il n'est plus de bonheur ni d'espoir pour elle ; ses sens se bouleversent , son esprit s'égare , et , du haut du rocher, elle se précipite dans la mer.

Des pêcheurs l'aperçurent, se hâtèrent de venir à son secours , et la transportèrent mourante chez sa mère. Cet acte de désespoir fut sui\'i d'une longue apathie et d'un marasme qui dégénéra en aliénation d'esprit. Ginevra avoit oublié la cause de ses chagrins ; elle attribua squ

SUR L'iTALIE. gf

ctat à la piqûre de la tarentule. On entretint cette ide'e en lui faisant espérer que l'exercice de la danse et les accords de la musique , qui calmoient effectivement l'agitation de ses sens , la gue'riroient enfin de cette manie mélancolique.

Mœurs des habitans de Brindisi. — Couvens, costumes, monuinens du moyen âge. — Fragmens et statue antiques, ' — Palmier de Pontanus.

Moins curieux de connoître la \\\\e de Brindes que de démêler, à travers ses constructions modernes ou du moyen âge , les traces de T ancien Brundusium , nous étions aussi moins empressés de communiquer avec ses habitans que nous ne l'aurions été de pouvoir évoquer les mânes de leurs aïeux. Cependant il falloit , comme on dit, vivre avec les vivans, et nous résoudre à faire quelques visites. Nous avons commencé par le gouverneur de Brindisi ; il n'a pu nous recevoir, étant dans l'accès d'une fièvre opiniâtre. L'on nous a ensuite menés chez l'archevêque : il étoit aussi malade , et avoit été transporté à la campagne. Nous en avons eu du regret; car on nous l'avoit représenté comme un homme très-respectable , savant , amateur des arts , et possesseur d'un cabinet fort riche' en antiquités.

Il ne nous restoit que la ressource des çouvens

SVli l'iTALIE, g3

pour prendre une idée de la société de Brindisi. Qu'on ne se récrie pas sur cette allégation qui va bientôt cesser d'étonner. Cloître et société :; ces deux expressions étoient autrefois incompatibles ; elles ne le sont plus depuis, nous a-t-on dit, que les Jésuites ont donné à leur ordre le titre de société, et qu'ils ont opéré une sorte de révolution dans les monastères qui semblent , à partir de cette époque , être devenus l'asile de la tolérance, de la politesse et des plaisirs décens. Les religieux, sans perdre la dignité de leur état, ont pris le ton et les manières de la bonne compagnie.

Ce changement est slirtout très-sensible à Brindisi où , sans exagération , la moitié des habitans de la ville peuple les couvens (i). La raison en est simple : dans un endroit où il n'y a ni industrie, ni commerce, par conséquent peu de richesses, et où l'on est exposé, pendant les trois quarts de l'année, à des maladies opiniâtres , on doit préférer la vie commune à celle d'un ménage ordinaire. Elle est beaucoup moins

({) On y compte plusieurs congrégations et monastères de femmes nobles, sous la règle de saint Benoît et de saint François; d?s couvens d'AugusIins, de Dominicains, de Minimes, de. Carmes déchausses, de Capucins de saint François de la re'iorme ; lin conservatoire de demoiselles et de dames; un collège des Pères des Ecoles pies; un vaste séminaire; enfin six confréries, et la population ne s'élève pas à 6000 âmes. ( Fr. Sacco. Dizio. Gcogr.)

g4 LETTRES

coûteuse et offre de bien plus grandes ressources; D'ailleurs les monastères ont un revenu fixe , et des propriétés administrées avec ordre, et qui, étant inaliénables , sont à Fabri des chances qui dérangent souvent la fortune des simples particuliers. L'exiguité des moyens de la plupart des familles les met hors d'état de se livrer aux plaisirs coûteux de la société. Les couvens y suppléent. On vous y accueille; il s'y trouve nombreuse compagnie : on y joue plusieurs sortes de jeux ; on y fait de la musique ; en un mot , les parloirs deviennent de véritables salons , et l'on s'affranchit même dans quelques uns de la gène du tour et de la grille.

Qu'on ne soit plus surpris si de jeunes personnes, qui ont été élevées dès l'enfance dans un lieu qui n'a que Je nom de couvent sans en avoir l'austérité, le préfèrent au monde qu'elles ne connoissent pas, et même à la maison paternelle. Elles n'y jouiroient en effet d'aucun des agrémens que leur procurent ces retraites religieuses, et dont on leur fait valoir tous les charmes pour les décider à prononcer, dès l'âge de quatorze ans, des vœux qui doivent leur procurer, pour le reste de leur vie , une existence au moins assurée, si elle n'est pas absolument indépendante. Par ce moyen, l'aîné de la famille, destiné h en perpétuer le nom, hérite delà totalilé

SUR l'italie. gS

d'un mince patrimoine ; et les cadets , bornés à une légitime encore plus exiguë, entrent dans quelque communauté, ou partent avec la cape et l'épée, et vont chercher fortune ailleurs.

Nous avons visitéplusieurscouvens de femmes. A peine nous a-t-on annoncés qu'elles sont accourues en foule dans le parloir, montrant beaucoup d'empressement à voir des Français. On nous a accablés de questions aussi insignifiantes que nos réponses ; une musique délicieuse est venue à notre secours. Ce n'est, je crois, que dans les cloîtres que l'on entend de semblables voix. Les motets et les cantiques, chantés avec un ensemble parfait, et accompagnés par un clavecin organisé et d'autres instrumens, produisoient un effet extraordinaire ; il nous sembloit entendre un concert exécuté par des anges, et dans la moyenne région de l'air. Des rafraîchissemens et toutes les recherches de la friandise nous ont été prodigués, et nous sommes sortis avec des idées assez agréables de ces monastères. Ce n'est pas que nous n'ayons retrouvé sur quelques physionomies des traces de contrainte , d'ennui , et parfois d'une gaîte forcée ; mais peut-être cette remarque étoitelle l'effet d'une ancienne prévention : car, en général, ces nonnes nous paroissoient contentes de leur sort. Leur costume même formoit un

contraste assez marqué avec leurs manières, et la guimpe les rendoit presque toutes fort attrayantes.

