LETTRE XII
Relalion d'une Course faite par mon compagnon de voyage, dans rintérieur^des terres; son issue malheureuse.
JM otJs nous étions souvent berces de l'idée romanesque d'exécuter notre voyage d'Italie , à la manière des anciens philosophes, un sac sur le dos , et le bâton blanc à la main. Nous avions l'exemple plus moderne de quelques artistes , peintres de paysages, qui, courant par monts et par vaux , s'arrétant lorsqu'ils trouvoient matière à exercer leur crayon , avoicnt ainsi exploré la Suisse, Fltalie, et surtout les environs de Naples et de Rome ; mais aucun n'avoit tenté la longue travei'sée des plaines de la Puglia : elles sont arides, privées d'eau, nues et sans arbres ; elles ne présentent aucun objet pittoresque , et rien ne peut dédommager des fatigues qu'on y éprouve et des dangers qu'on y court , dans cette saison ; le voyageur y est exposé, soir et matin , à l'action malfaisante des brouillards , et le reste du jour à celle d'un soleil brûlant. Après une marche pénible, il ne trouve pour abri que la cahutte d'un pâtre, ou les
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quatre murailles d'une foresterie. Tel est le tableau peu flatteur que nos amis nous en traçoient , pour nous dégoûter d'un projet au moins imprudent , et auquel nous aurions dû renoncer sans peine. Mon compagnon de voyage n'est pas convaincu de l'impossibilité de l'exécution d'une pareille entreprise ; il veut en connoître les inconvéniens et les avantages , et ne céder qu'après les avoir jugés lui-même. Il a résolu de faire une course du côté de Lecce , capitale de la province ; et si cet essai lui réussit, alors peut-être nous nous acheminerons pédestrement, et de compagnie, versNaplesetPiome, et Dieu sait jusqu'où nous irons
Il est parti, pour son aventureuse tournée, dans le plus modeste équipage , le havresac sur le dos, le sabre au côté ; un Horace, des tablettes , des crayons , et l'indispensable cahier de croquis. J'attends impatiemment le résultat de cette imprudente tentative
Le regret de me trouver seul ; le désir de me distraire de l'absence de mon ami , celui de témoigner à nos connoissances de Brindes combien j'étois reconnoissant de leur bon accueil , m'ont fait commettre une imprudence d'un autre genre. J'avois imaginé de procurer le plaisir d'une sérénade aux dames de notre société, et de parcourir ainsi la ville, escorté
d'une troupe de musiciens. Ce divertissement dans les mœurs du pays, n'étoit guère en usage à Brindisi , sans doute à cause de la maligne influence de l'air pendant la nuit. Au reste , je ne communiquai mon projet à personne , pas même à don Pippo , et je me trouvai au coup de minuit sous les fenêtres de nos beautés vénitiennes.
Le plus grand silence régnoit dans la ville ; tout dormoit ou devoit dormir. Je donne le signal : le premier coup d'archet de mon orchestre produit un bon effet : les bassons , les cors , les clarinettes , le tambour de basque renforcent l'harmonie , et les échos étonnés se hâtent de répéter les dernières mesures de notre symphonie. On se réveille : les fenêtres et les persiennes s' en tr' ouvrent; des lumières paroissent et éclairent les charmes qu'un négligé sans artrendoit pluspiquans. Alors j'essaie l'une de ces mélodieuses barcarolles que ces dames nous avoient apprises pendant notre captivité. On applaudit ; on jette de toutes parts des bouquets pour me remercier de la galante surprise que je leur ai ménagée. Je vais plus loin répéter la même aubade sous les fenêtres de toutes nos connoissanccs ; la nuit presque entière s'écoule dans cette agréable occupation ; et je ne m'aperçois de
rimprudeiice que j'ai commise qu'en rentrant chez moi , pénétré d'une humidité glaciale , et saisi d'un frisson qui m'annonce une violente fièvre. En effet, l'accès fut très- fort, et m'enpécha de me lever le lendemain. Je devois déjeuner avec nos amis ; inquiet de ne pas me voir, don Pippo accourt, me trouve dans un état fâcheux ; l'alarme se répand dans le cercle joyeux qui se transporte chez moi : les dames, causes innocentes de ma mésaventure , m'envoient des ruhans pour me serrer la tête , antidote éprouvé contre la fièvre , et c|ue le médecin ne trouve pas tout-à-fait suffisant. Mes amis me comblent de soins, d'attentions; et don Pippo ne me quitte pas.
