‹ Lettres sur la campagne d'Italie en 1859Chapitre 5 sur 11 · ADRESSE AD ROI VICTOR-EMUANDEL · texte numérisé non relu

ADRESSE AD ROI VICTOR-EMUANDEL

« Sire, le vœu public est que Votre Majesté, h qui, par un miracle de concorde, ont été confiées tes destinées de la patrie commune, prenne le plus tôt possible en mains le gouvernement et la direction des affaires publiques de ce pays. Ce vœu avait été déjà solennellement proclamé par des milliers de nos volontaires, d’abord par serment devant Dieu, et ensuite par le sang devant le canon de l’Autrichien. Aujourd’hui, le conseil de la commune représentant la population milanaise, à l’unanimité des voix, et par une acclamation irrésistible, a approuvé et adopté l’adresse que la corporation municipale avait envoyée à Votre Majesté le 5 courant, et qui lui a été présentée le lendemain au quartier général de San-Martino de Trecato.

ir Sire, dans la résolution du conseil de la commune de Milan, Votre Majesté verra une nouvelle preuve que les vérités du cœur n’ont pas deux manières de s'exprimer. Nous vous appartenons par la persuasion, par l’affection, par la nécessité géographique, par le droit historique de l’acte do fusion de 1848 confirmée par les onze années de préparation, de souffrances qui resteront ineffaçables dans l'histoire des peuples, comme un exemple sublime de ce que peut la persévérance dans de justes desseins, ainsi que la dignité dans les malheurs publics. Sire, Cette population a beaucoup gagné, parce qu’elle a beaucoup souffert.

« Votre Majesté a été appelée par le vœu de toute l’Italie, par le respect de l’Europe, l’assentiment de la France, à consoler les donlenrs de la nation et à recueillir le fruit de ces douloureuses épreuves. Sire, nous vous adressons les paroles qui vous ont ému déjà lorsque vous les avez entendues des lèvres de nos volontaires blessés dans la glorieuse journée de Palestro : « Faites libre et heureuse l’Italie, Sire, et nous bénirons nos blessures.

« Milan, le 8 juin 1859. >

de tous. Les dames de Milan embrassent les simples soldats comme des fi ères. On veut porter les fusils, les sacs; oa accourt avec des vivres, des rafcatchissements. Les rangs sont rompus par la foule, tous tiennent à honneur de recevoir, d’héberger officiers et soldats; le premier jour, personne ne veut accepter d'argeut pour les vivres qu’ils demandent; les Milanais, qui se sont fait inscrire à l’envi l’un de l’autre pour loger les militaires, craignent de ne pas être favorisés par l’arrivée d’un hôte. Les gens du peuple couchaient par terre pour donner leurs lits à ces braves troupes qui aveient si bien battu les < Tudeschi. > De pauvres diables offraient aux soldats des féstins dont la splendeur devait les affamer peut-éfre pendant huit jours. — Mais qu’importait: < Italia era libéra! Jamais on ne vit pareille fête, pareil enthousiasme, pareille démonstration.

Généraux et soldats eurent leur part d’ovation. Tout un peuple éperdu se jetait au-devant des troupes, presque sous les sabots des chevaux. Une petite tille de quatre à cinq ans, vêtue de blanc, s’est frayé un passage jusqu’auprès du maréchal de Mac- Mahon, portant un bouquet plus grand qu’elle; le maréchal la mit sur sa selle. L’enfant faisait de grands efforts pour entourer de ses bras trop petits la tête martiale et brunie du vainqueur de Magenta, et l'embrassait tant qu'elle pouvait. La foule applandissait, criait, jetait des fleurs. Le soir, chaque Milanais voulut avoir avec lui son troupier français. Au balcon des palais on voyait s’appuyer, en fumant, sur des draperies fastueuses, les simples soldats à côté de femmes en grande toilette et qui avaient peut-être dans leurs veines le sang des Sfbrza, des Viseonti ou des Délia Torre. Les équipages les plus aristocratiques promenaient dans les rues les turcos ou les zouaves, assis pêle-mêle avec les jeunes personnes du meilleur air. Les propriétaires des voitures se faisaient un point d’honneur de les conduire eux-mêmes.

