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Le génie et le matériel du génie arrivent depuis plusieurs jours.
Grâce à la bienveillante recommandation de M. le général Mellinet, commandant la 1'* division d'infanterie de la garde impériale, M. le colonel de Vcrnon, grand-prévot de l'armée d’Italie, vient de m'adresser l'autorisation légale de circuler librement et résider dans toutes les places, camps, postes occupés par l'armée française. Ce permis est accompagné d’une lettre charmante. Le bon vouloir et l’appui de la grande-prévôté, dans tout ce qui ressortit à ses nombreuses attributions, sont assurés aux représentants de la presse étrangère qui demanderont l'autorisation de pénétrer dans les lignes.
M. le général Mellinet, mon protecteur, est le fils du combattant de Septembre qui, en 1S30, rendit de si éminents services à la cause de notre indépendance.
Alexandrie, 31 noai.
Ma petite excursion d'aujourd'hui est favorisée par le beau temps, ce qui n’est pas sans charmes, même sous le beau ciel d'Italie, si inclémenten mai 1859. Je suis en avance; je parcours en flânant le trajet de laPiazza San-Luca (ma demeure)à laferravia (gare), un peu plus des deux tiers de la longueur de la ville, en passant par les rues Nuovissiina, Fontana Amorose, piazza del Anunziate, via Baibi et piazza de l'Aquaverde, rendez-vous des maquignons. Gènes devient une vieille connaissance pour moi. En face de la gare, du côté opposé à l'entrée, s'élève le superbe palais Doria où sont établis les principaux services militaires : état-major de la place (général Herbillon), intendance générale, subsistances.
Je rencontre, chemin faisant, les bouquetières des environ.s chargées de grandes corbeilles pleines d'œillets rouges comme on n'en voit pas ailleurs, et des capucins, par bandes compactes, portant au bras des paniers à couvercle, d'un modèle uniforme. Les révérends pères vont ainsi, tous les matins, faire de petits
cadeaux de salade, récoltée dans leurs jardins, à ceux qui les favorisent d'une rente de deux à trois sous par semaine.
On croirait, avant six heures du matin, pouvoir échapper aux poursuites des marchands de Journaux ; pas du tout. Dès l'aube, ils crient par lis rues leur marchandise à un sou, ( palanca, » sou di; Gènes, ral.int quatre centimes. Tant pis pour qui l'ignore. Il paye les palancas qu'on lui demande en sous de France, et s'il a affaire à un marchand indélicat, celui-ci encaisse sans rendre et sans rire. Je connais le « palanca * depuis trois Jours seulement, ce qui fait que, depuis mon arrivée à Gènes, j'ai été trè>-convenab!ement « palanqué. »
La route de Gènes à Alexandrie par la vallée de la Scrivia, avec ses tunnels gigantesques, ses plantations de vignes, sa belle Vfgétation, ses champs, ses praii ies, ses torrents larges comme d( S fleuves et qui, dans les parties où leur lit est à sec, étalent d'immenses marqueteries de galets, scs i onts, .‘•es rampes, ses vdlages aux constructions bizarres et avec les Apennins pour cadre, Jusqu'au delà d'Arqiiata, est. dans son parcours, d'un pittore.^que et d'un grandiose achevés.
Depuis le.'! premiers Jour» de mai, la vallée de la Scrivia n'a pa» cessé un svul instant, ni le Jour ni la nuit, d'étre émaillée d'uniformes français ; malheureusement la pluie est à l état I^crmancnt dans cette vallée.
Chaque fois qu'une courbe de la voie ramenait le train près de la route, un bon gros garçon, commis-voyageur parisien, .s'extasiait à la vue des soldats de son pays faisant étape. Dans son enthousiasme, il croyait contempler le passage du mont Saint-Bernard, par le grand empereur. Il y aurait eu barbarie do souffler sur ce chauvinisme naif et inoffensif.
Ce brave et bon garçon serait mort s'il n'avait pu se rendre à l’armée; pour arriver à ses fins, il a proposé à ses patrons de confectionner des par-dessus imperméables, des toiles imperméables pour couches de blessés, des guêtres imperméables et des sacoches imperméables |)our l'armée d'Italie. Ses patrons ont fait des objections; pour les vaincre, il a renonr.é à ses appointements, et il se contente d'un tantième sur les bénéfices; il « voyage à la commission. » Puisse-t-il faire fortune !
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Hélas, il n’en prend pas le chemin. Pour arriver h Gènes, le malheureux a dépensé trois cents francs; il est affligé d'un appétit féroce, et, depuis huit jours, il a su opérer un placement de 13 fr. 80 c., soit 1 fr. 38 c. de hénéfiee.
A San-Pier d’Arena, |>ort de débarquement des troupes françaises et du matériel, première station au sortir de Gènes, cesse U partie littorale a|>pelée « la rivière de Gènes, » qui commence un peu en deçà de Nice. A Nice, on est Niçois ; dans la rivière de Gènes, on est Génois. A Rivarolo, deuxième point d'arrêt, on est PiémontaLs.
Les grenadiers de la garde arrivent à Gênes; sur la route d'Alexandrie s'échelonnent les dragons, les guides, les chasseurs d'Afrique. Les chasseurs de la garde font leur entrée à Alexandrie. %
Les préparatifs sont faits pour le déplacement de la garde impériale. Soixante-seize voilures à un et à deux colliers alten> dent leur chargement dans la cour du < municipio » d’Alexandrie. Ces voitures ne sont pas requises par ordre, par réquisition forcée. L'administration de la guerre n'a recours à ce moyen extrême que dans les ras d’urgence, de force majeure. Les voitures de transport .sont libérât ment payées.
Chaque voiture à un collier, avec conducteur, est payée neuf francs par jour. L’administration donne douze francs pour les voitures à deux colliers. Deux voituriers parlant le français sont désignés pour servir d’interprètes et faire observer l’ordre et la régularité dans la marche. Ces fonctions leur rapportent quatre francs par jour. Le retour à vide est payé à raison de trois myriamèlres par étape. Tout voiturier qui rom-, prait son engagement perdrait scs droits à la .solde de retour.
L’armée française se conduit admirablement. Jamais de rixe, jamais de scandale, pas de maraudages jusqu’à présent.
Le roi Victor-Emmanuel a établi son quartier général à Occimiano; il rend de nombreuses visites à l’empereur.
L’eropereurparcourt fréquemment les lignes des avant-postes.
Jeudi, 19. à midi, l’empereur est sorti pour aller reconnaître Torlone, Pontecurone et les environs.
Tortorfe, autrefois fortifiée, commandait la route d’Aleiandrieà Plaisance. Fondée, dit'On, par Brennus, elle fut brûlée par Frédéric Barberoiissc et soutint plusieurs sièges mémorables : c'est, aujourd’hui, une ville ouverte qui, au point de vue militaire, n’a d’importance que par son pont situé sur la Scrivia. En se retirant, les Autrichiens, pour arrêter la marche des troupes alliées, ont essayé de le faire sauter; mais soit que le temps leur ait manqué, soit que Teffet de leur mine ait été mal combiné, une partie seule du tablier a été endommagée, les autres parties du pont sont demeurées intactes.
Une compagnie d’ouvriers français, dirigés par leurs ingénieurs, a été envoyée immédiatement pour rétablir les communications, et, à l’arrivée de Sa Majesté, les traces des dégradations avaient presque entièrement disparu.
L’empereur, après avoir visité les travaux dans tous leurs détails, a témoigné sa satisfaction aux ingénieurs et a fait distribuer une gratification aux ouvriers.
Sa Majesté est ensuite allée visiter les troupes françaises cantonnées à peu de distance; elle a pu se convaincre par ellemême de la bonne santé et de l’attitude martiale de ces soldats. Plusieurs fois Sa Majesté s’est entretenue familièrement avec eux et leur a demandé des détails sur tout ce qui concerne leur bien-être.
L’empereur est rentré à cinq heures.
Vendredi, à quatre heures du matin, l’empereur est parti d’Alexandrie et s’est rendu à Casale par le chemin de fer.
Arrivée dans cette ville. Sa Majesté est montée à cheval et a visité les fortifications exécutées depuis quelques années par les ordres du gouvernement sarde. Ces ouvrages attestent que ce gouvernement a parfaitement compris l’importance militaire de cette ville, située sur la rive droite du Pô, à la rencontre des routes de Milan et de Plaisance sur Turin. C’était au xvi*^ et au XYii* siècle une des places les plus fortes de l’Europe et celle qui, avec Pignerol et Mantoue, donnait la possession de l’Italie. Elle a subi des sièges nombreux dont le plus célèbre a eu lieu enl650. Les fortifications de cette ville ont été démolies en 1696, à la paix de Ryswyk.
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L’emp«reur a ensuite traversé le fleuve, a fait une reconnaissance du côté de Verceil et est revenu à Casale, où il a conféré avec le roi de Piémont, qui s'y était rendu de son quartier général. Après un entretien qui a duré près d'une heure, les deux souverains se sont séparés, et l'empereur est reparti par le chemin de fer pour Alexandrie, où il est arrivé à neuf heures.
A trois heures du soir, l'empereur est parti d'Alexandrie pour aller visiter la plaine de Marengo.
Arrivée au château construit sur l’emplacement même de la bataille. Sa Majesté est descendue de voiture et s’est rendue à la chapelle, où elle a contemplé avec émotion et recueillement l'ossuaire où ont été réunis les restes des braves soldats qui se sont immortalisés dans cette célèbre journée.
£n quittant le château, l'empereur a examiné avec détail remplacement du champ de bataille. Sa Majesté a successivement reconnu les tètes de pont par lesquelles les Autrichiens débouchèrent dans la plaine; les positions occupées par les généraux Lannes et Victor au commencement de l'action; le ruisseau le Fortanone, dont le passage fut si vivement disputé; le village de Marengo et la route d'Alexandrie à Plaisance, où Lannes, accablé par le nombre, défendit avec une bravoure si opiniâtre le terrain qu'il élait obligé de céder; San-Guiliano, où Desaix, revenu au bruit du canon, arrêta la retraite des troupes h-ançaises, mais où il trouva la mort ; enfin l'endroit où Kellerman exécuta la célèbre charge de flanc qui décida du sort de la journée.
L’empereur est ensuite rentré à Alexandrie par Castel-Ceriolo, en suivant le long du Tanaro la route par laquelle le général Ott essaya de tourner l'armée française.
Hier, à onze heures du matin, les Autrichiens se sont retirés de Verceil, et ils ont fait sauter le pont sur la Sesia. Les Piémontais ont occupé la ville dès quatre heures et demie du soir.
12,000 Autrichiens se sont avancés de Stradella jusqu’à Casteggio, bourg situé entre Stradella et Voghera, et dont les rues ont été i)arricadées.
Deux fbrtes colonnes piémontaises marchent à leur rencontre. Il faut donc s’attendre, à toute heure, à voir les deux armées aux prises.
Le quartier général autrichien a été transporté de Pavie à Garlasco.
La citadelle d’Alexandrie, bâtie en 1728 par Victor-Amédée II, est l’une des plus fortes places de l’Europe. C’est un hexagone régulier, de forme elliptique, à fronts bastionnés. Défendue en avant par plusieurs ouvrages détachés, elle est séparée delà ville par un pont de deux cents mètres, entouré de parapets à droite et a gauche; elle offre cette particularité peutêtre unique en Europe de cavaliers placés dans les bastions et au milieu des courtines, qui donnent un second étage de feux d’artillerie , et qui recouvrent des magasins immenses et des casernes voûtées. Par suite de cette habile disposition, une grande quantité de troupes peut y être logée, avec tous ses approvisionnements; à l’abri de la bombe et du boulet.
La position d’Alexandrie , qui commande tout le sud-ouest de ritalie occidentale, avait fixé l’attention de l’empereur Napoléon qui fit exécuter autour de la ville et sous les ordres du général du génie de Chasseloup-Laubat des fortifications qui coûtèrent plus de 25 millions de francs. < Je considère a celte place comme toute Tltalie, disait-il; le reste est affaire « de guerre, cette place est affaire politique. » Comme pour justifier ces paroles, les Autrichiens, en 1814, hrentdémolir les fortifications qui entouraient la ville et ne laissaient subsister que la citadelle; mais les princes de la maison de Savoie, fidèles à la politique de leurs ancêtres , relevèrent lés défenses d’Alexandrie, et, dans ces derniers temps, les ingénieurs piémontais y ont exécuté des travaux importants.
Ce malin, de très-bonne heure, j’ai été visiter le champ de bataille de Marengo,‘qui n’est qu’à une petite demi-lieue d’Alexandrie. On a élevé au centre de cette vaste plaine une grande maison d’une architecture plus que médiocre, et dont on a fait un musée des objets recueillis, après celte mémorable journée. Sur la façade se détachent,’ peints à la fresque, les portraits de Kellermann, Lannes, Bessières et Berthier. La
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statue en marbre du premier consul se dresse au milieu de la ceur. En faisant quelques pas vers la droite, on arrive au tombeau de Desaix, sur lequel sont entassés des tibias, des crânes, des fragments humains, un gigantesque ossuaire. Pour le moment, le mn^éeest vide : les objets qu’il renferme viennent d’étre transportés à Alexandrie.
Dans le trajet d'Alexandrie à Marengo, on rencontre , échelonnés de distance en distance, des bivacs de quatre à cinq soldats et des sentinelles avancées. J’ai aperçu aussi dans le lointain, sur la rive gauche de la Bormida, où furent noyés tant d'Autrichiens à la bataille de Marengo, des avant-postes de cavalerie piémontaise.
Après des tribulations sans nombre dont je vous épargne le récit, je suis parvenu à trouver une chambre à < l’Albergo del Ëuropa. > Un lit à baldaquin, repaire inexpugnable d’une légion d’insectes redoutés, orné d'une courte-pointe graisseuse, une cuvette couronnée par une toile d'araignée, un carreau ébréché et branlant, une tapisserie qui tombe en lambeaux, un plafond peint à fresque, une table boiteuse et sordide couverte par un tapis troué, une chaise ruinée , un divan qui inspire l’effroi, des rideaux dbnt la véritable place serait la hotte d’un chiffonnier; voilà pour le gîte. La porte s’ouvre sur une galerie intérieure, propriété d'une légion de coqs et de poules. Un merle chauve et éhonté répète nuit et jour, sans arrêt ni trêve, un air qui ne varie pas. De la cour s’élève une odeur insupportable de débris de légumes ; des chevaux campent sous l'auvent formé par la galerie , et dans cet aimable séjour les garçons d'hôtel , dont les cris et les disputes dominent les bruits des chevaux, du merle et de la volaille, se taisent et se cachent dès qu’on réclame leurs services.
Le dîner est ce qu'il y a de plus affligeant à c l’Albergo del Ëuropa. » Il faut en prendre son parti avec résignation. C’est le plus sage.
Alexandrie, H mai.
La lutte sérieuse a commencé en Piémont. Deux affaires ont eu lieu : l’une, le 20 mai, à l’extrême droite des alliés, à Montebello et à Casteggio; l’autre, le 25, à l’extrême gauche, sur la Sesia, dont le général Cialdini a brillamment forcé le passage près de Verceil.
Avec une audace que son bonheur seul a pu égaler, le général Cialdini a passé la Sesia en face de Verceil, sans équipage de pont. Les hommes avaient de l'eau jusqu’au milieu de la poitrine et tenaient leurs fusils en l’air. Ils ont trouvé sur l’autre rive les Autrichiens en train de manger la soupe. Las attaquer et les culbuter fut pour les ber.saglii-ri et le 10* de ligne l’œuvre de quelques minutes. Maîtres de la rive gauche, les soldats du général piémontais ne l’ont plus quittée. Ils ont promptement rélabli un pont de chevalet sur la Sesia, et le gros de l’armée a passé.
Le mouvement avait eu lieu simultanément à droite et à gauche de Verceil; le régiment de grosse cavalerie Piémont- Royal appuyait les bersaglieri à droite et a vigoureusement chargé.
Un bataillon de chas.<eurs des Alpes se trouvait là. Entre bersaglieri et chasseurs, il y a rivalité de courage. C'est à qui s’élancera sur les Autrichiens le plus vite et à qui les poursuivra le plus loin; leur entrain, cette fois, a été si rapide et si obstiné, que le général Cialdini a dû faire sonner la retraite trois fuis pour les ramener.
C’est le 25 mai, lundi dernier, que cette brillante affaire a eu lieu. Le lendemain, le régiment de Nice-cavalerie a remplacé le Piémont-Royal aux avant-postes.
Le duc de Chartres est sous- lieutenant dans le régiment de Nice-cavalerie. C’est un officier de grand mérite, dont l’ardeur dut être plutôt réprimée qu’excitée au passage de la Sesia.
L’autre affaire a été beaucoup plus sérieuse; c’est .une véritable bataille rangée, et on l’appelle déjà la bataille de Monte-
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bello, deuxième du nom. Voici en peu de mots comment elle s'est passée.
Le lieutenant feld-maréchal Stadion, ayant voulu exécuter une reconnaissance le 20 mai , à l’effet de se rendre compte de la force des positions de l'aile droite alliée, s’avança avec 15,000 hommes et du canon jusqu’à Casteggio et Montebello. Une forte patrouille autrichienne tenta de pénétrer dans Casteggio. Elle fut arrêtée par des barricades et les gardes nationaux la reçurent à coups de fusil. Une colonne arriva aussitôt pour châtier les habitants du village qui déjà avaient envoyé leur syndic pour réclamer la protection des alliés. La cavalerie piémontaise, de la brigade du général Sonnaz, accourut à toute bride. C'est alors que l'action commença. Le feu, ouvert à onze heures du matin, durait encore à cinq heures du soir. De part et d'autre, on s'est battu avec une grande intrépidité.
La cavalerie sarde se composait en tout de six escadrons : quatre du régiment des chevau-légers de Novare, commandés par le chevalier de Boyl, deux du régiment de Montferrat, sous les ordres do colonel Morelli. Chaque escadron était fort de cent hommes.
Cette poignée d'hommes a vaillamment soutenu l’effort du corps d'armée autrichien pendant plus d’une heure. Électrisés par leurs chefs, qui partout payaient d’exemple , ces vaillants soldats sont revenus six fois à la charge, rompant à chaque fois les têtes des colonnes ennemies. Dans ces assauts terribles, le tiers de leur effectif est resté sur le carreau. Le colonel Morelli est tombé, mortellement blessé, en chargeant, le sabre au poing, à la tête de son détachement.
EnHn, sur l'ordre du maréchal Baraguey-d'Hilliers, la division Forey se montre sur le champ de bataille. Les régiments arrivent au pas de course et s'élancent à la baïonnette sur les positions occupées par les habits blancs. Il a fallu prendre et reprendre Montebello, défendu avec acharnement par des forces supérieures. On s’est précipité, tête baissée, dans les rues du village, au milieu des jardins, des vergers. On a pris les maisons d’assaut, et la tenible baïonnette a fait son œuvre de
destruction. Les officiers marchaient les premiers, l’épée haute. Cet élan explique la perte relativement considérable que le corps d’officiers a subie. Les mes du village étaient jonchées de cadavres. Certaines maisons en étaient remplies.
Les Autrichiens , chassés du village , se sont retranchés dans un cimetière. On les y a abordés à l’arme blanche, par-dessus les murs. Que de morts couchés sur des morts ! Rompus, poursuivis, brisés, les Autrichiens ont dû battre en retraite, laissant le champ de bataille au pouvoir des alliés. Après avoir évacué Montebello et Casteggio , ils se sont massés sur la route de Pavie et ont repassé le Pô au pont de Stel'a. Leur retraite n’a pas été inquiétée.
Le succèsa coûté cher aux alliés; iis ont eu environ six cents tués et blessés; ils ont fait à l'ennemi deux cents prisonniers, dont un colonel, et luj ontfait perdre, d’après leurs évaluations, au delà de deux mille hommes.
Cette affaire fait le plus grand honneur au général Forey, qui a montré autant d'intelligence que de bravoure.
Du côté des Français, le général de brigade Beuret et le commandant Duchetontété tués. Les colonels Guyot deLespart, Méric de Bellefonds, Conseil Dume.snil et les commandants Lacretelle et Ferussac ont été blessés. Ainsi sur une division composée de deux généraux de brigade, de quatre colonels et d'un chef de bataillon de chasseurs à pied , un général a été tué et quatre chefs de corps ont été blessés. Ce fait prouve avec quel entraînement les officiers se sont exposés.
Le général Beuret qui a été tué est l’ancien colonel du ô9° de ligne. C’est en Crimée qu’il a gagné ses épaulettes de général. A la bataille de l’Alma il fut cité à Tordre du jour pour son héroïque intrépidité. Avant que nos troupes eussent reçu Tordre de marcher, le colonel Beuret resta seul à cheval, à la vue de toute l'armée, au milieu de son régiment couché à terre d’après Tordre du maréchal Saint-Arnaud.
A Casteggio, le général Beuret, intrépide, se multipliant, bravant les balles, le sabre au poing, allait par les rues, donnant ses ordres, actif et calme cependant. Au coin d’une maison cernée par quatorze chasseurs , un capitaine venait d’étre
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frappé ; il roule, le général Beuret s’élance vers lui. On le relève, il retombe. < Il est mort, > dit-il. Le général Forey s’avançait, deux trompettes à ses côtés, et derrière lui un officier d'étal-major.
Le général Beuret l’aborde, ils échangent quelques mots après s’ètre serré la main. < Tout va bien! > disaient-ils. Ils font dix pas, cinq Tyroliens pourchassés fuyaient devant eux ; soudain ib se retournent, on les serrait de près; ils tirent, le général Beuret lâche les rênes, chancelle, et, soutenu par quelques soldats, rend le dernier soupir.
Le 84* s’exaspère, il ne fait plus de quartier; l’ennemi commence à battre en retraite. Il sacrifie trois cents hommes, qui protègent sa fuite par un feu terrible derrière les retranchements improvisés qu’ils s'étaient faib dans le cimetière.
Le commandant Duchet ai^partenait au 98' de ligne.
Les colonels Conseil Dumesnil, Guyot de Leifpart et Méric de Bellcfonds, qui ont été blessés, commandent les 98*, 74* et 91* de ligne.
Le commandant d’Audebard de Férussac, blessé, commande le 17* bataillon de chasseurs à pied.
Le commandant Nicolas-Eugène Lacrelcllc, également blessé, appartient au 84* de ligne.
Du côté des Sardes, ont été tués : le colonel Morelli, les lieutenants Blonoay, Scassi, Govone; ont été blessés : le capitaine Piola, les lieutenants Ghigleni Salasco, Milanesio, et le souslieulenanl Maxr. Le général de Sonnaz a reçu une légère contusion au visage.
Le colonel Morelli, si fatalement atteint, avait quarante-trois ans. Chargé, il y a quelques mois, par son gouvernement, d’une mission en Angleterre pour la remonte de la cavalerie, il passait pour un des meilleurs officiers de son arme.
Le colonel de Boyl, des chevau-légers de Novare, quoique toujours au premier rang, n’a pas été ble.ssé.
Le général de Sonnaz, capitaine en 1848, a la réputation d’un officier aussi brave que déterminé. Dans une des batailles où les armes piémontaises se signalèrent à cette époque, il exécuta , à la tête de son escadron , une charge si auda-
cieuse et si brillante , que tout le monde s'en souvient encore.
Parmi les officiers autrichiens tués, on cite : le major Butiner, de l’état-major général, qui se trouvait précisément en mission à Vaccarizza et s’est joint à la colonne, le major du 3* bataillon de chasseurs, le lieutenant-colonel Spielherger et le major Piers, du régiment d’infanterie c Archiduc Charles. > Le général-major Braum est blessé.
L’empereur est venu visiter le champ de bataille et les blessés; il a embrassé le général Forey et le colonel Cambriels, du 84% avec effusion, en les remerciant, au nom de toute l'armée, de cette victoire.
Dans sa visite aux blessés, il a promis la liberté nu colonel autrichien Hutter, dès qu’il se sentirait assez fort pour rejoindre les siens. Le colonel Hutter, relevé du champ de bataille dans l’état le plus grave, a remercié avec effusion Sa Majesté; mais, hélas ! la clémence de l empereur n’a pu s’étendre sur lui. Il a succombé à ses blessures. Un major, blessé d’une balle dans la tète, refuse toute espèce de soins, sous prétexte que, les siens devant arriver, < dans sept jours, > à Alexandrie, il attendra leur arrivée pour se faire guérir.
La division Forey, qui a soutenu le choc à Monlebello, n’appartient pas à l’armée d’Afrique, comme la division Renault ou Espinasse; elle arrivait directement de Paris, et se composait de quatre régiments incomplets, les 74*, 84% 91* et 98*, avec le 17' bataillon de chasseurs à pied. Les jeunes soldats y sont en majorité.
Si les prisonniers autrichiens parlent avec les plus grands éloges de l'infanterie française qui les a combattus, ils ne portent pas un jugement aussi favorable de la cavalerie piémontaise. Il est vrai que l’Autriche nourrit contre le Piémont une haine implacable qui étouffe en elle l’esprit de justice. Quant à l’artillerie, les Autrichiens prétendent qu’elle ne leur a point occasionné de mal, ses coups portant tous au-dessus d’eux.
F.n revanche, ils font de leurs propres troupes un éloge pompeux. Ils prétendent que leur infanterie chargeait la cavalerie à la baïonnette, ou b en quelle l’attendait de pied ferme et la recevait à trente pas par des feux de deux rangs. Ils disent en-
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corcque les hussards et les hulans rivalisaient d’inlrépidité et de bravonre et que leur artillerie mettait en batterie tout près de l’ennemi, pour lui lancer des volées de mitrailleà bout portant, en même temps que, par ces manœuvres hardies, elle diminuait ses propres pertes.
S'il faut en rabattre de ces éloges, bien excusables dans la bouche de vaincus qui se sont conduits en gens de cœur et que l’orgueil guerrier soutient dans leur défaite, on peut affirmer, sans crainte de manquer a la vérité, que, dans la bataille de Montebello, les Autrichiens sc sont montrés les dignes et braves adversaires de leurs vaillants ennemis.
Au surplus, et c’est encore là, en quelque sorte, un sentiment louable chez un soldat, les Autrichiens n admettent point qu'ils aient été vaincus. Us prétendent que, s’étant avancés dans le seul but d’opérer une reconnaissance, à l’effet de connaître quelles forces leur étaient opposées dans cette direction, ils se sont retirés, comme ils en avaient reçu l’ordre préalable, dès que le but de cette reconnaissance a été atteint.
Il est vrai de dire qu'ils n’ont pas été poursuivis ni inquiétés dans leur retraite.
Les bulletins des hépitaux donnent grand espoir de conserver presque tous les blessés. On accorde très-difficilement le droit de visiter les ambulances; la curiosité la plus généreuse peut paraître quelquefois la plus inhumaine. Cependant des daines de la ville ont été reçues dans plusieurs salles, et toutes sont arrivées munies de provisions d'oranges, de sucreries, de fleurs destinées aux pauvres soldats. Les moins abattus se sont montrés très-sensibles à cette attention, et plusieurs ont pu répondre aux questions qui leur étaient adressées.
Parmi les braves qui gisent sur leur lit de douleur, j'ai remarqué un jeune sergent-major dont l'empereur a pris le nom, et qui a reçu seize blessures, coups de feu, coups de sabre et balles. Son état ne laisse aucune inquiétude, et ce sous-officier pourra recevoir les récompenses méritées qui l’attendent.
Les blessés autrichiens ont eu leur part des friandises données par les dames d'Alexandre, et c’est encore là un fait qu’on ne saurait trop livrer à la publicité.
Les prisonniers de Montebello viennentde passer par Alexandrie. L’empereur, attiré par la rumeur qui grondait sourdement sur la place, au moment de leur passage, a paru à une fenêtre et a vu les prisonniers. Un quart d’heure après, il a fait remettre dix francs à chaque soldat et cent francs à chaque officier. Ils ont été enfermés pendant plusieurs heures à la citadelle, et le chemin de fer les a emportés vers Gènes, d’où ils seront immédiatement embarqués pour Marseille. A Gènes, les officiers faisant partie de ce détachement, ont été accueillis par les officiers supérieurs français appartenant à l’état-major de la place, qui ont fait tout ce qui dépendait d’eux pour améliorer la position des captifs. Les soldats ont été conduits au palais Doria, où ils ont reçu des rations.
Dans le très-court trajet de la gare du chemin de fer au lieu d'incarcération provisoire, ces malheureux ont été hués par les femmes. Les hommes sont restés silencieux et graves, mais leurs yeux ardents dénotaient clairement l’émotion qui les anime à la vue de l’uniforme détesté.
On s’attend depuis plusieurs jours à voir l’empereur transporter son quartier général à Voghera. Si ce mouvement n’a pas été opéré plus tôt, dit-on, c’est à cause de la difficulté qu’éprouve la garde impériale à se compléter. La cavalerie s’est fait attcmlrc.
Les têtes de colonnes de la cavalerie de la garde impériale et des chasseurs d’Afrique arrivent à Alexandrie. Aujourd hui, par une pluie battante, les escadrons des guides, drapés dans leurs longs manteaux blancs, suivent dans un désordre pittoresque, les pittoresques détours de la vallée de la Scrivia.
De grosse cavalerie il n’est pas encore question.
Des pontonniers français arrivent à Alexandrie au moment même où je vous écris. Ils étaient attendus avec impatience.
Gènes, dit-on, ne présente plus l’animation des jours derniers. Les troupes qui s’y trouvent encore sont composées principalement d’artillerie, de train et des chas.seurs d’Afrique, qui arrivent directement des postes où ils ont été relevés par d’autres régiments venus de France.
Une mesure récente vicut d'enlever aux soldats la couver-
ture de laine qu'ils avaient en campagne. On donne pour mo< tif à cette mesure le désir d'alléger le soldat en marche.
De.s bataillons ont remplacé la giberne par des sacs de drap ou de toile dans lesquelles ils mettent leurs cartouches et qu'ils portent en bandoulière.
Alexandrie, Î9 mai.
L'attention est partout vivementexcitée parla tentative hardie du général Garibaldi, qui, entré en Lombardie avec sOn corps de chasseurs des Alpes, a battu à deux reprises les Autrichiens, soulevé le pays* et commencé sur Milan une marche des plus audacieuses, ainsi que des plus inquiétantes pour la retraite de l'armée du général Giulay.
On était depuis quelques jours sans nouvelles de cet illustre chef, parti de Biella, au-dessus de Verceil, pour Arona, oA il était arrivé à marches forcées, ^land on apprit tout d'un coup que le 93 mai, trompant par une manœuvre habile la surveillance de l’ennemi, il avait réussi à passer le lac Majeur à Sesto- Calende et avait occupé la ville de Varèse aux acclamations de tou.s les citoyens, aussitôt accourus pour soutenir son mouvement. Varèse n’était point gardée, mais le lendemain même 5,000 impériaux arrivaient deCômepouren chasser les soldats de l'indé|)endance. En peu d heui*es, Garibaldi les battait et les poursuivait en désordre jusqu'à Mainate, à deux lieues de Côme.
Le 27 au matin, I intrépide général s'avançait sur Côme, défendue par plus de 10,000 Autrichiens. Les chasseurs des Alpes n’atteignaient pas à la moitié de* ce chitfre. Une terrible rencontre les vit une seconde fois vainqueurs, avec des perles énormes pour leurs adversaires. L’ennemi se concentra alors à Carmerlata, sur une colline dominant la ville, et au pied de laquelle passent les chemins de Monza et de Milan, ainsi que les routes postales pour ces deux directions. Il pensait, en se pla-
çant ainsi, ménager sa retraite et pouvoir canonner Gôme au besoin.
Mais l’infatigable Garibaldi, continuant sa marche en avant, tournait presque aussitôt la position, et les Allemands se retiraient au plus vite sur Monza, toujours suivis par le corps italien. Tout en se battant, le générai sarde trouvait le moyen de constituer à Varèse et à Côme des autorités nationales, au nom du roi, d'organiser des bataillons de volontaires, de s'emparer des vapeurs du lac de Côme et de couper aux Autrichiens les communications avec la Yalteline, dont les montagnes pourraient toujours lui servir de refuge, s'il était serré de trop près.
Ces nouvelles,, parvenues inopinément à Milan, à Lecco et à Bergame, y ont produit une grande fermentation, ainsi que dans le reste de la Lombardie. Tous les pays où il est possible de s’insurger ne vont {ioint tarder à le faire, et le général Giulay doit déjà, à l’heure actuelle, avoir détaché de son armée d'invasion des forces imposantes pour prévenir ce danger, important résultat, quand bien même il n’aurait pas d’autre suite, de la présence de Garibaldi sur le sol lombard.
On ne peut assez s'imaginer l'immense utilité du commandant des chasseurs des Alpes dans la guerre présente. Ses coups aventureux, en déconcertant l’ennemi, en affaiblissant sa résistance, épargneront le sang de bien de nos soldats, et hâteront singulièrement le terme de la campagne. L’etfet moral de son nom sur les Allemands est cho.se extraordinaire. Leur première demande, en entrant dans les villes ou bourgs piémontais, était infailliblement celle-ci : < Garibaldi être ici? — Être près d’ici ? > La présence de ce seul homme vaut contre eux une troisième armée. Et le valeureux chef n’inspire pas moins de confiance à ses propres soldats que de craintes aux oppresseurs de ritalie.
Amis et ennemis, tous proclament la bravoure de Garibaldi. De ce côté-là on peut l’égaler, mais personne ne le surpasse. Ses soldats savent qu’il est toujours le premier au feu. Tous le suivent evec une confiance aveugle.
Intègre et loyal, Garibaldi ne souffre pas la moindre iqfrac-
tion à la discipline sévère qu’il a établie parmi les siens. Alors qu’il était à Saviglione, organisant son petit corps d'armée, on a eu toutes les peines du monde à Fempécher de faire fusilier un volontaire romagnol qui avait dérobé une bague de la va* leur de trois francs.
