LETTRE XIV
Voyage pénible. — San-Vlto , tour de Sainte-Sabine. — Foresterie. — Séjour à Monopoli. — Piuines d'Egnazia. — Notes historiques. — Polignano , Mola , etc.
20 octobre.
En sortant de Brindisi, nous étions plongés dans une sorte de stupeur et de malaise qui provenoit autant de la-foiblesse que nous avoit laissée la maladie , que de notre manière de voyager dont nous avions absolument perdu Fhabitude. En effet , nous nous étions embarqués en partant de France , et ce trajet avoit duré plusieurs mois. Nous avions encore pris la voie de la mer en quittant Constantinople , et nous avions fait toutes nos autres courses à pied ou à cheval. Aussi, les cahots de la voiture, le bruit des roues sur un pavé inégal , et même la rapidité du mouvement qui nous empéchoit de fixer les objets, et sembloit les faire courir euxmêmes en sens inverse, tout cela nous paroissoit étrange ; et il a fallu quelque temps pour nous habituer de nouveau à ces sensations d'abord
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pénibles , et qui ont fini par nous être agréables et salutaires.
Nous avons suivi , laissé , repris ou traverse plusieurs fois la voie Trajane et plusieurs autres routes antiques qui se dirigent toutes vers Brindes. Dans une autre circonstance elles auroient été un objet de curiosité et d'étude : elles sont à présent le sujet de nos lamentations; et si Trajan a eu droit à la reconnoissancc de ses contemporains pour avoir construit ces beaux et utiles ouvrages, il n'inspire plus les mêmes sentimens aux pauvres voyageurs dont la marche est sans cesse entravée par les obstacles que leur présentent les restes ruinés de ces antiques chemins. Si l'on est forcé de s'en servir pour éviter les endroits bas et fangeux , alors rien de plus horrible que cet amas de grandes pierres irrégulières qui, n'ayant aucune adhérence entr'elles , laissent des interstices larges et profonds que les chevaux ne franchissent pas sans difficulté , et où les roues s'engagent et menacent à tout instant de se briser.
Cependant mon compagnon de voyage n'a pu revoir sans une sorte de jouissance mêlée d'attendrissement ces mêmes lieux où naguère il avoit éprouvé toutes les angoisses de la douleur et de la maladie. Il me les montroit. avec empressement. Voilà, me disoit-il, le figuier
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dont les fruits m'ont désaltéré , et à Fombre duquel j'ai cherché un abri contre la chaleur ; là j'ai doublé le pas pour fuir, mais en vain, l'orage qui me menaçoit. Ah ! je crois apercevoir , vers la droite , hors et loin du chemin , la bienheureuse maison blanche, vers laquelle JQ mie suis dirigé , et où j'ai trouvé , comme chez le nomade du désert, la rustique mais franche et bienveillante hospitalité. Pas un buisson, pas une pierre qu'il ne me fît remarquer. Je partageois son enthousiasme ; et jetant moi-même; un coup d'œil sur le passé , je me représentois ce que j'avois eu à souffrir ; et mon coeur , débarrassé d'un fardeau bien pesant, jouissoit dq ridée consolante d'un nouvel avenir. Pourquoi les lieux où l'on a connu le malheur sont-ils de ceux que l'on revoit ensuite avec le plus d'empressement ? Pourquoi éprouve-t-on même un certain plaisir à se rappeler d'anciennes tribulations ? L'homme est-il comme l'animal fidèle , qui vient lécher la main qui le corrige ? ou comme l'enfant qui souvent préfère ceux qui lui montrent une juste sévérité , à ces bonnes âmes qui le gâtent en l'accablant de caresses? Ne seroit-ce pas plutôt un retour sur nousmêmes , qui nous fait apprécier d'autant mieux la sécurité présente , qu'elle contraste davantage avec la peine passée ? Arrivés au port, ne jetons-
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nous pas un regard satisfait sur le spcclacle d'une mer en courroux, et n'éprouvons -nous pas une sorte de jouissance au souvenir des dangers auxquels nous avons échappé ? Celte contradiction de l'esprit humain , que l'on n'ose souvent pas avouer , car il y entre peut-être un peu d'égoïsme , n'en est pas moins constante , et elle mérite d'occuper le moraliste.
Nous aurions bien désiré faire une visite au bon garde-côte qui avoit recueilli mon ami dans sa tour; mais notre route s'écartoit de plus en plus des bords de la mer : la nuit approchoit , et nous avions besoin de repos pour être en état de partir le lendemain matin avant le jour.
Il étoit trop tard lorsque nous sommes arrivés à San-Yito délia Macchia , pour nous flatter de voir cette petite ville qui , nous a-l-on dit , en auroit valu la peine. Elle se nomme aussi San-Vito degli Schiaçi, parce qu'on prétend qu'elle a été construite au commencement du quinzième siècle par les Esclavons, qui y ont érigé une église magnifique et un beau palais. ÎSous n'avons pas été à même d'en juger ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que les fondateurs n'ont pas étendu leur munificence jusqu'aux foresteries , car celle où nous nous sooimes arrêtés , la meilleure ou plutôt la seule qu'il y eut , étoit fort misérable; cependant la population s'élève
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a près de 4^00 âmes. Au reste, cette ville se glorifie, avec plus de raison, d'avoir donné naissance au célèbre compositeur Léonard Léo, rival de Durante, et maître de Pergolèse.
