RAPPORT AUTRICHIEN
« Vérone, le 13 juin, 4 heures de l’après-midi.
« Nous sommes à même aujourd’hui de donner de plus amples détails sur le combat d’arrière-garde de Melcgnano, ainsi que sur l’évacuation de Plaisance.
« Le 8 de ce mois, la brigade Roden formait à Melegnano l’arrièregarde de la division Berger appartenant au 8* corps d’armée.
« A cinq heures et demie de l'après-midi, trois colonnes ennemies venant de Milan s'avancèrent sur cet endroit. La colonne d’attaque, qui s’approchait par la grande route, était forte de trois bataillons, de six pièces d’artillerie et d’une division de cavalerie. Des deux autres co-
pratiquée à l'avance, à l'angle opposé au point d'attaque.
Le cimetière, après le combat, était encombré de cadavres français et autrichiens.
Dans le village, la lutte s'est poursuivie de rue en rue, de maison en maison. Les portes avaient été barricadées et crénelées; toutes ont des traces de balles.
Sur la place de Melegnano, Autrichiens et Français se sont combattus avec rage. Le vieux château, où l'on arrive par une étroite chaussée bordée de deux fossés profonds, un groupe de maisons percé d'une voûte, ont été défendus jusqu’à la dernière
tonnes, celle de l'aile droite était de la naôrae force et pourvue de dix pièces, parmi lesquelles des obusiers; celle de l'aile gauche, un peu plus faible, n’avait que deux canons.
« A cinq heures trois quarts, l’ennemi ouvrit l’attaque par un violent feu d’artillerie. La batterie de la brigade Roden répondit au feu des canons ennemis, d’un nombre deux fois supérieur, d’une manière si éoergiipic et si eflicace que l’ennemi en éprouva des pertes considérables.
a Au bout d'une demi-heure, pendant laquelle la brigade Roden était entrée dans la ville, l’infanterie ennemie commença une attaque vigoureuse contre le flanc droit de la brigade, en menaçant sa jonction avec le reste de l’armée au delà du pont du Lambro et, par conséquent, sa retraite sur Lodi, ce qui obligea do rappeler en arrière les détactiemenls établis dans Melegnano. La batterie soutint le feu jusqu’au dernier moment. Sur ces entrefaites, la brigade Bœr, portée derrière Melegnano, s’avanç.a comme renfort. Elle prit position à la ferme Bernardi, occupa ce point choisi comme lieu de ralliement jusqu’au moment où les derniers blessés eurent été transportés, et appuya les détachements qui abandonnaient Melegnano, tandis que l’ennemi, qui était passé sur la rive gauche du Lambro, s’étendait depuis La Capuccini tout te long de la grande route.
« l'n violent orage, et probablement aussi l’intention de marcher sur Pavic, engagèrent l’ennemi à cesser bien vite le combat, et la division Berger, formant l’arrière-garde du'8* corps, put continuer sa marche sur Lodi sans être inquiétée davantage.
« Comme toujours, nos troupes ont héroïquement combattu dans cette affaire ; le rapport du commandant de l’armée vante surtout la brillante bravoure des officiers, qui, toujours les premiers au combat et trop souvent les premiers atteints de la mort des héro.s, ont donné aux soldats un éclatant exemple.
« Les détails des perles subies au combat de Melegnano manquent encore, et nous ne pouvons par conséquent donner les noms des officiers tués et blessés; un les fera connaître plus lard.
extrémité. La pluie tombait à torrents, l’orage grondait. On se battait quand même. C’est à l’attaque du château que le colonel Paulze d’ivoy est tombé roide mort, frappé de deux balles. A neuf heures, l’action a cessé; le château, le cimetière, les dernières maisons du village étaient emportés. L’ennemi n’a pas été poursuivi, mais les volées de mitraille des batteries des divisions Forey, Bazaine et Ladmirault ont précipité sa retraite dans la direction de Lodi.
Après l’action, les blessés des deux partis ont été installés et pansés dans l’église, toute revêtue de dorures à l intérieur, mais d'un bien pauvre aspect au dehors. Tons ces blessés ont été dirigés sur les hôpitaux de Milan.
Hier, le quartier général de l’armée autrichienne était à Carrattigozi, en avant de Crémone.
A Melegnano, les Autrichiens ont perdu le général Bœr, qu’ils tenaient en grande estime.
Le général-major Emmerich Bœr, de Nagybrerivo, descendait d une famille hongroise de très- ancienne noblesse. Il avait eu un avancement très-rapide depuis une quinzaine d'années. Il est mort, le sabre à la main, le regard tourné vers l’ennemi,
« Notre perte en morts et blessés s’élève à 250 hommes. Parmi les premiers se trouve le général-major Bœr, qui a reçu une blessure mortelle en battant en retraite sur Lodi.
< L’évacuation de Plaisance, décidée et ordonnée par suite des mouvements exécutés par l’armée, a eu lieu le 9 et le tO. Les forts et les blockhaus en terre ont été détruits, de même qu’un pilier et deux arches dupont de la Trebia. La plupart des canons ont été embarqués sur des bateaux plats, remorqués par des vapeurs chargés de pionniers; les autres, en petit nombre, faute de moyens de transport, ont été détruits ou encloués.
< La garnison s'est dirigée sur Pizzighettone, et de là elle s’est réunie à l’armée.
« Après qu'on eut transporté les canons et les mnnilions à Hantone, et brûlé le pont de l'Âdda, Pizzighettone a été évacué également le 11. »
( Vérone, le 13 juin, à 9 heures du soir.
« L'armée est en marche pour prendre une position qui lui a été indiquée par l’empereur en personne, lequel a pris le cqpamandement immédiat. Cette marche s’exécute sans que l’armée soit inquiétée le moins do monde par l'ennemi. »
commandant à sa brigade de marcher en avant. Atteint d’un coup mortel, il a glissé de son cheval, la tête la première. Ses hommes l'ont emporté en se retirant.
Milan, lijuio.
L’évacuation de Plaisance a causé une grande surprise. On avait vu l’Autriche attacher tant de prix à cette place forte, et, récemment encore, l'armer et l’approvisionner si bien, qu'on s'attendait à devoir en faire le siège dans toutes les régies. Les Autrichiens ont fait sauter l’enceinte de la citadelle; la garnison de la place, qui a pu se réunir avec l’armée principale, a opéré sa retraite le 9 et le 10. La plus grande partie de l’artillerie a été chargée sur des transports remorqués par des vapeurs; le reste a été encloué.
Outre les forts et les blockhaus, les Autrichiens ont fait sauter, près de Plaisance, deux arches du pont sur la Trcbia.
Pizzighettone a été évacué dans les mêmes vues et dans le meilleur ordre. Ancône est abandonné par les Autrichiens.
On s'occupe principalement aujourd’hui, dans l’armée françai;e,de rassembler un bon parc de siège. On fera usage, en Italie, des grandes fusées à la Gongrève qui ont causé tant de dégits dans les essais qu’on en a faits au siège de Sébastopol. On emmènera même en Italie les artificiers de Nancy, qui confectionnent ces fusées, dont chacune coûte 200 francs, mais dont la portée est de près de 7,000 mètres.
L'armée sarde a passé l’Adda à la hauteur de Vaprio.
La 2* division d'infanterie de la garde impérialea quitté Milan ce matin, à trois heures. Les guides, les chasseurs à cheval et la 1" division d'infanterie sont partis à douze heures d’intervalle, la cavalerie formant tête de colonne.
Le grand quartier général se rend à Gorgonzola, sur la route de Brescia, non loin de l’Adda. L’empereur, cependant, est encore à Milan, où il loge au palais de la ville, résidence d’été,
bMie à l’extrémiCé de la promenade publique. Le roi Victor- Emmanuel est à la Casa Busca. Le palais de l’archiduc n’est pas occupé. Pendant la nuit dernière, un orap;e épouv.antable, accompagné de trombes d cau, a éclaté sur Milan. Les soldais n’ont pu rester sous leurs tentes-abris. Us se sont groupés sons les arbres des boulevards, sous les auvents, où ils ont pu. Ce matin, les caisses des tambours, saturées d’eau, rendaient un son mat, comme si elles avaient été revêtues d’étoffes funèbres.
La pluie est ici à l’élat permanent. Ce sont des successions continuelles de chaleurs torrides et de pluies diluviennes. Cependant l’état sanitaire ne s’en ressent pas sensiblement. On compte peu de malades dans l’armée. Au surplus, la saison des fièvres n’est pas arrivée; elle commence à la fin de l’été. Pendant les mois de septembre et d’octobre, elles sévissent avec rigueur; l’investissement de Mantoue ne saurait avoir lieu à cette époque de l’année.
Aujourd’hui, fête de la Pentecôte, toute la population de Milan était réunie au Parc pour entendre la musique de la garde nationale, quand, à trois heures de l’après-midi, retentirent les fanfares des régiments défilant par la porte Orientale, sur l’air national italien. En un clin d’œil l’enceinte du Parc fut désertée. Je parvins à me placer au premier rang des spectateurs. "Les pertes essujjées par les ti ois régiments de grenadiers et le régiment de zouaves, ne sont que trop visibles. Leurs aigles ont reçu le glorieux baptême du feu, ce sont de nobles haillons; mais aussi quels vides dans les rangs! Les compagnies sont réduites à .vingt-huit files, en moyenne.
On m’a montré, à la tête d’un peloton du 3* grenadiers, un des héros de Magenta, M. le lieutenant Casanova. Cet officier eut l’honneur de |>lanter le drapeau du régiment sur les retranchements de Ponte di Magenta. Le porte-étendard venait de mourir. M. Casanova s’èlanee, escalade le terre-plein, saisit la hampe échappée de la main du mourant, fixe en terre, au milieu d’une grêle de boulets et de balles, les couleurs de la France, et se baisse pour tendre la main au général de ’Wimpffen, qui n’est plus d’âge à grimper sur un parapet au pas de course. La position ne fut [dus reprise.
Au nombre des officiers du régiment, on voit un jeune homme amputé du bras gauche, resté en Crimée. La perte de ce membre ne i’a pas fait quitter le service.
Les zouaves n’ont pas le privilège exclusif d'élever des animaux qu’ils transpoitent sur leurs sacs, pendant les marches. Dans toutes les compagnies, on voit des hommes qui ont la manie des bétes. Un sergent est parti hier avec un pigeon sur l’épaule, mais le volatile, à ce qu'il faut croire, n’est pas encore suffisamment apprivoisé, fl était lié par la patte. Les chats sont en majorité dans l’armée et se font vite à l’existence nomade. Au bivac, ils rôdent dans les intervalles des tentes-abris, s'étendent au soleil ou chassent le pierrot, le long des haies. Dès que le tambour bat le rassemblement, le chat grimpe après le sac du mattre,son domicile, et s’y installe commodément. Les chiens, les grands surtout, sont en faveur aussi. Ils se distinguent par leur formidable appétit et leur paresse. C’est tout ce que l’on exige d’eux.
M. Lugar, un Suisse, capitaine à la U‘ légion au titre étranger, croit avoir un très-bon chien de chasse. Cette douce illusion se prolongera longtemps; M. Lugar ne chasse jamais et ne prêterait Mahmoud, un grand et gros épagneul bàtardé, à personne. Mahmoud, toutefois, n’est point dépourvu de qualités précieuses. Son plus grand mérite consi.ste à croquer des morceaux de sucre dans les cafés. Mais il ne faut pas croire qu’il les croque avidement, en un seul coup de dent, .sans cérémonie. M. Lugar n'a pas élevé Mahmoud de cette façon. Quand on présente du sucre à Mahmoud, Mahmoud s’assoit gravement sur son derrière et lève perpendiculairement son gros museau. On lui met le sucre sur le nez et il reste immobile, les yeux clignotants et humides de convoitise, l'air béte. Pour faire cesser ce supplice de Tantale, on commande : — Feu de peloton — apprêtez armes — joue — feu! Au commandement de feu, Mahmoud secoue brusquement la tête, fait tomber le sucre et le happe au passage. 11 recommence tant qu'on veut. Les jeunes officiers pi^tendent que cet exercice manque de variété. M. Lugar, excellent officier, propre, coquet même, très-bon camarade, ne se fâche pas ; il hausse les épaules de pitié, persuadé
qu'au fond on ne saurait se lasser d’admirer son chien; mais, dit-il, il faut passer tant de choses aux enfants.
H. Lugar voit dans Mahmoud un ennemi implacable des ennemis de la France, toujours prêts à sauter à la gorge de l’Autrichien. Mais — le croirait-on? — les ofliciersdu bataillon m'ont lafhrmé qu'à Magenta, Mahmoud, le brave 'Mahmoud, se traînait à plat ventre dans les sillons et les fossés, en poussant des hurlements plaintifs.