Nous avons dit que la ville étoit pauvre ; aussi Fintérieur en est triste et silencieux. Il n'y a presque point de boutiques, et elles ne contiennent que les choses de première nécessité. Veut -on se procurer le moindre objet de luxe? il faut le faire venir à grands frais de Lecce , de Barlette, et même de Naples. La maladie a dépeuplé des rues entières. On voit çà et là quelques grandes maisons qu'on nomme des palais. Ils sont vides, et l'herbe croît dans les cours. Les propriétaires vont chercher ailleurs un air plus pur, une existence plus assurée et moins monotone. On ne rencontre dans les promenades qu'un petit nombre de femmes et beaucoup de moines. Nous avons compté jusqu'à trois carrosses gothiques traînés par des mules ; ils contenoient des religieux.

Le port qui de\Toit offrir un tableau animé par Fabord des marchands elle mouvement des échanges commerciaux, est aussi peu vivant que la "Nille, et il ne contient en ce moment que la galère échouée et quelques barques. Les travaux que le gouvernement a ordonnés languissent ; on n'y occupe que des forçats conduits et gardés par un nombre presque égal de soldats la plu-^

SUR L ITALIE. gy

part invalides. La nourriture habituelle des uns et des autres consiste en ognons blancs, dont quelques uns ont plus de six pouces de diamètre. Le peuple ne se nourrit guère mieux; et des troupes de mendians assaillent les portes des églises et des couvens où on leur distribue de la soupe. La misère est si grande et les malades sont si nombreux qu'un hôpital n'a pas suffi, et qu'il a fallu en établir un second. Les habitans de la campagne paroissent jouir de plus d'aisance , au moins à en juger par le costume de leurs femmes qui est très-recherché.

En général, il n'y a pas, je crois, de pays où. les costumes soient plus élégans et même plus riches que dans le royaume de Naples ; ils varient de canton en canton , de village en village , et ils offrent des singularités très-remarquables , qu'il seroit trop long de particulariser (i). Il y a tel de ces ajustemens qui pourroit être adopté par nos petites maîtresses lesplus élégantes , et il leur siéroit beaucoup mieux que la plupart des modes extravagantes qu'elles adoptent, et qui heureusement ne durent pas plus que le caprice qui les a fait naître.

Le costume des habitans de Brindes nous a

(i) On vend à Naples le Recueil de ces costumes, exe'culés sur une assez grande tchelle, et coloriés avec soin,

paru singulier , moins chez les femmes , qui adoptent à peu près les modes françaises et anglaises , que chez les hommes , qui sont encore ■vêtus comme on Tetoit chez nous il y a cinquante ans. En effet, nos modes font le tour de l'Europe ; mais elles n'arrivent que fort tard à ses extrémités. Paris est un centre d'activité qui exerce à cet égard son influence avec moins de force à mesure qu'on s'en éloigne. Cette capitale de l'empire de la mode n'en prend , pour ainsi dire , que la fleur qui y passe du matin au soir. Portée de proche en proche dans les provinces, elle y dure un peu plus ; et arrivée enfin , mais fort tard , dans les pays étrangers , elle y prend en quelque sorte racine, et s'y acclimate pour long-temps .

Il nous reste à parler des principaux monumens de Brindisi : il n'y en a guère d'autres que les églises qui sont presque toutes de style normand, et peu intéressantes d'ailleurs sous le rapport de l'art, quoiqu'elles soient construites sur des fondations romaines, ou avec des matériaux antiques, employés souvent d'une manière peu convenable ; par exemple , en montant un perron , nous avons foulé aux pieds un bas-relief antique de marbre , qui, seryantde degré depuis plusieurs siècles , étoit presque rasé par le frottement : on reconnoissoit néanmoins dans ie h-

sua L ITALIE. gc)

noament des Figures, que la composition en étoit bien entendue et pleine de mouvement. Au reste, il étoit trop usé pour qu'on en pût deviner le sujet.

Nous avons remarqué la façade d'une petite éj^lisc , aussi de construction normande , dont les ornemens , très-mullipliés , étoient sculptés avec une rare délicatesse , et rftéme composée avec goût. Plusieurs campanillcs sont d'une architecture hardie et élégante ; mais un seul édifice , assez bien conservé, nous a offert îe style antique dans toute sa pureté. îî est ouvert dans toute sa façade par deux grandes arcades à plein-cintre a^ec leur archivolte , qui reposent sur des piédroits, composés de deux dés , dont l'inférieur est d'ime grande saillie. L'étage supérieur est percé de quatre arcades du même style , couronnées par un entablement à modillons. Le croquis Ci-joml(pianctie I f^'^donnerd une idée plus exacte de ce monument, qui nous a paru être d'un grand caractère.

