LETTRES
Paris, 29 avril 1859
Arrivé au terme de ma première étape, j'ai drt forcément subir un temps d’an ét. 11 me fallait des lettres pour l’armée d’Italie. Muni de ce précieux viatique, Je vais repartir demain.
Paris est calme ; Paris lit les journaux avec empressement ; Paris regarde avec curiosité les objets de voyage et de campement étalés devant les magasins d’équipements militaires ; mais il considère aussi, non sans convoitise, les fraises grossescomme le poing, et les asperges de soixante ccnliinèlres (réunies, non plus en bottes, mais en fagots énormes), qu’on expose chez tous les restaurateurs en renom; Paris attend.
L’infanterie de la garde est partie, sauf la gendarmerie, qui fait aujourd’hui le service des Tuileries. Le mouvement des troupes, sur le chemin de fer du Nord, a ces.sé momentanément; il n’y a plus de troupes disponibles à transporter; il ne reste plus, dans les villes de garnison, que les dépôts où commencent à rentrer par masses compactes et à toute vapeur les hommes en congé renouvelable. Ces braves gens, médaillés en grand nombre de la Vivtoria à deux et même à (rois boucles,— Alma, Inkcrmann, Sébastopol, — sont résignés, mais peu enthousiasmés d’avoir € obtenu l’autorisation » de rejoindre leur corps : ils se consoleront promptement, sans doute, d’étre soumis à de plus rudes épreuves qu’en Crimée, mais ils avouent franchement, et à qui veut l’entendre, qu’ils auraient préféré pouvoir continuer de planter leurs choux dans l’Ile-et-Vilaine ou dans la
Corrèze, à la gloire d'aller cueillir de nouveaux lauriers sur les bords du Tessin. — En attendant, ils se rendent au dépôt pour se faire rhabiller de neuf et se remettre au régime du rata et de la charge en douze temps — vieux style.
L’enthousiasme du soldat français, livré à ses propres inspirations, n’est pas aussi grand qu’on l’affirme, et c’est tout naturel. On peut être bon citoyen, bon soldat, sans réver sans cesse chocs et batailles. Il n’en est pas de même des cadres. Ceux qui font du service militaire une véritable profession doivent désirer les moyens d’avancement rapide, et il n’en est point d’autre que la guerre. Ceux pour qui l’armée— et c’est le plus grand nombre — est une charge temporaire et parfois des plus terribles, ne forment et ne peuvent former qu’un vœu, celui de rentrer le plus promptement possible dans la vie de leur choix.
Le peuple de Paris, au contraire, sincèrement rallié au parti de la guerre, se livre à des démonstrations bruyantes et passionnées.
Le départ des troupes a donné lieu aux scènes les plus variées, scènes touchantes ou risibles selon l'humeur des acteurs. Dès le matin, les portes des casernes sont assiégées par toutes les femmes qui, à un titre quelconque, ont le droit de pousser des cris déchirants : les malédictions des bonnes d’enfants dé- •solées retomberont sur l’Autriche, s’il plaît à Dieu! Une foule immense .stationne aux alentours des gares d’arrivée et de départ et salue les bataillons, au passage, de ses acclamations frénétiques.
L’animation populaire est au comble, on arrête les hommes, on les débarrasse de leurs armes, on porte leui-s bagages, on les embrasse, on les fait boire, on leur donne du tabac, drs cigares, de l’argent, et ce sont des cris, des vivat à faire trembler les vitres! Toutes les tètes ne résistent pas également à ces libations répétées.
Sur la place de l’hôtel de ville, trois traînards attardés, les jambes lourdes, s’assoient par terre en déclarant qu’ils ne peuvent faire un pas de plus. La foule s’émeut. Il faut leur p 'ycr un fiacre, dit quelqu’un. Au.ssitùt les sous pleuvcnt dans un chapeau, et le fiacre arrive, requis par un gamin. < C’est là les
bourgeois ? dit le cocher; qu’ils gardent leur monnaie pour la roule! » En roule pour la gloire, gralis! El le fiacre part au milieu des bravos.
On assurait hier au soir, dans le salon d'un haut personnage qui exerce à la cour d’Autriche une grande influence, que M. le baron de Huhner ne quitterait Paris que quand M. le comte Walew'ski lui aurait envoyé ses passe-ports, ou que M. de Banneville, le premier chargé d'affaires de France à Vienne, aurait été rap|>elé.
La nomination du général Guesvviller, comme successeur du général Mac-Mahon au commandement supérieur de l'Algérie, est confirméecc matin par le Moniteur. Le général Gueswil- 1er, retiré du service actif depuis plusieurs années, ne s’attendait guère à cette haute nomination. Il n'avait plus d'uniformes, sauf un habit de gala pour les jours de solennités publiques. Le poste important auquel le général Gueswiller est appelé, n’offre plus, pour les généraux français, le même attrait que jadis. L’Algérie pacifiée ne verra plus, probablement, s’élever, comme par enchantement, d’édalantes fortunes militaires
A part les régiments directement envoyés d'Alp.érie, les troupes parties pour l'ilalie n’ont point été portées à leur effectif ni même à leur complète organisation de guerre. Les vides des cadres n’ont pas été comblés et, les officiers, qui, en campagne, doivent é!re montés, sont partis à pied. Des chevaux du 5” chasseurs, en garnison à Valenciennes, ont été envoyés, hier au soir, par trains express à Gènes, où ils seront distribués aux adjudants-majors et aux chirurgiens des régiments de voltigeurs de la garde impériale.
Ce système de donner des chevaux de troupes aux officiers d'infanterie, montés seulement en temps de guerre, offre de sérieux avantages. Les officiers obligés de se monter subitement ont une peine infinie à se procurer les chevaux propres au service. ( avaliers médiocres, nécessairement, ils sont forcés d'acheter des chevaux qu’ils ne connaissent pas, vicieux souvent et peu dociles au feu. Il en résulte qu’ils sont plus préoccupés de leur monture que de leur commandement II est,
du reste, plus diffîciie qu’on ne pense d'avoir de bons chevaux pour les ofhcicrs d'infanterie.
£n France, tout officier d'infanterie qui doit être à cheval en temps de guerre, est monté provisoirement pendant les périodes de manœuvres auxquelles il' doit assister. La période de manœuvres terminée, les chevaux prêtés rentrent au régiment.
Il est vrai qu’en procédant ainsi, on appauvrit l'eifectif au moment même où il doit être renforcé, mais en France cet inconvénient est moins grave qu'ailleurs. La France possède des ressources suffisantes pour sa remonte, et, d’après les dernières données statistiques, la France dispose dans ses dépôts, en ce moment, de 30,000 à 35,000 chevaux propres à la cavalerie. La cavalerie légère se remonte dans les départements des Pyrénées, principalement à Tarbes, à Pau, à Aurillac; la grosse cavalerie en Lorraine et en iVormandie; l'arlillerie dans le nord et en Bretagne.
L’organisation de l’intendance est terminée; celle de la prévôté l’est également. Le Code de justice militaire voté en 1857 a réglé cette question de la prévôté, qui est intéressante à plus d’un point de vue.
L’état de guerre agrandit nécessairement le pouvoir des tribunaux militaires. La justice ordinaire disparaît à mesure que l’armée s’isole du pays. L’armée emporte tout avec elle; c’est X'Btat qui voyage. Non-seulement les militaires, mais tous les employés, mais les marchands et les individus à la suite de l’armée sont soumis à la justice prévôtalc.
Le commandant de la gendarmerie d'une armée est appelé grand-prévôt, — le commandant de gendarmerie d’une division est appelé simplement prévôt. La guerre de Crimée a fait ressortir les importants service.^ de cette institution, qui remonte aux premiers siècles de la monarchie. Abolie sous la République et l’Empire, elle fut rétablie en 1829, et elle forme un des articles principaux du nouveau Code de justice militaire.
Le grand-prévôt exerce la justice, soit par lui-même, soit par les pi’évôts, sur tout le territoire occupé par l’armée et sur les flancs et les derrières de l’armée.
Le grand-prévôt et les prévôts jugent seuls, assistés d’un greffier qu’ils choisissent parmi les sous-officiers et brigadiers de gendarmerie.
On parle, avec les plus grands éloges, de M. de Vernon, le colonel de gendarmerie, grand-prévôt de l’armée d’Italie.
Bref, et pour en finir aujourd'hui, — on peut s’attendre, dans cette guerre, à voir des trpupes formées sous le feu de l’ennemi. La France seule a de ces hardiesses, auxquelles se prête son organisation simple et rapide. On ne forme pas ainsi des zouaves et des turcos, mais de bons petits fantassins qui tiennent bon. C’est l’essentiel.
Mâcon, 30 avril.
Mâcon, où je suis arrivé ce soir, est encombré de troupes. Logés chez l’habitant ou cantonnés dans la campagne, les soldats, harassés par une longue traite, soit à pied, soit dans les trains à grande vitesse, où ils sontenta.ssés les uns sur les autres, ne se montrent guère dans les rues. Ce sont des détachements d’infanterie et d’arlillerie.
L'artillerie arrive de Douai, hommes, chevaux et matériel, sans temps d’arrét.
A Mâcon aboutit l’embranchement prolongé par le ehemin de fer Victor-Emmanuel; ici commence l’encombrement; le tronçon qu’il reste à parcourir n’offrant pas les moyens de transport des grandes lignes. De Culoz, extrême frontière, les régiments traversent la Savoie en trois étapes, de rudes étapes telles que les Français seuls en savent franchir. Les soldats sont chargés comme des bétes de somme. Ils ont dans le sac ou sur le sac une veste, une paire de souliers, un caleçon, trois chemises, des guêtres, les ustensiles de propreté, quatre-vingt-dix cartouches, un sac de campement, une couverture, des piquets pour les lentes-abris, huitjoursde vivres, une grande gamelle, un bidon à eau, une hache, pelle ou pioche.
Tels on les a accoutumés aux longues marches en Afrique,
et, malgré cette charge accablante, le troupier, les jours de razzia, ne dédaigne pas d'emporter du butin; les cavités des gamelles renferment alors d'énormes quartiers de mouton pour faire le couscous au bivac. On en voit même, et ce sont les plus favorisés, porter par-dessus tout cela des moutons vivants, couchés en travers sur le haut du sac, les pattes croisées sur la poitrine du soldat.
Le gros matériel, les vivres, les ambulances,en un mot, tous les bagages encombrants, sont embarqnés à Marseille. Toulon est le point de départ des troupes qui prennent la voie de mer. La garde impériale est tout entière dans ce port, attendant les ordres d’embarquement, sauf les têtes de colonnes des régiments, déjà rendues à Gènes.
Le service et l'achat des vivres fait, en ce, moment, la grande préoccupation de l'intendanee de l'armée. Il s'achète beaucoup de denrées en Savoie, mais les circonstances, on le conçoit, sont mauvaises pour les transactions ; les approvisionnements sont rares et chers. Le bétail a déjà subi une hausse de cinquante francs par tête, et le quintal métrique de foin pressé, qu’on peut encore se procurertn France à raison de six francs cinquante centimes à sept francs, atteint déjà le prix de treize francs cinquante centimes en Savoie et en Piémont.
Des magasins ont été établis d avance, mais cc sont des dépôts de peu d'importance, réunis à Gap, Digne, Culoz, Briançon, Grenoble, et non de véritables magasins. A Gènes, on a expédié, avant l’entrée des Français en Piémont, quelques milliers de quintaux métriques de biscuit et de foin pres.sé, expédiés, en apparence, pour l’Algérie ; mais cette fraïule pieute n’est pas d’un secours réel dans les immenses besoins qu’il faut satisfaire.
Le général de Mac-Mahon, à Gènes, et le maréchal Canrobert, à Turin, commandent les deux avant-gardes de la grande armée. Le maréchal Canrobert a sous ses ordres le général de division Bourbaki et le général de brigade Trochu, deux généraux dont la fortune militaire a été des plus rapides. I e général Bourbaki, le plus âgé, compte à peine quarantetrois ans.
Legénéral de Mac-Mahon possède toutes les qualités d’on commani^ant.Le soldat, qui voit en lui un père toujours préoccupé de scs besoins, a placé sa confiance dans le général de Mac- Mahon. Le soldat f. aneais est frondeur; on ne saurait étouffer son penchant à la critique, penchant qui se traduit ordinairement par des lazzis et des chansons. Ün laisse faire. Le général de Mac-Mahon est adoré, c'est le mot, de scs subordonnés. D’un abord facile, d’un commerce agréable, il manque cependant, mais d'une manière absolue, d’extérieur et de brillant. Rien de moins troupier que sa personne. A le voir, on dirait un bonhomme, sans prétention et sans valeur.
Faible orateur, timide devant une assemblée nombreuse, sa parole, lorsqu'il s'adresse à un auditoire, dénote une réelle souffrance. Ce contraste d'héroïsme et de modestie contribue pour quelque chose, peut-être, à la popularité très-réelle et trèsjustifiéc dont il jouit dans l armée. Pour lui-méme, ce véritable homme de guerre est d'une rigidité absolue et d'une probité de Cincinnatus.
Pendant qu'il commandait un des grands cercles de l'Algérie, il a réformé de criants abus dans l’administration. 11 parait même que ces réformes étaient d’un frappant contraste avec ce qui avait été pratiqué jusqu'alors, et il fut invité à apporter de la modération dans la répression dis torts.
Il répondit haut et ferme. Sa conscience ne lui permettait pas de transiger avec son devoir, et il continua sans souci du blâme et des criaillcries, sans ménagement {>our personne.
Le général comte de Mac-Mahon est né au château de • Sully (Saône-et-Loire), près d'Autun, le 13 juin 1808.
11 descend d’une noble et ancienne famille irlandaise, fidèle au dernier Stuart et qui le suivit dans l’exil. £lle s’allia en France à la plus vieille noblesse du pays. Une de ces alliances la fit hériter du château et des domaines étendus de l'ami et du grand ministre de Henri IV. Le père du général actuel servit lui-méme dans les hauts rangs de l'armée et épousa une héritière de la maison ducale des Caraman ; il eut huit enfants.
Le dernier est le héros de la tour MaiakofF. Son oncle, le mar-
-acquis (l6 Mac-Mahon, fut pair de France et grand’croix de Saint-Louis.
Élète à l'école de Saint-Cyr, le 14 novembre 18'25, puis à l’école d état-major, le !•' octobre 1827, le lieutenant de Mac- Mahon fut successivement détaché au 4’ de hussards et au 20' de ligne. Ce fut en cette dernière qualité qu'il fit l’expédition d'Alger, où il devint officier d’ordonnance du général Achard.
Les généraux Belloir, Bro, Damrémont, d'Houvetot, Changarnier l'ont eu successivement pour aide de eamp. Avec le général Achard, il fit la e.ampagne de Belgique ; avec le général Damrémont, le second siège de Cunstantinc, où il se distingua particulièrement.
Chef d’e.scadron, le 28 octobre 1840, il commanda le 10“ bataillon de chasseurs à pied, de création récente. Le ôl décembre 1842, il fut fait lieutenant-colonel de la légion étrangère, et, le 24 août, colonel du 41* de ligne. Il commanda ensuite le 9' de la même arme.
Sa nomination au grade de général de brigade date du 12 juin 1848, et .sa promotion à celle de général de division, du 16 Juillet 1852. En ces deux dernières qualités, il commanda la province d'Oran par intérim, et litulairement celle de Constantine.
En Afrique, où, jusque-là, il avait exclusivement parcouru sa carrière, il prit part à de nombreuses affaires et expéditions, parmi lesquelles on doit citer celles du bois des Oliviers, de Biskara et des Zibran, d'Aïn-Kebra, de l’est de Constantine, etc.
Le 3 août 1855, il fut appelé à commander la première division d’infanterie du deuxième corps de l'armée d'ürient, et, le 19 novembre, le corps de réserve de cette armée. On sait la part qu'il prit au siège de Sébastopol. C'est à lui qu'est dù directement l’enlèvement de Malakoff.
Elevé à la dignité de sénateur le V' août 1856, il fut mis à la disposition du gouverneur général de l’Algérie, pour commander une division active, le 15 août 1857. L’expédition de la Grande-kabylie acheva d’établir sa réputation guerrière.
Le 31 aoiH 1858, il a été nommé commandant supérieur de l’Algérie, position qu'il a quittée le 22 avril 1859 pour passer à la tête du 2” corps de l’armée d'Italie.
Le générai comte de Mac-Mahon, grand’eroix de l’ordre de la Légion d'honneur, décoré de In médaille militaire et grand’eroix de l’ordre du Bain, a épousé, en 1854, M"* Élisabeth de Castries, fille du marquis de Castries, dont il a eu un fils, né en 1855. M"' de Mac-Mahon compte parmi les femmes remarquables de la France, et la maison du dernier gouverneur de l’Algérie est justement renommée pour l’éclat de ses fêtes, son opulente et cordiale hospitalité.
Le prince Napoléon-Jérôme sera décidément le chef d’un corps d’armée spécial dont la formation n’est pas encore arrêtée. Il avait été fortement question de lui donner le commandement supérieur de la garde impériale, mais, .«ur les énergiques et justes représentations du général Regnaud de Saint- Jean-d'Angély, ce projet a été abandonné. La garde impériale conservera son général.
M. le générai Herbillon, commandant une des grandes divisions de l'armée de Paris, est, dit-on, promu au commandement supérieur de Gênes, poste important qui implique de vastes connaissances et une immense responsabilité, car il comprend dans ses attributions toutes les opérations d'embarquement et de débarquement, et de direction de la marche des troupes. M. le général Herbillon crtt préféré, dit-on, un emploi à l’armée active, dont il est éloigné depuis le siège de Zantcha (Algérie), qu’il fit en 1849,etqui fut emporté,le26 novembre, après un assaut meurtrier auquel le maréchal Canrobert, alors colonel, eut la part la plus brillante. Cette affaire n'est plus très-présente à la mémoire, et je crois qu’il ne sera pas tout à fait hors de propos de la rappeler brièvement.
Zaatcha, village fortifié dans le Zab-Daari ou Zab du Nord, à 30 kilomètres sud de Biskara, province de Constantinc, sur la lisière du désert, est le centre d’une oasis formant un fourré presque inextricable de palmiers, grenadiers, cactus épineux et aloès aux pointes acérées.
Eu 1849, la population de Zaatcha, surexcitée par les événe-
raents de l’année précéd.ente, était poussée à la révolte par les sourdes prédications du fanatique Bnu-Zian. Une tentative avortée d'enlever Bou-Ziaii et un événement auquel la politique était complètement étrangère, précipitèrent la catastrophe. Un des officiers du bureau arabe établi dans l’oasis, trouvant à son gré la jeune Tille d'uiischeik qu’il avait rencontrée allant puiser (le Teau à la fontaine, lui fit faire des propositions. La jeune fille les repoussa avec colère. Stimulé par ces dédains, l'officier fit saisir la jeune Fatma par les cavaliers du goum. Aux cris de celte enfant, des Arabes accoururent et attaquèrent les ravisseurs. Deux d entre eux furent tués, les autres se sauvèrent avec leur proie.
Le sang avait coulé; l'étendard de la révolte était levé, toutes les oasis du groupe dont Z latcha fait partie, le Zab-Daharaoui, se mirent en insurrection complète. Le colonel Carbuccia, commandant la subdivision de Batna, se rendit devant l’oasis de Zaatcha, où il arriva à la fin de juillet, avec deux balaillonsde la légion étrangère et quelques compagnies d’Afrique (les renommés zêphim). Voulant l’emporter en une seule journée, le colonel Carbuccia lança les quinze cents hommes qu’il commandait dans les fourrés de l’oasis. Us revinrent six cents. L’échec fut grave, et l’effet moral en fut grand. Bou-Zian adressa des lettres aux gens de TAurès et des Ziban pour exalter la résistance et les appeler aux armes. U ne insurrection générale, qui gagna tout le sud de la province de Constantine, répondit au cri de victoire parti de Zaatcha.
Sidi Abd-el-Afidt, qui attendait depuis longtemps le moment d’attaquor, fut un des premiers à prendre l’offensive. Après avoir réuni plus de quatre mille hommes de TAurès et du Zab- Gherki (Zab de Test), il descendit jusqu'au village de Seriana. M. le commandant de Saint-Germain ne craignit pas de marcher à sa rencontre avec deux cents chevaux et trois cents hommes d’infanterie. Il y eut un ehoc terrible : deux cent cinquante indigènes furent tués, l’étendard de Sidi-el-Afidt fut pris; mais le commandant de Saint-Germain tomba frappé d’une balle à la tête, et l’armée française marqua d’un deuil son succès. Bou-Zian arrivait à Seriana au-devant d’Abd-el-
Afidt. En apprenant la déroute, il se h5ta de rentrer dans Zaatoha.
Alors, le général Herbillon à la tête d’une colonne expéditionnaire de cinq mille hommes de troupes des trois armes, bientôt suivie d’une autre colonne de force égale, deux batteries de montagne et une batterie de campagne, se rendit devant l’oasis rebelle, le 7 octobre, et ne l’emporta que le 26 novembre, après cinquante et un jours de tranchée ouverte, de luttes journalières et désastreuses. Encore le dénoûment fut-il brusqué à cause de la saison avancée, qui, en Algérie, transforme les torrents, presque desséchés en été, en fleuves impétueux, et rend impossible la marche des armées.
Zaatcha formait une forteresse , d’ailleurs défendue par une grande tour crénelée dont les feux dominateurs couvraient toutes les approches. Une population guerrière et fanatique, qui, sous la domination des beys de Constantine, avait toujours su repousser et vaincre les vaillantes cohortes d’Achmet, s’enferma dans cette forteresse et s’y défendit avec l’énergie du désespoir, résignée d’avance à la mort. Tous les villages environnants envoyèrent journellement des renforts à Zaatcha, qui recevait aussi de nombreux contingents des oasis voisines de Tolga et de Bouchagroun, et en général de toutes celles des Ziban et des au’res pays, ce qui pouvait faire monter au chiffre de deux à trois mille le nombre des ennemis que les Français avaient è combattre nuit et jour.
Bou-Zian commandait en personne l’armée des assiégés; secondé par Si-Moussa, son lieutenant, il exerçait sur les Arabes une autorité sans limites : il leur avait persuadé que les Français succomberaient sous la main de Dieu. Ne négligeant aucun des moyens matériels qui devaient appuyer ses prophéties, il avait fait des approvisionnements considérables, poussant la précaution jusqu’à confectionner les balles avec des noyaux de dattes recouverts d’une feuille de plomb, afin de ménager ce métal si précieux à la guerre. Enfin il avait gardé sa femme et ses enfants pour inspirer à tous cette confiance qu’il était le premier à éprouver, et il avait eu soin de faire partir tous ceux
qui u’auraient pu serrir activement dans la lutte, en les chargeant du dépôt des richesses communes.
Pendant le siège , deux assauts furent repoussés avec perte et grande perle ; après le succès du troisième, obtenu, grâce à l'heureux concours du colonel Canrobert, accouru d'Aumale, le 8 novembre, au soir, avec un millier d'hommes, il ne restait qu’une trentaine de défenseurs de la place. Encore, les principaux de ceux ci furent-ils décapités » pour l'> xemple » et leurs tètes longtemps exposées sur le marché de Biskara. Les autres furent envoyés au fort Sainte-Marguerite.
Au premier de ces assauts, le général Herbillon lança sur la brèche, dont les abords n'avaient pas été suffisamment reconnus, un demi-bataillon de tirailleurs indigènes, mieux connus sous la désignation de turcos. Ceux-ci , croyant n’avoir qu’un fos<é à traverser, s’y jetèrent résolument; mais, parvenus à l’autre bord, ils se trouvèrent devant un obstacle c imprévu > et furent fusillés à bout portant. Éperdus de ternur, ils se rejetèrent en arrière en poussant des hurlements. Les troupes de soutien, entendant crier en arabe, crurent avoir affaire à l'ennemi et tirèrent sur les malheureux, réduits déjà à la moitié de leur nombre. Il en résulta une confusion épouvantable. Et voila ce qui arrive quand on néglige de reconnattre ce qu’on veut emporter. Celte expédition coûta cher à la France
Pendant ce temps, un bataillon du 45° se fiisait écraser à droite. Faute de moyens plus expéditifs pour pratiquer une descente de fossé, le génie avait fait avancer une charrette; mais comme il était diffieile de la faire manœuvrer sous le feu de l’ennemi, elle tourna sur elle-même avant de descendre dans l’eau, et ne put ainsi servir comme on l’espérait. On avait préparé un autre tablier de pont avec des tonneaux vides, mais les hommes qui le portaient étaient tués avant d’arriver. Cependant il fallait passer pour donner la main à la colonne de gauche, que l’on croyait plus heureuse. Une section du génie et les premières compagnies du bataillon du 43° se jettent dans le fossé sans autre précaution. Les soldats franchissent péniblement le mur d’escarpe ; guidés par le commandant Guyot, ils courent à la brèche sous une pluie de feu , mais ils ont tant de
peine à la grayir qu’ils donnent aux Arabes le temps de diriger sur chacun d’eux un coup mortel. Pour comble de malheur, le petit nombre qui parvient à gagner le haut de la brèche, ne peut se servir de ses cartouches gâtées par l'eau. Impossible de se défendre, il faut se retirer, mais en repassant sous le feu le plus meurtrier. Tout ce qui est blessé tombe dans le fossé et se noie. C’est un horrible spectacle que celui de ces malheureux se débattant dans une mare rougie de leur sang, et finissant par succomber dans les plus affreuses angoisses ! A leurs plaintes, à leurs cris déchirants, répondent les cris sauvages des Arabes qui triomphent. Jamais les soldats français, témoins de pareilles scènes, n’avaient ressenti de plus fortes et de plus douloureuses émotions. Ce malheureux bataillon du 43*, qui ne fut pas engagé tout entier, perdit dans cet assaut M. Guyot, son commandant, digne fils du général de division de l’Empire et frère du capitaine Guyot, tué, comme lui, en Afrique; son capitaine adjudant-major, M. Berthe, deux capitaines et deux autres officiers. Il y eut plus de trente tués et quatre-vingt-dix blessés , la plupart mortellement. Ce grand nombre de victimes pour si peu de combattants permet de juger de la gravité de l'action.
On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans cette lutte meurtrière et cruelle, ou de la persistante intrépidité des assaillants, ou du noble eourage, de la sublime abnégation de ceux qui s’étaient voués d'avance à la mort pour la défense de ce que l'homme libre a de plus cher au monde, l’indépendance du foyer domestique.