La !'• légion est ici pour se refaire. Son effectif est réduit à trois cents hommes, tant elle compte de malades et de blessés. Elle attend, de Bastia, trois cents recrues, Belges pour la plupart, et forme son 5* bataillon.
La 1" légion a passé le pont de bateaux à Turbigo, pendant la nuit. A deux heures et demie, elle est arrivée à Magenta et a combattu jusqu’au soir. Jugez de la misère des camps; les compagnies de grand'garde, du corps, ne pouvant allumer leurs feux dans le voisinage immédiat de l’ennemi, se sont mises en marche sans prendre le café du matin. Pendant toute la journée, les hommes se sont soutenus en croquant des fragments de biscuit. Enfin, vers minuit, la soupe, attendue avec une juste impatience, cui>ait, quand le général de Mac-Mahon a fait prendre les armes. Les marmites ont été renversées, la soupe, à moitié cuite, répandue sur le sol et la viande placée dans les gamelles, sur les sacs. Jusqu’au matin, on a marché à la poursuite d’un ennemi invisible ; à l’aube seulement on a pu songer à dormir et à faire euisinc. Et quelle cuisine, ce jour-là! Il faut avoir réellement une poitrine de fer et des jarrets d’acier pour soutenir longtemps un pareil métier.
La légion étrangère a abordé l'ennemi en colonnes serrées, par divisions; mais, pour donner moins de prise à la mitraille, les pelotons ont été rompus et l’artillerie ne lui a pas fait grand mal. Ses pertes proviennent du feu de la mousqueterie.
L’artillerie française n a pas produit non plus grand effet. Jusqu'aujourd’hui elle n’a pu diriger son feu sur des colonnes; sa seule action a été de battre les retranchements. Ceci n’est point conforme aux rapports officiels, mais c’est l’exacte vérité.
On ne connatt donc pas encore, d'une manière précise, le résultat du tir de guerre des canons rayes.
J’ai demandé à un jeune officier qui, à Magenta, a vu le feu pour la première fois, quelles avaient été scs impressions pendant la bataille. Il m’a répondu qu'il n’a pu, tant qu'a duré raclion, analyser ses sensations. £n serre-file derrière sou peloton, il n’avait d'autre souci que de faire serrer les rangs. Un seul instant, m’a-l-il dit, un frisson glacial a couru dans ses veines. Un soldat n'étant pas à sa place, il le prit par son sac pour le remettre à son rang; l'homme chancela, glissa dans ses mains et tomba à ses pieds. Il était mort.
Depuis quelques Jours des miasmes pestilentiels s'échappent, à Magenta, des fosses mal fermées où l'on a péle-niéle jeté les cadavres. Les habitants, requis pour ce pénible service, moyennant un libéral salaire, ont à peine recouvert les morts de quelques pouces de terre. Il faudra faire grand emploi de chaux vive, pour combattre l'effet de ces épouvantables émanations. Les mêmes habitants ont été recpiis, quelques jours auparavant, par les Autrichiens , pour liavailler aux retranchements. Ils devaient être payés à raison de deux francs cinquante centimes par jour, mais leur compte a été réglé par des bons délivrés sur la caisse municipale. Les poile.slas conscniii ont-ils à solder les dettes de l’Aulriehe '! Les paysans affirment que lorsqu’ils étaient en retard des heures de travail, ou les punissait par la bastonnade; mais il y a si peu de sincérité dans leurs dires.
J'ai beaucoup parlé déjà des lurcos, ces eufanis du désert. J'ai décrit l’expression étrange de leurs grands yeux de gazelle, leurs traits basanés et noirs, leurs allures félines, leurs accenls gutturaux, n;ais je n'ai point signalé leur malpropreté, le sans-gêne de leui-s manières. Dans les boutiques, ils prennent ce qui est à leur convenance et payent ce qu’ils jugent bon. Si une discussion s’élève, ils portent assez lestement la main à la poignée du sabre. Si curieux qu'ils soient à contempler, je ne souhaite à aucune ville de les avoir en garnison. Un de leurs colonels, M. Lepoitevin de la Croix, qui est à Constantine, est un Anversois.
Les zouaves ont un autre travers. Leur préoccupation utrique
est de vouloir qu'on s'occupe d’eux. Provoquer la surprise, ('merveiller les badauds est leur constante pensée ; en un mol, ils posent toujours et partout. Leurs chefs encouragent celte manie, qui les rend .(i intrépides au feu, mais aussi si insupportables dans les relations privées. Quand, éinepveillé par leur bravoure, on clierchc à avoir quelques attentions pour eux, on est bien vite lassé par des fanfaronnades et une jactance insnp- |K)rtabl(s.
On ne saurait décerner assez d’éloges à la municipalité de Milan. Elle est prévoyante au plus haut degré. Scs mesures d'ordre sont bien conçues, bien efficaces; on y reconnaît l’action d'une sage pensée qui a tout prévu depuis longtemps. Il ne se rommet pas le moindre désordre dans la ville, les besoins sont satisfaits sans retards et tout abonde. Les hôpitaux sont visités tous les jours par les personnes les plus considérables de la ville, hommes et dames. Les malades et les blessés sont l'objet des plus grands soins, et s'il y a quelque chose à craindre pour eux, c'est l'abus des. friandises qu'on leur prodigue.
On est vivement frappé, en parcourant les hôpitaux, du contraste qui existe entre les soldats allemands et les soldats français. Les premiers, silencieux, mornes, impassibles, durs à la souffrance, subissent sans sourciller les plus douloureux pansements. Donnez-leur du tabac, ils seront satisfaits. Plusieurs ont subi l'amputation d'un membre, la pipe à la bouche; d’autres sont morts en fumant. Les Français, plus expansifs, plus nerveux, gémissent en pleurant, se p'aignent avec bruit.
J ai visité, avec un vif intérêt, les vastes salles du grand hôpital de Milan « Ospedale maggiore, » fondé en 1456, par François Sforze. C'est un des plus vastes établissements hospitaliers du monde entier. Il contient 6,000 lits. Les besoins de la guerre n’ont point fait tort aux indigents malades des deux sexes; ils sont reçus et soignés comme par le passé, bien que les .salles principales de l'hospice soient occupées par les blessés de Magenta et de Melegnano.
Salles de malades, pharmacies, tisaneries, cuisines, boulangerie, étables, magasins, lingerie, buanderie, bibliothèque, chapelle, bureaux, cours, promenoirs, j’ai tout vu, tout ad-
miré, et j'alla>s prendre congé du directeur, qui m'avait guidé dans cette intéressante visite, quand il nie retint en me disant que j'avais encore quelque chose à voir. Je me laissai conduire.
Sous un hangar Froid et sombre, où l’un remise les voitures de service, un infirmier ouvrit à deux basants une porte basse et massive ; c'était celle de la salle des morts. Là, étaient couchés, côte à côte, sur un lit de camp, les « décès » de la Journée, hommes, femmes, enfants, le torse et les jambes nus, attendant l'inhumation. Au milieu de cette funèbre rangée, un homme jeune encore, à la barbe noire et fournie, gardant dans l’attitude de la mort un caractère d'incontestable distinction, était étendu sur le dos. Un trou noir dans le flanc gauche, qu'entourait déjà un cercle verdâtre, montrait par où la vie avait fui ce corps robuste.
Cet homme était le commandant Rousseau, du 1*' zouaves, blessé à Melegnano.
Les dames riches de Milan font le service de sœurs hospitalières à rOspedale maggiore et l'on ne saurait voir de garde-malades plus attentives ni plus dévouées. Rien ne les rebute, ni les fatigues, ni les veilles, ni le dégoût, ni les plaintes et les impatiences des patients. Le compartiment de la salle affecté aux otficiers est leur quartier général. Là est leur poste d'honneur ; elles ne s'en écartent pas.
Dès qu'un officier est transportable, il quitte l'hôpital pour la demeure d’une opulente famille, où le meilleur lit, le plus .somptueux appartement sont pour lui. Il ne quitte la maison hospitalière qu'après son entier rétablissement. Les riches équipages ont reparu dans Milan; tous les soirs, ils parcourent les rues et les promenades publiques; tous contiennent des convalescents, hôtes de la maison, et les fiers Milanais montrent avec orgueil les victimes de la cause nationale, qui ont bien voulu les honorer d’une hospitalité cordialement offerte, franchement acceptée.|
i.es dames milanaises, par patriotisme, ont, pour la plupart et au grand déscsfioir des marchandes de modes, adopté la coiffure lorabanlc, qui leur va à merveille; c'est un léger voile
de dentelle noire, Axé au sommet de la tète, et qui laisse à découvert leur opulente chevelure.
J'ai été voir à la citadelle les canons abandonnés par les Autrichiens, et j’ai remarqué surtout un obusier court', de campagne, d'un modèle singulier. Cette pièce a pour avanttrain un simple essieu. Le caisson à munitions est un coffret long et étroit qui s'encastre entre les deux flasques. Il est recouvert d’un banc de cuir, élevé aux deux bouts. Dans les allures vives, les servants se placent, à califourchon, sur cette banquette.
On ne saurait croire combien la domination des Autrichiens était détestée et honnie à Milan. Ils inspiraient les défiances les plus exagérées ; on les croyait capables de tous les excès. La peur qu’ils inspiraient a été poussée si loin que le clergé a enfoui dans la terre les clefs du devant d’autel, en or massif, enrichi de pierres fines, de l’antique église de San-Ambrosio, un des objets les plus riches qui soient au monde, c Ils auraient emporté notre cathédrale, s’ils l’avaient pu, dit-on; ils nous ont bien volé la couronne de fer, mais il faut qu’ils la rendent, dussions-nous l’aller reprendre à Vienne. »
L’enthousiasme des Milanais envers le roi Victor-Emmanuel lient du délire. C’est que Victor-Emmanuel n’est pas seulement pour eux un roi national, mais encore il symbolise à leurs yeux l'indépendance de la patrie et son heureuse délivrance. Et puis Milan ne doit-elle pas une réparation éclatante au valeureux roi de Sardaigne? Ne doit-elle pas lui faire oublier son ingratitude envers le chevaleresque Charles-Albert, en ISifi?
Le roi Charles-Albert, repoussé par les Autrichiens, après une série de combats où la fortune de la guerre s’était prononcée tantôt pour et tantôt contre lui, n’avait qu’un parti à prendre, celui d’attendre la bataille en deçà de Milan. Dans sa sollicitude envers les Milanais, il n’en voulut rien foire. Il se plaça dans uue position défavorable en avant de la ville, attendit de pied ferme un ennemi deux fois sui>érieur en nombre, soutint avec un courage béroique une lutte inégale qui dura plus de six heures et fut enfin contraint de se retirer dans Milan, d’où il envoya des parlementaires à Radetzky, offrant, pour base d’une
capitulation, de se retirer en Piémont. Le général autrichien lui répondit en lui donnant deux jours pour se retirer derrière le Tessin; en même temps, il accordait une amnistie complète aux Milanais, ainsi qu'un délai de deux jours à ceux d'entre eux qui désireraient quitter la ville. Il promit aussi de respecter les personnes et les biens.
Celui qui le premier apporta à Milan la nouvelle de la capitulation fut massacré par le peuple, qui, bientôt aj>rès, tourna toute sa colère contre le roi, dont le seul crime était d'avoir cédé aux inspirations de son cœur généreux ; mais le peuple ne lui tint pas compte de ses intentions, il l’accusa.
Au moment où Charles-Albert se disposait à monter à cheval, pour assister au départ de ses troupes, le peuple accourut au palais Grippi, où logeait le roi, et occupa toutes les issues. Une députation fut introduite ; elle supplia Charles-Albert de défendre la ville, l’assurant que tous les habitants allaient se lever en armes pour combattre. Cédant à rentratnement chevaleresque de son caractère, le roi déchira la capitulation, et promit de s’ensevelir .sous les ruines de la ville avec son armée. II parut alors au balcon, pour répéter en présence du peuple son imprudente promesse. Mais les Milanais, ignorant ce qui s’était passé, commencèrent à l’insulter, avant d’avoir rien entendu, et crièrent à la trahison. Les Piémontaîs, craignant pour la sûreté du roi, accoururent et manacèrent le peuple, qui, de son côté, s’était emparé du duc de Gênes et le retenait en otage. Au milieu de cette confusion, la municipalité prit le parti d’envoyer une seconde dé|)utation à Radetzky pour le prier de ratifier de nouveau la capitulation, ce que celui-ci se hata d’accorder. Aussitôt on fit annoncer aux habitants que ceux qui désiraient quitter la ville pouvaient le faire en toute sûreté jusqu'au lendemain, à huit heures du matin. Le désordre fut alors à son comble ; pour empêcher le départ de Charles- Albert, on menaça de brûler le palais qu’il habitait; quelques coups de fusil furent même tirés contre ses fenêtres. Dans les faubourgs, un grand nombre de maisons furent brûlées pour assurer la défense de la ville, et le tocsin ne cessa de se faire entendre.