Nous avons aussi dessiné une très-belle figure en marbre blanc , abandonnée sur le rivage , et dont les mains ont été mutiMes. On voit que la tête avoit été anciennement rapportée , et on distingue les traces du crampon qui Fattachoil au cou. Cette statue (i) est celle d'une femme

(i) Par un hasar*:! qui n'est pas sans exemple , îa rt^'pt^îitioTi ci»

lOO LETTRES

assise sur une espèce de tronc d'arbre : elle est vêtue d'une tunique à petits plis , d'une étoffe extrêmement fine , croisée au-dessus du sein , et serrée au-dessous par une étroite ceinture : un ornement rond , qui ressemble à un médaillon ou à une bulla , est suspendu au cou par un large ruban , et tombe au milieu de la poitrine ; un manteau , roulé autour du bras gauche , passe derrière les reins , couvre un genou et retombe en larges plis autour de la figure : les pieds sont nus , mais serrés de bandelettes croisées , passant entre le pouce et le second doigt , et réunies par un ornement en forme de cœur. Cette figure , un peu plus forte que nature, est d'un beau travail : le nu est bien accusé à travers la tunique , et l'autre draperie est d'un grand goût. Je ne me permets pour le moment aucune réflexion sur cette statue qui a été trouvée dans le port , ainsi que d'autres fragmens qui consistent en un pied de table , terminé par une tête de griffon sortant de quelques enroulemens, d'un très-beau style, et une cuvette également en marbre blanc , et dont les profils et la forme nous ont paru singuliers. Il nous faudroit beaucoup de temps pour dessiner

cette figure se trouve à Rome. Elle est gravée dans l'ouvrage intilulé ; Sluseo Pio-Clem. V voL, pi. XVHl.

^.atUÀimj'*- OtL ^ Jûw4/(f>.

KABRÎQrKS DE BRJi"^'BISI

et relever le plan de toutes les ruines dont nous étions entourés : thermes , tombeaux , mosaïques, vieux pans de murailles, auxquels on assigne des dénominations fastueuses ; ici , la maison où Virgile expira ; tout auprès , celle où Cicéron , dévoré d'inquiétudes et flottant entre les deux célèbres rivaux qui se disputoient l'empire du Monde , attendoit le dénoûment de cette grande tragédie ; plus loin , les restes du palais habité alternativement par Pompée et César ; partout des souvenirs , et rien de plus.

Au reste , si l'intérieur de la ville est triste et désert , les lignes de fabriques qu'elle offre dans son large développement sont d'un beau style. Des palmiers , et quelques autres arbres qui s'élèvent çà et là à travers les vides des maisons, rendent le coup d'œil aussi pittoresque qu'agréable (^ Planche f^^ (i). Ces palmiers me rappellent l'historiette racontée par Jovianus-Pontanus , précepteur d'Alphonse d'Aragon , roi de Naples, vers le milieu du 1 5'= siècle. On sait que le palmier ne rapporteroit aucun fruit s' il n'étoit dans le voisinage d'un arbre de même nature ,

(i) Les croquis , Planches V et VI , peuvent donner une idép des constructions de Brindes ; la vue générale de cette ville , étant tout en longueur , auroit eu trop d'étendue pour le cadre dans lequel je me restreins ; d'ailleurs on ne peut en embrasser l'ensemble d'un seul coup d'œil du côté du port, faute de reculée, et du côt« à^ la terre il est peu intéressant.

mais de sexe différent , et que la poussière fécondante est portée de l'un à l'autre par les vents. Pontanus raconte donc , en assez beaux vers latins , que l'on vit de son temps deux palmiers , Tun mâle , cultivé à Brindes , et l'autre femelle, élevé dans les bois d'Otrante. Ce dernier fut plusieurs années sans avoir de fniit , jusqu'à ce qu'enfin, s'ctant élevé au-dessvis des. autres arbres de la forêt , il put apercevoir, dit le poëte , le palmier mâle de Brindes , quoiqu'il en fiit élbigné de plus de quinze lieues : dès lors il commença à porter de bons fruits, et continua d'en donner abondamment. Ce phénomène a fort embarrassé les anciens, qui en attribuoient la cause à une sympathie occulte (i). Et le bon La Fontaine auroit pu leur dire :

Les mysières de leur amour Sont des objets d'expérience ; Ce n'est pas l'ouvragé d'un jour Que d'e'puiser celte science.

(i) i h'unt in Ver.rrem frondes , omnisquc ficissim Félix nrbor antat : nulant ad mutua palmts Fad^ra. Populeo susp'irut populus ictu , Ht plafani phitanis , alnoque assihilat ainus.

( CAaudianus , de Nupliis Honorii et Manœ. )

SUR L ITALIE. lOO

Dissertation sur les colonnes colossales de Brindes, et sur les autres antiquités de celte ville (i).

JlLn entrant dans le port de Brindes, les premiers objets qui s'étoient offerts à nos regards, nous avoient rappelé de grands souvenirs. L'aspect d'une colonne colossale qui s'élève sur une sorte de promontoire , et dont le riche chapi-^ teau de marbre domine les autres constructions, avertit, pour ainsi dire, de l'existence de l'ancien Brundusium : on voit à côté , sur un autre piédestal , la base d'une colonne semblable , dont le fût a été brisé.

