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LETTRE XIII

Couvent de Notre-Dame del Casale. — Départ de Brindisi. Le 10 octobre, du couvent de Notre-Dame del Casale-

Je reprends la plume. Notre état de foiblesse ne nous permettoit pas encore de partir pour Naples ; cependant nous désirions quitter le séjour malsain de Brindisi , pour aller respirer aux environs de cette ville un air plus salubre. Nous consultâmes notre ami Philippe They , dont la complaisance étoit inépuisable, et qui, pendant notre maladie, avoit acquis de nouveaux droits àtiotre éternelle reconnoissance. Il nous conseilla de nous faire transporter au couvent de Notre-Dame del Casale^ situé, à quelques milles de la ville , sur une hauteur. Cet endroit, sans cesse balayé par les vents, étoit considéré comme le refuge des personnes atteintes de fièvres opiniâtres. Les moines de Saint-Paschal , qui Thabitoient , étoient connus par leur humanité , et même par leurs connoissances en médecine. En général , les monastères isolés sont pourvus de toutes les drogues nécessaires, que les religieux savent administrer avec

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le talent que donnent une longue expérience et des observations suivies. Ils y joignent un zèle où Ton leconnoît Tesprit de charité qui les anime. On pourroit les comparer aux Asclépiades, descend ans et élèves d'Esculape ; comme eux , ils étudient les symptômeset la marche des maladies auprès du lit des malades , et leur savante routine est souvent préférable à la brillante théorie des médecins spéculatifs.

On nous mena donc chez ces bons religieux , qui avoient consenti à nous recevoir de bien meilleure grâce que nous ne nous y attendions en notre qualité de Français , et ils nous montrèrent Fintérét le plus vif pour notre parfaite guérison. Dans les différens entretiens que nous avons eus avec ces respectables hospitaliers , ils nous ont raconté l'histoire de la fondation de leur église.

En i322, Philippe, prince de Tarente, frère du roi Robert, revint de Gonstantinoplè, où il avoit épousé la fdle de Fempereur Baudoin, €omte de Flandre. Il débarqua sur les côtes voisines de Brindisi , auprès d'une petite chapelle où l'on vénéroit une image miraculeuse de la Vierge. Le prince acheta ce terrain, dépendant d'un vieux château dont on voyoit encore les vestiges en 1670, et fit construire une église autour de la chapelle qu'on entoura elle-même

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d'un treillage de fer. Dans la suite , Tirnage miraculeuse fui transportée, avec le mur sur lequel elle étoit peinte, au maître-autel, pour qu'elle fût plus en vue.

Cette église et le monastère qui en dépend prirent le nom de Notre-Dame del Casale ( du Château); ils furent cédés, en i566, aux Zoccolanti : et les habitans de la ville s'engagèrent à leur donner tous les ans 60 écus pour leur vêtement ; ce qui fut observé jusqu'à ce que les moines furent remplacés par ceux de la réforme de Saint -François. Ceux-ci, apparemment moins pauvres, quoique d'un ordre mendiant, construisirent le monastère qu'on y voit , l'embellirent de peintures et de sculptures , et y joignirent de beaux jardins plantés d'orangers , de citronniers et de toutes sortes d'arbres dont les fruits sont très-recherchés. D'ailleurs l'air de ce couvent est moins insalubre que celui de la ville ; et la vue dont on y jouit, surtout du côté de la mer, est fort pittoresque.

Tous les ans , au mois de septembre , on célèbre ici la fête de la Nativité de laYierge, avec beaucoup de pompe et au milieu d'un grand concours de toutes les classes. L'accomplissement d'un vœu , le désir de perpétuer la mémoire de leur pèlerinage , à l'exemple de l'impératrice, épouse du fondateur, dont on

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aperçoit la statue sous un riche baldaquin,^ y ont souvent attiré des princes qui ont fait peindre ou sculpter leurs noms et leurs armoiries sur les murs de Téglise. Le jour même de la fêle on tient en ce lieu une foire assez considérable , à laquelle affluent les habitans de la province. De Brindisi on y va par terre ; mais la route est longue et fatigante : aussi préfèret-on de s'y rendre par mer. Les mariniers se font un défi à qui arrivera le premier. Ces barques , ornées de tendelets et de pavillons de diverses couleurs, allant avec rapidité et cherchant à se dépasser mutuellement , offrent un spectacle qui égaie un moment ces rivages presque solitaires le reste de Tannée. De la plage au couvent , il reste à parcourir un espace d'environ huit cents pas ; mais le chemin est ombragé par des vignes, des oliviers et d'autres arbres plantés exprès , et qui forment , grâce aux bons religieux, une promenade fort agréable. Je ne ferai pas la description de ce couvent; 'étois trop foible pour songer èi le voir en détail. Je ne me représente , avec quelque netteté, que ses cloîtres percés d'arcades, qui entourent une vaste cour ombragée par un quinconce de beaux orangers, et dont un bassin, rempli d'une eau limpide et sans cesse renouvelée, occupe le centre. Je vois encore ces