Un malheur, dit-on , ne vient jamais seul. Le gouverneur de Brindes me transmet une lettre qui lui annonce que mon compagnon de voyage, malade , loin de tout secours et hors d'état de continuer son chemin , a été trouvé dans une chaumière , sur la roule opposée à celle de Lecce , et qu'il a été transporté provisoirement
dans l'habitation d'un garde-côte Il étoit
urgent de l'envoyer chercher. Don Pippo se charge de ce soin ; et il fait partir sur-le-champ un exprès avec un cheval, faute de pouvoir se procurer assez tôt une voiture
Celte nouvelle fâcheuse augmenta ma fièvre ;
et nous fûmes , mon compagnon et moi , en danger pendant près d'mi mois. Pour suppléer à mon silence forcé , je joins ici l'extrait du journal tracé par mon ami pendant sa malheureuse excursion. Je Tai transcrit sans me permettre aucun changement. C'est un tableau d'une yérité frappante, et fidèlement empreint des couleurs locales.
Extrail de Journal de P'oyage.
« Le 6 septembre. — Le domestique est venu m' éveiller au point du jour : j'ai reposé encore un instant. Je n'élois guère en train de m'en aller : enfin, j'ai rappelé toutes mes résolutions ; je me suis habillé, et j'ai dit adieu à mon compagnon. Je suis parti. . . Je vonlois en effet prendre la route de Lecce ; mais, en sortant de la ville , je me suis Irouvé sur celle de Barlette. J'en ai conclu que le destin ne vouloit pas que j'allasse à Lecce , et j'ai suivi l'impulsion qui m'étoit donnée.
» Je fais les premiers milles assez lestement ; je me hâte. Mais le soleil devient chaud ; la terre est dépouillée d'arbres : me voilà dans de grandes plaines inhabitées ; je voudrois boire , et je ne trouve pas un ruisseau ; mes pieds commencent h. être douloureux; mon sac devient lourd: le
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mal d'estomac se fait sentir ; il augmente ; j"ai la tête embarrassée ; qu'un peu d'eau me feroit de bien ! — Voilà des maisons blanches hors du chemin : sans doute j'y trouverai à me rafraîchir; poussons jusque-là.
La porte est barrée par des chèvres endormies; une cour immense en est remplie. Je pénètre cependant, et les chiens eux-mêmes dorment tranquillement au milieu du troupeau '
Voilà quelqu'un ; c'est un pauvre berger qui habite ces masures. Je lui ai demandé de l'eau : il a appelé sa femme, et m'a envoyé avec elle à un puits d'où elle a tiré, dans une cruche aussi ruinée que la maison, un peu d'eau fraîche que je savoure avec délices. Je dis adieu , et j'essaie, en m'en allant , de manger un peu de pain ; mais il me répugne Continuons donc à marcher.
J'ai encore fait quelques milles ; je n'en puis plus de fatigue et de chaleur. Je vois un figuier seul au milieu des landes , allons-y ; les figues ne sont pas mûres ; mais elles sont fraîches : j'en mange quelques unes , puis je veux me coucher
à l'ombre parmi des broussailles Un long
reptile noir se sauve à travers la verdure. Je continuerai donc à marcher
Encore quelques milles... Je vais me trouver mal faute de boire — Allons à celte maison:
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m'y voici. J'ai bu a\âdement : la fraîcheur de l'eau m'a un peu remis. J'essaie en vain de manger; dormons à l'ombre de cette muraille. A peine commençai-je à sommeiller que des passans importuns me réveillent par leurs sottes questions. Il faut prendre courage ; enfin je marche jusque vers onze heures. Une antique écurie, qui sert encore de retraite aux troupeaux, va être le lieu de mon repos pendant la grande chaleur. C'est en vain que je cherche à manger du pain; je ne peux qu'avaler quelques figues. Je m'enfonce sous une voûte fraîche, et je m'endors sur de la paille , la tète appuyée sur mon sac.