A la fin Charles-Albert, fatigué de toutes ces violences, de
cette noire ingratitude, sortit, escorté par deux compagnies, et rejoignit son armée, qui, le soir même, repassa la frontière.
Le 6 août, au matin, Radetzky entra dans la ville, à la tête de son armée, au milieu de la tristesse et du silence des habitants.
Tels sont les outrages à la majesté royale, doot les Milanais se rendirent coupables, en 1818, et (|u ils ont à cœur et à honneur de réparer aujourd'hui.
Côrae, 6 juin.
Milan est dans un état de calme parfait. Les troupes des premiers jours sont parties ; celles qui les ont remplacées n'ont pas fait d’entrée bruyante; elles ont gagné par les boulevards extérieurs leurs emplacements. La vente des bulletins officiels, qui produit tant d’agitation dans les villes du Piémont, n’est pas encore organisée à Milan. Les journaux piémontais y sont même encore fort rares.
Des camps, il ne parvient pas de bruits de guerre. On ignore quels seront les mouvements après le ravitaillement qui s’achève; rien donc ne vient troubler la tranquillité publique à Milan, et Milan en profite pour compléter et mettre en pratique ses mesures d'organisation.
Jamais révolution aussi radicale ne s’est opérée par une transition moins brusque. 11 n’y a pas le moindre désordre, pas la moindre confusion à déplorer.
Ce qui gène le plus l’étranger à Milan, c’est la confusion qui régne dans le système monétaire. On ne peut rien eomprendre au mélange de trois espèces de monnaies, françaises, piémontaises, autrichiennes. Le zwanziger d’Autriche vaut quatre-vingtcinq centimes de notre monnaie; s’il faut payer vingt francs en zwanzigers,on en réclame vingt-quatre; si, au contraire, on demande le change d’un Napoléon, on ne reçoit que vingt-deux zwanzigers. A la confusion qui résulte de ce singulier mode de
transaction s’en Joint une autre. Les monnaies autrichiennes n’ont plus ni titre, ni marque, ni poids. Ce sont des ronds en fer-blanc.
Od ne saurait décerner assez d'éloges aux habitants pour le patriotisme dont iLs font preure, pour l’emprissemetit avec lequel ils prêtent aide à l'autorité dans ses multiples devoirs. Dans cette grande ville de 170,000 habitants, une seule pensée, une seule opinion existent, et, s'il y a des dissidences, elles sont cachées avec un soin extrême, elles ne se manifestent pas.
Tout entiers au bonheur de la délivrance, les Milanais acceptent tous les sacrifices, non-seulement avec résignation, mais encore avec un Joyeux empressement. « Ce qui est accompli pour le bien de la patrie, disent-ils, n'est pas un sacrifice. »
Le commerce et l'industrie n’existent plus à Milan. Mais croyez-vous que le marasme commercial provoque des plainte.s'^ « Les affaires reprendront, s’écrient les marchands; quand? que nous importe? Aujourd'hui nous nous devons à la patrie. «
AMilan, toutes les femmes épluchent de la charpie, du matin au soir; les hommes consacrent leur temps à la visite des hôpitaux, aux soins qu'ils prodiguent aux malades et aux blessés. Le soir, il y a fête partout.
Je me suis rendu à Côme, que les troupes françaises n’ont point encore visité, pour y voir les dépôts et les recrues du corps de chasseurs des Alpes.
Côme est relié à Milan par un chemin de fer aboutissant à Camerlata. Le reste du trajet, une demi-lieue environ, est parcouru en omnibus. Il faut une heure et demie pour aller de Milan à Côme, et vingt-trois minutes seulement pour arriver à Monza, deuxième station d’arrêt. Monza, résidence d’été des gouverneurs de la Lombardie, est une ville de 22,000 habitants, remarquable par ses Jardins et sa cathédrale. Pour un Belge, une course à Monza est un pèlerinage ; Monza abonde en souvenirs de la princesse Charlotte. La fille de notre auguste roi s’est rendue si chère en Lombardie, que le titre de Belge y e.-t une puissante recommandation.
Côme, dans cette saison, est fréquenté par une foule d étran-
gers, mais la proximité du théâtre de la guerre en éloigne cette année les voyageurs. A peine peut-on y voir, de loin en loin, quelque excentrique et intrépide lady.
'Madame de Bocarmé,de sinistre mémoire, et sa belle-mére vivent isolées sur le bord du lac de Côme.
Au moment de mon arrivée dans Côme, un triste accident mettait tout un quartier en émoi. Un soldat des chasseurs des Alpes avait, en heurtant une pierre, fait partir son fusil, et la balle avait frappé mortellement, à la tête, un joli petit garçon de huit ans que sa mère faisait entrer dans une barque de promenade. Les cris déchirants de cette malheureuse Jeune femme, étendue sur le cadavre de son enfant , impressionnèrent péniblement la foule muette et impuissante à consoler une aussi immense douleur.
C'est le 27 mai que le général Garibaldi , accompagné d'un de ses fils, est entré dans Côme. 11 espérait surprendre la garnison, et il était à Camcrlala sans que sa présence eôt été signalée. Un douanier italien , un enfant du pays , l’aperçut et le devança à Côme en criant ; Aux armes ! voici les deux Garibaldi ! A ce cri d'alarme, les soldats hésitent ; on leur avait déclaré que Garibaldi, le père, le célèbre éclaireur, était mort depuis quatre ans, et on leur annonce qu'ils sont attaqués par deux Garibaldi à la fois! C’était trop d'un. Cependant, ralliés par leurs chefs, ils se massent à San-Fermo,sur les hauteurs , à gauche du lac, et font bonne contenance. Garibaldi l'emporta après quatre heures d’un combat acharné. Deuxeents morts restèrent sur le terrain. Le douanier qui avait poussé les cris d’alarme fut livré par la population et fusillé sur l'heure.
Garibaldi est le prophète pour les habitants de Côme. Ils montrent avec orgueil la maison où il a établi son quartier général. On ne prononce point une phrase à Côme sans répéter trois ou quatre fois le nom du général Garibaldi.
Le détachement des chasseurs des Alpes, en garnison à Côme, est un dépôt. J’y ai vu les recrues à l’exercice. Ce sont des jeunes gens de bonne mine et qui paraissent très-résolus. Ils perçoivent les mêmes rations que les troupes régulières et une solde d’un demi-zwanziger, 43 centimes par jour.
Ponr achever ma journée, j'ai fait une promenade sur le délicieux lac de Cdme. J’ai poussé Jusqu'au village de Ternobio, et j'aurais été fort satisfait de visiter la villa de Sa Majesté le roi Léopold, mais elle est à vingt milles plus haut, sur le territoire occupé par les Autrichiens.
Cdme, de même que toute ville d’Italie de 20,000 habitants, est un évéché et possède une fort belle cathédrale — domo est le mot consacré. — Une partie de la façade est de style lombard ; l'autre partie de style gothique et compacte. Les portes latérales et les fenêtres, du temps de la Renaissance, sont couvertes de grands médaillons, de feuilles d’acanthe, d’animaux fantastiques et d’arabesques d’une magnificence extraordinaire. L’intérieur est trés-riche. Les riches peintures se marient aux pierres précieuses et à des voûtes peintes des plus remarquables. A l'extérieur de la façade on voit les statues des deux Pline, et, sur une des places publiques, la Piazza Volta, une statue fort bien exécutée du grand physicien.
L’armée se concentre sur les bords de i’Adda et a jeté déjà des ponts pour franchir le fleuve. Il faut s'attendre à une action prochaine. Je me rendrai demain au grand quartier général, en avant de Gorgonzola, vers Brescia, et je m’elfbrcerai de me porter aussi près du théâtre des événements qui s’aceompliront bientôt, que je l’ai été à la bataille de Magenta.
Voici le résumé des dernières nouvelles de la guerre:
L’empereur a transporté son quartier général à Gorgonzola, le 12. Dans l'après-midi. Sa Majesté a fait jeter, en sa présence, un pont de bateaux sur l’Adda, à la hauteur de Cassano; en même temps, on réparait les ponts coupés par l’ennemi.
L’Adda, grossie par les orages de ces derniers jours, avait acquis une force et une rapidité qui ont rendu l’opération plus difficile sans en compromettre le succès. Ici, comme à la Sesia et au Tessin, les pontonniers, sous l’énergique direction du général Lebœuf, se sont acquis de nouveaux titres à la reconnaissance de l’armée.
A peine les ponts étaient-ils jetés, que l’armée a commencé son mouvement, qui sera terminé demain.
L’évacuation d’Ancône et la retraite des Autrichiens par la
voie de Ferrare sont confirmées. Ferrare même doit être abandonné aujourd'hui.
Brescello et Reggio, places du duché de Modène, sont délivrés. Les Autrichiens se préparent à évacuer Modène et tout le reste du duché. Ils ont non-seulement franchi la ligne de l'Adda, dont tous les ponts sont détruits par la mine, mais encore ils sont en retraite sur l’Oglio et semblent ne pas même vouloir défendre cette rivière. Ils continuent leur mouvement de concentration sur le Mincio. Bien qu’ils aient annoncé qu'ils avaient fait sauter l'enceinte de la citadelle de Plaisance, on a trouvé qu'ils n’y avaient fait que d'insignifiants dégâts.
Crémone et Brescia sont aussi évacuées par les Autrichiens, massés en forces énormes dans le quadrilatère. Ils ont un gros corps d’armée à Montechiari sur la Ghiese, petite rivière qui couvre la ligne du Mincio. Montechiari est aussi sur la route de Brescia à Mantoue.
A peine les Autrichiens avaient-ils quitté Bologne, que le cardinal légat est parti, laissant à la municipalité le gouvernement de la ville. Le roi Victor-Emmanuel a été proclamé dictateur et Bologne est en fête.
Une partie de l’armée piémontaise a franchi l’Adda à Vaprio et à Canonica. Le quartier général du roi Victor-Emmanuel était hier à Vimercate.
Lodi et Bergame ont proclamé le gouvernement de Victor- Emmanuel.
Malgré les pluies torrentielles que les troupes ont eu à supporter depuis quelques jours, la santé de l'armée est très-satisfaisante, et le soldat n’a rien perdu de sa gaieté.
Le temps s’est remis au beau.
Milan, 17 juin.
Rien ne transpire ici , même à l’état de probabilité, sur les événements qui se préparent. Le grand quartier général pousse en avant avec une rapidité qui déroute tous les calculs. De
part et d’autre on se concentre, on se prépare, on se mesure.
Milan est loin peut-être du théâtre de l'action prochaine; les communications sont difficiles ; je ne puis, dans cette alternative, y prolonger mon séjour, et je quitte, momentanément du moins, celte ville d'ordre, si digne d’une sage liberté. Je viens d'arrêter une place à la diligence de Bergame; de là je rayonnerai aisément dans tous les sens. Â Bergame s'appuie la gauche de l’armée alliée, et, à défaut de nouvelles de la guerre, je pourrai du moins vous faire connaître l’esprit qui anime la ville, vous apprendre jusqu’à quel point les habitants s’associent à la cause de l’indépendance nationale.
A Milan, le passage des troupes continue sans interruption. Toute la cavalerie de la garde, que j’ai dépassée à Alexandrie, et les régiments de lanciers ont traversé ou traversent la ville. Hommes et chevaux sont généralement en bon état; cependant il y a beaucoup de chevaux hors de service, par suite de blessures au garrot, provenant du paquetage. Les fatigues de la route et le manque de soins assidus aggravent les plaies. Il faudrait, dans chaque ville importante, établir une infirmerie pour les chevaux garrottés ou malades et non plus les conduire avec les régiments. Ils embarrassent la marche, nécessitent l’emploi de cavaliers pour les soigner et ne guérissent pas. Tous les soirs, au bivac, il en est qui se couchent pour ne plus se relever. Ce n’est point que la mortalité des chevaux doive faire naître des craintes, les choses n'en sont pas là; mais on pourrait la diminuer, au très-grand avantage de l’armée.
La discipline de l'armée française n’est point assez sévère à l’égard des chevaux. Les cavaliers les surchargent, malgré le texte formel des règlements, de fardeaux inutiles; isolés, ils se lancent à fond de train, sans nécessité, au gré de leur caprice. Les pansages sont insuffisants. Le régime du piquet est, d'ailleurs, selon moi, très-défavorable aux chevaux. On pourrait l’éviter à Milan, où, indépendamment des vastes écuries, à peu près vides, de la citadelle, on a la libre disposition de quatre ou cinq grandes casernes abandonnées et fermées.
