‹ Lettres sur l'ItalieChapitre 8 sur 20 · VENITE CUM LAETITIA ET SINE ARGENTO · texte numérisé non relu

VENITE CUM LAETITIA ET SINE ARGENTO

Elle fit aussi de très-riches dons aux religieux de la célèbre église de Saint-Nicolas, et leur donna , entr' autres, des tapisseries représentant les Sept Œuvres de Miséricorde. Enfin, par son testament, elle établit une fondation perpétuelle de mille écus, pour marier, chaque année, dix pauvres orphelines. Elle fonda aussi un monastère pour les autres enfans abandonnés.

On voit que cette princesse ne finit pas ses jours dans la pauvreté ; et le magnifique tombeau qui existe dans le chœur de l'église de Saint- Nicolas, prouve le respect qu'on eut pour sa mémoire. Il fut érigé par l'une de ses filles , qui avoit aussi épousé un roi de Pologne (Etienne P"^). Les murs de la chapelle sont revêtus de marbres précieux. On y voit cinq statues d'un beau travail : l'une , qui est à genoux , offre la figure de la reine Bona ; la seconde et la troisième, assises, représentent le royaume de Pologne et le duché de Bari; et les deux autres, debout, saint Stanislas et saint Nicolas. L'autel, surmonté d'un grand bas-relief représentant la Résurrection de Notre-Seigneur , est orné d'une profusion de colonnes de marbres divers. On en fait

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surtout remarquer le sarcophage , qui est d'une matière noire dont le poli imite le cristal.

Nous ne ferons pas la description du temple dans lequel on vénère , depuis plus de sept siècles, les ossemens miraculeux de saint Nicolas. Ils ne cessent de distiller une manne sacrée qui guérit, en dépit de la médecine, une foule de maux : aussi le concours des pèlerins de toutes les classes est continuel. L'église est magnifique, et le trésor très-riche. Le château est entouré de fossés et de quatre fortins munis de canons. Le port est commode , et Tarsenal en bon état. La ville fait un commerce assez étendu ; elle a des fabriques de verre et de chapeaux. Enfin, la population s'élève à prè$ de dix-nei^f mille habitans (i).

Toutes les vicissitudes que Bari a éprouvées doivent l'avoir privée de ses monumens antiques. On n'y voit plus qu'une colonne milliaire , marquée pour être la cent vingt-huitième; ce qui se rapporte assez avec la ligne non interrompue , décrite par Pratili. Cette colonne est couchée à terre, sur le môle du port, et d'ailleurs fort maltraitée par le temps .

(t) Piedesell porte la population à 3o,ooo âmes. Nous suivons à cet égard, et de préférence, le Diclionn. géog. de Sacco, <|ui es^ postérieur, et qui a été imprimé avec l'attache du ministère napolitain.

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25 octobre. — En sortant de Bari, et à quelque distance de cette ville, nous avons trouvé un bas-fond marécageux, où l'on voit un magnifique pont ; il se lie au chemin royal que l'on construit en ce moment , et qui deviendra fort utile pour assurer les relations commerciales sur cette côte. Il est large , bien nivelé, et ferré dans un encaissement de maçonnerie très-solide. Malheureusement pour nous, cette route n'étoit pas achevée ; et , lorsque nous étions forcés de la quitter, le chemin devenoit affreux. Cependant nous avons joui de la beauté de ce pays, partout cultivé , et semé, pour ainsi dire , à des distances très - rapprochées , de petites villes bien bâties , toutes situées sur le bord de la mer, avec des ports commodes pour le cabotage , et entourées de belles propriétés rurales, de casins et de maisons de plaisance , qui font présumer que les habitans sont riches et industrieux. Nous distinguions, dans ces jardins, des bosquets d'orangers et de citronniers , des berceaux de vignes , des charmilles de lauriers , des haies de grenadiers , des parterres entourés de bordures de buis taillé , et renfermant les fleurs de la saison, ^ous avons aussi traversé des forêts de grands oliviers, qui s'avancent jusqu'au bord de la mer, et des champs couverts de la plante qui produit le coton. Le long du chemin on