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arbres touffus, chargés de feuilles d'un vert iuisant, de ces belles pommes d'or, dont le poids courboit l'extrémité des rameaux , et d'une multitude de fleurs, dont j'aspirois avec tant de plaisir les suaves parfums , quand j'ou- ■\Tois le matin l'étroite fenêtre de ma cellule, ou le soir en me promenant à pas lents et mal assurés sous les silencieux portiques, pavés de pierres sépulcrales , et ornés de peintures qui retraçoient les mystères de notre religion. Nous y étions presque toujours seuls ; les discrets cénobites n'y troubloient pas nos méditations ; ils passoient auprès de nous en s'inclinant , et se perdoient bientôt comme des ombres dans l'enfoncement des longs corridors du monastère. Parfois retenu au lit, et absorbé par l'accablement de la fièvre , j'éprouvois néanmoins une sorte de jouissance à entendre les accords de l'orgue adoucis par l'éloignement , et les sons graves de la voix des religieux qui psalmodioient les prières aux différentes heures du jour et de la nuit.

Cette existence paisible , mais fort monotone , ne pouvoit long-temps nous convenir; aussi prîmes-nous la résolution de partir pour Naples. L'ayant communiquée à don Pippo, qui passoit peu de jours sans nous visiter , il la combattit avec ces raisonnemcns qu'inspire l'amitié ; mais

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notre parti étoit pris : nous aimions mieux courir le risque de succomber à la fatigue , que de mourir lentement d'ennui, et dans une triste et mortelle apathie.

On n'a pu trouver ni voiture, ni vetturino pour nous conduire à Kaples ; il faut envoyer chercher l'un et l'autre à Lecce, capitale de la province. Brindisi est en quelque sorte immobile au milieu d'une sphère d'activité ; les voyageurs s'en écartent comme d'un lieu pestiféré , et les habitans n'ont presque aucune communication avec le reste de leurs compatriotes.

20 octobre. — Ce matin on nous a enfm annoncé qu'une voiture nous attendoit à la porte du couvent. C'est un cabriolet à deux places , de la forme la plus gothique , et qui remonte sans doute à l'invention de cette machine chez les modernes. Quoiqu'il porte encore les traces d'une antique magnificence, il n'en est pas pour cela plus commode ni plus doux ; mais on y est à couvert , passablement clos , et tel qu'il est , il nous semble , dans notre position, un bienfait du ciel. D'ailleurs la saison est favorable, les chaleurs sont passées, l'atmosphère est plus pure ; nous respirons surtout le baume de Tespérance ; il circule dans nos veines, et semble y porter ayec la joie tous k.^ trésors de la santé.

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Nous remercions nos bons moines de Saint- Paschal de leurs soins empressés , de leur touchante sollicitude ; et c'est avec peine que nous leur faisons accepter le tribut de ia reconnoissance. Ils nous accompagnent de leurs vœux, et vont se mettre en prières pour conjurer toute maligne influence, et nous recommander à leur saint protecteur.

Nous avons d'autres adieux bien plus difficiles à prononcer. Il faut nous séparer de notre excellent ami Philippe They. Il nous attendoit chez lui pour achever les préparatifs de notre voyage. Nous devions dîner avec sa respectable famille. Qu'il a été différent, ce repas , de celui dans lequel on avoit célébré notre délivrance de la quarantaine! Aussi l'avons-nous abrégé, ainsi que la pénible scène des adieux. . . Notre attendrissement mutuel a été le garant de la sincérité et de la vivacité de nos regrets, et le présage d'une séparation peut-être éternelle. L'amitié est si rare ! pourquoi la semer ainsi sur la route de la vie , et dans des contrées lointaines , où l'on ne fait que passer sans espoir de retour ?

Nous avons eu, long -temps après, le chagrin d'apprendre que, par suite de fâcheux événemens, Philippe Thej avoit été forcé de venir en Provence , chez des parens.

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où il aura trouvé, sans doute, les vertus hospitalières dont il avoit fait lui-même le touchant essai sur des compa- Irioles malheureux. S'il existe encore, et si cet ouvrage tombe entre ses mains , qu'il y retrouve l'expression des senlimens de gratitude que nous lui avions voués, et que nous lui conserverons toujours.

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