Les Français avaient à lutter contre d’autres ennemis, plus terribles peut-être que le fer et le feu des défenseurs de Zaatcha. Leur camp était établi sur les dernières pentes d’un eontre-fbrt du Tell, qui se termine là au nord de l’oasis. On y était à peu près hors de la portée des balles ennemies, mais ce camp avait un aspect des plus tristes. Placé en partie sur les revers d'une montagne aride, il était entièrement exposé au vent du désert, si violent dans ces parages. Un sable fin, soulevé sans cesse en tourbillons épais, incommodait les soldats et rendait aussi fatigant le repos des tentes que le travail de la tranchée.
Ce sable, se mêlant à tous les aliments, que l'on ne pouvait préparer qu'en plein air, les rendait détestables; la viande de distribution provenait d’un troupeau de bœufs amenés à la suite de l'armée dans le désert et auquel on ne pouvait donner qu'un peu d’orge. On choisissait pour l’abattage les bétes qui mouraient de faim. Le biscuit de la ration journalière, vieux, moisi, plein de vers, avait été fabriqué pour l'armée de Paris pendant les événements de Juin 1848; c'était l'armée du désert qui devait la dévorer. Les officiers u'élaient pas mieux traités que les soldats; en expédition, les vivres sont les mêmes pour tout le monde. Les difficultés de communication avaient fait d’ailleui's tout sacrifier au trans|)ort des choses les plus indispensables, et les soldats, après ces nuits de tranchée où sonvent des torrents de pluie venaient glacer leurs membres déjà engourdis par la fatigue, n’avaient pas même une goutte de vin ou d’eau-de-vie pour la mêler à l’eau saumâtre des rigoles de l'oasis. Dans les premiers jours d’octobre, le colonel Canrobert, qui était arrivé d’Aumale, le 8, avec un millier d'hommes, entratnait à sa suite le choléra qui, pendant sa pénible marche, s’était déclaré dans sa colonne et liti avait enlevé le huitième de ses soldats. Le fléau se fixa au milieu de l'armée de Zaalcha ; depuis ce jour, il fit autant de victimes que le feu de l'ennemi.
Que l'on se garde bien de croire que les Arabes se bornaient à se défendre derrière leurs murailles. Chaque jour, chaque nuit étaient marqués par des sorties où les défenseurs de la place se livraient à des actes d’audace incroyable.
Embusqués derrière les arbres, ils se laissaient dépasser pour tuer à bout portant les soldats sans défense. Ils se glissaient dans les tranchées pour frapper les hommes isolés, se lançaient sur les ouvrages pour arracher les fusils dont le canon passait à travers les meurtrières, s’embusquaient dans des trous recouverts de branchages pour décharger leurs pistolets et leurs tromblons sur les hommes qui passaient au-dessus, et tel est le respect de ce peuple primitif pour les morts, qu’ils se faisaient tuer par douzaines en allant ramasser leurs cadavres.
La nuit, les habiles chasseurs d'autruches, qui ne visent leur proie qu’à la tête, criaient en français, de leur voix gutturale.
aux factionnaires dont ils étaient séparés par quelques pas seulement : « Factionnaire, où es-tu? » et quand les malheureuses sentinelles, malgré les ordres donnés, avaient l’imprudence de répondre, le son de la voix suffisait pour faire tirer dans cette direction une balle presque toujours mortelle.
Dans la lutte, les femmes de Zaatcha se mêlaient aux combattants et les excitaient par leurs cris affreux. Plusieurs tenaient à la main des yatagans dont elles se servaient pour achever les malheureux blessés, que la vivacité du combat ne permettait pas d’enlever. Les têtes des soldats tués pendant l’action et décapités par les Arabes, plantéessur des piques, étaient exposées au centre de chaque brèche ; les canonniers se voyaient forcés ainsi de les abattre. De pareils actes préparaient de cruelles représailles.
Dans l’intérieur des tranchées, à la faveur de la nuit, on entendait la voix des Arabes qui prenaient devant Dieu l’engagement de se faire tuer jusqu’au dernier, .serment qu’ils n’ont que trop bien tenu et quand, après des nuits d’horreur, on arrivait le matin sur le théâtre de la lutte, un horrible spectacle s’offrait aux yeux des premiers arrivants. Les blessés, enlevés par les Arabes, mutilés par eux et attachés à des palmiers, expiraient dans les plus cruelles souffrances. C’étaient les femmes fanatiques qui s’étaient surtout montrées cruelles envers les malheureux prisonniers. Ce souvenir resta dans tous les cœurs, et les soldats exaspérés n'en épargnèrent aucune à l’heure terrible de la vengeance.
Je passe sur les incidents et 1rs mille péripéties du siège, sur les horreurs de l’assaut pour raconterla dernière scène du drame.
La ville était prise maison par maison. La position de Bou- Zian n’était plus tenable. Entièrement enveloppé, il parvint cependant à se retirer avec sa famille et une partie de ses fidèles vers la porte de Zaatcha dite porte de Farfar, le seul point qui ne fut pas encore attaqué. Il était réservé au cominandant de Lavarande, du bataillon de zouaves, qui a joué un rôle brillant dans l'action, de s’en rendre maître. Dans une des maisons dont il avait dù s’emparer, deux Arabes parlant français avaient été faits prisonniers. M. de Lavarande leur promet la vie sauve, s’ils veulent lui servir de guide pour arri-
?er à leur chef. Le premier refuse noblement en disant qu'il aimait mieux mourir; il est aussitôt massacré paries zouares; le second y consent, et indique la maison où Bou-Lian avait dù se retirer. M. de l.avaronde y dirige sa troupe. Elle est accueillie par un feu horrible. Les zouaves ne pouvant y pénétrer par les terrasses des maisons voisines, on essaye de braquer une pièce de montagne contre la muraille. Les canonniers sont tués pendant la manœuvre. On veut alors employer la mine, mais sans plus de succès. Les premiers qui essayent de mettre le feu à la mèche sont tués. Enfin la mine éclate, fait sauter avec fracas une portion du mur, et laisse à découvert devant lc.s coups de l'assaillant environ cent cinquante hommes et femmes ! ,. Les zouaves n'hésitent pas. Enivrés de foreur, ils tirent sur ces malheureux entassés comme sur un troupeau effaré, puis se précipitent avec la baïonnette pour en hnir.
Il y a eut ensuite un moment d'attente. Un Arabe d'un extérieur et d’une attitude qui révélaient le chef apparut, sortant d'un des coins obscurs de la maison. Il était blessé à la jambe et s’appuyait sur un des siens. Sa main tenait un fusil qu'il présentait à ses ennemis. < Voilà Bou-Zian ! » s’écria le guide. Aussitôt le commandant se jeta sur lui et empêcha les siens de faire feu. c Je suis Bou-Zian, > telle fut la seule réponse du prisonnier, puis il s'assit à la manière arabe et se mit à prier. M. de Lavaronde lui demanda où était sa famille. Sur sa réponse, il envoya l'ordre de la sauver; mais il était trop tard; déjà sa mère, sa femme et sa fille avaient été mises à mort, victimes de la fureur des zouaves, qui s’étalent introduites dans toutes les pièces et en avaient passé les habitants au fil de l'épée. La fille de Bou-Zian, que sa beauté aurait dû faire épargner, ne put être sauvée, pas plusque 1rs autres femmes qui, mêlées aux défenseurs, subirent comme eux le sort des armes. C’est en vain qu'on invoque la nécessité, la loi inexorable de la guerre, pour justifier de telles fureurs, pour soutenir que toute ville prise d'a$.<ai:t, après avoir rtfuséde se rendre, y est condamnée.
M. de Lavaronde avait envoyé prévenir le générai Herbillon que Bou-Zian était entre ses mains. « Faites le tuer, > telle fut la réponse.
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Un second messager rapporta le même ordre. Le commandant fit appeler quatre zouaves et leur ordonna, à un signal donné, de viser au cœur. Se tournant ensuite vers Bou-Zian, il lui demanda ce qu'il désirait et ce qu’il avait à dire, c Vous c avez été les plus forts; Dieu seul est grand, que sa volonté < soit faite. » Ce fut la réponse du chef arabe. M. de Lavarande, le prenant alors par la main, le força à se lever, et, après l'avoir appuyé le long d’un mur, se retira vivement. Les quatre zouaves firent feu. Bou-Zian tomba raide mort. On voulait lui faire couper la tête par le guide qui l’avait trahi ; mais celui-ci refusa et présenta aussitôt la sienne. Ce fut un zouave qui s’en chargea ; il apporta ensuite le sanglant trophée au colonel Canrobert et le lui jeta entre les pieds. — La place, veuve de défenseurs, fut rasée.
Cette expédition coûta aux Français quinze cents hommes, environ, tués ou blessés, et, parmi eux, quatre-vingts officiers.
Si je me suis arrélé longtemps sur un épisode d’un rapport indirect avec ma mission, c'e.'t que j’y ai été déterminé par deux causes : la première, c’est que la majorité de l’armée d ltalie est composée de ces mêmes soldats d’Afrique si rompus aux fatigues, aux privations, aux dangers, au sang versé, et que leurs adversaires sont, dit-on, pour la plupart de jeunes soldats peu formés encore à la vie militaire.
Dieu préserve les uns et les autres de pareilles épreuves dans la guerre qui va s’ouvrir! Les Français, qui ont tant d’avantages sur les Autrichiens, devront se méfier de l’exagération de leurs plus brillantes qualités guerrières. Leur impétuosité naturelle a besoin d être tempérée par la prudence. Ils ont la réputation de se mai garder ; mais, il faut bien l’espérer, les rudes leçons de l’expérience ne seront pas perdues pour eux.
La seconde cause, la voici : J’ai fait route, depuis Paris, avec un officier d’administration, attaché aux subsistances de la garde impériale, qui fut un des combattants de Zaatcha. Ses récits attachants m'avaient vivement intéressé, et j’allais vous conter, mais en d'autres termes, ce que je viens de vous dire, pour vous prouver qu’en France, la prudence des chefe n'égale pas toujours l’intrépidité des soldats, quand, en arrivant au
gîte, il I» est tombé sous la maiu.par un grand effet du hasard, un numéro de la «Revue des Deux-Mondes, > du 1" avril 1851, où le siège de Zaatcha est raconté, avec les plus grands détails, par M. le capitaine Charles Bochet. La relation de M. Bouhet et le récit de mon compagnon de voyage concordent en tous points. Je n'ai fait que transcrire de l’un et de l'autre en abrégeant de beaucoup toutefois.
Mon nouvel ami — désormais, je l'espère, M. B... sera pour moi un ami — a fait un brillant début dans la carrière militaire. A dix-neuf ans, il était fourrier au 49* régiment de ligne. A l’assaut décisif de Zaatcha, il reçut à bout portant, dans la cuisse, trois balles d’espingole qui ont été extraites et une autre balle, entre la troisième et la quatrième côte, qui y est encore. Transporté sans connaissance dans la tranchée, son colonel, M. de Wimpfen, je crois, aujourd'hui général dans la garde impériale, l'aperçoit, et lui frappe sur l’épaule en lui disant : « Tu
< as bien fait ton devoir, mon garçon ; mais sois tranquille,
< guéris-toi, tu seras décoré, je ni y engage. > Ces mots le firent revenir à lui et le rattachèrent à la vie. Il se cramponna à l’existence pour voir un jour l'étoile de l'honneur et du mérite briller sur sa poitrine, et il gi^érit, par un miracle de la science et de la nature. Au bout de dix-huit mois d'attente, il reçut enfin la récompense promise.
Peu de temps après, au 2 décembre, il était sergent-major et proposé pour l'épaulette ; mais il s’avisa de ne pas vouloir voter le plébiscite, sous prétexte qu’ayant son libre arbitre, il voulait en user dans un sens négatif. En vain on tenta de le faire changer de résolution ; il s'obstina à vouloir user de son droit dans le sens qui lui convenait, et les soldats de la compagnie, qui l’adoraient, votèrent unanimement «non,» avec lui.
De là scandale et représailles, l’épaulette promise ne vint pas, et l électeur indé|>endant, pour ne jias avoir sa carrière impitoyablement brisée, dut pas^er du service actif au service des subsistances. Heureusement, il n’a pas à s’en plaindre, il est aimé, estimé pour ses talents et son beau raractère; avant la fin de la earapagne, il sera officier comptable, ce qui équivaut au rang de capitaine, avec des avantages pécuniaires en sus. Aujour-
d'bui il est adjudant en premier, grade qui donne rang de lieutenant.
J’ai eu la satisfaction de faire route aussi arec le jeune fil.s du duc de Montebello, sous-lieuUnant dans un bataillon de chasseurs à pied, qui va rejoindre à Turin son corps, faisant partie de la brigade d'avant-garde du général Bourbaki.
Ce jeune officier, très-intelligent et d'un extérieur des plus séduisants, a eu le malheur, dernièrement, d’avoir la jambe cassée par un coup de pied de cheval. A peine remis,— il boite encore très-sensiblement cl souffre beaucoup de sa fracture, — il n’a pas voulu laisser échapper l’occasion de se distinguer. Seulement, comme il marche difficilement, il a sollicité et obtenu l’autorisation de faire la campagne à cheval.
Turin, 2 mai 1859.
Ce n'est pas sans peine que j’ai pu atteindre Turin. Depuis Mâcon, Lyon, les besoins du service rendent les communications difficiles; à Suse, elles sont tout à fait interrompues, par mesure de service, sur l’ordre du maréchal Canrobert.
Le 1" mai, les autorités communales ont fait afficher l’avis de l’entrée des Autrichiens sur le territoire sarde, et, depuis lors, les mouvements déjà si rapides de l’armée française ont reçu une impulsion plus vigoureuse encore. La division du général Bouat est réunie à Alexandrie. Les divisions des généraux Bourbaki et Renaud s’y rendent aujourd’hui, et, demain, la 4* division arrivant à son tour, le corps d’armée du maréchal Canrobert commencera son mouvement en avant.
Les troupes du 4* corps, — général Niel, — arrivées en Piémont, sont bivaquées à Suse. Je les ai vues ce malin; ce corps d’armée ne pourra être massé avant trois on quatre jours. Son chef d’état-major est M. le colonel Esprivant, ancien aide de camp du général Bedeau.
L’entrée des Français sur le territoire sarde a été marquée
par un bien triste érénement. Le général Bouat, à peine ^rivé à Suse, a succombé à une rupture d’anévrisme dont il était atteint depuis longtemps et qui, pendant la guerre de Crimée, avait déjà mis ses jours en danger. C’était un brave et digne soldat qui a conquis ses grades en Algérie et qui s’est distingué devant Sébastopol. Les soldats l’aimaient pour son caractère énergique et bienveillant à la fois, et pour ses allures militaires. L’armée d’Italie perd en lui un chef à jamais regrettable.
On parle du général de Hauttemare, commandant la division de Chàlons-sur-Marne, du générai Dorel ou du général Trochu, pour succéder au général Bouat, dans le commandement de la division.
Ce qui manque à l'armée française pour entrer en ligne dans de bonnes conditions, c’est une quinzaine de jours pour terminer ses préparatifs. Si l’expédition était prévue, résolue par ceux qui l’ont ordonnée, ceux qui en font partie ont, à coup sdr, était surpris à l'improviste. On ne peut voir un dénûment plus absolu des choses indispensables à la guerre, telle que les Français l’entendent, telle qu'ils ont coutume de la faire (1).
Mais que font les Autrichiens? Une dépêche de Vienne vient de m'étre communiquée. Elle annonce que toute l'armée a passé le Tessinà Bereguardo, près de Pavie, dans la nuit du 29 au 30; le 30 avril, le grand quartier général a été transporté à Gariasco, sur le sol piémontais. Garlasco est situé sur la route de Mortara et à mi-chemin de cette dernière ville à Pavie. Mais, je puis vous l’affirmer, de bonne source, ce n’est point toute l armée autrichienne, mais seulement un corps de 30,000 à 40,000 hommes qui a passé le Tessin , dans la nuit du 29. Le général Giulay a quitté Pavie, où il avait son quartier général, bien avant eux. Il les attendait à Gravellona, entre Mortara et Novare. On dit qu’il signale sa marche sur le territoire sarde
(1) Dans son ordre du jour à l’armée d'Italie, datée du grand quartier général de Milan, le 8 août 1859, l’empereur dit '• « .... Tout à coup l’in- • vasion du Piémont par les troupes autrichiennes neus appela aux armes. Nous n’étions pas prêts. Les hommes, les chevaux, le matériel, les approvisionnements manquaient. >
par des déprédations excessives. Cela me parait invraisemblable; ce serait souverainement impolitique. Je ne puis cependant rien garantira ce sujet, — un des mille bruits recueillis en route, — pas plus que l'arrivée des Autrichiens à Novare et leur marche forcée sur Turin. Si telle est en effet leur intention, ce ne sont pas, à coup sûr, les têtes de colonnes françaises déjà arrivées en Piémont qui pourront l'empêcher; mais de plus sérieux obstacles s’opposeraient à l'exécution de ce dessein. La formidable citadelle d'Alexandrie est sur le flanc droit du général Giulay, et sa marche ne peut être très-active, à partir de Verceil, puisque tout le pays, depuis cette dernière ville, est inondé. Il ne lui reste que la route, et une armée qui n'a, pour tout moyen de communication, qu'une seule route, si belle qu'elle soit, ne peut marcher rapidement. Quoi qu'il en soit , les mouvements du général Giulay donnent à réfléchir. Les troupes qui arrivent soit à Turin, soit à Gènes, sont envoyées, deux heures après leur arrivée, sur les points où l’armée franco-sarde a établi sa ligne de défense. Cette ligne s’étend de la Dora-Baltea à la Sesia. La Dora-Baltea prend sa source au pied du mont Saint-Bernard, dans la vallée d’Aoste, qu’elle traverse de l'ouest à l’est. Sous le premier Eoqpire, cette rivière avait donné son nom à un département français dont Ivrée était la c^itale. La Dora-Baltea ou Doire-Baltée se jette dans le Pô, par la rive gauche, au-dessous deChàtillon. Cette partie du Piémont peut être facilement inondée dans cette saison, par la levée des écluses qui bordent les canaux des rizières.
Le roi , accompagné du maréchal Canrobert et du général IViel, a visité les lignes de défense de la Doire. La Doive sert de ligne de démarcation entre les provinces de Verceil et de Turin. Ivrée est une place forte à 50 kilomètres nord-est de Turin.
Ces réflexions faites, en passant, je reviens à mes affaires; mon lôle se borne à rapporter ce qui se passe sous mes yeux. D’appréciations, de réflexions, de rapports, je dois et veux me montrer sobre.
Permettez-moi de revenir sur mes pas et de reprendre mon itinéraire.
J’ai quitté Mâcon, hier, 1" mai, à six heures do matin, par le train, censément direct, jusqu’à Turin. — Pluie battante — suivi la ligne de Genève jusqu’à Ambérieux — pris la ligne de Victor-Emmanuel. — Les places ne sont pas garanties au-delà de Culoz, extrême frontière. D’Ambérieux à Culoz la route devient fort pittoresque; elle côtoie le Rhône, dont les eaux sont déjà très-rapides, coulent à fleur de terre, mais n’ont pas de profondeur. On y pèche, dit-on, d’excellentes truites.
A Culoz, jài assisté à l’embarquement du 53'. Ce régiment n’a pas de schakos et fera la campagne en képi — bonnet de police (1). — Les soldats montrent beaucoup d'entrain; les loustics prennent place dans les waggons, en criant : < Culoz! < cinq minutes d’arrêt; les voyageurs pour Paris, Asnières, « Saint-Cloud, Versailles, Auteuil et Saint Germain, changent « de train. — Train de plaisir pour l'Autriche, en face! »
Nous partons avant le 53% nous traversons le Rhône sur un pont superbe à quatre piles en fonte, et, quelques secondes après, le train s'arrête devant une barraque en planches, portant pour enseigne ; c Bureau des douanes des Etats sardes. > Nous sommes en Savoie.
On descend; des messieurs, en veste de droguet et chapeau à la c Pifferari, > ahuris par les cris d’un long personnage en tunique verte aux galons de sergent-major et armé d'une épée qui me rappelle Colichemarde, portent des mains sales sur les paquets de linge et ne visitent rien. Voyant cela, j'affecte de tourner mes clefs dans les serrures de mes malles, et sur ma déclaration que je n’ai rien à déclarer, il n'en est plus question.
La Savoie forme un massif rattaché à la crête des Hautes- Alpes, depuis les montagnes de Barnodachc, situées au-dessus de Briançon, jusqu'au Mont-Blanc; elle ne communique avec le Piémont que par les routes du mont Cenis et du petit Saint- Bernard, impraticables pendantla moitié de l’annce,ouparquel-
(1) 11 en a été de même pour tous les corps venus d’Afrique et bientôt cette disposition a été appliquée aux autres troupes de l'armée d'Italie, à l’exception de la garde impériale qui a conservé sa lourde coiffure, bonnet à poil, schako, casque et scapska. Les généraux ont également fait la campagne en képi.
• ques mauvais cols, plus difficiles encore*et fréquentés seulement par des muletiers. Cette province est, en outre, partagée par trois chaînes secondaires fort élevées, qui dessinent pour ainsi dire les quatre vallées parallèles de l’Arve, des Bauges, de l’Isère et de l'Arc. La première, ou le Faucigny, part du Mont- Blanc, près de Chamouny, et débouche sur Genève; elle est séparée des autres par des montagnes. La Maurienne, ou vallée de l’Arc, se réunit entre Gonflant et Monlmeillan à celle de l’Isère, qui forme la Tai*cntai$e; au-dessous de cette dernière ville elle se bifurque et va à Chambéry et à Genève, d'un côté, et au fort Barraux et a Grenoble, de l’autre.
A peine en Savoie , ap|>araissent les plantations de vignes, nommées hutains. Rien de plus pittoresque. Elles forment berceau ou s'enroulent gracieusement à des arbres, principalement des cerisiers. Ces vignes produisent un vin médiocre. Les vins renommés de la Savoie se récoltent sur les coteaux qui se prolongent entre Saint-Jean de la Porte, Chambéry et Saint- Jean de Maurienne. Les gourmets de la Savoie citent avec emphase le Cruet, le vin de la Maure, des Altesses, de Monteminod, de Corniolles, de Chignion, de Montmeillan. S'ils sont ilustres, ce sont pour moi d’illustres inconnus. L’aspect de la Savoie est fort pitloresque. De belles vallées, des torrents non navigables et pleins de truites , de hautes montagnes aux flancs verdoyants, aux cimes couvertes de neige, fréquentées par les ours et les loups, telles que le Mont-Blanc, le mont Cenis, le petit Saint-Bernard, le mont de Buel ; des lacs, des eaux minérales, des forêts giboyeuses, de nombreux villages; mais trois fois plus de clochers qu’il n’y a d’agglomérations de feiu.
Des maisons de campagne élégantes, de belles construotions point. Tout le luxe des bâtisses est pour les églises. Les habitants sont pauvres, malgré les richesses du sol. On trouve en Savoie de la houille, du marbre, du gypse, du miel, du vin, des vers à soie, du bétail. On sait à quel point les Savoyards, si attachés au sol natal, sont portés à l’émigration. Commissionnaires, colporteurs, ramoneurs, domestiques, joueurs de vielle, etc., leur réputation de probité est proverbiale. A
l'étranger, ils n’ont qu’un but dont rien ne saurait les détourner : ramasser un petit pécule et revenir au pays.
Les Français ont été admirablement accueillis en Savoie. Malgré une pluie battante, la population entière se presse aux abords des stations pour faire bon visage aux Français ; ce chaleureux accueil ne se lasse pas. A chaque train chargé de troupes, ce sont les mêmes démonstrations.
Les habitants ont fait des collectes entre eux pour otfrir du vin, à tonneaux, et des cigares, à pleines corbeilles, à ces alliés chéris. A Chambéry la foule a brisé les palissades pour se rapprocher un instant plus tôt des premières troupes françaises qui ont passé par là, mercredi dernier. C’étaient des chasseurs à pied. La garde nationale fait à présent un service rigoureux pour calmer l’élan trop brüyant de ces démonstrations.
A Montmeillan, trois bœufs ont été donnés au régiment qui, le premier, y a établi son bivac, et c’étaient des transports d’allégresse à la vue de la façon expéditive dont les trois bétes ont été dépecées sur place et réduites en fricassées. On en parlera bien longtemps! Frappé de ces élans dont j’avais cru jusqu’alors la description exagérée, je fis remarquer à un habitant du pays combien la conduite de ses compatriotes était en opposition avec le vote de leurs députés dans la question de la guerre. « Ah! me dit-il, ceci s’explique, nous sommes lassés des sacri- « 8ces que nous impose le Piémont. Le Piémont est un maître c qui nous exploite^ et le gouvernement représentatif, avec le c Piémont, est tout simplement la légalisation de l’iniquité.
« Quand nos impositions ont traversé le mont Cenis, elles ne « nous reviennent plus, sous aucune forme que ce soit. Tout est « pour le Piémont : dépenses, bienfaits, emplois publics. Aucune « charge importante n’est remplie par un Savoyard. Nous nous « détestons réciproquement. Nous n’avons ni la même langue, a ni les mêmes goûts, ni le même caractère, ni le même cos- « tume. Nous différons du tout au tout, et, comme contraste à ce tableau, toutes nos affinités sont pour la France.
< Croyez-vous que nous ayons vu avec une immense joie < partir nos enfants pour aller défendre des frontières qui ne ^ < sont pas les nôtres? Nous le disons franchement; en fêtant les
— kl —
( Français, nous fêtons, nous saluons l’annexion. Nos paysans,
< en voyant les Français chez nous, la croient faite; voilà le « secret de leurs hourras. On nous dit bien : Pas d'annexion c avec le Deux Décembre; mais noos répondons : Annexion sous
< n'importe quel régime plutôt que la domination scandaleuse
< du Piémont. Nos prêtres ne sont pas avec nous ; eh bien ,
< tant mieux encore, leur influence en souffrira ; il y a long-
< temps aussi que leur joug nous pèse. Ah ! si vous les con-
< naissiez... >
Voilà comment s’exprimait mon ami savoyard, et les autres voyageurs opinaient du bonnet (1).
On voit des types délicieux en Savoie. Le parapluie de coton rouge est un des objets des plus élégants et des mieux portés; la coiffure des femmes du Faucigny est oi igiaale et ne manque pas de goût, elle contraste très-heureusement avec laffreux chaperon des villageoises du Màconais, et les paysans ont des habits, des chapeaux, des cols, des chemises et des pantalons d’amoureux d'opéra-comique, réellement inimitables.
Au premier arrêt fiaissent les crêtes des monticules de la Choutagne et commencent les marais de Seyssel, couvrant une étendue de plus de trois lieues. 11$ foissonnent en bécasses, et c’est là tout ce qu'on en lire. Chiendreux, oû la Choutagne se termine, est au bord du lac du Bourget, qui baigne la célèbre abbaye de Haute-Combe, sépulture des ducs de Savoie, desservie par des moines blancs à grande raie noire dans le dos. Le monastère est bâti au pied du mont du Chat, où l’on chasse le faisan. J'oubliais, en parlant de Haute-Corobe, sa curieuse fontaine intermittente. Le lac du Bourget communique avec le Rhône par un canal qui porte des bateaux à vapeur.