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rencontre fréquemment de grands abreuvoirs pour les troupeaux voyageurs qui s'acheminent vers le Tavoliere (pâturages royaux dont je parlerai bientôt); et, au milieu des champs, on a construit diverses usines , telles que des pressoirs et des moulins , où chacun porte le produit de sa récolte. A cette époque de l'année particulièrement , un grand nombre d'Albanais traverse le golfe , et vient sur celte côte pour aider les habitans dans leurs travaux. Plusieurs familles même s'y établissent ; et , comme elles ont conservé leur costume , nous avions beaucoup de plaisir à retrouver en Italie les habitudes et les mœurs de la Grèce. Enfin, ce spectacle de l'activité et de l'aisance , résultat de travaux dirigés avec intelligence , étoit fait pour nous intéresser. Les bourgeois et les paysans que nous rencontrions sur la route étoient proprement vêtus et bien montés ; ils nous saluoient amicalement ; ils avoicnt l'air heureux, et nous en inférions qu'ils étoient gouvernés sagement. L'administration municipale est en effet bien combinée : chacune de ces petites villes renferme des établissemens publics respectables , tels que des instituts pour la jeunesse , des hôpitaux pour les pauvres , les infirmes et les enfans trouvés ; des lîionts-de-piété , etc.

Giovinazzo , la première de ces villes qu'on

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rencontre après Bari, est antique et bâtie , diton , sur les ruines de Natiolo ou Netio ; mais l'époque de sa construction est incertaine. Elle est entourée de murailles; sa cathédrale est d'une bonne architecture. La population s'y élève à cinq mille deux cents habitans , et elle a donné naissance aux deux Spinelli , l'un historien estimé, l'autre jurisconsulte, et surnommé le Papinien de son temps. A quelques milles plus loin on trouve Molfetta, ville moderne , dont les habitans , au nombre de treize mille , sont très-industrieux ; il y a quatre cents métiers de toile de lin , et une fabrique de saA^on : on exploite plusieurs nitrières dans les environs. C'est la patrie d'un peintre du siècle passé, nommé Corrado Giaquinto, élève de Solimène et du Conca; il travailla beaucoup dans les Etats du pape ; il passa ensuite en Piémont , et de là en Espagne , au service de la cour, où il adopta le style expéditif et maniéré du Jordans , qui étoit pour lors à la mode dans le royaume (i).

Bisceglia, qui vient ensuite, est bâtie sur un rocher baigné des eaux de la mer. Suivant Guillaume de Puglia , cette ville doit son origine à Pierre, comte de Trani, l'un des douze capitaines normands qui firent la conquête du royaume de

(i) Lanzi Stor. Pitl.

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Naples dans le onzième siècle. Mais un géographc(i)napolitainfaitdériver le nom de Bisceglia de celui de J^igiliœ^ que les anciens donnoient aux corps-de-garde mili taires situés sur ces côtes ; et il prétend que cette ville fut prise par Annibal , reprise par Fabius , et possédée successivement par les Romains , les Lombards , les Sarrasins et les INormands. Les boulevards portent le nom de Frédéric Barberousse , qui les construisit ; et on y voit un théâtre voûté qui peut contenir plusieurs milliers de spectateurs.

On remarque dans ces cantons des maisons de paysans , toutes bâties sur le même modèle , et que nous avons prises d'abord , sur le rapport d'autres voyageurs, pour des tombeaux antiques dont ils retracent la forme, assez singulière pour que je lareprésente ici. {Planche Vlll .)JL\\es sont isolées , et s'élèvent ça et là au milieu des champs et des pâturages ; car c'est ici que commence le TaçoUere. Voici l'origine de ces constructions singulières , la même peut-être que ces nombreux tumulus qui couvrent certaines contrées. Pour débarrasser la surface des champs et des prairies de l'excessive quantité de pierres qui les recouvrent et qui semblent sortir chaque année du sein de la terre, les paysans en forment des

(f) Pacichelli, Beg- d'i Kap. in Prosp,

HABITATION DES BERGERS 1>E t.A PUGLIA.