îNapoléon III et Victor-Emmanuel entrèrent triomphalement à Milan, le 8 juin, à huit heures du matin. L’enthousiasme sur leur passage fut plus grand encore qu’à Gênes, à Turin, à Alexandrie, à Novare.

Tout ce que Milan renferme de citoyens valides se rendit sur le Corso, attendant le roi et l'empereur qui, après une courte station à la Villa Bonaparte, devaient se rendre au Ddme pour remercier le Dieu des armées. On ne circulait plus. Des gardes nationaux improvisés, reconnaissables à leurs fusils et à leurs casquettes seulement, maintenaient l’ordre. De petits grenadierset de petits zouaves criaient vivat d'une voix grêle. C’étaient de jeunes Milanais habillés en héros.

L’empereur et le roi Victor-Emmanuel, entrés dans Milan, à cheval, en passant sous l’arc de triomphe de la Paix, furent acclamés à perdre haleine; un seul cri de délivrance et de bonheur éclatait dans toutes les bouches. On ne saurait croire à la vérité; tout récit exact doit paraître exagéré, et, cependant, aucun ne pourra dépeindre la scène qui s’est passée à Milan à l’entrée des deux souverains, les splendeurs du t Te Deum » chanté dans la majestueuse cathédrale, le 9, l’empressement du clergé et de la foule, et les clameurs qui ont éclaté hier au théâtre de la Scala, fermé depuis si longtemps, et où l’on avait improvisé une représentation en l’honneur de Napoléon III et de Victor-Emmanuel.

Au sortir de leur loge, l’empereur et le roi ont été cernés par une barricade de dames. Chacune avait à cœur de toucher leur uniforme, de baiser leurs mains, leurs habits.

La municipalité a fait publier un décret qui réduit les monnaies autrichiennes en argent de France, et d’autres mesures d’ordre des plus efficaces et des plus appréciées par tous.

Bref, Milan se montre digne de sa délivrance.

On prépare une loi sur la milice; on attend que le tirage au sort ait eu lieu pour organiser définitivement la garde nationale. Les bureaux d’engagements volontaires sont ouverts; hier et aujourd’hui il y a eu plus de deux mille inscriptions.

En attendant des mesures organisatrices, les impositions sont perçues sur l’ancien taux au profit descaissesde l’Etatsarde.

Le 8 juin, le jour même de l’entrée des souverains dans la capitale de la Lombardie, avait lieu un nouveau fait d'armes, le combat de Melegnano, dont je vous ai transmis la première nouvelle avant-hier.

T/empereur avait donné au maréchal Baragueyd’-Hilliers l’ordre d’occuper la position de Melegnano (Marignan), d’où il devait menacer à la fois deux lignes de retraite de l’ennemi. Mais les Autrichiens, qui avaient compris toute l'importance de Melegnano pour couvrir leur marche rétrograde, avaient profité des restes des fortifications que présente cette ville, et s’y étaient solidement retranchés.

Le maréchal Baraguey-d’Hilliers, arrivé à quatre heures devant la position, la fit immédiatement attaquer de front par les divisions Bazaine et Ladmirault, pendant que la division Forey devait la tourner. Ce combat n’a pas duré moins de trois heures.

L’ennemi a opposé la résistance la plus énergique aux efforts des soldats français. Enfin, ehassé à la baïonnette de retranchement en retranchement, de maison en maison, il s’est retiré vers sept heures, laissant le terrain couvert de ses morts et abandonnant un canon et un millier de prisonniers. Douze cents blessés autrichiens ont été portés aux ambulances françaises.

Le 1" corps a payé de pertes cruelles ce beau succès; mais, comme dans tous les engagements précédents, les officiers ont été frappés dans une large proportion. Sur neuf cent quarantedeux hommes hors de combat, treize officiers ont été tués et cinquante six blessés. Les généraux Bazaine et Goze ont été blessés. Le colonel Paulze d’Ivoy, du 1" zouaves, a été tué; le commandant Rousseau, du même corps, est gravement atteint; le colonel et le lieutenant-colonel, du 53”, ont été blessés tous deux.