Ce monument est, sans contredit, l'un des plus remarquables de la contrée, et le seul peut-être de son genre qui ait échappé à la faux du temps. Aussi , a-t-il excité vivement notre curiosité. Il méritoit sans doute qu'on en fît l'objet d'un sérieux examen ; qu'on en recher-

(i) Cette dissertation, ainsi que plusieurs autres morceaux relatifs aux arts et aux antiquite's , a été lue à l'Académie royale des Beaux-Arts. Quelques notices et fragmens ont été insére's dans le Moniteur et dans d'autres ouvrages périodiques. Ils se retrouveront ici dans l'ordre et le lieu d'où ils ont été extraits.

chat avec soin l'origine , l'usage , et qu'on prît la peine d'en déterminer les proportions : cependant, il a été dédaigné par les voyageurs qui n'en ont fait mention que très-superficiellement ; et , chose singulière et à peine croyable , l'historien de la voie Appia , Pratili lui-même , ne tire aucun parti de ces deux colonnes , qui auroient dû former, d'une manière aussi naturelle qu'intéressante , la conclusion de son ouvrage , comme elles terminoient, selon toute apparence, la célèbre voie qui en est le sujet. Il dit vaguement que de nombreuses ruines, et surtout deux hautes et belles colonnes , dressées non loin de la principale église , offrent les traces de la magnificence de l'antique Brindes.

Les autres écrivains voyageurs ont imité le laconisme et l'indifférence de Pratili. Ils n'ont pas , plus que lui , rapporté l'inscription qu'on lit sur le piédestal de l'une de ces colonnes ; et les descriptions qu'ils en font , toutes très-différentes les unes des autres , sont aussi trèsfautives. De Saint-Non, dans son Voyage pittoresque , avance que ce monument est d'une mauvaise proportion, et que le chapiteau n'est remarquable que par la manière dont il est composé : on y voit , dit-il , quatre figures de ^eptunc, « qui forment comme autant de ca- » riatides à chaque angle du chapiteau ; autant

SUR l'italie; io5

» de figures de femmes qui occupent chaque face » du tailloir, et huit tritons, en forme de volutes, j) à chaque angle. Ce singulier chapiteau étoit » surmonté d'un piédestal qui pouvoit porter 5) vraisemhlablement une statue , et qui aujour- » d'hui ne supporte qu'un mauvais entable- » ment. »

Ce chapiteau seroit en effet fort singulier , s'il étoit tel que nous le représente cette description. Les prétendues figures de Neptune ne sont point aux angles , mais bien au milieu de chacune des faces du tailloir. En revanche , les figures de femmes se groupent , deux par deux, aux angles, et leurs bras réunis et recourbés occupent la place des volutes. Au lieu de seize figures bizarrement entassées, nous n'en avons reconnu que douze qui nous ont semblé groupées avec beaucoup d'intelligence et de goût. Nous n'avons pas davantage reconnu l'existence de cet entablement que devoit supporter le chapiteau , et qui n'est réellement surmonté que d'un socle circulaire , offrant la proportion et le profil de l'architrave.

La description de ce monument par le baron de Riedesell (i) est plus raisonnable , quoiqu'il se trompe encore sur le nombre des figures. Il

(i) Riedesell. Voyage en Sicile et dans la Grande-Grèce.

ïo6 LETTRES

n'en compte que huit ; mais il met au moins à leur place les quatre grandes divinités qu'il dit être Jupiter, Hercule, Neptune et Pluton. L'un des ingénieurs (i), chargé en 1775 des travaux du port de Brindisi, et qui a fait un long séjour dans cette ville , décrit ce chapiteau d'une manière plus exacte , quoiqu'elle diffère un peu du dessin que nous en donnons (Pi. P^I) (2).

« Il est orné , dit-il , de douze figures en buste , » quatre situées au milieu de chaque face, re- » présentant Jupiter, Neptune , Pallas et Mars; » les huit autres sont des tritons qui , avec leurs :>> cornets recourbés, forment les caulicoles. »

La différence qui existe entre cette description et notre dessin provient peut-être de l'aspectsous lequeinous avons envisagé ce chapiteau. Au reste , le travail fruste et grossier ne permet pas de distinguer parfaitement les attributs de toutes ces figures , dont les caractères de tête sont très- variés. Les imperfections et les mutilations qu'on y remarque peuvent être rapportées à l'époque de la restauration du monument, qui est bien postérieure à celle de sa construction originaire ; car ces figures sont d'un style qui

(i) Plgonali , ^/i'/w. del Riaprimenio deî porto di Brindisi.

(2) Dans ceite planche nous avons réuni les profils du piédestal, tle la base et du chapiteau , et les autres détails du monument* Le pied de table et la cuvetle se rapportent à la Lettre précédente

rL.vi.

ZoJi^llxxj/y. ûdL ^ ^uHf. .

ro]Lo:r^NK hdm Kior^iiMsi

SUR l' ITALIE. 107

indique celui du bon temps de l'architecture et de la sculpture chez les P\omains.

Quant à la proportion de ces colonnes , elle nous a paru se rapprocher de celle qu'on donne à l'ordre corinthien ; elle est élégante , et en rapport avec le piédestal qui doit former à peu près le tiers de la hauteur. D'ailleurs , nous n'en avons jugé que par approximation , n'ayant pu mesurer avec soin que ce piédestal et la base de la colonne; et, en partant de ce principe, nos mesures ne^e rapporteroient pas encore avec celles des autres voyageurs. Nous trouvons à peu près soixante-dix pieds pour la hauteur totale du piédestal et de la colonne , y compris la base , le chapiteau et le tambour architrave. Suivant de Saint-Non, cette hauteur seroit de cinquante-deux pieds, et Ptiedesell ne lui en donne qu'environ quarante-trois. On pourroit en conclure que tous deux font abstraction du piédestal, et qu'ils n'entendent parler que de la colonne proprement dite ; mais Riedesell , en fixant le diamètre à trois pieds neuf pouces, le fût n'auroit, selon lui, que trente pieds, tandis que , suivant notre calcul basé sur un diamètre de cinq pieds , il devroit avoir quarante-un pieds et demi. Des différences aussi extraordinaires ne peuvent être le résultat que de l'inattention et du peu d'intérêt que ce mo-.

ro8 LETTRES

n-omcnt avoit inspiré jusqu'à présent ; et , quoique nous regrettions beaucoup que les circonstances critiques dans lesquelles nous nous sommes trouvés ne nous aient pas permis de rendre notre travail absolument exact , nous espérons que notre dessin rétablira au moins les faits matériels d'une manière un peu plus probable. Nous désirons qu'il en soit de même de ce qui a rapport aux autres points de controverse qu'il nous reste à examiner.