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tas qui s'élèvent quelquefois à une grande hauteur. Quelques bergers plus industrieux, et profitant des longs loisirs que leur laisse la garde de leurs troupeaux , s'occupent à arranger ces pierres de manière à s'en faire un abri contre la chaleur et les autres intempéries de l'air. La forme la plus simple et la plus convenable pour lier et donner quelque solidité à cette bâtisse grossière étoit , sans aucun doute , la forme ronde ; ensuite, pour la couverture de ces huttes, dont ils ne pouvoient trouver les élémens sous leurs mains, puisque ces plaines sont dépourvues d'arbres et même de buissons (i), ils durent s'industrier pour exécuter des voûtes avec les mêmes pierres; et, pour cela, il falloit les arranger de manière à rétrécir les cercles concentriques à mesure que les murs s'élevoient , et à en former un cône creux, et arrondi parle haut, qui ne tiroit, comme chez les Sauvages, du jour que de la porte. Enfui les plus industrieux surent ménager une ouverture au sommet de l'édifice pour établir un courant d'air et donner une issue à la fumée ; ils façonnèrent cette coupole en forme elliptique régulière , semblable à

(i) La planche ci-jointe semble contrarier ces expressions. J'avoue en effet que j'ai abusé ici du privile'ge du peintre d'enibe'Iiison modèle , si toutefois quelques pins rabougris offrent ua spectacle bien altrajanl.

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ces voûtes que les Arabes ont construites en Sicile , et que Leandro Alberti ( Descript de la »S/c//<? ) compare à une pomme de pin creusée. Cette voûte repose sur une terrasse assez large qui fait le tour de rédifice , et à laquelle on arrive par des escaliers , qui se développent de droite et de gauche , en rampant le long des murs circulaires. Ces terrasses, communes dans tout le pays, sont motivées par le besoin naturel de s'élever le plus possible au-dessus du sol, soit pour respirer la fraîcheur , soit pour y exposer, à l'abri de l'humidité, et à faction du vent ou de la chaleur, les plantes légumineuses, le linge et autres objets qu'on veut faire sécher. Ces mêmes terrasses peuvent encore être le résultat definstinct naturel à l'homme de s'élever poujdécouvrir de plus loin les dangers dont il est menacé, prévenir les surprises , ou tout au moins dominer ses propriétés et pouvoir en embrasser l'étendue d'un coup d'œii.

On voit que les paysans de la Puglia , sans avoir des connoissances en architecture , ont naturellement employé le premier procédé connu pour exécuter des voûtes , procédé qui est bien antérieur à l'invention des claveaux et aux secrets de la coupe des pierres. Il existe plusieurs exemples de monumens antiques de cette manière primitive de construire les voûtes,

en Egypte, en Grèce (i), dans l'Inde, et jusqu'à la Chine ; et l'on peut dire que « l'ignorance » nous a valu les travaux les plus durables de » l'architecture, et affirmer que la science du » Irait vaudra à nos descendans la perte du plus » grand nombre de nos travaux (2). » Au reste, c'est, je crois, à ce premier tâtonnement des architectes qu'on doit attribuer la forme des arcs et des voûtes ogives, plutôt qu'à l'imitation de l'entrelacement des branches des arbres sacrés (3) qui abritoient les mystérieuses cérémonies de nos druides. Ce caractère distinctif de l'architecture dite gothique , dont l'origine hyperboréenne est tout au moins fort douteuse(4), ne sera plus , à ce qu'il nous semble, que le tâtonnement de l'ignorance , ou la déviation du bon goût, provenant du mélange des peuples

(i) M. Fauvel a découvert dans l'AtliqHC un tombeau fort ancien, construit en pierres disposées en encorbellement, et qui forment une voûte elliptique. Les plans et coupes de ce tombeau doivent être gravés dans le Voyage pittoresque de M. de Choiseul- Gouifier.

(2.) M. Quatremcre de Quincy, Dissert, sur l'Architecture égyptienne.