Le train fait halte à Aix-les-Bains; mais il s’en faut de vingt pas qu’on puisse voir cette jolie ville d’eaux, si fréquentée dans la belle saison et oû l’on mange à si bon marché les délicieux
(t) On n’a guère parlé du mouvement annexioniste pendant la guerre et la pétition récente en faveur de l'annexion, signée après le traité de Villafranca, par onze députés de la Savoie, a paru surprendre. Feinte surprise, assurément. Les vœux et les tendances de la Savoie ne pouvaient être un mystère pour personne.
lavarels et les ombres cheTaliers dn beau lac du Bourget. On affirme que la réputation de ses poissons attire plus de valétudinaires à Âix que la vertu incontestée de ses sources tht-rmales. Le chemin de fer ne traverse pas la localité; un embranchement, parcouru seulement par les trains de petite vitesse, y conduit. Après avoir déposé les voyageurs à destination, les trains reviennent sur leurs pas, à Chiendrenx, d’où ils repartent en avant^Quelques tours de roue en plus, et l’on arrêterait devant le centre de la charmante promenade d'Aix-les- Bains. Si ces tours de roue ont été économisés, c'est probablement parce qu’on a voulu que les voyageurs, pour voir la ville, y fassent halte et payent redevance. Les édilités des villes d’agrément ont de ces finesses; il faut être ingénieux pour battre monnaie.
Voici Chambéry à l'extrémité de la charmante vallée de Gaux. Avant de faire halte, pendant le ralentissement du train, on indique du doigt, sur la gauche, le Calvaire, qui constitue un chemin de la croix des plus rudes sur la crête des monts appelés «les Mains.» Les plus fervents le parcourentà genoux.
Chambéry, ville archiépiscopale, — il y a plus d’évêchés en Savoie que dans toute la Belgique, où la population est dix fois plus forte, — est le chef-lien de la Savoie proprement dite. Cette capitale a 19,000 habitants. Elle eut autrefois ses vicomtes, et fut cédée en 1230 à Thomas I*% qui fit construire le château où résidèrent les princes de Savoie jusqu’à translation de leur gouvernement à Turin. On y visite l'abbaye de Lemme, du vi* siècle, dit-on ; la cathédrale, de 1420 ; le monument élevé à la mémoire de Philibert de Savoie dans la sainte chapelle ; l’ancien château. Les dames de Chambéry sont citées pour leur élégance et leurs grâces.
En quittant Chambéry, on voit à droite Les Charmetles, réunions de maisons isolées, entourées de bouquets d’arbres sur le versant d’une haute colline. Cette maison blanche, à mi-côte là-bas, et qu’on aperçoit tout entière, futle séjour de J. -J. Rousseau.
A Chamousset, près d’Aiguebelle, berceau des ducs de Savoie, on sort de la Savoie proprement dite, on entre en Mau-
rienne, et, chose singulière, la Maurienne, qui ne s’appelle plus Savoie, fournit cependant le plus de Savoyards à l’émigration.
De Montmeillan, d’où débouchent les corps venant par Ghapareillan, (constatons en passant que le pont de Beauvoisin a servi à l’entrée de trois cent cinquante hommes,seuIement);les troupes fontcinq étapes: AiguebeIle,Saint-Jcan-de-Maurienne, Modane, Lans-le-Bourg, où commence réellement l'ascension du mont Genis, et Suse. Les trois dernières étapes sont énormes, près de dix-neuf lieues à parcourir par des chemins horribles. Les Sardes mettent quatre jours à faire le trajet, mais les Français doivent s’avancer à marches forcées. Ne contrôlez pas mon dire sur la carte ; la carte me donnerait tort ; elle n’indique pas les rampes, les tours, les détours, les brusques reploiements sur elle-même de la route du mont Genis. Les troupes qui l’ont traversée les premières ont eu beaucoup à souffrir de ces tourmentes de neige si terribles dans les Alpes. La route avait été balayée, dès la fin du mois de mars, et préservée des neiges, depuis ; mais ees neiges, rejetées sur les accotements, n’en ont été que plus aisément dispersées en tourbillons par la rafale.
A Saint-Jean-de-Maurienne, on quitte le chemin de fer poulies diligences qui font le service du mont Genis. Que mon plus cruel ennemi, si j'en ai un, soit préservé du supplice de rester enfermé dans ces mauvaises bottes les quatorze mortelles heures que j’y ai passées, et surtout dans les mêmes conditions. Les meilleures places sont accaparées ou plutôt réservées pour les oCBciers isolés.
Il y a vraiment plus d’oBiciers traînards que de soldats. — Gela tient-il à des rappels de congé subits? — Et quelle con- * fusion! Les uns cherchent leurs chevaux, les autres leur régiment, d’autres encore ignorent leur destination et prennent l’avance parce que c’est toujours autant de fait. Bref, leur présence enseigne un peu rudement ce que c'est que l’état de guerre. A eux toutes les.faveurs; ils payent quart de place et on leur accorde leurs aises. Malheur à vous, si, voyageant avec eux, vous n’avez pas le bonheur de porter un pantalon rouge, fût-
Il crotté jusqu’à l’échine et tout en loques — on en Toit — tous payerez quatre fois autant et serez entassés, sans pouTOir remuer ni respirer, dans la rotonde et sous la bâche. C’est à prendre ou à ne pas partir.
Enlevées par l’effort vigoureux des attelages de huit chevaux, les trois lourdes voitures, qui forment le train, quittent Saint- Jean-de- Maurienne avant quatre heures et arrivent à Lans-le- Bourg à onze heures passées. En chemin, on longe les colonnes d’une division composée des 2”, 20*, 23* et 55* de ligne. Les règles prescrites à l'article de la t colonne en roule » sont négligées. Les chapardeurs, les éclopés et les avinés s’égrènent, en long chapelet, derrière l’arrière-garde. Celle-ci et les voitures de réquisition, à un collier, servant au transport des malades et des bagages légers, se jettent dans le gros de la colonne.
Les officiers, le ceinturon débouclé et le sabre sur l'épaule, marchent, en fumant la pipe, dans un costume à peu près de fantaisie. En avant des bataillons, le commandant, l'adjudantmajor (capitaine, en France), le chirurgien aide-major, la télé alourdie de sommeil, enveloppés dans leurs longs manteaux, cheminent lentement, ballottés par l'allure régulière de leurs chevaux. Mais tout cela avance, et je suis loin de blâmer cette liberté d'allures. Elle allège la fatigue. Mais la charge du fantassin est par trop forte. Un eapitaine, du même avis que moi, se plaignait surtout de ce qu’on faisait porter à ses soldats des pelles it des pioches avec fourreau. La polie le mécontente, mais le fourreau l'exaspère. Et ce n’est pas à tort.
A propos des chirurgiens, le décret du 27 avril, qui réorganise le corps de santé militaire, a été accueilli avec faveur par l’armée. Les services rendus par les chirurgiens en Algérie * et dans la guerre de Crimée sont encore présents à l'esprit.
La chirurgie militaire commença à être régulièrement établie sous François I*'. Ambroise Paré l illuslra à son oiigine. Avant cette époque, l’armée était suivie par des empiriques, vendeurs de baumes et d’onguents, qui, mêlés aux varlets, suivaient l’armée et pansaient les blessures à prix d’argent.
Henri IV établit les premiers hôpitaux militaires. Louis XIII
créa les chirurgiens-majors des régiments. — Sous Louis XIV la chirurgie militaire s’enrichit des décourertes des Bessier, des Petit, des Ledran. Pendant les guerres de la RéTolution et de l’Empire la chirurgie s'est élevée à la hauteur d'une des gloires nationales de la Franco.
L’histoire a conservé les noms des Noël, des Desgenetics, des Perey, des Larrey; elle a gardé le souvenir des sei-vices qu'ils rendirent sur le Rhin, sur la Meuse, dans les Pyrénées, en Italie, en Orient, en Prusse, en Pologne, en Russie.
Autrefois les chirurgiens se tenaient derrière les lignes de bataille et attendaient, loin des périls, qu’on apportât les militaires blessés. Aujourd'hui ils accompagnent les braves au combat, ils partagent, en partie, leurs dangers et les soulagent aux lieux mêmes où ils sont frappés.
De Saint -Jean-de-Maurienne,où la route sinueuse commence à monter, jusqu'à Suseon parcourt dix-huit lieues de pauvreté et de sauvagerie. Peu de cultures, gorges profondes, rocs sur rocs s’élevant jusqu’aux crêtes extrêmes des Alpes, de la neige immaculée pour couronnement, de bruyants cours d’eau tombant en gros bouillons des flancs escarpés ; de minces sentiers coupant en zigzags les roides montées, terminées par de vastes plateaux couverts de végétation, on d’immenses troupeaux gardés par des pâtres que l'isolement a rendus hébétés et farouches, passent la belle saison entière sans commerce avec le reste du monde ; des torrents larges, impétueux, glacés, sans profondeur, où un être humain ne pourrait poser le pied sans être à l’instant même broyé par les cailloux, mais que les truites agiles remontent, en se jouant, avec la rapidité d'une flèche; des huttes sordides de misère et de malpropreté; des costumes affreux, des habitants chétifs, souffreteux, malingres, des fémmes affligées, pour la plupart, dès qu’elles ont dépassé la première jeunesse, de goitres repoussants. Tel est l’aspect de la Maurienne, et l’on prétend que la Tarentaise l'emporte encore sur la Maurienne en misère et en tristesse.
De loin en loin, de Saint-Jean-de-Maurienne à Saint-Michel et de Saint-Michel à Modane, on aperçoit les assises du chemin de fer prolongé et qui nivèle impitoyablement toutes
les crêtes, comble les gorges profondes et franchit les torrents furieux. La guerre a fait interrompre ces utiles travaux.
A Modane, qui déjà s’élève de plus de onze cents mètres audessus do niveau de la mer, on a commencé à percer le mont Cenis, travail d’Hercule; quatre cents mètres ont étéévidésdes flancs de la montagne. Les difficultés d'aérage nuisent aux progrès de l’œuvre. Il 7 a huit kilomètres à percer. On prétend finir dans uh terme de six années.
A Modane, le 25* de ligne, déjà installé aubivac, fait la cuisine,escouade par escouade, au bord de la route. Deux pierres forment le foyer et servent de support aux marmites, appuyées contre les murailles des maisons. Des flammes rouges etoscillantes, des flots de fumée s'échappent du foyer et éclairent de lueurs fantastiques lesarmes en faisceaux et les visages expressifii des soldats. Ceux-ci debout, assis, accroupis ou couchés, attendent, avec unelégitime impatience, l'unique repas de la journée. Le matin, ils reçoiventlecaféou une ration de vin, le soir,parfbis bien tard, etquelquefois point — quand les distributions n’ontpu se faire — ils mangent la soupe. Dans l’intervalle, pendant les marches, ils grignotent quelques bribes de pain ou de biscuit, s’ils en ont fait l'épargne, et s’estiment heureux s’ils trouvent pour se désaltérer l'eau écumeuse des torrents, ou même l’eau saumâtre et nauséabonde des fossés et des ornières. Ils vont toujours, et jamais, si les privations n’ont pas dépassé le niveau des forces humaines, les murmures se transforment en plaintes. Ah! certes, trop souvent le soldat est un fléau de Dieu, mais souvent aussi il faut qu'on l’admire dans sa sublime abnégation.
Après Modane vient Bramant, dont je ne parlerais pas,sans la proximité du fort Essillon, d’où, d’un bond, on s’élance sur la route. On dirait un de ces repaires féodaux, du moyen âge, dont la seule destination était d'arrêter et de rançonner le voyageur.
A onze heures nous arrivons à Lans-le-Bourg, bourg à près de quatorze cents cinquante mètres au dessus du niveau de la mer. Ici commence l’ascension du mont Cenis ; on relaye et l'on mange dans une pauvre auberge. Le passage incessant de cent personnes par jour, aller et retour, taillables à merci, n’a
pu inspirer aux hôtes trop pressés de faire fortune, Fidée de procurer aux voyageurs un peu de bien-être et de coinfort. Vers eux ils étendent d'une main un ragoût desséché, toujours le même, et de l'autre main, la sébile tarihée. Pour eux, ils n’ont pas un sourire, pas même une aiguière pour qu'ils puissent se rafraîchir le visage.
On repart à minuit. Il faut quatorze mulets de renfort à chaque attelage. On monte, on monte toujours au pas. Les traits sont tendus à se rompre. La rampe se replie tous les deux cents pas, car on escalade un seul flanc de la montagne; la contourner serait impossible.’ On longe des précipices bordés par des piliers de pierre que relient des traverses en bois. L'hiver, les neiges amoncelées et durcies s'élèvent au-dessus des piliers préservateurs. De longues perches alors indiquent le point extrême où peuvent mordre les cercles des roues ou les fers des traîneaux qui, dans la saison rigoureuse, sont substitués aux diligences. Si l'on s’écarte de la voie tracée, si uti faux pas de l'attelage entraîne la machine sur le versant, oh ! alors, tout est dit. Hommes, bêtes, véhicule roulent dans l’abtme, disparaissent sous la croûte de neige durcie, et il n'est pas de puissance humaine qui puisse les sauver.
Ce danger n’est pas le seul. Lors de la fonte des neiges, les avalanches se précipitent des flancs de la montagne et broient tous lesobstacles qu’elles rencontrent sur leur passage.
Rarement cependant ces accidents arrivent, tellement les conducteurs sont habiles, tellement les attelages ont le pied sûr.
Bientôt nous arrivons dans la région des neiges. La route, je l’ai dit, en est débarrassée.
A quatre heures, à l'aube naissante, un grand gaillard en blouse et en chapeau de vigogne conique soulève les portières. Un air glacial vient frapper en plein visage les voyageurs assoupis par l’excès de la fatigue. Ils s’éveillent en sursaut; une plainte monotone frappe leurs oreilles. «Nous sommes au som- « met du mont Cénis. On va ôter les mulets de renfort. N’oua bliez pas le postillon. >
nous somtnes à' deux mille soixante-quaire mèlHss au-dessus
du niveau de la mer, sur le plateau que partage en deux une barrière, limite de la Savoie et du Piémont. De l’autre cAtéde la barrière, le français cesse d’être le langage du pays ; on emploie un dialecte italien, un vrai charabia.
Sur le plateau on voit un lac, peuplé de truites, d’où sort une petite rivière qui, après plusieurs cascades, se jette dans la Doire. Là aussi existe un hospice, fondé, on croit, au x* siècle, que Napoléon fit reconstruire et où il logea avec l’impératrice Joséphine — on montre leurs lits aux passants — et où de pauvres prêtres donnent asile aux pauvres voyageurs.
Après une halte de peu d’instants, on descend au galop de deux chevaux le flanc opposé de la montagne.
A six heures, arrivée à Suse, ville de 5,400 habitants, sur la Doire, siège épiscopal, autrefois fortifiée. On y voit encore les ruines du fort de la Brunetla.
Le 11’ de ligne, qui va partir tout à l'heure, replie son camp. Le générai Bourbaki est déjà à la gare, où il fait charger sa calèche , et bientôt il part devant nous. Mais de départ il n'en est point pour nous; le maréchal Canrobert dispose de la ligne et la garde pour ses troupes. Force est aux voyageurs de prendre des voitures particulières, au grand détriment de leur bourse. Agréments de la guerre.
Turin, 4 mai.
11 fait ici un temps épouvantable; depuis vingt-quatre heures la pluie tombe à torrents, sans éclaircies, sans trêve. Si l’arrêt qui en résulte forcément est favorable aux arrivages français par Gênes, et permet de mettre un peu d’ordre là où régnent la confusion et le désordre, en revanche les communications par le mont Cenis sont difBciles et les routes détrempées deviennent impraticables pour l’artillerie et même pour les simples charrois.
Les journaux de Paris ont été distribués hier fort tard dans la soirée, et aujourd’hui le courrier n’est arrivé que vers midi.
Hier a paru le décret qui confère le portefeuille de la guerre à M. le comte de Cavour. Le général La Marmora conserve seulement le commandement d’une division.
Le maréchal Vaillant est nommé major général de l'armée d’Italie, en remplacement du maréchal Randon, qui prend le portefeuille de la guerre.
Le quartier général du général Giulay était, le 2 mai , i Lumello; de là il est entré à Novare et a imposé à la ville une forte réquisition de subsistances militaires et de fourrages sous peine d’une amende quintuple de la valeur. On continue à signaler des déprédations.
Les Autrichiens occupent aussi Verceil.
Quoi qu’il en soit des dispositions stratégiques prises par eux, ils s’avancent avec une rapidité extraordinaire dans la direction de Turin.
Si tout d’abord, après la réponse du cabinet sarde à la déclaration de guerre, les Autrichiens n’ont pas franchi le Tessin immédiatement, c’est que le gouvernement militaire voulait dérouter les Piémontais. Ainsi leur idée hxe, idée suscitée, dit-on, par le général Giulay, était de tenter un coup formidable, et de passer avec 150,000 à 160,000 hommes. Voilà pour({uoi, avant tout, ils ont rappelé toutes leurs réserves.
Cependant, on ne croit pas, malgré les appréhensions des habitants de Turin, que l’intention des Autrichiens ait été d’envahir la capitale du Piémont. La forte portion de la citadelle d’Alexandrie , qui commande leur flanc, ne permet guère une pareille tentative.
Environ 15,000 Autrichiens sont arrivés dimanche soir à Sannazzaro. Le général Schwarzenberg a passé la nuit à Lumello. Une forte réquisition a été ordonnée à Mède, près Novare. Le sydic (bourgmestre) a été arrêté au quartier général pour n’avoir pas pu remettre à temps les vivres demandés, mais il n'a pas été détenu longtemps. Les Autrichiens sont entrés à Modène et à Reggio. Ils ont mis Plaisance en état de siège.
Un double mouvement a été fait par les Autrichiens sur Sale et Trino. Ils menacent toujours dépasser, à Frassinetto , le Pô
qu’ils ont franchi à Cambio; mais le P6, qui a beaucoup grossi, est un obstacle difficile à traverser en ce moment. Ils ont également tenté de jeter un pont sur 'la Sesia , mais la crue des eaux de la rivière leur oppose une barrière. Partout où ils passent, dit-on, ils font de trë.s-forles réquisitions, menaçant, en cas de refus, du pillage et de l incendie et d'une pénalité quintuple de la valeur des vivres qu’ils demandent.
Le 3, ils construisaient des ponts sur les deux bras du Pé ; l'un de ces bras est appelé Tanaro, parce qu'il formait l’ancien lit du Tanaro. Les ponts se construisent sur la route nationale qui de Tortone conduit à Alexandrie.
Hier cent cinquante Autrichiens ont passé la Sesia à Garesano ; ils se sont portés à Villanova de Casale; ils s'y sont arrêtés quelques heures, puis ils ont repassé la rivière. Dans la soirée un détachement est arrivée à Terra-Nova eta fait une forte réquisition de vivres et de voitures.
Dans leur tentative du 3, pour passer le Pô, à Frassinetto, ils ont été arrêtés par l'armée sarde. Les deux artilleries se sont combattues d’une rive à l'autre. Le feu a duré quinze heures; il a recommencé le 4, dans l’après-midi et duré le reste de la journée, mais il n’a pas eu des résultats ’en rapport avec son intensité. Les Piémontais ont perdu seulement vingt hommes, tués ou blessés. Ils affii-ment que la perte des Autrichiens a été beaucoup plus considérable ; mais c’est toujours ainsi que se rédigent les bulletins.
Un autre engagement a eu lieu aux avant-postes, le 1*' mai, • et s’est terminé d’une manière glorieuse pour les Sardes. Forts de leur nombre, les Autrichiens ont cru pouvoir attaquer un escadron du régiment Saluces-cavalerie (chevau- légers). Le capitaine Golli, qui commandait l’escadron, a attendu l'ennemi de pied ferme. Il a fondu ensuite sur lui, et n’a pas lardé à le mettre en complète déroute. Le commandant autrichien a été traversé par le sabre d’un jeune brigadier. Dans les rangs sardes, deux hommes ont été tués.
Parmi les rares blessés, on cite un jeune officier, fils du comte Baibo, légèrement atteint d’un coup de sabre. Le nom de Baibo doit nécessairement avoir du retentissement dans la
guerre. Le capitaine Colli est le fils d'un général qui s’est grandement distingué sous l’Empire.
En résumé, les Autrichiens, qui sont aussi à Mortara, étaient hier, au nombre de 4,000, à Gastel-Nuovo et à Scrivia. Dans la journée du 5, ils ont opéré un grand mouvement en avant et sur trois points différents ; ils ont essuyé un échec en essayant de passer le Pô à Frassinetto (petit bourg situé à l’est de Casale et à deux lieues de cette ville).
La marche de Cambio sur Sale parait avoir pour but d’appuyer cette opération. La marche sur Trino démasque la tentative sur Frassinetto et menace les défenseurs de Casale en se portant sur leurs derrières. En effet, Trino est situé près de la rive gauche du Pô, entre Casale et Verceil, à dix-huit kilomètres de cette dernièreville et à peu prés à égale distance de Casale, sur la route qui conduit de l’une à l'autre ville. Trino compte 6,000 habitants environ. Cette ville a été prise, en 1704, par Turenne.
Si les troupes ennemies se sont avancées aussi facilement sur le sol piémontais, après le passage du Tessin, c’est que nulle part ils n’ont rencontré de résistance; les Piémontais, obéissant! un plan d’opérations défensives arrêté à Turin, se sont retirés partout devant eux. Mais l’heure de la résistance est arrivée, et l’on voit par la défense de Frassinetto quelle sera partout énergique et soutenue.
Le quartier général du roi Victor-Emmanuel est à San-Salvator en avant d’Alexandrie. Les armées alliées occupent fortement la vallée de la Scrivia. Les convois se succèdent d’heure en heure sur la ligne de Suse, mais les troupes françaises qui arrivent ne s’arrêtent plus à Turin et poursuivent directement leur route pour Alexandrie. A Gènes se trouvent déjà, outre les 33*, 34*, 37* , 38- et 45* de ligne, les chasseurs de Vincennes, ceux d’Afrique, les zouaves et les turcos. Ces deux derniers corps excitent le plus la curiosité publique par le pittoresque de leur uniforme. On a pris en grande amitié les zouaves, qui sont plus gais et plus policés que les turcos. On a placé ces derniers dans le lit de la Polcevera, gros torrent à l’ouest de la ville. Les zouaves sont campés de la même manière
sur le Bisagno, autre torrent qui côtoyé la ville à l’est sur la route de Toscane.
Les débarquements continuent. Il y a encore cinq nouveaux navires d’arrivés. On attend la garde impériale.
Le général Forey, suivi de son état-major, est arrivé à Gènes, le 28 avril, sur la c Bretagne; » le maréchal Baraguey-d’Hilliers a débarqué, le 30 avril.
Quand les premières troupes ont pris terre, on les a logées dans les casernes, puis celles qui ont suivi ont éti logées chez l’habitant, puis, comme il en arrive chaque jour de nouvelles, on les a placées dans les pilais, voire les églises; mais enfin, comme une ville de cent mille hommes ne peut en abriter cent autres mille, on a été obligé d'installer des camps sur les hauteurs de la ville.
L'administration s’est emparée exclusivement du chemin de fer, et les troupes arrivées à Gènes sont échelonnées sur la roule d’Alexandrie pour faire place è celles qui arrivent incessamment. Les vaisseaux de l'Etat ne font en quelque sorte que toueher barre à Gènes et repartent aussitôt pour Toulon. Dimanche, toute la population se promenant dans les rues vers huit heures du soir, deux régiments de ligne oqt fait leur entrée, musique en tète, et ont eu de la peine à se frayer un passage à travers les flots de populaire qui poussait des cris de joie. L’ardeur des Génois ne s’éteint pas, et chaque régiment qui arrive, semble, au contraire, raviver leur enthousiasme.
• Le bruit court à Gènes que le prince Napoléon va arriver très-incessamment et qu'il sera suivi par l’empereur.
On suppose généralement que la première grande bataille aura lieu dans les plaines de Marengo, à deux kilomètres d’Alexandrie. Les avant-postes autrichiens, de ce côté, .sont à Trino, près de Crescentino et de Chivasso, où a été établi le premier quartier général du roi Victor-Emmanuel, et sur la grand’route de Turin.
Vous avez dü apprendre déj^, d’autre source, la singulière nouvelle du retour subit de la duchesse de Parme, rappelée dans ses Etats, par son armée. La révolution italienne a d’étranges péripéties.
La duchesse-régente de Parme , Plaisance et Etats annexés est la fille de feu le duc de Berry. Son fils atné, successeur au trône, est le duc Robert I", Charles-Louis de Bourbon, infant d'Espagne.
Une nouvelle non moinsélrange est celle de la révolution de la Toscane, accomplie sans etfusion de sang. Le grand-duc, pressé d’abdiquer, a préféré quitter ses Etats à l’alternative la plus favorable pour lui, celle de remettre définitivement ses pouvoirs à son héritier. Il est arrivé à Vienne. La Toscane a offert au roi Victor-Emmanuel la dictature militaire. Sans accepter formellement cette offre, le gouvernement du roi a résolu d'adopter des mesures pour faciliter le concours des Toscans dans la guerre de l’indépendance et protéger l'ordre public. Ce gouvernement a conféré à son ministre plénipotentiaire, M. Boncompagni, le titre de commissaire extraordinaire pour la guerre de l’indépendance.
Un ordre du gouvernement saide a prescrit de réunir à Livourne tous les volontaires qui accourent de la basse Italie. Le général Ulloa, commandant en chef de l’armée toscane, au nom du roi, est chargé de les intruire et de les incorporer dans cette armée, qui sera portée, on l'espére, à 30,000 hommes.
Personne n'a été laissé à Florence avec la charge du gouvernement, et pendant que l’on s’opposait à l'impression d’une protestation qui aurait pu exciter le peuple à des excès, la municipalité, unique autorité légale, instituait une junte provisoire, composée du chevalier Ubeldino Peruzzi, de M. Vincent Malenchini et du major Danzini.
M. Ferrière Le Vayer, ministre de France, est convenu avec M. Boncompagni que tous les secrétaires d’ambassade escorteraient le grand-duc.
Les personnes les plus influentes de la population ont été engagées à la tenir en tranquillité, à respecter le monarque fugitif, à cesser toutes démonstrations ; toutes les milices ont été consignées dans les casernes, et, le soir, par les mes les plus désertes et longeant les murailles, la cour s’est rendue à Bologne, escortée par les délégués de l’armée et de la population.