Né à Nice, le 4 juillet 1807, d’une famille de marins, il étudia dès son enfance les mathématiques et la science de la navigation. 11 était incorporé dans la marine sarde, lorsqu’on 1854, s’étant mélé d’une conspiration libérale, il n’évita les poursuites que par un exil volontaire. 11 vécut obscurément à Marseille pendant deux ans, accepta du service sur la flotte du bey de Tunis et y renonça bientôt pour aller combattre dans l’Amérique du Sud. 11 y a laissé une immense réputation de bravoure et d’habileté. A Piio-Janeiro, à Montevideo, à Buenos* Ayres, c’est un personnage presque légendaire dont on raconte des merveilles. La légion italienne qu'il avait formée avait la droite, même sur les troupes indigènes, tant elle était estimée de tous. Il n’était pas moins remarquable comme marin que comme soldat. « Un jour, dit un de scs biographes, il venait d’opérer une reconnaissance dans les eaux de l’escadre enne~ mie; le bateau de pêche qu'il montait avec douze matelots est poursuivi par une goélette armée de six canons. On lui donna la chasse jusqu’au soir; il $c réfugie dans une crique étroite, dont la goélette vient barrer l’entrée. Elle se croyait déjà victorieuse; mais, pendant la nujt, Garibaldi tire sa chaloupe à terre ci va la remettre à l’eau un peu plus loin. L’équipage en- ‘ nemi, attentif du côté de la plage, ne songeait nullement à veiller sur la pleine mer. Garibaldi et ses douze hommes arrivent sans bruit, montent à l’abordage, surprennent les matelots assoupis et les font prisonniers. »
De retour dans sa patrie, en 1848, il y amena une partie des volontaires qui s’étaient attachés à sa fortune, et ils prirent part a la guerre de l’indépendance, dont le plus bel épisode, comme l’a dit Ricciardi, fut peut-être la retraite que le défenseur de Rome dirigea, après la prise de cette ville. Sa proclamation du ' 2 juillet 1849 peint admirablement son caractère :
c Soldats , disait-il à ses zélés compagnons, voici ce qui vous
uo -
attend : U chaleur et la soif pendant le jour, le froid et la faim pendant la nuit; point de solde, point de repos, point d’abri, mais en revanche une misère extrême, des alertes et des marches continuelles, des combats à chaque pas. Que ceux-là seuls qui aiment l’Italie me .suivent ! >
£t Garibaldi partit avec environ 4,000 hommes d'infanterie et 1,000 cavaliers, traversa l'Italie centrale, et, après avoir plusieurs fois dispersé les détachements autrichiens qui s’opposaient à son passage, il arriva, le SI Juillet, sur le territoire de la petite l'épublique de Saint-Marin. Là, il licencia ses légions, et entreprit, avec quelques volontaires dévoués, de se soustraire à la colère de ses ennemis. Il s'embarqua à Cesenatico, dans la nuit du 1*' au 2 août, déjoua la poursuite du brick autrichien « rOreste, » et vint aborder à Mesola.
Il avait épousé une Brésilienne, Annita, qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes. Quoique enceinte de six mois, elle n'avait pas hésité à partager les dangers de celte retraite, dans laquelle le moindre échec eût livré son époux à des bourreaux impitoyables. Tous deux allaient toucher le sol du Piémont ; mais, succombant aux fatigues et aux privations, Annita expira dans une chaumière isolée des environs de Ravenne, en faisant des vœux pour la délivrance de l'Italie.
Arrivé à Gènes, Garibaldi n'y séjourna que quelques mois; il passa aux Etats-Unis, où il resta plusieurs années, modestement occupé à fabriquer des chandelles. En 1852, il reprit sa première profession et eut un commandement dans la marine du Pérou; puis il revint à Nice et s'adonna à l’agriculture dans l’fle de Caprera. A ces travaux rustiques la guerre l’arracha.
La garde est partie d'Alexandrie, dans la nuit d’hier, pour Voghera, dit-on. Que ce soit à Voghera ou ailicui's, le grand quartier général se déplace, et je me mets en route pour le rejoindre, en passant par Turin.
- Hi —
Felizzaoo, 99 mai.
Je VOUS écris d'un petit village entre Asti et Alexandrie; le 1" régiment de lanciers, formant brigade avec le 4' régiment de la même arme, sous le'commandement du baron de la Barrière, y est cantonné. Ces magnifiques troupes, destinées à faire partie du 5- corps, commandé par le prince Napoléon, se rendent à Livourne. Elles appartenaient précédemment à l'armée de Lyon.
Parties le 14 de Lyon, elles sont arrivées le 15 à Grenoble et de U ont été dirigées sur Alexandrie en douze étapes, trois séjours compris. Les régiments sont à quatre escadrons, les escadrons à cent trente chevaux et à cent cinquante hommes.
Les cavaliers reçoivent du fourrage chaque jour. Ils touchent des vivres pour trois jours. Chaque cavalier a de plus, en réserve, un jour de lard et de biscuit. Les officiers et sous-officiers sont logés chez l'habitant; les cavaliers dans les écuries, derrière leurs chevaux.
Arrivés à l’étape, les chevaux sont dessellés et bouchonnés, les cavaliers vont au fourrage, .se reposent et remettent en bon état leurs armes, leur fourniment, leur harnachement. Le soir, les officiers des escadrons et les vétérinaires passent l’inspection des chevaux. Dans les intervalles des heures de service, le sellier, le maréchal ferrant travaillent dans la me, en plein vent. Telles sont la vie et les occupations des cavaliers en marche.
Les hommes à pied sont chargés de conduire les mulets et les chevaux de bât, de faire certaines corvées. La proportion de vingt hommes à pied pour cent trente chevaux n'est pas trop forte.
A Suze, on a établi un dépôt provisoire pour les chevaux momentanément hors de service par le passage du mont Cenis.
La lance n'est pas en grand honneur dans l'armée française. Les lanciers seuls en sont armés, et sur les huit régiments de l’arme deux seulement font partie de l’armée d’Italie, le 1'' et le 4*.
L’uniforme des lanciers a beaucoup d’analogie avec le nôtre ;
les quatre premiers régiments ont le jaune pour couleur distinctive, les quatre autres le rouge.
Les dragons et les lanciers composent la cavalerie de ligne ; les cuirassiers et les carabiniers, la grosse cavalerie; les hussards et les chasseurs, la cavalerie légçre; les guides, la cavalerie mixte.
Felizzano est un village opulent ; mais on n'y voit pas de constructions nouvelles, et les anciennes sont, pour la plupart, en manvais état. Bâties en briques, sans plâtrage extérieur, des portes basse.<i donnent entrée dans les couloirs sombres et les chambres du rez-de-chaussée. On monte aux autres étages par un escalier extérieur. Des galeries régnent le long des étages. Le délabrement de ces escaliers de bois et de ces galeries construites, à grands coups de hache attriste singulièrement le regard.
Les portes et fenêtres sont profondes et étroites, les boiseries sans peinture, les carreaux de vitre noirs et impénétrables aux yeux. De lourdes et vieilles draperies préservent de la chaleur, mais ne préservent pas des mouches.
La population cependant n’a pas un aspect misérable, il s’en faut. Les paysans ont de bons effets de drap, de fortes chaussures de cuir. Ils sont gros et gras malgré l’insuffisance de leur nourriture. La polente nationale et le riz, très-peu cuit, en sont la base principale. Aujourd’hui, dimanche, ils vont au cabaret, prennent du café, de la limonade gazeuse ou du vin d’Asti ; Us jouent au billard ou aux cartes, fument le Cavour, crachent comme des pandours et marquent les bons coups en donnant avec vigueur du poing sur la table.
Les cartes dont ces braves gens se servent pour jouer au « vingt-cinq * ont été gravées en 1690 et sont hautes de vingt centimètres au moins.
Les femmes de la campagne sont remarquables par leurs abondants cheveux noirs et par leurs yeux étincelants. Elles sont outrageusement hâlées et prématurément flétries par les rudes travaux des champs.
En l’honneur des Français, les rues de Felizzano ont été ornées comme aux grands jours de fêtes carillonnées. Les draps blancs, les courtes-poioles du lit d’honneur, les plus belles
robes, les châles et les fichus pendent aux fénétres. Ordinairement un buste de Napoléon 1*', de Napoléon III ou de Tictor- Emmanuel , placé sur l'appui; de la croisée, complète la décoration et l’asKujétit à sa place.
Turin, 30 mai.
A Turin, où je fais arrêt pendant quelques heures, en attendant le départ du train pour Yerceil, règne aujourd’hui une grande agitation. Une partie de la garde nationale quitte la ville pour aller occuper Alexandrie et les petits forts du littoral, Pignerol, entre autres. Pour les jeunes gens, ce nouveau service imposé à la milice citoyenne est une partie de plaisir.
Le service de garnison est rude à Alexandrie pour les gardes nationaux de Turin. Ils sont de garde de deux jours t’un, et ils font l’exercice matin et soir. Les gardes sont casemés dans un édifice public; la retraite est battue par eux à dix heures du soir; leur uniforme a été augmenté, à leurs frais, d’un caban bleu sombre avec drap de distinction écarlate. Leur tenue est fort soignée, leur tournure très-martiale. Les gardes mobilisés ont une solde de 1 franc 60 c. par jour, qui est loin de suffire; ils prennent leurs repas à l’hOtel. Les officiers ont les appointements de leur grade, dans l’armée.
L’organisation de la garde nationale , en Piémont , est la même à peu près qu’en Belgique ; les officiers et sous-officiers, jusqu’au grade de capitaine inclus, sont nommés par les gardes; le major est choisi par le roi sur une liste de trois candidats, formée par les gardes du bataillon ; les autres officiers supérieurs et les adjudants-majors sont nommés directement par le gouvernement; les adjudants-majors ont les appointements de leur grade dans l’armée.
Comme en Belgique, il y a beaucoup de candidats pour les emplois d’officiers, mais on complète difficilement le cadre des caporaux.
La garde nationale de Turin, composée de plusieurs légions, a une musique de premier ordre, qui coûte annuellement 10,000 francs à la ville.
Les lanciers ont été Tobjet de démonstrations enthousiastes à Turin.
Les journaux piémontais avaient répandu la nouvelle que le bey de Tunis allait envoyer deux régiments au secours de la ligue italienne. Ce fait est démenti par le chargé d'atfaires de Sa Hautesse en Sardaigne, marié avec une jeune personne de Turin et très-répandu dans la haute société de la capitale du Piémont.
Un autre fait, beaucoup plus important, se confirme de la manière la plus positive. Malgré l’empereur Napoléon III, un soulèvement est organisé dans les légations; l’explosion est imminente, et rien, paralt-il, ne saurait l’empêcher ni la retarder. Le pape aurait même pris des dispositions pour se retirer à Malte quand éclatera la révolte. C’est là, peut-être, une situation pleine de périls pour la cause de l’indépendance de l’Italie.
Je termine cette courte lettre par un petit fait qui n’est pas sans avoir de l’importance à Turin. Les boulangers sont tenus à fournir. tous les jours trente-neuf myriagrammes de pain de munition. Or, ils ont voulu s’affranchir de cette obligation, sous prétexte que la fabrication du « gricino » — ce pain en forme de baguette de jonc dont je vous ai parlé — est impossible avec la manutention du pain de munition. L’autorité a trouvé le moyen de trancher la difficulté. Un décret d’hier interdit, jusqu’à nouvel ordre, la fabrication et la vente de la denrée la plus chère aux Turinois.
Grand quartier général à Verceil, le 30 mai.
J’arrive à Verceil, à quatre heures, par une pluie battante ; l’empereur transporte ici son grand quartier général qui était à Casale hier. Ses chevaux sont à la gare, les cent-gardes sous
les armes; les troupes, les bagages arrivent; l’armée est en marche par Trino; au loin gronde le ranon.
Pour dépeindre l'agitation, le mouvement, l’encombreraent qui régnent à Vt rceil, ce n’est pas une plume qu’il faudrait, mais un |iinceau. On ne peut se faire idée, sans l'avoir vu, des bagages, du matériel qu’une armée traîne à sa suite. On installe tout ici comme pour une occupation definitive. On plante sous les fenêtres de l'hôtel « des Trois Rois » des poteaux de télégraphe; les fils se tendent.
Le chemin de fer de Turin à Milan, par Verceil, traverse des plaines fertiles et bien cultivées. Les voitures sont élégantes, commodes, .spacieuses surtout.
Le train fait arrêt succe^sivemcnt aux stations de Settimo, Brandizzo, Chivasso, Torazza ; plus loin des ouvrages en terre, des gabions dispersés péle-méle, des chevaux de frise, des palissades, des arbres abattus sur des étendues considérables, marquent la ligne de défense de la vallée de la Doire. C’est le pays le plus riche du Piémont ; les terres y ont une valeur de trois mille francs l’hectare. Elles sont d’une fertilité extraordinaire, mais la richesse du sol n’est pas compemsée par ses maux. Des miasmes pestilentiels s’élèvent des eaux stagnantes. Les fièvres sévissent cruellement dans la vallée de la Doire.
La Doire traversée, nous faisons arrêt à Saluggia et à Livorno. Ici commencent les rizières. Celles de Livorno et des environs, sur une grande étendue, appartiennent à M. le comte deCavour.
Livorno est le point exirêmeoù se sont portés les Autrichiens; ils y ont séjourné pendant une nuit, sans commettre, au dire des habitants, aucune des déprédations qn’on leur a si injustement reprochées. Les habitants, par ordre de leurs syndics, avaient préparé du pain et du vin pour eux. Ils n’ont rien pris, rien exigé. Les soldais se condui.saient (rès-bien, sans violence, sans déprédations. Seulement leurs chefs ne mettaient guère de formes dans la façon dont ils communiquaient leurs ordres aux autorités civiles et aux simples particuliers. Ils avaient toujours la* menace à la bouche et le pistolet au poing.
Après Livorno viennent encore les stations de Bianzé, Tronzano, Santhià, San-Germano et enfin Verceil.
De Bianzé à Verceil, les rizières se succèdent, sans interruption, des deux côtés de la route. La population de ces contrées semble étrangère à l’usage des chaussures. Hommes et femmes ont, pour la plupart, les jambes nues jusqu'aux genoux; si c’est commode pour marcher dans l'eau, c'e>t peu hygiénique. Au reste, ils ne paraissent guère en souffrir. Par le temps épouvantable d’aujourd hui et par une tem|>éra(ure qui n’est point tout à fait celle du 30 mai, de jeunes garçons et de jeunes filles, occupés dans les rizières, nous regardaient passer, ayant de l'eau à mi-jambe et ne faisant aucun mouvement pour en sortir.
Il leur eôt suffi de lever le pied pour être è sec sur la berge.
L’inondation qui couvre tout à perte de vue est chose triste à voir, triste à dire; c’est une des conséquences inévitables de l’état de guerre ; ce n’est point, hélas ! un argument en sa faveur.
La station de Verceil est encombrée de caisses de biscuit, de café et de toutes espèces d'approvisionnements militaires, à hauteur d’un troisième étage. Les préparatifs sont immenses. — Les drapeaux français et sardes décorent les maisons, les draperies pendent aux fenêtres et font fâcheuse mine par la pluie.
I a foule se masse à la gare, dans les intervalles, entre les che- , vaux et les bagages.
Verceil a beaucoup de physionomie. Je ne saurais, au moment de l’arrivée, vous la décrire; j’ai remarqué en passant la belle église de Saint-.4ndré flanquée de tours en briques rouges, encadrées de pierres bleues d’un effet très-pittoresque. Voilà, du reste, tout ce que j’ai remarqué pour le moment; l’attention est distraite par les choses de la guerre.
Un convoi de bersaglieri blessés arrive, se dirigeant vers l'hôpital. Les uns sont transportés sur des cacolets, les autres dans des voitures d'ambulance fermées. Sur le cacolet de droite du premier mulet est étendu un pauvre soldat, le sac au dos, son fusil près de lui. Un infirmier marche à son côté et soutient sa tête pour le préserver des soubresauts. Le blessé tourne vers nous un regard languissant et empreint d’une expression de poignante souffrance qui donne le frisson. Les voitures d'ambulance sont longues, étroites, recouvertes de toile verte. Her-
métiquement fermées, on croirait qu’elles ne contiennent plus de vivants. Sur le devant de ces voitures pend une main enveloppée de bandages sanglants. C'est tout ce qu'on voit d'humain dans ce lugubre et long convoi.
Le train qui doit amener l'empereur est attendu d'un instant à l'autre.
A la guerre, cependant, tout le monde n'est pas toujours exclusivement occupé de la guerre. A la fenêtre d'en face, un jeune officier de chasseurs est très-attentif auprès d'une jolie repasseuse, à qui, sans doute, il apprend le français ou qui lui enseigne l'italien. Us semblent fort assidus tous les deux.
J'ai eu l'honneur de dîner à la même table que Mgr le due de Chartres, sous-lieutenant au régiment de Nice-cavalerie. Le prince est d'une taille très-élevée, il a beaucoup de traits de famille avec ses cousins Leurs Altesses Royalesie duc de Brabant et le comte de Flandre.
A voir ce petit-fils de roi , l'héritier d'un des plus illustres noms de la terre, simple, modeste, affable, revêtu d'un uniforme déjà bien délabré par les fatigues de la guerre, que rien ne distingue de ses compagnons si ce n'est le salut que lui adressent, avant de prendre place à ses côtés, les officiers sardes de tout grade entrant dans la salle, il est des gens qui ne peuvent se défendre d’une profonde émotion, et je suis de ces gens-là.
L’empereur est arrivé. Le roi de Sardaigne, qui l'attendait, est reparti immédiatement. Le bruit du canon a cessé entièrement; il provenait d'une affaire qui a eu lieu sur la rive droite de la Sesia. Je vais me mettre en quête de nouvelles.
Je rentre harassé de fatigue, vivement impressionné par le spectacle qui se déroule sous mes yeux, par l'aspect que pré- .sente une véritable ville de guerre, encombrée de troupes, pleine de mouvement, d'agitation et de bruit, distante de huit kilomètres, au plus, des positions enlevées à l’ennemi, il y a deux heures, avec une vigueur et un élan qui ont égalé l'intrépidité de la défense; où le bruit du canon, grondant dans le lointain , se mêle au grincement des charrois d'artillerie rou- ' lant sur les pavés, aux fers des chevaux et des mulets, au cla>
quemenl des foaets, aux cris des conducteurs, au mugissement des grands bœufs conduits aux parcs divisionnaires, au pas cadencé de la troupe de ligne, au son des fanfares, au roulement des tambours, à la voix mâle du commandement, aux clameurs de la foule, — bruils de guerre incessants qui frappent les oreilles comme les regards sont frappés par les types des uniformes des deux armées, trempés de pluie et de boue, et par les visages mùles de ceux qui les portent et qu’entoure le prestige du combat récent ou de la bataille du lendemain.
La journée d'aujourd hui a été brillante pour les armes sardes. Les Piémontais ont passé la Sesia. Le roi Victor-Emmanuel conduisit ses troupes à l'assaut contre les Autrichiens retranchés dans Palestro, dans Casalino et dans Vinxaglio. Ceux-ci défendirent leurs positions avec obstination.
Les Sardes, animés d’une ardeur admirable, abordèrent ces positions à la balonctte, prirent deux canons et une grande quantité d armes, firent cent soixautc-dix prisonniers et causèrent à l’ennemi des perles graves.
On ne connaît pas encore ce que cetic victoire a cortté de sang aux Piémontais.
Le 3' zouaves, du 5‘ corps d'armée, qui servait de soutien à l'armée sarde, n’a pas donné dans celte brillante affaire.
C'est à peine si à 1 heure où j’écris ces lignes le feu a cessé; je ne puis vous donner de grands détails sur l’action, sur les épisodes qui l’ont marquée, sur le nombre des troupes qui y ont |n is part, sur le chiffre des pertes réciproques. Le résultat seul est connu, et ce résultat je puis d’autant plus vous l’affirmer, que j ai vu les trophées de la vicloire.
Informé qu’un grand convoi allait se rendre au camp sarde, d'où arrivaient aussi les prisonniers, j’ai dirigé ma course vers la porte de Milan, où s’organisait le transport.
Là, sur une étendue de plus de deux kilomètres, depuis la grande rue du Corso, jusqu’au pont de la Sesia, dont une garde de rarabiniers royaux interdisait l’accès à la foule, s’échelonnait une immense ligue du train des équipages, escortée par des détachements du régiment Génes-cavalerie, lanciers au casque de cuivre et à la lance garnie d’une flamme bleue, transpor-
(anl des approTisionnemenls aux troupes campées. Voitures de transport, traînées pnr des attelages de six chevaux, cliarrettes de foin, caissons d'artillerie, voitures d’ambulance, voitures de vivres, mulets de bât, chargés de cacolefs pour les blessés, voilures couvertes de bâches en toile blanche, verte ou noire, marchaient au petit pas, fendant les flots d'une foule compacte, s’arrêtant au moindre détour, au plus petit obstacle entravant la marche du convoi.
Les officiers galopant sur le flanc, dans les ornières et la boue du chemin, s’efforcaient, par leurs commandenaents et leurs exhortations, de rétablir l’ordre interrompu par l encombrcment et par l’inexpérience des charretiers auxiliaires, dont les énergiques jurons d’impatience et de colère aggravaient le mal au lieu de le réparer. A grande peine, en jouant des coudes, en m’exposant aux ruades des mules rétives, j'ai pu atteindre une des piles de bois du pont sous lequel la Sesia roule en grondant ses eaux rapides cl bourbeu.ses.
En ce moment, il y avait un long a'rél dans la marche du convoi ; il fallait laisser place à un autre convoi venant en sens inverse, et ce n’élail pas chose aisée, sur une route étroite et un pont plus étroit encore, encombré par un immense troupeau de bœufs effrayés, à demi-sauvages, qui tenait la tête de la colonne.Enfin l’autre convoi arrive, long et lugubre; c'étaient des voitures de hh:.ssés, traînées au pas mesuré et lent de grands bœufs, attelés par les cornes à de hauts jougs recourbés.
Les blessés, assis, la télé enveloppée dans des bandages sanglants, le bras en écharpe ou étendus .sur la paille, pâles, à demi évanouis, tâchaient de reprendre force et courage pour répondre aux consolations qu'on s’empressait de leur prodiguer. « Ce n'est rien, disaient-ils, nous recommencerons. > La nuit tombait, les nuages bas et gris, chargés d’eau, la boue du chemin, les linges sanglants, les plaintes étouffées, la vue du convoi marchant en seas inverse, tout cela donnait à la scène un caractère de solennelle tristesse.
•A peine disparu dans la foule, un autre convoi, celui des prisonniers, succède. En tête et sur les flancs marchaient les bersaglieri, et, derrière eux, des carabiniers à cheval. A la vue
des vainqueurs, la foule pousse des exclamai ions enthousiastes, mais, chose triste à dire, elle montre le poing et injurie les vaincus. Il est vrai aussi que ces mêmes vaincus, prisonniers aujourd'hui, ont été les opprc.«scurs hier. Ils ont occupé la ville pendant dix-sept jours; le 18, ils l’ont quittée emportant scs dépouilles. C'est bien là une circonstance atténuante; mais doit-on jamais oublier les égards dus au malheur?
Les prisonniers restaient impassibles sous les huées, ils marchaient télé haute, quelques-uns même riaient. Il y a parmi eux des sous-officiers et des soldats — les officiers prisonniers sont conduits dans des voilures fermées qui les dérobent à la risée publique — les fantassins en tunique blanche ou enveloppés dans de longues capotes grises, la tête couverte du schako ou d’un bonnet de police d’une forme particulière, des soldats en veste portant leurs tffiels au bout d’un bâton, quelques-uns le bras en écharpe, des cavaliers revêtus d’uniformes blancs, d'élégants hussards. La plupart portaient en bandoulière des sacoches de toile; aucun n’avait le sac aux épaules. Ils ont perdu leurs bagages dans la mêlée.
Les prisonniers ont été conduits à l’église San-Guiliano.
Demain , dit-on , ils seront de bonne heure évacués sur Cènes et de là embarqués sans retard.
L'empereur s’est promené à pied, ce soir, dans la ville, illuminée en son bonneur, comme elle l’a été hier en I honneur du roi Victor-Ëinmanuel. Sa présence électrise les habitants de Verceil. La population est des plus enthousiastes et manifeste un patriotisme digue de tous les éloges.
L’attitude des troupes sardes revenant de l'action est magnifique, celle des bersaglicri surtout. Ce sont de vrais soldats d’élite. Noirs de poudre, sentant la poudre, couverts de boue, lestes et dégagés , ce sont de beaux cl glorieux soldats, et leur aspect, je vous le jure , n’a plus rien de théâtral. Les troupes de ligne ont également beaucoup de caractère ; elles ex|)i iinenirénergiqucel màledésir de recommencer demain.
Hier, on a fusillé à Verceil un certain Speirano , de Pavie , maître mayon, déclaré parle conseil de guerre coupable d’espionnage.
Les troupes arrivent de minute en minute au grand quartier général.Quelques régiments ne font que traverser la ville. La garde, affirme-t-on, sera entièrement rendue à Verceil pendant la nuit ou demain dans la matinée.
].es canons enlevés à l'ennemi sont encore au camp.
J'allais encore omettre un détail, un triste et affligeant détail. A la queue de la colonne venant du camp, marchait un gros détachement muni de pelles. C'étaient les hommes de corvée requis pour enterrer les morts.
Tout porte à croire que l'on va pousser en avant.
Deux capitaines autrichiens, qui n'ont pas voulu se rendre et qui se sont défendus avec l'énergie du désespoir au centre d'un grand cercle ennemi, ont été passés à la baïonnette.
Grand quartier général, à Verceil, le 31 mai.
Je commence ma lettre sur la paille de l'égliseSan-Guiliano, au milieu des prisonniers de Palestro. Le général Fleury, aide de camp de l'empereur, accompagné de ses aides de camp et d’un interprète , interrogeait h s prisonniers lors de mon arrivée, et, son inspection terminée, leur a distribué de l’argent au nom de l'empereur.
La majeure partie des prisonniers appartiennent, sauf quelques rares Hongrois, à deux régiments italiens, recrutés en Lombardie, régiment général comte Wimpfenn°22 et régiment archiduc Léopold. Les malheureux ont marché au combat avec une répugnance extrême; on se défiait d'eux, et ce n'était pas sans cause : ils avaient l'intention de mettre bas les armes, mais ils avaient derrière eux des Croates qui les poussaient en avant, la baïonnette dans les reins.
Leurs uniformes sont fort propres, fort bien tenus; il ne leur faudrait qu'un coup de brosse pour se rendre à la parade. Ils ont une tunique blanche, large, plus courte que les nôtres, à
deut ranimées de boulons blancs, sans marque ni numéro, passe-poils, parements, collets, contrc-épaulcltes en drap jaune pour le régiment de Wimpfen cl en drap amaranllie pour le régiment ai chiduc Léo])old. Le panlaloticsl bleu, avec passepoils de In couleur distinctive. Les grenadiers ont le pantalon collant soulaclié de jaune par-devant; ils sont chaussésde bonnes bottines.
Par-dessus la tunique ils ont de longues capotes gris de fer, h collet rabattu, parements retroussés et à deux rangées de boutons. Leur bonnet de police n'a pas de visière, mais les bords se rabattent à volonté devant et derrière. Il est bleu, à passepoils. Quelques-uns ont des schakos d’une forme à peu près semblable aux nôtres, mais à visière basse. Quelques-uns aussi ont la veste en toile ccrue, à deux rangées de boulons, avec la couleur distinctive du régiment. Les grades de caporal, de sergent cl de sergent-major se désignent par une, deux et trois étoiles en laine blanche , disposées sur le collet comme les étoiles d'or des olliciers.
Des cadets se trouvent parmi eux. Un d'eux a déclaré au général Fleury qu’il avait été promu officier hier, à dix heures du matin. A deux heures, il était aux mains des Piémontais. A'ayant ni uniforme ni papier, il ne peut réclamer le bénéfice de sou grade. Les prisonniers sont résignes, mais bien pauvres; ils prennent iii patience leur triste sort, moins triste peul-élre que leur sort d’hier, alors qu'on les forçait à combattre leurs propres compati iotes, sous la bouche du canon et sous la baïonnette des farouches Croates.
Quelques-uns, afin de s’attirer de bonnes grâces par une flatterie, peut être, déclarent qu’ils se trouvent en paradis. Hélas! l’église, jonchée de paille croupie de San-Guiliano, me parait, à moi, bien loin du paradis. Malgré la façon dont on les a conduits au feu, ou à cause de cela, peu'-étre, la réMstance de ces prisonniers a été désespérée. Aujourd’hui, ils sont reliosé-, de fort bonne humeur, et paraissent entendre avec un vif plaisir les fanfares des régiments de la Indivision d’infanterie de la garde impériale, qui défile seus les fenêtres de l’église aux acclamations de la foi lc. Leur grand souci est de savoir s’il
leur sera permis de faire parvenir de leurs nouvelles à leurs parents. Beaucoup m'ont demandé du papier.
Hier soir, contrairement à ce qui m'avait été affirmé, on ne leur a point distribué des rations; ce matin, ils se jetèrent avec avidité sur le morceau de pain de munition qui leur a été distribué pour toute nourrilure. Un d'eux a ramassé un bout de cigare que j’avais jeté dans la paille. Il est triste de ne pouvoir rien faire d’autre pour ces nobles victimes de la guerre que de leur distribuer pour quelques sous de tabac.
tin fait consolant à citer : toutes les fois que les portes de i’église-prison s'onvrent et se referment, les soldats français — bien indigents anssi, cependant — jettent par l’ouverture des paquets de tabac et la plus grosse part de leur ration de pain. Pourrait-on décerner assez d'éloges à ces dignes soldats ?
L'église San-Guiliano est petite, peinte à fresque, d’une grande originalité. Pour faire place aux prisonniers, il a fallu empiler sur l’autel tout le mobilier. Figurez-vous l’aspect que présente un temple à peine éclairé par une lumière avare tombant du haut de la muraille, les deux nefs latérales couvertes de paille ou plutôt de fumier exhalant une odeur insupportable, la plupart des prisonniers étendus sur cette couche infecte ou sur les bancs qui régnent contre la muraille, les autres debout, sous la grande nef, alignés par la force de l'habitude, et, le bonnet à la main, répondant aux questions du général qui les interroge par l intermédiaire de l'iiilerprète. Je doute fort que CCS interrogations aient fourni de bien grands renseignements à M. le général Fleury.
Les prisonniers ne peuvent vendre leurs effets, c'est fâcheux; je m'étais pourvu déjà, comme souvenirs, de toute une cargaison de schakos, capotes, tuniijues et pantalons. Ce désagrément sera aisément réparé, me dit-on ; on trouve au camp des tombereaux de bagages autrichiens.
Je sors le cœur gros et en secouant les puces qui se sont attachées à moi pendant ma longue et intéressante visite aux prisonniers de l’église San-Guiliano.
Bien m’en a pris de n’avoir pas fermé ma lettre avant le départ du courrier. J’ai des nouvelles succinctes , mais pré-
cises , des nouveaux faits d’armes accomplis aujourd’hui.
L’affaire de Palestro, Vinzaglio, Casilino, terminée hier d'une manière brillante pour les armes sardes, a recommencé bien près des mêmes emplacements. Après avoir défendu le terrain hier, pied à pied, pouce à pouce, les Autrichiens ont dû céder à la vigueur de l'attaque, et ils se sont retirés dans de fortes positions à Robbio.
Des dispositions avaient été prises, pendant la nuit, par le roi Victor-Emmanuel afin de poursuivre aujourd'hui les succès d hier; mais il fut prévenu par l’ennemi. A six heures du matin, 25,000 Autrichiens, prenant l'offensive, tentèrent par un vigoureux élan de reprendre la position de Palestro. Leur attaque avait encore un autre but. Leurs efforts, dirigés principalement contre la droite sarde, avaient pour objet d'empécher la jonction avec le corps d’armée du maréchal Canrobert. Le moment était suprême. Les forces piémontaises étaient numériquement inférieures à celles de leurs adversaires. Le roi de Piémont, avec la 4* division de son armée, celle du général Cialdini, le 3* régiment de zouaves, l'incomparable 3* zouaves, selon sa propre expression « l'imparreggiabile 5* regimento dei zuavi, > et les chevau-légers d'Alexandrie, résista longtemps; puis, prenant l'offensive à son tour, vers deux heures, il repoussa l’ennemi et le poursuivit dans ses retranchements de Robbio.
Les Autrichiens ont subi des pertes graves. Un général et grand nombre d'offîciers ont été tués; quatre cents hommes, environ, ont péri dans la poursuite, noyés dans un canal d'irrigation, aux bords escarpés, qu’ils s’efforçaient de traverser. Mille prisonniers et huit canons, dont six enlevés par les zouaves, sont tombés au pouvoir des Sardes. Les zouaves se sont conduits avec une bravoure antique.
Cette brillante journée a coûté aux alliés des pertes cruelles, dont le chiffre n’est pas encore déterminé.
Des faits d’armes éclatants, accomplis aujourd’hui, seront enregistrés par l'impartiale histoire. Le roi se jetait au plus fort de la mêlée, et vainement les zouaves couraient au-devant de lui pour l’arrêter. Le général La Marmora a eu un cheval grièvement blessé sous lui. Le roi trouvant sur le champ de
bataille et consolant deux Tolontaires, un d'eux lui adressa la parole : < Sire, je regrette de mourir à la première bataille ; » et l'autre lui dit : c Sire, délivrez celte pauvre Italie. »
Pendant ce sanglant combat, un autre était livré à Conbenza. J/ennemi y a été également repoussé par la division du général Fanti, après deux heures d'un feu très-vif. On manque encore de détails sur ce dernier fait d’armes. Un détachement ennemi qui, la nuit dernière, a tenté de passer le Pô, à Cervesina, a été re|M)ussé par les habitants. Les Autrichiens évacuent Varzi.
Pendant toute la journée, la route des avant-postes a été encombrée par des trains allant au camp ou rentrant en ville. J'ai vu ramener deux cent dix prisonniers, appartenant encore, pour la plupart, aux régiments archiduc Léopold et général Wimpfén. Parmi ces prisonniers, il y avait un nègre et une foule de conscrits à peine adolescents, imberbes, peu belliqueux d’aspect. Les soldats de la garde, en les voyant défiler devant eux, ne pouvaient réprimer des manifestations de pitié. Chose triste à dire, les habitants de Verceil continuent à invectiver et à injurier les vaincus.
Après les prisonniers, les blessés. Il en arrive à toute heure et en grand nombre. Des zouaves en font partie. Un caporal atteint d'un coup de baïonnette au-dessus de l’œil, disait qu’il l'a bien mérité, qu’il en a tué six avant de tomber. Si tuer six hommes, même en temps de guerre, procure du bonheur, j'en suis bien aise pour le caporal; mais je lui laisse volontiers la préférence: on dort mieux quand on n'a tué personne.
Verceil est encombré de troupes; toute la garde s’y trouve, et son séjour n'y sera pas long; le quartier général de l'empereur sera dès demain, dit-on, transporté à Novare. Outre la garde, nous avons le deuxième corps presque entier, du moins la division du général Espinasse, sans en excepter un homme. Toutes ces lrou[)Cs sont campées dans les églises et au bord de la rivière, et ce qui prouve que leur séjour à Verceil est limité d'avance et non subordonné à des événements imprévus, c'est qu'on n'a pas dressé les tentes.
J'ai parconru les campements; j’y ai rencontré troisBelges, dans
la légion étrangère, 1" et 2* régiment : un lieutenant, M. Verluylen, d’Anvers, et deux autres, deux Flamands, qui servent en France depuis huit ans, pour échapper au régime « tracassicr > de l’armée helge, mais qui n'ont pas voulu entrer dans des régiments français, même dans la garde, ])Our ne pas abdiquer leur titre de Belge, auquel « pour rien au monde > ils ne voudraient renoncer. Ce langage n'est-il pas touchant de la part de pauvres gens pour qui ce litre de Belge n’existe plus? On le leur enlèverait cerlainement, s’ils rentraient dans la mère-pairie.