Des officiers de cavalerie m’objectent que le piquet endurcit les chevaux aux fatigues. Leurs arguments en faveur de ce mode
de campement n'ont pu me conTaincre. Bétes et gens pourront d’autant mieux supporter les fatigues et les privations qu’on ne les aura pas harassés et affamés à l’avance. Une bonne nuit de sommeil permet l’insomnie pour la nuit suivante; un repas copieux et fortifiant peut être suivi d’un jeûne. Ce qui prouve, d’ailleurs, qu’en vantant le régime du piquet, les officiers ne sont pas convaincus de la supériorité de leur théorie, c’est qu’ils se gardent bien de l’appliquer à ce qui les concerne. Leurs chevaux, à moins d impossibilité absolue, logent à l’écurie.
Ce qui nuit le plus aux chevaux parqués en plein air, c’est la privation de sommeil. S’ils se couchent sur la terre froide, nue, humide, ils doivent bientôt se relever et ils en souffrent. Si la nuit est mauvaise, pluvieuse, leurs couvertures se mouillent et ne sèchent pas avant le retour du beau temps. Si on les selle avec des couvertures mouillées, difficilement ils arrivent à l'étape sans plaies ou contusions.
De fous les moyens employés pour parquer les chevaux en plein air, le régime ancien de la prolonge est le meilleur ; les entraves qu’on met aux pieds de devant des chevaux d'Afrique occasionnent de fréquents accidents! Les chevaux se prennent dans la longe et se blessent au boulet par le frottement ; s’ils donnent de brusques ruades, ils perdent l’équilibre, tombent et parfois si mal qu’ils se brisent la jambe. Il faut cependant les entraver. Les chevaux arabes attachés à la prolonge se débarrassent du licol et s’échappent.
On a demandé que les prisonniers blessés ne fussent plus confondus avec les blessés sardes et français, mais soignés dans un hôpital spécial dont l'accès serait interdit aux habitants. Sous quelques rapports cette mesure peut avoir un résultat utile. 'Trois officiers prisonniers se sont échappés, il y a quelques jours, d’un hôpital libre, et, malgré d’actives recherches, on n’a pu le^ retrouver. On se cache aisément dans une grande ville où Ton a des parents, des amis, et à Milan, si patriotique qu’il soit, il y a des amis et surtout des amies avérées de l’ancienne garnison.
Le décret royal qui nomme les chefs de service pour la Lombardie a été accueilli avec une faveur marquée. Tout le monde
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est d'accord pour reconnaître que le commissaire royal ne pouvait être un Lombard, étranger aux lois du Piémont. On est très-satisfait du gouverneur, ses loyaux antécédents plaident pour lui, et quant aux autres nominations, on n'aurait pu mieux choisir.
P.-S. — L'empereur est à Travigliato. L’état moral et physique de l’armée est excellent.
Le quartier général du roi est à Castegnato, à six milles à l’ouest de Brescia.
Les villes pontificales de Cesena et de Rimini se sont prononcées pour la cause nationale.
Un corps nombreux d’Autrichiens, descendant du Stelvio, est arrivé à Grossotto, dans la Valteline, et s’avance sur Tirano.
Le conseil fédéral a ordonné l’occupation par les troupes fédérales du passage du Muretto, entre les Grisons et la Valteline.
Le grand événement dans l’armée autrichienne, c’est que le général de Wimptfen et le général Schlick doivent, sous le commandement supérieur de l'empereur, prendre le commandement de la première et de la deuxième armée d’Italie.
Le feidzeugmeistre de Hess sera quartier-maître général et chef de l’état-major. Le remplacement du général Gialay par le général Schlick est chose certaine.
Bergame, 18 juin.
11 y a deux manières de se rendre de Milan à Bergame. La première est de prendre place dans un convoi militaire, sur la section du chemin de fer de Venise laissée intacte par les Autrichiens. Mais ce trajet est court; il cesse à l’Adda. Le pont de Cassano a été détruit par la mine ; il faut traverser le fleuve sur un pont de chevalets. De Cassano à Bergame, des moyens de communication directe n’ont pas été établis. La seconde manière est de partir avec l'antique diligence, en arrêtant une
place vingt-quatre heures à l’avance. J'ai choisi ce mode de transport.
J’ai quitté Milan, hier, à deux heures, par un soleil brûlant, une poussière suffocante, et je suis arrivé à destination, brisé, moulu, vers onze heures et demie du soir. Le trajet, cependant, est de douze lieues à peine, la route très-bonne, parfaitement entretenue et tout à fait plane, si ce n’est sur les rives de l’Adda. Mais les relais manquent; les réquisitions prennent tous les chevaux; on n’est jamais certain de trouver un attelage frais à la poste; il faut ménager les forces des chevaux qui devront, peut-être, doubler la traite. De là des retards.
Les cultures, depuis Milan, sont de toute beauté ; elles ne sont nullement dévastées par la guerre. La vue s’étend, à droite et à gauche, sur un horizon immense de blés mûrs, de grasses prairies, de riches vignobles, entremêlés de plantations de mûriers, dépouillés pour l’élève du ver à soie. Il faut songer aux richesses industrielles qu’ils servent à produire pour ne pas être attristé par la vue de ces centaines de milliers d’arbres, au tronc peu élevé, à la cime étendue, paraissant morts, sur lesquels il ne reste pas une feuille. Aujourd'hui, le ver à soie a hié son cocon, les branches vont reverdir après les pluies, mais en ce moment, je le répète, les plantations présentent un triste .cpectacle.
Un mûrier rapporte, en moyenne, cinq à six francs annuellement. C’est une espèce particulière et toute différente de l’espèce cultivée dans nos jardins. Les mûriers du Verceillais et du Novarais qui n’ont pas été déjiouillés ont leur fruit; c’est une baie blanche, petite, sans saveur. Les arbres sont plantés dans les champs de trois en trois mètres, sur des lignes parallèles de dix mètres au plus, et telles sont la fertilité du sol de ce pays privilégié et l'action bienfaisante du soleil, que ces im • menses plantations ne nuisent d’aucune façon à la culture des céréales cl de la vigne. Les pi airies qui s'étendent dans les basfonds n’ont pas de mûriers; l'humidité leur est nuisible.
Un pays travaillé de cette façon ne se prête point aux grandes manœuvres de guerre, et l’on comprend comment les Autrichiens, comptant sur leur cavalerie, sur l’action de leur formi-
fiable artillerie, et voulant -liTrer ou offrir bataille en plaine, au delà de Breseia, où ils sont concentrés à proximité des vastes plaines de Montechiari, ont renoncé à défendre un terrain où l'avantage est assuré à la vigueur et à l'intrépidité de l'attaque. Une victoire les ramènerait bientôt dans les provinces lombardes; une défaite permettrait aux alliés de faire le siège de Vérone, la clef de toutes les positions. Je ne puis concevoir comment, dans la prévision du retour, les Autrichiens ont abandonné sans s'y défendre ou, du moins, sans les détruire de fond en comble, les préparatifs de résistance dont ils ont sillonné la route. S'ils revenaient, ce seraient autant d'obstacles à renverser.
Sans la chaleur torride qui nous accable, le voyage serait délicieux; mais les mûriers plantés au bord des fossés ne donnent point d'ombre, et c’est à peine s'il monte un peu de fraîcheur du canal agricole et industriel, le Naviglio di Pavia, profond, rapide, qui borde la route. Ce canal, comme son nom l'indique, aboutit à Pavie.
La navigation chôme, et c'est à peine si, de loin en loin, on voit sur l’eau quelques petites barques, au pont abrité par une toile, traînées par des chevaux de halage.
La guerre n'est point favorable à 1 industrie.
Nous traversons d'abord Crescenzago, village antique de douze cents à quatorze cents habitants, que sa belle situation sur les bords de la Marlesaua a fait choisir par les habitants aisés de Milan, peu affolés des rives du lac de Côme, pour y construire des villas. On y voit des maisons de campagne charmantes, et cinq minutes d’arrêt permettent d'aller admirer dans la vieille église paroissiale, dorée et peinte à fresque, un tableau fort estimé. de Luini, élève de Léonard de Vinci et son continuateur. Les Italiens appellent ses œuvres des tableaux a luinesques. »
On change de chevaux à Cassa de Pecchi, pauvre village de 800 habitants, où le roi Victor-Emmanuel, aujourd'hui à Brescia ou dans les environs immédiats de Brescia, avait son quartier général après son départ de Milan.
Nouvel arrêt à Gorgonzala, lieu désormais consacré dans l’histoire, parce que c'est là que l’empereur Napoléon III et la garde impériale ont établi leur quartier général lundi dernier,
jour de l'évacuation de fiergame par les Autrichiens. Gorgonzala, gros bourg de 4,000 habitants, a aussi une célébrité plus ancienne. C'est le centre de la fabrication et d’un grand commerce de fromages dits c stracchini, « connus par les gourmets de toutes les parties du monde. On serait fort surpris si, à Gorgonzala, comme dans toute localité italienne, on ne trouvait pas une belle église. Celle-ci, de construction moderne, est l’œuvre de Cantoni. Elle est remarquable par des colonnes corinthiennes, des statues, des bas-reliefs, la chapelle mortuaire du duc de Serbelloni.
La dernière construction dn bourg est un grand hôpital moderne avec portique à colonnes. Il n’est pas encore utilisé par l’armée, mais sa belle situation, sa vaste étendue en feraient un bon séjour pour les convalescents et les blessés qui doivent subir un long traitement.
Nous traversons l’Adda, à peu près au tiers du trajet de Milan à Bergame, au village de Pozzo-Vaprio ou, si on le préfère, à Canonica, les deux villages étant séparés par le fleuve seulement. Canonica est sur la rive gauche, c’est-à-dire au delà.
Rien de plus charmant que Pozzo-'Vaprio, ancien bourg de .0,000 habitants, très-industriel, centre d'un commerce étendu de soieries, possédant une fort belle fabrique de velours et de cotonnades et une grande manufacture de papiers. L’Adda, dans cette localité, est profondément encaissée ; sur la cime de la rive, à Vaprio, les villas s’élèvent par centaines. Celle qui domine est le palais Melzi, peint à fresques à l’extérieur et au dedans. La villa Castelbarco, appelée dans le pays « Monasticolo, > ne le cède guère au palais Melzi. Elle est riche eq ornements, statues, tableaux, bas-reliefs. Son beau parc et ses vastes jardins en font un séjour enchanteur.
En descendant au bord du fleuve par une pente si rapide qu’il faut enrayer les roues de la voiture, on traverse des retranchements autrichiens couverts de gabions et de fascines, à embrasures propres à recevoir de l’arlillerie de position; ces retranchements sont entourés d’une enceinte crénelée de plus d’un kilomètre d’étendue. Une seule batterie et un bataillon de
tirailleurs pourraieot, dans ce défilé, défendre le passage à toute une armée.
L’Âdda est large, rapide, impétueuse. Nous la traversons sur un pont de chevalets, étroit, mais solide, en partie neuf. Un bureau de péage est établi dans une baraque en planches, sur le territoire de Canonica.
Le pont traversé, on montre sur la droite Trezzo et l'on distingue très-bien les restes du château fort où mourut Bernard Visconti. Trezzo possède des carrières productives de poudingue et de nombreuses villas, petites, dit-on, mais fort co- 'Tuettes.
Canonica n'a que 1,200 habitants, mais les maisons sont belles. Là encore, l'église est digne d’attention. Que d’argent on dépense en Italie pour les temples et le service du culte! On affirme qu’à proximité, à Pontivolo, l’ancien < Ponz aureoli, > existent des ruines romaines.
Un fort détachement du génie sarde occupe Canonica et travaille activement, avec l’aide de nombreux ouvriers terrassiers, à l’établissement d’une redoute en avant du village. Un touriste parisien, qui so trouvait au nombre des voyageurs, ne concevait pas comment on pouvait perdre du temps à construire ce talus puérile. Si les Autrichiens éiacuent la Lombardie, c’est parce qu’ils comprennent l'impossibilité de s’y maintenir et jamais, selon lui, ils n’y pourront rentrer. Il ne fautdonc pas remuer la terre pour empêcher cela ; dès lors, pourquoi s'imposer des fatigues et des dépenses inutiles?
En sortant de Canonica nous longeons à peu près le bord de l’Adda en obliquant légèrement à droite pour arriver à Treviglio, première station du chemin de fer de Venise, après le pont de Cassano.
Treviglio est un bourg anciennement fortifié et bien bâti, de 10,060 habitants. Nous avons accompli un peu plus de la moitié du trajet ; mais il n’y a point de chevaux au relais et il faut attendre, deux grandes heures, que l'attelage, qui nous mène depuis Canonica, ait mangé l’avoine et pris du repos. Treviglio est encombré de troupes françaises; le régiment d’artillerie à pied de la garde impériale y fait séjour; plusieurs déla-
chemeots d’hommes en congé renou?elabIe et allant rejoindre leurs corps y font étape. Il y a parmi eux nombre de soldats ayant accompli une bonne partie de leur terme de service ; ils ont néanmoins été rappelés.