Dans la soirée, la junte nommée par la municipalité s’est installée au vieux palais, et le calme n’a pas cessé de régner en ville.
Ce qui fait en ce moment le sujet de toutes les conversations, à Turin, est la décision de l’empereur d’empécher à Rome le mouvement révolutionnaire encouragé ailleurs. Cette résolution est l’objet de force commentaires en sens divers.
Puisque aussi bien nous voici de retour à Turin, occupons nous de ce qui se passe à Turin.
Les libertés publiques et la liberté individuelle ont dû être suspendues par suite de l'état de guerre; défense a été signifiée aux journaux de publier quoi que ce soit sur les faits de guerre qui ne leur serait pas communiqué par le gouvernement. Il leur est permis de reproduire les articles du c Moniteur universel, * mais rien de plus. A Gènes, la censure a été établie. les journaux du matin contiennent les nomsdesmembresducomitédecensnre.
Des rassemblements patriotiques ont lieu sous les galeries de la rue du Pô, au coin de la rue Charles-Albert, rendez-vous habituel des patriotes de toutes les parties de ritalie. Quand on veut exprimer des craintes, faire des réserves, il faut s’enfermer et boucher les trous des serrures. Turin conserve son épparence extérieure; mais le commerce, l’industrie, le mouvement des affaires n’existent plus et, il règne dans quelques classes plus de mécontentement qu’on ne pense.
Le gouvernement a suspendu le payement des billets de la Banque et emprunté trente millions à cet établissement.
Le gouvernement sarde — d’accord en cela avec le maréchal Canrobert —a fait interdire de la manière la plus stricte, l’entrée et l'approche des lignes. On ne veut pas qu’on sache le chiffre des troupes d’occupation. (Il s’élève déjà à cent mille hommes, environ.) Il ne faut donc pas s’attendre à recevoir d'autorisation légale, on ne l'obtiendrait pas. Le correspondant du cTimes» M. Hartman, attend à Turin, avec une persistance toute britannique, que cette autorisation lui soit accordée; d'autres correspondants sont à Gènes, tous s’approchent le plus près possible de Casale, et, en attendant, ils sont forcément réduits à l’inaction ou à peu près.
Je me rendrai aprës^emain à Gênes, où, d'après le bruit
public, on attend l’empereur Napoléon III pour le 15 mai. A Gènes, je serai mieux en mesure de savoir ce qui se passe à l’armée. Entre Gènes et Alexandrie il existe des communications forcées; de Gènes, je me rendrai au camp ou dais les en- T.rons dès qu'il sera formé, ce qui serait impossible ou sans but aujourd’hui. D'abord, le camp n’existe pas; les troupes sont disséminées dans la vallée sur une étendue de vingt lieues ; les trois armées ne sont pas réunies; leur concentration sur un point quelconque sera une indication précise; en ce moment il n’y en a pas.
De toutes façons, je n’ai plus rien à faire à Turin. Il n’y a d’ailleurs, en ce moment, plus un soldat français, à Turin, et * très-peu de Sardes, un échantillon de chaque uniforme.
Je viens de voir les pièces d’une illumination qu’on prépare.
Les parties principales des appareils à gaz, qu’on termine en grande hâte, sont des aigles impériales et des N couronnées. Doivent-ils servir à Turin ou à Gènes? Le fabricant n’a pu me le dire.
Je vous ai dit, hier, que le service du chemin de fer Victor- Emmanuel est complètement interrompu entre Suse et Turin; entre Turin et Gènes, Turin et Alexandrie, il n'y a plus qu’un départ par jour, au lieu de quatre, et telles sont les exigences du service, que le chef de la ligne, à Suse, n'a plus même une locomotive à sa disposition pour le transport des dépêches. Les lettres et journaux de France n'ont pas été distribués aujourd’hui avant deux heures, et cependant, le télégraphe a annoncé que la malle-estafette est arrivée à Suse à six heures du matin.
Les uniformes sardes sont peu gracieux; le plus martial est celui de l'infanterie de ligne en tenue de campagne, une grande capote, à col rabattu, de la couleur du pantalon de la ligne belge, et on pantalon pareil, à passe-poils. Les « bersaglieri > sont d’excellents soldats, ils l’ont prouvé; mais la vérité m’oblige à dire qu'ils ont une tournure un peu scénique. Ceux qui sont encore a Turin, des retardataires ou des convalescents, se promènent par bandes de cinq ou six par la ville, les mains dans les poches, la cartouchière sur le ventre, un de ces affreux
cigares noirs qu’on appelle < Cavour » — ils ne coûtent qu’un sou, nni^ ils sont bien mauTais — à la bouche.
L’artillerie est parfaitement montée et les chevaui ont des harnais d'une qualité supérieure. Le matériel — je n’ai tu encore que des caissons et des prolonges — est peint en bleu de ciel, un peu plus tendre que la couleur des caisses d’omnibus de Turin. Les aTant-trains des pièces, de dimensions moindres que les nôtres, sont exactement semblables, pour les proportions, au matériel français. Les prolonges ne sont pas neuves et les caissons à munitions ont la triste forme de cercueils, absolument comme notre ancien modèle, transformé en 1855 et 1856.
Les généraux Cialdini, Fanti et Ulloa (ce dernier manœuvre en Toscane) sont les plus populaires des généraux piémontais. Ils sont aimés pour leur bravoure personnelle et pour les soins affectueux qu’ils ont de leurs soldats. Le général de La Marmora Jouit d'une grande estime due à sa conduite en Grimée; Malgré la rigueur inflexible de sa discipline et les opinions qu’il a manifestées sur la guerre actuelle, alors que le Piémont était libre encore de l’appeler à ses frontières ou de l’en éloigner, l'armée sarde a placé toute sa conflance dans M. le général de La Marmora.
L’armée piémontaise se compose de vingt régiments d’infanterie, neuf de cavalerie, dont cinq de cavalerie légère, un légiment d'artillerie de place ou de siège, trente batteries de campagne, dix-huit de bataille et douze de position, à six pièces, un régiment du génie à deux bataillons, un régiment du train (provianda) à deux bataillons de quatre compagnies chacun, un bataillon d'ouvriers d’administration, boulangers, bouchers, botteleurs, infirmiers d’ambulance, etc.
Le corps des pontonniers est composé de quatre compagnies, chiffre insuffisant pour le Piémont.
Les régiments d’infanterie sont numérotés de 1 à 20, mais les brigades (réunion de deux régiments) ont une désignation nominale. Voici comment on les désigne :
1** brigade, grenadiers de Sardaigne, 2* Savoie; 5*, id., Piémont; 4*, id., Aoste; 5*, id., Coni; 6% id., la Reine;
7*, id., Casale; 8% id., Pignerol; 9*, id., Savone; 10*, id., Acqui.
Les régiments de cavalerie 1 à 4 (dragons, armés de la lance et du mousqueton) et 5 à 9 (chevau-Iégers), sont désignés comme suit : l*' régiment, Nice-cavalerie; 2% Royal-Piémont; 3% Savoie ; 4% Gènes; 5', Novare; 6% Aoste; 7«, Monlferrat; 8% Salluces; 9% Alexandrie.
Dans cette énumération des forces piémontaises ne sont pas compris les bersaglien, chasseurs à pied. Ils forment quarantehuit compagnies répartis en douze bataillons. Chaque compagnie de bersaglieri est de cent cinquante hommes, sur le pied de guerre. Une compagnie d'infanterie de ligne a cent vingt hommes ; un escadron de cavalerie, cent cinquante chevaux, toujours sur le pied de guerre, bien entendu.
A l’exception du régiment de Savoie-cavalerie et de la brigade d’infanterie de Savoie, composée uniquement de Savoyards, les régiments ne. sont pas recrutés dans les localités dont ils portent les noms; mais les villes portent un intérêt particulier aux corps désignés du même nom qu’elles (1).
Les derniers détarhements de bersaglieri ont quitte Turin, et les habitants qui, malheureusement pour eux, ne sont plus absorbés par le soin des affaires privées, ont des loisirs pour se livrer à leurs devoirs de gardes nationaux. De service ou non, ils ne quittent plus leur pantalon d'uniforme.
Les volontaires continuent d’affluer et de recevoir un chaleureux accueil ; mais dès que les groupes se dispersent, l’harmonie cesse. On ne se sépare pas toujours sans querelle. Les Piémontais et les Lombards n'ont guère de sympathie les uns pour les autres. Les petites rivalités qui, en Italie, existent de ville à ville, font désespérer bien des gens de la possibilité de durée et de la sincérité de la ligue italienne. Mais il ne s’ensuit pas forcément de ce que dans les Etats sardes seulement il y ait quatre nationalités bien tranchées — Savoie, Piémont, Sar-
(1) Quand, la veille de la bataille de Magenta, le 3 juin an soir, le régiment Novare-cavalerie est entré dans Novare, les habitants pleuraient sur le seuil de leur maison en voyant les larges vides que la bataille de Montebello avait faits dans ses rangs.
daigne et Ligurie, sans compter les territoires d'Aoste et Nice, et que la plus grande injure qu’on puisse adresser à un Génois est de l’appeler Piémontais — il ne s’ensuit pas, dis-je, qu’on ne puisse s’unir contre un ennemi commun.
Une partie des volontaires — les plus souples, les plus pauvres — sont enrôlés dans les régiments, et l’on en fait des soldats. Quant aux enrôlés de Milan et d’ailleurs, on les confie au général Garibaldi, qui les assouplira. Ils montrent beaucoup d’ardeur, mais peu de penchant pour apprendre l’exercice et se soumettre à ta discipline.
Le palais Doria, àGénes, loué pour deux ans par les Français, servira à l’installation de grands bureaux. On croyait d’abord qu’il serait habité uniquement par un des commandants du corps d'armée.
Après la guerre, on ne pense qu’à la maladie du roi de Naples. On demande plusieurs fois par jour : sait-on s'il est mort ? — Son fils sera obligé de se déclarer Immédiatement. C’est un avantage. On espère toujours que l’armée de 100,000 hommes que l’Italie possède là-bas pourra prendre part à celte grande et noble entreprise nationale.
Le due de Chartres, sous-lieutenant de cavalerie dans l’armée piémontaise, vient de partir pour l’armée. Il vivait fort retiré à Turin.
J’ai entendu fort tard, hier, crier sous mes fenêtres pour applaudir à de nouveaux volontaires de la Romagne, dont le nombre augmente réellement, tous les jours, au-delà de toute attente. J’ai vu la même scène se répéter aujourd’hui. Mais pourquoi ceux qui crient ne partent-ils pas aussi? Ce sont pour la plupart de solides gaillards ayant barbe au menton. Crier, c’est fort bien, car le dévouement du Romaguol est sincère et patriotique; mais agir contre l'ennemi commun serait mieux.
P.-S. Tout le monde n’ayant pas été à Turin, il ne sera peut-être pas hors de propos de dire qu'on y mange du pain de la longueur, de la grosseur, de la couleur et de la flexibilité des joncs dont on faisait les cercles de crinoline pendant l’enfance de l’art. Je n'ai jamais mangé de jonc de crinoline, mais je ne
serais nullement surpris qu’il eiU la même saveur que le c gricini » piéraontais.
Les Aulrirhiens se retirent de plusieurs points qu’ils jugent bon d’al anJonncr. Ils se'replient successivement derrière le Pô et derrière la Scsia.
Turio, 6 mai.
A San Germano, la situation est toujours la même.
De Castel-Nuovo, sur la Scrivia, les Autrichiens se sont avancés jusqu'à Tortone ; ils ont brûlé sept arches du pont de bois de la Scrivia cl fait sauter le pont du chemin de fer sur le fleuve. Ils continuent à faire de fortes acquisitions de vivres et de fourrages.
L’armée sarde et les troupes françaises, de plus en plus nombreuses, se maintiennent dans leurs fortes positions.
Telle était hier la situation des armées en présence. Des nouvelles toutes récentes annoncent qu’elle s’est modifiée aujourd’hui. L'ennemi a évacué précipitamment Voghera et repassé le Pô à Cerola, à quatre kilomètres de Casei. C’est le corps d'armée qui se portait vers Alexandrie et dont les avant-postes avaient atteint Sale. 11 est resté massé sur la rive gauche du fleuve, dans les bois qui bordent la rive, ainsi que ceux de San- Germano. Les troupes qui étaient à Yerceil, dont les travaux de défense ont été augmentées par elles, se sont portées samedi matin à Gatlinara sous le commandement d’un général de division et se fortifient sur les deux rives de la Sesia, ligne abandonnée par les Piémontais, lors de l’invasion ennemie; elles ont été remplacées, à Verceil, par d’autres troupes autrichiennes.
Ainsi le mouvement de retraite des Autrichiens est général. Ils ont abandonné successivement Medc, Piava, del Cairo, Sale, Castel-Nuovo et Voghera; ces points forment l’aile gauche de l’armée autrichienne. L’aile droite, qui opérait entre Yerceil et Novare, sur la route de Turin, s’est portée sur Gattinara, bourg
assez important de la province de Verceil sur la Sesia et sur la route qui ronduit à Arona. On se rappelle que c’est par ce point qu’ont débarqué les troupes descendues du lac Majeur.
Le général La Marmora s'est porté sur la Doire.
Yoici les distances qui séparent de Turin les localités sardes envahies par les troupes autrichiennes; ce sont des données stratégiques qu’il est bon de savoir :
De Turin, trois routes principales conduisent à Ivrée et Biella dans le nord, à Alexandrie et Tortoneau midi, à Casale et Verceil entre deux. Verceil, Biella, Ivrée se trouvent entre la Se»ia et la Baltea; elles ne peuvent offrir de résistance sérieuse. Casale, Alexandrie, Asti, les meilleures forteresses du royaume, sont situés entre le Pô et la mer Méditenanée; elles forment, du côté du sud, le rempart de Turin, comme la DoM'c Baltée défend la capitale du côté du nord.
De Novareà Verceil, la distance est de 20 kil.; de Verceil à la Doire, 40" kil.; de ce dernier point à Turin, 52 kil.; soit en tout 92 kil. La roule par Alexandrie et ,\sli, c’csi-à-dirc par le sud depuis Pavie, est un peu plus courte, mais elle est bien défendue, et il est peu probable que l’ennemi sc dirigerait de ce côté sur Turin. Quanta la route du nord, celle qui va d’Arona (lac Majeur) à Turin par Romagnano, Biella et hrée, elle est de 120 kil., soit 20 kil. d’Arona à Romagnano, 30 kil. de Romagnano à Biella, 20 kil. de Biella à Ivrée, cl 50 kil. d'Ivrée à Turin. Elle offre des positions élevées qui peuvent être fort bien défendues. '
Depuis hier la pluie cesse de tomber, le temps est tout à fait remis, il fait même fort chaud, et, par extraordinaire, le courrier de France n’est pas en retard.
Un événement sérieux se prépare ; mais rien de très-grave, cependant, ne pourra avoir lieuavant sept ou huit jours au moins; voici pourquoi : l’empereur, attendu pour le 5, n'arrivera pas avant le 10 ; il est commandant en chef, on ne commencera pas sans lui, ou, pour mieux dire, il ne se ferait pas attendre si le moment de livrer bataille était décidé. Et, d’ailleurs, comment livrer bataille ? Il faudrait y être forcé; l'armée n’est point arrivée, elle est loin d’avoir reçu le complet de ses approvisionne-
menls, des dîTisions entières sont encore en France et en Savoie.
Les journanx de Paris affirment que le retard a pour objet de laisser les Autrichiens s’engager davantage sur le territoire envahi ; mais ils se fortifient dans les positions qu’ils ont prises, et chaque cube de terre qu'ils remuent est, pour leurs adversaires, un ol'stacle nouveau.
Au reste, tout ce qu’il est possible de faire, et même ce qui paraîtrait impossible, est tenté par l’armée française, et, ce qui mieux est, accompli. Ses marches forcées tiennent réellement du prodige.
Hier, c'était une partie de la division Le Noble, aujourd'hui, celle du général de Failly qui traverse Turin et se rend à Alexandrie. Quant aux troupes de cavalerie et d’artillerie, qu'il faut ménager davantage que l’infanterie, elles sont expédiées par trains directs deSuse à Alexandrie, sans entrer dans Turin.
Plus de 80,000 Français étaient arrivés en Piémont à la date du 4. C’est un fait avéré par les relevés qu’ont fait les municipalités de Suse et de Gènes de certaines prestations qui leur ont été requises.
Les transports du chemin de fer ne suffisent pas. L’avantgarde d’un régiment de cavalerie qui a fait étape à Rivoli, venant de Suse, et se rendant à Alexandrie par Turin, vient d’entrei' en ville. Les deux côtés de la rue du Pô sont encombrés de curieux.
Ce n’est pas seulement de la cavalerie, mais encore de l’infanterie qui arrive ici par l’ancienne roule. Le 5* régiment de chasseurs b cheval, le 5' bataillon de tirailleurs, les 6*, 8* et 49* de ligne ont traversé la ville de dix heures à midi. Ce soir est attendu un antre régiment de cavalerie; demain, toute la diusion Le Noble sera rendue à Turin, à pied. L’infanterie a quitté San-Antonio ce matin. La traversée du montCcnisa été affreuse ; la neige n’a pas cessé de tomber sur une distance de quatre lieues.
Pour vous donner une idée de ce que c’est que la marche dans les Alpes, il me suffira de répéter ce que disait le colonel du 6*, au « Café de Paris, » d’oii je vous écris : la moitié de ses hommes
ont littéralement usé une paire de souliers dans la marche des cinq dernières étapes.
Le drapeau du 49* excite l’admiration. Il est littéralement criblé. En Crimée, vingt-huit officiers sont morts en le défendant.
Malgré la fatigue, l’infanterie a traversé les principales rues de Turin, sapeurs, tambours et musique en tête, drai>eaux déployés, les musiciens plus chargés que les soldats ; ils sont équipés comme les soldats ; ils ont jusqu’aux piquets de campement, les gamelles et les grands bidons. Ces troupes ont été accueillies par des applaudissements chaleureux et aux cris mille fois répétés de : Vive la France! Comment pourrait-il en être autrement? Qui pourrait ne pas se sentir le cœur plein de sympathie pour ces braves, dont le costume et l’allure dénotent déjà de si rudes épreuves au début de la campagne, et qui, cependant, se redressent, sourient, reprennent un pas leste et dégagé aux bruits des bravos?
Des balcons, des fenêtres de tous les étages, des rangs de la foule, les fleurs et les paquets de cigares pleuvent au milieu des pelotons. Aux officiers on ap|>orte de véritables bouquets de bal, enveloppés dans du papier découpé en dentelle; et ces messieurs, avec une galanterie toute française, s'empressent de les remettre aux dames rangées sur leur passage et qui les reçoivent en rougissant. Il y a quelque chose qui impressionne. Je vous assure, à voir de magnifiques bouquets, dignes d’une duchesse, portés de la main qui tient le sabre, par de vieux commandants, à moustache blanche comme neige, à figure martiale, crottés jusqu’au képi, et dont le cheval, malgré une vive saccade de temps en temps, porte la tête basse, couche les oreilles et traîne la jambe.
Les bagages suivent de près ; on donne un mulet pour deux officiers, mais les moyens de transport manquent encore; beaucoup d'officiers qui doivent être montés, sont à pied.
A peine les troupes étaient-elles reparties dans les casernes, et les officiers installés à l’hôtel ou chez les hahiùmts, que l’ordre de départ leur a été signifié. Le chemin de for de Turin à Gênes les a toutes amenées à .Alexandrie; le 1*' bataillon
du 8’ de ligne à 7 heures du soir, le 2* à 8 heures, et, ainsi de suite, d’intervalle en intervalle, jusqu'à quatre heures du matin.
L'ordre donné, les soldats ont jugé que ce n’était guère la peine de se reposer; mieux valait se promener. Le repos, d’ailleurs, eut été impossible pour les deux tiers de l’effectif des compagnies. Il fallait faire la soupe, renouveler les vivres épuisés, les aller prendre dans les magasins, les reporter aux casernes, les distribuer dans les escouades, les répartir homme par homme, conduire les bagages à l’embarcadère, les charger dans les vvaggons, fournir les postes indispensables pour la garde des effets et l'observance des consignes; bref, le temps d’arrêt n'était pas, il s’en faut de beaucoup, un temps de bienêtre et de repos.
Ceux qui, par chance, n’étaient pas de service ont eu hâte de se dépêtrer du brouhaha du régiment, et, une heure après leur installation provisoire, il se promenaient dans la ville, parcouraient les places et les promenades publiques, visitaient les églises et les musées, s’éparpillaient dans les cafés, où chacun avait à cœur de les attirer et de s’attabler avec eux, et formaient le centre de groupes qui les écoutaient, bouche béante. Il aurait fallu les entendre s’applaudir des fatigues passées et dédaigner les travaux à venir. Les malheureux ! ils ont mis quatorze heures à gravir le mont Cénis, de Lans-le-Bourg au monastère, de la neige à mi-jambr, aveuglés par le grésil, la respiration coupée par la rafale. La descente, quoique plus rapide, a été plus pénible encore. * Et, disaient-ils, en se frapc pant le creux de l'estomac, plus rien là-dedans ; tout était « descendu dans la giberne ; deux biscuits, c’est bien court ! »
C’est bien court en effet, une ration de campagne : deux biscuits dun décimètre carré, épais d’un centimètre et demi, durs à devoir être brisés à coups de hache, impénétrables même à l’eau bouillante, savoureux autant qu’une pierre, un fragment de lard, une poignée de riz, un peu de sel pour assai sonner la soupe, un quart de litre de vin, pour boisson, ou, à défaut, un peu de café sucré, telle est la ration de campagne, et, si dans les camps bien établis, à proximité de bonnes roules
ou d’arrivages faciles, on ajoute quelqiic chose à celte maigre pitance, ce ne peut être,' à coup sur, dans les marches, alors que le soldat, muni de vivres pour plusieurs jours, plie déjà sous le faix. Si vous ajoutez à cela la solde de campagne, qui est de sept ceiltinies |tar jour, vous aurez la mesure exacte des ressources du soldat français dont je vous ai décrit les fatigues. Au bivac, devant l’ennemi et surtout aux avant-postes, vous en verrez bien d’autres.
Quant aux sous-officiers, ils avaient un autre sujet de doléances: « Cré mâtin? disaient-ils, quelle chance de partir de « si bonne heure, ^ous étions si bien! nous avions des lits et « des draps blancs! »
Mais tout cela était dit avec entrain cl bonne humeur. Débarbouillés, rasés, les souliers bien ciré<, une fraîche paire de guêtres blanches par-de.ssus, les habits brossés et les boutons « astiqués, » le képi sur l’oreille, ce n’étaient plus les soldats hâves, exténués, couverts de bouc, du malin; c’étaient des pioupous flâneurs, gais, sans souci, ou plutôt de grands enfants qu’on mène voir la foire. Ils riaient, en faisant cercle autour (l'un singe habillé en Croate et monté sur un caniche, avec .selle et hou.sse de général, comme s’ils n’cus.scnt eu rien autre chose à faire. Il y en avait, et beaucoup, qui avaient déjà fait ample connai.ssancc avec leurs hôtes et visilaient la ville en tenant les enfants de la maison i»ar la main. .
Le .soir, ceux qui ne devaient partir que plus tard dans la nuit étaient en goguette. Ils avaient largement félé le gros vin du pays et .se promenaient bras dessus bras Ae.-^sous avec des Piémontais, chantant à tue tête, et les Piémontais aii.ssi. J’ai entendu avec un véritable plaisir l air des « Petits agneaux » cl le refrain d une chanson plus vieille qui, certes, n’a pas clé faite pour la circonstance :
Il nous faut de la graine d’oignon ,
Pour les canon.s Du roi d'S.irdaisne I Il Düiis faut de, la graine d'oignon ,
Pour les canons Du roi d'Piémonll
Le départ a été marqué par une de ces manifestations qui se renouvellent tous les jours, à chaque passage de troupes.
L’état-major et le 1*' bataillon du 8* de ligne ont commencé le mouvement de départ, à 7 heures, sapeurs, tambour-major, tambours et musique en tête. — Les sapeurs sont toujours un sujet d’étonnement; les bonnets à poil sont inconnus dans l’armée piémontaisc.
Pourvoir défiler le bataillon, je m'étais adossé à un pilier delà place Saint-Charles, à l’angle de la rue Dora Groca, qui conduit, en droite ligne, à l'embarcadère. Devant moi, au premier étage, sur un immense balcon, plus de cent dames s'étaient placées. La musique jouait scs plus beaux airs accompagnés du roulement sonore des tambours; le tambour-maître disait mouliner sa canne avec une dextérité sans pareille et la lançait, en tournoyant, de minute en minute, jusqu'à hauteur de l'en Ire-sol.
.\u débouché de la tête de colonne , des applaudissements frénétiques éclatent. L'état-major était à pied; au moment où il passe sous le baleon, les dames précipitent sur la troupe une véritable avalanche de fleurs. Il y en avait pour tout le monde. Chaque soldat avait déjà un bouquet au bout du canon de son fusil; le nouveau bouquet est placé à la boutonnière. Les dlficiers saluent de l’épée; il y a temps d’arrêt. En ce moment, d'autres dames se font jour au travers de la foule, une corbeille de cigares d'une main , un panier de cerises de l’autre main, et les passent aux sous-officiers avec prière de les distribuer à leurs soldats. Le partage est bientôt fait, et la troupe reprend la marche, mangeant les cerises de la main qui ne tient pas la crosse de fusil. Alors éclatent de nouveaux bravos, des applaudissements enthousiastes, les cris mille fois répétés de Vivent les Français! — Vive l'Italie! vivent les Piémontais! répondent les soldats.
Il y avait là aussi des messieurs bien élégants, bien gantés, qui brandissaient leurs badines en criant : À bas les Autrichiens! Tuez-les tous! tous! tous! Mais à ces cris barbares on ne ré|H)nd pas des rangs; le soldai, avec son généreux instinct, comprend que, s'il faut tuer {myr vaincre, on ne vainc pas pour
tuer. Massacrer n’est pas le but de la victoire. Chaque fois que j’entends ce cri barbare, il me prend envie de répondre : c Tuez-lcs vous-métnes.» Comment se fait-il qu’en Piémont, là où se porte l’cfibrt, là où le sol sacré est envahi, des jeunes gens actifs et vigoureux ne prennent pari à la lutte que par des cris patriotiques, et se contentent de faire la guerre en payant des petits verres aux soldats isoles et en chantant : « Mourir pour la pairie! > sur le seuil des cafés? Mais Itissons cela.