Les troupes ont à peine eu le temps de faire la soupe et de lirendrc des vivres aux magasins. Leur installation sur une étendue de plus de deux lieues aux bords de la Sesia est magnifique ; malheurtusement elle achèvera de ruiner les champs et les jardins — les Autrichiens n’ont pas tout détruit, il s’en faut; il reste des fraises et des pois pour les zouaves. — I^es beaux régiments de cavalerie de la garde, campés sur la rive droite, offraient le plus pittoresque coup d’œil à l'heure où ils ont fait baigner leurs chevaux.
Les beaux platanes centenaires qui ombrageaient de leur luxueux feuillage la promenade de Verceil, ont éié abattus pour les besoins de l’armée. Il est jiénible de voir tomber sous la cognée ces admirables bouquets de verdure
La guerre, la rareté des denrées, l’amour du gain font que les marchés de l’intendance, avec les habitants, sont onéreux et difficiles. Les municipalités, contrairement aux règles et aux usages établis, font payer la paille de couchage des troupes. On n’obtient pas une mesure d’avoine à moins de quarante francs. Vingt francs seraient un prix suffisamment rémunérateur. Qu'y faire ? Il faut bien se rattrajier un peu sur les pertes subies par les réquisitions ennemies. A quoi serviraient les amis, s’ils n’étaient là pour combler les déficits creusés par les adversaires ?
Les transactions d’individu à individu se font avec plus de peine encore. Pour mettre, autant que possible, un terme à de criants abus, le syndic de Vcrceil a fait afficher à tous les coins des rues t l'avis au lecteur » dont voici la traduction :
( Le syndic, plein de confiance dans les sentiments de justice et de palriotisme dont la population de Verceil est animée, invite ;
« Les cafetiers, aubergistes, hôteliers, boulangers, charcutiers, marchands de légumes et tous autres marchands de boissons et de comestibles à maintenir des prix équitables dans le débit de leurs marchandises et à se conformer aux habitudes et aux usages relatifs à la vente des denrées.
€ Le syndic est persuadé que chacun, obtempérant au présent avis, évitera de s’exposer au honteux reproche d’avoir voulu abuser de circonstances exceptionnelles pour obtenir, dans un but de lucre répréhensible, des gains illicites au détriment des généreux soldats alliés ou nationaux, qui, de leur côté, n’hésitent pas à verser leur sang pour la défense de notre patrie.
€ Le syndic, Verga.
U Verceil, le 31 mai 1859. »
Il est parvenu, à Verceil, des nouvelles du lac Majeur. Le commissaire royal Lafarina a pas‘é le Te.ssin, chassé les avantpostes autrichiens qui ont tenté de l’arrêter, renversé les appareils du télégraphe, brisé les fils; il a ramené à la rive droite des barques qui avaient été enlevées en grand nombre par les Autrichiens. Un corps ennemi imposant, commandé par le général Urban, s'étant avancé sur Varëse, le général Garibaldi a ordonné à la garde nationale de ne pas faire de ré.sistanee et de se replier sur le lac; ce qui a été fait. Une attaque tentée la nuit par les chasseurs des Alpes de Garibaldi contre Laveno avec beaucoup d'audace, n’a pas réussi, une partie des assaillants s’étant égarés la nuit dans l’obscurité. Trente et un prisonniers autrichiens sont arrivés à Arona. L’enthousiasme des'' populations du lac est toujours vif.
P. S. — Les troupes commencent leur mouvement versNovare. Toutes ou presque toutes i?artiront dans la nuit. L’empereur s'y rendra dans la journée de demain.
' Paleslro, l"jmn.
Ce malin, dès la première heure, pendant que les derniers régiments de la garde impériale arrivés au grand quartier général levaient leur camp pour marcher sur Novare, je me suis rais à la recherche d'un vetturino, et, pour un prix fait de vingtdeux francs, plus la bonne main de rigueur, j’ai été transporté sur le champ de bataille de Palestro. La route, quoique pouvant être rapidement franchie en temps ordinaire, a été longue, pénible, difficile. Il m’a fallu, à la queue du convoi, faire halte de quatre en quatre pas, et, pour ne pas être repoussé en arrière, me débattre et me quereller avec les voituriers auxiliaires. Ceux-ci tiennent énormément à leur place dans la colonne. Leur ordre de-marche rompu, ils risquent fort de ne pas retrouver leur emplacement lors de l’arrivée et de manquer la distribution.
A la porte de Milan, le convoi traverse à grand’peine le pont de la Cervetto et prend à droite pour passer la Scsia sur un pont provisoire, en pilotis, qu'il a fallu jeter sur le fleuve pour remplacer le beau pont de fiicrres à treize arches, à moins d’un kilomètre en amont, dont les Autrichiens ont fait sauter deux arches centrales. Il est pénible de voir ainsi brisée une grande œuvre d’utilité publique; le pont détruit interrompt les communications du chemin de fer de Milan. Le pa.ssage opéré, l’encombrement, la confusion sont au comble. Les roues enfoncent jusqu’aux moyeux dans les ornières et le sable; chevaux et mulets tirent, soufflent, s’épuisent en vains efforts ou regimbent sous le fouet. Charretiers, conducteurs d'artillerie, vetturini, cantiniers, sacrent et jurent en français et en piémontais, et si les officiers n’étaient pas U pour jurer plus énergiquement encore, rétablir l'ordre, imprimer une direction régulière à chacun, on n’en sortirait pas.
La route provisoire coupe à travers champs et à travers une magnifique plantation d'acacias, qu’il a fallu abattre, tourne brusquement à gauche et remonte à quelques mètres du pont sauté sur la voie ancienne. La, nous parvenons à prendre la tète
du convoi, et nous marcherions plus vite si notre cheval, que le conducteur s’obstine à déclarer une béte de premier choix ayant échappé à grand’peine aux réquisitions forcées, ne manifestait des tendances marquées pour s’étendre dans le fossé. Le vettiirino, pour distraire l’attention, me raconte qu’un général autrichien, logé à l’auberge des Trois Rois, mon gtte, avait arboré le drapeau de sa nation sur le balcon de la nie du Corso. La vue de cet odieux emblème le transportant de fureur, il l’abattit avee une fourche et prit la fuite, échappant à la poursuite d’un fourrier qui l’avait saisi par la cravate et levait le sabre sur sa tête.
En d'autres temps ce bavardage aurait pu me distraire, mais bientôt il fallut imposer silence à ce vantard. De Palestro, de tous les avant-postes, arrivaient des prisonniers, par groupes de vingt ou trente, conduits par des cavaliers ou des bersaglieri, des voitures chargées d'armes enlevées aux prisonniers ou ramassées sur le champ de bataille ; armes de tous les modèles, de toutes les troupes, propres ou déjà rongées de rouille, en bon état ou brisées, déformées par les balles et les boulets. A quelque distance de là, nous rencontrons, trophées de victoire, quatre pièces de douze autrichiennes et trois caissons de munitions d’artillerie, se distinguant du matériel français et piémontais parla peinture jaune, à bordure noire, des caissons et des affûts. Ces pièces sont en bronze, neuves, mais montées sur des affûts très-lourds, à flèche bifurquée. L’artillerie piéinontaise qui les ramène est rayonnante dforgueil.
Il n’y a point à se méprendre sur l’origine de la capture : on procure aux artilleurs un si grand bonheur en leur demandant si ce sont là les canons enlevés à l’ennemi à Palestro ; à la question « tudesco? » ils répondent c si signor, > avec des yeux si animés, un visage si rayonnant et avec de tels mouvements des bras et des épaules, qu’on ne saurait les priver, en ne les interrogeant pas, de cette satisfaction si méritée. Hélas ! d’après cc qu’ils coûtent, les trophées de la gloire sont bien précieux en effet.
J’ai sous les yeux et les preuves de la victoire et la mesure des sacrifices qu’il a fallu accomplir pour la remporter^ Ce ne
sont pss seulement des canons, des fusils enlevés à l’ennemi et des prisonniers de guerre que je croise en route, ce sont aussi des blessés, par petits transports de quinze ou vingt, qu’on évacue — c’est le mot consicré — sur 1rs hôpitaux de Vcrceil et d'Alexandrie, après les premiers pansements. Officiers et soldats sont transportés ensemble, sans distinction aucune, assis ou couchés sur des cacolets et des voitures du pays, des arabas, simples plates-formes établies sur l’essieu, traînées par de grands bœu6i au pelage ’olanc sale, qu’un rustre, impassible ou impénétrable, dirige avec un long aiguillon.
On a dit, monsieur, que ces blessés, dans leur triste état, ne songeaient, ne pariaient que de gloire; hélas! à peu d’exceptions près. Je les ai vus,^^ épuisés par la perte du sang, accablés par la douleur, le visage pâle, défait, atone, recouverts de grosses couvertures et de leurs capotes, préservés de l'ardeur du soleil par des branches d’aeacias ou des toiles tendues, promener des regards indifférents, mornes, abattus surtout ce ce qui les entoure, et répondre à peine, d’une voix faible et haletante, aux questions qu’on leur adresse sur leurs souffrances. Un seul, un jeune et bel officier à la fine moustache noire, porté à bras sur un brancard par deux robustes Piémontais (l’extrême gravité de ses blessures ne permettant pas d’autre moyen de transport), me voyant passer chapeau bas près de lui, répondit à cette marque de respect en levant à sa casquette, ornée du triple liséré d’or des capitaines, une main languissante et affaiblie.
Parfois, sur les charrettes, un long drap blanc étendu sur une forme roidie recouvre un mort qui a succombé en chemin et que l’on ne veut pas abandonner en chemin. On ne saurait croire, je ne puis rendre combien il est pénible, cruel, désolant de pa.sser ainsi longtemps, sans cesse, devant de longues files d’hommes sanglants, mutilés, la tête, les bras, le torse, les jambes enveloppés de linges maculés, accablés de soif, de chaleur, la tête et les membres ballottés à droite et à gauche et frappant les parois du véhicule, sans que le patient puisse s’en défendre, au moindre cahot imprimé par les inégalités de la route.
En cette route qui, à la saison de l’année où nous sommes,
devrait parcourir des champs superbes, des récoltes presque mûres, ne traverse plus,^sur une longue étendue, que des landes dévastées. Les mûriers sont abattus, les moissons ravagées; d'immenses carrés, nus, sans un brin d herbe, à demi couverts de paille flétrie, indiquent les emplacements des camps autrichiens. De loin i n loin quelques rares épis, échappés au désastre, montrent par leur hauteur, leur vigueur, ce que seraient ces champs si la guerre n’avait passé par là, et le contraste d'un peu de végétation épaisse et drue avec rûpreté du reste du sol impressionne plus péniblement encore que si rien ne donnait à juger de la fertilité de la contrée.
Un quart d’heure à peine après le passage des dernières voitures de blessés français et piémontais, on rencontre la tète d'un autre convoi de blessés autrichiens, pansés aus«i et évacués, comme les alliés, .sur les hôpitaux. Ces malheureux sont mornes, impassibles en apparence; mais si la souffrance ne leur a pas ôté la faculté de réfléchir, que doivent-ils croire, en se voyant l'objet de soins empres.sés et intelligents, des affirmations qui leur avaient été faites au début de la guerre?
Ce n'est dont [loint la mort immédiate et sans pitié que les Français ré.servent aux prisonniers blessés! On a dit que, pour ne pas encombrer les hôpitaux, les prisonniers blessés seraient rendus sans condition de réciprocité, et cependant j’ai compté les voitures du sinistre convoi. Soixante-sept charrettes de ble.ssés autrichiens m’ont croisé entre Verceil et Palestro, et ce n’était pas tout. D’autres, en grand nombre, attendaient encore le premier pansement à l’ambulance. 11 était temps pour moi que le défilé cessât : on ne devient pas insensible à un pareil spectacle, on se sent défaillir. Mais tout le monde n’éprouve pas les mêmes impressions; ce n’est rien, disait le vclturini, c’est de la canaille. » Fa niente, sono canaglie. >
Après une longue marche dont je ne puis mesurer la durée — les minutes parni.ssent des heures dans des moments semblables— je vois s’étendre à gauche, le village de l’orrione, quartier général du roi Victor-Emmanui l,et des deux côtés de la route, le campement d’une division sarde, composée d’une brigade d infanterie 9‘ et 10° de ligne, 7* bataillon de bersa- • Il
glieri, des deux régiments de cavalerie Nice et Gênes, de plnsieiirs batteries, d'un grand train d'équipages militaires, d’une compagnie de pontonniers avec tout son matériel, de grandes barques noires hissées sur des fourgons.
Le duc de Chartres se trouve, avec son régiment, Nice-cavalerie, au quartier général du roi de Piémont. Ses collègues en font un pompeux éloge. Il est simple, afl^ble, très-liant, trèsbon camarade, brûlant du désir de se distinguer. J'ai remarqué à l'hôtel qu'il n’avait aucuns rapports avec les officiers français. J’ai dû, par convenance, m'abstenir de demander si c'était un parti pris, une mesure d'ordre.
Les soldats sardes paraissent rompus à la vie des camps. Tout est régulier à leur bivac. Les chevaux sont au piquet; les lances, fichées en terre, droites et alignées, supportent les casques et les armes des cavaliers ; les tente.s-abris, précédées des selles paquetées, sont disposées derrière les chevaux ; les soldats des .subsistances distribuent les vivres de campagne et achèvent de dépecer quatre bœufs qu'ils ont abattus pour la ration de la journée.
Bien près du campement existe l’emplacement du combat que les Sardes ont livré le 30 mai aux Autrichiens. Sur l’accotement gauche de la route est étendu, le flanc percé par un boulet, le cadavre d’un cheval en putréfaction. A quelques pas plus avant, on traverse un pont jeté sur un canal de rizière qui avait été barricadé par des troncs d’arbres, aujourd'hui rejetés à droite et à gauche. Ce pont a été enlevé à la baïonnette. On dirait que la terrible scène a lieu sous les yeux du passant, tellement sont évidentes pour lui les péripéties de la lutte.
Là sont des champs de blé qui n’ont point été coupés, mais foulés aux pieds ; les places où les bataillons autrichiens déployés ont changé de direction par le flanc droit et ont tenté de se former en carré. L’impétuosité de l'attaque n'a pas permis d’achever ce mouvement défensif. On voit aussi les traces de la marche des colonnes autrichiennes dans leur mouvement de retraite, les traces des roues de leur pesante artilllerie. En flanc, serpentent des sentiers sinueux, enfouis sous les hauts blés qui les l|)ordent, et qu’ont tracés les Sardes, en se ruant à
travers champs, baïonoette en avant, sur les positions ennemies.
Chassés du pont, les Autrichiens se sont retranchés dans le grand village de Palestro, défendu du côté de Verceil par des ouvrages de campagne trés-élevés. L'artillerie piémontaise a bouleversé les talus, et, après une courte, mais vive canonnade, de nouveau la terrible baïonnette a fait son œuvre. Les éboulements gardent encore la trace des pas des intrépides bersaglieri qui ont monté à l’assaut.
De profondes empreintes dans les terres meubles labourées par les boulets, attestent de leur récent passage. Là ils ont enlevé l’artillerie ennemie que j’ai rencontrée ce matin.
Chassés des retranchements, les Autrichiens se sont encore défendus, dans Palestro, de maison en maison; mais ils ont été rejetés derrière la rivière qui longe le village. Ils ont perdu ensuite les fortes positions de Vinzaglio et de Casalino. Ainsi s’est terminée l’affaire du 30 mai, et terminée d’une l^çon si brillante que l’ordre du Jour du roi Victor-Emmanuel à ses troupes, loin d’étre une proclamation ampoulée, est d’une exacte vérité.
Le 50 mai. Je l'ai dit déjà, l’armée piémontaise a pris l’offensive. Les divisions commandées par les généraux Cialdini, Durando, Fanti et Castelborgo, sorties de Verceil, ont passé la Sesia et se sont portées, la 1'* sur Palestro, la 2" sur Vinzaglio et la 5' sur Casalino et ensuite sur Confienza. La 4’ a suivi la 3* en réserve. Les divisions Cialdini et Durando ont pris de vive force les positions trës-fortifiées de l’ennemi. Le 7* bataillon des bersaglieri, sous les ordres du major Chiabrera, le 3* bataillon du 9” régiment d’infanterie, commandé par le colonel Brignone, et le 16' régiment d’infanterie, qui a pris deux canons, se sont particulièrement distingués le 30 mai.
Dans l’attaque du 31 , les Aulrichiens ont assailli toute la ligne et se sont efforcés de tourner la droite de l’armée. Le roi, pour s’opposer à cette tentative, lança en avant le 3' régiment des zouaves, le 7* bataillon de bersaglieri et deux bataillons du 16' d’infanterie. Une autre charge brillante du 9* et du 10' d’infanterie au centre et à la gauche a décidé la victoire.
Les Autrichiens firent une dernière tentative sur la gauche
et le centre; de nouveau ils furent repousfés par le 15* d'infanterie, qui avait pris la place du 10”, et par un bataillon du 9% qui était en réserve. Cette dernière attaque avait pour but de masquer la retraite.
En arrivant au village de Palestro si plein de souvenirs vivants et glorieux, le premier objet qui frappe mes regards est un cadavre étendu au pied de la muraille d'une ferme. C'est un soldat autrichien. Blessé de la veille, on le transportait à Verceil, en charrette. Il est mort dès les premiers pas, et l'on a jugé inutile de le conduire plus loin. Déposé au pied d'un mur, il attend qu’on puisse lui creuser une fosse.
Là, j’abandonne ma carriole et je poursuis ma route à pied. Un grand rassemblement entourel’entrée d’une métairie. J’entre après information. Il faut tout voir, coûte que coûte. Dans la cour de la ferme, sur la terre nue, autour d'une mare infecte, sont étendus les cadavres des zouaves tués hier. Quarante-six morts sont jetés là péle-méle.
Un capitaine adjudant-major, M. Drut, le seul officier du régiment tué sur place, a le bras et le flanc traversés par un boulet. Son cheval a été tué du même coup. Un caban négligemment jeté sur le haut du corps est la seule marque de distinction accordée au grade de l’infortuné capitaine. Les visages de tous ces morts gardent i’expression qu’ils reflétaient en recevant le coup fatal. Us ont les traits crispés, les yeux ouveifs; un jeune zouave, presque un enfant, couché sur le dos sans plaie apparente, les mains relevées et cramponnées dans le vide, les yeux dilatés, a les lèvres contractées par le sourire féroce du soldat qui se rue sur l'ennemi. Et quelles plaies! un des cadavres a la tête coupée par un boulet, on la dirait tranchée sans un fragment de chair tordue qui reste oû fut la nuque ; d'autres ont la poitrine ou le flanc ouvert, les entrailles qui sortent, le corps considérablement enflé. Des myriades de mouches, de l'espèce charbonneuse, bourdonnent hideuses et voraces autour de l’horrible charnier, et leurs avides essaims pénètrent dans les plaies, les yeux, le nez, les coins de la bouche. Déjà, une odeur cadavéreuse émane de ces morts d'hier, il faut fuir; ce voisinage serait fatal aux vivants.
Jamais je n’oublierai le speclacle navrant que présentait cette cour indigente, ces cadavres attendant i'inlnimalion, ces morts enflés, déformés, aux entrailles noires et pendantes hors des plaies du boulet, leur attitudes diverses, l’indiflérence des soldats qui les gardaient, et, pour comble d’horreur, cette mare infecte alimentée par les immondices et les détritus du fumier, où les cadavres baignaient par une extrémité. Le zouave. décapité par un boulet, étendu sur le ventre, avait le cou plongé dans l’eau stagnante. Sa tète, si elle fut restée intacte, eût été enfouie dans les immondices. Et puis, ce cadavre autrichien jeté en dehors, contre le mur, sur la voie publique, les jambes repliées, et auquel on ne voulait pas accorder le triste honneur d’étre étendu près des vainqueurs; tout cela a produit sur moi une impression que je garderai toujours et que les autres impressions de la campagne n’effaceront pas.
Mais que dire des soldats de garde? La pipe à la bouche, les mains dans les poches, ils rôdaient, insensibles et ennuyés, autour de leurs camarades étendus sans vie loin du toit paternel. Pour eux, pas une larme, pas une parole de regret, rien que des propos indifférents, des commentaires sur la nature diverse des plaies hideuses étalées sous leurs yeux et par où avaient fui tant d’existences précieuses. Ce mépris de la mort, ce profond dédain de l'existence d’autrui, est ce un bien, estce un mal? Est-ce le signe d’un cœur bien trempé, d’une âme insen.sible à la crainte, ou d'une brutale insouciance ? C’est, hélas ! de l’héroïsme guerrier. Allons plus loin.
Le village entier porte les traces de la lutte. Les habitants, effarés, hébétés, commencent à rentrer chez eux. Ils reprennent confiance, la Lomelline est délivrée.
Assis sur le seuil de leurs demeures, graves, préoccupés, ils cherchent à se reconnaître ; ils sont absorbés entièrement par les souvenirs sanglants d’hier, par les soucis du lendemain. Les hommes sont oisifs, immobiles, la tête penchée sur la poitrine, les mains étendues sur leurs genoux. Les femmes et les jeunes filles, à l’abondante chevelure noire constellée d'un cercle de longues épingles d’argent, vaquent, paisibles, aux travaux du ménage jet reviennent de la fontaine, la cruche
pleine et pesant lourdement au bout de leurs bras fermes et mis. Des zouaves rôdent autour des groupes, lançant des oeillades et des propos de galanteries soldatesques aux biles, ou marchandant, à l'entrée des fermes, une couple de poulets qui picorent, en toute liberté, les grains d'avoine tombés de la besace des chevaux.
Tant de poulets dans un village dévasté pir la guerre sont une preuve consolante de la discipline qui règne dans les trois armées. L’œil du propriétaire a suffi pour garder son bien. Le soldat en campagne maraude encore volontiers, mais le temps du pillage n’est plus. Nous sommes encore, il est vrai, aux premiers débuts de la guerre.
La grande rue du village est longue et* large; elle aboutit à l'église, mais ce n’est plus une église, c’est l'ambulance des blessés. De la paille jonche l’entrée; des charrettes attelées attendent les pansements pour reprendre le chemin de Vcrceil. Deux factionnaires veillent, larme au bras, à l’entrée. Des aumôniers sardes se préparent, en fumant un cigare, à remplir les fonctions de leur ministère. Les aumôniers sardes portent redingote, gilet et pantalon noirs, bottes à l’écuyère, armées de longs éperons de fer, chapeau rond et pointu, chaîne rouge et or, ou or simple, seule marque distinctive de leur charge, au cou.
Au delà du village apparaissent les camps français, et, en première ligne, celui du o"' zouaves, les héros d’hier. Attachés àu quartier général sarde, ils prétendent déjà former la garde du roi du Piémont.
Voici, pour les zouaves, les principales |>éripéties de la brillante lutte d’hier :
Les Autrichiens, retranchés derrière un ruisseau au delà du village de Vinzaglio, avaient établi une batterie de douze dans les dépendances d une ferme qu’on voit du haut de la tour de Palestro.
Ces positions prises, les batteries ouvrent leur feu à boulets sur l’artillerie piérnontaiseet à mitraille sur les bers'aglieri. Un des boulets va frapper de mort le commandant Duhamel, du 43* de ligne, qui, à la tétc de son bataillon, traversait la rivière.
CeUe morl déplorable est un accideni, le 43* n'ayanl pas pris part à l'action.
Il était alors neuf heures du matin. Le 3* régiment de zouaves venait d’établir son bivac sur la droite du village occupé et sur la rive droite du canal délia Cascina , ayant devant lui cet obstacle, lorsque le bruit du canon et de la fusillade engagée avec les bersaglieri annoncèrent l'approche de l’ennemi. Le colonel de Chabron ht prendre les armes à son régiment, et le porta à environ cinq cents mètres sur .sa droite, du côté où la fusillade était le plus vivement engagée.
Les Autrichiens , qui avaient pris l’offensive, s’avancèrent rapidement.
On fit d’abord déployer quatre compagnies en tirailleurs dans les marais qui couvraient les hommes, et le régiment des zouaves ftit formé en colonne d’attaque.
En ce moment, le colonel s’aperçut qu'une forte colonne, appuyée par de l’artillerie, cherchait à tourner la position, ainsi que le village même de Palestro.
La mitraille qui tonne sur les bersaglieri, frappe aussi dans les rangs des zouaves, qui, à demi plongés dans l’eau, étaient invisibles à l’ennemi; les zouaves, se voyant frappés, .s’élancent à la baïonnette sur les batteries, franchissent les cadavres des chevaux, tombent dans la batterie, tuent les .servants et s’emparent de trois pièces.
Le régiment s'élance ensuite contre les masses ennemies, franchit rapidement le canal , profond d’un mètre environ, aborde résolument les Autrichiens à la baïonnette, et enlève encore trois pièces de canon.
Ces deux succès obtenus, la colonne d’attaque se dirigea sur le gros de l’ennemi, dans la direction du pont de Confienza sur la rivière la Busca , fortement défendu par deux pièces d’artillerie.
Les Autrichiens, qui avaient imprudemment engagé une partie de leur masse en avant de la rivière, furent violemment refoulés parle choc impétueux des zouaves; dans l’impossibilité où ils s'étaient mis d'effectuer leur retraite, ils furent presque tous anéantis.
Rien d’imposant comme le premier moment où le répiment des zouaves se présenta devant la lipnc ennemie. Après une courte fusillade, on entendit ce cri répété dans tous les rangs : « Aux canons, enfants, aux canons! » En un instant, tous les sacs furent jetés à terre , les zouaves courent , sans ordres donnés, pous.sés jtar leur propre impulsion. Dos clairons qui suivaient le gros des as.saillants sonnaient la charge et indiquaient les directions. En peu d’instants, tout était fait. Les canons étaient pris.
Quoique le pont sur la Busca filt obstrué par les deux pièces de canon et les cadavres des chevaux empêtrés dans les traits, le colonel fit passer des hommes sur l’autre rive, et, après en avoir formé une colonne assez forte, il continua son mouvement en avant.
L'ennemi, soutenu par ses réserves, continua sa retraite en bon ordre, abandonnant encore deux pièces de canon.
Il fut poursuivi jusqu’à la rivière la Ritzza-Biraza, au village de Robbio.
Là s’arrêta le mouvement en avant.
Les perles des zouaves s’élèvent à quarante-six tués, dont un capitaine; deux cent vingt-neuf blessés, dont quinze officiers. Dans la poursuite, vingt hommes ont sauté dans la rivière la Ritzza-Iîiraza et y ont perdu la vie.
Embarrassés par l’eau qui gonflait leurs larges pantalons et les alourdissait, ces malheureux ne purent gravir le bord de la rivière, fortement encaissée en cet endroit; ils furent emportés par le courant et disparurent sous les flots. On regarde sur les berges argileuses la tiace piofondc des mains qui cherchaient une saillie, une branche, un caillou pour s’y raccrocher, et qui gli.'.saient jusqu’au bord de l’eau.
La rivière, à jirésent, est muette et tranquille.
Les corps autrichiens engagés dans le combat du ol étaient formés des brigades Wcigl, Dnrndoi f, Szabo et Kudelka, appartenant aux divisions Jellachich et Lillia, des 1" et 5“ corps, agissant sous les ordres du lientemnl feld-maréchal Zobel.
Afin de témoigner au roi Vietor-Einmanuel leur admiration pour le courage dont il a donné une preuve si éclatante, les
zouaves viennent de lui adresser le brevet de caporal, accompagné des canons qu'ils ont pris sur l’ennemi (1).
Voici le texte de l’arrêté des zouaves, une des meilleures plaisanteries de bivac des guerres modernes :
« Considérant que, dans ce brillant fait d’armes, le roi Victor- « Emmanuel s’est battu comme un Français, comme un héros, « comme un zouave, à l’unanimité il a été proclamé caporal « dans le 5’ régiment des zouaves. <>
Le roi ne s’est pas montré ingrat envers les zouaves. Le colonel de ce beau régiment vient de faire mettre à l’ordre du jour et lire devant le front des compagnies, la lettre suivante que Sa Majesté lui adresse de son grand quartier général :
« Torrione, le 1" juin 1859.
« Monsieur le colonel ,
« L’empereur, en plaçant sous mes ordres le 5* régiment de zouaves, m’a donné un précieux témoignage d’amitié. J'ai pensé que je ne -(muvais mieux accueillir cette Iroiqw d élite qu’en lui fournissant immédiatement l'occasion d’ajouter un nouvel exploit à ceux qui, sur les champs de bataille d’Afrique et de Crimée, ont rendu si redoutable à renneini le nom des zouavc.s.
« L’élan irrésistible avec lequel votre régiment, monsieur le colonel, a marché hier à l’attaque, a excité toute mon admiration.
« Se jeter sur l'ennemi à la baïonnette, s’emparer d’une batterie en bravant la mitraille, a été l’affaire de quelques instants.
« Vous devez être fier de commander à de pareils soldaLs, et ils doivent être heureux d’obéir à un chef te! que vous.
« J’apprécie vivement la pensée qu’ont eue vos zouaves de conduire à mon quartier général les pièces d’artillerie prises aux Autrichiens, et je vous prie de les remercier de ma part. Je m’empresserai d'envoyer ce beau trophée à Sa Majesté l'émit) J'ai vu à Milan, aux fenêtres des marchands d’e.slarapes, de nombreuses lithographies représentant le roi V'iclor-limmanuel en uniforme de caporal des zouaves.
pereur, auquel j’ai déjà fait connaiire la bravoure incompa' rallie avec laquelle votre régiment s’est battu hier à Palestro et a soutenu mon extrême droite.
« Je serai toujours heureux de voir le régiment de zouaves coinhattreà côté de mes soldats et cueillir de nouveaux lauriers sur les champs de bataille qui nous attendent.
» Veuillez, monsieur le colonel, faire connaître ces senlilimonts à vos zouaves.
« VlCTOK-EwUXmJEL. »
J’ai parcouru avec le plus sif intérêt le théâtre de cette lutte de deux jours, et je me suis avancé jusqu’aux avant-postes d’où, à la longue-vue, on peut apercevoir les sentinelles des grand’gardes autrichiennes. Le temps me manque pour entrer dans de plus amples détails.
Les zouaves sont chargés de butin. Ils vendent à fort bon marché des uniformes autrichiens et des armes. J’ai fait acquisition d’une carabine tyrolienne rayée avec son sabre-baïonnette. C’est un souvenir curieux. Elle appartenait à un .sergentmajor tué à la hn de l’action.
Après la prise des batteries, un grand nombre de soldats italiens incorporés dans les régiments autrichiens se rendaient volontairement. Beaucoup même, pendant la retraite, se cachaient dans les blés pour avoir l’occasion de se rendre.
L’em|)ereur, qui est venu visiter le champ de bataille, s’est fort égayé des farces des zouzous, habillés avec de» défroques des Autrichiens et commandant-, dans un langage impossible, ayant la consonnance de l'allemand ou à pru près, les six pièces de canon enlevées par eux et qui sont encore à Palestro, faute de moyens de transport.
L’empereur est parti pour Novarc,à 3 heures.
P. S. — J’ai des détails sur le combat livré par Garibaldi aux .Autrichiens, dans les environs de Varèse, le 27 mai , et sur son entrée dans Côme, le lendemain.
Le combat entre Garibaldi et les .Autrichiens, à Varèse, a été meurtrier. Les Autrirhiens ont amené à Corne vingt-trois voitures de blessés. Garibaldi a poursuivi l'ennemi jusqu’à
Binago; il est entré à Varèse au bruit des applaudissements de la population , qui l'a grandement secondé en défendant les barricades et en soignant les blessés. Le commissaire sarde à Varése, Enailio Visconti Yenosta, a publié la proclamation suivante :
« L'ennemi est en retraite; les chasseurs des Alpes se sont battus avec un courage digne du brave qui les commandait et de la cause qu'ils défendent, et vous, citoyens, vous avez tenu une conduite admirable. Toute la jeunesse est venue chercher un fusil , demander à se battre et à défendre les barricades. Toutes les familles ont à l'envi donné des secours aux combattants et fourni des moyens à la défense. La Lombardie suivra votre exemple. Le commissaire de Sa Majesté sarde vous en remercie au nom du roi, chef de la guerre de l'indépendance. »>
Garibaldi s'est rendu à Côme. A Camcrlata, 8,000 Autrichiens avec du canon s'y trouvaient le 27. Garibaldi, parti de Varèse pour Côme, a feint d'abord de prendre la route postale en sortant de Binago, puis, changeant brusquement de direction , il est venu tomber à l'improviste à San-Fermo sur les premiers postes autrichiens. Les feux de |)eloton de l'ennemi n'ont pas empêché les chasseurs des Alpes de le déloger à la baïonnette de la forte position qu'il occupait, et de le refouler dans le Prato-Pasque , dans les faubourgs de Côme (Borgo- Vico).Là se trouvait un bataillon qui n'a pas jugé à propos d'attendre les chasseurs des Alpes. Pendant cc temps , une autre colonne des chasseurs attaquait vigoureusement et victorieusesement les masses ennemies à Camerlata.
Le corps de Garibaldi se compose de six à huit mille hommes divisés en trois régiments d infanterie. Il comprend, en outre, deux cent cinquante guides et deux cents carabiniers.
Le 1" régiment est commandé par le colonel Cosenz, ses deux bataillons, par les majors Sacchi et Lipari ; le 2' régiment, par le colonel Medici, ses deux bataillons, par les majors Riccardo Ceroni et Nino Bixio ; le 3* régiment, par le colonel Ardoino, ses deux bataillons, par les majors Stallo et Frigeri. Les gaides sont commandés par le major Foresti ; ils sont armés d’un sabre et de deux revolvers. A l’état-major du
général figurent le colonel Carrano, le capitaine Cenni, les lieutenants Curti, Bovi et Gian Felici.Garibaldi dispose encore d'un petit corps d'artillerie, quatorze pièces, dont six capturées.
Au combat de Côme, les légions de Gai ibaldi ont perdu cinq officiers et parmi eux le capitaine Becristoforis, jeune homme de grand avenir, ancien élève de l'Ecole polytechnique de Paris. Elles ont eu, en outre, six soldats tués et quatre-vingtdix-huit blessés.
Verceil, 2 juin.
Au moment où hier je fermais ma lettre, le corps d'armée du maréchal Baraguey-d'Hilliers entrait à 'Verceil; les régiments de la division Forey, les 98', 84’ et 74", et le 17' bataillon de chasseurs deVincennes campaient aux portes de la ville; leurs numéros rappelaient le glorieux fait d'armes de Montebello. l.cs liircos se lançaient au hasard dans les places et sous les portiques, cherchant des cafés. Les étranges figures, et quelles physionomies ! Les Kabyles, aux jambes grêles et nerveuses, les Arabes, à la barbe aiguë, au teint basané, des nègres vigourenx, aux muscles saillants, des Sahariens, souples comme les panthères de leur patrie, retrouvaient les zouaves et riaient en montrant leurs dents blanches.