Presque tous, malgré l’intelligence très-réelle du militaire français, ignorent ce qui s’est passé. Ils ne savent rien de la bataille de Magenta et pensent qu'ils vont se battre à Montebello, dont le nom, répandu déjà en France par le combat de la division Forey, jette de la confusion dans leurs esprits. Je les ai vus, en grande partie, occupés à faire leur dévotion du soir, dans l'église paroissiale, enrichie à profusion de dorures d’un goiU équivoque et de belles peintures, un peu écrasées par tant d'or, de Zenale et de Cavagna. L'attitude pieuse de ces passagers de la guerre édifie la population catholique et un peu fanatique de l’endroit.
La vi.site du bourg terminée, — ce n’est guère long, — nous revenons flâner autour de la diligence dételée, où nous aborde une fort jolie personne, fille du libraire du coin, qni nous demande, en souriant, quelques renseignements sur le voyage. Il serait superflu de dire que chacun s'empresse à satisfaire la belle questionneuse; mais elle nous déclare bientôt, dans un babil charmant, moitié italien, moitié français, que ses questions ont pour seul but de lui donner l’occasion de parler le français.
Depuis un mois que l'on s'attend, en Lombardie, à l’arrivée des alliés, elle étudie la grammaire, et depuis quatre jours que les Français traversent son village, elle gazouille à tort et à travers, et du matin au soir, un charabia délicieux. Elle parvient déjà à se foire comprendre. Cependant, elle a dû avoir recours au dictionnaire pour répondre à la question de savoir si l’on s’occupe beaucoup de l’élève du ver à soie dans Treviglio. Ces mots ne présentaient aucun sens à son esprit ; mais, dès que le petit livre de poche lui eût appris qu’il s'agissait de c bucca de seta > (cocons), elle s’empressa de dire qu'il y a quatre machines à tisser — elle prononce à l’italienne « makines » — en activité dans l'endroit. IVous repartons en souhaitant bon succès à la studieuse et charmante écolière.
L«s Autrichiens ont occupé Treyiglio jusqu’à l’arrivée des troupes françaises. Les vedettes placées dans la tour exploraient la route, à l’aide de la longue-vue, et dès que les pantalons rouges de l’avant-garde ont paru dans le lointain, la troupe a commencé son mouvement de retraite. Les habitants, émerveillés par l’allure martiale et les beaux uniformes de la garde impériale, ont parfaitement accueilli les Français.
Le bourg de Treviglio, dans la guerre de 1848, a été occupé tour à tour par les Autrichiens et par les Piémontais. Les deux armées se sont rencontrées dans son voisinage peu de jours avant la retraite du roi Charles-Albert sur Milan.
Au delà de Treviglio, la route traverse un coin de forêt verdoyante et touffue, plantée d’acacias et de chênes. Le soleil avait disparu sous l’horizon; la lune, dans son plein, éclairait d’une lueur faible et douce, mais distincte, toute la campagne, et jusqu’à Bergame nous avons joui d’une de ces délicieuses .soirées italiennes inconnues sous d’autres latitudes.
Bergame est une fort jolie ville, trés-étendue, très-animée et peu peuplée, cependant, relativement à sa grande circonférence. On y compte un peu moins de 40,000 habitants. Bergame est fort paisible, la garde nationale y est organisée, l autorité piémontaise y fonctionne avec régularité, les enrôlements pour la légion étrangère et les chasseurs des Alpes de Garihaldi s’y poursuivent avec activité. Les habitants, gracieux et prévenants, se félicitent de ce que, lundi dernier, leurs oppresseurs sont partis sans'iambour ni trompette et sans faire mal à personne. Ce calme tient peut-être à ce qu'à Bergame il n’y a pas lieu à de bruyantes manifestations. Pas un uniforme français n’a paru encore dans les rues. Des détachements piémdntais et des chasseurs des Alpes ont traversé la ville, et un faible contingent de ces derniers y tient garnison. Les généraux Garibaldi et Cialdini se sont rencontrés, à Bergame, à ThOtel d’Italie, où je suis descendu.
Ce qui m’a frappé à Bergame, bien que mon séjour à Milan m’ait préparé à la métamorphose, c’est la propreté qui y règne; quel contraste avec la plupart des villes du Piémont! Que nous sommes loin d’Alexanarie, de Verceil,de Voghera,de Casale, de
Novare,etc.! Si les chambres del’hdtel d'Italie pèchent par quelque chose, c’est par un excès de comfort et même de luxe, donnant à réfléchir à qui ne tient pas à dépenser beaucoup.
Il est une chose, cependant, à laquelle je ne puis me faire, en Italie, et que Je rencontre à fiergame comme partout ailleurs. Il faut avoir du temps et des rentes }>our voyager dans ce pays. L'employé à qui l’on a affaire doit achever les détails puérils dont il s’occupe avant de se laisser aborder. Dans les cafés et les restaurants, encombrés ou vides, il faut appeler trois fois avant qu'on arrive, attendre qu'on serve, attendre qu’on apporte la note, attendre plus longtemps encore la monnaie de sa pièce. Si l'on témoigne de l’impatience, on vous regarde [étonné, on a l'air de vous prendre en commisération. Ni prières ni colères ne peuvent déterminer les gens à faire vite. Il faut s’habituer à leurs allures.
On prétend que les demeures italiennes sont fort désagréables à habiter pendant les froids ; mais aussi comme, en revanche, on y est bien en temps chaud! Les murs sont épais, les fenêtres à profondes embrasures. Dès que le soleil s'élève, on ferme les persiennes, dont la partie inférieure se relève sous forme d’auvent, et fort souvent les volets par-dessus. Si, par cette brûlante journée, j'ai peine, dans ma chambre hermétiquement close, à distinguer ce que j'écris, la fraîcheur qui y règne est des plus délicieuses.
Pendant la grande chaleur les Italiens font la sieste sur de grands canapés. Quand on parcourt les rues pendant les heures brûlantes de la journée, on voit des visages gracieux et curieux qui regardent sous les persiennes, et à la façon dont ces tètes mutines sont encadrées par les rideaux, on devine un costume fort léger. Et pourquoi pas? De midi à cinq heures on ne fait ni on ne reçoit de visites, et les regards indiscrets des passants ne peuvent pénétrer à travers les murailles. On prend ses aises.
J’ai visité Bergame ce matin. La plupart des rues sont à arcades, et j'ai été émerveillé par la propreté du marché aux fruits et aux légumes. Les fraises, les framboises, les oranges, les citrons, sont placés dans de jolies corbeilles sur de fraîches
couches de feuilles de vigne. Ce qui distingue le marché, ce sont les marchandes de cocons de soie, verts, blancs, jaunes. Ce matin, on exposait en vente des centaines de paniers de cocons.
Bergame est divisée en deux parties, la ville haute et la ville basse. La ville haute, que dominent les restes d'une citadeHe, est entourée de fortes murailles et de belles promenades, d’où l’on jouit d’une vue superbe. Dans la ville hante il y a de fort beaux édifices, la cathédrale, cinq ou six églises ornées, le palais municipal, le palais de la Ragione, qui contient la bibliothèque publique, la citadelle, aujourd’hui palais de la délégation, le séminaire, l’athénée des sciences, lettres et arts.
La ville basse est un composé de jolis faubourgs. Elle contient aussi cinq ou six églises. Ce qu’il a de plus curieux à visiter est le « locale délia Fierra, > vaste édifice entouré de boutiques symétriquement disposées; l’Académie Carrara, musée de peinture et d'architecture. Il existe aussi de nombreuses galeries particulières de beaux-arts ù Bergame.
L’empereur et le roi sont entrés hier à Brescia, où ils ont été accueillis avec un vif enthousiasme. Un corps de troupes a reçu l’ordre d’aller reconnaître la vallée de l’Oglio vers la Yalleline, et les Autrichiens, qui ont su celle opération, ont occupé en grande hâte les défilés supérieurs des montagnes.
Pendant ces derniers jours, il est arrivé à Montechiari 80,000 Autrichiens, 6,000 chevaux, 12 batteries. Ils songeaient probablement à se concentrer dans cette place, mais ils l’ont abandonnée le 16. Leur droite est allée à Lonato, se dirigeant vers Peschiera. Leur centre occupe les hauteurs de Castiglione ; leur gauche est à Castelgoffredo.
Une partie de l’arrière-garde ennemie, sortie de Brescia, avait pris position à Castelnedolo, où elle a soutenu un combat contre les troupesde Garibaldi. L’avantage est resté aux Autrichiens.
Garibaldi, désirant établir un pont sur la Chiese pour maintenir ses communications avec Brescia, espérant, en outre, surprendre l'arrière-garde autrichienne, essaya de tourner la position de Gasteinodolo et de marcher vers Lonato, qui n’est
qu'à une fjible distance du lac de Garda, de Desenzano, station du chemin de for sur le lac, et de la forteresse de Peschiera.
Arrirés à Treponti, les chasseurs des Alpes rencontrèrent les avant-gardes autrichiennes et s’élancèrent à leur rencontre. Les Autrichiens lâchèrent pied, mais leur fuite était simulée ; ils voulaient attirer les soldats de Garibaldi sous Gastelnedolo et les entourer par le gros de leurs forces. La feinte réussit.
Assaillis par des forces supérieures, les chasseurs des Alpes se sont retirés en désordre, sabrés par la cavalerie ennemie. Garibaldi est parvenu cependant à rallier ses troupes dans leurs ‘positions primitives. Il a perdu environ cent cinquante hommes dans sa tentative avortée de Treponti.
Si, dans cette circonstance, comme aux débuts de la campagne, Garibaldi eût opéré isolément, c’en était foit |>eut-étre du corps des chasseurs des Alpes, mais ici la poursuite des Autrichiens n'a pu s’étendre loin. Garibaldi s'appuyait sur l’armée sarde. Le roi Victor-Emmanuel, le sachant engagé dans de conditions fâcheuses pour lui , a donné ordre à sa 4* division de se porter en avant. Le général Cialdini prit position immédiatement à Rezzato. Les Autrichiens se retirèrent à Gastelnedolo et firent sauter le pont de la Ghiese devant Montechiari.
Le général Urban, qui, le 14, avait occupé Gapriono, en est reparti le lendemain.
On reproche au général Urban d’avoir été d’une sévérité implacable pendant l’invasion du Piémont par l’armée autrichienne. Une circulaire du comte de Gavour, aux agents diplomatiques sardes à l’étranger, dénonce à l’indignation de tous les cabinets européens, un acte de barbarie, commis le 20 mai, par le général Urban, sur neuf malheureux Piémontais, fusillés pour une cause futile (1).
(1) Voici la circulaire de M. le comte de Cavour :
« Turin, le tZ juin.
« Monsieur,
« Par une dépêche-circulaire précédente, j'ai eu l’honneur de faire connattre aux légations de Sa Majesté les actes de spoliation auxquels l'armée autrichienne se livrait dans les provinces sardes qu'elle avait
Il eût été consolant pour rhumanité que le général Urban ou le gouvernement autrichien, en son nom, eût réfuté, d’une façon victorieuse, la circulaire de M. le comte de Cavour. Il n’en a point été ainsi. La réfutation du cabinet de Vienne n’affaiblit en rien la portée de l’accusation. Le fait conserve le caractère fâcheux que lui donne la circulaire piémontaise.
occupées. Je dois mainteuaut tous informer qu’une enquête judiciaire a été ordonnée par le gouvernement à ce sujet. Elle prouvera que l’Autriche a brutalement violé les droits de la guerre et que la conduite de scs troupes n’est pas celle qui distingue les nations civilisées. Les résultats de cette enquête seront en leur temps communiquées aux légations. Mais il y a aujourd’hui nnfaitqul vient d’être légalement constaté par l’autorité judiciaire et que je dois signaler à l’indignation des cabinets de l’Europe entière. Publié par la presse, il ne serait peut-être pas cru; le gouvernement doit le faire connaître lui-même et en garantir l’exacte vérité.
« Le 30 mai , le jour même de la bataille de Montebello, vers onze heures du matin, des troupes autrichiennes étaient campées sur les hauteurs de Torricella , petite commune de la province de Voghera. Une patrouille, après avoir arrêté l’huîssier du tribunal qu’elle avait rencontré sur son chemin et l’avoir forcé â lui servir de guide , entra dans le village et pénétra dans la maison des fermiers Clgnoli. Lâ, après une perquisition minutieuse dans toutes les parties de l’habitation, ordre fut donné par les soldats à tous les membres de la famille Cignoli, ainsi qu’à quelques autres individus qui se trouvaient par hasard dans la cour de la ferme, de les suivre.
«r La perquisition avait fait découvrir dans la maison une petite flasque en cuir contenant une quantité minime de petit plomb de chasse.