Au passage de chaque bataillon parlant pour Alexandrie, les mêmes scènes se sont renouvelées, à celte différence près que, la nuit venue, presque tous les étages ont été spontanément illuminés pour faire honneur à la France. Chose singulière! quelque ehargés qu’ils soient, les soldats ont toujours place pour mettre ce qu’on leur donne. Us sont munis d’objets qu’on ne devrait guère s’attendre à voir entre leurs mains, par exemple, de ces éventails en papier peint, si communs en Italie, et dont les jeunes filles peu aisées se servent en guise d'ombrelles. Que diable les sapeurs du 49* veulent-ils en faire?
Et maintenant, à quelle cau.se doit-on attribuer les ovations décernées aux soldats ? Est-ce à l’idée politique? Non, lotîtes les opinions prennent part à ces manifestations, qui ont leur cauÿe première dans la sympathie qu’inspire cl que mérite réellement le militaire français.
La confiance des soldats est grande. A l'aide de |iareil.s hommes on peut tout oser. Ils ne doutent pas du succès. Us ont l'armée autrichienne en grande estime; < mais, que voulezvous, disent-ils, elle n’a pas de chance, elle a l'habitude d’étre battue. >
On disait hier, au département des affaires étrangères, que Garibaldi a fait prisonniers trois cents Autrichiens ; mais ce succès ne ce confirme pas, bien que le fait ail été répandu par des fonctionnaires de haut rang.
Garibaldi commande en cc moment quatre bataillons, 2,â00 à .^,000 hommes en tout.
10,000 Français sont encore camiiés à Su.se. Cela explique l’cmcombrement. Ce sont les 2*, 52*, 53*, 76* régiments de ligne avec des corps spéciaux.
Les bataillons ont été réduits à six compagnies de guerre Il y a cinq cents hommes par bataillon , trois bataillons par régiment; on attend un renfort de trente hommes par compagnie.
Hier, on s’est battu aux avant-postes autrichiens-sardes pendant toute la journée. On ne sait au juste quel est le chiffre des perles, évalué à une c vingtaine » par le bulletin officiel. Le capitaine Robert, de l’artillerie, a eu la tête emportée par un boulet; le lieutenant Cordara a dù subir l’emputalion du bras droit. Il a été ramené à Turin par son frère.
Les Français n’ont pas encore rencontré face à face les Autrichiens.
La division de Failly, arrivée ce matin, repart, suivant l’ordre et le programme; seulement le mouvement a commencé à cinq heures par le 15* bataillon de tirailleurs. Le hasard, au moment du déhié, m'a placé derrière le général , sur le seuil de i hôtel. La troupe passait en chantant, et M. de Failly, qui n'aime pas cela, expédiait aide de camp sur aide de camp pour intimer aux chefs de peloton l’ordre de faire taire. Cette petite scène m'a remis en mémoire notre régiment de grenadiers. Ne l'ai-je pas entendu chanter à tue-téte, H n’y a pas longtemps, longeant la rue de la Lei, au retour de la plaine des manoeuvres ? Qu’il estdonc heureux, ce régiment-là, s'il aime à chanter, de n’avoir pas le général de Failly pour commandant ! Qu'un général de division français, aide de camp de rempereur, sait donc jurer quand il est en colère!
On attend, d'après d'Espero* de ce soir, un officier général espagnol qui viendrait suivre les mouvements au quartier général sarde.
Le mauvais temps n’a fait tort stratégique qu’aux Autrichiens ; les cours d'eau qu'ils ont à traverser, et qu'on peut passer à gué en temps sec, sont devenus de véritables torrents. Le Pô ~ non navigable à Turin, si ce n’est pour de petites barques non pontées, et encore en aval et en amont du barrage— a atteint la jauge des crues extraordinaires, marquée par des anneaux scellés dans les piles du pont. Il est positif que les équipages de pont dont les Autrichiens disposent, sont insuf-
fisaoU pour le moment. Quant aux Français et aux Piémontais, ils sont chez eux, ils ont moins à souffrir. Cependant, à d'autres titres, la pluie continue est pour eux, comme pour les ennemis, un véi itable désastre. Les habits sont transpercés ; les tentes n’offrent [)lus d'abri efficace, l'humidité envahit tout, les fièvres sévissent, et, tant que le mauvais temps persiste, on perd des chevaux.
Turin, 8 mai.
Après s’étre renforcés à Verceil, après avoir occupé Trino et Pobietto et porté leurs avant-postes à Tronzano, les Autrichiens, dans la nuit du 5 au 6, ont abandonné Tortone et cam|)é hors la porte Castel-Muovo-Scrivia. Ils n’ont fait aucun mouvement agressif vers la Doire.
Ils ont fait une réquisition de cinquante mille rations de pain et de vin, sous peine de l'amende du quintuple de la valeur.
A Plaisance, les Autrichiens ont ordonné la démolition de toutes les habitations comprises dans le rayon des fortifications, à l’exception de la localité dite c Collegio Alberone. >
Il arrive sans cesse à Susc de l’artillerie et de la cavalerie françaises.
Les patrouilles sardes se sont emparées, le 5 au soir, ainsi qu’on l’avait annoncé, du bois que l'ennemi avait requis et fait transporter sur les bords de la Sesia , pour jeter un [)ont entre Terra-Nuova et Candia. Le corps ennemi qui a occui)é Trino et Pobietto s’est retiré du côté de Verccil.
Les ennemis ont abandonné Castcl-INuovo-Scrivia pour se diriger sur Casei-Gerola et Pontecurone.
A l'église de la Croix, ils ont pratiqué des meurtrières pour la fusillade et préparé l'incendie du [>ont.
Dans la nuit du 5 au 4 mai, l'ennemi a construit une batterie au pont du chemin de fer, près Valenza, et, dans la matinée
du 4, il a ouvert un feu très-vif contre les positions sardes. T.e 8* bataillon des tirailleurs et la 18* batterie de bataille, qui avaient été chargés de la garde de ce poste, se sont distingués par leur courage et leur intrépidité; après trois heures de canonnade, ils ont contraint l'ennemi à cesser le feu.
Les Sardes ont à déplorer la perte du capitaine d'artillerie Roberti, tué par une balle; du caporal des tirailleurs Albini, qui, blessé mortellement, -s’est traîné encore vers une élévation de terrain pour continuer le feu. Ils ont en, en outre, dix hommes ft'essés.
Voici quelques nouveaux détails sur l'affaire de Frassinetto:
Après quelques petites escarmouches de cavalerie dans les premiers jours de la guerre, et dans lesquelles les Piémontais ont retardé la marche de l'ennemi , ils ont eu bientôt à mentionner des faits plus importants. Le 3 mai, vers quatre heures un quart de l'après-midi, l'ennemi a opéré une forte reconnaissance offensive sur la rive gauche du Pô, en face de Frassinetto, avec tentative pour passer sur la rive droite.
Après avoir établi ses forces à la hauteur de Tcrra-iVuova , derrière la levée de la rivière, il a ouvert contre les avantpostes sardes un feu Irès-vif de mousqueterie et de fusées. Le 17* régiment d'infanterie, avec la 17* batterie, de garde en cet endroit, a soutenu avec intrépidité le feu vif de l'ennemi.
Le général Cialdini, averti par les détonations du canon, s'e.st empressé de sortir de Casale avec le 15* régiment d'infanterie, deux escadrons de chcvau-légcrs de Montferrat et la ô' batterie de bataille, afin de venir en aide aux troupes de Frassinetto et de repousser l'ennemi au-delà de la rivière, s’il était parvenu à la passer; mais avant qu'il fût arrivé sur les lieux, à la nuit nuire, l'ennemi avait déjà cessé le feu, et il s’était replié.
Dans la nuit du 3 au 4, vers une heure et demie du matin, les Autrichiens ont tenté de construire deux ponts de bateaux en face de Frassinetto; mais, assaillis |)ar le feu des batteries sardes, ils ont dû renoncer à leurs projets, et, vers huit heures du matin, se retirer de nouveau. Les reconnaissances faites par les troupes de Casale ont constaté que l’ennemi avait abandonné
Bal2ola, el plus tard Terra-Nuova et ViUa-Nuova. La perte des Sardes a été de six morts et vingt-sept blessés, sous-officiers et soldats.
Les Autrichiens ont évacué précipitamment Voghera, le 6, laissant derrière eux les vivres qu’ils avaient exigés. Pontecurone est également libre. Le pont de bois sur !a Scrivia, près Tortona, a été rétabli par les Sardes. Les ennemis ont repassé le Pé à San-Gerola, sur le pont qu’ils avaient construit et qu’ils ont ensuite détruit, se maintenant dans les bois de la rive gauche.
Rien de nouveau du célé de Valenza ni de Bsssignana. Les troupes qui étaient à Verceil ont évacué, ce matin, la ville, sous les ordres d'un général de division, se dirigeant vers Gallina. D'autres troupes sont allées à Verceil. Un petit nombre de cavaliers ennemis se sont fait voir aujourd’hui à Santhia. Il résulte de rapports dignes de foi que les Autrichiens tentent de se fortifier sur la Sesia, près le pont de Verceil; ils ont mis en réquisition neuf cents travailleurs; la moitié travaille le Jour, l'autre moitié la nuit.
Avant-hier, le général Cialdini a poussé une reconnaissance dans la direction de Verceil; on n’en connaît pas le détail. Les chevau-légers ont fait quelques prisonniers tyroliens dans les environs de Sale.
Des actes coupables continuent, dit-on, d’étre commis par les Autrichiens, qui font cette guerre plutôt en pillards qu’en soldats, à ce qu’on assure; à Verceil, ils ont mis une réquisition de trois cents mille livres de farines, du cuir, six mille chemises, de la toile pourautani, centrations de fourrages pendant cinq jours et trois cent sacs de riz. A Biella, apres jugement d’un conseil de guerre prononcé à l’unanimité, le nommé £nrico Do.ssena, de Pavie, un espion de l'ennemi, a été fusillé.
Aux termes d'un décret, en date de Turin, le 7 mai, les monnaies de dix, cinq, deux et un centimes, ayant cours légal en France, sont provisoirement admises dans les provinces continentales de l’Etat, au cours légal et pour leur valeur nominale.
Aux termes d’un autre décret de la même date, sont étendues aux armées alliées les dispositions contenues au règlement ap-
prouvé par patentes royales du 9 août 1836, pour le service des .fournitures dues aux troupes en marche, en détachement, et des logements, en ce qui regarde les communes.
Le maréchal Canrobert dirige les opérations des alliés. Son quartier général est à Alexandrie. On évalue à 120,000 hommes le nombre des troupes franco-sardes, et à 140,000 le nombre des Autrichiens actuellement en ligne.
Le comte Sforza, de Milan, officier dans l’armée sarde, s’est tué de .sa propre main.
Le .service télégraphique du Piémont avec l’étranger est supprimé.
Le commandement pour la défense de Turin est remis au général Sonnaz.
Les pouvoirs du commissaire extraordinaire de Verceil, M. Tecchio, ont été étendus .sur tout le territoire d'Ivrée.
Au lac Majeur il n’y a pas de troupes autrichiennes, excepté à Laveno, oh se trouvent des fortifications avec six cents hommes d'infanterie, d’artillerie et du génie. Deux vapeurs, le <Radetzky,> de six canons, et le « Benedeck, » de deux canons, avec cent cinquante soldats de marine, parcourent continuellement le lac, faisant la chasse aux barques piémontaises.
Pendant que les Français — et les Piémontais aussi — complètent leur organisation, la désorganisation marche et fait son œuvre. Dès à présent, alors qu’il n'y a pas encore un seul coup de canon tiré, il faudrait plus de vingt ans de travaux pour réparer les ravages occasionnés dans les provinces de Novare et de Yerceil par l’inondation des rizières. A Turin, il y a beaucoup de mouvement et de bruit, dus à la présence des étrangers, mais il n'y a plus le moindre luxe. Les familles aisées n’ont plus de chevaux. Elles les ont vendus, ou bien ils ont été requis pour le service de l’armée, et l’on vit avec une parcimonie qui dénote de tristes soucis pour l’avenir.
Je viens de voir passer un convoi de bétail pour Chivasso (avant-postes sardes). Il est exclusivement composé de bœufs d’une très-belle apparence. Mais, s'il faut en croire des rumeurs très-vraisemblables, ce n’est point seulement sur les soldats que devrait se porter la sollicitude do gouvernement. La misère
sévit dans les campagnes occupées par les armées amies ou ennemies, et si de promptes mesures ne sont prises, on y verraapparaître bientôt un autre fléan, la disette.
II y a vraiment une fatalité. Cette année, l'éléve des vers à soie promet merveille après avoir périclité depuis trois à quatre ans, et ü’esl précisément dans les provinces saccagées et ravagées que s’exerce l industrie .«éricicole. Peu de gens s} livrent dans les environs immédiats de Turin, et ils sont unanimes à déclarer qu'ils obtiennent, en 1859, des résultats surprenants.
M. le comte de Cavour est propriétaire d’une bonne partie des rizières inondées.
Etibn, le patriotisme italien, habilement dirigé par la politique du comte de Cavour, voit luire l'aurore d’une meilleure destinée. Longtemps on a désespéré de l'avenir de l'Italie. Un a même nié, on nie encore à Vienne, qu’il y ait une « question italienne. » L’Italie, a dit le prince de Metternich, n’est qu’une « expression géographique, >• Ce mot a fait fortune dans les salons autrichiens.
L’Autriche voit en Italie des Lombards, ses sujets, des Piém.antais, ses ennemis, des Napolitains, des Toscans, des Romains, dont les gOHvernemenIs lui sont dévoués; mais elle n’admet pas qu'il y ait des Italiens. Chacune de ces agglomérations italiennes a ses traditions et son e.eprit national .
Le Piémonlais aime peu le (îénois; celui-ci .se rappelle avec orgueil le temps de .sa prospérité sous le gouvernement des doges, et il n’a accepté qu'avec répugnance la domination, très-paternelle d'ailleurs, delà mai.son de Savoie. Le Lombard, de son côté, a peu de sympathies pour le Piémonlais et le Toscan; celui-ci se croit le plus civilisé de l'Italie, et il repousserait un gouvernement lombard, piémonlais ou romain. On peut faire la même observation à propos des Napolitains et des Siciliens. Il sera même possible de trouver entre les différentes provinces, les différentes villes d’un même jiays, cet esprit de clocher qui a fait croire à bien des gens qii il n'y avait d'Italie que sur les cartes géographiques.
Raisonner sur de pareilles données, serait une grave erreur;
il est d’abord évident que, s'il y a des nuances entre les différentes populations qui se partagent la Péninsule, elles tiennent à la situation malheureuse de l'Italie, morcelée pendant des siècles, et gouvernée par de petits despotes ennemis les uns des autres, se faisant des pierres acharnées à l'aide de secours étrangers.
Que ritslic soit délivrée d’abord, c’est l’essenliel. Elle s’organisera ensuite.
Les commuuicalions, pour les voyageurs, sont en partie rétablies. Je vais partir pour Gènes par le convoi de deux heures quinze minutes. Déjà j’ai rempli mes devoirs de politesse. J’aiélé prendre congé de M. de Lannoy, notre ministre résident, de M. le baron d’Ancthan, secrétaire de la légation belge à Turin, dont j’ai reçu un accueil bienveillant et des plus sympathiques, et deM. l'abbé Biiffari, professeur de mal hématiques à l'Université de Turin, un savant connu de I Europe entière, près de qui les lettres de M. de Potter(l) m’ont donné accès et confiance; c’est à lui que je dois une partie des renseignements que je vous ai transmis jusqu’à présent.
Avant départir je m’empresse de vous faire parvenir les dernières nouvelles que j’ai pu recueillir à bonne fource. Une personne établie à rurin, mais qui se trouvait à Verceil depuis l'entrée des Autrichiens, a pu franchir les lignes et rentrerdans sa famille. Elle assure que la conduite des troupes du général Giulay n’est pas ce qu’affirinciit les journaux piéinoiitais. Les officiers sont logés, à leurs frais, à l'hôtel; les soldats occupent les églises et les hôpitaux. Aucune maison parlieulière n’a été envahie, et l’on n’enrôle pas de force les jeunes gens de dixsept ans et plus. Des léquisitions de guerre sont faites en vivres, combustibles et paille de couchage pour la troupe; mais elles sont dûment régularisées.
Ainsi tombent les assertions mensongères que, pourma part, je n’ai jamais voulu admettre, cl dont je me suis fait auprès de vous, et sous toutes réserves, l’écho incrédule; mais les pa-
(t) A mon retour d'Italie, à Dijon, j’ai appris la mort de ce grand citoyen qui m'honorait de son attection. Je u’ai pss même eu la triste satisfaction de lut rendre les derniers devoirs.
triotes italiens, dans leur exaltation, je dirai dans leur fanatisme, ne reulent pas qu'on en rabatte le moindre mot. Omettre un doute, à Turin, sur les exactions abominables reprochées aux Autrichiens, c'est poser, à scs risques et périls, un acte compromettant.
Je dois cependant à la vérité de déclarer que les Français se récrient hautement contre les abominations qu'on porte en compte aux Autrichiens. Ils s’attendent à trouver en eux de dignes et loyaux adversaires.
D’un autre cAté, c’est une justice à lui rendre, la police est très-modérée, très-paternelle; mais elle estdébordée. Il est fort difficile, en temps de crise, de maintenir dans de justes bornes les passions populaires qu’il a fallu soulever pour les besoins d’une grande cause. La passion est aveugle et ne raisonne pas.
Pour moi, je ne saurais faire un grief immense aux Piémontais d’une crédulité plus politique que charitable. Ils sont trompés par des récits auxquels il faudrait, malgré soi, accorder confiance, si l’on n’avait pas des preuves contraires positives. A chaque in.stant il arrive ici des détails circonstanciés, certifiés de bonne source, sur les déprédations de toute sorte, les vols, les brigandages des Autrichiens. Les récits qui arrivent de Verceil, de Mortara, de Novare, où personne ne peut aller vérifier ce qui se passe, semblent empruntés aux sanglantes chroniques du moyen âge. Un député au Parlement sarde dont la famille habite la Lomelline, qui a Mortara pour chef-lieu, a communiqué, ce matin, à un correspondant français que je rencontre souvent, une lettre à laquelle j’aurais dû me rendre, si, je le sais de .source certaine, les détails qu’elle contient n’étaient inventés à plaisir ou accueillis avec une légèreté coupable. La notoriété du signataire l’obligeait, plus qu’un autre, à une grande réserve.
D’après cette lettre, l’armée autrichienne, en arrivant dans la Lomelline, une des plus riches, peut-être la plus riche [irovtnee du Piémont, aurait commencé par faire main basse sur les troupeaux, les chevaux, les mulets; puis elle se serait emparée de tout le froment, de tous les fourrages, et, chargeant ce butin sur des chariots également confisqués, aurait dirigé le tout vers le Tessin. Ce n’est pas tout ; le général de ces compa-
gnies franchfs aurait ordonné aux habitants qu’ils lui livrassent linge, draps, serviettes, torchons, chaussnres, même des couvertures; si bien qu’à l'heure qu’il est, il ne resterait plus que la chemise à ces malheureux Piémontais envahis.
La razzia complète, l’ennemi aurait de plus exigé de chaque habitant une contribution en argent, et maltraité, bûtonné même quiconque ne pouvait payer. Un syndic ayant timidement demandé à un colonel de vouloir bien lui délivrer un mandat constatant qu'il avait été forcé de livrer tant de bottes de fourrages et tant de sacs de blé, celui-ci répondit (toujours d'après la lettre de la Lomelline) : « Mon mandat, c’est mon épée, et vous n’en aurez pas d’autre. » Ainsi, continue la missive, lorsqu’il s’agira de régler les comptes avec l’Autriche, il sera impossible de constater par des pièces officielles tous les vols et tous les brigandages qu’elle commet depuis dix jours.
Hélas ! Pourquoi exagérer? Les rigueurs de la guerre ne sontelles pas assez cruelles sans qu’il faille encore les aggraver par l’invention? Si les récits colportés parla rumeur publique semblent des récits apogryphes, on ne peut émettre en doute la proclamation du général Giulay, menaçant de destruction les localités occupées par ses troupes et où ses ordres seraient méconnus.
Faut-il s’étonner après cela si l’indignation est à son comble à Turin, à Gênes, partout? L’on assure que le gouvernement sarde se propose d’adresser à l’Europe un manifeste dans lequel il va mettre au grand jour toutes les atrocités, toutes les horreurs et toutes les infamies commandées à leurs soldats par ces généraux autrichiens « qui ne se contentent pas de voler, de dilapider, de piller, mais qui encore maltraitent des populations sans armes et qui n’ont opposé aucune résistance. >
La colère, je dirai même la rage de l’armée et de la population sardes semblent donc de légitimes représailles. Dans les rassemblements qui se forment à toute heure, en tous lieux, les traits contractés, les gestes, le langage indiquent suffisammant les sentiments de la masse. Des femmes se précipitent vers les officiers et les soldats alliés, lenr prennent les mains et les serrent avec force, en criant : « La guerra ! la guerra sine misericordia ! » L’aspect de ces hommes irrités, de ces femmes
éplorées, tenant leurs enfants par la main et voriférant des cris de mort, est imposant et terrible, et il faudrait atoir un cœur de bronze pour ne pas se sentir profondément ému derantun pareil spectacle, quelque peu justifié qu’il soit.
A Turin, les lettres arrivées dans la journée, apportant le larnentable récit des événements qui se seraient passés à Mortara, à Yerceil et à Novare, sont lues dans les Groupes et commentées avec une extrême énergie de paroles et de gestes.
Ce qui est incontestable, c'est que les Autrichiens ont évacué Voghera et Tortone. Ils se retranchent dans leurs positions. C’est là un fait dont la portée morale n’échappera à personne. Après l’altitude prise par l’Autriche dans ses manifestes, ne pas avancer c’est reculer.
Les Autrichiens s'informent à tout venant de Garibaldi. Garibaldi les gène, il les harcèle constamment, surtout la nuit, tantôt sur un point et tantôt sur un autre ; mais cet habile partisan est non-seulement insaisissable, mais encore invisible. Il parait et disparaît, on ne sait par où ni comment. Je remets à un autre jour de vous parler plus au long de cet homme extraordinaire.
Les rencontres d’avant-postes entre Sardes et Autrichiens occasionnent, de part et d’autre, de fortes pertes ; celles des Sardes sont seules connues, et encore est-ce tardivement et par lettres particulières.
Plus d'un brave officier a déjà trouvé la mort dans ces combats sans résultat possible. Après le capitaine Roberli, un autre capitaine, M. Roland, a été tué à son poste de bataille, et le lieutenant Cordora, qu’on avait cru sauver par l'amputation du bras, est mort hier. Au reste, le moral des troupes sardes est excellent, et si les lettres qui arrivent des camps ne contiennent point d’importantes nouvelles de la guerre, des renseignements réels, elles renferment du moins la consolante assurance que jusqu’à présent la vie debivac n’est pas intolérable et n’est pas même dépourvue d’agrément.
Turin à 150,000 habitants. Cette ville fut édifiée par les Taurins et vaincue par les Romains. Sous les Lombards elle
^(ait la capitale d’un duché ; sous les Francs, d’un comté. Les marquis de Suse la gouvernèrent jusqu'en 1032. La succession masculine de cette famille étant éteinte, Turin passa sous la domination de la maison de Savoie, qui y établit sa résidence. Turin soutint plusieurs guerres contre les Français, qui l’assiégèrent bien des fois. Lorsque les Français quittèrent l’Italie en 1814, Turin devint une ville fort considérable.
Elle éleva, sur un haut monticule qui la domine, un monument à sa délivrance. Depuis 1848, Turin est devenue une des plus belles villes de la Haute-Italie. Léon X en tU la résidence d'un archevêque, tandis qu’auparavant elle appartenait au diocèse de Milan.
La situation de Turin, au centre de la plaine fertile arrosée par le Pô et la Doire-Ripuaire, est délicieuse. Elle a un périmètre de neuf kilomètres. Elle est divisée en quatre sections : Pô, Monvise, mont Cenis et Doire , et en plusieurs bourgs, savoir : Pô, Doire, Borgo-Nuevo, etc.
Turin est bâtie en briques; ses rues sont régulières, à angles droits, avec des édifices symétriques, mais sans cachet monumental. Les agglomérations de maisons comprises entre quatre rues se désignent sous le nom d'Iles (isola). Qui en a vu une les connaît toutes. Les rues les plus fréquentées sont celles de la Dora Groca et du Pô.
Les places publiques sont spacieuses et belles. Les principales sont les places Château, St-Charles, Emmanuel-Philibert, Victor-Emmanuel, Carignan, Carline,de la Ville, du Statuto. La plupart sont décorées de monuments en bronze. On y remarque particulièrement la statue d’Emmanuel-Philibert, sur la place Saint-Charles, et celle d’Âmédée VI, surnommé le comte Vert, sur la place de la Ville. Le monument élevé par les Milanais, après 1848, devant le palais du roi, n’est pas un chef-d’œuvre.
Les édifices religieux de Turin n’ont pas le cachet et la splendeur de la plupart des églises d'Italie.
A l’exception du palais du roi, qui contient aussi l’Observatoire et le Sénat, le palais des Tours, le palais de Carignan, où siège la Chambre des représentants, et les palais privés de la
Cisterna (1), Barolo, Graneri, TurincUi, de Vlale, les grands édifices de Turin ne sont pas des monuments remarquables par leur architecture.
L’Université, les Académies de l’Etat, civiles et militaires, les hôpitaux, les musées, les collections sont dignes d’une grande capitale. '
•Les deux cours d’eau qui arrosent Turin, le Pô et la Boire, sont traversés par de fort beaux ponts. Un pont sur le Pô a été construit par ordre de Napoléon !•'; un autre pont également sur le Pô est en fer, de construction récente, et celui sur la Boire, d'une seule arche, est particulièrement digne d’attention.
On ne peut venir à Turin sans gravir la hauteur qui mène au couvent des Capucins; non pour visiter le couvent, qui n’en vaut pas la peine, mais parce qne de ce point culminant on jouit d’une vue superbe de la ville et des Alpes.
Turin est la ville des cafés. On y compte environ quatre cents cafés, la plupart fort hirn tenus et décorés avec luxe. On y passe beaucoup de temps. Tout le monde y va, sans distinction aucune, les prêtres aussi et les moines égalemenf. Les consommations sont excellentes et à bas prix. On y prend peu ou même point de liqueurs. On n’y joue guère, on fume, on lit les journaux, on discute. A part le prix des logements, que l’encombrement fait monter tous les jours, la vie matérielle n’est pas dispendieuse à Turin, et les habitants se montrent, en général, très-affables envers les étrangers. Le costume des femmes, de toutes les conditions, n’a rien de pittoresque. Les chapeaux et les crinolines font irruption partout. Dans quelle grande ville trouverait-on encore un costume national?
Gènes, 9 mai.