A ce soir de plus amples détails (1).

P. S. — Garibaldi,qui s’est emparé deBergame,est venu inco-

(1) Voici le texte officiel du rapport français et du rapport autrichien sur la bataille de Marignan :

BAFPOBT FBANÇilS.

( Melegnano, le 10juint8S9.

€ Sire,

« Votre Majesté m'a donné l’ordre, hier, de me porter avec le t" corps sur la route de Lodi, de chasser l'ennemi de San-Juliano et

gnito à Milan et a été reçu par le roi Victor-Enunanuel. Le comte de Carour est aussi à Milan.

J’apprends à l'instant que les Autrichiens ont évacué Lodi et Pavie et repassé l'Adda en détruisant les ponts.

Milan, il juin.

Essayons d’abord de décrire le théâtre de la lutte.

Pour se rendre de Milan à Melegnano, on sort par la porte

de Melegnaao, en me prévenanl que pour cette opération, Elle m'adjoignait le S* corps, commandé par le maréchal de Mac-Mahon.

( Je me suis porté immédiatement à San-Donato pour m’entendre avec le maréchal, et nous sommes convenus qu’il attaquerait avec sa t’* division San-Juliano; qu'après en avoir déposté l’ennemi, il se dirigerait sur Carpianello pour passer le Lombro, dont les abords sont trèsdifficiles, et que de là il se dirigerait sur Mediglia.

« La !t* division devait prendre, à San-Martino, la route qui, par Trivulzo et Casanuova, la conduisait à Bettola et se dirigeait sur la gauche de Mediglia, de manière à tourner la position de Melegnano.

« Il fut convenu que le 1" corps se dirigerait tout entier sur la grande route de Melegnano, enverrait à droite, au point indiqué sur la carte « Betolma, » la t” division qui, passant par CIvesio, Viboldone, irait à Mezzano, établirait sur ce point une batterie de douze pièces pour battre Pedriano d'abord, et plus tard le cimetière de Melegnano, où l’ennemi s'était retranché et où il avait établi de fortes batteries.

« Que la 2* division du t” corps, après avoir quitté San-Juliano, se porterait sur San-Brera et y établirait également une batterie de douze pièces pour battre le cimetière et enfiler la route de Melegnano à Lodi.

« Qu’enfin la 3* division du môme corps se dirigerait directement sur Melegnano et enlèverait la ville , concurremment avec les 1'* et 2* divisions, dès que le feu de notre artillerie y aurait jeté du désordre.

< La t'* division, laissant Melegnano sur sa gauche, eut ordre de se porter sur Cerro, la 2* et la 3* sur Sordio, où elles devaient se mettre en rapport avec le 2* corps, qui, par Dresano et Casalmajocco, s'y dirigeait également.

« Pour que ces combinaisons pussent avoir un plein succès, il fallait ({ue le temps ne manquât pas à leur développement, et, en me prescrivant d’opérer le jour môme de mon départ de San-Pietro l’OImo, Votre Majesté rendait ma tâche plus difficile, car la tôte de la 3' division du 1" corps ne put entrer en ligne qu’à trois heures et demie, tant

de Romana. £a route est bordée de deux canaux profbnds ; elle domine une plaine coupée de planlatiohs et de milriers, où la vue, masquée par des rideaux d’arbres, ne peut s’étendre bien loin ; où une armée, gênée par les obstacles artificiels du sol, ne peut se déployer.

La chaussée, après avoir traversé San-Juliano, rencontre le bourg de Mclcgnano, qu’elle coupe en deux. Au sortir du village, au bord du canal, ;i gauche de la route, dans la campagne, est le cimetière entouré de murs, qui a été attaqué et défendu avec tant d’archarnement.

la roule élail embarrassée par les convois des 2* cl 4* corps. Cependant, à deux heures et demie, je donnai Tordre au maréchal de Mac-Mahon de marcher sur San-JuIiano : il n'y trouva pas l'ennemi, passa le Lombro à gué, quoiqu'un pont fût indiqué sur la carte à Garpianello, et continua son mouvement sur Mediglia.