Les sons gutturaux de l’Arabe éclataient auprès des syllabes mélodieuses et cadencées de l’Italien; les femmes restaient immobiles devant leurs portes, étonnées à la vue de ces hommes bizarres; les enfants se cachaient dans l’ombre des corridors. Et quelle fantaisie dans les costumes! L’ordonnance est sacri fiée au pittoresque.
Il me faut pousser aujourd’hui jusqu’au grand quartier général à iNovarc ; mais comment partir et par on partir? Je n’en sais rien. Du chemin de fer il n’en est plus question. Ce n’est •point que la voie soit détruite, les rails enlevés. Mais la des-
trucUoD d(?s d«;ux arches du pont a suffi pour empêcher le service du chemin de fer sur toute la ligne. On pourrait établir un embarcadère provisoire au delà du pont rompu ; mais comment y faire arriver le matériel qui se trouve de l'autre côté de la Sesia ? Pour faire rouler un seul waggon sur la voie de Verceil à Novare, il faut rétablir le pont.
Reste le chemin de terre ; mais on ne trouve pIQs de voitures à Yerceil ; tout ce qui a forme de véhicule quelconque, tout ce qui est suspendu, attaché, accroché à des roues, est requis ou loué pour les besoins de l’armée. Il semble que la route qui enjambe la Sesia doive donner passage à l’émigration d’un peuple.
Le mouvement a commencé depuis hier; il a duré toute la nuit, il dure encore. Les régiments suivent les régiments, les escadrons, les caissons, les fourgons ne laissent pas entre leurs longues files un espace libre où puisse se glisser un chevreau. De Verceil à Novare, c’est comme un serpent gigantesque déroulant ses anneaux. Si, par impossible, je parviens à découvrir cheval et voiture, je ne pourrai m’en servir avant cinq ou six heures du soir, tellement la route est encombrée.
On peut juger, d'après la manière dont marche une armée qui avance, qui prévoit tout, règle tout avec ordre et mesure, de ce que doit être une armée qui bat en retraite, en déroute, coupée sans pouvoir faire communiquer scs différentes parties entre elles. Et voilà cependant le résultat ordinaire d’une bataille perdue. La perte d’une partie de l’effectif n’est rien, mais le désordre qui résulte de la déffiite, la rupture des communications, livre toute une contrée à la merci du vainqueur et le rend maître absolu du sort des vaincus, quand ceux-ci n’ont pas une autre armée ou des places fortes pour se reformer derrière elles.
J’entends très-distinctement le grondement des pièces de gros calibre autrichiennes, pièces de 16 de campagne, qui tonnent du côté de Casiido et de Robbio.
Robbio — {K)ur l’intelligence de ceux qui me lisent sans avoir la carte sous les yeux— est la position dans laquelle les Autrichiens se sont retranchés après avoir été délogés de Palestro.
- iU -
Le 30 mai au matin, leur ligne de bataille formait un angle rentrant de Casalino, Vinzaglio à Palestro, sur une étendue de deux lieues environ. Vinzaglio est le sommet de l’angle, un peu en arrière des deux ailes. A Palestro, le point important, s’appuyait la gauche autrichienne.
Leur tentative du 31 mai a complètement échoué. Non seulement les vainqueurs de la veille ont conservé leurs positions, mais aussi le maréchal Canrobert a pu traverser la Sesia sans obstacle et donner la main au roi de Piémont. Il est vrai de dire que le succès des alliés se borne là pour le moment. Ils n’ont point rejeté l’ennemi au delà de Robbio, ils ne sont point entrés dans cette place, but qu’ils doivent atteindre de toute nécessité.
Quelle que soit la façon dont les Autrichiens s’y prendront pour rédiger le bulletin du 51, ils ne pourront le nier, ils n’ont réussi dans rien de ce qu'ils ont tenté ; ils ont perdu du monde, des canons, et on leur a fait un millier de prisonniers. C’est un résultat. De leur côté, ils n’ont pas enlevé une .seule pièce à l’ennemi, ils ne lui ont point pris un seul homme, si ce n’est peut-être quelques rares blessés, et encore n’est-ce qu’une supposition. Ils n’ont pu même enterrer leurs propres morts, puisque le terrain du combat est occupé par les vainqueurs et qu’aucune suspension d’armes n’a été conclue pour leur permettre de pouvoir déterminer leurs pertes en morts et en prisonniers.
Il en a été de même après l’aflaire de Montebello. Deux officiers supérieurs, dont l'un est en France, très-bien portant, et l’autre, blessé, est soigné à l'ambulance française, ont été signalés par eux comme manquants.
Les Autrichiens combinent tous leurs efforts pour rendre l’action de la cavalerie franco-sarde impossible dans les conditions où ils combattent maintenant. L’inondation des rizières, les marais, les obstacles naturels du sol, les abattis d’arbres, les palissades, les ouvrages élevés par la main des hommes, empêchent la cavalerie d’agir.
N’est-ce pas uge faute ? En neutralisant les efforts de la cavalerie franco-sarde, ils se privent aussi du concours de leurs
propres (roupes à cheval, et l’on dit cependant que la cavalerie autrichienne est la plus parfaite qui soit en Europe.
Je ne sais si l'on s’est assez étendu sur la fertilité du sol, sur la richesse du pays, ce paradis terrestre que désole la guerre. J’ignore aussi si l’on se rend bien compte de ce que c’est que l'inondation des rizières.
La culture du riz est très-compliquée. Le sol qui ’e produit doit être couvert de quelques centimètres d’eau. Le pied des plantes baigne dans l’eau, leur tige la surmonte. Il faut, pour produire le riz, un terrain soigneusement préparé à l’avance, parfaitement nivelé, préservé de la trop grande quantité d’eau par de petites digues; il faut des rigoles distribuant l’eau d’une manière uniforme et des canaux parallèles, de dislance en distance, munis de fortes écluses. Les écluses levée.s, l'eau envahit les rigoles, monte dans les rizières au-dessus de la tige, interrompt les communications des armées, empêche les mouvements, arrête la cavalerie, mais détruit aussi la récolte. C’est triste à voir, et il n’est pas moins triste d’assister à la mutilation des mûriers, la richesse de la contrée.
La température moyenne à Verceil et dans la Lomelline est élevée; la eour de l'hûtel où je suis logé est ornée et ombragée par un magnihque figuier dont le tronc a la grosseur d’un homme et dont les branches touffues s’élèvent au-dessus du premier étage. I.es fenêtres sont très-étroites et dans toutes les habitations les chambres donnent sur des galeries.
Verceil a vingt-deux mille habitants. La ville est grande, et l’on y voit de fort belles églises, entre autres l’église de Saint- André, près de la gare du chemin de fer, convertie provisoirement — ce provisoire peut se prolonger — en magasin de subsistances. J’ai passé la tête, en traversant la ville, dans l’entrebâillement des portes de la cathédrale, dont la coupole, qui doit être très-belle, est en construction. On recommande cet ouvrage pieux à la générosité des fidèles, mais les fidèles ont autre chose à songer pour le moment qu’à l’embellissement des temples. Dans la cathédrale de Verceil, les deux autels des nefs latérales valent bien le maltre-autel. Le marbre, les dorures,
— ne —
les peintures murales ont été prodigués pour l'ornementation de l'édillce.
Les autres églises — elles sont en grand nombre à Verceil — ne peuvent servir aux besoins du culte. Elles sont affectées au logement des troupes qui arrivent le soir et repartent le matin. Pendant le jour, la paille amoncelée dans les nefs latérales leur donne un aspect d'écurie qui invite peu au recueillement et à la prière. Les murs extérieurs sont noircis par la fumée des fourneaux, établis sur deux briques, sur lesquels les soldats font leur cuisine, escouade par escouade.
J'ai été visiter les canons enlevés aux Autrichiens et qui arrivent ici un à un. Ce sont, comme je vous l'ai dit, de fort belles pièces en bronze, neuves, bien outillées, mais trop lourdes. Elle ne sont guère maniables dans le pays. Les roues de devant des avant-trains et les roues des affûts sont maculées du sangdeschevauxetdes servants tués sur les pièces.C’est horrible.
Je suis toujours poui'suivi par la vue des blessés ; je ne puis me faire à ce spectacle. L’odeur âcre du sang monte à la gorge. L'autorité a requis, pour les blessés, tous les lits disponibles; mais, malgré l’empressement très-patriotique de la population à répondre aux demandes de l’autorité, les ressources sont encore bien restreintes pour les premiers moments d’encombrement.
Le général Bazaine, venant de Casale, vient d’arriver à Verceil.
Hier soir, j'ai rencontré huit officiers autrichiens prisonniers, détenus momentanément à la gare. Ils avaient obtenu l’autorisation de venir dîner à l’hôtel, sous la conduite d’un officielfrançais. Un zouave, placé en sentinelle à la porte de la salle à manger, était leur unique garde. Parmi ces officiers se tro'uvait le major commandant le 21‘ bataillon de chasseurs et un capi taine; les autres étaient des officiers subalternes. Ces messieurs ne paraissaient guère affligés de leur sort. Un d’eux a été commensal de l’hôtel pendant les dix-huit jours que les Autrichiens ont occupé Verceil. Les garçous de service l’ont parfaitement reconnu et le désignaient en riant. Le costume des officiers prisonniers n’est guère brillant. Ils portent des casaques de toile comme leurs soldats.
Maintenant tombent, d'une manière définitive et sans réplique, les affirmations mensongères qui ont été répandues sur les Autrichiens et que les Journaux, autres que les nôtres, ont accueillies avec trop de légèreté. Les Autrichiens, officiers et soldats, payent partout leurs dépenses particulières au même titre que les Français et les Piémontais.
En ce moment entrent encore dans Verceil trois cents nouveaux prisonniers, escortés par le régiment Gènes -cavalerie. Le nombre déjà considérable des prisonniers est de bon augure pour le succès de la campagne. Elle commence réellement, pour les alliés, .<ous les plus heureux auspices.
Je termine par l’envoi d’un document curieux. C’est la traduction française du bulletin piémontais d’avant-hier sur le fait d’armes de Palestro :
Bnlletln de la guerre.
« Verceil, ce 3t mai tfôQ à 7 heures 3,'i minutes après-midi.
< Elles arrivent en ce moment au souscrit du Quartier Général principal de S. M. les suivantes nouvelles officielles.
c Tandis que S. M. le Roi se préparait pour assaillir Robbio fut attaché lui-méme à 7 heures par l’ennemi. Leurs forces paraissaient petites mais au contraire ils étaient grandes.
c L’attaque principal est parvenu de la coté droite affin d’empêcher le corps d’armée du Maréchal Canrobert, de se réunir avec celui du Roi. S. M. le Roi résista long-temps avec la 4. me Division, qui se distingua beaucoup, commandée par le valeureux Cialdini, et avec le 3. me régiment des Zuaves. Après un accanit combat par les deux côtés, le Roi passa à l'offensive, et repoussa vers les deux heures l'ennemi bien loin.
« 25 milles étaient les Autrichiens et 12 milles les nôtres. Beaucoup furent les morts par toutes deux les parties, entre lesquels un Général autrichien avec plusieurs officiers. Nous avons pris aux ennemis huit pièces de canon, cinq desquels par les Zuaves, qui en cette occasion, comme toujours, ont déployé une valeur héroïque.
c Mille et plus prisoniers ont restés en nôtres mains. Ainsi le corps d’armée du Maréchal Canrobert a pu exécuter le passage de la « Sesia, » et s'unir avec les troupes de S. M. le Roi.
c Pendant ce sanglant combat un autre en succédait à < Confienza > où l'ennemi fut égualement repoussé par le Général Fanti, après un feu qui dura deux heures.
c Vu pour l'imprimerie « Le commissaire eriraordinaire
« TECCHIO.
« Vcrcclli, Tip. e Lit. De-Gaudenzi. »
Grand quartier général, à Novare, 3 juin.
Les Autrichiens ont quitté NoTare, hier, à sept heures du matin; j’y suis arrivé, à huit heures du soir, au moment de la retraite; je n’ai point perdu de temps. Un plus haut personnage, il est vrai, m’a encore surpassé de vitesse : S. M. l’empereur Napoléon est ici depuis hier.
Dans la journée, la ligne télégraphique entre Novare et Verceil a été rétablie. A trois heures de l’après-midi, l’empereur est parti pour Novare ; il y est arrivé à cinq heures, et a été reçu par les acclamations de la population. Les Autrichiens ont paisé aujourd’hui le Pô à Bassignana sur trois barques, sans s'arrêter dans le pays; au reloue, une de ces barques a été coulée bas par la population armée. A la nouvelle de cc fait, la garde nationale de Yalenza e.st accourue en toute hâte avec les couvakscents français qui se trouvent à l’hôpital. Deux Autrichiens ont été tués. ..Les gardes nationales de Yalenza, Pacetto et Bassignana font un service régulier de cordon militaire le long du Pô et de son confluent le Tanaro.
Sondrio, chef-lieu de la Yalteline, a proclamé la souveraineté du roi Victor-Emmanuel. Toute la province est en insurrection.
Hier, à huit heures du matin, le roi Victor-Emmanuel, qui
était en marche avec une partie de son armée, s’est arrêté au quartier général. Sa présence dans Novare a excité l’enthousiasme de la population. Hommes, femmes, enfants se précipitaient dan.s les rues. Cette foule qui courait n’avait qu'un mot ; c II re ! il re! > Toutes les mains ont battu, toutes les bouches ont crié quand on a vu le roi à cheval, à la tête de son étalmajor.
Le soir, la ville de Novare a été brillamment illuminée. La population, oubliant en peu d’heures tout ce que l’ennemi lui a fait souffrir, a démontré combien elle apprécie sa délivrance.
Le général Niel, chargé d’occuper Novare avec son corps d’armée, a rencontré le 1” juin, au matin, une avant-garde qui défendait les bords de la Gogna avec quatre canons, dont le 15* bataillon de chasseurs s’empara au pas de course et sans tirer un seul coup de fusil.
Plus loin, à Novare, des canons étaient en batterie à la porte de Milan. Les Autrichiens avaient fermé et barricadé les portes de la ville et attendaient les Français. Ils ont salué le 2* régiment de chasseurs à cheval, d’avant-garde, d’une volée de cinq coups à mitraille, lui ont tué quatre chevaux, blessé cinq cavaliers, remis leurs pièces en arrière en bataille et sont partis au grand trot.
Trois cents Autrichiens, avec deux pièces de canon, occupaient encore le cimetière lors de l’arrivée du général Niel à Novare. Ils .se rendirent à la première sommation.
Quand les Français, aidés par les habitants, eurent enlevé les obstacles qui s’opposaient à leur entrée, l’ennemi était loin. Aujourd’hui, il a repassé le Te.ssin, suivi de près par le l** corps du maréchal Canrobert, qui s’est rendu h Vespolate, et, s’il faut en croire les bruits qui circulent dans l’armée, le fleuve est franchi déjà. Huit lieues séparent Novare de Milan. Il ne serait pas impossible que le 1*' corps bivaquàt demain aux portes de Milan.
Novare est occupée par une forte armée française, le 2" et le 4* eorps en entier et la garde impériale, à l’exception des deux régiments de cuirassiers, des lanciers et des dragons.
J’ai pu, sans trop de peines et de frais, me faire transporter à Norare; nous étions quatre; nous avons eu une voiture pour trente francs. A cinq heures nous avonsqui tté Verceil, et, quoique le gros des bagages fût déjà écoulé , nous trouvons nombreuse compagnie en route. Le pont de la Screvetto, à la porte de Milan, traversé, nous tombons dans un embarras de voitures. Ce sont les bagages et les sacs du 34* de ligne, qui, ayant déjà fait une étape le matin et devant arriver à Novare ce soir, a été allégé du poids de ses effets.
Il faut prendre place à la queue et traverser ainsi le passage difficile de la Sesia et ses abords. Le lit du fleuve a cinq cents mètres de largeur, mais le milieu est à sec; il n'y a de l’eau que sur les bords, sur une largeur égale, à peu prés, à celle de l’Escaut, à Gand. Les voitures passent à gué les deux bras de la Sesia, les hommes les traversent sur deux ponts de chevalets.
Pour reprendre la route de Novare, on coupe le chemin de fer, à la place où les Autrichiens avaient établi un ouvrage avancé; la route était barricadée et défendue par une batterie revétne de gabions et de fascines, aujourd hui renversés sur les accotements du chemin. '
La route de Verceil à Novare est de dix milles piémontais de soixante au degré ; il fabt par conséquent doiixe milles pour f.iire cinq lieues. La seule localité de quelque importance qu'elle traverse est Borgho-Vercelli, siège du mandement de ce nom, à une lieue environ de Verceil. Là les Autrichiens ont fait un long séjour dont on voit les traces à chaque pas. Les ponceaux sont rompus , des parapets ont été élevés pour protéger leurs avant-postes et toutes les demeures commandant les routes ou les campagnes sont crénelées.
De Verceil à Novare on traverse à chaque pas les campements qu’ont occupés les Autrichiens. Ils avaient concentré là des forces imposantes.
Le pays qui sépare Verceil de Novare a le même caractère que le pays qu’on trouve entre Santhià et Verceil : des rizières partout, inondées et d’un vert tendre, coupées de légères chaussées et de haies épaisses. Hélas! la guerre passe dans de belles campagnes, elle y apporte la désolation et la ruine.
Les blés sont foulés, perdus, rasés par les bivacs, les arbres de grand rapport abattus, brûlés; les ponts rompus forment avec leurs arches des barrages au milieu des rivières; mais, constatons-le encore, pour rendre hommage à la justice et à la vérité, pas une tige de blé, pas un brin d’herbe n'ont été foulés ou arrachés hors de l'enceinte des bivacs, pas une branche d'arbre n'a été coupée sans avoir sa raison d'étre. On voit des vergers et des jardins séparés des campements par une simple haie; eh bien, il est aisé de constater que pas un seul maraudeur n'a franchi ces haies.
Les Autrichiens se retranchent dans leurs bivacs, ne dussent-ils y passer qu'une nuit; partout ils les entourent d'un fossé et d’un i>etit parapet. Ils paraissent avoir beaucoup d'adresse et aussi une grande intelligence de la vie des camps. Les cabanes en feuillage qu'ils construisent pour leurs officiers supérieurs sont très-habitables, et, pour se préserver de la pluie et du soleil, ils placent de la paille tressée sur la cime des arbres.
Nous longeons successivement les colonnes des 34* et 33* de ligne, du 1" zouaves, du 11* bataillon de chasseurs, des voitures de parc des 5*, 12* et 13* régiments d’artillerie. Les soldais conservent leur entrain et leur bonne humeur. Ils marchent en chantant. Nous sommes accueillis par des quolibets. — € Ohé! la vieille calèche! Tiens, la voiture à mon père ! » — Et d'autres.
Avec le parc du 13' d'artillerie, marche une batterie de canons rayés. Les tampons sont ôtés, on peut voir la bouche des pièces.
Enfin, après quatre heures d’une marche qu’on a faite au pas, parfois attristée par le spectacle de ces ravages, égayée parfois par le refrain d'une chanson, on entre à Novare, qu'on trouve pavoisée des caves aux greniers, et toute remplie d'une foule qui a subi la loi de l'invasion autrichienne pendant un mois et un jour.
Avant d’entrer à Novare, au détour de la routé, on indique au loin des lignes confuses : c’est le dôme de Milan.
Aux portes de Novare, je traverse le campement des zouaves;
le jour tombe , les feux de bivac s'allument. Sur le bord de la roule une quinzaine de zouzous, assis en cercle, font une partie de loto. Le orieur est assis au centre ; il porte au cou un grand foulard rouge, insigne de sa dignité. Chaque numéro qu'il crie a une signiticalion : 89, Tancienne république; 1, monsieur tout .seul qui va sc promener; 60, tout rond comme ma boule; 37, le pot de chambre; 34, Moscou; SI, le jour sans pain; 69, les encuislés ; 76, la pucelle; 18, en rade dans le port; 65, tais ta gueule qu’on entende la mienne; 6, le plaisir des dames; 9, le déplaisir; 13, Thérèse, ma sœur... et ceux que le sort favorise, marqurnt gravement.
Le nom de Novare est un de ces noms qui se rattachent le plus étroitement à l’histoire des temps modernes. La première campagne du Piémont, le premier effort de l'Italie vers l’indépendance cul son tombeau dans les plaines voisines; après un long silence de dix années, la question est de nouveau posée, l'Empire l’a réveillée, et son armée est appelée à la résoudre.
On ne peut se défendre d’un sentiment singulier, indéfinissable, à la pensée que les rues que l'on parcourt étaient, il y a deux jours, visitées par les patrouilles autrichiennes. Que d’ordres du jour et combien de proclamations datés de Novare et signés comte Giulay !
Aujourd’hui, le quartier général de l'armée française y est installé. Le Tessin est à deux lieues de scs soldats; entre eux et la I..ombardie il n'y a plus même une étape.
Novare cependant a moins de caractère que Verccil. On y bâtit, à côté de la cathédrale, une tour en briques avec des colonnades en pierre. Les Autrichiens ont interrompu les travaux.
Le système de numération des maisons, le même qu’on remarque dans certaines villes d’Allemagne, fait le désespoir des étrangers. Le numéro 29 est à côté du numéro 643, et le numéro 12 en face du numéro 445. Cherchez si vous voulez, et débrouillez-vous si vous pouvez.
Jamais ville italienne n'a vu quelque chose de plus étrange que leslurcos! On dirait 1rs retires des vieilles guerres. Il en est qui ne parlent et ne comprennent que l’arabe. En prome-
nade,et pour éire plus libres dans leur allure , ils suspendent par une ficelle le bout de leur sabre, qui ne bat plus leurs jarrets.
Les turcos ont leur camp en dehors de la ville; en deux tours de main le pré qu’on leur avait abandonné était couvert de gourbis sous lesquels ils dormaient ou chantaient des chansons bizarres. Hier on leur a livré trois bœufs pour le dtner.
Hier, un instant, le désespoir a visité l’armée. Il n’y avait plus un atôme de tabac dans la ville. Ab! les mécréants ! Toutes les pipes étaient vides ! Pas même un pauvre cavour à mettre entre les lèvres.
Aujourd'hui la gatté est rentrée dans tous les cœurs et chaque pipe secoue ses cendres. Les fourgons ont approvisionné les magasins. On faisait queue aux portes depuis l’aurore.
C’est que le tabac est pour l'armée non moins utile que la poudre ; c’est le compagnon de la marche et du bivac. Il console et délasse.
Dans la Lomelline, comme dans le Verccillais, il y a eu des champs ravagés, des récoltes perdues, des fermes abîmées, des bois abattus par le fait même de la guerre , mais des traces de violences on n'en voit nulle part. Les horlogers ont conservé leurs montres et leurs pendules, et l’on trouve aisément à remplacer les bottes prématurément usées par les longues marches. De ce côté-là il ne parait pas qii'onaitrien pris.
Les hôteliers racontent que les officiers autrichiens ont toujours payé en bonne monnaie et non pas en papier; les marchands répètent la même chose. Ce qui est vrai , ce sont les réquisitions. L’armée autrichienne a voulu vivre aux dépens du pays occupé, sinon conquis, et elle a vécu. On a même trouvé dans les fossés de la ville un beau troupeau de bœufs qui formait l’avant-garde d'une colonne de six cents têtes de gros bétail que l'état-major autrichien avait requis.
Livraison devait en être faite samedi prochain avec une somme de trois cents mille francs.
Dans la ville, toujours le même mouvement qui donne le vertige. Une sorte d’impatience fiévreuse a saisi tout le monde. On ne pense plus qu’à Milan. Chaque jour de retard semble un vol fait par l’ennemi.
Il est question en ce moment de passer le Tessin, en avant de Novare, à Buffalora, ce soir même.
Les régiments entrent coup sur coup, musique en tête; plusieurs ne font que traverser la ville.
Le colonel de Chabron, du 5* régiment de zouaves, a été nommé général par l'empereur le jour même du combat du 51 mai.
L'armée sarde a occupé I\obbio hier. Le roi l'a annoncé luiméme à l'empereur.
Le générai Camou, du corps d'armée du général de Mac- Mahon , a passé le Te.ssin hier et s'est avancé en Lombardie. Trois ponts jetés par le génie assurent nos communications. Les voitigeurs de la garde occupent Turbigo.
Les régiments ennemis abandonnent précipitamment leurs positions. Le général Camou a écrit que la seule peine qu'il avait eue en passant le Tessin avait été de démolir les ouvrages élevés par les Autrichiens.
Mais comment faire pour trouver un gîte, dans une ville encombrée de troupes , où les habitants ne comptent plus que comme appoint? Chercher place à l'hôtel, il n'y faut point songer. En désespoir de cause, je me suis rendu, mon laisser pas.ser de la grande prévôté à h main, réclamer un billet de logement. Ma demande a été parfaitement comprise et très-bien accueillie; un pompier de service m'a obligeamment conduit au gtle. Je suis logé < Via del Mercato, Casa Piantanida, » dans des appartements princiers. Ma chambre a été occupée avant- hier par un colonel autrichien et j'ai encore l.i , sur ma table, des papiers de service concernant son régiment..
Les nouvelles parvenues aujourd'hui confirment la retraite des Autrichiens, qui, après avoir abandonné la ligne du Pô, en face de Yalenza, ont commencé hier à quitter Mortara. Cette nuit, à trois heures, les corps d’armée de Zobel,de Schwarzenberg et de Lichtenstein avaient évacué cette ville, screpliantsur Vigevano, Bereguardo et Pavie.
J'ai parcouru de sentier en sentier, de pas en pas les champs de la Bicoque où le sort des armes trahit le malheureux Charles- Albert. J'ai visité, près d'une ferme, la plaine où à la tète
de (rois cents cavaliers, il soutint le choc de l’armée autrichienne, et fut tiré de la mélée par une charge des chevaulégcrs d'Alexandrie. Là, est la route par où il $c retira, le désespoir dans l'âme et des larmes pleins les yeux, après avoir accompli tout ce que peuvent le[courage d'un soldat et l’intelligence d’un chef. C’est par là, résignation sublime, qu'il prit, pour ne jamais revenir, le rude chemin de l'exil. C’est en quit tant cette plaine dont les blés sont rasés par le bivac que l’auguste père du roi Victor-Emmanuel prit la route de Gènes et quitta sa patrie bien-aimée, après une dernière nuit, nuit de désespoir et de larmes passée dans l'antique palais des Doria.
Vos lecteurs me sauront gré, sans doute, de consacrer les dernières pages de cette lettre à un souvenir historique. Je ne puis quitter Novare sans faire une analyse sommaire du revers de Novare, si terrible dans ses résultats et que l’Italie, après dix années d’attente pénible et de deuil, esi>ère enfin pouvoir venger.
Quand le Piémont résolut de dénoncer l’armistice conclu avec l’Autriche, qui expirait le 20 mars 1849, et de tenter de nouveau, par un effort suprême, la fortune de la guerre, l’armée .sarde n’était pas ce qu’elle devait être. L’accroissement considérable de son effectif, augmenté de seize régiments d'infanterie et de cinq bataillons de bersaglieri, qui n’existaient pas dans la campagne précédente, avait exigé l’enrôlement précipité d'un grand nombre de recrues et la nécessité de rappeler sous les armes plus de trente mille pères de famille. De plus, le temps et les circonstances n’avaient pas permis d'introduire dans l’armée sarde des réformes jugées indispensables. Un patriotisme ardent, une bravoure incontestable et un dévouement sans bornes à la cause nationale ne pouvaient seuls suppléer à l'instruction et au bien-être qui manquaient aux soldats piémontais. La campagne s’ouvrait donc pour eux sous de fâcheux auspices. 11 n'en était pas de même dans l’armée autrichienne, composée en majeure partie de vieux soldats rompus aux fatigues de la guerre.
Le 16 mars 1849, un officier supérieur du génie sarde fut chargé de se rendre auprès du maréchal Radetzky, à Milan, pour lui dénoncer l'armistice.
Les deux armées prirent aussitôt leurs dispositions; les Autrichiens pour entrer en Piémont, le roi Charles-Albert pour pénétrer en Lombardie. Il s’y rendit en eflet. Le 20, il passa le Tessin sur le [>ont de Bulfalora et arriva à Magenta sans rencontn r d'obstacles, sans pouvoir même obtenir aucune nouvelle de l'ennemi. Ne voulant pas s'avancer davantage sans savoir si Radelzky n’était pas entré en Piémont sur un point quelconque, le roi ordonna au duc de Gènes de rester à Magenta avec ses troupes, rentra à Trecate et renvoya dans ses cantonnements la division qui occupait le pont de BufFalora.
Vers neuf heures du soir seulement, Charles-Albert apprit que Radetzky avait passé le Tessin à Pavie et que le général Ramorino ne se trouvait pas à la Cava qu’il avait reçu l’ordre d’occu(>er avec sa division.
C’est à celte circonstance que Chzarnowski, major général de l'armée piémontaise, attribue la perte de la bataille de Novare. Ramorino, qui prétendait n’avoir pas obéi parce qu’il avait été trompé sur la marche de l’ennemi, fut traduit, pour ce fait, devant un conseil de guerre, condamné à mort et fusillé.
De part et d’autre on commit des fautes qui ont été sévèrement relevées par les historiens militaires des deux armées.
Pendant que les Sardes battaient l’avant-garde autrichienne à Vigevano, le maréchal Radelzky remportait un avantage marquant à Mortara et eût terminé la catn[>agne le même jour s’il avait su profiter à temps de sa victoire. Son inaction momentanée sauva l'armée piémontaise de la déroute et lui permit de se concentrer à Novare,
Chzarnow'sky, apprenant à Vigevano, le soir même de sa victoire, que Durando et le duc de Savoie avaient été battus à Mortara, quitta Vigevano le 22, et, le soir, avec les divisions Bes et Perrone, arriva à Novare où il trouva, réunie et ralliée, la division Durando ; le duc de Gênes resta en arrière à Trecate, et le duc de Savoie, obligé de faire un long détour par Robbio, arriva à Novare pendant la nuit du 22 au 23. Le 23, Chzamowski, avec 54,000 hommes et 110 pièces de canon, s’établit dans une excellente position, au sud de Novare, entre deux torrents, le Terdoppio et l’Agnogna, qui courent parallèlement do nord au
sud de chaque côté de la ville. Le développement de cette position, sur le plateau dont le plan coupe la rue de Mortara, est d'une lieue environ en longueur. Au centre, s'élève un groupe formé d'une église et de quelques maisons , groupe qu’on appelle la Bicoque. Le terrain qui entoure la ville est coupé de canaux, d’arbres et de fossés.
Le corps de bataille et la réserve des Piémontais, rangés sur deux lignes, s’appuyait, à gauche, à la Bicoque, ii droite, au canal d’Asti, qui coule parallèlement à l’Agnogna et baigne une métairie importante appelée Cittadella. Ces dispositions étaient bonnes et conformes aux règles de la tactique militaire, malgré le peu de distance qui séparait les Piémontais de la ville de Novare, assise en arrière de leurs lignes. Cette position, du reste, était commandée à Chzarnovvsky par la nature même du terrain environnant, qui n’otfre aucune position plus favorable à la bonne assiette d’une armée.
Le 23, à onze heures du matin , l’avant-garde du 2" corps d'armée autrichien rencontre à Olengo les avant-postes piémontais et les fait reculer. D’Aspre, croyant avoir affaire à l’arrièregarde, déploie ses troupes en colonne d’attaque et commande l’action. Pendant qu’il achève ses dispositions, quand déjà les tirailleurs et l’artillerie ont commencé le feu, il apprend qu'il est en face de toute l'armée ennemie. Sans hésiter, il envoie prévenir le maréchal Radetzky, demande du secours à Appel et Thurn, renforce, avec sa réserve, les six bataillons, la batterie de fusées et la batterie de cam[>agne que l’archiduc Albert avait déployés à gauche de la route de Mortara, détache quelques troupes légères sur son extrême droite pour tenir en échec la brigade Solaroli, dont il avait à craindre, de ce côté, une diversion, et, i>cnsant pouvoir tenir tête à Chzarnovvsky Jusqu'à l'arrivée des renforts, il engage résolôment l’action. Des maisons situées en avant delà Bicoque, sont attaquées avec vigueur par les Autrichiens, qui s'en emparent deux fôis; mais deux fois, ils sont refoulés par les Piémontais, qui restent enhn maîtres du terrain.
Bientôt tout le corps de d’Aspre entre en ligne et couvre ainsi la retraite de l’arahiduc. Le général Kollowrat s'empare de
Ca.Uellazzo el de la Bicoque, après deux efforts infructueux. Une brigade de la division Schaffgotsche enfonce la gauche de la ligne piémontaise. Le général Perrone fait de vains efforts pour reprendre la Bicoque. Le duc de Gènes, qui dans la bataille a eu trois chevaux tués sous lui, tombe, avec la brigade de Piémont, sur le flanc droit de l'ennemi. Le général Pasalacqua se place à la tête du 5* régiment, qui fait partie de cette brigade, suit la vallée de l’Arbogna, enveloppe les Autrichiens, leur fait plus de trois cents prisonniers el tombe, frappé à mort de trois balles dans la poitrine. Sa troupe, néanmoins, continue d'avancer, dépasse Casfellazzo, où elle est arrêtée par le feu violent de l'ennemi et obligée de battre en retraite. Le 13' de ligne, de la brigade de Pignerol, arrive à son aide et les deux régiments, revenant à la charge, regagnent 1e terrain perdu el s'avancent Jusqu'auprès de Castellazzo même. Sur la gauche de la ligne, le duc de Gênes, avec les deux autres régiments des brigades Piémont et Pignerol, les 4' et 14', repou.sse la colonne de Kollovvrat, s'empare de Castellazzo, marche sur Olengo, en chasse les Autrichiens et les fait poursuivre par ses tirailleurs à une assez grande distance.
Sur la droite, les impériaux engagent un combat d'artillerie; mais ils sont foudroyés par les batteries de la division Durando et forcés de se retirer.
A l'cxtréme gauche, le général Solari dont la brigade, opérait isolément, n'a pas de peine à repou.sser les quelques tirailleurs autrichiens qui lui sont opposés. Ainsi d'Aspre est battu et tourné sur sa droite par le duc de Gênes. Sa perte est inévitable si le duc de Gènes continue à marcher en avant. Mais, après ce brillant succès, Chzarnowsky, pénétré de l'idée que l’ennegii débouchant par les routes de Mortara et de 'Verceil, s’efforcerait d'emporter la Bicoque eide tourner sa droite, ignorant, d'ailleurs, qu'il n’a devant lui que les deux divisions de d'Aspre, s'empressa de faire revenir en deçà de Castellazzo, le duc de Gênes, qu’il croyait trop aventuré. L’ennemi reprend haleine et se lance sur la Bicoque avec une nouvelle ardeur. Le général Perrone s'avance pour le repousser. Il est tué d'une balle dans la tète, et peu à peu les Autrichiens reprennent leurs avantages.