Parti de Turin à 2 heures 15, j’arrive à Gênes au < coup de canon » de 9 heures. Le fracas de la caronade qui donne le
(t) Madame la princesse de la Cisterna est fille de feu le comte Wemer de Mérode, oncle de M. le comte de Mérode-Westerloo, membre de la Chambre des représentants.
signal de la reiraile à Gènes, comme dans tous les ports de guerre, indique que le môle n’est pas loin. Quelle différence de Gènes avec Turin? Ce n’est plus une ville de luxe et de plaisir, de gros et de petits rentiers, de fonctionnaires de toutes les classes, sacrifiant le bien-être réel à l’apparence extérieure, de grandes places publiques, de promenades plantées d’arbres d'un niveau désespérant, de maisons uniformes et sans caractère architectural, de rues tirées au cordeau, pavées de galets, avec double rangée de pierres bleues dans le milieu pour marquer la voie des roues ; ici, au contraire, tout parle travail, négoce, affaires, mouvement.
A Gènes, on monte et l'on descend, on tourne et l’on circule dans un dédale où il faudrait le fil d’Ariane pour se conduire. Des rues, en dos d’âne, pavées de larges dalles de granit, en losanges ou en carrés, et fortement entaillées pour offrir de la résistance aux pieds ferrés des bêtes d’attelage ou de somme, étroites, pour la plupart, à ne pouvoir marcher quatre de front; des maisons, élevées de cinq, six, sept étages, sombres, sévères, mais à portique sculpté, à colonnades, à balustrades découpées, à fenêtres étroites et à jalousies relevées sous forme d’auvent; des églises à chaque pas, dont les portes, grandes ouvertes, laissent échapper des flots de lumière , de cantiques et d'encens. — Nous sommes en plein mois de Marie. — Et dans cet espace resserré que de force et de vie ! que de monde dans les cafés, les cabarets et sur la voie publique!
Les rôtisseurs en plein vent emplissent l’air d’émanations nauséabondes de fritures rbsolant dans la graisse ou l’huile bouillante; des revendeuses de légumes et de fruits, assises derrière d'énormes corbeilles emplies de laitue, de petits pois, d'asperges, de fraises, de cerises, d'oranges et de citrons aux tiges feuillées, interpellent à haute voix le passant, dans un charabia inintelligible qu’on prétend à tort sans doute être de l'auvergnat falsifie ; des marchands de boissons rafraîchissantes, lantani à gorge déployée leur marchandise à deux liards le verre, noirâtre ou rosée, emplissant, jusqu’au goulot, d’énormes dames-jeannes à demi plongées dans des seaux de glace; des décrotteurs qui, malgré l’heure avancée, bércèlent et pour-
suifent sans répit, de rue en rue, en criant « serra, serra,» ou quelque chose d’approchant; — des flots de promeneurs; des daines élégantes, non plus coiffées de chapeaux, mais télé nue et drapées dans le classique < pezzoto, » immense voile blanc attaché par de longues épingles d’argent dans leur abondante chevelure noire; des groupes nombreux de soldats de ta garde impériale, grenadiers, voltigeurs, zouaves, artilleurs, cavaliers du train, chasseurs à cheval, soldats du bataillon d'administration et infirmiers d’ambulances; des postes français, commandés par un officier, à tous les grands édifices publics, telle apparaît Gènes au moment de l’arrivée. Pcutéfrc, quand on est habitué aux maisons, aux rues, aux visages, quand on a une demeure à soi et que l’on s’est créé des relations, Gènes est un séjour agréable; mais pour votre correspondant, sans cesse agité et inquiet, toujours en quête de nouvelles et de renseignements, isolé dans la foule ou confiné dans une chambre d’auberge, Gènes n’est pas le paradis.
A Gènes, comme à Turin, le service intérieur est fait par la garde nationale ; mais à Gènes, l’organisation ou la réorganisation de la milice citoyenne n’est pas d’ancienne date. Les gardes nationaux montent leur faction en bizet, c’est-à-dirc en habit de ville.
Je suis logé à la «pension suisse,» Via San Liica, espèce d'Âlhambra dévasté, grand à contenir un corps d’armée. Le trajet qu’il faut parcourir pour arriver aux chambres est un trajet interminable.
C’est une succession sans fin de galeries en plein air, de corridors étroits, de marches de pierre à gravir et à descendre, qui rappellent une aile de la Casbah d’Alger, tout à la fois palais, forteresse, caserne et prison. Tout cela a été emménagé, sans doute à dessein, pour cacher au voyageur harassé qu’il doit arriver au quatrième étage. Les logements qui ne sont pas assez élevés pour donner vue sur .la mer sont méprisés. Ma chambre a des coins et des recoins dont je ne devine point l’usage: elle est dallée de briques; les murs et le plafond, à trois compartiments séparés par des poutres saillantes, sont ornés de feuilles de vigne et d’arabesques de toutes éouleurs valant
bien qu.-itre ou cinq sous le mètre courant, si les couleurs ont bon teint. Mon lit a un mètre soixante de long et deux mètres quatre-vingts centimètres de large ; c’est une ruine du moyen âge.
Au point du jour, le bruit qui se fait autour de moi et audessous de moi me réveille ; Je cours à mon unique fenêtre pour prendre connaissance des êtres. Sous mes pieds, des toits d'ardoise, et, plus bas, tout en bas, le fond d'une cour étroite qu’on prendrait volontiers pour le fond d'un puits. Devant moi, un mur élevé couvert de végétation parasite, de pariétaires, de murets, de toutes ces plantes qui ne veulent que trois grains de poussière et une goutte de pluie pour germer et enfoncer leurs racines — on devrait dire leurs griffes — dans les interstices des pierres. A droite, les carénés enchevêtrées et les mâts croisés des navires qui encombrent le port marchand; puis, au delà, la mer, la mer bleue comme les affûts des canons sardes et qui tranche par une ligne droite et bien nette avec les nuages gris, légèrement tintés de rose, de l’horizon. De la ville un grand bruit s’élève : voix de la foule, grincement de roues, cris de marchands ambulants, et, pardessus tout, le son des cloches et le braiment des mulets et des ânes.
Pendant que je m'habille pour me rendre à la çoste — la première course de tous les jours en voyage — un autre bruit .s'élève; bruit maje.stueux, étourdissant. Des coups de canon nombreux, [tressés, font grincer les vitres, roulent dans l’espace comme le tonnerre, se répercutent d'échos en échos. Est-ce l’empereur qui arrive? Eh! non. C'est un nouveau navire de guerre, chargé de troupes, qui entre en rade et salue la ville. Les forts de Gènes répondent au salut.
Je reprends la roule de Turin à Gênes. Le train s'arrête successivement à Moncalieri, résidence d’été du roi Victor-Emmanuel et le Saint-Cloud des habitants do Turin qui viennent s'y divertir le dimanche, Truffalero, Combiano, Pessione, Villanova, Villafranca, San-Damiano, Asti, célèbre par ses vins, Annone, Felizzano, Solero, Alexandrie, Frugarolo, Novi, Serravalle, Arquata, Isola du Cantone, Ronco, Bitsalla, Ponte
Decitno, Bolzanelo, Rivaloro, San-l*ier d’Arena et Gènes.
Jusqu’à Asti le train rouie dans une large vallée, plate, cultivée etbordée de deux lignes parallèles de collines et de monts. A chaque station, la population est massée dans la gare; elle vient s’assurer si le train amène de nouvelles troupes; mais le mouvement par Suse a cessé, ou, du moins, est singulièrement ralenti. D’Asti à Alexandrie on voit, à gauche, en allant vers Gènes, le mont sur lequel s’élève San-Salvatore, grand quartier général de l’armée sarde et séjour du roi Victor-Emmanuel. D'Asti à Alexandrie et d’Alexandrie à Gènes, dans Gènes et autour de Gènes se massent les troupes françaises et piémontaiscs.
Des deux côtés du chemin de fer s'élèvent les tentes-abris pour quatre hommes, pour six, pour neuf. Les soldats n’ont rien à faire ; couchés à plat ventre sur le gazon ou dans les waggons vides placés sur les voies d’évitement, ils fument la pipe et regardent passer le train en échangeant des quolibets et en répondant aux vivat des voyageurs. D’autres, assis sur une pierre, veillent à la ration de l'escouade, qui cuit en plein air, raccommodent ou neltoyent leurs effets et fourbissent leurs armes et leurs objets d’équipement.
Les soldats cantonnés dans les gros villages, à quinze, vingt et plus, dans une ferme, oô leur présence, quoi qu’on dise, fait peur aux paysans et surtout aux jeunes filles, reçoivent, pour cuire leurs aliments et entretenir les feux de bivac,du bois sec, fourni par l’administration; ceux qui sont cantonnés loin des centres ou des gares n’ont pas toujours la patience d'attendre que le combustible arrive ; ils vont à la corvée du bois, c’està-dire qu’ils font des coupes sombres, et Dieu sait les gaspillages qui se commettent quand on porte la hache dans le vif.
Jusqu'à présent les moissons ont été, autant que possible, épargnées ; mais il n'en sera plus de même bientôt, quand les corps devront occuper des emplacements déterminés, et, même aujourd'hui déjà, des champs donnant les plus belles espérancas sont ravagés, foulés aux pieds, fauchés en herbe ou < pâturés » par les chevaux et mulets, friands de folle avoine et de blé en herbe.
Près des cours d'eau, et il y en a beaucoup dans le pays, l'aspect est des plus pittoresques. Les soldats savonnent, étendent et sèchent leur linge ; les cavaliers font boire leurs chevaux, attachés au piquet, non loin de là, et derrière les chevaux on peut voir les parcs et les batteries. De distance en distance, sur la route parallèle, on aperçoit des compagnies se rendant, en armes, à l’appel du régiment, des piquets de cinq à six hommes et des soldats d'infànterie conduisant les chevaux des officiers supérieurs.
A Alexandrie, l’encombrement est au comble. Cette grande place de guerre renferme en ce moment une armée formidable, le corps complet du maréchal Canrobert et au moins vingtcinq mille soldais piémontais.
Un camp de quinze mille Piémoutais est établi devant l’embarcadère ; sur la Piazza Vecchia, un autre camp de douze mille Français environ; puis, sur la Piazza Nuova, d’autres tentes, d’autres soldats, sans compter les bataillons qui occupent les casernes , les églises , les maisons particulières et bivaquent dans les rues et dans la station du chemin de fer. Avant d’entrer en gare, le train a dA s’arrêter un quart d'heure pour donner le temps de désob.struer la voie. Pendant cette halte, est passée une patrouille de bersaglieri, conduisant à la citadelle un petit poste autrichien, composé d'un sergent .et de quatre hommes, surpris pendant la nuit du 7 au 8.
Les armes des prisonniers ont été gardées aux avant-postes, maison leur a laissé leur fourniment, et ils marchaient, tête basse, dans les rangs de l'escorte. A deux cents mètres des ouvrages est parquée une batterie de douze de campagne avec toutes scs voitures.
Un escadron du train des équipages et deux batteries d'artiileric française, venant de Gènes, défilaient dans la gare au moment du passage du convoi. L’escadron du train arrive d Afrique avec un matériel de montagne. II n’a pas de voitures, rien que des mulets de bât. Sur ces mulets, on accroche, de chaque cAté du bàt, une caisse de modèle, longue d’un mètre et profonde de soixante centimëtres.Ce sont des cantines, des coffrets à munitions ou à médicaments, des caisses du tré-
sor, de vivres, ou de bagages appartenant aux officiers.
Entre les caisses, sur le milieu du büt, on charge des objets d'un volume plus encombrant, des effets d'habillement, des tentes à piquets, des ustensiles de cuisine, etc., et le tout est recouvert d’un prélart goudronné qui préserve de 1a pluie. Les .soldats du train sont à pied, le sabre au crochet, le mousqueton en bandouiliérc , conduisant le muUt par la bride. Les officiers, sous-officiers, brigadiers et trompettes sont à cheval. '
üne batterie de montagne est montée de la même manière ; les affûts, les obusiers, dont on .se .sert dans la guerre de montagne, et les caissons à munitions sont placés en travers du bit et remplacent les caisses. Quand le terrain s'y prête, on descend l'affût, on place la pièce sur l'affût, et un seul mulet, attelé à un brancard, suffit pour la traîner.
Une ambulance de campagne est aussi organisée de la même façon. Ici l'on accroche, de chaque côté du bàl, un cacolet, c-spêce de siège de bois et de sangles, plus ou moins incliné, afin de pouvoir donner au malade une position assise ou ‘ couchée. Deux blessés ou malades sont transporté.s ainsi sur un mulet, et, pour équilibrer la charge de chaque côté de l'animal, on accroche au cacolet le moins lourd des .sacs et des fusil.s, jti.squ'a balance parfaite. Une ambulance a avec elle, outre les hommes du train, le cortège obligé d’infirmiers à pied, mousqueton en bandouilière, d'officiers d’adminislion cl de médecins ou chirurgiens, à cheval. Tout cela se voit sur la roule parallèle au chemin de fer d'Alexandrie à Gènes.
La population civile d’Alexandrie est noyée dans la population militaire. L’uniforme inonde les rues et les places. Ce n’est plus une ville, c’est un camp, et nulle de.scription ne pourrail donner une complète idée de l’étrange aspect que présente en ce moment cette immense caserne où sont entassés tant de .‘oldals de toutes armes, tant de chevaux et tant de munitions.
Alexandrie, placée entre le confluent de l i Bormida cl du Tanaro, est citée comme une des plus fortes places de guerre
de ritalie, tant par sa ?aste citadelle et les ouvrages avancés qui l'entourent que par ses travaux intérieurs, dont le plus remarquable est l’éclusement du Tanaro qui permet d'inonder subitement la plaine et de défendre l’approche de la place.
Ces travaux de défense ont été grandement augmentés et sont encore en voie de construction Alexandrie, des deux côtés du chemin de fer, est aujourd'hui entourée d’une triple ligne de fortifications, non pas en terre, mais avec revêtements en maçonnerie. Elle est prête pour recevoir l'ennemi s’il se présente ; tous les canons passent leur gueule monstrueuse par les ouvertures des remparts à fleur de terre ; les ouvrages avancés et les glacis .sont revêtus en gabions couronnés de fascines. Le gabion, on le .sait, est un panier sans fond, fixé sur le rempart par de forts pieux, rempli de terre et impénétrable au boulet. Les gabions sont couronnés, c'est-à-dire consolidés, par des fascines, qui sont des fagots pleins de trois mètres de long, ajustés bout à bout, en faisant rentrer de fascine en facine l’extrémité des branches qui les composent et qui sont taillées en biseau. Ces revêtements sont très-solides. Les magnifiques vergers des environs d'Alexandrie, les forêts d’arbres à une lieue à la ronde, ont été abattus pour donner franc jeu au canon, et ces arbres, rejetés sur les roules, ont été placés en chevaux de frise, comme autant d'obstacles pour embarrasser la marche de l’ennemi. Aujourd’hui une pointe de l’armée autrichienne sur Ale.xandric .serait impossible; l’Autriche a laissé passer l'heure favorable de l’attaque. Mais que de désastres déjà !
A Novi, d’où l’on aperçoit le champ de bataille où fut tué le général républicain Joubert et où le général Baraguey-d'Hilliei's a transporté son quartier général, encore grande concentration de troupes. J'y ai vu quatre ou cinq mille Piémontais qui ne semblaient pas animés d une ardeur moindre que celle des Français.
Le chemin de fer longe, depuis Novi jusqu'à Gènes, la route des piétons et des voilures; là s’élcndaicnt, sur un espace de dix lieues, les troupes en marche : des régiments de. ligne, de l’artillerie, des sapeurs du génie, les zouaves d'Afrique, les ti-
railleurs indigènes (lurcos,) la légion étrangère, les tirailleurs de la garde impériale et les tètes de colonne des Toltigeurs de la garde, tous le sac au dos et l’arme à volonté ; total, trente cl quelques mille hommes; c'étaient : la division Forey, la division Espinasse et la division Bazaine. Sur le parcours, les enfants se relayaient de village en village pour aider les soldats à porter leurs sacs et leurs fusils.
Le corps d'armée concentré à Novi s’échelonne dans la direction de Marengo, et tous les jours il envoie un bataillon opérer une reconnaissance, qui est plutôt un exercice qu’une précaution stratégique, car l'ennemi n’est pas ou n'est plus dans celle direction. A Novi, les malades sont nombreux; on millier de fiévreux, assure-t-on. Le train dans lequel je me trouvais en a reçu un certain nombre, évacués sur l’hôpilal dcGénes, où ils vont se guérir ou se faire accorder un congé de convalescence.
Je ne vous parlerai pas longuement aujourd'hui des torcos. Les zouaves, qui marchent toujours avec eux, les vantent pour leurs qualités guerrières, bien qu'ils soient indolents au travail et récalcitrants aux corvées. Leurs compagnons de bataille se plaignent surtout de ce que les turcos indigènes sont mauvais camarades. Pour me servir d’une expression de troupier, on leur reproche de boire t avec leur suisse, > ce qui veut dire que lorsqu'ils se régalent, ce qu’ils fontaisément, car leur solde dépasse celle des zouaves, ils se régalent seuls et ne partagent pas. Cet égoïsme est flétri dans l’armée française, où la camaraderie est considérée comme élant le premier des devoirs du soldat.
A propos des zouaves, que je n’omette point de dire qu’ils ne sont jamais casernés. Toujours ils bivaquent en plein air ; ils ne savent pas ce que c’est qu’une caserne.
La légion étrangère est, certes, un des corpsd’élite de l’armée française. Elle est composée de beaux hommes, bien carrés, infatigables, propres, ardents à la lutte, mais aussi ardents à la bamboche, la poitrine constellée de médailles et de croix gagnées en Afrique et en Crimée ; c’est un joyau que la France montre aveo orgueil à amis et à ennemis. La légion est parlt-
culièrement heureuse d’entrer en campagne. Elle est hère d'étaler la distinction récente qu’elle a reçue au retour de Crimée. En récompense de sa bravoure pendant cette guerre, elle a ( touché un drapeau. » — Toucher, en langage de troupier, veut dire tout ce qui se reçoit : on touche son prêt, on touche ses vivres, on touche ses effets, — et la légion étrangère qui a c touché un troupeau, > ce qui lui avait été refusé jusqu’à ces derniers temps, veut, après l’avoir baptisé dans une * noce soignée » le jour de sa réception, lui faire subir aujourd’hui le sacré baptême du feu.
Je sois heureux de pouvoir affirmer, d’après tous les officiers français, que les Belges sont la crème de la légion étrangère. Il n'en est pas de même des Napolitains et des Espagnols. Bons soldats au feu, sans conteste, ils ont un caractère odieux. Un de de ces Espagnols l’a prouvé de nouveau la nuit dernière. Il a assassiné deux de ses camarades, pendant leur sommeil, à coups de couteau. Le conseil de guerre a dû être réuni ce matin pour le juger, et ce soir, probablement, il expiera son lâche crime. Son colonel, dit-on, voulait le feire fusiller sur l'heure, sans sentence, sur simple constatation du flagrant délit. Le général de brigade se serait opposé, d’après ce qu'on dit, à cet exemple de justice sommaire.
A propos de la légion étrangère et avant de clore cette lettre, il faut que je rectifie une assertion erronée publiée naguère. Il n’est pas exact de dire que les Autrichiens qui servent en France ont été dispensés d'entrer en campagne. Us sont bel et bien restés dans les rangs; plusieurs déjà ont déserté et ont passé du côté de leurs compatriotes.
Gènes, 11 mal.
Le débarquement des troupes continue; Gênes est en fête, et cette fête dure depuis que le premier vaisseau français chargé de troupes à touché la plage. Revenons brièvement sur ce qui
sVst passé à Gênes ce premier jour de débarquement. Attendu depuis quelques jours, il avait attiré une Foule énorme, accourue de tous les points du Piémont et même des États limitrophes. On voulait être certain que les Français avaient débarqué. Les quaisdc celte Rrandeville de Gênes, qui s’étend au fond du golfe en forme de fer à cheval, avec ses étages de maisons et de palais superposés, présentaient un spectacle grandiose. Ces quais étaient encombrés. Sur foutes les terras.ses des palais qui bordent la mer, des femmes, la tête couverte de leur grand voile blanc, qui, attaché à la nuque, les enveloppe en tombant jusqu'aux pieds, agitaient leurs mouchoirs et jetaient des bouquets.
Des centaines de barques s’élancaient du port pour aller audevant des frégates, et chaque barque, en passant près des vaisseaux, faisait pleuvoir sur les soldats des tourbillons de fleurs. C’était de la joie, de l’enthousiasme, du délire. A chaque cri parti des barques ou des quais, les soldats répondaient par le cri : Vive l’Italie ! et femmes, enfants, hommes faits, vieillards, applaudissaient ou levaient les mains au ciel, comme des naufragés qui, se croyant perdus, voient venir l’embarcation qui va les sauver de la mort. Quand la première frégate entra dans le port, ce fut une explosion immense, un vivat unanime.
Si jamais enthousiasme fut vrai, palpitant, pathétique, c’est celui-là; la population tout entière versait drs larmes. Hommes et femmes pleuraient en poussant les cris : « Vive la France ! vivent les soldats français ! > Pendant tout le temps que dura le débarquement, les hourras continuèrent, et les premiers soldats qui touchèrent le rivage furent littéralement étouffés dans des embrassements. Quand le premier.drapeau passa de l’c Algésiras » sur l’embarcation, tous les chapeaux .se levèrent, et Gênes entière, par un mouvement spontané, s’inclina devant le drapeau français comme devant le labarum de l’Italie.
Depuis lors. Gênes a plulét l'air d’une ville française que d’une ville italienne. L’uniforme français est dans toutes les rues, sur toutes les places. Les turcos, avec leur teint basané, leur allure étrange, sont les lions du moment. Ils n’ont pas été
logés en ville comme les autres troupes, mais dans un camp aux portes de Gênes, dans la vallée de la Polcevera. Là ils reçoivent la visite de tout le monde, et les belles dames ellesmêmes ne dédaignent pas de diriger leur promenade vers le camp des turcos, qui dorment au pied des oliviers ou dans des bois de citronniers et d'orangers.
Mais c'est le soir surtout que Gênes a un aspect singulier. A voir ces militaires .se promenant bras dessus bras dessous avec les citoyen.s, on ne dirait guère que l’on est dans une ville essentiellement commerçante. A huit heures, cinquante tambours et cinquante clairons se réunissent sur la place du Palais-Ducal et la retraite sonne. Toute la population génoise emboîte le pas derrière les tambours, qui, voyant leur succès, battent la retraite avec une verve entraînante. Les chants italiens se mêlent aux refrains français, les cris de Vive l'Italie ! à ceux de Vive la France! et de cette cacophonie d'airs et de dialectes il résulte une harmonie guerrière, enthousiaste, une harmonie de cœurs qui exhale la poudre et présage la victoire.
Tous les soirs, la musique d'un des régiments de la garde donne, à tour de rôle, une sérénade devant le palais ducal. Hier, c’était le tour du 3' grenadiers. Les exécutants étaient peu nombreux ; la moitié, au moins, manquait à l’appel. Un vieux caporal du 1" grenadiers, à trois chevrons, et chez qui certes on ne devait pas s’attendre à rencontrer une opinion en pareille matière, disait, dans un groupe, à quelques pas de moi : — C’est hier que la musique de notre régiment a obtenu un beau succès et a été fièrement applaudie. Elle a exécuté d'une manière remarquable le t Miserere» du «Trovatore. iC'élail une bonne idée et elle a dü flatter les bourgeois : Verdi est Piémontais. — Et vos artistes ont dû être bien fiers du succès; ils jouaient devant des connaisseurs. — Peuh! jusqu'à un certain point. Il y a bien ici un reflet de l’Italie, mais il est faible; pays de commerçants, voyez-vous !
Sur toute question concernant directement ou indirectement l’armée, le soldat français n’est jamais pris au dépourvu. Ses remarques manquent rarement d’à-propos et de justesse; il ne doit pas être longtemps en rapport avec ses chefs pour les appré-
cier à teur juste yaleur. Aussi les chefs de l’armée tiennent compte, et grand compte, de l’opinion du soldat.
Les musiques des régimentssont bonnes, et cependant il n’y a plus de gagistes parmi les musiciens, parlant plus de haute paye. Les meilleurs, assimilés aux sous-officiers, ont rang, solde et retraite de sergent. Les autres sont soldats et ne perçoirent rien en sus des allocations de soldat.
Le débarquement est loin encore d'étre entièrement opéré ; la cavalerie manque, aucun des six régiments à cheval de la garde n’est arrivé. Aujourd'hui, seulement, j’ai vu débarquer quelques escadrons de hussards et le régiment d’artillerie à pied de la garde. Ce régiment a six batteries montées, à six pièces par batterie.
Le train des équipages de la garde débarqiie ses prolonges et ses voitures d’ambulance. Ces dernières sont de véritables voitures de luxe, {larfaitement suspendues. Elles sont divisées en deux caisses : un coupé et une rotonde garnie de bancs placés contre les parois. Quant aux blessés et aux malades qui ne pourraient s’asseoir, on les couche dans des cadres glissant sur les banquettes, dans des rainures.
Dans les terrains difficiles où la voiture d’ambulance ne passerait pas, on y supplée par des caeolets.
A bord, l'artillerie démonte son matériel, enlève les pièces, les dispose sur un chantier où la bouche à feu est encastrée et défie les coups de tangage. On ôte aussi les roues des affûts, des caissons d'avant-train et d’arrière-train, deschariots débatte • rie, des forges et des prolonges. Les chevaux débarrassés desharnaissont descendus à fonddecale, dansl’entre-pont,ou bien encore on les place dans des boxes, sur lepont. Le harnachement est mis en tas. Pour débarquer, on descend d’abord les hommes, le matériel et les harnais dans des chalands. Le matériel remonté — ce qui n’exige ni beaucoup de temps ni de longs effhrts — on débarque les chevaux au moyen d’un cable manœuvré par un jeu de poulies, qui embrasse les sous-ventrières du cheval. Dès que le point d’appui leur manque, ces pauvres bétes baissent la tète, rapprochent les quatre membres et semblent frappées de stupeur. Le cheval, débarrassé de ses liens, se sent revivre; il est
bientôt sellé, harnaché, attelé, monté; les trompettes sonnent et l’on part.
Les batteries en marche pour gagner leurs cantonnements offrent le coup d’œil le plus pittoresque. Elles sont précédées de deux sapeurs à cheral, et les avant-trains reçoivent une charge de quelques centaines de quintaux de foin pressé s’élevant à plusieurs mètres de hauteur. La surface plane des couvercles des caissons est d'un grand secours pour le transport des fourrages, mais dans les marches seulement ; devant l’ennemi, on ne saurait soulever les couvercles des coffrets à gargousses qui servent d’appui à ces montagnes de foin et de sacs d’avoine.