(3) L'abbé Raynal , Hist. Phil. et Polit., liv. I, p. 12.

(4) M. Dagincourt, Hist. de la Décadence de l'Art, donne, PI. 45 de l'Arch. , l'élévation des plus anciens édifices de la Gothie , où l'on remarque l'emploi de l'arc plein-cintre, jusqu'à la fin du treizième siècle, époque à laquelle l'arc ogive ou en tiers-point prévalut dans toutes les constructions de la Suède aussi bien que de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France.

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occidentaux avec ceux de l'Orient, et de l'adoption des modes , des usages , et enfin des arts dépravés de l'Inde, qui ont infesté, de proche en proche , toute l'Europe. . . .

Nous échafaudions ainsi peu à peu notre nouveau système sur l'origine de l'architecture gothique , et nous le fortifiions à l'envi de nouvelles preuves. Mais nos idées ont pris un autre cours en entrant dans la ville de Trani , capitale de la province.

Bâtie, dit-on, par Tirennius, fils de Diomède, agrandie et ornée par Trajan qui lui donna le nom de Trajanopolis , l'origine de cette ville est, suivant quelques autres écrivains , absolument inconnue, puisque Slrabon et Pline n'en font pas mention. Quoi qu'il en soit, elle existoit du temps des Normands; elle tomba en partage au comte Pierre ; et elle fut détruite , suivant Baronius, par Roger 1*^% en 1 133, pour s'être révoltée. Rebâtie quelque temps après, l'empereur Frédéric II y fit construire un château fort qui existe encore , et que l'on considère comme l'un des meilleurs boulevards de la Puglia. Pendant la guerre entre Ferdinand l^^ d'Aragon et Jean d'Anjou , un certain Giacomo Piccinino, qui suivoit le parti de ce dernier^ chercha à s'emparer de la place par trahison , en promettant une grosse somme au gouvcr*

neur. Ferdinand, .averti à temps, appela d'Albanie Georges Castriot ( le célèbre Scanderberg ) , qui arriva bientôt avec une armée , mit en fuite les Angevins , s'empara du château de Trani, et le rendit à son légitime possesseur (i). Charles YIII , roi de France , lors de son invasion dans le royaume de Naples , et sous le prétexte , comme on sait , des droits que Tienauld, duc d'Anjou, lui avoit légués sur la couronne de Naples, fit assaillir la ville de Trani par les Vénitiens, ses alliés ; ils s'en emparèrent en 1493 , et y mirent, pour la garder, tous les mauvais sujets Çmarrani) et les Juifs chassés d'Espagne. Après le départ dii roi de France, Trani passa sous la domination dela'maison d'Aragon. Cette ville, ainsi que toutes celles qui bordent la côte , est construite en belles pierres d'une teinte jaunâtre qui ne noircit jamais , et qui donne un aspect agréable à l'ensemble de ses fabriques , de ses murailles , qui ont deux milles et demi de tour, et de ses monumens , dont plusieurs nous ont paru remarquables ; entre autres la cathédrale , vaisseau à trois nefs , orné de peintures et de colonnes de marbre. On y voit un magnifique tombeau qui contient les

(1) Mém. HJst, de Bnndisi ( A.ndr. délia Monaca), Z/<^. IF. Cap. X.

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reliques de plusieurs Saints : le campanille, couvert de sculptures , a cent vingt palmes de haut €t trente palmes sur chacune de ses quatre faces. L'architecture extérieure du théâtre public est élégante , et le parterre peut contenir, nous a-t-on dit , huit cents personnes assises. La grande place est belle et spacieuse : on y tient trois foires dans l'année ; les rues sont larges , propres et pavées de grandes pierres carrées. La noblesse est nombreuse ; elle se réunit dans quatre sedille comme à Naples ; ce sont des bâtimens , ou casins où Ton se procure les amusemens ordinaires de la société ; c'est-à-dire la conversation, le jeu et des bals. La population s'élève à quatorze mille âmes ; mais la ville est moins commerçante que Barlette , où nous sommes arrivés fort tard, et où nous devons séjourner un ou deux jours.

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