Deux questions plus importantes s'offrent d'abord : Quelle est l'époque de l'érection des deux colonnes de Brindes ? Quelle fut leur destination primitive ?

L'inscription qu'on Ht encore sur l'un des piédestaux ne peut nous être d'un grand secours ; car elle ne fait mention , tout au plus , que du rétablissement de la ville. Cette inscription, figurée sur la planche YII , est ainsi conçue :

+ Illustrîs plus act'ibus atque refulgcns Proihospata Lupus urbem hanc struxit au imo Quant imperatores ^ pontijicesque benlgni

Quel est ce Lupus dont aucun autre monu^ ment ne fait mention ? Quelques auteurs le confondent avec un Lupus prothospate, auteur d'une Chronique du XIP siècle (i). On croit plus

(l) Ant. Caracciolo, Camille Pelle grino, et autres , pense i«t

t ILLVS'EIS PiyjATp REFVICI'IS^^^^^, ^ Tû 5 PAïï A LV P V SV RBE M H A hE ,S 1<X' ^ITXIîI ÇVAMlMPERAOllESMAGNinCIO:^ESJICK;i )

COI^tJNNF.S lîK JfâltîNTDISl.

communément ( i ) que ces vers furent gravés par les Brundusiens en reconnoissance et mémoire perpétuelle de Lupus Prothospate ( gouverneur) qui, par les ordres de l'empereur Basile, restaura et rebâtit en partie la ville de Brindes, saccagée vers 97g par les Sarrasins. Au reste ,' on ne sait pas pourquoi cette inscription n'a pas été achevée , car le sens est suspendu ; et rinstorien de Brindes (2) pense que la suite de ces vers fut tracée sur l'autre piédestal. Mais ils étoient déjà si usés de son temps (l'an 1670), qu'on ne pouvoit en lire la fin , qui de voit énumérer les bienfaits et les grâces accordés à la ville par les empereurs.

Quoi qu'il en soit, cette inscription est visiblement du temps du Bas-Empire ; et la croix qui la précède indique qu'elle est postérieure au règne de Constantin , temps de décadence pour les arts , et où l'on étoit hors d'état de produire

que cet écrivain étoit de Bari ; car il entre dans beaucoup de détails sur les événemens de cette ville. Cela est d'autant plus probable que Franc. Lombardo , dans les Vies des Evêques et Archevêques de Bari, fait mention de la famille des Prothospate , originaire de Grèce. La Chronique de Lupus , qui s'étend de l'an 8G0 jusqu'en 1102, a été publiée dans le V^ volume du Kecueil intitulé : Rcriim ital. Scrip.

(i) B. Tarufi , Série Chronolog. des écrivains du royaume de Naples dans la liaccolta Calogcr , 2i« vol. , p. i3i.

(2) Andréa dt;Ila Monaca. Mein. hist. dcUa cUta di BHndisi. Suivant Pacichelii ( llegno di Nap. in prospet. ) le véritable nom de l'auteur de cette histoire est le doct. JNlaria Morigeno.

IIO LETTRES

un monument de ce slyle , quant à la beauté des profils et de la proportion générale. D'ailleurs le chapiteau forme un contraste assez remarquable avec les productions de cette époque ; et il offre des divinités du paganisme qui ont sans doute été mutilées exprès pour leur ôter les attributs qui les caraclérisoient, sans qu'on ait pu néanmoins les rendre méconnoissables. Ces colonnes sont donc bien antérieures à l'époque de la restauration de la ville, et l'on peut hardiment en faire remonter l'érection au temps des premiers empereurs.

Si nous nous en rapportions aux anciennes chroniques (i), elles auroient été érigées par Brentus, fds d'Hercule, en mémoire de son père, ou à l'imitation de celles que ce héros avoit placées à l'extrémité de l'Espagne. Ce qui, suivant un autre historien (2), n'est pas trop vraisemblable; car, dit-il naïvement , outre qu'elles ne portent pas les caractères d'une si haute antiquité, leur masse et leur solidité, qui est loin d'égaler celle des pyramides d'Egypte , ne pourroit avoir résisté pendant près de quatre mille ans. Ce que l'on peut prouver, a]oute-t-il, par le chapiteau sur lequel on voit sculptée une

(i) Gio B'^. Casimiro, et (>;nlo Verano. (a) Andréa t'eUa Moauca , ul suprà.

SUR L ITALIE. ïîï

figure de Neptune. Or, comme l'Hercule Libyen, père de Brentus , exista réellement trois cents ans avant Neptune et ses compagnons , on peut dire tout au plus que la postérité reconnoissante éleva ces colonnes en honneur de ce Brentus , fondateur de Brindes.

Nous ne rapportons ce singulier raisonnement que pour donner une idée des fables qu'on se plaisoit à débiter de la meilleure foi du monde , il y a moins de deux cents ans ^ dans des ouvrages d'ailleurs fort estimables.