Alors Chzarnowsky détache un régiment de la brigade Bes et une brigade de la réserve, et avec ces troupes fraîches, faisant opérer un mouvement de conversion à sa droite, il se porte en avant pour dégager la brigade Perrone et tourner la gauche de l’ennemi.
La lutte durait depuis cinq heures, quand survint le troisième corps de l'armée impériale. La droite, toujours menacée cependant par le duc de Gènes, parvient à reprendre Castellazzo, mais cette fois encore elle est mise en déroute par la brigade Pignerol, dont les efforts ne peuvent être arrêtés que par le régiment Benedek. Thurn, qui se trouve au-delà de l’Agnogna avec le quatrième corps, accourt sans ordres , passe le pont de l'Agnogna à cinq heures et arrête, par sa presence, le mouvement offensif tenté par Durandopour appuyer la manœuvre du major général Chzarnowsky.
Enfin, les deux corps, de d'Aspre et d’ Appel, soutenus par une brigade de grenadiers de la réserve, se forment en colonnes d’attaque en face de la Bicoque. Un faible détachement maintient la brigade Solaroli en échec. La lutte s’engage alors avec une nouvelle énergie sur foute la ligne. La division Perrone est rejetée en arrière sur Novare. Le duc de Gênes, après des efforts inouïs, pressé par drs forces supérieures, se retire lentement sur la même ville. Avec trois bataillons qui lui restent, il continue à tenir tête à l’ennemi et donne ainsi aux fuyards le temps de regagner la ville.
Chzarnowski, à la nouvelle du désastre de sa gauche, voyant sa droite menacée par Thurn, renonce à tout projet d'attaque et ne cherche plus qu’à ménager sa retraite. Il manœuvre pour défendre sa position de la Bicoque; mais déjà l'ennemi y est établi. La division Bes, découverte sur sa gauche, se retire aussi sur Novare après une lutte héroïque. Pendant que la gauche est dispersée et le centre obligé de se replier en arrière, sur la droite Durando continue la bataille. Le flanc gauche découvert, par suite de la perte de Bes, attaqué de front par Thurn, il est enfin obligé de se mettre en retraite, ce qu’il fait en bon ordre et avec une si ferme contenance qu’il impose à l’ennemi. Malgré la confusion inévitable d’une retraite précipitée , l’ar-
mée piéraontaise put arriver à Norare sans qu'aucun corps eût été entamé.
L’ob«curité de la nuit et une pluie abondante mirent une trêve Forcée aux hostilités. Si l’armee piémontaise eût été composée d’éléments plus solides , tout , peut-être , n'eùt pas été perdu; mais elle se démoralisa pendant la nuit. Une partie se débanda; avecce qui restait il notait plus possible de tenter la fortune des combats.
Tout ce qu'on peut attendre de la bravoure fut accompli par les Piémontais dans celte funeste journée du 23 mars 1849. Ils eurent deux généraux tués, 2,483 officiers et soldats tués ou blessés, perdirent douze canons et eurent 2,000 hommes dispersés ou fjits prisonniers. La perte des Autrichiens fut de 2,495 hommes mis hors de combat et un millier de prisonniers. Toute parole serait moins éloquente que ces chiffres pour faire l'éloge des deux armées. Aussi, le soldat piémontais peut, sans rougir, parler de cette malheureuse bataille.
Charles-Albert avait assisté à toutes les sanglantes affaires de la Bicoque, toujours sur le théâtre de la lutte, animant les soldats de sa voix et de son exemple. Il abandonna le dernier cette importante position , disputée avec tant d'acharnement et de bravoure par les deux armées. La mitraille laboure le sol , les obus éclatent autour de lui sans l'atteindre. Triste, éperdu de douleur, il invoque la mort, parcourant intrépidement le champ de bataille. On est obligé de l'arracher presque de force de ces lieux où les boulets moissonnent tant de braves. Le général Jacob Durando lui prit respectueusement le bras pour l’entratner. c Laissez-moi, général, s’écria l’infortuné monarque. C'est aujourd'hui mon dernier jour, laissez-moi mourir! >
Malgré la déroute et le désordre de son armée, le roi parlait encore de se retirer, avec les débris de .ses forces, derrière les murs d’Alexandrie pour continuer la guerre. Les généraux déclarèrent à l’unanimité que la retraite était coupée et toute résistance ultérieure impossible.
Il se décida à dépécher à Radetzky le ministre Cadorna et le général Casato pour proposer un armistice et la cessation immédiate des hostilités. Le maréchal autrichien accepta l’ar-
mistice, niais à des conditions déshonorantes que le roi ne Touiut pas accepter. Convaincu alors qu'il était personnellement un obstacle à tout accommodement avec l'ennemi, Charles- Albert, le lendemain, à neuf heures, fit mander ses fils et tous ses généraux, et, en leur présence, abdiqua la couronne en faveur de son fils atné, Victor-Emmanuel, duc de Savoie. Il embrassa ensuite tous les assistants, qui fondaient en larmes, et, arrivé au seuil delà porte, il jeta un dernier adieu à ses fils et aux généraux ; puis il écrivit une lettre à la reine et disparut du palais.
Au milieu de la nuit, vers onze heures, une berline de voyage, accompagnée d'un unique domestique et escortée d’un sous-olBcier, fut amenée dans la cour de la ferme où se trouvait le quartier général du comte de Thurn. Un homme descendit de la voilure et entra dans la cuisine où se tenaient le général de Thurn et les officiers de son état-major. « Je me nomme le comte de Borge, dit l’inconnu ; je suis colonel de c.ivalerie au service du Piémont, et, la bataille terminée, j’ai obtenu ta permission de me rendre à Aice, où se trouvent mes propriétés. Vous avez gagné la bataille sur tous les points; Charles-Albert a abdiqué, et des négociations de paix vont être entamées avec Radelzky. > Le comte de Thurn lui offrit une lasse de café qu’il accepta, et la conversation s’engagea, l’étranger s’exprimant avec beaucoup de justesse sur tous les détails et tous Its événements de la journée. Puis Thurn signa un sauf-conduit, et le prétendu comte de Borge remonta dans la berline, qui repartit au galop. Cet homme, c’était Charles-Albert, tout à l'heure roi de Sardaigne, maintenant sim|de particulier. Le comte de Thurn, respectant la volonté de cette majesté déchue, avait feint de ne pas le reconnaître.
Charles-Albert s'en alla chercher un asile sur Ie$ côtes du Portugal, où il devait mourir bientôt, car son cœur était brisé. Ce fut cet unique serviteur qui l’accompagnait dans la nuit du 23 au 24 mars 1849 qui lui ferma les yeux.
Ah! s'il avait vécu jusqu'à ce jour, avec quelbonheurn’eût-il pas réalisé la déclaration qu'il avait faite en partant : « Si jamais l’Italie reprend les armes conire les Autrichiens, ces
derniers pourront être assurés de me retrouver simple soldat au premier rang, parmi leurs ennemis.»
Vous me pardonnerez celte disgression, j’en suis assuré d'avance. Vous ne sauriez me faire un reproche d'avoir employé une partie de ma nuit à rappeler un souvenir de dix ans. Demain, peut-être, y aura-t-il des rapprochements à faire.
Trecale, 4juin.
Voici la dernière ville du Piémont sur la frontière de la Lombardie ; le Tessin n'est plus qu'à trois milles d'ici, les régiments qui sont en avant, tant des corps qui étaient hier à Novare que de la garde impériale, traversent le fleuve tour à tour; le général Regnaud de Saint-Jean-d’Ângély, commandant la garde impériale, sort de Trecate, en ce moment, à la tête des régiments de chasseurs à cheval et des guides; dans une heure il sera en Lombardie.
La route de Novare à Trecate est droite] comme un I, unie comme une glace ; elle traverse d’immenses plaines où l’on ne voit pas le moindre vestige de dégât occasionné par les Autrichiens, mais où l'on doit déplorer à chaque pas la paresse, l’incurie, la peur des habitants. L’agitation politique a fait place au travail. Les mûriers, chargés de feuilles et de fruits, la grande richesse du pays, indiquent que la culture du ver à soie a été . abandonnée cette année; les mûriers dépouillés sont de rares exceptions.
Dans la Lomelline on cultive peu ou point de vignes — ee produit veut des terrains en pente, des coteaux; en revanche on y trouve du blé, des rizières, des prairies, à demi-couvertes d’eau comme les rizières.
La route est parcourue par une partie de la garde, des régiments de ligne et par des détachements d'hommes en congé renouvelable qui rejoignent leurs corps. Le détachement du 6* de ligne qui rejoint son régiment est fort de six cents hommes. Les troupes qui passent le Tessin ont reçu six jours de vivres. Les bagages, les cantinières, tout ce qui retarde la
marche a été laissé à Verceil; on veut donner un rude coup de collier aujourd’hui, 'envahir la Lombardie, entrer à Milan, peutêtre.
Toute la ligne a le fusil rayé et la balle ogivo-cylindrique, ou plutôt ovoïde. Chassée dans le canon de l'arme, elle s'aplatit presque en entier; creu.se dans la partie inférieure; elle se dilate par l’action de la poudre, sort du canon en suivant les rayures en forme d’hélice et parcourt son trajet en tournoyant. C’est le mouvement de rotation constant, dans un même sens, qui donne tant de précision au tir des armes rayées.
A propos d'armes rayées, j’ai lu hier, dans un café de Novare, une correspondance de Vogbera, adressée à un journal de Bruxelles, qui ne me semble pas venir de l’armée d’Italie. D’après cette lettre, un caporal des zouaves raconterait que les Tyroliens ont d’excellentes armes, mais qu’ils doivent charger au maillet et que, l’arme chargée, il faut l’appuyer sur une fourche fichée en terre, pour tirer.
Je serais curieux de voir de ces armes-Ià. Il ne faut point de maillet pour se servir des carabines tyroliennes, mais une baguette à tête de bois, que le tirailleur porte croisée sur la poitrine, dans un passant de la buffleterie; l’on épaule l’arme, pour tirer, comme on fait du premier fusil venu.
Trecate se ressent du passage des armées. Au poids de l’or on ne trouverait pas un croûton de pain à mettre sous la dent, pas une goutte de vin pour humecter le palais desséché par la marche, l’ardeur du soleil et la poussière, rien, si ne n’est un peu d’eau tiède, trouble et noire, à peine édulcorée, qui peut, à l’extrême rigueur, passer pour du café.
Forcé de retourner à Gênes, pour vingt-quatre heures, et voulant assister auparavant au passage du Tessin, j’ai dû faire à pied cette course longue de trois heures et demie. 11 fait trèschaud, mais une légère brise rafraîchit, par in.stants, l’atmosphère, et, somme toute, la promenade n’est pas sans agrément.
Saa-Martino (pont de BalTalora), 4 juin.
Au sortir de Trecate, je dépasse plusieurs corps de la garde impériale, les zouaves, le 1*' grenadiers et une partie du régiment d'artillerie à pied. Les hommes debout, aux bords de la route, attendent le signal de se porter en avant. Le canon gronde à une courte distance ; on fait charger les armes, les artilleurs prennent leurs armements, ils passent leurs sacs à charge au cou et bouclent la giberne à étoupilles à leur ceinture. On s’aitend à ce que la garde prenne part à une action.
Une lieueenviron sépare encore Trecate des bords du Tessin. Je la franchis au pas allongé, le canon gronde de plus en plus distinctement, des paysans m’apprennentque les Autrichiens opposent de la résistance à Buffalora, au delà du fleuve. Il faut de la vitesse; après avoir tant marché, il serait cruel d’arriver trop tard.
Les campagnes sont toujours bien cultivées ; mais en approchant (lu Tessin, on longe des landes de cailloux, de plus eu plus arides, de plus en plus étendues.
Près du fleuve la route de terre coupe le chemin de fer ; à la station de San-Martino, station frontière, les Autrichiens ont élevé une redoute très-solide, armée de cinq pièces de position placées sur des plates-formes dites à la prussienne et ayant pour embrasures d’assez mauvais gabions. Ils ont cependant renoncé à défendre cette belle position, ils l’ont évacuée dans la nuit de jeudi au vendredi (du 2 au 3) et abandonné leurs pièces, qui ont été prises par les Français.
£n grimpant sur le parapet, j’aperçois, à un kilomètre en avant, le Tessin coulant dans le fond de la vallée, l’arlillerie de la garde, massée sur la route, en deçà du fleuve, et non-seulement on entend le canon, mais encore on distingue très-bien la fumée des pièces françaises et celle des canons autrichiens tirant en deçà de Magenta.
San-Martino est une véritable fourmilière d’hommes, de chevaux, de canons. Sous chaque rameau de vigne il y a un
soldat. Jardins, vergers, landes, plants de mais, tous les taillis, toutes les cours sont remplis de fantassins et de cavaliers. C'est un labyrinthe inextricable de Fusils en faisceaux, de canons, de voitures d'ambulance, de chevaux attachés au piquet.
Les bâtiments de la station de San-Martino sont très-vastes.
• Là on vérifiait les pa<se-porls et l'on visitait les bagages des voyageurs entrant en Piémont. Aujourd’hui c’est un amas de ruines. Le coeur se .serre en visitant ces lieux dévastés, créés par le travail , pour le travail. On n’entend plus le sifflet des locomotives, on ne voit plus un peuple d'ouvriers que faisait vivre le commerce; des voyageais affairés ou ennuyés ne circulent plus autour de ces bâtiments élevés pour un pacifique usage.
Sur le haut des portes on voit encore les inscriptions si connues... Bureau du chef de station... Télégraphe... Billets... Salle des voyageurs de 1” et de 2* classe... Marchandises à grande vitesse... Douanes...
Les salles .sont pleines de la paille ayant servi au bivac des Autrichiens. Dans une petite salle du premier étage, emplie de paille jusqu'à moitié de sa hauteur, on voit écrit, sur la porte, les noms des derniers occupants : général Weigl, colonel Liel, lieutenant aide de camp Mandolf.
Un cnré de campagne qui vient me rejoindre, pendant que j'explore la station dévastée , m’apprend que l’ennemi a évacué la nuit dernière Vigevano, ville de certaine importance sur les bords du fleuve, et que les corps 'd’armée réunis des généraux Schwarzenberg , Lichtenstein etZobel se sont retirés avec une précipitation ressemblant fort à une déroute.
A quoi attribuer ce changement de tactique? L’ennemi occupait sur la rire droite du fleuve de fort belles positions. Des ouvrages de campagne plus considérables encore que celui de San-Martino ont été élevés sur les bords du Tessin. Tous sont évacués; mais avant de les abandonner, les Autrichiens ont eu soin de les miner. Les mines cependant n'ont pas réussi ; les enfants de la campagne jouent ce matin avec la poudre qu’ils en ont retirée.
Le curé de campagne me donne â ce sujet de précieux rensei-
gnemenU. Il me commaoique des nouvelles du corps d’armée du général de Mac-Mahon, qui a passé le Tessin dans la nuit d’avant-hier et a livré hier deux combats à Turbigo et à Robecchetto. Dans ces deux rencontres l’avantage est resté au commandant du 2* corps d’armée.
Voici le sommaire des nouvelles qui m'ont été transmises par le curé de San-Martino (1).
Les Autrichiens ont fait jouer les mines du pont de San- Martino, le 2, vers cinq heures du soir, en se retirant sur la rive gauche du Tessin.
Le 3, à la pointe du jour, le général Espinasse s’est porté, avec une brigade, sur la tête de pont que les Autrichiens avaient abandonnée à son approche. 11 y a trouvé trois obusiers, deux canons de campagne et plusieurs chariots de munitions.
Le 2* corps quitta Novare, le 3, à huit heures et demie du matin, pour se porter sur Turbigo et y franchir le Tessin sur le pont jeté la nuit précédente, sous la protection de la division des voltigeurs de la garde impériale.
Une brigade de cette division bivaqua sur la rive droite du Tessin, de manière à assurer aux Français la libre possession dupont. L’autre brigade de la division Camou était sur la rive droite.
La tête de colonne de la 1'* division du 2* corps franchit le pont vers une heure et demie. Le général de Mac-Mahon s'étant porté aussitôt en avant de Turbigo, pour reconnaître le terrain et visiter les hauteurs de Robecchetto, où il voulait établir ses troupes, aperçut tout à coup à quelque cinq cents mètres de lui une colonne autrichienne venant de Buffalora, marchant sur Robecchetto.
Robecchetto est à deux kilomètres de Turbigo. C’est une bonne position pour défendre le passage du Tessin à Turbigo. Cette position est assise sur un vaste plateau horizontal qui domine de quinze à vingt mètres la vallée du Tessin. On y arrive, du côté de Turbigo, par deux chemins praticables à l’ar-
(t) Ces détails sont de ta dernière exactitude; le prêtre qui me les a communiqués était bien informé.
tilierie : I’ub aboutil à l'une de ses rues par la partie sud du Tillage, l’autre par la partie ouest.
La colonne autrichienne suivait la route de Magenta et de Buffalora.
Le général de la Motterouge reçut l'ordre immédiat de porter ses trois bataillons de tirailleurs algériens sur Robechetto, de les disposer en trois colonnes, de converger sur Robec- ' chetto, et, en y pénétrant par la rue principale qui le traverse de l’ouest à l’est, de chercher à tourner aussi le village par la partie est, de manière à menacer la retraite de la colonne ennemie.
Le 45* de ligne, second régiment de la T* brigade, reçut l’ordre de marcher dans les traces du régiment des tirailleurs algériens, et les 65’ et 70’ de ligne de se porter sur le village de Robechetto par la route de Castano, ahn de flanquer l'attaque convergente faite par les artilleurs algériens.
Vers deux heures, le général de la Motterouge, suivi d'une batterie de la réserve générale de l’armée, dirigée par le général Auger en personne, se mit en marche avec ses trois bataillons et se rendit maître du village,, presque sans combat.
L’artillerie autrichienne, qui mit en batterie à la sortie du * village et lança sur les Français des volées à mitraille, ne put arrêter la poursuite. Les pièces françaises ripostèrent par des coups heureux. Le général Auger, en faisant prendre à sa batterie quatre positions successives et très-heureusement choisies, fit beaucoup de mal à l’ennemi.
Le général Auger se précipita au galop sur une pièce autrichienne ayant quelque peine à suivre le mouvement de retraite de l’ennemi, et s’en empara. Près de la pièce, gisait à terre le commandant de la batterie, coupé en deux par un boulet.
Cet engagement coûta aux Français, un capitaine tué, M. Van Ëeckhout, quatre officiers blessés, dont un colonel d’état-major,
M. de Laveaucoupet, sept soldats tués et trente-huit blessés.
Les généraux de la Motterouge et Auger, les colonels Laveaucoupet et Laure, des tirailleurs algériens, sont portés aujourd’hui à l’ordre du jour de l'armée, en récompense de leur bravoure à l’affaire de Robecchetto.
Ces renseignements obtenus, je quitte les bâtiments de la station pour me rapprocher du théâtre de la lutte.
Magenta se distingue très-bien à quelques kilomètres devant nous, et à l'aide de la lunette on aperçoit les troupes en présence. En face est le pont en pierre du chemin de fer que les Autrichiens ont fait sauter en se retirant. Les officiers d’étatmajor s’avancent pour reconnaître l’état dans lequel il se trouve. Ils reviennent satisfaits. La mine a manqué en partie son effet; de simples lézardes se sont produifes dans la maçonnerie; les parapets sont renversés, mais le tablier est encore praticable.
Un capitaine d’état-major s’élance au galop vers une petite élévation où sont groupés les habitants de San-Martino, et il les requiert pour transporter au pied du pont la terre nécessaire pour le rétablir. La corvée s’organise comme par enchantement; la terre est transportée à pied d’œuvre au moyen de tombereaux, de brouettes, de paniers, de corbeilles et de sacs. Les soldats du génie tassent la terre dans les crevasses; en moins d’une heure le pont sera rétabli, l’artillerie et les grosses voitures pourront passer.
Ailleurs, les Autrichiens ont été plus heureux dans leur œuvre de destruction. Ils ont partout incendié, dans leur retraite, les ponts de bateaux qu’ils avaient jetés sur le Tessio pour envahir le Piémont, envahissement qui n'a eu d'autre but apparent que le prélèvement des réquisitions qu’ils ont imposées partout. — » Les Français payeront, » répondaient-ils aux observations qui leur étaient adressées par les chefs des municipalités.
Cependant, une partie de l’infanterie de la garde accourt, au pas de course, au bruit du canon. Les zouaves marchent en tête; au signal du clairon, ils font halte, mettent sac à terre, passent le fleuve et repartent en avant. Le 1" grenadiers de la garde, qui leur sert de réserve, s’arrête et les hommes prennent du repos. En ce moment l'empereur qui avait établi son quartier général dans une auberge, â San âlartino, arrive, suivi de son état-major et d’un détachement des guides. Les soldats, à demi-coufhés dans l’heibe, se lèvent pour crier : Vive l'empereur! Sa Majesté salue, traverse le pont de bois et devance,
au grand galop de son cheval de bataille, son état-major et son escorte.
La présence de l’empereur fait redoubler la vivacité du feu. D’ici, c’est un spectacle magnifique et qui ne présente aucun danger. On dirait que l'on m'a choisi une première loge pour me faire assister, sans crainte, à la vue d'une bataille.
De part et d’autre on lance des projectiles creux, on aperçoit parfaitement la flamme et la fumée des obus qui éclatent avant de toucher le sol, et l’on reconnaît, au long jet de fumée qui marque leur passage, les fusées de guerre que l’artillerie autrichienne tire sur les Français.
Pendant l’action j’interromps mon travail pour déjeuner, de très-bon appétit, d’un morceau de pain et d’un bout de saucisson que je dois à l'obligeance de quelques officiers du 1" grenadiers, et je vais me rafraîchir, en buvant à longs traits l’eau fraîche et limpide du Tessin, à la barbe et sans l’autorisai ion de MM. les Aulrichiens.
La lutte se généralise et s’étend; des estafettes arrivent au galop et font avancer les renforts; toutes les troupes disponibles traversent le pont en courant ; de l’artillerie arrive encore et se porte en ligne. Le village de fiuffalora est en feu.
Enfin, vers trois heures de l'après-midi, après un combat qui a commencé à neuf heures du matin, le feu se ralentit et s’éteint à peu près, les positions sont enlevées, les Autrichiens abandonnent des canons, qui deviennent la propriété des Français et qui se maintiennent à Ponte di Magenta. Quoique l’effet de la mine ait complètement manqué, le pont du Tessin a beaucoup souffert. Les parapets ont été lancés dans l’eau; deux arches, les principales, sont lézardées et se sont à demi affaissées; pour faire pa.^ser le pont aux premières pièces de la gai de qui se sont mises en ligne, il a fallu les porter à bras.
Pendant que le 5* régiment de grenadiers de la garde impériale abordait l’ennemi de face, le corps d'armée du général de Mac-Mahon faisait tète à l’aile droite ennemie. Le 3* grenadiers a beaucoup souffert : on parle de cinq cents hommes hors de combat ; on dit que le colonel Mettermann est grièvement blessé et le commandant Benoit tué. Mais, quoique
j’écrive ces lignes sur le territoire lombard-autrichien, assis sur une des marches de l’escalier conduisant au bord du fleuve, au milieu des régiments vainqueurs, à quatre pas des blessés que les chirurgiens visitent et pansent, à deux pas des prisonniers lombards qui jettent leurs armes et se rendent volontairement; je ne puis encore préciser beaucoup de détails, Je puis seulement affirmer le résultat. 11 est brillant.
Au nombre des blessés qui sont assis ou couchés prés de moi , il en estun dont les souffrances sont grandes et qui n’a, cependant, aucune blessure apparente. Un boulet a emporté son sac, et le froissement de son équipement lui a, pour ainsi dire, brisé l'épine dorsale. Un autre, qui n’est point pansé encore, a reçu une balle dans l'épaule, sur laquelle il fait couler l’eau de son bidon pour calmer le feu de la plaie laissée à nu ; on s'est borné, pour le moment, à enlever la manche de sa chemise. Ce soldat, après s’étre senti frappé, a tiré encore trois coups de fusil; mais quand il a fallu charger à la baïonnette, sa main engourdie n’a plus su tenir son arme. 11 est tombé.
Le général de Wimpifen est blessé au visage. Le général en chef, commandant la garde impériale, s’est grandement exposé. Des hommes et des chevaux des gardes de son escorte ont été frappés près de lui.
Pendant longtemps, les premières troupes engagées, appartenant aux 1*' et 3* grenadiers et aux zouaves de la garde impériale, se sont trouvés dans une position très-critique ; ils ont perdu beaucoup de monde, et il leur a été fait des prisonniers. Voici comment ; Après avoir tiraillé un peu de temps, ils se sont rués à la baïonnette sur l'obstacle avec l’impétuosité et l’imprudente bravoure françaises. Mais la position n’avait pas été reconnue d’avance, et ces braves se sont trouvés devant un canal d’irrigation, le Naviglio Grande, qu’ils n'avaient pas vu et qu'ils ne pouvaient franchir, le pont étant rompu. L’ennemi les a mitraillés et fusillés à bout portant, ils ont dû se retirer; heureusement qu’ils ont été soutenus; ils sont retournés an feu.
Les retranchements envahis, les Autrichiens n’ont plus résisté longtemps. Un officier et quatre grenadiers ont fait prisonniers vingt hommes retranchés dans une maison.
Cependant l'empereur, qui, à la fin de la première action, est renu s'asseoir sur un banc de boisderant l'un des parillons, bâtis à la tête du pont pour les douaniers et les gendarmes, et qui reut assurer le succès de la journée, enrôle successirement ses aides de camp à la recherche du corps d’armée du général de Mac-Mahon, et lui fait adresser l’ordre de tourner l'ennemi pour couper sa retraite; en même temps il ne néglige pas de prendre des précautions défensires, il fait placer une batterie des deux côtés de la route, et toute l'artillerie à pied de la garde disponible se place en action sur le bord du fleuve.
En même temps on hâte l'arrivée des renforts ; une brigade du 3” corps arrive au pas de course ; elle est composée du 8‘ bataillon de chasseurs à pied, des 23' et 90° de ligne. Le 3* corps (maréchal Canrobert), le 4* (général Niel) arrivent successivement; les dernières troupes n’ont pu traverser le pont de San-Martino que fort avant dans la soirée. Si l’on y joint le corps du général de Mac-Mahon, qui est en avant depuis le matin, il se fait que sur cinq corps de l’armée d’Ttalie, trois sont déjà en Lombardie.
Toutes ces troupes traversent, avec une circonspection extrême, la partie endommagée du pont de Buffalora, et il faudra le consolider cette nuit pour que les gros bagages puissent passer sans danger. C'est un hasard que le pont n’ait point été englouti en entier. Deux fourneaux de mine n’ont |>as éclaté, et des jeunes gens qui les avaient vu placer en ont informé les officiers d’état-major. Ceux-ci se sont empressés de faire enlever les fils électriques qui aboutissaient aux fourneaux de mine.
Cependant l’ennemi revient encore à la charge, il reprend l'offebsive avec vigueur. Quatre corps d’armée que l’on ne soupçonnait pas là, tentent de refouler les alliés an delà du Tessin. On ne croyait pas avoir à faire à si forte partie; le service d’espionnage est aussi mal fait dans l'armée française qu'il est perfectionné dans l'armée autrichienne. Le mouvement d’attaque, recommencé à quatre heures et demi, est arrélé à neufheures. L’action s’est enfin terminée àl'avanUge dts Français.
Vers sept heures, un orage a éclaté; les grondements de la foudre répondaient au fracas de l'artillerie.
Les troupes françaises qui ont pris part à la seconde partie de la journée sont la garde impériale, le 2' corps, une partie de 3‘ corps et le 4" corps en entier. La victoire est belle ; on prétend quelle a coûté le double des pertes du matin.
Les Autrichiens, dans leur retraite, ont fait essuyer de grandes pertes aux Français; leur artillerie fuyait au galop, et de distance en distance mettait en arriére en batterie pour envoyer une volée de mitraille aux poursuivants.
Je suis parti de IVovare, à cinq heures du matin, pour voir un pont de bois qui n’existe pas ; en revanche, j'ai assisté, sans m'y attendre d'avance, à une affaire qui marquera parmi les plus brillantes de la campagee.
L’empereur campe à Magenta, où probablement il va établir son quartier général. Ses équipages sont partis de Novare pour le rejoindre.
Comme rempei*eur, je bivaque cette nuit sur le champ de bataille, afin de pouvoir vous adresser, demain matin, un récit complet de la bataille.
Grand quartier général à Magenta, 5 juin.
Je serai exact; je rectifierai mes erreurs d'hier ; je m’efforcerai aussi d'être bref.
La tête de pont de Buffalaro et let ouvrages de campagne qui couvraient le passage du Tessin, abandonnés, les Autrichiens se massèrent à environ deux kilomètres du pont, sur la droite, en arrière de Buffalora, au lieu dit Ponte di Magenta, où l'empereur a établi son quartier général. Ponte di Magenta désigne un groupe de belles constructions, traversé par le canal de navigation, le Naviglio Grande. Un pont d'une seule arche a été jeté sur le canal et donne son nom au groupe de maisons qui l’entoure. Ne confondez pas le pont du chemin de fer, sur le Tessin, dit pont de Buffalora, avec le Ponte di Magenta.
Du pont de Buff.ilora à celui de Magenta, la route est en ligne droite; elle est de niveau dans la première moitié de la distance qui sépare les deux ponts; dans la seconde moitié elle s’élève graduellement en pente douce Jusqu'au canal.
Ponte di Magenta est un point central, d'où partent, en se dirigeant à droite et à gauche, et en convergeant vers la route de Buffalora, deux immenses arcs de cercle formés de mamelons élevés et en forme de talus de fortifications, qui embrassent une partie de la route dans leurs courbes. C’est un arc tendu, dont la route serait la flèche. Tous ces mamelons sont couverts de vignes, de taillis, et, avant d’y arriver, la plaine est couverte en vingt endroits par des canaux et un nombre infini de rivières qui rendent la circulation fort difiicile.
Appuyée au village de Buffalora, l'aile gauche des Autrichiens contournait l’arc de ce côté. Leur centre était à Ponte di Magenta, et leur droite, suivant la ligne des mamelons, s’appuyait au talus du chemin de fer. Là, ils avaient construit un fort ouvrage armé de canons, avec barricades et traverses.
Une puissante banquette élevée tout le long de la ligne ferrée, et des traverses avec coupures de distance en distance, permettant d'y maintenir un nombre considérable de tirailleurs, dont les feux d’écharpe donnaient sur un seul point, complétaient cette ligne de défense.
Les réserves étaient massées à Magenta et en arrière de Magenta.
J’ai dit hier quels ont été les premiers épisodes de la bataille, comment le passage du Tessin a été opéré à Turbigo. J’ai omis, cependant, de rapporter que l’armée sarde, aussi, commença, le 3, son mouvement de passage.
F.e 4, au matin, la 1" division d'infanterie de la garde impériale (grenadiers et zouaves , général Mellinet, commandant), cantonnée à Trecate depuis la veille, fut dirigée sur San- Martino et franchit le Te.ssin. C’est avec celte division que je me trouvais au début de l'action. J’y compte de nombreux amis. Etrange fortune de In guerre! Au moment où l’empereur franchissait le p''nt du Tessin, je partageais le frugal repas de
deux capitaines du 3* grenadiers. Il était alors neuf heures. A dix heures, l'un d’eux, M. le capitaine Foutry, né dans un village du déparlement du Nord qui touche à nos frontières, fut blessé à l’épaule par une balle de mitraille. Il dut subir la désarticulation du bras et mourut dans la journée. L’autre, M. le capitaine Biache, était, presque au même instant, promu au grade de chef de bataillon. Il est désigné pour servir au 85' de ligne, qui fait partie du 4* corps d’armée, commandé par le général Niel.
M. le commandant Biache a conservé aussi des souvenirs de la Belgique. C’est là qu’il débuta dans la carrière militaire. Il fut au siège d'Anvers, et il était alors caporal-fourrier dans une compagnie de grenadiers. Il s’est élevé seul par son travail, son application, sa constante conduite. Que d’exemples semblables ne pourrait-on citer aux jeunes gens qui se destinent à l'armée. La droiture, le bon vouloir, la volonté ferme de bien faire sont des protecteurs puissants, les seuls sur lesquels ils peuvent compter toujours, les seuls qui ne les abandonneront pas. Par eux, mais uniquement par eux, la noble carrière désarmés leur sera prospère.
Je reprends mon récit au moment où la 1” division d'infanterie de la garde impériale franchit le pont du Tessin.
Deux bataillons de grenadiers se logèrent de l'autre côté du pont, à droite et à gauche de la chaussée.
Deux pièces autrichiennes en position sur le milieu de la chaussée la balayaient de bout en bout; les canons placés sur la ligne du chemin de fer la prenaient d’écharpe. Le général de Wimpffen, avec deux régiments de grenadiers, n’hésita pas à les aborder.
Un régiment, précédé de ses tirailleurs, marchait en bataille des deux côtés de la route; l’autre attaquait directement la ligne du chemin de fer. Au centre, sur la chaussée, deux canons de la garde se préparaient à contre-battre l’artillerie autrichienne. Tels furent les moyens d’attaque.
Les deux pièces autrichiennes, d’abord placées à mi-côte, se retirèrent au sommet de la montée, entre les deux premières maisons de Ponte di Magenta.
CependaDt, l’empereur, ne sachant queHes étaient les forces opposées, envoya au général l’ordre de s’arrêter dans son mouvement et de reculer de quatre cents mètres.
Mais comme de fortes colonnes autrichiennes sortaient alors de Butfalora, se déployaient et descendaient sur la gauche française, la colonne d’attaque de la garde fut envoyée de ce côté, afin d’arrêter le mouvement de l'ennemi.
Au même instant, le canon se foisait entendre sur la droite des Autrichiens, vers Butfalora, et leurs colonnes refluaient vers le centre. L’empereur pensa que c’était le eorps du général de Mac-Mahon qni arrivait. Il ordonna, en conséquence, au général de Wimptfon de reprendre l'otfensive.
Enlevés à la voix de leurs chefo, les grenadiers se précipitèrent à la baïonnette sur les Autrichiens qui occupaient les pentes, et s'en rendirent maîtres.
Quant au régiment qui attaquait la ligne du chemin de fer, il fut obligé de se déployer en arrivant à l’endroit où la voie coupe les hauteurs, et où l’ennemi avait établi lecentre d’une résistance obstinée : traverses, barricades, palissades, rien n’y manquait ; aussi les Autrichiens s'y défondirent-ils avec acharnement.