« Les personnes arrêtées étaient au nombre de neuf, savoir :
< Pierre Cignoli, âgé de soixante ans ;
« Antoine Cignoli, âgé de cinquante ans ;
« Jérôme Cignoli, âgé de trente-cinq ans ;
« Charles Cignoli, âgé de dix-neuf ans;
« Barthélemy Cignoli, âgé de dix-sept ans ;
a Antoine Setti, âgé de vingt-six ans ;
« Gaspard Riçcardi, âgé de quarante-huit ans ;
« Herminegilde San-Pellegrin, âgé de quatorze ans ;
a Louis Achille , âgé de dix-huit ans.
« Il y avait ainsi un vieillard de soixante ans et un enfant de quatorze.
« La patrouille les conduisit devant le commandant autrichien, qui se trouvait sur la grande route, à cheval, au milieu de ses troupes.
Un gros d’Ântrichiens occupe le passage du Steirio ; ils ont fait sauter le pont du Diable et font des retranchements à Nauders. Un corps français de trois mille hommes s’arance à marches forcées sur cette position.
Des officiers de Garibaldi organisent des corps francs dans la Yalteline.
Grand quartier général à Brescia, 19 juin.
Je devais partir de Bergaine à neuf heures du matin, mais les Italiens n’aiment pas à voyager de bonne heure le dimanche, et Bergame n’étant pas sur la route suivie par l’armée, le con-
« Après avoir échangé quelques mots en allemand avec les soldats qui amenaient ces prisonniers, le commandant dit à l'huissier qui avait servi de guide de rester à sa place; puis il ordonna aux neuf malheureux paysans, qui ne savaient se faire comprendre et qui tremblaient de tons leurs membres, de descendre dans un sentier qui longeait la route : ils avaient à peine fait quelques pas, que le commandant donna à un peloton rangé sur le chemin le signal de faire feu.
« Huit de ces malheureux tombèrent roides morts ; le vieux Cignoli, mortellement blessé , ne donnait pins signe de vie. Les troupes autrichiennes se remirent en marche, et le commandant, se tournant vers l'huissier, lui dit qu'il pouvait s’en aller, et afin qu'il ne lui arrivât pas d’être retenu par les troupes qui étaient encore dans les environs, il lui donna un billet qu'il devait présenter le cas échéant, et qui lui servirait de sauf-conduit.
« Ce billet était une carte de visite qui portait sous une couronne de comte ce nom :
FeldmarscbalHieutenml Urban.
« Cette carte figure au dossier de l'enquête.
« Quelque temps après, les habitants se rapprochaient de l'endroit où cette épouvantable boucherie avait eu lieu. Le vieux Cignoli , qui avait repris connaissance, fut transporté à l'hdpital de Voghera, où il mourut cinq jours après.
« Des énormités pareilles n’ont pas besoin de commentaires. C'est là un assassinat aussi lâche qu'atroce, et dont on pourrait tout au plus trouver des exemples parmi les barbares et les sauvages.
« Vous êtes prié, monsieur ..., de donner communication de cette dépêche au ministre des affaires étrangères du gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité, et je vous prie en même temps d'agréer les nouvelles assurances de ma considération très-distinguée. »
docteur n’avait pas sa voiture complète. Dans l’espoir de voir arriver encore des voyageurs de hasard, il a jugé bon de retarder le départ. Il avait d'autres raisons encore pour ne pas altelerà neuf heures. Il tenait à faire grasse matinée, à déjeuner paisiblement, à faire ses dévotions; bref, nous avons quitté Bergame à dix heures quarante-cinq minutes. £n revanche, BOUS avons été menés rondement; nous étions à Brescia, à deux heures, et la distance est de trente-quatre milles italiens de soixante au degré.
De Bergame à Brescia les campagnes .sont belles, moins belles cependant que de Milan à Bergame. La culture varie peu; ce sont encore d’immenses champs de blés mûrs, du mais, de la garance, des prairies. Les mûriers sont de plus en plus nombreux, et près de Brescia l'olivier abonde; les vignes bordent les sentiers des champs, des vignes-hutains , toujours, c’est-àdire aux branches s'élançant en guirlandes le long d’échalas ou contournant le tronc et les branches des cerisiers et des saules. Ces vignes présentent un charmant coup d’œil, mais rien de plus; le vin des hutains est toujours de qualité inférieure. Les coteaux donnent, au contraire, un produit excellent. Cette année, les vignobles en plaine sont attaqués par l’oïdium; mais, chose remarquable, les ceps plantés sur les penchants qui bordent la route sont dans des conditions parfaites et promettent une récolte abondante.
Le ver à soie est malade aussi d’un mal inconnu. Depuis quelques années, le rendement est inférieur à celui des années ordinaires. La graine ne peut être utilisée pour la reproduction. Il faut, chaque année, faire venir de la semence saine des contrées orientales.
La science agricole en Lombardie, les habitants en conviennent, n’est pas à la hauteur de la fertilité du sol. On n’alterne pas suffisamment les cultures, et, par là, on épuise les socs nourriciers de la terre.
De Milan, pour .se rendre à Brescia, le grand quartier général et les troii|)es de la garde impériale ont suivi la lipe à peu près directe qui passe par Gorgonzola, Treviglio, Chiari, Ospedaletto. Nous avons traversé, ce matin, Seriate, village de qua-
torze cents habitants seulement, mais qui possède une église moderne d'une architecture grandiose, et ensuite Palazzolo, où l'on passe l'Oglio, un des points stratégiques de la Lombardie que l'armée autrichienne a renoncé à défendre.
Palazzolo, où le roi Victor-Emmanuel a fait étape dans sa marche sur Brescia, a 4,000 habitants et fait un très-grand commerce de soieries. De nombreuses charrettes, chargées d'immenses paniers en forme de tonneaux, renfermant des cocons de vers à soie, arrivent, par toutes les routes, à ses hiatures. On ne saurait croire à quel point l'élève du ver à soie imprime, à cette époque de l’année, de l’activité à toute la Lombardie. La Lombardie, qu’on ne l'oublie pas, se ressent moins qùe le Piémont de l'état de guerre. Tout y est dans son état normal. L’autorité piémontaise, substituée à l’autorité de l’Autriche, y fonctionne régulièrement. Sauf à Magenta et à Melegnano, il ne s’est livré aucun combat important sur son territoire, et les troupes, ne faisant que le traverser, y commettent peu ou point de dégâts.
Palazzolo, bâtie sur une hauteur, présente un coup d’œil très-pittoresque. Les femmes, accoudées à leurs fenêtres, dans leur grand co.stume d'apparat, les cheveux maintenus par une immense épingle d’argent, à deux têtes ornées et grosses comme des œufs, regardent en babillant passer le voyageur; les hommes, assis sur des bancs de pierre ou couchés sur la berge du pont, devisent des nouvelles do jour. Un pâtre, artistement drapé dans des haillons, est assis dans la pose d’un berger antique sur la dernière marche de l’escalier de pierre d’un édifice à peu près ruiné, et les vingt ou trente chèvres de son troupeau escaladent les degrés du perron en broutant l’herbe qui pousse dans les interstices des pierres. Les femmes de la contrée, au teint brun et doré, à l’abondante chevelure noire, aux yeux étincelants, sont, en général, fort jolies; mais dès qu’elles ouvrent la bouche, hélas! tout charme disparaît. Leurs dents sont noires; elles ont la voix rauque et forte. On ne peut pas réunir tous les attraits.
La route, à Palazzolo, passe au pied des ruines d’un vieux château dont les fondements et une partie des murailles servent
de base à une tour ronde, très-originale, campanile de l'église paroissiale qui s’élève à vingt-cinq mètres de iL
L’Oglio est large, rapide et profond' comme l’Adda ; nous le traversons sur un pont de pierre, à cent cinquante pas du viaduc, un des plus beaux de l’Italie, qui a été construit pour le chemin de fer de Milan à Venise.
A Palazzolo, comme dans toute la campagne, l’enthousiasme est très-contenu ; les cocardes tricolores sont rares et les drapeaux aux fenêtres n’abondent pas. Les habitants semblent plutôt hébétés que ravis; je doute même qu’ils se rendent un compte bien exact de ce qui se passe. Si les Autrichiens reviennent, ils ne seront pas compromis outre mesure.
En sortant du village, nous traversons le campement d’un détachement du génie sarde qui élève une demi-lune en travers de la route, laissant, bien entendu, un passage libre, fermé, au besoin et au dernier moment, par un parapet gabionné. Tous les passages d’eau sont ainsi préparés pour la défense, en prévision d’une retraite. Mais, à cause du dimanche, sans doute, on ne travaille pas aujourd’hui. II n’y a donc pas urgence.
A quatre ou cinq milles dePalazzoIo,on trouve Chiari, bourg de 9,000 habitants, où l'empereur a établi son quartier général. C’était un emplacement bien choisi, sinon au point de vue stratégique, du moins sous le rapport des bonnes installations. L’ancienne capitale du comté de Carmagnolo renferme bon nombre de belles et grandes maisons. Elle possède un théâtre, une académie de peinture, un musée de beaux-arts, legs de l'avocat Repossi, une bibliothèque publique, un vaste hôpital, et l’on vante la richesse et la beauté de son église.
Nous changeons de chevaux au bourg de Goccaglio, station du chemin de fer et célèbre par les ruines de son château fort. Là, nous déjeunons de l’éternelle côtelette à la milanaise avec le plat obligé de haricots verts , gras à soulever l’estomac, et suivis, non précédés, ce n’est pas l'usage, d’un potage au vermicelle saturé de fromage. Nous prenons ce repas dans la cuisine de la < tratoria e allagio, > entrepôt général de toutes les mouches du canton. Le goût de graillon et l'odeur nauséabonde des graisses qui rissolent dans des casseroles malpropres, le
voisinage de l’écurie et d’autre chose, la vue de la matrone qui cuisine en trempant ses doigts dans la sauce, suffiraient seuls pour calmer l’appétit de ceux qui n’ont point fait encore un apprentissage complet de la vie italienne.
A peine hors de Coccaglio, nous retombons en plein dans les scènes de la vie militaire, qui ne s’étaient plus présentées à mes yeux depuis deux jours. Convois, troupes en marche, charrettes de bagages, de vivres, d’approvisionnements, de malades, d’éclopés; traînards, campements, cuisine de bivac au bord de la route, champs dévastés, soldats couchés sous la tente-abri ou dans Therbe au pied des arbres, lessive sommaire dans l’eau courante des fossés, plusieurs même lavant jusqu’à la chemise qui devrait les couvrir, et obligés d’attendre c in naturalibus, » ou tout au plus drapés dans leur couverture, que le linge soit sec — position fort embarrassante si l’on battait subitement aux armes, — corvées qui s’organisent, appels, distributions de vivres, etc. La concentration des troupes est grande; le gros bourg d’Ospedalletto, autre station du chemin de fer, centre d’un grand commerce et d’une fabrication active de soieries, est encombré de soldats.
Nous approchons, encore un village, Borgho de Brescia, à traverser et, à moins d’un kilomètre de là, nous entrons dans la ville.
A Borgho sont campés les quatre régiments de cavalerie de la garde, lanciers, dragons, cuirassiers n*^ 1 et 2, qui ont quitté Milan, jeudi dernier, et les deux régiments d’artillerie, avec tout leur matériel. C’est un spectacle imposant et dont on ne se lasse pas. Les cavaliers font baigner leurs chevaux dans les eaux fraîches et limpides de la Mella — beaucoup de chevaux sont blessés au garrot — et c’est chose curieuse, je vous assure, de voir à la fois deux mille chevaux, dans l’eau jusqu’au-dessus du poitrail, buvant à longs traits, nageant, se débattant, rafraîchis par le bain, galopant sur la rive, .s’échappant de la main du cavalier et gagnant au large en bondissant.
11 est non moins étrange de voir les attitudes des soldats. Les uns bottés et en pantalon de cheval, la pipe à la bouche, se laissent mouiller bravement; d’autres plus délicats, debout sur
le dos glissant de la béte, chancellent, font mille contorsions, en s’efforçant de garder l’équilibre, et, malgré ces précaulions, tombent à l'eau avec un grand fracas et aux bruyants éclats de rire de leurs camarades. D’autres encore, voulant profiter du baiu sans mouiller leurs habits, se mettent en centaure et montent à cheval ainsi. On passerait une journée à les voir.
A quelques pas de là est le campement de la cavalerie; une légère pluie qui tombe depuis le matin, et qui, à la longue, occa> sionne une impression de froid, oblige les cavaliers inoccupés à se couvrir fortement. La tente-abri n’est pas un séjour agréable en temps de pluie; la paille en est sévèrement exclue. On passe devant de longues files de cuirassiers drapés dans leurs amples manteaux rouges, devant les parcs d’artillerie, un peu à l’écart de la route. Les canons de bronze neuf, couleur d’or bruni, sont au premier rang, gardés par de nombreuses sentinelles, l’arme au bras, la baïonnette-sabre au bout du mousqueton. On voit ensuite le régiment des pontonniers avec tout son matériel. Les grandes barques qui servent d’assises aux ponts militaires ne sont plus dans les fourgons, mais hissés sur de simples châssis à quatre roues d’où, en peu d instants, on peut les faire glisser dans la rivière.