On prétend aussi qu'il existe des médailles antiques de Brindes où l'on voit les colonnes, et sur le revers un homme porté par un dauphin (i). Mais je crains fort que ces prétendues médailles ne soient que des monnoies frappées dans cette ville, sous le régne de Ferdinand d'Aragon. En effet , pour récompenser les habitansde leur fidélité et des services qu'ils lui avoient rendus dans ses armées, ce prince leur permit de sculpter dans leur écu les deux colonnes , et d'en composer Fempreintc des pièces

(i) Les médaill'S de Brindes ofîienl un homme porté par un 'Jauphin , et tenant d'une main une Victoire, et de l'autre une lyre. On croit y reconnoître non Amphion , mais Brentus luimême, avec ces mots : Q. £, S. BRUN. Sur d'autres me'daines on voit l'olivier, un vase eu une étoile, ou une tète de Neptune couronné par la Victoire ; mais nous n'avons pu y déc3uvr;r les colonnes.

d'or, (l'argent et de cuivre qu'on frappoit à la moiinoie de Brindisi , avec cet, exergue : Fidelitas brundiLsma.

A cette occasion les Brindësiens sculptèrent leurs armoiries sur une base de n^arbrc (i) avec cette inscription :

Stemma Brundusii marmor geminœijue columnx Domus Arragoniœ gloria prima sumus ,•

témoignant par-là qu'ils avoient autant d'obligations à Ferdinand , pour ses bienfaits envers la ville , qu'à Brentus , son fondateur, en mémoire duquel ils avoient originairement élevé ces colonnes.

Si les médailles et les autres monumens historiques ne conservent aucune trace des colonnes de Brindisi, si les historiens n'en font aucune mention , il ne s'ensuit pas que leur existence ne remonte pas au temps des Romains. Nous n'en pouvons donner cependant d'autre preuve que les observations déjà faites sur le style de ce monument, et qui, sans être convaincantes,

(i) Les armoiries de la ville rappellent ce que dit Slrabon ( ///5. VI) du nom de Brunduslum , qui, dans l'ancien langage des Messapiensj veut diie têie de cerf- désignant ainsi la forme du port, (]ui se divise en deux rameaux qui embrassent la ville. Ces armoiries offrent donc une tète de cerl ; et, entre les bois , sont posées deux colonnes surraoulées elles-mêmes d'une couronne (jwl les réunit.

SUR l'italie, h 3

acquerront un plus haut degré de probabilité en se liant avec ce qui me reste à dire sur l'ensemble de ce local.

Voyons s'il sera plus aisé de déterminer le motif de l'érection de ces colonnes. Appartiennent-elles à un autre édifice , ou bien formentelles seules un monument complet? et, dans ce dernier cas , à quoi étoient-elles destinées ? Avoient-elles un but d'utilité ou un but d'ornement ? Les uns en font un monument triomphal, d'autres un phare ; enfin on croit qu'elles désignent le terme des voies romaines en Italie. Nous allons examiner en peu de mots chacune de ces opinions.

Celle qui veut que ces colonnes aient appartenu à un immense monument dont elles seroient les seuls débris , mérite à peine d'être discutée. L'inspection du lieu, élevé et isolé de toute part, où se trouvent ces colonnes ; leur proportion colossale ; la forme et l'espacement des piédestaux ; et surtout le tambour rond qui couronne le chapiteau, et qui ne peut avoir supporté qu'une statue ou quelque objet d'ornement, tout prouve que ces colonnes étoient isolées à peu près comme celles dont les anciens ornoient la spina de leurs cirques.

Nous ne croirons pas davantage, avec Riedesell, que ces colonnes aient servi de phare, au

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moyen d'une poutre transversale à laquelle on attachoit un certain nombre de lanternes. Cet attirail de lanternes qu'il falloit faire descendre et remonter au moyen de cordes et de poulies, auroit été d'un aussi mauvais effet qu'il étoit peu dans le goût des anciens; ils donnoient h. leurs phares un caractère de grandeur et de solidité bien différent. D'ailleurs celui de Brindes devoit être situé à l'entrée du port , dans un local beaucoup plus convenable ; et il en existoit un du temps de l'empereur Basile. G'étoit une haute tour qui servoit, pendant le jour, à observer l'arrivée des vaisseaux, et de phare pendant la nuit. Mais , par la suite , cette tour ayant été ruinée , comme on ne pouvoit se passer d'un signal pour guider les navires à l'entrée de l'Adriatique redoutée des marins et féconde en naufrages (i), on songea à se servir des colonnes, et à cet effet on étendit de l'une à l'autre une traverse de bronze , à laquelle étoit suspendu un fanal doré (lï). Ce fait peut avoir donné lieu à l'opinion de Bicdesell ; mais il prouve en même temps que, si ces colonnes ont servi de phare , ce n'a été que momentané-

(i) yîtir/â /ur/osior était paisé en proverbe chez les anciens, pour désigner un liomme très-irascible.

(2) Andréa délia Monaca, Mcvi. S/or

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ment, et qu'elles n'avoient pas été, dans l'origine, destinées à cet usage.

L'opinion la mieux fondée , et dont les raisons nous semblent les plus probables, est celle qui veut que ces colonnes indiquent l'extrémité des voies romaines en Italie ; comme les colonnes d'Hercule désignoient les limites du monde connu pour lors, ou plutôt la fm des travaux de ce demi-dieu.