Quatre heures se sont écoulées ; j\ii rechargé mon fardeau, et je me remets en route. Mes regards s'étendent au loin sur une plaine aride et découverte ; ils n'aperçoivent aucune habitation :
voilà bien ces infâmes plaines de la Puglia
Je marche, je m'asseois à chaque instant : à peine puis-je me soutenir. Je suis tout en sueur; cependant le ciel se couvre de nuages , ils s'amoncèlent : il fait plus frais. Je me repose encore une fois ; mais de grosses gouttes de pluie annoncent un orage ; je ne vois point de village : une seule maison blanche.... Elle est bien loin; cependant il n'est pas d'autre abri... Allons, du courage! Déjà les éclairs déchirent
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les nuées ; la foudre devient plus menaçante , la pluie augmente : me voilà arrivé.
Il n'y a que des femmes au logis ; elles m'ont aperçu de dessus leur terrasse. Je veux monter, car nous ne pouvons nous entendre ; les escaliers sont embarrassés par des fascines : enfin me voilà dans la chambre. Je demande pour de l'argent un abri contre Forage. On appelle les hommes : je leur dis qui je suis , je peins le plus vivement qu'il m'est possible ma douloureuse situation ; je livre mon sabre, pour tranquilliser : on consent à me recevoir. Me voilà assis auprès d'un grand feu où je me sèche et me réchauffe ; car le frisson s'est déjà répandu dans mes veines. Toute la famille est rassemblée autour de moi : on me questionne, on m'examine, je montre tous mes papiers, on les tourne et retourne : on reconnoît le sigillo dal diNapoli(i) ; alors les physionomies changent , et l'inquiétude semble disparoître. On m'offre à souper : je dis que je ferai mon souper moi-même. Je demande un pîat, et je taille un gros morceau de pain que je crois à peine suffisant pour apaiser ma faim , un peu d'huile, du sel et de Feau bouillante, ma soupe est faite. Cependant on examine mon couvert d'argent, mon couteau; on me fait mille ques-
(i) Vowx dal Re di Napoîi.
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tlons, et mes réponses font beaucoup rire la compagnie. A peine avois-je avale' quelques bouchées que j'ai été rassasié , et je ne pouvois soutenir ma tête alourdie par le sommeil et la fatigue. La nuit étoit arrivée ; on m'a emmené dans une grange où couchent les hommes. Là, on m'a fait , avec la prévenance la plus hospitalière , un bon lit avec des capotes ; on m'a bien couvert, et j'ai dormi jusqu'au lendemain matin. Le 7 septembre. — Il étoit jour ; tout le monde étoit levé ; on vint me frapper sur l'épaule pour me réveiller, et à peine avois-je ouvert les yeux , qu'un nouveau venu commença à me questionner. Je le reçus d'abord assez mal, et me recouchai. On me laissa encore dormir un peu. A mon réveil tous les habitans de la maison étoient rassemblés autour de moi, et parloient avec tant de volubilité que , ne pouvant plus reposer, je me levai. Le même homme , que je reconnus pour un militaire , me voyant harassé , m'offrit ses services ; il me dit qu'il avoit pris la liberté de fumer dans ma belle pipe ; je lui répondis qu'il avoit bien fait : il m'offrit de son tabac , mais je n'avois pas même le courage de fumer. Il me demanda mon passeport, mit ses lunettes, et fut un grand quart-d'heure à le lire. Il a été fait a Corfou , me dit-il enfm , pour le patron de la barque, pourunnomméCastellan,etpourvous...
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Que sont devenus vos compagnons de voyage ? Pourquoi vous trouvez-vous seul ? Où est votre passeport du gouverneur de Brindisi?J'ignorois, lui dis-Je , qu'il fallût un passeport de cet agent militaire, je n'en ai pas pris; et je satisfais à ses autres questions. L'invalide réplique : Vous ne pouvez parcourir le pays avec votre ancien passeport ; et il faut écrire à Brindisi pour vous en procurer un autre. En attendant, venez, ajoutet-il, venez à ma tour ; vous y trouverez un bon lit. Vous êtes si fatigué que vous ne pouvez continuer votre route à pied ; vous vous reposerez , vous mangerez du bon poisson , vous boirez du bon vin. Tout ce que je pourrai faire pour vous, je le ferai de bon cœur ; croyez que je m'intéresse vivement à votre situation. J'aime les Français, car j'ai été à Marseille et à Toulon. Ramassons vos effets, et marchons ; il n'y a qu'un pas d'ici à mon habitation.