Les servants, placés sur deux rangs, suivent, la carabine sur l’épaule et le sac au dos, les pièces auxquelles iis appartiennent. Pendant la manœuvre, la carabine est passée en bandoulière.
En Belgique, les canonniers à pied n’ont d'autre arme portative que le briquet. Nos officiers d’artillerie ne veulent pas entendre parler d'armes à feu pour les servants. En France, au contraire, on s’applaudit d’avoir sérieusement armé les artilleurs et l’on n’a pas tort. Dans la guerre de Crimée, les soldats d’artillerie ont souvent et avec succès repoussé, à la baïonnette et à coups de mousquet, l’ennemi qui avait envahi les batteries et les tranchées.
Les artilleurs français et sardes ont des carabines rayées avec le sabre-baïonnette.
Les deux batteries arrivées hier ont des canons rayés. Ces pièces ont des attelages de quatre chevaux seulement; elles sont en bronze, fort élégantes, et pour la ferme extérieure rappellent notre calibre de 6 livres ; mais, d’après les écouvillons et les refouloirs, la dimension du boulet serait au plus du calibre de 4. La bouche delà pièce, soigneusement fermée par un tampon, est invisible, mais ce n’est point une précaution prise contre les curieux ; on met d’ordinaire des tampons à toutes les pièces, même aux vieilles bouches à feu de remparts, à peu près hors de service, et pour lesquelles on ne devrait plus craindre la poussière et la pluie.
Les canons du nouveau modèle sont rayés à six rayures incli-
nées et très- fortement marquées comme les anciens obusiers. Le projectile vient s’appuyer sur le rebord de la chambre. Il est en fer creux, de forme cylindro-sphérique, à peu près semblable à celle de la balle d'infanterie, et il a un évidement comme cette dernière.
La base cylindrique du boulet est taraudée en six endroits, et des boulons d'étain ont été introduits dans les parties taraudées. Ce sont ces boulon.s qui viennent se forcer dans les rainures par la force d’expansion des gaz, et donnent au boulet la justesse de la balle de la carabine. On est parvenu par là à empêcher l'usure prématurée de la pièce, qui ne durerait guère, si le projectile était en fonte simple. Deux métaux non ductiles ne peuvent frotter violemment l’un contre l'autre sans occasionner des déchirements.
Le projectile est creux ; on le fait éclater à peu près à la distance voulue. Dans ce but, la mècbe qui est en communication, à l’intérieur du projectile, avec les matières fulminantes, porte à l’extérieur diverses indicatioi s. On coupe la mèche en se conformant à ces marques, selon que l’on désire lancer les éclats à quatre cents, six cents mètres ou plus. Le refouloir est creusé à sa base de façon à emboîter la télé du projectile comme la baguette des carabines. Une hausse mobile est adaptée à la droite du canon. Le tir paraît être très-juste jusqu’à deux mille six cents mètres; la portée totale est de quatre mille cinq cents mètres.
L’etfct de la mèche qui doit foire éclater, sur un point donné, le boulet creux du canon rayé ne produit pas cependant d’une façon précise les résultats attendus. Cette mèche ne vaut pas, il s’en faut, celle de nos c schrapnells. »
A ce sujet, je puis fournir un renseignement certain à nos officiers d'artillerie. Les Français connaissent les schrapnells, mais de nom seulement. Ils n’ont pas la mèche cylindrique, mais les mèches de bois de l'ancien système, dont je viens de parler, pour trois distances.
Les officiers d’artillerie de France parlent avec beaucoup d’éloges des progrès que les Autrichiens ont réalisés dans la confection et l’emploi des grandes fusées de guerre.
Je n'ai pas encore tu des batteries de fuséens.
L’affût du canon rayé est de très-petites proportions et la flèche est bifurquée, d’un bout à l’autre, par une entaille de cinq centimètres de large qui la rend plus légère sans nuire à la solidité.
Ce que l’on dit des effets des canons rayés est réellement épouvantable. Ainsi, tandis que le boulet sphérique de 24, tiré dans sa plus grande force de projection, ne pénètre que de vingt à vingt-quatre centimètres dans la maçonnerie, le boulet du canon rayé a une force de pénétration de 1 m. 20 c., éclate dans le but, ébranle, disjoint, lézarde le revêtement et, après quelques coups, fait brèche. La légèreté de la pièce — et c'est là son plus grand avantage — permet delà transporter où l’on ne pourrait faire arriver du canon de position qu'au prix des plus grands efforts et d’un travail toujours long, toujours difficultueux.
Il paraît que les fameux canons anglais Armstrong ne sont autres que des canons rayés se chargeant par la culasse.
Hier a mouillé à San-Pier d’Arena, faubourg de Gènes, le magnifique vaisseau la c Grande-Bretagne, » chargé de troupes, le 93* et deux batteries à cheval, une de la garde impériale, l’autre de la ligne. La cavalerie de la garde est toujours en retard, peut-être arrivera-t-elle demain avec l’empereur. Le 93* de ligne arrive de Constantine. Les régiments qui viennent d’Afrique sont reconnaissables à deux choses : ils n’ont point de schako, et les soldats portent des charges plus fortes que ceux des régiments venant de France. Ce n’est point qu’on les y oblige; la fantaisie le veut ainsi.
La vie du désert a transformé ces messieurs du 93* en sybarites ; il leur faut des peaux de moutons pour amollir la couche du bivac. Un sergent-major ou fourrier de tirailleurs, venant d’Afrique, et portant sur son sac la couverture de campement, la tente-abri, le piquet de tente, la besace contenant les ustensiles de propreté, une autre besace dans laquelle est roulée la veste d’uniforme, la peau de mouton et le gros rouleau de fer blanc, renfermant la partie essentielle de la comptabilité, ressemble à un commissionnaire de Paris, opérant un déménage-
ment sur ses crochets. Le 95*, comme les tirailleurs indigènes, la région étrangère et les zouaves , s’cst distingué dans la guerre delà Kabylie, en 1856.
Quelques escadrons de hussards ont encore débarqué aujourd’hui. Leurs chevaux sont trop chargés. Ce qu’ils ont de sacs et de besaces, en sus du paquetage, est réellement inour.
Les hommes à pied — dans les escadrons on doit avoir plus d’hommes que de chevaux — marchent en pantalon de toile, en blouse grise, en chéchia (calotte rouge) et en guêtres blanches.
La garde impériale à pied, renforcée de plusieurs régiments de ligne, encombre Gênes et ses faubourgs. Les couvents et les grands édihces publics servent de casernes aux troupes, mais il s’en faut que l’espace soit suffisant. La moitié des corps est bivaquée en plein air, et le nombre d’hommes au bivac augmente tous les jours; il faut de la place pour établir des magasins de vivres, d’approvisionnements et de munitions.
L’armée, je l’ai dit et je le répèîe, n’est sur le pied de g'ierre ni par l’effectif des hommes et des chevaux ni par la réunion du matériel. C’est une armée de manœuvres; elle se complétera en combattant. Les batteries n’ont pas leurs voitures au complet; elles ont avec leurs pièces deux charriots de batterie, un affût de réserve et une forge.
L’incertitude, l’attente déplaisent à la troupe. Elle a des loisirs, et beaucoup; mais l'altente du lendemain, le dé.sir de marcher en avant, de rencontrer un ennemi invisible encore et avec lequel la rapidité de la route pircourue lui faisait croire qu’elle se trouverait face à face dès le jour du débarquement, agissent sur les esprits. En attendant, officiers et soldats, ennuyés, impatients, flânent par les rues, complètent leurs achats pour la campagne et encombrent les cafés, principalement celui de la < Concordia, > rue Nuova, monté avec un luxe extravagant, où l’on est toujours sûr de trouver, dans le salon mauresque sous les orangers, chargés de fruits, p'antés autour du grand bassin delà terrasse, belle et nombreuse compagnie, depuis le simple troubadour jusqu’au maréchal de France.
Ceux qui prisent l’élégance se trouvent bien de la vie i(a-
, — iOi —
lieone. Dans ces splendides eafés on paye une glace à l’ananas cinq sous de France et la demi-tasse quatre sous; mais les vieux grognards dédaignent ces avantages peu substantiels. Ils ne trouvent rien de bon dans un pays où le pain est mauvais et où le litre de vin est inférieur en qualité, mais de même prix qu’en France.
Ce qui est remarquable ici, c’est le patriotisme de la population. Tout le monde a la même pensée et le même but, et, pour arriver à ce but, il n’est personne, excepté peut-être les marchands en détail, qui ne soit prêt aux sacrifices. Les enrôlés volontaires font l’exercice depuis le malin jusqu’au soir, par 1.1 pluie ou le soleil, avec une volonté opiniâtre, et ils manœuvrent déjà comme des vétérans. Les troupes sardes sont pleines d'ardeur et veulent réparer à tout prix l’échec de Novare. Il faut avoir vu do ses yeux cet entrainement de tout un peuple pour être bien convaincu que le premier besoin de l’Italie est l'indépendance.
On a leçu, ce matin, la nouvelle que quatre mille des citoyens les plus recommandables de Plaisance venaient de signer une adhésion à la politique du roi Victor-Emmanuel; et remarquez que cette adhésion a été signée sous le canon de la forteresse autrichienne.
Les préparatifs de la réception de l'empereur sont terminés. Les poteaux d'illumination sont plantés et garnis.
Le palais de la ville, qui avait été mis à la disposition de M. le maréchal Baraguey-d’Hilliers, sera occupé par l’empereur.
Ce matin, l’autonté municipale a foit affi<‘her, de vingt en vingt pas, l’avis ofBciel signé parle syndic, M. Morre, que l'empereur Napoléon III arrivera demain, 12, à Gènes.
Demain donc on brûlera de la poudre, et sans parcimonie, dans les caronades de 36 et de 48; je vous jure que ce sera fort beau, et bientôt, sans doute, on en brûlera aussi dans les canons rayés. Pour demain aussi Icsjolies Génoises font blanchir leurs gracieux voiles de mousseline, et je pourrai visiter une exposition gratuite et en plein air des plus belles chevelures que l’on puisse voir. Toutes les Génoises ont de beaux cheveux, toutes sont coiffées à merveille,
Le matin, en p.?ssant par les rues étroites de Gènes, on voit ces gracieuses tètes, sur le seuil des maisons, livrées aux soins des coiffeuses de profession, qui vont de |iorte en porte accomplir leur office, s'en acquittent en véritables artistes et reçoivent pour salaire un sou ou six liards, selon le modèle de coiffure adoptée. Cette dépense est tout d'abord prélevée sur le Irès-medique salaire des jeunes ouvrières, comme dépense de première nécessité, et c'est justice. Avant de manger, il faut songer à se faire belle.
Voir procéder à cette partie de la toilette est un des plus agréables plaisirs d’une promenade du matin dans Gènes. Mais qu’on 7 prenne garde. Regarder en passant, d'un œil oblique, c'est bien; mais qu’on ne s’avise pas de s’arrêter et d'adresser un compliment, il serait mal accueilli.
Voici, du reste, le résumé des dernières nouvelles officielles sur les positions occupées par les Autrichiens :
Ils ont évacué Livorno, Tronzano, Santhia, Saluggia, Saluzzola avec tant de précipitation, qu’en certains endroits les vivres requis ont été abandonnés.
A Verceil, il ne reste plus que l'ari ière-gartle des Autriehiens. Ils ont commencé à se retirer hier à midi. Leur passage sur la Sesia a continué jusqu’à trois heures et demie. Ce matin, ils se sont retirés en toute hâte de Carterana et de Stroppiana.
A Stroppiana, il y avait une forte colonne sous les ordres de quatre généraux. On remarquait une grande couslernalion parmi les officiers. Un éclaireur autrichien arrêté près de Crescentino, s’est évadé la nuit dernière.
Gènes, tî mai.
L'empereur des Français est arrivé à deux heures. La réception qui lui a été faite, dans cette entrée solennelle, est digne de la vieille cité des doges, de Gènes la superbe. La ville, sa rade immense couronnée par de verdoyantes montagnes, pré-
sentait un coup d’oeil magique. Les hautes maisons disposées en amphithéâtre, veuves (le leurs habitants qui encombraient le port, les palais superbes de marbre blanc et noir dont la terrasse domine la mer, affrontent les vents et les ardeurs du soleil et c^ichcnt leurs pieds dans l’ombre et l’humidité éternelles des ruelles, étalent avec orgueil les splendeurs de leurs gardemeubles réservés pour les grands jours. Partout, les yeux sont frappés par d’antiques tapisseries des Gobelins, des étoffes cramoisies à galons, crépines et glands d’or, des tapis mauresques fabriqués pour les palais des sultans et relevés aux angles par des N impériales d’or, entourées de couronnes de lauriers. De riches étendards surmontent les faites et s’étendent au-dessus de la voie publique, de maison en maison: drapeaux de toute forme, drapeaux de guerre et gonfanons d’église, flammes, pavillons, etc. Les couleurs françaises dominent, les couleurs sardes — vert, blanc et rouge, à la croix d’argent sur champ de gueules, servent d’encadrement.
Dans toutes les rues de Gênes, quartiers riches et quartiers pauvres, pendent. Axés par des épingles de bois à des ficelles tendues, à quatre pieds de hauteur, contre la muraille, de longs placards, en vers et en prose héroïque, avec texte français en regard, en l’honneur de l’empereur Napoléon.
11 n’est point d’exemple, peut-être, d’une pareille fécondité. Gênes a dû employer à ce service tout ce qui tient une plume à dix lieues à la ronde et une armée de typographes de renfort. Les Génois, dans ces invocations enthousiastes, parlent à Napoléon comme à Dieu.
Pareil enthousiasme ne saurait être surpassé. Le soir, la ville sera illuminée. Depuis hier, tout est prêt. Les rues carrossables de Gènes, la viaBalbi,laviaNuova,laviaNuovissirao,lavia Carlo Felice, la Piazza dcl Annunziata, ces grandes artères qui encerclent les ruelles de Gênes comme des boulevards, sont décorées de mâts chargés d’oriflammes aux couleurs unies de France et de Sardaigne et de guirlandes de feuillage qui supportent des écussons dorés, aux inscriptions de : « Vive la France! vive lltalie! vive Napoléon ITI! vive Victor-Emmanuel! vive l’armée! »
Un des écussons porte une inscription tracée à la hâte : « I et Vinci ! »
Dans toutes les rues, sur toutes les places, il n'est pas une fenêtre qui ne soit garnie déjà de cierges — c'est avec des cierges qu’on illumine en Kalie — et de lanternes de couleurs ; boutiques et ateliers chôment aujourd'hui, écoliers et moines ont reçu congé ; la circulation des voitures a été interrompue, par ordre de la municipalité, depuis la piazza deU'Acqua Verde jusqu’à celle de San-Dominico. Le soleil s’est mis de la partie, un soleil brûlant, à peine tempéré par une légère brise.
Mais j’oublie l’empireur. Parla décoration des rues jugez , du coup d’œil que présente le port. De mâts en mâts, de cordages en cordages, s'étalent les pavillons de toutes les nations de la terre, un seul, celui de l’Autriche, excepté. Quelques navires marchands de la puissance ennemie, victimes du sort de la guerre, apparaissent de loin en loin, tristes, déserts, muets, gardés par des sentinelles. Aux grands mâts des autres navires, à la place d'honneur, flottent les couleurs françaises et sardes; à l'arriére, et penché en dehors, le drapeau national. Est-il nécessaire de désigner celui que je cherche et que je parviens à découvrir çà et là dans la rade encombrée, le seul devant qui je m'incline et découvre ma tète?
A dix heures et demie, les troupes du cortège prennent les armes et se rendent à l'emplacement qui leur est désigné. Elles sont peu nombreuses; la place manque. Le service d'honneur est fait par les zouaves de la garde impériale, aux turbans blanc.s et aux ornements jaunes et or, le 5' régiment des zouaves d’Afrique aux turbans verts, bronzé par le soleil et la poudre, le 93*, tout glorieux des lauriers conquis en Kabylie, un bataillon du 5* grenadiers de la garde, avec l'aigle et l'état-major du régiment, un escadron de chasseurs à cheval, carabine en bandoulière. Les gardes nationaux pourvus de l'uniforme forment la haie dans la rue Baibi, avec un peloton de carabiniers sardes, à cheval, plumet rouge au chapeau et aiguillettes blanches.
Il f.*ut mon'cr en voiture et gagner le pied du phare de San- Pier d'Arena, d’où la vue s’étend de plus loin sur la haute mer. Longue attente. — Une foule énorme encombre les jetées ;
une flottille de barques à voiles et à rames, de petits bateaux à vapeur, gagnent la pleine mer pour se porter au-devant de l’escadre; les cloches sonnent à toutes volées; les moines bruns à cordelières blanches couronnent le faite des églises. Le soleil darde d'aplomb sans un souffle de bise; la rade est une fournaise en ébullition; sur les monts opposés des nuages de vapeur s’élèvent, se condensent, noircissent; la chaleur est accablante, l'orage est imminent.
A une heure, un coup de canon est tiré du phare, un autre coup répond de la côte, un bateau à vapeur s’éloigne du rivage en sifflant : c’est le bateau pilote. L’escadre est en vue.
Encore une heure de pénible attente, et enfin les navires de l’escadrille apparaissent, comme des points noirs d’abord, à peine visibles au-dessus de l’horizon; mais ces points grandissent comme par magie, ils avancent à toute vapeur ; on reconnaît la « Reine Hortense, > en tête, et, sur le pont, l’empereur, en grand uniforme, le prince Napoléon et tout l’état-major.
En ce moment éclate un bruit dont rien ne saurait donner une idée. Les cris de Vive l’Empereur! des battements de mains frénétiques, les volées des cloches, les hourras retentissants des marins, debout dans les hunes, la musique guerrière et le fracas du canon, d’immenses pièces de gros calibre bourrées à triples gazons, se répercutent de seconde en seconde sur toute l’immense étendue de la rade.
Près de la jetée, où ne peuvent aborder les bâtiments de guerre, un canot d’honneur se tient prêt. Ce canot est une magnificence. Il disparaît sous des étoffes de soie cramoisie, garnies d’or, et un riche étendard français s’élève à l'arrière. C’est le canot de l’empereur. Les rameurs attendent, la rame en l’air, le signal d’accoster.
Au coupdesifletdu maître d’équipage, les rames tombent à l’eau en mesure et, d’un seul effort, amènent le canot au pied de l'escalier d’honneur de la c Reine Hortense. >
Le navire s’arrête; l’empereur, accompagné de S. A. I. le prince Napoléon, de S. A. R. le prince de Savoie-Carignan et de M. le comte de Cavour, qui étaient venus à sa rencontre en mer, descend dans le canot, qui s’avance lentement au milieu des
barques. Les chapeaux elles mouchoirs s'agitent sur le passage de l’empereur, les bouquets et les fleurs pleuTent autour de son canot, et aux cris enthousiastes de Vive l’Empereur ! vive ritalie! qui le saluent se joignent bientôt les tambours et les clairons des grenadiers de la garde et des zouaves, rangés en bataille sur les quais
Quelques moments après, l’empereur met le pied sur le sol italien. Sa Majesté a été reçue au débarcadère par le maire, le conseil municipal et le personnel de l’ambassade française, et s’est rendue ensuite au c Palazzo Reale, » où la cour de justice et les autorités cifiles et militaires lui ont été présentées. La foule, qui n’a cessé de stationner devant le palais, dans la rue Baibi, l•emplissait lairde ses vivat, toutes les fois que l’empereur paraissait au balcon.
En traversant la galerie pour se rendre au palais, l’empereur s’arrête devant la fenêtre du milieu pour lorgner la foule avec son binocle. En ce moment le tapage est à son comble.
On prétend que l’empereur partira cette nuit pour porter son quartier général à Novi, près de Marengo. La division de la garde, restée ici, s’y rendra demain et après-demain ; elle en a reçu l’ordre.
L'orage n’a pas éclaté, mais vers le soir il est tombé une pluie abondante. Elle n'a pas chassé les promeneurs; elle n’a pas nui à l etfct général de l’illumination, qui a été spendide, surtout sur la montagne et la rade.
A huit heures et demie, l’empereur, accompagné du prince (le Savoie-Carignan et du prince Napoléon, est monté en voiture pour se rendre au théâtre. Une foule compacte se pressait dans la rue, mais ce flot vivant s’ouvrait respectueusement devant le cortège impérial. Partout les mêmes battements de mains frénétiques, partout les mêmes acclamations chaleureuses. Mais il est impossible de décrire la scène émouvante qui s’est produite à l’entrée de l’empereur dans la salle ; de toutes les poitrines sortaient des cris de Vive l’empereur! vive Napoléon! et tous ces cris venaient du cœur, car ils salua ient l’indépendance de l’Italie.
Il me serait difficile de vous nommer les personnes qui font
partie de la suite de l'empereur. Je me bornerai à tous en citer une seule : c’est un des chefs de corps de l’armée d'Italie, le brave colonel Plombain.
f.e colonel Plombain, sous-otficier avant 1830, a gagné tous ses grades et ses décorations sur le champ de bataille. Depuis 1830, il ne s’est pas tiré un coup de fusil par les Français que M. Plombain n’y fiU; mais, en France, trente années de campagne, de glorieuses blessures, des actions d’éclat sans nombre, ne suffisent pas pour expliquer un grand avancement. Pour acquérir une fortune militaire, il faut une cause qui mette en relief, lien est ainsi de M. Plombain.
M. Plombain doit son avancement à un fait particulier, à son bras droit, plus court que le gauche de trois centimélros. Je m’explique :
A l’expédition d’Alger, M. Plombain était sergent-major. Il eut le bras fracassé par une balle à Sidi-Ferrueb. Les chirurgiens étaient unanimes pour décider l'amputation, un seul, M. Baudens, alors sous-aide major, voulut tenter un autre moyen. On le laissa faire.
Le jeune chirurgien, maître de son patient, coupa les fragments d’os de haut et de bas, rejoignit les deux extrémités ensemble et réunit les chairs; la suture se ht, et le bras raccourci n'a pas moins de souplessb ni de force que le bras resté intact.
Cette opération ht du bruit, elle mil en relief l'opérateur. On voulut voir le patient; il fut nommé officier. Le patient poussa à son tour, quand il le put, celui qui l'avait guéri, et, parce mutuel appui, M. Baudens est devenu médecin en chef et M. Plombain colonel. Le médecin en chef est mort, le colonel sera bientôt promu général. Il y compte bien, mais il ne s’en attribue pas l’honneur. Il raconte à tous, le digne soldat, qu'il doit sa carrière à son bras trop court et jure qu'il ne voudrait pas qu’il fût allonge, quand bien même on lui offrirait tous les biens de la terre. Songez donc, un bras qui pourra conduire au glorieux bàlon !
Les Autrichiens ont établi leur grand quartier général à Mortara.
Gènes, 13 mai.
Ce matin, à six heures, Tempereur a reçu la visite du roi Victor-Emmanuel, qui a quitté son quartier général pour venir serrer la main de son auguste allié. Sa Majesté Sarde est repartie quelques heures après et a été reconduite jusqu’au chemin de fer par le prince Napoléon.
Malgré l'arrivée de Tempereur, les hostilités ne sont pas et ne peuvent être imminentes; l'armée continue à s’échelonner, mais elle ne prend aucune disposition qui dénoterait le commencement d'exécution d’un plan de campagne.
La pluie a tombé sans interruption depuis hier soir jusqu’aujourd’hui à midi. Le temps est lemis et l’atmosphère est rafraîchie.
L’empereur n’a pas quitté Gènes aujourd’hui.
Napoléon III se rend à Alexandrie, où il établit son quartier général.
La cavalerie de la garde impériale entre en Piémont, par Nice.
Le 5* corps d’année, celui que commande le prince Napoléon (quartier général à Gènes), sous le nom de corps de réserve, et dont l'organisation n’existait, avant-hier encore, que sur le papier, est formé aujourd'hui. Le 3* régiment de zouaves en fait partie. C’est le régiment de l’armée française dont l’effectif est le plus élevé. Il a deux mille cinq cents hommes et compte des compagnies de cent cinquante hommes. Quel que soit le chiffre de l’effectif, l’armée française n’a jamais sur pied de paix, comme sur pied de guerre, que trois officiers par compagnie. Cela tient, en grande partie, à ses manœuvres qui réunissent deux compagnies pour former une division.
Il y a près de cinquante mille hommes de l’armée d’Afrique, en Piémont. Ce sont des troupes admirables, aguerries par de longues épreuves contre l’ennemi et rompues aux fatigues et aux privations de la guerre. Il est au moins douteux que les Autrichiens, à conditions égales, puissent leur résister. Il serait di^cile de voir plus d’entrain, plus de force et d’élan. Jamais,
sans conteste, la France n’a mis sur pied une armée plus belle et plus déterminée.
Les troupes qui viennent d'Afrique se distinguent de celles qui sortent de France par une grande liberté d'allures et certaines licences d’uniforme, des plus utiles au point de vue hygiénique; elles n'ont pas de schako, mais un simple képi, et le coi est remplacé par une cravate lâche en coton bleu. La guêtre, délaissée chez nous, est toujours en grand usage et en grande estime dans l'armée française, la guêtre blanche surtout.
La légion étrangère porte exactement le même uniforme que l’in^nterie de ligne, à celte différence près, pour les compagnies de grenadiers, de voltigeurs et du centre, que le turban du képi est en drap vert, au lieu de drap bleu. Les tirailleurs de la légion étrangère ont une tunique verte ; celle des bataillons de tirailleurs français est bleue. Les officiers des zouaves et de la légion étrangère ont la tunique verte, les officiers de turcos la tunique bleu de ciel.
Les officiers des tirailleurs, des zouaves, des turcos et de la légion étrangère, en uniforme de guerre, quittent l’épaulette; le grade se distingue alors par une broderie sur la manche, pareille à celle que portent les officiers de cavalerie légère et que l'on nomme noeud hongrois.
Les zouaves ont l'arme de précision et la bafonnette-sabre des tirailleurs.
On continue à débarquer le gros matériel, les ambulances,’ les vivres et les munitions, è Gênes. Les quais sont encombrés et les équipages du train suffisent à peine aux transports. Il faut du temps pour classer tout cela avec ordre, pour tout conduire — si je puis me servir de cette expression — à pied d’oeuvre. Le service de l'inlendance, du commissariat, qui embrasse tout, approvisionnements de guerre, magasins, vivres, hôpitaux, solde, etc., est plus parfait en France que dans toute autre armée ; c’est là pour la France une supériorité incontestable, mais encore faut-il un temps moral pour se reconnaître, et à peine commence-t-on à se débrouiller du chaos.
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Gènes, U imi.