Il se présente ici une objection puisée dans le caracLcre des Piomains et dans l'idée qu'ils avoient et que nous nous formons encore de leur puissance. Comment croire en effet que le peuple roi , précisément au période le plus éclatant de sa gloire , et dans le temps que ses conquêtes étoicnt le plus étendues , ait voulu en quelque sorte en poser lui-même les bornes? Au contraire , loin de considérer Brindes comme le terme de la voie Appia, et faisant abstraction du bras de mer qui séparoit cette côte de celle de FEpire, les Romains avoient la prétention d'aller de Pvome à Athènes et jusqu'à Bysance , sur la même route à laquelle ils continuoient , pour ainsi dire , le nom de voie Appia ; et cette orgueilleuse prétention ne s'accorderoit guère avec Fidée d'ériger à Brindes un monument qui sembloit limiter lem^s possessions de ce côté. Ce n'est que, par une distinctioiî

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plus subtile que satisfaisante, il est vrai, que nous pouvons surmonter cette difficulté, en supposant que les Romains n'accordoient, à proprement parler, le nom de patrie qu'à Rome et au reste de l'Italie. Tout ce qui sortoit de ces limites naturelles, et surtout les pays outre-mer, dévoient être considérés comme étrangers, et ils étoient en effet divisés en provinces gouvernées par les proconsuls. Ce n'est donc qu'en partant de Rrindes que le citoyen romain quittoit véritablement sa patrie ; il considéroit cette ville , où se réunissoient les autres voies antiques, comme un terme sacré qu'il ne dépassoit qu'en exprimant le désir si naturel de le revoir. C'est jusque-là qu'il accompagnoit ses parens et ses amis lorsqu'ils partoient pour la guerre pu pour de longs voyages. C'est au même endroit qu'il venoit , à leur retour, jouir de leurs premiers embrassemens. Ces motifs n'étoient-ils pas suffisans pour faire ériger à Brindes un monument d'autant plus remarquable qu'il ne le revoyoit jamais sans faire éclater sa joie ou ses regrets ?

Ces colonnes supportoient sans doute des statues , et la base ronde qui existe encore le prouve; mais rien n'indique qu'à l'instar des colonnes triomphales, on y ait placé celle de quelqu'empereiu'. D'ailleurs, la forme même

du tambour qui n'est point terminé par une calotte hémisphérique , comme ceux des colonnes Trajane et Antonine , nous feroit croire que cette base a supporté une figure assise. Poussons plus loin la supposition , et reconnbissons dans ces figures l'Italie et la Grèce personnifiées, et en regard, par allusion, aux côtes correspondantes de ces deux contrées, qui ne sont séparées que par un canal assez étroit. Je ne serois même pas éloigné de croire que la slatue de marbre que j'ai déjà décrite , et qu'on a trouvée en fouillant le port, et non loin des colonnes, seroit l'une de ces deux figures. Sa proportion, qui est à peu près la même que celle du chapiteau , l'identité de la nature du marbre , la plinte qui est ronde et du même diamètre que le socle architrave, rendroient ce rapprochement assez vraisemblable.

Nous devons donc supposer que les colonnes étoient plantées à l'extrémité de la voie Appia , dont elles formoient le terme, et qu'elles dominoient le port de débarquement , et la place publique. C'est ce qu'il seroit aisé de vérifier, en examinant le local avec plus d'attention qu'on n'en a mis jusqu'à présent. Peut-être faudroit-il ici discuter les diverses opinions, et peser le témoignage d'une foule d'auteurs, pour fixer la véritable direction de la célèbre voie Appia.^

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l\ous préférons renvoyer nos lecteurs à l'omTage de Pratili, et nous en rapporter, ainsi que luimême , au témoignage formel et irrécusable de Strabon (//ô. V). T^ous verrons cette célèbre route antique partir de Rome en ligne droite jusqu'à Capoue ; là , se diviser en deux branches, dont Tune conserve le nom d'Appia et de voie militaire, et se dirige vers Brindes, en passant par Tarente; l'autre, considérée comme le chemin des muletiers, traverse le pays des Peucétiens et Daunéens , gagne les bords de la mer qu'elle suit en passant par Egnatia, et arrive également à Brindes , en franchissant le bras septentrional du port, au moyen d'un pont ; tandis que l'autre aboutit directement à la ville par le sud-ouest ( i ) , la coupe dans toute sa largeur, et finit sur le port en face des colonnes et de son embouchure dans la rade.

La trace de cette dernière voie est si profondément imprimée dans le terrain, et tellement facile à suivre à travers la ville , qu'elle partage en deux, qu'il est fort extraordinaire

(i) Nous différons ici d'opiaion avec Pratili, en ce qu'il croit que l'on doit chercher les traces de la voie Appia vers la porte dite de Mesagne, et sur le chemin vers cette petite ville, qui s'écarte de la direction de Tarente. Nous croyons que les vestiges de cette voie doiventj se trouver plus vers le sud , et dans l'alignement de l'aqueduc antique que l'on voit encore de ce côté.

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que Pratili ne l'y ait pas reconnue, et qu'il nous ait laisse l'avantage de tracer tous les développemens de ce grand et magnifique ouvrage, qui ressemble assez à un projet académique.