Brescia, bâtie au pied d’un coteau, a quarante mille habitants; elle est entourée de murailles formant un carré régulier. L’empereur y est arrivé hier avec sa garde. La ville, qui est animée d'un patriotisme ardent, lui a fait un accueil chaleureux. £q deux mots, voici son histoire : capitale des Cénomanes, puis colonie romaine, Jules César lui donna le droit de cité en l’agrégeant à la tribu Fabienne. Détruite par Attila, relevée par Théodoric, les Lombards la conquirent et l'érigèrent en duché. Tombée successiment au pouvoir des Francs et des Allemands, elle s'érigea ensuite en république, fit partie de la ligue lombarde, guerroya contre les villes circonvoisines et fut le centre des factions des Guelfes et des Gibelins.
Occupée par Ezzelino de Romano d’abord, puis par les Visconti et les Vénitiens, elle appartint longtemps à ceux-ci. En 1796, elle fit partie de la république Cisalpine, ensuite du royaume d’Italie, et fut la capitale du département de la Mella
Agrégée, en 1814, au rfqraume Lombardo-Vénilien et chef-lieu de province, Brescia soutint une lutte terrible contre les Autrichiens, en 1849, et, depuis, leur a gardé une haine mortelle. En 1850 l’inondation de la Mella porta la terreur et la mort sur son territoire.
Le nom de Brescia est donc aussi lié intimement à l’histoire de la guerre de l'indépendance italienne, en 1849. Brescia, dans des circonstances terribles, a prouvé ce que peuvent l’amour de la patrie et la haine de l'oppression étrangère.
Bien que le gain de la bataille de Novare eût brisé la résistance à l’Autriche en Piémont et en Lombardie, ce succès n’éteignit pas la guerre d’un seul coup. Des villes insurgées , attaquées par les impériaux et livrées à leurs propres ressources, luttaient avec des chances diverses. Depuis quatre jours les habitants de Brescia se défendaient avec un héroïsme dont l’histoire offre peu d’exemples, lorsque, le 29, arriva la triste nou- Telle de la déroute de Novare et de l’abdication de Charles- Albert. Les habitants, loin de perdre courage, continuèrent de combattre avec acharnemeut. Le 30, on reçut des nouvelles tout à fait contraires, d’après lesquelles les Autrichiens auraient élé complètement battus. En attendant, l’ennemi devenait de plus en plus nombreux. Le maréchal Haynau accourut de Padoue pour prendre en personne le commandement du corps d’opérations. Le 31 , il enjoignit à la ville de se rendre sans retard et sans conditions , menaçant de donner l’assaut et de la livrer au pillage, si à midi les portes ne lui étaient pas ouvertes. « Habitants de Brescia, vous me connaissez, je suis fidèle à ma parole! » Ainsi se terminait sa proclamation. La municipalité, ballottée ei.tre lesnouvellcs contradictoires qui lui arrivaientde toutes parts, envoya une députation au maréchal Haynau pour lui faire part d’une dépêche qu’elle avait reçue annonçant un armistice qui promettait l’évacualion de la Lombardie par les Autrichiens. Mais le général autrichien ne voulut rien entendre. Loin de détromper la députation et de l'instruire du véritable état des choses, il se contenta de lui répondre : « Je suis informé de tout ; je n’ai que faire de vos dépêches. Ce qu’il me faut, c'est
la reddition de la ville. Je ne vous laisse que deux heures pour' réfléchir et vous soumettre ! >
A ces dures et orgueilleuses paroles, Brescia répondit par le cri de guerre : • Vive l’Italie! mort aux barbares! » Vers 3 heures du soir, Haynau attaqua la ville avec furie de tous les côtés à la fois. Les Brescians le reçurent bravement, opposant partout une résistance héroïque, et, malgré l’avantage que donnait à l'ennemi ses forces bien supérieures et son artillerie, ils restèrent inébranlables derrière leurs barricades. Haynau, désespérant du succès, fait mettre le feu aux maisons des faubourgs. La position des braves défenseurs de la ville devenait épouvantable ; ils étaient enfermés dans un cercle de flammes, foudroyés par l’artillerie du château et par les batteries dressées aux carrefours de la cité. Bien n’ébranla leur courage. Le 1" avril , à la pointe du jour, ils sortirent de leurs retranchements, s’élancèrent sur l'ennemi avec une admirable énergie et le culbutèrent sur toute la ligne. Mais, hélas! de nouveaux bataillons remplaçaient ceux qui tombaient , tandis que les Brescians, toujours sur les barricades, exténués de fatigue , sans munitions, avaient perdu jusqu’à l’espoir d’étre secourus. Il ne leur restait plus qu’à mourir! Alors la municipalité, voyant la ville aux abois, se résolut à envoyer aux Autrichiens un religieux, le père Maurice, demander grâce pour les habitants qui n'avaient pas pris part à la lutte. Le maréchal promit de respecter la vie et les biens des citoyens ; mais, la ville prise, il ne put mettre un frein à la fureur de ses soldats. Brescia fut mise à sac. Pendant que cette soldatesque effrénée frappait sans pitié les femmes, les enfants, les vieillards et les malades, se croyant à l’abri de tout châtiment, on annonça l’arrivée de l’intrépide et loyal Camozzi, riche propriétaire, accouru de Bergame, dans la nuit du même jour, à la tête de 800 hommes. La nouvelle parcourut rapidement la ville, et un rayon d’espérance vint rendre la vie aux infortunés Brescians. Camozzi engagea le combat; mais, après une lutte désespérée, se voyant cerné par vingt bataillons, il fut obligé de disperser sa bande. Telle fut l'issue du plus brillant épisode de la guerre lombarde.
Brescia tomba donc glorieuse et vengée, en forçant l’admiration même de ses ennemis.
Le général ]\ugent, qui mourut deux jours après de la blessure reçue sur le champ de bataille, institua la ville de Brescia sa légataire, en témoignage de l’admiration que lui inspirait la conduite de ses héroïques citoyens. Ce fut une belle et généreuse protestation contre la conduite du maréchal Ilaynau. Celui-ci fit traîner dans la citadelle et les casernes cent des citoyens les plus honorables, et, après leur avoir infligé la bastonnade,ordonna qu’on les fusillât. Il frappa, en outre, la province d'une amende six millions, et la ville d'un supplément de contribution de 500,000 livres qu’il distribua à ses ofiieiers. Il exigea de Brescia le remboursement de la poudre et des projectiles consommés par ses troupes, et une certaine somme pour élever un monument à la mémoire des Autrichiens tombés pendant la lutte.
Voilà ce qui s’est passé à Brescia en 1849, et tels sont les causes de la haine implacable que les Brescians portent aux Autrichiens.
Brescia est le berceau d'hommes illustres ou célèbres, et, en dernier lieu, du chanteur Tamburini.
L’aspect de Brescia dénote son antiquité. On y voit peu de constructions neuves, mais de vastes et opulents palais et des quartiers pauvres, rongés de vétusté. Le canal de Mompiano, ouvrage romain, alimente les nombreuses fontaines publiques de la ville et celles qui existent dans la plupart des maisons importantes. La partie la plus animée de Brescia est celle du centre qui commenceà la Grand'Flace et finit au théâtre voisin. C'ést là qu’on trouve, sous de larges arcades, les plus beaux magasins, c'est la promenade favorite des habitants. Brescia a deux cathédrales ; l’ancienne, qui date du ix‘ siècle; la nouvelle, érigée au xvii”, et vingt églises , fort somptueuses pour la plupart; un palais épiscopal, encore surmonté, à son fronton intérieur, des armes autrichiennes, quelques édifices publics, les ruines d’un temple, celui de Vespasien, découvertes en 1822, les restes d’un théâtre antique, etc.
Le château ou citadelle, qui domine Brescia, fut construit
au XIV* siècle et passa longtemps pour le plus fort de l'Italie. C’est une position que, de nos jours, on ne saurait défendre sérieusement.
Garibaldi était hier à Salo, sur le lac de Garda, à vingt milles environ de Brescia et à distance égale de Peschiera. Il commande à 10,000 hommes environ, dont deux tiers armés et un autre tiers qui ne le sont pas. Il lui arrive encore des recrues, mais non plus en aussi grand nombre qu'au début de la guerre. Les jeunes gens de famille sont fort désireux de s’engager dans les capitaines aides de camp. Le général les enrôle comme soldat et leur promet qu'ils seront officiers dans dix jours. On ne peut mieux dire, et le volontaire a bien mauvaise grâce si cette promesse ne le satisfait pas.
Garibaldi a voulu se rendre de Salo vers Descnzano. Il a rencontré des forces considérables qui l’ont obligé à rétrograder. Ses troupes ont essuyé le feu du vapeur autrichien au lac de Garda. L’artillerie française a fait taire les canons du steamer.
Le séjour des chasseurs des Alpes à Brescia a fait prendre une mesure étrange au sujet d'établissements d'une nature peu convenable, et qui existent cependant dans toutes les villes de certaine étendue. A Brescia, ils sont réunis dans une seule rue. Les chasseurs des Alpes s'y sont rendus en foule et y ont commis de grands excès. Les pensionnaires, éplorées, ont pris la fuite en masse et se sont placées sous la protection de la municipalité. L’autorité, dans sa sollicitude envers scs administrées, leur a donné la prison pour asile. Mais, pour éviter que les soldats, ne voulant pas croire à l'émigration complète de toute une rue, ne forcent les portes des maisons, — si peu honorables qu’elles soient, ce sont des propriétés qu’il faut respecter,—le conseil municipal a fait murer toutes les entrées, et l'on voit aujourd’hui, à Brescia, une longue rue dont toutes les fenêtres sont hermétiquement closes et qui n'a pas de portes.
Depuis deux jours, il n’y a plus un grain de tabac à Brescia, rien de ce qui se fume, se prise ou se mâche, et aujourd’hui les soldats ont, en peu d'heures, épuisé le.s approvisionnements de tous les boulangers. C'étaient aux portes des mar-
chands de comestibles une confusion inexprimable ; la garde nationale et les sentinelles françaises avaient peine à maintenir l'ordre, et comment aurait-il pu en être autrement entre gens qui ne parlent pas la même langue, qui ne s’entendent ni sur le poids ni sur la monnaie et qui se détient les uns des autres ?
Bientôt il n’y eut plus de pain. Tout le monde voulait en avoir. Le pain, base de la nourriture du Français, fait défaut à l’armée, non pas que les vivres ont manqué, mais telles sont la rapidité de la marche et la difficulté des approvisionnements, qu’il a été impossible, pendant plusieurs jours, de distribuer aux soldats la ration réglementaire de pain ou même de biscuit. On délivrait journellement un quart de ration de pain, et l'équivalent du reste était remplacé par du riz. Ce régime n’est pas du goût du soldat. Rien pour lui ne peut remplacer le pain.
On s’attend au déplacement du quartier général pour la journée de demain. Ces marches forcées auront bientôt un tarme. Nous approchons du quadrilatère, et la bataille qui sera livrée prochainement dans l’un ou l'autre point de la plaine sera une grande bataille.
Ce soir, la ville entière a été illuminée autant qu’elle pouvait l’étre. Il pleuvait à torrents. La c Contrada del Pesce, » qu'habite l’empereur, était décorée et illuminée avec beaucoup de goût. A l’heure de la retraite, la musique du 1*' grenadiers a joué l’air national italien • Avanti un pazzo i> qui a excité un véritable délire dans la foule.
Les dames de Brescia sont fort gracieuses; elles témoignent autant d’alfabilité aux alliés qu’elles se montraient farouches à l’égard des Autrichiens.
P.-S. — Il se confirme que les Autrichiens sont revenus en force à Lonato et à Montechiari.
L’empereur François-Joseph a transféré son quartier général à Villafranca, sur la route de Vérone à Mantoue.
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Grand quartier général ^ Brescia, îO juin.
Je reviens de la citadelle de Brescia où mène un chemin pénible, montueux, qui contourne les flancs de la montagne. Au tiers de la route, un groupe de cinq ou six ofüciers sardes, dont le chef devançait les autres au galop, descendait la pente rapide. Un cavalier de premier mérite est seul capable d’exécuter pareille prouesse.
Les cris < Evviva! « et les exclamations répétées « Il re! il re ! > partis des rangs des citadins qui se trouvaient là me firent reconnaître dans l’intrépide cavalier le roi Victor-Emmanuel. Sa Majesté Sarde est un superbe soldat, à la figure martiale et distinguée, et ne ressemblant pas le moins du monde, je l’en félicite , aux affreuses gravures qui le représentent avec des moustaches en croc et des cheveux bouclés.