La garde impériale, avec les corps d'administration et d'ambulance qui lui sont attachés, est partie ce matin pour Arquata, où se porte son quartier général. Arquata est situé entre Gènes et Alexandrie, dans les environs de Novi et de Marengo. La grande concentration s'opère vers ce point-là.
L'empereur a quitté Gènes, vers deux heures de l'après-midi. La ville d'Alexandrie lui a fait une réception magnifique.
Une personne qui arrive d’Alexandrie m’a communiqué les détails de cette cérémonie. Le train impérial est parti à deux heures préci.ses par la voie ferrée, qui traverse les Apennins et qui a coûté cent trente-cinq millions. Cette œuvre gigantesque hit le plus grand honneur au gouvernement sarde ; elle atteste les ressources et l’activité de ce pays énergique, qui en a poursuivi la construction malgré des circonstances difficiles. Le train impérial ne s'est arrêté que quelques instants aux principales stations : Ponte-Decimo, Busalla, Arquata, Serravalle et Novi. Sur tout le parcours, les populations et les troupes en marche se pressaient aux points d'où l'on pouvait apercevoir l'empereur, et le saluaient de cris Joyeux. A quatre heures moins quelques minutes, le convoi impérial traversait la rivière la Bormida, laissait à gauche la plaine où s’est livrée l’immortelle bataille de Marengo,et, à quatre heures, il entrait dans la gare d’Alexandrie.
L’empereur, reçu par les autorités civiles et militaires, est monté à cheval et s'est rendu au palais royal, escorté par plusieurs escadrons de cavalerie, au milieu d’une double haie formée parla garde nationale, les troupes sardes et les régiments français. Le terre-plein des fortifications était bordé de mâts vénitiens, ornés de banderoles flottantes aux couleurs des deux nations. Les maisons étaient tapissées, jusqu'à la hauteur du premier étage, de draperies aux couleurs sardes et françaises et de guirlandes de fleurs ; les dames de la ville jetaient sur le passage de Sa Majesté des bouquets et des fleurs; des arcs de triomphe et des trophées portaient des inscriptions remarqua-
b)es. Sur deux colonnes, placées ï la sortie de la gare, on lisa it ces paroles de l’empereur :
« Le but de celte guerre est de rendre ritalie à elle-même,
« et non de la faire changer de maître ; nous aurons à nos fron- « tières un peuple ami qui nous devra son indépendance. »
On avait également transcrit ces paroles de Sa Majesté :
« Que la France s’arme et dise résolument à l’Europe : Je « ne veux pas de conquêtes, mais j’avoue hautement ma sym- «. palhie pour un peuple dont l’histoire se confènd avec la nô- « tre et qui gémit sous l’oppression étrangère. »
Sur la Piazza Larga, où est situé le palais royal, se pressait une fouie compacte de plus de dix mille personnes ; elle a salué l’empereur par des applaudissements et des bravos prolongés.
Quelques instants après. Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel est venu rejoindre lempereur, qui commandera en chef les deux armées, et a dîné avec lai.
Ce soir, la ville sera illuminée.
Je puis vous transmettre un renseignement précis : le chiffre des troupes françaises d’occupation était au 8 mai de 102,000 hommes. De nouvelles troupes, vehues directement • d’Afrique, le o® zouaves, le 93", la V" légion étrangère, la cavalerie de la garde impériale, de la cavalerie de ligne, sont arrivées depuis. Tout compte fait, on aurait grande peine à poser un total de 120,000 Français, en Piémont. Du reste, personne ne cherche à grossir le chiffre.
On continue à répandre des bruits épouvantables sur le compte des Autrichiens. On ne cesse de parler des malheurs de jeunes vierges piémontaises violées, par vingtaines, dans les gares de chemin de fer dévastées, par des Croates avinés et pieds nus; de pauvres paysans tués à coups de pistolet, en matières de passe-temps; de fermes incendiées pour éclairer les feux de bivac; de chefs d’administrations communales condamnés à mort par les conseils de guerre et fusillés sur l’heure, parce que les cours d’eau de leurs localités débordent et qu’ils déclarent ne savoir que faire pour arrêter les inondations, qui font du tort aux Autrichiens. J’ai beau faire , je ne puis remonter à la source de ces bruits, mais je puis affirmer ceci :
les Autrichiens requièrent et s’emparent de tout ce qui peut leur être utile et faire défaut à leurs ennemis.
Les militaires français repoussent avec indignation les histoires de croque-mitaine, les mensonges, les calomnies; ils sont persuadés de l’emporter, mais cette persuasion n’est pas de la jactance, et ils s'attendent à rencontrer des adversaires vaillants et dignes, non de vils bandits.
Le syndic de la ville , M. Morro, a publié aujourd'hui, par voie d’afliches, les adieux et les remerciements de l’empereur aux Génois.
Gênes, 15 mai.
A de faibles exceptions près , les dernières troupes de la garde impériale et les services de santé et de subsistances ont quitté Gènes pour le quartier général d'Arquata.
Au lieu de quatre corps d'armée , nous en avons six aujourd'hui ; les quatre corps de troupes commandés par les maréchaux Canrobert et Baraguey-d’Hilliers, les généraux de Mac-Mahon et Niel ; le 5* corps, sous les ordres du prince ’ Napoléon; enfin, la garde impériale, formant un corps d’armée spécial , sous le commandement du général Regnaud de ( Saint-Jean d’Angély.
Vous remarquerez que cette belle armée est répartie sur le chemin de fer de Turin à Alexandrie et que les quartiers généraux des corps et des divisions sont placés au centre des stations, afin de faciliter les relations et les arrivages des approvisionnements. Cette disposition ne permet pas d’opérer des mouvements rapides; il faut une plus grande concentration.
Un grand fait est acquis aujourd'hui: l'armée a son outillage de campagne, son organisation est achevée; tout- ce qui lui manquait pour entrer en ligne, il y a peu de jours encore, est établi. Ce qui a été fait depuis quinze jours tient du prodige ; ce ne sera pas la moindre gloire de la campagne d’Italie, et cette __ gloire reviendra tout entière à l'intendance et aux corps administratifs, les deux véritables joyaux de l’armée.
L’administration a eu non-seulement à pourvoir aux besoins exceptionnels de l'entrée en campagne, mais aussi aux besoins réguliers et journaliers du service, et cela, malgré l'insuffisance des moyens de transports, malgré l'incertitude de l'itinéraire à suivre, de la marche et de l'emplacement des troupes.
Je vous l ai dit dans une de mes premières lettres ; ceux qui font partie de l’expédition ont été surpris à l'improviste. Il ne leur a été accordé ni un jour ni une heure de répit pour terminer leurs préparatif indispensables.
Le colonel d’un régiment de ligne reçoit un ordre de départ immédiat, le 30 avril. Son régiment est délabré ; le 5 mai, il doit recevoir des etfets de grand équipement pour la moitié de son effectif; le 7 mai, des effets de petit équipement pour l’effectif entier. Le colonel se rend à la hâte au chef-lieu de la division, et demande de pouvoir renouveler l’équipement de ses hommes avant de se mettre en route. Le général de division lui répond que la marche n'interrompra pas le service régulier. Le régiment part ; le 4 mai, il fait étape à Suse.
Le 5, avant de lever le camp, le colonel donne ordre au rapport, qu’immédiatement après l'arrivée au cantonnement du soir, San-Antonio, les fourriers, c'est eux que la chose coocerne, se rendront au magasin de la division pour recevoir les effets destinés aux compagnies et dont les états de renouvellement ont été approuvés.
Pas un ne s'avise d'objecter que la division n’est pas réunie et ligure seulement sur le papier ; personne n’évoque en doute l’existence d’un magasin d’babillement à San-Antonio : l'ordre le dit, il faut donc que cela soit. A midi, le régiment arrive à l’étape. Les fourriers réunissent les corvées, et, sous un prélart de toile, formant tente« dressé sur la grand'place, les officiers d'administration délivrent ce que les récépissés prescrivent. A quatre heures, cinq cent cinquante capotes et pantalons étaient distribués, ajustés, marqués au numéro de chaque homme. Deux jours après, à Novi, on délivre, avec la même régularité, les souliers et les chemi.ses.
Pendant les deux premiers jours de marche les hommes ont
ilu pain, le poids et rencombrement ne perineltant pas de faire des approvisionnements de plus longue durée. Si l'on voyage eu France, on renouvelle le pain de deuv en deux jours ; en campagne, après avoir épuisé les rations délivrées en partant, on remplace le pain par le biscuit; mais à peine est-on arrivé à destination, à peine a-t-on formé un camp définitif, on établit les fours de campagne, on déballe les farines, dont le transport est aussi aisé et aussi rapide que le transport du biscuit, et les ouvriers des bataillons d'administration cuisent, en quelques heures, du pain pour toute l'armée. Il est d'une qualité excellente, nutritif, savoureux, très-blanc. Les farines sont blutées au 20*. Le pain de munition des Belges est loin de valoir celui des Français.
A Gènes, dans la manutention de San- Fier d’Arena, li s fours de campagne fournissent 35,000 rations par jour, qu’on transporte dans tes divisions par chemin de fer. A Turin et à Alexandrie, on cuit également, mais en quantités moindres. Le surplus des rations est fourni par des entrepreneurs. Ils ont passé des contrats pour huit et quinze jours, et pour 10,000 à 12,000 rations par jour.
L'armée mange de la viande fraîche. L’intendance achète du bétail en France, en Savoie, en Piémont; elle en achètera aileurs s’il le faut. Les bétes délivrées et acceptées par les commissions d’admission sont dirigées sur les parcs des corps d’armée et des divisions. On sait, à peu de chose près, par le poids de la béte vivante, ce qu’elle donnera de rations. Pour une béte grasse, il y a un déchet de 35 p. c.; pour une bêle maigre, 40 p. c. ; et pour celles qui sont dans les plus mauvaises oonditions, 45 p. c. au maximum.
'' Dans les marches, et quand on veut rompre la monotonie de a nourriture du soldat, on remplace la viande fraîche par du porc salé, dont les magasins sont toujours amplement munis. La ration de viande fraîche est de trois cent cinquante grammes, celle de porc salé, d’un tiers moins forte. Parfois la ration se compose de viande fraîche et de viande salée, en proportions exactes, pour rester dans les termes des règlements.
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II pleut à torrents. Les4roupes campées dans les conditions les plus favorables ont de la boue jusqu'à la cheville. Je profiterai de la première éclaircie pour faire une excursion à Alexandrie, place dont l’abord n’est pas des plus faciles pour les simples voyageurs. Une récente ordonnance du commandant général de la division d’Alexandrie, comte Marcello Gianotti, prescrit à toutes les personnes qui n’ont pas de motif ni d’autorisalion pour rester en ville ou dans la zone, qui n’y ont pas im domicile fixe et autorisé, ou n’appartiennent pas aux armées française et sarde , de s’éloigner dans les vingt-quatre heures, à moins d’avoir obtenu une permission de séjour des autorités compétentes.
Ces dispositions sont adoptées dans cette place forte et sa zone, en vertu des prescriptions du titre XV du règlement pour le service des places eo campagne.
J’ai visité l'hôpital militaire des Français, établi dans la caserne rouge de San-Benigno, sur les hauteurs de Gènes, à l'extrémité du port. San-Benigno, dans les temps ordinaires, est une immense caserne à trois étages, pour six bataillons au grand complet de guerre. Chambrées de sous-officiers , logements de mariés, bureaux de comptabilité, cantines, cuisines, magasins, services administratifs, rien n’y manque , rien ne saurait être mieux emménagé, mieux distribué, mieux compris. Les cours, cependant, ne sont pas assez vastes pour les besoins du service de six bataillons; mais c’est un inconvénient de force majeure. Les plateaux ne sont pas communs à Gènes; il faut s’y resserrer.
Pour établir un hôpital militaire, on n’aurait pu trouver un emplacement mieux disposé. L’air et l’espace abondent ; les locaux sont vastes, et tout ce qui concerne le service d'hôpital, pharmacies, tisaneries, magasins, dépendances, salles de bains, buanderies, cuisines, chambres de garde, etc., tout est là à proximité des malades.
Les services hospitaliers et administratifs de l’armée française pourraient être égalés ailleurs, ce qui n’est pas, mais à coup sür on ne saurait mieux faire. L'hôpital de San-Benigno a été installlé dès le premier jour de l’occupation, et dès lepre-
mier jour il était organisé comme s'il existait depuis vingt ans. Les locaux ont été fournis à l’administration de l’armée, mais rien de plus ; c’étaient des locaux vides et complètement nus.
Tout le matériel, tout I ameublement, tous les ustensiles, tous les approvisionnements , tout ce qui est remèdes, vivres , literie, linge, instruments, appareils, tout vient de France et tout est au grand complet. Rien n’a été négligé pour les soins à donner aux malades pour leur bien-être, pour leur comfort. Quatre cents lits sont occupés ; on en disposerait six fuis autant sans encombrement et sans peine.
La literie de chaque malade se compose d’une couchetle en fer à deux places, d'un sommier, de deux cxce'lents matelas, de draps, de couvertures de laine de fort bonne qualité, d'un traversin et d’un oreiller. Le linge abonde. Un fiévreux, en transpiration, demanderait vingt fois, trente fois parnuit i cbangerdecliemiseet de draps de lit, que l’infirmierde gardele satisferait sans réplique. Les chefs de service ont sous leurs ordiev de nombreux médecins et chirurgiens, qui veillent, avec une sol'icitude qui ne se relùche jamais, à ce que toutes les prescriptions soient exécutées en règle et à heu e fixe.
Les infirmiers, en grand nombre, ont la même organisation que les soldats des corps. Ils sont recrutés de la même manière et désignés spécialement pour le service d’ambulance, d’infirmerie et d'hôpitaux.
Bouillons, consommés, potages, pâles, juliennes, viandes bouillies, rôties ou braisées, volailles, légumes frais et rares, <£uf.>, laitage, vin, pain, tout est de la meilleure qualité et tout abonde. Thés, tisanes, limonades, sirops, tout ce que le malade désire et tout ce que le médecin traitant autorise â prendre, est mis à sa disposition.
Le service des bains est monté et organisé comme dans un établis-sement de premier ordre. Les hôpitaux militaires français devraient être pour les autres armées un sujet d’études et d’exemples â suivre. Une seule chose y présente des inconvénients, mais ce n’est pas le malade qui en souffre. Les hôpitaux ont deux chefs : un chef administratif, qui appartient à l’intendance, et un chef sanitaire.
Or il arrive souvent que le chef sanitaire, bien supérieur au chef administratif sous le rapport du rang, du traitement, de la considération publique, est soumis à ce dernier pour des notes, des rapports, des mesures de discipline et une foule d’autres détails. Il en est de même du service des subsistances, soumis à l’intendance, mais ne faisant pas partie du corps de l'intendance. Cela tient à ce que les officiers d'administration ont été, jusqu’à présent, recrutés dans trois catégories distinctes : parmi les vieux officiers, parmi les sous-officiers proposés pour l’avancement, parmi les employés civils n’ayant point d’antécédents militaires. Ces frottements disparaîtront avec le temps.
Les régiments expéditionnaires ayant amené en Piémont tout ce qui fait partie de l’effiectif de leurs bataillons, escadrons ou batteries de guerre, sans tenir compte des non-valeurs qu’ils ne peuvent faire entrer en ligne, de petits dépôts provisoires sont établis, pour chaque corps à Gènes, à Turin, à Alexandrie.
Les dépôts renferment toutes ces non-valeurs. Les hommes dont le terme de service est expiré suivent le régiment Jusqu’au dernier jour de leur engagement, et sont dirigés ensuite sur le dépôt provisoire, où ils attendent leur congé et leur ordre d’embarquement pour la France. Beaucoup de soldats de la légion étrangère attendent ce moment-là.
Depuis le 15, au soir, jusqu’à ce matin, la pluie a tombé par torrents ; chaque filet d’eau était une gouttière. Ce matin, nous avons trêve; il c.st temps.
Si une partie de 1a cavalerie est arrivée, la grosse cavalerie est en retard. Les cuirassiers de la garde entrent en Piémont par Nice. On affirme qu’ils n’arriveront pas avant le 27. Les grandes opérations tarderaient-elles encore jusqu’aux premiers jours de juin ? C’est probable et même désirable. Les centgardes sont à Gênes; ils seront à Alexandrie demain.
Gènes, îO mai.
Les régiments de cavalerie de la g irde arrivent un à un, jour par jour. De Paris à Marseille ils ont été transportés, hommes et chevaux, par les voies rapides. De Marseille au quartier général ils prennent par Nice et suivent le chemin de la Corniche, en longeant les côtes. Ils mettent vingt et un jours à franchir la distance; pour parvenir à Gènes, quinze étapes et deux séjours; à Gènes ou plutôt à San-Pier d’Arena, ils ne traversent pas la ville, les régiments ont un troisième séjour, et les soixante seize kilomètres de Gènes à Alexandrie sont divisés en trois étapes.
I^s cavaliers de la garde m'ont donné quelques détails sur la route qu'ils ont parcourue. Tantôt logés chez l'habitant, tantôt casemés dans les églises et les couvents, tantôt biraqués, ils ont été admirablement accueillis à Nice et à Port-Meurice. Peu préoccupés de l'avenir, des souvenirs récents les absorbent encore tout entiers; ils conservent précieusement, dans un coin du cœur, la mémoire des manifestations simples, mais touchantes et dignes, dont ils ontété l’objet en quittant le sol sacré de la patrie.
A Antibes, à l’heure du départ, à l aubc, la population entière, autorités communales et clergé en tète, les vieillards et les enfants au premier rang, se rangent devant les escadrons formés en bataille. Là, an milieu du plus religieux silence, sans emphase, dans un langage simple jusqu'au sublime, émouvant à faire couler les larmes sur les visages cicatrisés et bronzés par la guerre, le maire de la ville invite ceux qui partent à boire avec lui, sur le sol de la France, un dernier verre de vin de France, à l'honneur et à la gloire de la France, à la prospérité et à l’heureux retour de ceux qui vont combattre pour elle. Alors sans un applaudissement, sans un cri, les verres se remplissent et se vident à la ronde, la population recule et se découvre, le colonel prononce un commandement, l’aigle salue en s'inclinant, les sabres .sortent du fourreau, les pelotons se forment et l’on s’éloigne, au petit pas, émus, pensifs, sans fanfares, sans musique guerrière.
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Longtemps après, au détour de la route, de l'autre cdté de la frontière, la trompette sonne, les chevaux prennent une vivo allure, les fronts se redressent, les préoccupations se dissipent, mais I impression restera ; les soldab les plus rudes, les natures les plus incultes comprennent et ressentent désormais l'influence de ce mot magique, < la patrie, » c'est-à-dire le plus vif, le plus noble, le plus élevé des sentiments terrestres.
Les régiments de cavalerie sont à quatre escadrons de guerre.
On ne peut voir de cavalerie régulière plus légèrement équipée que les régiments de chasseurs d'Afrique en campagne. La tunique de grande tenue, les contre-épaulettes et les fourragères rentrent dans les magasins du dépôt.
Il reste pour l'uniforme un képi en drap rouge, avec cocarde, ganse (!e cocarde, pompon et le numéro du régiment en cuivre, une veste bleu dé ciel à une rangée de boutons, cravate en coton bleu et pantalon Lasalle, garni de jambières de cuir montant aux genoux. Ce vêtement remplace avantageusement le charivari. Les armes des chasseurs sont un sabre de cavalerie légère, un pistolet d'arçon et une excellente carabine, portée en bandoulière. Les officiers ont le sabre, un revolver, le képi, le pantalon de.s cavaliers et un spencer, avec ornements noirs, nœuds hongrois pour marquer le grade ( t revers jaunes.
Les chevaux sont très-peu chargés; ils n’ont pas de filet de bride, mais une bride simple, à mors arabe très-recourbé; lioou en cuir blanc, selle à la hussarde, à troussequin élevé, pas de housse, pas de porte-manteau. Le manteau se roule sur les fontes, et les effets de pansage et de propreté sont renfermés dans deux sacoches. Sur la selle une grande besace contient plusieurs rations d'avoine et les vivres des hommes.
Derrière la selle une petite besace en toile, tenant liei de porte-manteau, renferme deux chemises, une blouse, un pantalon de toile, un mouchoir de poche, la chéchia. La tente-; bri est sur la petite besace; le porte-fers, la grande gamelle (t le bidon de campement complètent le paquetage. Tels sont 1' miforme, l'armement, l'équipement et le harnachement des cl lasseurs d'Afrique. Montés sur d'excelleuts chevaux arabes , ar-
dents, rapides, sobres, infatigables, doux avec les hommes et se battant volontiers entre eux, excellents pour les charges et les routes rapides, se pliant mal aux manœuvres de précision et aux mouvements d'allure lente, les chasseurs d'Afrique sont d’excellents cavaliers, de très-bons soldats, de véritables troupes d'élite.
Débarqués depuis peu, ils sont cantonnés à huit kilomètres de Gènes en attendant d'étre dirigés sur les divisions de l'intérieur.
L’armée française, outre les besoins des services généraux, a dO se procurer deux mulets par compagnie, c'est-à-dire des milliers de mulets. Elle les a trouvés sans grande peine, mais quelques jours d’usage ont fait découvrir dans ces intére.<sants animaux, achetés en toute hâte, la plus belle col'ertion de tares et de vices rédhibitoires que puisse contenir un code hippiatrique. C’est une collection complète de maladies cachées, d’infirmités masquées, d'écarts de tempérament et de travers de caractère.
Aussi les mulets piémontais vont-ils être revendus au plus offrant et dernier enchérisseur, et cela sans retard. Ils seront remplacés par des voilures de transport. L’armée en possède déjà près de deux mille, prises à son service pour un temps illimiié. La plupart viennent d au delà du mont Cenis.
Les cochers de place, voituriers, canotiers, portefaix, hommes de {«ine sont très-rapaces en Piémont et particulièrement à Gènes, ville de commerce et de lucre avant tout. Ces |»eiits industriels veulent réaliser les bénéfices des gros marchands.
Les polices locales se montrent fort soucieuses des intérêts des Français. Elles n'entendent pas qu'on abuse de leur ignorance pour élever le prix des objets de consommation ; mais elle.s n'y peuvent guère, et trop souvent on recourt à la force pour régler des différends d’affaires. Et cependant le militaire français est, en général , peu économe. Les questions d'argent ne le touchent point. L’avenir ne lui appartient pas; il veut jouir du présent, et dans le présent il est en fonds. Les officiers ont reçu leur entrée en campagne, qui s’élève , dans les corps venant de France, à quatre cents francs pour les lieutenants et les souslieutenants, à six cents francs pour les capitaines, etc. Les
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Les officiers sont logés dans les hôtels ou chez les particuliers, par billets de logement. Les hôteliers reçoivent une indemnité de cinquante centimes par lit d’officier et par jour; les personnes qui ne font pas profession de loger des étrangers ne reçoivent rien en dédommagement des devoirs que l’hospitalité impose. Il ffiut dire à la louange des Piémontais que personne n’est astreint aux charges des logements militaires. Les personnes qui ont des lits disponibles se sont fait un devoir de les mettre à la disposition des autorités locales. C’est à qui recevra le mieux l'hôte que la guerre amène à son foyer.
Le mouvement en avant de l’armée française s’effectue sur Voghera, Tortone, Sale, où se trouve le général de Mae-Mahon, dans le voisinage des Autrichiens. Le 65*, qui fait partie du 2' corps d’armée, a échangé les premiers coups de fusil avec les avant-postes ennemis. II s’agissait de protéger une reconnaissance faite par les généraux de Mac-Mahon et Lebrun. Le 65*, averti de prendre les armes à deux heures, espérait avoir une .sérieuse attire. Il s’est trompé.
Trois divisions commenceront prohablenient un mouvement agres.'if; elles se préparent à des pa.'sages d’eau, au moyen d équipages de pont, appartenant aux Sardes. J’ai sollicité et j alfends l antorisation de pouvoir .suivre leurs opérations.
\ propos du 65*, voici un document important qui le concerne. Je suis heureux de pouvoir vous le transmettre. Malgré son ex.ictitiide et son empre.‘sement à reproduire les documents officiels, le télégraphe est encombré et j’espère être en avance sur lui dans la publication de l’ordre du jour que voici :
« Soldats de la 7, de la 5, du 2, du 65,
« L'empereur, en pernutiant que je porte les strdtnes de caporal, m’appelle à l'honneur de vous commander. Beauroup d'entre vous sont de jeunes conscrits d’Ille et-Vilainc et du Morbihan. Au tr.cmenl de l’entrée en campagne, il est de mon
devoir de vous faire conaailre comment le militaire français se comporte en présence de l’ennemi.
< Demain cesse ia fourniture du pain de munition, la soupe ne sera plus trempée, on ne mangera plus de c fristi » particulier. Rappelez vous que la gourgane (grosse fève) elle est un bon légume etque les estomacs délicats la préfèrent à l’ortie au gros sel; la gourgane sera donc < fourragée» dans les champs au profit de l’ordinaire. Rappelez-vous que le soldat français mange à la gamelle avee une cuiller et non pas avec son quart (1), que la civilité et la politesse veulent qu'il ne cherche pas à se mettre devant les plus grosses portions et qu'il attende, pour porter sa cuiller à la bouche, que le chef de l'escouade, il ait placé sa ration sur sa galette de biscuit. Rappelez-vous, pour l'honneur de la France, qu’il est indécent de laver ses guêtres dans la gamelle, de faire comme les Russes qui frottent les coutures de leur chemise avee la couenne du lard de la distribution générale, et que c'est une saleté de tripoter dans la soupe, comme les Piémontais, avec tm tournevis qu'il y a encore de la vieille huile dessus.
< Soldats ,
« Tant qu'il y a plus de cinq hommes dans l’escouade, les corvées ils se font d'après le rang de taille; quand il reste cinq hommes seulement, le n" 1 louche la viande; le 2, les petits vivres ; le 5 remplit les bidons ; le 4 soigne le feu et la soupe, et rc.«pecle le sommeil de son caporal , supérieur en grade , tant que la soupe clic n'est pas bien cuite ; ce qu'il faut s'assurer en piquant légèrement 1a viande avec la pointe de la baïonnette, que l’on essuie à l'herbe, à son mouchoir de poche ou à la coiffe du képi avant de l'incorporer dans la marmite.
€ Vive la France! vive l’Empereur!
« Au camp devant Sale, le tS mai 1859.
« Le caporal effectif commandant en chef 1a 7, de la 3, du 3, du 65.
« (Signé) Mouffetig.nac (cadet), du Calvados. »
On attend encore, à Gènes, de la cavalerie arrivant de Nice.
(!) Petite mesure de fer blanc de la contenance d'un quart de litre dont le soldat est mimi en campagne.
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