Je pris mon mince bagage ; il se chargea de mon sabre, qu'il examinoit avec une sorte d'admiration. Je voulus payer mon gîte ; il s'y opposa, et nous partîmes. Il n'y avoit que pour une demi-heure de marche jusqu'à sa tour. Nous passâmes par son jardin; il m'engagea à me reposer; et, cherchant quelque angouria (espèce de melon d'eau) qui fut mûre, il en coupa une dont je mangeai la moitié avec plai-
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sir. Je ne savois encore ce qu'il entendoil par sa tour. Quelques arbres plantes sur une bulle me la déroboient ; entin nous arrivons, et j'aper- <;ois en effet une grande tour anlique , bâtie en pierre de taille , surmontée de créneaux et percée d'embrasures. Elle repose sur une base carrée; la porle est à peu près à vingt -cinq pieds de liauteur : on y arrive par un escalier en pierre détaché du mur, et sur lequel s'abat un pont-levis. L'intérieur est garni d'armes à feu, el, sur la terrasse, il y a un canon. L'eau de la mer baigne le pied de la tour, située au fond d'une crique où les bateaux sont à l'abri de toute surprise.
Les bords de l'Adriatique et les côtes de la mer Ionienne sont couverts de ces sortes de tours. Plusieurs de ces édifices sont antiques ; les autres ont élé construits pour s'opposer aux invasions des Turcs et des Barbaresques qui infestoient souvent ce rivage. On y entretient des soldats , et méine les habitans y trouvent des armes pour leur défense. Ces tours sont trèsrapprochées , et , à la vue d'un bâtiment ennemi , ie canon lire de proche en proche sur toute la ligne. Les troupes se mettent partout sur la défensive , et se disposent à se porter sur le point menacé.
On m'a cité des exemples de bravoure et de
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présence d'esprit qui font honneur à ces gardecôtes ; l'un d'eux fit une défense fort ingénieuse. Après avoir épuisé presque toutes ses munitions, se voyant de plus en plus resserré par les ennemis, et prêt de succomber sous le nombre, il imagina de jeter sur eux des essaims d'abeilles renfermées dans des ruches qui étoient rangées sur la plate-forme de la tour. Cette armée ailée , que les assiégeans n'attendoient pas , et dont ils furent harcelés et couverts en un instant , leur causa tant d'effroi et de si cuisantes douleurs , qu'ils furent obligés de lever le siège ; et , pour se débarrasser de ces ennemis, ils se jetèrent à la mer, où le garde-côte eut encore la facilité de les coucher en joue , et d'en tuer un grand nombre avant qu'ils eussent rejoint leurs embarcations.
Installé dans la tour, où j'étois fort bien, je comptois m'y rétablir aisément de mes fatigues, et continuer ensuite ma course. Le garde-côte m'engagea à écrire au gouverneur de Brindes pour demander un autre passeport qui m'étoit indispensable; il écrivit lui-même. L'exprès partit ; je me couchai et dormis profondément le reste de la journée , toute la nuit et le lende-» main jusqu'à trois heures.
Le 8 septembre. — Le gardien de la tour me remit une lettre , et me présenta un homme de
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Bi indisi , qui venoit me chercher , et m'amenoit un bon cheval. La lettre étoit de don Pippo; ii me tc'moignoit la plus grande inquic'tude sur ma santé et sur celle de mon compagnon , qui avoit aussi la fièvre , et il m'engageoit à revenir sur-le-champ. Il étoit tard, cependant je me disposai à partir.
Pour reconnoître les soins de mon hôte , je lui laissai mon saLre qu'il avoit tant admiré ; il pouvoit à peine croire à cet acte de générosité , et il me demanda un certificat qui lui en assurât la propriété , en constatant que je le lui avois en effet donné. Je pris son adresse , et promis de lui écrire de Brindisi. Il m'embrassa , les larmes aux yeux. Je serai donc sûr, me disoit-il, d'avoir un ami dans le monde. Monsieur Stanislas , ne m'oubliez pas ! Je le lui promis encore , et me mis en route.
Nous marchâmes jusqu'au coucher du soleil ; alors, commençant à avoir froid, je demandai à mon guide où nous trouverions une maison pour passer la nuit. Il me mena à une petite ferme où je m'étois déjà rafraîchi ; on me reconnut , on m'y fit accueil. Je me couchai, mais je passai une bien mauvaise nuit ; j'attendois impatiemment que le soleil devînt assez chaud pour continuer mon voyage vers Brindisi, où f arrivai le lendemain.
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