Malgré les paquets de mitraille et les fusées qu’ils dirigèrent de ce point, ils forent abordés avec furie, et durent se retirer laissant le terrain jonché de leurs morts.
C’était le 3* de la garde, colonel Mettmann , qui obtenait ce beau succès.
Les Français avaient bien gravi rapidement les talus et refoulé les Autrichiens vers Ponte di M^nta ; mais ceux-ci occupaient encore les maisons et les jardins qui sont au carrefour du pont du canal, et de là dirigeaient sur les assaillants un fou terrible. Bientôt, entraînés avec vigueur, les grenadiers s’élancèrent sur les maisons qui étaient fortement crénelées, et s’en emparèrent à la baïonnette. Ils se rendirent maîtres ensuite de la première maison à gauche de la route.
Le général Cler, à la tête des zouaves de la garde, se lança en avant pour prendre le pont et trois grandes maisons, en arrière sur la route de Magenta, qui étaient encore en possession des Autrichiens.
Il réussit, les positions furent enlevées et immédiatement occupées, mais les zouaves les quittèrent bientôt. Emportés par leur élan ils poussèrent en avant, dans les vignes , sur la gauche de la route de Magenta. Les grenadiers opérèrent le même mouvement sur la droite.
En ce moment, une charge fut tentée par deux escadrons de chasseurs de la garde, sur l’ordre du général Regnaud de Saint- Jean-d’Angély. Cette charge avait pour objet de chasser les Autrichiens des vergers qu’ils occupaient, mais elle ne réussit pas. Malgré l’exemple du général Gassagnolle, la nature du terrain ne permit pas aux cavaliers de fournir leur carrière. Ils durent se replier avec une perte de dix-sept hommes, officiers et soldats, tués, blessés ou disparus.
Des troupes fraîches renforçant à tout moment les colonnes , il fallut envoyer deux pièces d’artillerie de la garde pour soutenir les tirailleurs et répondre au canon du village. Quoique servies avec vigueur, elles ne purent empêcher les Autrichiens de pousser en avant et de regagner du terrain. L’artillerie et l’infanterie furent rejetées au delà du pont , comme l’avait été la cavalerie peu d’instants auparavant. Une des pièces tomba au pouvoir des Autrichiens, l’autre fut amenée àbras et put être sauvée par des efforts inouïs.
Ce fut le moment critique de la bataille. Sans l’énergie du commandant en chefde la garde impériale elleétait décidément perdue. Vaillamment secondé par ses officiers, le brave général Regnaud de Saiot-Jean-d'Angély parvint à rallier les grenadiers et les zouaves et à conserver les maisons situées à l’entrée du village.
C'est dans ce mouvement en arrière que le brave général Cler fut frappé à mort d’une balle au front. Hommes et chevaux tombaient de toutes parts, et les Autrichiens parvenaient à se retrancher une seconde fois dans les maisons qui étaient de l’autre côté du pont. Mais ils devaient bientôt encore en être délogés. Après on quart d’heure du feu le plus vif, les grenadiers repassèrent le pont sous une grêle de balles, et, se jetant à la baïonnette sur l’ennemi , le repoussèrent définitivement hors du village. Les Autrichiens abandonnèrent un nombre
considérable de blessés et de prisonniers. Un général a été trouvé parmi les morts.
Alors la brigade Picard, de la division Renaud, arriva en courant de Trecate. Elle fut tout de suite envoyée sur la droite de la ligne du chemin de fer.
En même temps, le colonel Danton s’emparait de Buffalora après une résistance des plus vives et trois attaques successives. Une fois établi là, il vint soutenir le centre, et il entrait à Magenta au moment où le canon du corps de Mac-Mahon se faisait entendre à l'extrême gauche.
On vit alors, du côté de l'ennemi, de fortes et profondes colonnes se reporter sur la droite française et d’autres qui se retiraient.
L’empereur choisit ce moment pour donner l’ordre à toutes ses troupes de marcher en avant. Le général Niel, arrivant bientôt au'Si avec la division Yinoy, se porta en toute hâte sur la ligne.
Ainsi fut décidé le succès de celte journée. Les Autrichiens, ce|iendant, loin d’être découragés, cherchaient encore à tourner la droite; mais le maréchal Canrobert, à la tête de la division Renault, les força de se retirer.
L’artillerie ht enhn son œuvre en lançant sur les réserves et les colonnes ennemies une quantité de projectiles. On dit, dans l’armée française, que l’effet de ce feu a été fort grand.
A onze heures du soir, le canon cessait de se faire entendre, et les dernières colonnes autrichiennes se retiraient lentement.
Ce matin, 5, un régiment entier a été pris à Magenta, où il avait été cerné la veille par le général de Mac-Mahon.
Telles sont les principales péripéties de cette lutte brillante, où de part et d'autre furent déployés des efforts héroïques, où les mêmes positions furent prises et reprises sept fois. Sans l’heureuse diversion du général de Mac-Mahon, la bataille était perdue pour la France. Un second Grouchy eut fait perdre la bataille de Magenta ; un premier de Mac-Mahon eût été le salut de Napoléon I" à Waterloo.
Mais je m'oublie. Mon rôle n'est pas de faire des réflexions, des rapprochements. Je dois me borner à raconter (1).
Novare, 5 juin.
Le bulletin ofliciel, (fui* n'est pas encore connu ici, tous aura appris, avant la réception de ma lettre, le prix de la victoire d’hier. On évalue à huit mille hommes les pertes des Français. Cette évaluation ne repose sur aucunes bases certaines et ce-
(t) Le Moniteur universel a publié la relation suivante de la bataille de Magenta :
Passage du Tessin et bataille de Magenta.
a L'armée française, réunie autour d’Âlexandrie, avait devant elle de grands obstacles à vaincre. Si elle marchait sur Plaisance, elle avait à faire le siège de cette place et à s’ouvrir de vive force le passage du Pô, qui en cet endroit n’a pas moins de neuf cents mètres de largeur, et cette opération si difficile devait être exécutée en présence d’une armée de plus de 200,000 hommes.
« Si l’empereur passait le fleuve à Valenza, il trouvait l’ennemi concentré sur la rive gauche à Mortara, et il ne pouvait l’attaquer dans cette position que par des colonnes séparées, manœuvrant au milieu d’un pays coupé de canaux et de rizières. Il y avait donc des deux côtés un obstacle presque insurmontable : l'empereur résolut de le tourner, et il donna le change aux Autricbieos en massant son armée sur ta droite et en lui faisant occuper Casteggio et même Robbio, sur la Trebia.
« Le 31 mai, l’armée reçut l’ordre de marcher par la gauche, et franchit le Pô à Gasale, dont le pont était resté en notre possession; elle prit aussitôt la route de Vercelli, où le passage de la Sesia fut opéré pour protéger et couvrir notre marche rapide sur Novare. Les efforts de l’armée furent dirigés vers la droite de Robbio, et deux combats glorieux pour les troupes sardes, livrés de ce côté, eurent encore pour effet de faire croire à l’enuemi que nous marchions sur Mortara. Mais pendant ce temps, l’armée française s’était portée vers Novare, et elle y avait pris position sur le même emplacement où dix ans auparavant le roi Charles-Albert avait combattu. Là elle pouvait faire tête à l’ennemi s’il se présentait.
c Ainsi cette marche avait été protégée par i00,000 hommes campés sur notre flanc droit à Olengo, en avant de Novare. Dans ces circonstances, c’était donc à la réserve que l’empereur devait confier l’exécution du mouvement qui se faisait en arrière de la ligne de bataille.
« Le 2 juin, une division de la garde impériale fut dirigée vers Turblgo, sur le Tessin, et, n’y trouvant aucune résistance, elle y jeta trois ponts.
« L’empereur, ayant recueilli des renseignements qui s’accordaient
pendant, si le chiffre est exagéré, il ne doit pas dépasser énorinémcut le chiffre réel. J’en juge ainsi, du moins, par le grand nombre de blessés que j'ai vu passer devant moi.
La bataille de Magenta a Pait d'illustres victimes. Les généraux Espinasse et Cler ont été tués, le premier à la tète de sa division, le second à la tête de sa brigade. Le général de Wimptfen et de Martimprey sont blessés; le général Mellineta eu deux chevaux tués sous lui.
à lui faire conuaitrc que renneini se retirait sur la rive gauche du tleuve, fit passer le Tessiu en cet endroit par ie corps d’armée du général de Mac-.Mahon , suivi te lendemain par une division de l'armée sarde.
« Nos troupes avaient à peine pris position snr la rive lombarde, qu’elles y furent attaquées par un corps autrichien venu de Milan par le chemin de fer. lîlles le repoussèrent victorieusement sous les yeux de l’empereur.
« Dans la même journée du i juin, la division Espinasse s’étant avancée sur la route de \ovare à Milan jusqu’à Trecate, d’où elle menaçait la tête dn pool de Buffalora, l’ennemi évacua précipitamment les retranchements «lu’il avait établis sur ce point et se replia sur la rive gauche en faisant sauter le pont de pierre qui traverse le fleuve en cet endroit. Toutefois, l’cITet de ses fourneaux de mine ne fut pas complet, et les deux arches du pont qu’il s’était proposé de renverser s’étant seulement affaissées snr elles-mêmes sans s’écrouler, le passage ne fut pas interrompn.
» La journée du. 4 avait été fixée par l’empereur pour la prise de possession définitive de la rive gauche du Tessin. Le corps d’armée du général de Mac-Mahon, renforcé de la division de.s voltigeurs de la garde impériale et suivi de toute l’armée du roi de Sardaigne, devait se porter de Turbigo sur Buffalora et Magenta, tandis que la division des grenadiers de la garde impériale s’emparerait de la tête de pont de Buffalora sur la rive gauche, et que le corps d’armée du maréchal Canrobert s’as’ancerait sur la rive droite pour passer le Tessin au même point.
« L’exécution de ce plan d’opérations fut troublée par quelques-uns de ces incidents avec lesquels il faut compter à la guerre. L'armée du roi fut retardée dans le passage de la rivière, et une seule de ses divisious put suivre d’assez loin le corps du général de Mac-Mahon.
« La marche de la division Espinasse souffrit aussi des retards, et, d’un autre côté, lorsque le corps du maréchal Canrobert sortit de Novare pour rrjoiudre l’empereur, qui s’élait porté de sa personne à la tète de pont de Buffalora, ce corps trouva la route tellement encombrée qu il ne put arriver que fort lard au Tessin.
La mort a fait une ample moisson de chefs de corps et d’officiers supérieurs. Les colonels Drouhot, du 65® de ligne, de Cliabrières, de la 2® légion étrangère, Charlier, du 90®, de Senncville, chef d’état-major du 3® corps, les commandants de Maudhuy ,* Desmé de Liste, du 2® grenadiers de la garde impériale, Delord, du 85®, ont été tués à leur poste de combat, en tête des colonnes qu’ils^ dirigeaient.
Il est temps qu’un rapport officiel vienne rassurer les esprits.
a Telle était la situation des choses, et l'empereur attendait, non sans anxiété, le signal de l’arrivée du corps du général de Mac-Mahon à Butfalora, lorsque vers les deux heures il entendit de ce côté une fusillade et une canonnade très-vives : le général arrivait.
a C’était le moment de le soutenir en marchant vers Magenta. L’empereur lança aussitôt la brigade Wimpffen contre les positions formidables occupées par les Antrichiens en avant du pont; la brigade Cler suivit le mouvement. Les hauteurs qui bordent le Naviglio (grand canal) et le village de Butfalora furent promptement emportées par l’élan de nos troupes ; mais elles se trouvèrent alors en face de masses considérables qu’elles ne purent enfoncer et qui arrêtèrent leurs progrès.
« Cependant le corps d’armée du maréchal Canrobert ne se montrait point, et, d’un autre côté, la canonnade et la fusillade qui avaient signalé l'arrivée du général de Mac-Mahon avaient coroplétemen. cessé. La colonne du général avait-elle été repoussée, et la division des grenadiers de la garde allait-elle avoir à soutenir, à elle seule, tout f’offort de l’ennemi V
« C’est ici le moment d’expliquer la manœuvre que les Autrichiens avaient faite. Lorsqu’ils eurent appris, dans la nuit du 2 juin, que l’armée française avait surpris le passage du Tessin à Turbigo, ils av.iient fait repasser rapidement ce fleuve, à Vigevano, par trois de leurs corps d’armée, qui brfdèreut les ponts derrière eux. Le 4 au matin, ils étaient devant l’empereur au nombre de 125,000 hommes, et c’est contre ses forces si disproportionnées que la division des grenadiers de la garde avec laquelle se trouvait l’empereur avait seule à lutter.
« Dans cette circonstance critique, le général Regnaud de Saint-Jean d’Angély fit preuve de la plus grande énergie, ainsi que les généraux qui commandaient sous ses ordres. Le général de division Mellinet eut deux chevaux tués sous lui; le général Çler tomba mortellement frappé; le général Wimpflen fut blessé à la tète; les commandants Desmé et Maudhuy, des grenadiers de la garde, furent tués ; les zouaves perdirent deux cents hommes, et les grenadiers subirent des pertes non moins considérables.
Les armées sont toujours portées à grossir le chiffre de leurs pertes. L’imagination du soldât va vite. Dans l'armée on évalue à quinze mille hommes la perte des Français.
Les trois régiments de grenadiers de la garde impériale qui ont combattu pendant tout le jour ont beaucoup souffert ; la garde impériale tout entière a éprouvé des pertes sensibles.
Six fois l’ennemi est revenu à la charge; six fois la supériorité du nombre a forcé les Français à reculer, mais la < furia
a Entia, après une longae attente de quatre heures, pendant laquelle la division Mellinet soutint sans reculer les attaques de l'ennemi, la brigade Picard, le maréchal Canrobert en tète, arriva sur le lieu du combat. Peu après parut la division Vinov, du corps du général Niei, que l’empereur avait fait appeler, puis enfin les divisions Renault el Trochu, du corps du maréchal Canrobert.
« En même temps, le canon du général de Mac-Mahon, se faisait de nouveau entendre dans le lointain. Le corps du général, retardé dans sa marche, et moins nombreux qu’il n’aurait dû l’ètre, s’était avancé en deux colonnes sur Magenta et Butfalora.
« L’ennemi ayant voulu se porter entre ces deux colonnes pour les couper, le général de Mac-Mahon avait rallié celle de droite sur celle de gauche, vers Magenta, et c’est ce qui explique comment le feu avait cessé, dès le début de l’actiou, du côté de Buflalora.
< En effet, les Autrichiens, se voyant pressés sur leur front et sur leur gauche, avaient évacué le village de Buffalora et porté la plus grande partie de leurs forces contre le général de Mac-Mahon, en avant de Magenta. Le 45' de ligne s’élança avec intrépidité à l’attaque de la terme de Casciua-Nuova, qui précède le village, et qui était défendue par deux régiments hongrois. Quinze cents hommes de l’eunemi y déposèrent les armes, et le drapeau fut enlevé sur le cadavre du colonel. Cependant, la division de la Motteronge se trouvait pressée par des forces considérables qui menaçaient de la séparer de la division Espinasse.
< Le général de Mac-Mahon avait disposé en seconde ligne les treize bataillons de voltigeurs de la garde, sous le commandement du brave général Camou, qui, se portant en première ligne, soutint au centre les efforts de l’ennemi et permit aux divisions de la Motterouge et Espinasse de prendre vigoureusement l’offensive.
« Dans ce moment d’attaque générale, le général Auger, commandant d’artillerie du â* corps, fit mettre en batterie, sur la chaussée du chemin de fer, quarante bouches à feu, qui, prenant en liane et d'écharpe les Autrichiens défilant en grand désordre, en firent un carnage affreux. •
« A Magenta le combat fut terrible. L’ennemi défendit ce village
francese a fini par l’emporter définitivement. Les vainqueurs ont campé sur le terrain des positions conquises. Il serait mal aisé de les reprendre.
Le 2" corps, qui a donné, le 5, à Turbigo et à Robecchetto, a décidé du succès de la journée. C’est à ce corps qu'appartenaient le général de division Espinasse et le colonel de Chabrières, de la 2* légion étrangère.
L’intervention du 2® corps a non-seulement assuré le gain de
avec aciiarnemeDt. Oq sentait de part et d*aatre que c'était là la clef de la position. Nos troupes s'en emparèrent maison par maison, en faisant subir aux Autrichiens des pertes énormes. Plus de 10,000 des leurs furent mis hors de combat, et le général de Mac-Mahon leur fit environ 5,000 prisonniers, parmi lesquels un régiment tout entier, le 2* chasseurs à pied, commandé par le colonel Hauser. Mais le corps du général eut lui-même beaucoup à souffrir ; 1,500 hemraes furent tués ou blessés. Â l'attaque du village, le général Espinasse et son officier d’ordonnance, le lieutenant Froidefond, étaient tombés frappés à mort. Comme loi, à h tête de leurs troupes, étaient tombés les colonels Droubol, du 65* de ligne, et de Chabrière , du 2* régiment étranger.
« D'un autre côté, les divisions Vinoy et Renault faisaient des prodiges de valeur sous les ordres du maréchal Canrobert et du général Niel. La division Vinoy, partie de Novare dès le matin, arrivait à peine à Trecate, où elle devait bivaquer, quand elle fut appelée par l’empereur. Elle marcha au pas de course jusqu'à Ponte di Magenta, en chassant l'ennemi des positions qu'il occupait et en lui faisant plus de 1,000 prisonniers; mais, engagée avec des forces supérieures, elle eut à subir beaucoup de pertes : 11 officiers furent tués et 50 b1e.ssés; 650 sous-ofticicrs et soldats furent mis hors de combat. Le 85* de ligne eut surtout à souffrir ; le commandant Delort, de ce régiment, se fit bravement tuer à la tête de son bataillon, et les autres officiers supérieurs furent blessés. Le général Martimprey fut atteint d'un coup de feu en conduisant sa brigade.
« Les troupes du maréchal Canrobert firent aussi des perles regrettables. Le colonel de Senneville, son chef d'état-major, fut tué à ses côtés ; le colonel Charlier, du 90% fut mortellement atteint de cinq coups de feu, et plusieurs officiers de la division Renault furent mis hors de combat, pendant que le village de Ponte di Magenta était pris et repris sept fois de suite.
« Enfin, vers huit heures et demie du soir, l’armée française restait maîtresse du champ de bataille, et l'ennemi se retirait en laissant entre nos mains 4 canons, dont 1 pris par les grenadiers de la garde, i drapeaux et 7,000 prisonniers. On peut évaluer à 20,000 environ le
la bataille, mais elle a sauvé l’armée française. La bataille de Magenta s’est livrée dans des conditions très-défevorables pour elle.
La garde impériale avait seule passé le Tessin, quand elle fut attaquée de deux côtés à la fois par le général Giulay et le baron de Hess; elle soutint le combat pendant plusieurs heures presque sans canon, et elle eût succombé sous le nombre si le général de Mac-Mahon no fût arrivé vers cinq heures avec son
nombre des Autrichiens mis hors de combat. On a trouvé sur le champ de bataille 12,000 fusils et 30,000 sacs.
» Les corps autrichiens qui ont combattu contre nous sont ceux de Clam-Gallas, Zobel, Schwarlzenberg et Lichtenstein. Le feld-marécbal Giulay commandait en chef.
« Ainsi, cinq jours après le départ d'Alexandrie, l’armée alliée avait livré trois combats, gagné une bataille, débarrassé le Piémont des Autrichiens et ouvert les portes do Milan. Depuis le combat de Montebello, l’armée autrichienne a perdu 23,000 hommes, tués ou blessés, 10,000 prisonniers et 17 canons. »
La récapitulation totale dus perles françaises, publiée par le ifonilctir universel, accuse, pour l’affaire de Magenta, un chiffre de 4,4i4 hommes hors de combat, qui se décomposent ainsi : 32 officiers tués, 194 ble.ssés ; 812 soldats tués, 2,951 blessés, 7.35 disparus.
(11 Voici le rapport officiel autrichien, publié par la Gazette de rie/inr :
« Vérone, 7 juin 1859.
Rapport du commandant de la dett e, ieme. armée, feldzeuçmeslrc comte Giulaf/, à Sa Majesté l'empereur.
« Sire, je m’empresse d’adresser respectueusement à Votre Majesté, par l’intermédiaire du colonel Weissrinimel, de l’état-major général, un court rapport .sur la bataille de .Magenta, et de mettre sous vos yeux un récit détaillé d'un événement glorieux pour les armes de Votre Majesté, quoique amoindri dans son résultat.
« Le 4 juin, à sept lieures du matin, je fus informé par le lieutenant feld-maréchal Clam, qui occupait la position de Magenta avec 7,000 hommes de son corps d'armée et du deuxième corps, que de fortes masses ennemies s’approchaient de cette tête de pont, que ce lieutenant feldmaréchal avait abandonnée peu de jours auparavant, comme ne pouvant être défendue.
« Au moment où je reçus celte nouvelle, huit heures un quart du malin, la division Rcischach, du 7* corps, se trouvait à Corbetto, le lieutenant feld-maréchal Lillia à Casteletto,^ le .3* corps è Abbiate- Grasso, le 8* corps marchait de Rinasco sur Bestazzo, le 9* corps s e
corps. Giulay, croyant atoir affaire à toute l’armée, se retira ; le baron de Hess en fit autant.
Le général de Mac-Mahon a été nommé maréchal de France et duc de Magenta. Le général Regnaud de Saint-Jean d'Àngély a été nommé maréchal.
Le général Espinasse fut frappé de mort au moment où il conduisait sa division à l'attaque des maisons de Magenta qui font face à la gare. Atteint d'un coup de feu qui le traversa de
trouvait près du Pô en aval do Pavie. J’envoyai aux corps l’ordre de faire immédiatement un mouvement en avant, et je dirigeai le 3* et le 5* corps d’armée sur le flanc droit de l’ennemi, dans le cas où nos adversaires auraient réellement tenté une attaque du côté de San-Martino. Je savais déjè depuis la veille que l'ennemi avait passé le Tessin è Turbigo. C’est par conséquent de là que j’attendais son attaque principale. J'avais déjà envoyé auparavant vers Turbigo la division Cordou, du 1“ corps, qui, attaquée du côté de Turbigo, dut se retirer de ce point, lorsque Buffalora fut perdu.
< J'ordonnai an lieutenant feld-maréchal comte Clam de tenir la position de Magenta et je hâtai l’arrivée de tous les corps.
« L’ennemi commença son attaque à midi. Grâce à son nombre supérieur, il réussit à s’emparer de la digue de Navlglio et de Ponte di Magenta. Il éprouva des pertes énormes, mais les digues et les coupures du terrain lui permirent d’y tenir jusqu’à deux heures. A ce moment, j'étais arrivé à Magenta avec mon état-major et je commandais.
« Lorsque la nremière ligne commença à plier, 1a division du lieutenant feld-maréchal baron Reischach reçut l’ordre de reprendre Ponte di Magenta. Je me portai à Robecco pour faire avancer le 3* corps d’armée sur le flanc droit de l'ennemi. Un peu après mon arrivée sur ce point, je fus informé de l’héroïque reprise de Ponte di Magenta et de l’enlèvement d’un canon de nos adversaires.
« Alors les colonnes du 3* corps, sûres de vaincre, s’avancèrent à leur tour : le général-major Ramining sur la rive orientale du Naviglio, la brigade Hartung entre le canal et Carpengago, la brigade Durfeld derrière eux comme réserve. Le général-major Welzlar avait été dirigé du côté de la route. Quand ces brigades commencèrent leur attaque, la division du lieutenant feld-maréchal Reischach avait été repoussée de nouveau, bien qu’elle eût soutenu bravement plusieurs assauts, notamment la brigade du général-major Lebzelter, qui précédait iotrépidement le régiment d’infanterie de l'Empereur dans une atfaqne sur Buffalora.
« L’ennemi amenait toujours des troupes fraîches en ligne. L’apparition du 3* corps sur son flanc produisit d'abord un très-heureux effet.
part en part, il glissa de son cheval. Son officier d’ordonnance, M. le lieutenantFroidefond, des chasseurs à pied, voyant tomber son général, sauta à terre pour le recevoir dans ses bras; mais à peine avait-il levé les mains, que, frappé de même, il futrenversé sans vie sous son cadavre. On les a couchés côte à côte dans une voiture.
Le colonel de Chabrières, commandant la 2* légion étrangère, marchait contre une batterie de trois canons qui faisait un ra-
La brigade du géaéral-major Harluog, appuyée par le général-major Durfeld, se précipita plusieurs fois sur le Ponte-Vcccliio di Magenta : ce pont fut pris, perdu, repris, et resta enün au pouvoir de l’ennemi. Des monceaux de cadavres témoignaient de la résistance des deux armées.
« La brigade du général-major Rammingdut aussi se retirer sur Robecco, après plusieurs attaques du brave régiment Roi des Belges, et elle resta sur ce point. Vers le soir, le S* corps arriva sur le champ de bataille; la brigade du prince de liesse, quoique combattant avec la plus remarquable bravoure, essaya vainement de rejeter l'ennemi, qui assaillait Magenta. Ce village, défendu encore par les troupes épuisées du lieutenant feld-maféchal comte Clam et du lieutenant feld-maréchal prince de Lichtenstein, dut enfin être évacué par suite des attaques de l’ennemi du côté du nord. La division du lieutenant feldmarécbal Lillia reçut l'ordre d’aller occuper Corbetto, afin de garder comme réserve le point par lequel la retraite devait avoir lieu.
« Comme le soir était venu, je fis aussi fortement occuper Robccco et tout disposer pour recommencer l’attaque le 3 au malin. Les pertes énormes de l’ennemi me faisaient espérer de le trouver ébranlé; le couraee déployé par nos troupes dans toutes les actions me donnait la certitude que leur choc serait décisif et resterait victorieux.
■ Nous avions fait des prisonniers de presque tous les régiments de l’armée française ; j'en chargeai les dernières réserves, tandis que le 5* corps et le 8* corps d’armée et une division du 3' corps, qui n’avaient pas encore combattu, pouvaient être jetés dans 1a balance comme troupes fraîches. J’avais calculé tout cela et je n'attendais, ponr commencer l'attaque, que l'avis que les troupes avaient pris leurs positions et la liste de leurs pertes.
« J’appris alors seulement que les troupes du 1" et du 2* corps d'armée, lesquels avaient le plus souffert de la première attaque de l’ennemi, s’étaient déjà retirées en arrière et qu’elles ne pourraient revenir sur le champ de bataille qu’après une marche de nuit très-fatigante. Elles étaient parties à trois heures du matin , de sorte qu’elles étaient déjà loin en arrière à l’heure où j’aurais pu les envoyer en avant. En pareilles circonstances je dus chercher à garder intacts les corps prêts au combat, afin de couvrir les autres, et j’ordonnai la retraite.
vage affreux. Le voyant chanceler sur son cheval, les officiers placés en tête de la colonne s’écrièrent : c Enfants, notre colonel est blessé ; il faut le venger ! Pas de course, aux canons. Marche ! > Le colonel était mort ; les canons furent pris.
Le 1' zouaves, du 2' corps, commandé par le colonel Tixier, ht prisonnier un régiment entier et s'empara de son drapeau. Ce glorieux trophée est encore en sa possession.
De cruelles angoisses accablaient l'empereur tant que le sort des armes ne fut pas prononcé en sa faveur, et cependant son impassibilité apparente au milieu des scènes de carnage qu’il avait sous les yeux tient du prodige. A cheval, en avant de la tête de pont de Buffalora, sur le territoire lombard, le mors de bride tenu par un de ses piqueurs, il déjeunait de quelque chose de blanc, contenu dans une botte de vermeil, donnait ses ordres et faisait arriver les renforts, sans qu'un muscle de son visage trahit sa pensée. C'était au moment le plus critique de la bataille. Alors il ne s'agissait pas encore de vaincre, mais de ne pas reculer, d'éviter une retraite qui eût été difficile et
« Le 5, an malin, lo brave régiment d’infanterie Grand-Duc de Hesse attaqua encore une fois Ponte di Magenta pour faciliter le mouvement de retraite. C'était le dernier effort d’un valeureux régiment,— dit le lieutenant feld-maréchal Schwarzenberg dans son rapport, — car il avait eu la veille 25 officiers blessés, 1 officier d’état-ra.ijor et 9 chefs tués sans hésiter une seule fois dans l’attaque ni faiblir dans la retraite.
n L’ennemi fut rejeté dans M.igenta, puis on se retira en ordre. Je crois pouvoir dire avec certitude que l’ennemi, malgré son nombre supérieur, a chèrement acheté la possession de Magenta, et qu’il rendra è l’armée de V. M. la justice qu’elle a cédé devant un ennemi également valeureux et plus fort en nombre, après une lutte héroïque.
« Je ne pois donner de plus amples détails sur le combat, attendu que dans les conjonctures actuelles je ne pourrais exiger des rapports exacts. Je crois que le nombre de nos morts et de nos blessés peut s’élever à 4 ou 5,000 et que l’ennemi a dù perdre la moitié plus. Parmi les blessés se trouvent le lieutenant feld-maréchal Reischach, blessé è la cuisse, et les généraux Lebzelter et Durfeld, blessés au bras. Je ne manquerai pas d'adresser à V. M. un rapport plus détaillé, dès que j’aiir.ii reçu les relations que j'attends, et de lui nommer ceux qui se sont particulièrement distingués.
1 Quartier général de Belgiojoso, le 6 juin 1859.
« Giulat. »
désastreuse. Les corps, débouchant du pont de Butfalora, détilaient devant lui en criant : Vive l’empereur! Il répondait ; « Merci, mais taisez-vous, ne faites pas de bruit, n’encombrez pas la route. »
Tout entier aux préoccupations de la journée, il n'avait d'attention et de pensée que pour l’arrivée des troupes fraîches et pour les nouvelles de ce qui sc passait en première ligne. A peine, dans ce moment terrible, alors que le tonnerre grondait, que le canon retentissait, que le crépitement de la fusillade parvenait jusqu’à lui, que la pluie tombait à torrents, que les eaux furieuses du Tessin battaient en mugissant les piles du pont effondré, comme pour achever l'œuvre de destruction commencée le matin, à peine dis-je, dans ce moment suprême, avait-il un regard distrait pour les blessés, qui se soulevaient avec un effort pénible pour le saluer en passant devant lui.
Ce salut, que la discipline, le dévouement, le sentiment militaire arrachait encore au moment de leurs plus vives douleurs à eeux qui avaient versé leur sang pour lui, navrait le spectateur qu’un excès d'enthousiasme ne défendait pas contre fimpression des sentiments d'humanité et de commisération poulies souffrances d autrui. Il vint même un moment où la vue d un pareil spectacle devint insupportable pour moi.
Cinq officiers de la garde, cruellement blessés, passaient au petit pas, conduits dans une voilure à quelques mètres de là, dans un des pavillons de douane qui s’élèvent à la tête du pont.
Le plus accablé était un capitaine. Il occupait la place de gauche sur le' siège de devant; il passa prés de l’emiiereur en soulevant le pan de son caban qui cachait quatre affreuses blessures; trois coups de feu, dont l'un tiré à si courte distance que la bourre était entrée dans la plaie, et un coup de baïonnette qui lui avait ouvert le flanc. L’empereur laissa tomber un regard distrait sur le pauvre capitaine, le pli du caban sc referma et ce fut tout. Le triste convoi acheva son trajet.
Après l’action, l'empereur n’eut de soins et de sollicitude que pour le sort des blessés.
Pendant le combat, les prisonniers l’occupaient davantage.
Di ux soldats conduits par un grenadier, et dont Tuniforme était sans doute celui d'un régiment que l'empereur ne croyait pas là, Furent arrêtés par lui, et il les interrogea lui-méme. Il envoya aussi un de scs aides de camp poser une série de questions à un jeune sous-lieutenant, presque un enfant , qu'un zouave conduisait en compagnie d'un sergent, d’un caporal et de plusieurs tirailleurs du Tyrol.
Un grenadier vint lui présenter le sabre et le revolver d’un officier supérieur qu’il avait jeté à bas de son cheval d'un coup de baïonnette. < Gardez cela , répondit l’empereur, je vous récompenserai. > Et le soldat retourna à son rang.
J ai remarqué que l'empereur grasseye un peu et s'exprime dans un accent alsacien très-prononcé.
Nombre de scènes de stoïque bravoure, de soldatesque indifférence et d intrépide sang-froid ont caractérisé la journée du \ juin.
Pendant une des retraites partielles, un commandant de zouaves eut la cuisse emportée par un boulet. Il gisait au bord d'un fossé ; sa présence d'es|irit ne l’avait pas encore abandonné.
« Vous êtes blessé, voulez-vous que je vous emporte, mon commandant i demanda un soldat qui passait près de lui.
— Ne vous inquiétez pas de moi, mon brave, répond le commandant, tâchez de vous sauver vous-méme, » cl, par un supiéme effort, il change de position et détourne la tête.
Un grenadier convoitait depuis longtemps la sacoche de son chef de file. Le voyant tomber frappé par un boulet, il se baisse sur lui et lui enlève l’objet de sa convoitise.» Ma foi, camarade, dil-il, en se passant la sacoche au cou, vous n’en avez plus besoin et je vous l’ai tant de fois demandée. »
Quand les premières boites à balles tombèrent dans les rangs du 3* grenadiers, les hommes sc jetèrent à plat ventre pour les éviter. « Tiens, dit un caporal qui n’avait jamais fait campagne, je ne croyais pas que cela fiU permis, * et il tombe, le haut de la tête enlevée par le culot de la boite à mitraille.
Les Français s'élançaient dans une batterie autrichienne; le zouave qui y pénétra le premier arrêta le bras d'un artilleur qui allait tirer à lui la lanière de l'appareil à percussion d'une
pièce encore chargée, et lancer une volée à miiraiile et à bout portant sur les assaillants. L'artilleur essaya de se défendre ; le zouave lui porta quatre coups de baïonnette. Le colonel fît prendre son nom ; le soldat le donna avec joie, se voyant déjà décoré ; puis il bondit en avant, fit encore quatre ou cinq pas et tomba frappé de mort d'une balle au front.
Le droit des gens défend de dépouiller les morts, mais les soldats ne passent guère auprès des cadavres, même dans le feu de l’action, sans les fouiller. Les sacs des soldats autrichiens contiennent peu de butin : du biscuit avarié, des cartouches et des chemises rarement d’ordonnance ; voilà tout. Mais les officiers offrent parfois une proie plus riche. Un zouave a trouvé hier 1,300 francs sur un capitaine, mais il n'est qu’à demi-satisfait de son butin ; la moitié de la valeur est du papier .sur lequel il faut trop perdre au change, dit-il, en maugréant.