21 octobre. — Le velturino n'a pas manqué de nous réveiller une heure avant le départ , pour que nous ne le fissions pas attendre , et nous a annoncé une longue journée de trentecinq milles.
Le soleil, en se levant, nous a découvert un pays assez agréable : la chaîne de l'Apennin étoit à notre gauche ; le sommet bleuâtre de ses montagnes se découpoit d'une manière pittoresque ; sur la droite , la mer brilloit de tous les feux du soleil qui sembloit s'élancer du haut de la tour antique de Sainte-Sabine , l'une des plus fortes de la côte. Çà et là on voyoit quelques arbres, des cahuttes de bergers, et des troupeaux qui s'acheminoient vers les pâturages. Nous apercevions aussi la petite ville d'Ostuni, située sur une colline entourée de bois, où les habitans des environs se procurent les plaisirs de la chasse. L'aspect du pays, le beau temps, le grand air, l'exercice, avoientdéjâ un peu ranimé nos forces et aiguisé notre appétit. Nous sommes arrivés dans ces dispositions àOttara, où nous devions dîner.
La voiture s'est arrêtée dans la cour de la
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foresterie la plus dépourvue et la plus délabrée qu'il soit possible de se figurer. Le velturino nous a prévenus qu'ayant encore beaucoup de chemin à faire, il ne pouvoit s'arrêter qu'un instant, et il s'est occupé aussitôt de ses chevaux beaucoup plus que de nous. Il a donc fallu courir de maison en maison pour acheter les tristes provisions d'un dîner plus triste encore , et , pour surcroît d'embarras, faire à la hâte et nous-mêmes notre cuisine.
Il étoit néanmoins fort tard lorsque nous sommes arrivés à Monopoli , et nous avons eu même beaucoup de peine à nous en faire ouvrir les portes.
22 octobre. — Devant nous reposer un jour entier dans cette Avilie, nous n'avons pu résister au désir d'aller contempler les ruines de l'antique Egnatia^ d'où on prétend qu'elle est sortie, d'étoit une promenade très-agréable dans cette saison. Nous nous sommes donc dirigés vers l'abbaye de Saint-Etienne , commanderie des •chevaliers de Malte, à travers des bosquets odorans, composés d'orangers et de citronniers qui l'entourent. A quelque distance , et sur les "bords de la mer, il existe un petit fortin garni d'artillerie, et gardé par un détachement de soldats toujours prêts, au signal de la guardiamarina, à se diriger vers le point de la côte
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qui est menacé. Peu après nous sommes arrivés sur l'emplacement à^Egnatia.
Le spectacle cVune ville en ruines et privée d'habitans est un de ceux qui doivent le plus intéresser l'historien , l'observateur et l'artiste. L'un y trouve des souvenirs, l'autre des sensations, le troisième des effets pittoresques; et tous déplorent le sort d'une puissante cité dont le désastre, sans doute éclatant, n'a point laissé de traces certaines dans la mémoire des hommes.
On ne connoît pas en effet l'époque exacte de la destruction de cette ville. Les uns pensent qu'elle eut lieu vers le milieu du neu\dème siècle, sous l'empire de Lothaire en Occident , et de Michel Porpliyrogénètc, dit l'Ivrogne , en Orient, lorsque les Sarrasins, ayant envahi la Sicile et la Calabre, vinrent dévaster cette partie de la Pugiia. D'autres croient que cet événement arriva vers 968 , pendant la guerre qui divisoit les deux empires. Les citoyens d'Egnatia flottant entre le parti d'Othon et celui de Nicéphore Phocas , il fut facile aux Barb?res de profiter de cette conjoncture pour dévaster et détruire cette malheureuse ville. Le petit nombre d'habitans échappés au désastre se réunit aux Grecs , et transporta ses pénates dans le site de Monopoli, beaucoup plus avantageux
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que celui qu'ils quittoicnt , et qui fut abandonné sans retour.
Dans les temps antiques, une nymphe, nomme'e Hyppone, eut un culte particulier (i) à Egnatia. C'est peut-être aux cérémonies qui se pratiquoient dans son temple , qu'Horace fait allusion dans le passage suivant de Fagréable relation de son voyage de Rome à Brindcs (2).
« Egnatia est bâtie , pour ainsi dire , en dépit 5> de Feau douce qui y est très-rare. Les habi- 5) tans nous apprêtèrent fort à rire. C'est bien i) le plus sot peuple qui soit au monde ; ils nous 3) débitoicnt sérieusement, et de manière à vou- 3' loir nous persuader que l'encens posé sur une 3) pierre sacrée , à l'entrée de leur temple , se 3> fond et se consume de lui-même sans feu. 3> Cela est bon à dire au juif Apella |(3) ; pour
(i) Suivant Reinesius , qui rapporte l'inscription que voici:
ÏTIPP. EGNATIJE
NEPTUISO CVM CEREUE