L'aspect de la ville , en entrant dans le port , indique qu'elle est assise sur deux collines séparées par une étroite vallée , maintenant couverte de maisons. Mais, en examinant avec attention le terrain , on peut aisément se convaincre que cette vallée n'est en effet qu'une coupure ou tranchée pratiquée de main d'homme , dans la masse du coteau sur lequel la ville est construite, et qui se prolonge en ligne droite jusque vers les colonnes et le port. Cette coupure offre une pente douce , par laquelle on remonte jusqu'à l'extrémité de la cité moderne ; et réduite à peu près à rien , elle se trouve au niveau des terrains qui l'environnent. Cette tranchée , qui partage encore la ville en deux, formoit autrefois, suivant l'historien de Brindisi , comme un vaste bassin où l'eau de la mer s'introduisoit sur une longueur d'environ cinq cents pas, et s'étendoit jusqu'à la place basse, et peut-être jusqu'aux jardins dits les Urso lilli et VOlwa-Cavata. Maintenant le sol s'est élevé de beaucoup , et il n'existe plus de vestiges de l'ancien séjour de la mer en cet endroit , si ce n'est qu'on a tiré du

sein de la terre plusieurs ancres de vaisseaux antiques, et des de'trimens marins. Ce terrain, quoique couvert en partie d'édifices déjà trèsanciens , est même encore très-humide et malsain (i). Au milieu de cette vallée on trouve la place du Marché , et tout auprès, les ruines d'un superbe édifice bâti, dit-on, par les Romains, et où ils rendoient la justice. Cette basilique, convertie en palais , servit d'habitation au duc d'Athènes; et, en 1674, elle étoit déjà ruinée. C'est encore de ce côté , et dans le voisinage des colonnes , qu'il existoit autrefois un temple d'Apollon et de Diane. Sur son emplacement et avec ses débris, le roi Roger construisit l'église cathédrale, vers ii4o. En remontant toujours, à travers des jardins, vers )es murailles , entre les portes dites de Mesagne et de Lecce , qui étoient comprises du temps des Romains dans l'enceinte de la ville alors de deux tiers plus étendue qu'elle ne l'est à J)résent , on remarque un aqueduc qui suit la direction de la coupure , et quelques autres constructions antiques dans lesquelles , à raison de leur distribution et de leur voisinage de cet

(t) Suivant Andréa della Monaca, On peut aussi reconnoîfre la direction de cette tranchée dans le plan de la ville donne' par l'ingénieur Pigonali. 11 la désigne ainsi ; Seno nel porto interiore dis esis/eyajjé iempi di Siraf^ote.

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aqueduc,' on pourroit reconnoître une conserve d'eau et des thermes.

Cet exposé de l'état actuel des lieux semble être très-favorable au plan de restauration que nous établissons sur ces données. Que l'on se figure donc, vers la partie la plus basse et la plus rapprochée du port, un vaste bassin en forme de parallélogramme, rempli des eaux de la mer; borné de ce côté par les deux colonnes, dont le soubassement forme une espèce de môle isolé, et à l'autre extrémité, par une place qu'on peut considérer comme le forum de la ville antique , et sur lequel aboutit le prolongement de la voie Appia.

Que l'on se représente cette place entourée de palais et de temples, et le bassin intérieur bordé par les arsenaux de la marine , rempli de vaisseaux, soit en construction ou en carénage , soit au moment de mettre à la voile ; que l'on jette enfin les yeux vers ces deux belles colonnes de marbre , au delà desquelles l'on aperçoit au loin l'embouchure du port et même la pleine mer (i). Certes , ce coup-d'œil vraiment unique

(i) La direction de cette val'e'e factice ne se trouve pas en face de la nouvelle enlre'e du port , et peut-être a-t-on eu tort de ne pas suivre cette première direction; mais, en faisant abstraction des môles que César fit construire, et en restituant à cette embouchure la largeur qu'elle avoit sans doute et qui est encore

étoit digne du peuple qui se disoit , avec raison , le souverain du monde. C'étoit sans doute sur ce môle élevé , qui occupoit Tentrée du bassin inlérieur, et qui laissoit assez d'espace de chaque côté pour rentrée et la sortie des vaisseaux (i) ; ç'étoit, dis-je, sur cette plate-forme, entre les rolonnes et sur des gradins, que se plaçoient les commandans militaires et les officiers qui dévoient inspecter les travaux du port, et passer en revue les trirèmes chargées de troupes qui partoient pour quelque expédition lointaine. C'est là aussi qu'on devoit consulter les entrailles des victimes et en tirer des présages pour le succès des armes romaines, et qu'on pouvoit offrir des sacrifices aux divinités marines, en reconnoissance de ces mêmes succès. C'est enfin dans la place voisine que se réunissoient les marchands de toutes les parties du monde, et où prit peut-être naissance l'usage des hrindisi ou santés qu'on se portoit au moment du départ. C'est dans ce même forum , occupé successivement par les troupes de Pompée et de César, que Cicéron promenoit sa

indiquée par les corrosions du terrain , on trouve que l'axe de la voie Âppia et du bassin devoit passer entre les deux colonnes , suivre le milieu de l'antique emboucluire , et se diriger vers la pointe de l'île située au milieu de la rnde ou port extérieur.

(i) A l'entrée du port de Trajan , à Ostie , il existe aussi ua inûîe isolé qui laissoit deux issues assez étroites aux vaisseaux.

cruelle incertitude ; c'est encore ici qu'Horace quitta Mécène et Virgile partantpour la Grèce, et qu'Agrippine aborda avec les cendres de Germanicus —

Quoique ce lieu , si fécond en souvenirs , soit maintenant presque méconnoissable à des yeux peu exercés, ce n'est point par la seule puissance de l'imagination que nous avons fait sortir du milieu des ruines l'auguste monument de Brindes ; que nous avons creusé son bassin intérieur et désigné la place de son antique forum. Cependant, nous ne donnerons ce plan de restauration que comme une espèce de programme qui servira d'indication et de point de comparaison à un autre observateur, possédant les moyens qui nous ont manqué pour étendre et compléter ce travail trop négligé, auquel nous donnons peut-être trop d'importance , mais sur lequel je n'aurai pas au moins le tort de m' appesantir plus long-temps.

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