Un autre, plus joyeux, à meilleur marché, me montra triomphant une cuiller de métal d’Alger. « J’avais perdu la mienne; j’ai trouvé celle-ci, avec une pièce de huit sous du Piémont, dans la poche d'un mort, » me dit-il, et il fixe la cuiller conquise dans la courroie de sa guêtre, pauier à argenterie, écrin et coffre-fort du zouave.
Les morts sont enterrésavec leurs habits, après constatation faite deleuridentité.Lesofficierssontinhuméssansplusdecërémonie. Le temps ne permet pas de leur rendre des honneurs funèbres.
L'affaire d'hier est encore un succès dü à la baïonnette. Les Français, et les Piémontais, leurs imitateurs, excellent dans le maniement de cette arme terrible. Elle sera employée souvent pendant la campagne. Le sol est tellement couvert de cultures et accidenté à un tel point, que les manœuvres d’ensemble sont difficiles, sinon impossibles, et l'action de la cavalerie, nulle, pour ainsi dire.
Cependant, si une rencontre a lieu en plaine, les alliés devront modifier leur mode favori de combat. Les manœuvres des Autrichiens sont parfaitement exécutées, et le tir de leur artillerie et de leurs fantassins d'élite est un tir supérieur. E’attaque à la baïonnette a son mérite pour enlever des posi-
lions, mais en rase campagne elle a ses inconvénients. Un régiment qui charge ainsi ne conserve aucun ordre; les rangs, les bataillons sont confondus à tout instant; il faut battre au drapeau pour rallier les hommes; les officiers sont isolés ou confondus avec la troupe, et exposés aux coups sans. pouvoir se défendre. Aussi les débuts de la campagne .«^ont-ils fatals aux officiers ; leur perte est en dehors de toutes les proportions.
Jusqu’à présent les commandants de corps d'armée et de division n’ont point fait grand usage de la science stratégique. Ils marchent à rennemi comme sur une grande route et se ruent sur lui dès qu’ils sont face à face. 11 faut espérer qu'ils changeront de système; ils doivent se montrer avares du sang de leurs soldats; le meilleur général n'est point celui qui s’expose le plus.
La plupart des blessures reçues sont des blessures légères. Les fièvres ne sévissent pas et ne compliquent pas la difficulté du pansement. Les blessures les plus difficiles à guérir sont celles des balles, qui contournent l’épiderme, ou qui frappent les mains ou les chevilles. Souvent aussi on est traversé de part en part sans qu’aucun organe vital soit lésé, et alors on est bientôt sur pied. Les blessures à la tète tuent sur le coup ou guérissent vile.
Le iK)rte-drapeau du 5" régiment de zouaves, frappé d’un boulet à la jambe, à l’affaire de Palestro, et qui a dû subir l'amputation de la cuisse, va aussi bien que possible. Hier, un de scs amis est allé le voir. L’ampulé l’a parfaitement reçu et lui a demandé, en plaisantant, s’il ne voudrait pas lui reprendre* une paire de bottes neuves, achetées la veille du combat; la paire lui sera désormais inutile, a-t-il dit.
Il est remarquable de voir à quel point l'administration des corps est tenue avec régularité, malgré les complications de la campagne. Un soldat de la 2* légion étrangère, qui a fini son terme de service aujourd hui, a reçu hier soir, au bivac sous Turbigo, sa feuille de congé et sa feuille de route pour se rendre au dépôt (lu corps, à Nîmes, où il versera ses armes, ses effets, et touchera son décompte de masse s’élevant à 57 fr. 38 c.
11 y a beaucoup d’isolés à la recherche de leur régiment et
— 2Si —
qui courent les grandes routes sans savoir où se rendre II suffit, pour être séparé de son corps, de s'étre absenté soit pour affaire de service, soit pour affaire particulière, au monnent d'uii ordre de départ subit. Le soldat de retour à son poste trouve le camp levé et ne reçoit pas toujours des instructions assez claires pour rejoindre sans tâtonnements. La grande prévôté elleméme ne connaît pas toujours les emplacements.
Le soldat se met en route à l’aventure, couche le soir dans le premier bivac qu'il rencontre en chemin, se fait un bon de vivres et de solde qu'il signe lui-méine comme chef de détachement, fait viser cette pièce par le sous-intendant ou, à défaut, par l’officier présent au bivac qui en tient lieu, et reçoit ainsi, jour par jour, jusqu'à destination, tout ce qui lui revient. Plus tard, les bons signés par lui sont régularisés à son régiment.
Porté déserteur s’il est absent, sans ordres, plus de vingtquatre heures, il rentre dans Jes rangs, sans punition aucune, s'ilpeut justifier deson absence; sinon il est passible d’un conseil de guerre. Vous ai-je dit que les peines de prison et de salle de police, devant l’ennemi, sont converties en tours de garde aux avant-postes, service pénible qui ne permet au soldat ni de dormir ni d’allumer ses feux? Dans les camps, on est puni du peloton de punition.
Je terminerai par une réponse stoïque que j ai ententlu faire hier, par un blessé, porté à l’ambulance, à des camarades valides qui s'apitoyaient sur son sort. Le mot n'est pas neuf, mais a le mérite de l à-propos :
c Que voulez-vous, disait-il, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! >
P. S. — Un bulletin officiel vient enfin d’étre publié. Il porte que les Autrichiens étaient à Magenta au nombre de 120,000 hommes. Les Français ont perdu environ 5,000 hommes. Les nouvelles de Milan portent que la ville, barricadée, est défendue par 6,000 gardes nationaux.
Le gouvernement de Victor-Emmanuel fonclionne à Côme et à Sondrio.
Antre nouvelle. Le 4 juin, le jour même où les alliés remportaient une victoire si opiniâtrement disputée, les troupes
autrichiennes évacuaient Bologne, sans savoir cependant h quel point le sort des armes leur était contraire sur la rive gauche du Tessin. L’évacuation de Bologne a eu lieu, d’ailleurs, dans un silence profond et dans le plus grand ordre. Tl en résulte que tout le territoire situé entre cette ville et celle de Rimini est libre, complètement libre aujourd'hui.
Tarin, 7 juin.
Les blessés de Magenta qui peuvent être transportés ont été évacués en grand nombre sur l’hôpital de Turin. J'ai Fait route avec eux depuis Yerceil. Le train marchait avec peine; il a fallu sept heures pour accomplirje trajet; il se fait ordinairement en deux heures. v
, Dans toutes les stations intermédiaires, les habitants, avertis de l’arrivée du lugubre convoi, accouraient, attirés par la sympathie et aussi par la curiosité. Ils ont distribué des rafraîchissements aux malades. L’intendant de Yerceil leur avait fait déjà donner une ration de vin avant le départ du train.
Un officier d’infanterie, blessé grièvement d’une balle qui lui est entrée dans l’œil et sortie de l'autre côté de la tête, a prétendu être évacué comme les autres ; il est entré au buffet de la station de Yerceil, et, malgré son triste état, il a exigé qu’on lui servit de la bière glacée.
Les blessés ont été descendus de voiture, à la station de Turin, à la lueur des torches. C’était un triste spectacle. Harassés, roidis par une longue traite, ils ne pouvaient faire un pas sans soutien. Le débarquement a été long et difficile. Malgré l’heure avancée, des milliers de personnes encombraient la gare et ses abords. Elles regardaient en silence et le cœur navré. Ce n’est plus l’heure de pousser des vivat et de jeter des fleurs.
Une vieille dame pleurait seule dans un coin. Je m’approchai pour lui demander si, dans ce lugubre défilé, elle s’atten-
dait à voir passer quelqu’un qui lui fût cher. Elle n’attendait personne, mais on lui avait dit que son fils, servant sous les ordres de Garibaldi, avait été ferito (blessé), et elle venait voir dans quel état se trouvaient les feriti pour essayer de les soulager en souvenir de son fils. L'émotion la clouait à sa place.
Les hôpitaux de Turin étant encombrés, on affecte au service des bles'és tous les locaux propres à cet usage. Les cours de l’université sont clos, et l’on a transformé les batiments en hôpital.
Une précaution militaire prise par l’empereur à la bataille de Magenta prouve combien peu, pendant de longues heures, il comptait remporter la victoire. 11 a fait sagement prendre position .sur la rive droite du Tessin, à la majeure partie des batteries de la garde impériale pour protéger, en cas de revers, la retraite de son armée.
Jusqu’aujourd'hui, la guerre a été une guerre de soldats et non une guerre de généraux ; il faudra changer le système au delà de l'Adda , alors que de vastes plaines se prêteront aux manœuvres des trois armes et que des terrains cultivés comme des jardins, coupés de canaux et de haies, ne donneront plus une supériorité marquée aux troupes accoutumées à combattre, dans des conditions analogues, en Afrique.
Les soldats se vantent de pouvoir combattre à leur guise. Conduits devant l’ennemi, ils sont déployés en tirailleurs, se groupent comme ils l’entendent, et, après avoir échangé quelques coups de feu, ils s’élancent à la baïonnette, sous leur propre impulsion. Dans leur impétuosité ils méconnaissent parfois les volontés de leurs chefs. A Palestro, alors que les zouaves étaient dans l’eau jusqu’à la ceinture, le colonel juge à propos de faire sonner le c cessez le feu ; » les zouaves font la sourde oreille, mais l’eau a pénétré dans leurs gibernes et gâté leurs cartouches; alors, quelques vieux soldats, rompus à la guerre d’Afrique , font sonner < en avant, > puis c à droite » par les clairons marchant avec eux, l’instrument aux lèvres, le fusil à la main. C’est ainsi qu’ils ont sauté dans la cour de la ferme, par-dessus les cadavres des chevaux d'attelage, et se sont emparés des canons et des positions. Le résultat obtenu , ils se
rantent de cette proue'se, que je ne puis, moi, qui conserve encore des préjugés de discipline, grandement admirer.
Les chevaux pris ù Palestro ont été vendus au profit du 3* zouaves. Le colonel de Ch.abron s’est procuré ainsi, à trèsbas prix, un attelage de quatre chevaux et une voilure magnifique.
Je vous ai parlé du malheureux sort des zouaves qui, accablés par le poids de leurs larges pantalons imbibés d’eau, se sont noyés à Palestro. Pour évitei le retour de ces fâcheux accidents, un ordre du jour prescrit de marcher à l’ennemi en pantalon de toile.
Les cadres des 1" et 3* régiments de grenadiers de la garde, qui , avec les zouaves de la garde, ont soutenu l'effort le plus meurtrier à Buffalora et à Magenta, sont en triste état et devront être en partie renouvelés. Des fortunes militaires éclatantes seront un des résultats de la victoire.
Les cent-gardes n’ont pas rempli un rôle brillant à Magenta. Malgré leurs casques étincelants, leurs cuirasses à l'épreuve des balles cylindriques ou coniques, leui's uniformes éclatants, leurs armes meurtrières, leurs proportions herculéennes et leurs chevaux de grande race, ils se tenaient loin du théâtre de la lutte, plus loin que moi, spectateur bien désintéressé, cependant. Ce sont les cavaliers des régiments armés, montés et équipés à la légère qui ont servi d’escorte devant l’ennemi et en ont subi les conséquences.
Certains prisonniers lombards tombés entre les mains des Français ont demandé des armes pour courir .sus à leurs anciens compagnons de guerre. Leur demande n’a pas été accueillie. Prisonniers, ils affectent de grandes démonstrations de joie. Détenus provisoirement dans l’église de Trecate, ils se livraient à des bouffonneries carnavalesques tout au plus tolérables chez des gens qui, peu d'heures auparavant, risquaient leur vie contre leur gré et se réjouissent d’avoir échappé aux dangers.
Les Français traitent leurs prisonniers avec beaucoup d’attentions et d’égards. Le 3 juin, un des aides de camp de l'empereur visitait des prisonniers à l’église de San-Giuliano, à Ver-
oeil. On faisait une distribution de pain et de fromage. Le général s’informe du poids de la ration, et, jugeant au coup d’œil que la livraison est incomplète, il fait recommencer le pesage. II manquait troiskilogrammesde fromage. Aussitôt, le général fait arrêter le fournisseur prévaricateur parles carabiniers sardes, ordonne de le conduire chez lui, pour compléter ce qui manque, et, de là, devant le commissaire extraordinaire de Verceil,M. Tecchio, pour quele cupide marchand soit déféré immédiatement au tribunal militaire. Les .supplications du lâche voleur n’ont pu changer cette mesure de Juste .sévérité. Il aeu beau Joindre les mains. fléchir lesgenoux et pousserdes«oh! signor! » et des « monsignor! oh! > avec un accent lamentable, il a été conduit en prison et il sera puni suivant la rigueur des lois : la confiscation, une forte amende et une longue détention. Je crois même qu’il y va des galères.
Je ne puis terminer cette lettre sans vous parler des femmes d’officiers qui suivent leurs maris à l’armée, absorbent les économies qu’ils pourraient faire en campagne, au très-grand bien du ménage, obèrent ceux qui n’ont pas de patrimoine privé, abandonnent à des soins mercenaires, en France, ou, du moins, privent des soins maternels, des enfants qui doivent être le premier souci, le premier devoir de la mère. Ces dames exigent un tribut d'admiration, en retour de ce qu’elles appellent un exemple éclatant de<tendresse conjugale, et de ce qui n’est, en réalité, qu’un avide désir d’aventures, un vain plaisir d’adresser des bivacs des impressions de voyage et des scènes d’horreur à leurs amies de pension. Telles sont ces excentriques ladies anglaises qui, voyageant en Italie et en Espagne, forment le vœu secret d’être enlevées par de beaux et ténébreux bandits.
Il y a de ces dames-là à l’armée d’Italie; elles affectent une grande pruderie, exigent des formules de respect qu’on observe dans les salons, et vivent, au bivac, au milieu d’hommes qui n’ont point de cabinet de toilette et font voir des détails de la vie intime qu’il est déjà trè.s-inconvenanl d’exposer aux regards aguerris des cantinières. Elles feignent d’ignorer, ou plutôt, le sachant, car on ne se fait point faute de le leur dire, elles dédaignent les propos moqueurs qu’on échange sur elles, en juste
châtiment deleiir sotte vanité, et, ce qui est pire, livrent pieds et poings liés, leurs maris à mille embarras, mille préoccupations de tous les instants et à un ridicule mortel dont non-seulement ils ne se relèveront pas, mais qui, pour la plupart, fera un tort irréparable à leur carrière.
Plusieurs, et ce sont les moins .sots de ceux qui tolèrent la présence de leurs femmes à l’armée, sollicitent, avec la perte des avantages qui résultent de l'état de guerre, un poste secondaire qui les délivre de la vie des camps en compagnie de leurs moitiés. Ces postes on s’empresse de les leur donner pour n’avoir plus à se préoccuper du sort de mesdames d'officiers.
La femme d’nn officier supérieur de cavalerie suit, en berline, le régiment où sert son mari. Les soldats crient sur son passage : Bravo la cantiniera ! Viva la cantiniera ! > J’ai été plus d’une fois témoin des propos malins d’officiers rencontrant un de leurs camarades, sa femme au bras; les autres feignaient de croire qu’ils le surprenaient en bonne fortune.
Jugez de la position du mari, qui trop .«ouvent entend quelque chose des appréciations plus ou moins techniques faites sur sa femme, et qui toujours les devine. Quant aux dames, elles pincent les lèvres et affectent de ne pas entendre. Mais ces compliments, si vifs, si épicés qu’ils soient, sont peut-être un des buts de leur voyage en Italie.
Je me permettrai de donner un conseil d’ami aux dames qui ont un mari à l’armée. Respectez avant tout les convenances de votre sexe, soignez vos enfants, tricotez des chaussettes, faites le pot-au-feu petitement et surtout économisez.
Je retourne à Gènes prendre mon bagage.
P.-S. — Les pays de la Haute-Lombardie, délivrés de l’ennemi, se hâtent de proclamer la souveraineté du roi Victor- Emmanuel. Garibaldi poursuit l’ennemi au delà de Monza ; il voit accourir de tous côtés des volontaires qui grossissent ses rangs.
Alexandrie, 7 juin.
Enfin je puis reprendre mon itinéraire et quitter Gènes.
Alexandrie, pour qui l’a visitée lors de la grande agglomération de troupes, semble un désert, et cependant la ville a encore une forte garnison française , les deux régiments de cuirassiers, les dragons, les lanciers de la garde impériale, une nombreuse artillerie, des services administratifs. Tous les dépôts sardes (infanterie) sont également à Alexandrie et gardent les ouvrages extérieurs. La garde nationale de Turin est chargée du service de la place. La cavalerie de la garde restera dans la ville jusqu’à ce que l’armée soit en plaine au delà de l'Adda. Alors seulement elle deviendra nécessaire.
Les simples cavaliers ont versé au magasin leur pantalon de drap, les cuirassiers la tunique qui se transforme en habit à la française en retroussant les pans, les lanciers l’habit blanc. Les épaulettes et l’aiguillette, signe distinctif de la garde, se portent sur la veste d'écurie. Avec le pantalon de cheval et la coiffure de l'arme, c'est là tout le costume. Les selles ont conservé les housses, retirées dans les autres régiments de cavalerie pour diminuer le poids du paquetage. Les officiers et sous-officiers de la grosse cavalerie, en France, ont le sabre courbe; les cavaliers, la lame droite.
A Alexandrie on forme un immense parc 'd’artillerie de réserve.
Monseigneur le prince de Savoie-Carignan, M. le comte de Cavour et M. l’ambassadeur de Russie ont passé par Alexandrie, se rendant à Milan.
On dit aussi que le 4* corps, général Niel , et les troupes de Garibaldi ont coupé la retraite à un corps d’armée autrichien, celui du général Urban. Qu'y a-t-il de vrai dans ce bruit, que propagent des employés supérieurs du télégraphe, envoyés à Milan, mes compagnons de voyage? Après avoir été si près du théâtre des événements pendant toute la semaine dernière, j'en suis tellement éloigné que j’en ai honte. Il me tarde d’arriver. Mais le service du chemin de fer est incertain, et les
transports par routes ordinaires sont des plus difficiles. Pour me rendre de Verceil à Gênes, j’ai dû prendre par Turin, et c’est encore le plus court. La ligne directe d’Alexandrie à Verceil est exclu<iYement réservée au transport des troupes, et Ton ne sait pas d’avance quand les troupes partent. Dès qu’une réquisition arrive au chef de gare, on organise un train, et heureux celui qui a eu la constance d'attendre son départ.
Le moral de l’armée, exalté par deux victoires, tend à la bravade. Les soldats tiennent, de bonne foi, des propos incroyables. C’est ainsi que très-sérieusement ils prêtent à l’empereur d’Autriche l’intention d’avoir voulu brûler Milan avant la retraite, et à l’empereur Napoléon III la réponse que si les Autrichiens mettaient lefeu à Milan, par représailles il incendierait Vienne. Dans l’opinion des soldats français, détruire Vienne est une opération qui ne présenterait pas la moindre difficulté.
A Gênes , hier, ont eu lieu des réjouissances publiques en l’honneur de 1a victoire de Magenta, dont on ne connaissait pas encore les détails par rapport officiel.
Le commandeur Vigliani, avocat général à Gênes, a été nommé commissaire extraordinaire du roi de Piémont pour la ville de Milan.
Casale, 8 juin.
Arrivé à Alexandrie, hier soir à sept heures cinq minutes, j’ai dû y passer la nuit. Pour repartir je me suis rendu à la gare du chemin de fer à six heures du matin, et à une heure seulement, après sept heures de mortelle attente, j’ai pu prendre place dans un convoi de soldats de quatre régiments de ligne, rentrant de congé etretournantà leurs corps. Un détachement de marins, commandé par un officier supérieur, fait aussi partie du train. Ces marins sont destinés à opérer sur le lac de Garde contre Peschiera. Les chaloupes canonnières désignées pour ce
service, démontées pièce à pièce, sont transportées dans les waggons à bagages.
La chaleur est suffocante, le temps est à l'orage, il n’y a pas le moindre souffle d'air pour rendre supportable une atmosphère brûlante. En deux jours les blés ont jauni. .
Après un premier arrêt à Valenza, le train fait une halte interminable à Casale. Les fortifications légères qui entourent la ville sont complétées, et, pour empêcher l’approche des capitales (angles saillants), côtés faibles des ouvrages de défense, des arbres ont été abattus, jetés en travers, les branches du côté de la campagne, pour servir de chevaux de frise. Les troncs ont été coupés à un pied de terre afin d’entraver la marche des colonnes d’attaque.
Des nuées de marchands ambulants assiègent les voitures. On dirait un navire de long cours, arrivant dans une baie de l'Océan indien et entouré de chaloupes chargées de victuailles. Il ne serait pas juste de Juger de la physionomie des habitants de Casale, d’après la figure des marchands. Ce sont de vieilles femmes déorépites, sans exception. Heureusement leur marchandise a plus de fraîcheur que leurs traits. Elle est la bienvenue ; nous ne pourrions aller plus loin sans mourir de soif et de chaleur. Aussi il faut voir comme on se précipite sur les oranges et les citrons, à trois pour un sou, — bien que venant de Nice, — les ceriscsj de l'espèce dite de Bruges, à deux sous la livre, le vin, la limonade glacée et la salade toute préparée et très-appétissante aussi. De la salade, bientôt, il ne reste rien. Les soldats s’accroupissent autour de plus de quatre cents saladiers, alignés sur le trottoir, et en font disparaître le contenu en un clin d’œil.
Nous repartons è six heures quarante-cinq minutes. Le commandant de marine s’informe de la profondeur du fleuve. Un mètre d’eau suffit à ses canonnières; elles remontent les courants et parcourent douze kilomètres à l’heure.
En partant de Casale, nous voyons une de ces chaloupes, démontée; la machine et l’hélice chargent un waggon plat; l'unique pièce dont elle est armée, une caronade en fer, de 30, avec ses armements et ses accessoires, exige l'emploi d’un second
waggon ; les parois intérieures du redoutable petit navire sont empilées sur la voie et occupent la place d’une vingtaine de mètres cubes environ. Ce sont d’étroites traverses de bois, recouvertes extérieurement en tôle. Il faut huit ou dix jours pour remonter une chalou[>e canonnière.
La pièce de 30 livres, tirantà mitraille, doit produire des effets effrayants. Scs meitleurs résultats ont lieu à huit cents mètres ; les servants sont à l’abri du boulet, et telle est l’épaisseur du métal de la bouche à feu, qu’il faut un projectile très-puissant et très-habilement dirigé pour la mettre hors de service.
P.-S. — Une députation de la municipalité de Milan s’est rendue auprès de l’empereur cl du roi Victor-Emmanuel pour leur présenter, au nom de la ville de Milan, une adresse de félicitations sur la victoire du 4 juin, l’expression de la joie des Milanais d’avoir vu luire enfin le jour de la* délivrance et leur vœu d’annexion au Piémont.
Les deux souverains font aujourd'hui leur entrée à Milan où ils établissent leur quartier général. Le roi Victor-Emmanuel avait hier son quartier général à Lainate, près de Rho.
1 1 nous serait impossible d’aller au delà de Verceil aujourd hui .
Verceil, 9 juin.
La proclamation de l’empereur aux Milanais produit ici un immense effet. Je reviendrai sur les détails du trajet de Magenta à Milan et de l’entrée dans Milan, en poursuivant mon voyage (1).
(i) A peine instal'é dans ta villa Bonaparte, palais qui avait servi de résidence h Napoléon I", remperenr fit paraître deux proclamation», dont une aux Italiens cl l’autre à l’armée ; voici la première ;
« Italiens,
n La fortune de la guerre nous conduisant aujourd'hui dans la capitale de la Lombardie, je viens vous dire pourquoi j’y suis.
« Lorsque l’Autriche attaqua iDjustement le Piémont, je résolus de .soutenir mon allié le roi de .Sardaigue, l'honneur et les intérêts de la France m'en faisant un devoir. Vos enuemis, qui sont les miens, oqt
Le train spécial d’Alexandrie, ce train unique et dont le départ a été si impatiemment attendu, est enfin arrivé à Verceil, à neuf heures du soir ; quand je dis arrivé, il faut s’entendre, ce n'est (wint à la gare, la place manquait, mais à San-Germano, à une demi-lieue de la gare encombrée. Le reste du trajet a du être [tarcouru à pied.
Quand on saura que les chemins de fer sardes ne sont qu’à simple voie, les embarras, les retards, les retours et les longs
tenté de diminuer la sympathie universelle qu'il y avait en Europe pour votre cause, en faisant croire que je ne faisais la guerre que par ambition personnelle, ou pour agrandir le territoire de la France-
« S’il y a des hommes qui ne comprennent pas leur époque, je ne suis pas du nombre. Dans l'état éclairé de l’opinion publique, on est plus grand aujourd’hui par l’influence morale qu’on exerce que par des conquêtes stériles, et cette influence morale je la cherche avec orgueil en contribuant à rendre libre une des plus belles parties de l’Europe. Votre accueil m’a déjà prouvé que vous m’avez compris.
« Je ne viens pas ici avec un système préconçu pour déposséder les souverains ni pour vous imposer ma volonté ; mon armée ne s’occupera que de deux choses : combattre vos ennemis et maintenir l’ordre intérieur; elle ne mettra aucun obstacle à la libre manifestation de vos vœux légitimes.
« La Providence favorise quelquefois les peuples comme les individus, en leur donnant l’occasion do grandir tout à coup ; mais c’est è la condition qu’ils sachent en profiter. Profitez donc de la fortune qui s’offre à vous ! Votre désir d’indépendance, si longtemps exprimé, si souvent déçu, se réalisera si vous vous en montrez dignes.
« Unissez-vous donc dans un seul but : l’affranchissement de votre pays. Organisez-vous militairement. Volez sous les drapeaux du roi Victor-Emmanuel, qui vous a déjà si noblement montré la voie de l'honneur. Souvenez-vous que sans discipline il n’y a pas d’armée, et, animés du feu sacré de la patrie, ne soyez aujourd’hui que soldats ; demain, vous serez citoyens libres d’un grand pays.
« Fait au quartier impérial de Milan, le 8 juin 1859. »
Voici la proclamation de l’empereur à l’armée :
« Soldats,
« Il y a un mois, confiant dans les efforts de la diplomatie, j’espérais encore la paix, lorsque tout à coup l'invasion du Piémont par les troupes autrichiennes nous appela aux armes. Nous n’étions pas prêts. Les hommes, les chevaux, le matériel, les approvisionnements manquaient, et BOUS devions, pour secourir nos alliés, déboucher à la hâte
arrêts se concevront aisément. Nous avons altendu longfemps à Casale pour éviter la rencontre d'un immense train vide, parti de Verced. Dans les petites stations intermédiaires, entre Casale et Vcrceil, un long train n’a pas l'cspaec nécessaire pour se garer sur les voies d’évitement.
Au dernier arrêt, à Asigliano, nous avons croisé un petit train spécial, ramenant du champ de bataille de Magenta, non plus des trophées de victoire, mais de tristes dépouilles, la bière renfermant les restes du général Espinassc, qu'un aide de camp ramène en France, avec les domestiques, les chevaux, les bagages du général, tombé glorieusement, sur le champ de bataille, alors que le suecès n’était plus douteux.
par petites fractions, au delà des Alpes, devant un ennemi redoutable et préparé de longue main.
« Le danger était grand; l'énergie de la nation et votre courage ont suppléé à tout. La France a retrouvé ses anciennes vertus, et, unie dans un môme but comme en un seul sentiment, elle a montré la puissance de ses ressources et la force de son patriotisme. Voici dix jours que les opérations ont commencé, et déjà le territoire piémontais est débarrassé de ses envahisseurs.
« L’armée alliée a livré quatre combats heureux et remporté une victoire décisive qui lui ont ouvert les portes de la capitale de la Lombardie. Vous avez mis hors de combat plus de 35,000 Autrichiens, pris 17 canons, 2 drapeaux, 8,000 prisonniers; mais tout n’est pas terminé : nous aurons encore des luttes à soutenir, des obstacles à vaincre.
« Je compte sur vous. Courage donc, braves soldats de l’armée d’Italie I Du haut du ciel, vos pères vous contemplent avec orgueil !
« Fait au quartier général de Milan, le 8 juin 1859. •
Le roi Victor-Emmanuel s’exprime en ces termes ;
« Nos victoires nous ont conduits à àülan. Vos vœux raffermissent mon règne. L’indépendance du pays sera assurée dès qu’un régime libéral sera fondé. Les pays subalpins ont fait de grands sacrihees. Notre armée et les volontaires italiens ont montré une grande valeur et remporté de belles victoires. L’empereur Napoléon, notre généreux allié et l’héritier du nom et du génie de Napoléon I", a voulu commander son héroïque armée pour délivrer l’Italie. Secondez donc sur les champs de bataille ses magnanimes intentions, montrez-vous dignes des nouvelles destinées qui attendent l'ilalic après un siècle de souffrance.
I Milan, 9 juin. »
Chose singulière ; on met ici une persistance étrange è prêter gratuitement au clergé un rôle odieux dans cette guerre. On le représente comme étant unanimement l’ennemi du mouvement national, du sentiment patriotique qui anime toutes les parties de l’Italie. Déjà on m’avait parlé d’un prêtre fusillé à Palestro pour avoir dévoilé à l’ennemi les secrets des mouvements des troupes alliées. Ce fait est faux, mais on le soutient comme vrai, disant que si les bulletins et les communications officielles n’eu ont pas parlé, c’est pour éviter de produire une impression fâcheuse en France. La seule circonstance qui ait pu donner une^pparence de vérité à cette histoire, c’est qu'un prêtre de Palestro a été arrêté par suite d’une fausse accusation, conduit à Yerceil et immédiatement relâché après un court interrogatoire. L’on juge mal le clergé piéroontais.
Tous les prêtres, il est vrai, ne sont pas favorables à la lutte; ils craignent la guerre, ils en déplorent les conséquences dans le présent et plus encore dans l’avenir , ils tremblent pour le Saint-Siège, ils appréhendent l’effet de l’effervescence populaire, des passions politiques qui succéderont à l’affranchissement — car, il y a lieu de l’espérer, la campagne aboutira à cette heureuse issue — mais de là à l'accuser de trahison, à le condamner en masse, il y a tout un abîme. J’ai même eu l’occasion de constater à plusieurs reprises déjà, que plus on avance vers les fl onlières de la Lombardie, plus le clergé partage le sentiment national, plus il montre d’empressement à prendre sa part, très- volontaire, des charges imposées au pays par l’état de guerre. Il a souffert, pendant l'occupation ennemie, au même titre que les autres citoyens du Piémont, il a eu sa large part de souffrances morales, indescriptibles, blessant au vif les sentiments les plus chers de la nation et qui expliquent comment on a pu exagérer les maux matériels résultats inévitables de la présence et de la domination des troupes autrichiennes dans les provinces envahies.
Un compagnon de voyage et moi nous avons reçu l’accueil le plus cordial et le plus sympathique dans la maison du canonicat de M. le chanoine Flore, du chapitre de Yerceil, auquel ma bonne fortune m’avait fait adresser par un ami de
Turin. M. le chanoine Fiore, un dc.s prélres les plus estimés du diocèse de Verceil, ami intime de l'évéque de Verceil, marquis d’Angennes, est un patriote ardent, sincère et convaincu; il a foi dans la cause nationale, il ne craiut pas un seul instant que l’Italie, délivrée d’une oppression odieuse et détestée, soit livrée à l’anarchie ; il croit fermement que l’ordre ne sera pas troublé et qu'une sage liberté, équitablement établie et sainement pondérée, donnant à tous la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté de conscience et la liberté de la pensée, sous quelque forme que ce soit, seront la conséquence du mouvement et le prix des sacrihoes. M. le chtinoine Fiore a été au-devant des exigences en mettant sa jolie demeure, sa personne et scs biens au service des alliés.
Il se plaint quand un jour se passe sans qu'il ait des logements militaires, et les officiers piémontais ou français, les personnes attachées à l'armée, qui sortent de sa maison hospitalière, serrent en partant la main d'un digne prêtre, d’un homme éclairé, d'un patriote réel. Ce soir un € Te Deum > solennel sera chanté dans la métropole de Verceil, en réjouissance de la victoire de Magenta, et M. le chanoine Fiore n'aura jamais revêtu le camail de*sa dignité dans une circonstance plus heureuse pour lui. Pour moi, je conserverai, comme un de mes bons souvenirs, la mémoire des quelques heures qu’il m’a été donné de passer sous son toit, et je suis heureux de pouvoir déclarer que, parmi le clergé piémontais, il n’est pas le seul de son avis. 11 est bon de pouvoir rendre justice à chacun.
J’ai eu, à Verceil, des détaiissur l'occupation autrichienne. Voici comment les faits se sont passés :
I7n (>etit détachement de hulans est entré au grand trot dans la ville, se dirigeant en droite ligne vers le municipio. Ils étaient sans guide, mais ils n’ont pas hésité un instant sur le chemin à prendre. Arrivé au palais municipal, l’officier commandant a mis pied à terre, et ses hommes se sont rendus à la gare du chemin de fer qu’ils ont occupée militairement. L’officier a prévenu le syndic qu’une colonne autrichienne élait en marche sur Verceil et que le général commandant le priait de venir à sa rencontre.
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Le syndic se hâta de partir. Du municipio, l’officier se rendit au palais épiscopal et pria l'évéque d'aller au-devant du général autrichien. M. le marquis d'Ângennes monta en voiture et rejoignit M. Vergas, le syndic, en chemin. Le général autrichien reçut les deux autorités de Verceil avec une grande courtoisie, les prévenant qu'il ferait des réquisitions pour ses troupes dans la mesure des ressources de la cité, mais que personne ne serait molesté et que pas un de ses soldats n’entrerait en ville. Il tint parole. L’avant-garde fut cantonnée en dehors de l’enceinte de Verceil. Officiers et soldats de l'armée autrichienne payèrent ^ leurs dépenses particulières, non en mauvais papier-monnaie, comme on l’a dit, mais en espèces sonnantes. Quand le général Giulay eut établi son quartier général à Verceil et que les troupes furent réunies en nombre considérable dans la ville, les soldats établirent leurs bivacs sur les places publiques et les officiers furent logés chez I habitant. Ceux qui n'étaient point placés à proximité de leur corps ne se rendirent pas chez leurs hôtes, ils se tirent apporter des objets de couchage et s'installèrent au bivac.
Les objets fournis furent scrupuleusement restitués.
Voilà l'histoire véritable du séjour des Autrichiens dans les villes envahies du Piémont.
Plus la lutte avance, plus le Piémont, en général, se montre héroïque et noble. Les petites lâchetés particulières dont j’ai dô vous entretenir et dont il ne serait pas équitable de rendre responsable une nation entière, et qui, d’ailleurs, n’ont leur siège que dans les grandes villes où l’esprit mercantile rend égotste et avide, font à peine tache sur le beau tableau que présente un ' peuple petit par le nombre, mais grand par l'exemple éloquent qu'il donne aux nationalités opprimées.