« A cinq heures et demie, la 3* division du 1" corps arriva à environ 1,200 mètres de Melegnano, occupé par Tennemi, qui avait élevé une barricade à environ riOO mètres en avant sur la route, et avait établi des batteries è Tcntrée môme de la ville, derrière une coupure, à hauteur des premières maisons. J'ordonnai au général Bazaine de disposer sa division pour l’attaque : un bataillon de zouaves fut jeté en avant et sur les Canes en tirailleurs. L’ennemi nous accueillit par une canonnade qui pouvait devenir dangereuse, parce que ses boulets enfilaient la route sur laquelle nous devions marcher en colonne.

« Notre artillerie répondit avec succès à celle des Autrichiens, et le général Forgeol, avec deux batteries et les tirailleurs de la division à Mezzano, appuya sur notre droite Tattaque que nous allions faire. Je fis mettre les sacs à terre et lancer au pas de course sur la batU rie ennemie le 2* bataillon de zouaves, suivi par toute la brigade. Les Autrichiens avaient garni d’une nuée de tirailleurs les premières maisons de la ville, la coupure de la route et le cimetière, et cependant Ils ne purent résister à Télan de notre attaque, battirent en retraite à droite et à gauche. Tirent une vigoureuse résistance dans les rues, au château, derrière les haies et les jpurs des jardins, et furent complètement chassés de la ville, à neuf heures du soir.

a La 2* division , à son arrivée près de Melegnano , prit à gauche de la 3*, suivit la rivière et prit on tua les ennemis que nous avions déjà chassés du haut de la ville et dépassés. Le maréchal de Mac-Mahon pot môme envoyer aux Autrichiens des balles et des boulets sur la route de Lodi : il s’était porté, au bruit de notre fusillade, à Golignio.

« La résistance de l’ennemi a été vigoureuse. On s’est plusieurs fois abordé à la baïonnette : dans Tun des retours offensifs des Autrichiens, l’aigle du 33% un instant en péril, a été bravement défendue.

Deux faces du cimetière commandent la plaine et la route. Les murs qui bordent ces deux faces ont été crénelés, et, pour atteindre aux créneaux percés à une hauteur calculée pour que le tir plongeât sur l'assaillant, les Autrichiens se tenaient sur des bancs enlevés à l’églisf . Un demi-bataillon faisait feu ; l'autre demi-bataillon chargeait les armes.

Le 1" zouaves fut chargé de l’attaque principale ; il partit au pas de course, enleva le village à la baïonnette, se rua sur le cimetière et s'en rendit maître après une lutte terrible. Ce qui restait du bataillon retranché opéra sa retraite par une brèche

« Les perles de l’ennemi sont considérables : les rues cl les terrains avoisinant la ville étaient jonchés de ses morts : 1,200 blessés autrichiens ont élé portés à nos ambulances; nous avons fait de 800 à 900 prisonniers et pris une pièce de canon. Nos pertes s’élèvent h 9W hommes tués ou blessés; mais, comme dans tous les engagements précédents, les officiers ont été frappés dans une large proportion : le général Bazaine et le général Goze ont été contusionnés; le colonel du t" de zouaves a été tué; le colonel et le lieutenant-colonel du S3' ont été blessés; il y a en tout 43 officiers tués et 56 ble.<sés.

« J’ai l’honneur d’envoyer à l'empereur, avec l’état de ers pertes, les propositions faites par les généraux de division et approuvées par moi. Je le prie d’y avoir égard et de traiter le t" corps avec sa bienveillance habituelle.

« Je lui recommanderai particulièrement le colonel Anselme, mon chef d’élat-m.njor, proposé pour général de brigade ; le commandant Foy, dont le cheval a été blessé, et qui est proposé pour lieulenanlcolonel; le comm.andant Melin, proposé pour officier de la Légion d’Jionneur; le capitaine de Rombaud, pour lequel j’ai demandé déjà de l’avancement, et M. Franchclti, sous-ofticier au 1" chasseurs d’Afrique, mon porte-guidon, qui a été blessé à mes côtés.

« Le maréchal Baraguev-d'Hilliers. »

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