En vous parlant de l’affaire de Magenta, en témoin oculaire, j’ai désigné le pont sous le nom qui lui est propre, < pont de Buffalora. > Magenta est à quelque distance, sur la droite de Butfalora. Le pont de Magenta est sur le .Naviglio Grande.
Les Autrichiens ont été surpris par l’arrivée inattendue de l’armée française concentrée à Novare. C’est ce qui lui a fait abandonner avec tant de précipitation Novare et ses belles
positions sur celle rive du Tessin. En effet, lorsqu’au 28 mai je vous ai écrit que ia garde impériale avait reçu l’ordre de quitter Alexandrie, sans connaître sa destination, il y avait lieu de croire qu elle rallierait les autres corps d’armée, à Yoghera. Mais au lieu de s'y rendre, elle a gagné Novare, par une marche de flanc des plus rapides et combinée avec ensemble. Cette ruse de guerre a donné le change à l'ennemi, a dérouté ses conjectures, a renversé ses combinaisons. C’est, dit-on, une manœuvre habile, digne des grands exploits du premier Empire.
Les résultats de la victoire de Magenta sont marqués par de grands succès. Tous les jours on rempoi-te de nouveaux avantages. Tous les jours aussi on fait de nouveaux prisonniers, et les défections sont nombreuses. Certes, on devait s’attendre à ce que l'ennemi ne ferait pas longue résistance à Milan; mais on ne pouvait espérer qu'il évacuerait la capitale de la Lombardie si rapidement, qu’il y oublierait la caisse du trésor de l’armée. Aussi, on ne peut se faire une idée de l’effet moral produit par de tels événements.
J’espère pouvoir quitter Verceil ce soir, à sept heures , par une espèce d’omnibus qui nous amènerait à Novare, d’où nous serions transportés demain, à trois heures du matin, à Magenta. A Verceil il n'y a pas de voiture publique, même de simple charrette, à obtenir; toutes sont requises. Encore ne nous garantit-on pas que nous pourrons emporter des bagages. Malgré les recommandations expresses du syndic, le voiturier ne veut rien assurer d’une manière positive. Tl objecte le service des dépêches dont il est chargé. Sur nos vives objections que nous ne pouvons plus laisser de bagages en arrière, il se contente de répondre : « Eh ! Christo, vous faites perdre la « tête à un pauvre homme ! Ce n’est pas ma faute, à moi! « Enfin, nous verrons ce soir. »
Je serai vraiment heureux de quitter Verceil. Je le suis déjà d’avoir échappé à l’Albergo del 'Tre Re, à l’odeur de légumes pourris, pire que les émanations du fumier, qui la distingue, aux parasites qui envahissent les chambres, à sa cuisine. A tous les repas on sert de la cervelle frite, qui écœure. Lors d*un
dernier déjeuner, à mon retour de Norare, j'ai demandé sérieusement si c’était de la cervelle d’Autrichien. Le garçon de service a transmis ma demande au comptoir, et le maître est venu m’assurer que je pouvais manger la cervelle sans répugnance. C’était de la cervelle de veau. Il ne fait point cuisine avec des débris autrichiens, il en donne sa parole d’honneur. Cette assurance m’a fait plaisir.
P. S. — Dans la journée d’hier, les Français ont attaqué la position forte de Melegnano; ils ont délogé l'ennemi après un combat acharné. Les Autrichiens ont subi des pertes graves, et on leur a fait beaucoup de prisonniers.
A Marignan (Melegnano) les Autrichiens avaient été renforcés par une division venant de Pavie.
L’affaire a commencé à midi. L’ennemi s’était fortement retranché dans le cimetière et dans une ferme. Le général Bazaine attaque ces positions. Le général Ladmirault, commandant l’aile gauche, prend le château et tombe sur le village.
Les Autrichiens , cernés , se replient et se barricadent dans les maisons.
Les zouaves soutiennent une lutte meurtrière, corps à corps, et chassent l’ennemi. Le général Forey, qui commandait la droite, n’a pas eu besoin de combattre.
Un colonel, M. Paulze d'Yvoi, a été tué ; 500 zouaves ont été atteints; 33 officiers ont été mis hors de combat.
Les Autrichiens avaient 30,000 hommes. Ils ont eu 1,500 tués et blessés et 1,200 prisonniers.
Le combat a doré neuf heures. J’en reparlerai.
Le soir, vers onze heures , un bataillon de Hongrois et de Croates, qui voulut surprendre le village, a été enveloppé.
Le mouvement de retraite des Autrichiens continue.
650 Autrichiens ont, la nuit dernière, quitté Laveno, abandonnant des vivres et leurs canons encloués. Arrivés ce matin dans les eaux suisses, ils ont été conduits à Magadino, où le colonel Bontemps a fait dresser inventaire des armes recueillies. Ce soir, ils seront internés à Bellinzona.
Magenta, tOjain.
En arrivant à Novare, hier soir, vers minuit, nous avons pu* continuer immédiatement la route par des voitures de retour, et je suis arrivé à Magenta, vers trois heures du matin, au petit Jour. Cependant, nos bagages n’ont pu partir avec nous. Le directeur des messageries nous a formellement promis de nous les expédier par l'omnibus du matin; l’omnibus est arrivé, mais de malles, pas de traces, pas de nouvelles. Il faut attendre encore, avant de pouvoir prendre une résolution.
Le service du chemin de fer de Magenta à Milan n’a pas cessé; telle a été la précipitation de la retraite des Autrichiens, qu’ils n’ont pu détruire la voie ni même amener les voilures en arrière de Milan. Les trains partent d'ici, à intervalles irréguliers, mais ils partent, et, dès que nous serons fixés sur le sort de nos effets, nous pourrons achever le trajet.
La route de Novare au pont du Tessin n’offre plus d’incidents dignes d’étre rapportés. De temps à autre on rencontre des transports vides, des convois de blessés, de prisonniers, qu’on fait partir pendant la nuit, sous l’escorte de faibles détachements de lanciers. Le pont est dans l’état où je l'ai vu samedi dernier, le jour de la bataille. Cependant on y travaille et les rives du Tessin sont éclairées par les feux du bivac des travailleurs.
Nous traversons le pont, lentement, avec des précautions infinies. Les conducteurs ont mis pied à terre et tiennent des lanternes à la tête des chevaux pour franchir le passage difficile. Le tablier, qui s'incline d’un côté et se relève de l’autre, est solide encore; mais les parapets jetés dans la rivière, les lézardes, l'obscurité qui permet seulement de distinguer une masse grise sur laquelle on roule en penchant vers l’abime, le gouffre qui apparaît noir et béant, le bruit sinistre des eaux dont les flots se brisent contre les piles effondrées, et, au loin, les lueurs reflétant à une grande profondeur les feux de bivac sur les crêtes des petites vagues soulevées par la rapidité du courant, les souvenirs récents de carnage que ces lieux évo-
quent a l’esprit, la fraîcheur du matin, la fatigue et l’insomnie, toutes ces causes réunies sont bien de nature à donner le frisson pendant la traversée du pont à demi ruiné de Buffalora.
Sur l’autre rive, des formes indécises enveloppées dans de longues capotes se tiennent immobiles auprès des pavillons où l’on a soigné les blessés, renfermé les prisonniers, et d'où l’empereur a dirigé la bataille.
A droite, dans la direction qui mène à Pavie, les avant postes ne sont pas très-distants, et l’on entend le cri prolongé : < Sentinelles, prenez garde à vous! » s'étendre sur toute la longueur du cordon, se perdre en murmure indistinct et cesser tout à fait dans le lointain.
Le repos de l’armée dépend de la vigilance des sentinelles; il faut donc s’assurer quelles veillent, vigilantes, attentives. De là un luxe de précautions; mais l’excès de prudence peut nuire: l’ennemi doit toujours ignorer la place où se tiennent ceux qui épient de plus près ses mouvements. Aussi les sentinelles avancées des grand’gardes et des postes détachés ne font pas entendre le cri de veille. Elles se tiennent immobiles, accroupies derrière un arbre, une touffe de broussailles, une pierre ou dans un trou, l’œil fixé, l’oreille tendue vers le point d’où peut venir le danger. Les avant-postes ne peuvent allumer des feux, et, par là, ils n’ont pas d'aliments chauds. Après une journée de marches, de fatigues, de combats, ils ne peuvent dormir, ils ne peuvent rétablir leurs forces épuisées. Le silence, l’immobilité, une vigilance soutenue, tel est le devoir, telle est l'inflexible consigne. A la guerre les heures les plus pénibles ne sont pas celles de la bataille. Tel jeune soldat qui a vaillamment subi le baptême du feu, que les sifflements des boulets et des balles n’ont pu faire reculer, manque parfois de force pour résister aux exigences impérieuses de la nature, forfait à l'honneur parce qu’il a cédé au sommeil en présence de l’ennemi et subit, en expiation de son crime, les rigueurs implacables du Code pénal des armées en campagne. C’est qu'il a commis un grand crime en effet. Il a compromis le salut de l'armée. Que de désastres l'histoire des guerres n’a-t-elle pas eu à enregistrer parce
qu'un soldat dormait, alors qu’on lui avait dit : c Veille, écoute et regarde ! >
Nous traversons des campements. Un vent frais et une bande grisâtre, à l’horizon, dénotent l'approche du jour. Les soldats sont levés, ils plient leurs tentes, roulent leurs couvertures, se lavent le visage et les mains dans le courant du ruisseau; d’autres préparent le café et se détachent avec vigueur sur la flamme et la fumée blanche s’échappant du trou, creusé dans le sol, qui sert de fourneau. Déjà, le repas du matin est préparé dans la plupart des compagnies, et l'on entend les soldats de corvée appeler les camarades d’escouade pour venir se ranger autour de la gamelle, où trempent, dans le café brûlant, des fragments de biscuit. Les chevaux, qui attendent leur ration d’avoine, hennissent ; les cavaliers remettent en ordre le paquetage; dans une demi-heure, les tambours battront, les clairons sonneront la diane, les musiques joueront leurs accords les plus joyeux, le camp sera levé, les faisceaux seront rompus, les pièces d'artillerie attelées, les cavaliers en selle, l’infanterie le sac au dos, et les troupes campées attendront ainsi, après l’appel, pendant une demi-heure, l’ordre de partir ou de reprendre l’emplacement qu'elles ont occupé pendant la nuit. Il en est ainsi tous les matins dans le voisinage de l'ennemi. Tel est l’ordre général donné à l’armée.
Nous traversons le c ponte di Magenta. » De grandes maisons proflient des lignes confuses sur le fond sombre de la nuit. C’est là que la garde impériale a soutenu pendant cinq heures l’eflbrt d’un ennemi dix fois supérieur en nombre ; c’est vers ce point que, six fois repoussée, elle est revenue six fois à la charge. C’est là que le général Cler est tombé.
La voilure nous dépose à la gare, dévastée, livrée à l’abandon. Les portes et une partie des cloisons ont été enlevées pour foire du fou. La caisse des valeurs est brisée, il ne reste plus une vitre entière. Des lampes brûlent dans ces vastes constructions désertes ; une cantinière milanaise, déjà passée au service de l’armée française, en a pris possession. Elle est couchée sur la plate-forme qui sert à la visite des bagages, avec un petit
paquet de linge pour oreiller; sa cantine est au camp sous la garde de son mari.
Un train va partir; ceux qui veulent s'en servir y prennent place, sans billet, sans exhibition de pouvoirs. Dès que les voitures sont pleines, on se met en route.
Je n’ai jamais vu de matériel roulant plus riebe, plus confortable; les voilures de première et de seconde classe sont précédées de plates-formes qui y donnent accès. Les banquettes, de larges fauteuils couverts de drap ou de cuir, sont disposés le long des parois, et un grand pa.ssage dans le milieu peut servir de promenoir.
En face de la gare, au delà des palissades, sont de larges fossés. On y remarque de grands amas de terre fraîchement remuée, surmontés de croix grossières. Quinze cents ou deux milffc cadavres y ont été enterrés. On achève en ce moment de les couvrir de terre.
Au delà du fossé est un riche verger, avec un superbe marronnier au milieu. C’est au pied de cet arbre qu’a été tué M. le général Espinasse.
Autour de la gare, le sol est littéralement jonché de débris de la bataille : des schakos, des chapeaux tyroliens à bords retroussés, des képis français troués par les balles, des sacs, des gibernes, des débris de buffleterie, des fourreaux de sabres et de baïonnettes, des débris de cartouches et de gargousses, des fragments de galettes de biscuit, par tas à remplir des tombereaux.
Ceux qui attendent leurs bagages et veulent visiter Magenta ne partent pas et reprennent le chemin du village. En ce moment, la diane est sonnée dans les camps. Cette musique guerrière est tout ce qu’on a composé de plus beau, de mieux approprié à l’armée. A l’entendre, à l’aube, après une nuit de bivac, dans le voisinage de l’ennemi, on éprouve un sentiment indéfinissable.
Sur la grand’place, entourée d'arcades, du village, défile, tambours battant, fanfares sonnant, la moitié des troupes campées; l’autre moitié a pris par une route latérale. Un officier nous apprend que ces troupes se rendent dans la direction de
Pavie, dans l’espoir de surprendre une division du corps d’armée du prince de Schwarzenberg, dont les communications ont été coupées.
Je vais prendre, à l’hôtel de l'Europe, dans une chambre dont les volets sont percés de baltes, et sur le lit que vient de quitter un officier, trois heures de repos. A sept heures, je me lève pour visiter le champ de bataille et le village dévasté.
Les habitants, à peine revenus de leur stupeur, encore effrayés, tremblants, constatent le chiffre de leurs pertes, mais ne remettent rien en place. lis ne peuvent croire que leurs Jours d'épreuve sont passés. Ils portent les couleurs .sardes à la boutonnière; les femmes mêmes, en signe de délivrance, en décorent leur poitrine. Ces malheureux onC passé par les plus cruelles angoisses. Avant l'action, rassurés par les chefs autrichiens, ils n’avaient point quitté leurs demeures, et quand a commencé le combat, il était trop tard pour fuir. Retirés dans leurs caves, dans des cours, dans des salles basses, on peut juger de ce qu’ils ont éprouvé pendant les dix heures d'une action acharnée, impitoyable. Sept ont été tués et un plus grand nombre blessés dans la bagarre.
Aujourd'hui ils sont patriotes. L’élaient-ils au.ssi il y a dix ans? N’ont-ils pas refusé des vivres à l’escorte de Charles-Albert quand, le 20 mai 1849, il a poussé jusqu’à Magenta une reconnaissance pour découvrir l’ennemi?
Los 3, 4 et 5 juin, au matin, les Autrichiens, en se retirant du Piémont, se sont concentrés à Magenta et à Buffalora. C’est en avant de ces deux localités qu’ils ont soutenu le premier effort de l'armée française. Dans leur retour offensif, ils ont enfoncé les portes des maisons pour s’y retrancher, et c’est là qu’embusqués derrière les croisées matelassées et des meurtrières coupées dans les murailles, ils ont occasionné tant de mal aux assaillants. La maison de campagne de M. Jacobi, un des administrateurs de la grande raffinerie de sucre de Milan, est dans un état épouvantable, littéralement percée, comme un crible, de boulets et de balles. A l’intérieur, rien d’entier ni d’intact; tout est brisé, haché, pulvérisé, meubles, plafonds, murailles, et de larges flaques de sang couvrent de hideux débris !
Des enclos qui s’étendent en avant de la maison de campagne portent aussi les traces d’un combat acharné.
De là, les Tyroliens ont tiré sur les Français avec une adresse cruelle. La plupart des cadavres tombés sous leurs balles sont frappés à la tête, et tous les képis français trouvés sur le champ ' de bataille sont percés.
Deux fois, pendant la seconde période du combat, les Autrichiens ont envahi les maisons de Magenta; deux fois ils ont été rejetés en arrière, avant de se retirer d’une manière définitive.
Un prêtre de Magenta a été arrêté par les Français et relâché le lendemain, après avoir subi un interrogatoire à Novare, parce qu’il avait plu, à quelques soldats français, auxquels le pauvre homme offrait du pain et du vin, de le prendre pour un ecclésiastique autrichien, espionnant ce qui se passait dans leurs lignes.
Le curé de Magenta vient de faire afficher à Milan, et dans tout le Piémont, une rectification qui lui est personnelle. L’empereur a établi son quartier général chez lui, la demeure du curé étant la plus propre à cet usage. Mais on avait dit qu’à Magenta, l’empereur avait logé sous sa tente ou chez un propriétaire dont on citait le nom. M. le curé, qui n’aime pas cela, ne veut pas qu’on lui dispute l’honneur qui lui est dù. Il a fait afficher dans la Lombardie évacuée et dans le Piémont ce qui suit ;
c KBCTIFICATION.
c Dans le but de rectifier des bruits répandus sur .son c compte, le soussigné s’empresse de faire connaître qu’il eut c l’insigne honneur de recevoir, pendant deux jours, dans sa « demeure, le magnanime monarque, S. M. l’empereur Napo- < léon III.
< Il restera dans lé cœur de tous d’ineffables sentiments de « reconnaissance en retour du bienveillant accueil que S. M. I.
« a daigné faire, en audience privée, au clergé et à la repré- • sentation de ce bourg.
« Hier matin, avant de partir, S. M. I. a daigné de nouveau
« rricevoir les hommages du elergé, auquel il a recommandé < les blessés des trois armées, d'une manière toute spéciale.
< Magenta, 9 juin 1859.
< Giakdini, curé. »
Milan, lOjain.
A dix heures, nous nous décidons à partir pour Milan et à ne plus attendre nos bagages, qu’on nous assure être en avant. C’était vrai.
Les campagnes sont très-l^Ttiles; on voit toujours, dans un même champ, des céréales, des mûriers et des vignes. La population parait fort heureuse du départ des Autrichiens et de l’arrivée de l’armée franco-sarde.
A Milan, la garde nationale est déjà organisée et fait le service en bizet et la cocarde italienne au chapeau.
A demain les details sur Milan.
P. S. — Un immense matériel d’équipage de ponts a été dirigé aujourd’hui sur l’Adda.
Indépendamment de Lodi et de Pavie, les Autrichiens ont abandonné Plaisance, en détruisant par la mine la citadelle et les autres ouvrages fortifiés, et en abandonnant une grande quantité de vivres, de canons et de munitions.
Les troupes sardes appelées par la municipalité, ont été dirigées sur la ville pour l’occuper et y maintenir l’ordre.
Parme est libre aussi. On a trouvé dans le château des armes et des munitions.
Les Autrichiens se concentrent à Brescello.
La partie de la Haute-Lombardie, délivrée des Autrichiens, s’est empressée de proclamer Victor-Emmanuel.
Garibaldi poursuit l’ennemi au delà de Monza. Le corps du général Urban, après une retraite de Varèse, est en partie dispersé; des soldats, débandés, ont été arrêtés et désarmés.
Le succès a justifié l’entreprise de Garibaldi sur Cûme, ainsi
il n’est pas possible de la désapprouver. Elle a réussi, grâce à la faute commise par Giulay, qui a laissé découverte toute cette contrée, frontière du Tessin et la partie de tout le pays la plus hostile à l’Autriche. Garibaldi a profité de cette faute et n‘a d'abord rencontré guère d'obstacles ; ensuite sont venus les combats de Mainate, de Camerlata, de San-Ferrao, qui ont coûté tant d’existences précieuses.
Le deuil des mères en Lombardie a commencé de ce jour. Vous connaissez les péripéties de cette expédition de Garibaldi. Après avoir pris Côme, il dut en sortir, et les Autrichiens s’avancèrent pour y rentrer comme ils avaient fait à Varèse. Après la proclamation de Giulay menaçant de détruire par le fer et le feu les pays insurgés, vous pouvez penser les heures qu’ont dû subir les habitants de Côme. Le commissaire royal Visconti-Venosta se sauva sur un bateau à vapeur. L’évéque, que l'on avait mis aux arrêts parce qu’il avait conseillé de rester tranquille jusqu'à ce que l'armée alliée fût proche de Milan, l’évéque, dis-je, et le maire se portèrent à la rencontre des Autrichiens pour faire leur sommission au nom de la ville et obtenir merci ; mais en ce moment même arriva la nouvelle de la bataille de Magenta, les Autrichiens se hâtèrent de rebrousser chemin et les soldats de Garibaldi rentrèrent à Côme.
Au premier abord, à cause du péril qu’il faisait courir, Garibaldi n’a pas été fort bien accueilli ; il a été mieux fêté à Lecco. Descendu à une auberge et acclamé par la foule enthousiaste, il sortit sur le perron et harangua le peuple en ces termes : « We criez pas vive Garibaldi, mais remerciez Dieu, c’est lui qui donne la victoire; armez-vous tous pour que nous ayons les moyens de la compléter. »
De là Garibaldi s'est rendu à Bergame, dans l’espoir de couper la retraite au corps du général Urban, composé de 8,000 hommes, etqui a été obligé de se sauver à travers la campagne, dépourvu de vivres et au milieu d’une population hostile. Il a cherché à traverser l’Adda à Cassano, où il aurait trouvé le chemin de fer; mais les dernières troupes qui se retiraient de Milan avaient fait sauter le pont, et il a dû passer l'Adda à Trezzo sur des barques.
Les campagnes sont tranquilles dans la Haute-Lombardie. On y vaque aux travaux agricoles ; tout le monde se repose sur la France. Jamais dans ce pays, qui a vu tant de changements, il n’y a eu une pareille conhance dans 1 avenir. Il y règne un pressentiment universel que les Autrichiens l’ont quitté pour la dernière fois.
Grand quartier général à Milan, i I juin.
Il faut se rapporter aux derniers jours de septembre 1830, à Bruxelles, pour se rendre compte du joyeux délire de la ville de Milan. Nous, qui avons souffert des mêmes maux, pouvons comprendre ce que l’oppression étrangère peut accumuler de colères et de haines, d’aspirations vers la délivrance et de joies ardentes quand le joug est rompu.
Voici ce qui s’est passé à Milan.
Pour le peuple de Milan, il fallait un dénoueoient. Depuis longtem})S la mesure était comble. Chacun voulait une fin à l’élat de choses ; les fournisseurs de la cour de l’archiduc, euxinémes, avaient hAte de voir cesser la domination autrichienne; peu leur importait de souffrir dans leurs intérêts par suite d’un changement de régime, pourvu que la patrie fiU délivrée. Et, d'ailleurs, qu’avait-on à perdre dans la conquête de l'indépendance de la Lombardie ? L’Autriche la traitait en pays conquis, lui imposait des charges vexatoires, onéreuses, humiliantes, et ne lui accordait aucun avantage matériel en échange. Ni privilèges, ni travaux publics, ni franchises d’aucune sorte, pas d’emplois. Le gouvernement n’ouvrait aucune carrière aux Milanais. D'avancement dans l’armée, il n’y en avait pas pour eux ; l'administration et la diplomatie leur étaient interdites; entre les Autrichiens et les Lombards il n’y avait ni fusion ni rapports intimes, rien que les rapports de maitre à esclave.
11 fallait en finir. La haine devait faire explosion ,et les événements politiques qui se sont accomplis depuis le !•' janvier avaient encore augmenté l’exaspération, rendu plus ardentes les espérances. Bref, de quelque façon que ce soit, une crise
était imminente. Deux personnes seulement n’étaient pas comprises dans la haine ?ouée à tous : c’étaient l'archiduc Maximilien, qui manifestait de hautes sympathies pour les Lombards, mais qui avait les mains liées, et l’archiduchesse Charlotte, qui, par son affabilité, ses grâces, sa douce bonté, avait gagné à elle tous les cœurs.
Le clergé de Milan, loin de s’efforcer de diriger les esprits vers une autre voie, partageait le sentiment national, on peut même dire qu'il le dirigeait dans les limites de son influence; les jésuites seuls étaient voués cœur et âme à la politique de l’Autriche. Ils sont i«rtis avec elle.
Le patriotisme est le même à Pavie, à Brescia, à Bergame et ailleurs encore; mais dans les campagnes, il est moins ardent. Depuis quarante-cinq années que dure la domination des Habsbourgs, les paysans sont accoutumés à voir dans l'Autriche un maître sévère, tout-puissant, redouté, qu’ils croient invulnérable dans sa foree.
Dans les circonstances d’apparat où il importait à la politique autrichienne de faire des manifestations, c’étaient sur les habitants des campagnes que l’on comptait ; eux seuls venaient à Milan pour acclamer le souverain; à rentrée des troupes alliées pas un ne s’est présenté pour saluer la délivrance. Ils ont caché les vaincus errant épars dans les champs, ils leur ont procuré des vivres et des moyens de transport. Aujourd’hui ils sont frappés de stupeur et ne peuvent croire à des événements que, d'ailleurs, ils ne connaissent pas d'une façon précise et dont l’importance échappe à leur entendement.
Et puis, comment serait-il possible que les villageois vissent dans la guerre, même temporaire, un bienfait? La guerre est pour eux un impôt de sang et d’argent; c’est la destruction, la ruine, la misère, rien de mieux, n’importe ce qui l’a fait naître, n'importe son but.
A Milan, malgré les rigueurs de la police, les événements du dehors étaient exactement connus par la voie de la Suisse. Un système de transmission de nouvelles avait été organisé de telle façon que les limiers de la police n'y pouvaient mettre obstacle, et, quoique les autorités montrassent plus d’arrogance
que jamais, elles étaient impuissantes pour refréner la manifestation des sentiments de tous. Un air national composé il y a six mois, se chantait dans les cafés, sur les places publiques, dans les rues, en dépit des défenses, des proclamations, des arrestations. Il se jouait sur le violon, sur les orgues de Barbarie; aujourd’hui il est exécuté par les musiques des corps de la garde impériale. Jugez combien il est acclamé! Les portraits de l’empereur Napoléon, du roi Vielor-Kmmanuel, du comte de Cavour, de Garibaldi, les uniformes français étaient exposés chez tous les marchands d'estampes. On les faisait disparaître, ils reparaissaient. Les Autrichiens disaient : « Vous ne verrez jamais les Français à Milan, nous sommes les maîtres ici, nous y resterons. » On ne les croyait pas.
Le jour de la bataille de Magenta, samedi dernier, la ville était dans un état d'anxiété dont on ne peut se faire une idée. Tout le monde attendait, frémissant, haletant, à la porte Vercellina. Vers huit heures du soir, un homme à cheval arrive, bride abattue, couvert de sueur et de boue. C’était le messager attendu. Il jette en passant ces mots dans la foule : c Ils sont battus! » et poursuit son chemin, t Ils ! » On sait qui cela veut dire; oa se disperse, chacun se hAte de rentrer chez soi, de fermer portes et fenêtres. On craignait le pillage, la destruction. Déjà les familles opulentes , les personnes compromises avaient quitté la ville, de crainte d'être prises pour otages. On craignait tout.
C’était un triste spectacle que celui offert par les colonnes autrichiennes rentrant à Milan après la bataille de Magenta. Les blessés en grand nombre, entassés sur des charrettes sans distinction de rang et de grade, gisaient sur des inonceanx d’uniformes, de bagages et d’armes. Ces blessés sont déposés place de la Citadelle, dans les casernes. Puis arrive l’armée opérant sa retraite; mais quelle armée et quçlle retraite! Les régiments arrivent pêle-mêle, sans ordre, confondus. Les soldats, accablés de lassitude et de besoin, tombent dans les rues, implorent un morceau de pain de la charité des passants. On leur donne du pain et l’on demande leurs armes en échange. Ils acceptent. L’artillerie qu’on a vu partir pour la conquête du
Piémont, avec un matériel imposant, revient dans un désordre plus grand encore. Des attelages qui ont abandonné les pièces, ont eu les traits coupés dans la précipitation de la fuite, et tout ce monde se pressant, se poussant, gagne avec des cris confus la citadelle, dont les portes sont immédiatement fermées, et ce qui s’y passe est caché à la curiosité de la foule.
Toute la nuit ont défilé des charrettes, des chevaux sans maîtres, des soldats de toutes armes et de tous uniformes, à la débandade, puis enfin des compagnies marchant régulièrement et de l’artillerie en bon ordre.
Les troupes sont entrées à Milan par la porte Vercellina ; elles ont bivaqué sur la place Castello, et, après un bref repos, elles sont sorties par la porte Tosa pour le chemin de fer de Treviglio ou par la porte Romana pour la route postale de Marignan (Melegnano). Pendant l’intervalle elles ont encloué les canons de la citadelle et du fort de la porte Tosa. Le peuple est entré dans la citadelle presque en même temps que les troupes harassées de fatigue et qui ne songeaient qu’à s’éloigner rapidement.
On y a trouvé quarante et un canons, des armes, des elfots militaires, de la farine, du riz, des caisses contenant de l’argent monnayé.
Le lundi malin la grande nouvelle du départ circule de bouche en bouche et se propage arec la rapidité d’une traînée de poudre. « Ils partent!... » et chacun de courir à la place d'Armes. Quel spectacle ! Le désordre de la veille n'est pas réparé, la roule se poursuit au milieu des huées. Les gamins crient au commandant de la troupe : « £h bien, général, comment trouvez-vous le champagne de Paris? > Quelques pelotons font mine de diriger leurs armes vers la foule ; le peuple est désarmé, mais son attitude est énergique, les huées redoublent. Les retardataires sont isolés; trois pièces d’artillerie sont forcées de reprendre le chemin de la citadelle ; les servants sont fait prisonniers.
Aussitôt les drapeaux sardes et français se déploient aux fenêtres ; les Autrichiens ont pu les voir en sc retirant et ont même lancé des balles à ces emblèmes de salut ; chacun arbore
)es couleurs nationales ; hommes, femmes et enfants portent le vert, le blanc et le rouge sur un point apparent de leur personne, à la boutonnière, au chapeau, en cravate. Les armes autrichiennes sont arrachées, foulées aux pieds, brisées ; en un clin d’oeil tout vestige de la domination détestée a disparu.
Des soldats profitent du tumulte et de la confusion pour s’échapper des rangs et venir se constituer prisonniers aux mains des gardes nationaux. Ce sont les mêmes qui, sur les champs de bataille de Montebello, de Palestro, de Magenta, mettaient un genou à terre et jetaient leurs fusils à l'aspect des Sardes et des Français. Ce sont des enfants, des Lombards arrachés à leurs foyers pour combattre sous des drapeaux détestés. Les Allemands, Moraves, Bohémiens et Slavons, les véritables soldats de la couronne d’Autriche, font bravement leur devoir; ils savent affronter résolûment la mort. Honneur à eux!
Les prisonniers furent conduits à la citadelle. Les Italiens causaient et riaient; si on leur avait offert la liberté, ils n'eo auraient pas profité. Avec eux, d'autres prisonniers marchaient silencieux, «couverts de longues capotes d'un gris sombre tombant jusqu'au jarret. Leurs jambes étaient serrées dans le pantalon collant bleu de ciel. C'étaient des grenadiers hongrois.
« On ne nous aurait pas eus si nous ne l'avions pas voulu, disaient-ils à ceux qui les interrogeaient dans leur langue ; nous avons cessé de nous battre, parce que nous baissons les Autrichiens autant que les détestent les Français eux-mémes... Ne croyez donc pas qu'on nous ait pris... Nous avons fait la guerre en 1848! >
Il n’y avait pas la moindre trace de forfanterie dans ce lan- ' gage. C’était dit simplement, avec l’accent de la vérité.
Cependant, il fallait se préparer à un retour offensif. Les barricades s’élèvent ; les élèves du séminaire construisent- la première, leur exemple est suivi ; mais heureusement ces précautions sont inutiles.
La municipalité de Milan, qui, par son zèle et son intelligence, s’est montrée à la hauteur des circonstances, envoyé immédiatement une députation au-devant de l’empereur et du roi Victor-Emmanuel, pour leur exprimer le voeu des Miia-
nais (1). Tout le monde revêt ses habits de fête; on s’aborde dans les rues, on se félicite, on s'embrasse et l'on attend les libérateurs. La garde nationale se forme, et, avec des fusils autrichiens, prend possession des postes.
Arrive jd’abord de Magenta ùn convoi de blessés français. Des voitures avaient été requises pour leur transport. On les renvoie. Les équipages de luxe se rendent à la station du chemin de fer, conduits par leurs propriétaires, et les blessés sont déposés dans les hôpitaux improvisés, où déjà on avait recueilli
(1) Voici le texte de ces pièces dont je vous ai déjà parlé dans ma lettre de Casale, du 8 juin :
ADRESSE A l'eMPEREUR.
« Sire,
« Le conseil municipal de la ville de Milan a tenu aujourd'hui une séance extraordinaire dans laquelie il a résolu par acclamation que la corporation municipale enverrait à Sa Majesté l'empereur Napoléon III une adresse exprimant la vive reconnaissance du pays pour son généreux concours à la grande œuvre de la rédemplion de l'Italie.
( Sire, la corporation municipale se tient pour grandement honorée de cette haute mission, tout eu sachant combien les expressions sont insuffisantes. Dans un discours dont tout le monde a admiré le sens magnanime, mais que les Italiens ont entendu avec une religieuse affection et su interpréter comme étant d'un heureux augure, vous avez dit que vous vous reposiez sur le jugement de la postérité.
« Sire, le jugement sur la sainteté delà guerre que vous soutenez avec le roi Victor-Emmanuel 11 est désormais rendu par l’opinion universelle de l’Europe civilisée. Les ncmis de Mootebello, Palestre et Magenta appartiennent à l'histoire; mais, si, le jour du combat, la hauteur de vos vues à peine égalée par l’héro'isme de vos soldats nous rend sûrs de la victoire, le lendemain nous ne pouvons nous empêcher de pleurer amèrement la perte de tant de braves qui vous ont suivi sur le champ d'honneur : les noms des généraux Beuret, Cler, Espinasse et de tant d'autres héros si prématurément enlevés, sont déjà inscrits dans le sanctuaire de nos martyrs ; ils demeureront gravés dans les cœurs des Italiens comme dans ua monument impérissable.
« Sire, notre reconnaissance pour vous pourra vous être manifestée plus efficacement par l ltalie sauvée. En attendant, nous sommes fiers d'être les premiers à vous l’exprimer, comme nous avons été les premiers à être affranchis de l’odieuse présence de la tyrannie autrichienne. Pcrmetlez-nous, Sire, do vous saluer par le cri de notre peuple ; ritie Napoléon III 1 vive la France!
« Milan, 6 juin 1859.»
les Autrichiens blessés. Amis et ennemis reçoivent les mêmes secours, les mêmes soins. Literie, linge, charpie, bandes à pansement, provisions, vivres, rafraîchissements, douceurs, tabac, chacun s’empresse de porter ce qu'il peut aux ambulances; riches et pauvres rivalisent de bon vouloir, et les frères capucins, infirmiers improvisés et pleins de zèle, ne savent où mettre les dons qui leur pleuvent de toutes parts.
Les premières troupes françaises entrées dans Milan appartiennent au corps d'avant-garde du général de Mac-Mahon. Elles sont entourées, accablées de fleurs, pressées dans les bras