L’ascension achevée, des soldats campés aux abords de la forteresse m’apprirent que l’empereur Napoléon était aussi à la citadelle. Il fallut attendre, avant d’entrer, la fin de sa visite. Le S5‘ de ligne bivaque sur les remparts extérieurs et dans les fossés profonds, mais à sec. Ce brave régiment fait partie de la 1” division du 1" corps. Il a combattu à Casteggio, à Magenta, à Melegnano. Dans ces trois rencontres, vingt-deux de ses ofiS- .ciers ont été mis hors de combat.
La citadelle de Brescia commande la ville, maisons par maisons; de ses remparts, la vue s’étend sur la campagne à plusieurs lieues à l’horizon. Rien ne fait obstacle aux regards, pas un pli de terrain, pas un arbre, pas une bâtisse, rien, si ce n'est les limites de l’horizon. La forteresse n’est qu’une enceinte avec deux demi-lunes dominant complètement Brescia, revêtements en forte maçonnerie, glacis très-étendus, fossés trèslarges. C’est une forte position, mais, comme je vous l’ai dit hier, ce n’est pas une place forte.
Les bâtiments intérieurs sont spacieux, à plusieurs étages, flanqués aux deux extrémités d’une tour ronde crénelée, rappelant par sa forme un bonnet de juge renversé. Ces constructions ne sont pas à l’épreuve de la bombe ; elles ne renferment
ni magasins, ni caves à canons, ni réduits casemalés, mais de grandes casernes. On peut y loger à l'aise douze cents hommes.
La visite de l’empereur a duré une demi-heure. Sa Majesté est sortie de la citadelle à pied, à deux pas en avant de son étatmajor, marchant lentement, tête baissée, le regard satisfait.
Sa santé parait bonne, mais scs traits sont un peu altérés par la fatigue et sa barbe grisonne visiblement.
On entre à la citadelle par un pont-levis, et l’on traverse une voûte sous laquelle s’ouvrent les portes des corps de garde et des salles où sont détenus les prisonniers de guerre. Presque en face de la porte d’entrée, un peu vers la droite, est la citerne où l’ennemi, avant de se retirer, a noyé ses poudres. Une forte odeur de soufre monte du fond du puits, d’où l'on a retiré déjà une trentaine de gargousses. Je ne crois pas qu'on ait jeté à •
l’eau de grands approvisionnements de guerre.
A gauche, sous le porche d'un pavillon détaché des corps de bâtiment, il y a une trentaine de bottes à balles remplies et clouées sur leurs sabots, et de grandes caisses remplies déballés pour tous les calibres de canons. Devant les bâtiments, les Autrichiens ont abandonné neuf pièces de campagne , avec leurs affûts, leurs avant-trains et tous leurs armements; une pièce de 4, en bronze, fort curieuse, du millésime 1740, quatre pièces de 6 et quatre obusiers courts de campagne, système Gribcauval , portant sur la plate-bande les mots a Liberté, Egalité, » et sur la culasse •< 2i) ventôse, an ix de « la République. » Sur les remparts sont encore deux , pièces de 24, en fonte, sur affûts de côte, et quatre mortiers en bronze de vingt-neuf pouces. Tel est le dénombrement exact des bouches à feu abandonnées, dans leur retraite, par les impériaux dans la ville de Brescia.
Des embrasures nouvellement faites et des plates-formes à peine achevées font supposer que les deux demi-lunes étaient armées d’autres bouches à feu qui ont été emmenées. Derrière les pièces en batterie, il y a six piles de bombes et d’obus non chargés et de boulets, plus une septième pile de ces boulets de pierre dont on se servait au moyen âge et en dernier lieu encore pour les canons des batteries des Dardanelles.
Il est singulier qu'aucune des quinze bouches à feu abandon nées à Brescia ne soit encloiiée, quoiqu'il eût fallu si peu de temps et d’efforts pour les mettre hors de service. Je crois cepeudant avoir deviné la cause de cet oubli, de cette négligence, de ce dédain si l'on veut : l’ennemi n’a pas abandonné de munitions, et, les Français n’ayant pas les mêmes calibres, les pièces trouvées dans la citadelle sont pour eux comme si elles n’existaient pas.
Les bombes et les boulets empilés derrière les batteries sont frottés soigneusement à la mine de plomb, qui les préserve de la rouille. Cette propreté contraste avec les dégradations, œuvre du temps, que l’on remarque dans les travaux de la place.
Dans la cour et sur les remparts intérieurs flânent, confondus avec les soldats français, un grand nombre de (irisonniers, mais plus encore de déserteurs lombards. Il ne doit guère rester d’Italiens dans les rangs de l’armée autrichiennne.
Les bâtiments de la citadelle sont élevés d’un étage au-dessus du rez-de-chaussée ; les chambrées, garnies de deux immenses poêles en fonte à chaque extrémité, ont cent lits chacune. Les Autrichiens, qui ont enlevé les fourneaux des cuisines, ont laissé les lits en place, prêts à recevoir les Français. Les couchettes sont en fer, garnies d’un sommier bourré de paille de mais, d’un traversin, d’une couverture de laine et d'une paire de draps.
Les soldats du 53* et ceux du 1" voltigeurs de la garde, qui venaient prendre possession de la citadelle, fouillaient les paillasses, plutôt par curiosité que dans l’espoir d’y trouver du butin. Ils ont ramassé des planchettes de sac, des patiences, des livrets et de petits rouleaux de flanelle, saturés de chaux, dont les Autrichiens se servent pour nettoyer leurs tuniques blanches. Ces mêmes petits rouleaux trouvés dans les sacs aux débuts de la campagne avaient fait dire que tout soldat autrichien, en temps de guerre, était muni du linge nécessaire pour un premier pansement. Dans les chambrées de Brescia on a trouvé aussi des puces, par milliards. Sans en demander à personne, j’en ai reçu ma large part.
Toute l’armée franco-sarde est à Brescia ou dans un faible rayon de Brescia. On attend des approvisionnements qui ne tarderons pas à arriver. L’empereur veut que de grandes amélioration soient apportées dans le service des subsistances. Les vivres n'ont pas manqué, jusqu’ici, par la masse, mais ils n’ont pas toujours été convenablement répartis. Certaines divisions en manquaient, d’autres ne savaient qu’en faire. Des centaines de milliers de rations ont été perdues.
P.-S. — On annonce que les Autrichiens ont décidément abandonné les fortes positions de Lonalo, de Castiglione, de Montechiari, que couvre la rivière de la Chiese et où ils s’étaient fortifiés avec soin, en crénelant les murs, en coupant les ponts et en établissant de nombreuses batteries.
On a reçu aussi des nouvelles des duchés au grand quartier général. La division d'Autemarre, qui était le 15 à Plaisance, a dû quitter cette ville, le 19, pour se diriger sur Mantoue; elle se compose des 83% 89*, 93’ et 99* de ligne, du 3* zouaves, du 4* lanciers et d'une batterie de six pièces d’artillerie avec ses vingt-quatre voitures. Deux bataillons de chasseurs des Apennins, détachés du corps commandé par le général Ulloa, se trouvaient à Plaisance ;
Voici un fait qu’on raconte dans l'armée au sujet de l’évacuation de Plaisance.
Les mineurs qui ont fait sauter le pont de la Trebbia étaient des Hongrois qni, après l'œuvre de destruction accomplie, n’ont pas voulu rejoindre et ont prévenu les Français, à leur arrivée dans les murs de la ville, de se défier d’un magasin n" 3, renfermant des poudres et devant sauter par suite d’un système percutant établi à l’intérieur derrière la porte. Sur ces indications, on a pénétré par une autre ouverture, et le danger trop réel a été évité.
/ Cassano, 22 juio.
Ën quittant Brescia, en approchant de la nouvelle ligne d’opération dont le Mincio sera la base, l’armée des alliés se trouve placée dans des conditions de plus en plus difficiles. Les appro-
TisionnemenU doirent être plus nombreux parce qu’ils ne peu- ?ent se renouveler de jour en jour, ils doivent venir de plus loin et les moyens de transport font défaut. Dans la cavalerie, les chevaux s’usent, la ferrure de certains régiments est hors de service et les rechanges manquent. Les fourrages ne sont pas sufBsants, l'avoine a été remplacée par du mats, qui répugne aux mulets et aux chevaux, et encore n’a-t-on pas toujours du mats à point nommé.
De plus, on entre dans un pays qui, sans être ouverlemeut hostile, n'est pas favorable aux alliés. Au delà de Brescia, on ne doit guère compter sur le bon vouloir des populations des campagnes. La guerre actuelle est encore, selon eux, comme en 1848, une < guerre des signors. > De ces contre-temps, de ces ennuis, il ne résulte aucun dommage matériel sensible; l’armée est en force, réunie, compacte; l'état sanitaire laisse peu à désirer, le moral des soldats se soutient, mais il y a des privations et peu d’espoir de les faire cesser.
J’ai voulu profiter des jours de trêve à peu près certaine qui flous séparent encore d’une rencontre entre les deux armées, en avant de Montechiari, pour faire un pas rélrograde et visiter les ponts jetés sur l’Adda. Tel est le but de mon voyage à Cassano.
De Milan à Brescia, il y a deux tronçons de chemins de fer, coupés par la rupture du pont de l’Adda. Sur chacune des deux lignes qui se rapprochent, mais ne se touchent pas, il reste des waggons plats, peu de voilures pour les voyageurs et une seule machine. Chacune fait un mouvement de va-et-vient continuel, traînant à sa suite tout le matériel existant. Avoir upe machine seule est une garantie pour que deux trains marchant en sens inverse ne se heurtent pas, mais ce n’est pas un bien pour la facilité et la régularité des communications.
Quand un convoi arrive à l’extrémité d’un des tronçons de la ligne, il faut transporter à bras, sur l’autre bord de l’Adda, les approvisionnements et les munitions de guerre qu’il contient. Il faut pour cette opération un temps énorme. Mieux vaudrait pour l’armée renoncer au bénéfice du chemin de fer. Elle y gagnerait sous tous les rapports.
Les chemins de fer, d'ailleurs, ne sont utiles à la guerre que pour le déplacement des hommes et des chevaux. Quant au gros matériel, il y aura toujours avantage à le transporter par le roulage ou par eau.
Il n’y avait qu’une voiture de 1” classe et elle était pleine. Au moment du départ, le chef du train pria denx jeunes gens de céder leur place au général Garibaldi et à son aide de camp, qui se rendaient de Brescia à Bergarae. Les jeunes gens auxquels cette demande s'adressait, s'empressèrent d’obéir ; mais le général, voyant ce que l’on voulait faire, secoua la tête en agitant la main en signe de remerciement et de refus, et alla s’asseoir sur la dernière banquette d’un waggon de 3* classe, où, tout à l’heure, personne ne voulait entrer.
Chacun court à ce précieux waggon ; il fut envahi, encombré, et la voilure de 1” classe, qui avait été prise d’assaut et défendue comme un retranchement, fut désertée en un clin d’œil. J’ai fait comme les autres, et j’eus l’honneur de faire le trajet de Brescia à Bergarae, assis, face à face, avec le célèbre général. J’ai eu grand’peine à le reconnaître, non pas que je l’eussé jamais vu, mais son portrait, tracé de main de maître dans une correspondance adressée de Côme, le 30 mai, à la « Sentinelle du Jura, » était si bien gravé dans ma mémoire, que j’étais sûr de pouvoir le désigner entre mille :
c Haut de tai'le, large d’épaules, une tête de lion sur des « épaules d’athlète. Sa longue barbe noire, béris.sée, inculte; c ses yeux brillants qui lancent l’éclair, son chapeau de feutre c noir ruisselant de plumes noires, son manteau écarlate c troué autour de son cou, en font un personnage extraordi- ( naire... *
Certes, on ne pourrait s’y tromper.
Mais y a-t-il deux Garibaldi, ou un vrai et de faux Garibaldi, comqae il y a eu tant de faux Louis XVII ? ou bien Garibaldi a-t-il le don de la métamorphose et prendrait-il, les jours de combat, une figure et un costume qu’il n’a pas quand il se donne trois jours de repos et de congé? Le Garibaldi que j’ai vu face à face pendant deux heures, le Garibaldi unique et authentique, dont les genoux touchaient les miens, est de taille
moyenne, peut-être au-dessous de la moyenne. Ses yeux gris bleu ont une grande expression de doueeur et de bienveillance. Sa longue barbe brune, qui grisonne fortement, est taillée en boule et trés-soignée. Son képi bleu, aux broderies d'argent, recouverte d’une coiffe blanche aux bouts flottants comme en portent les officiers d’Afrique, sa taille épaisse, ses jambes fortes et courtes, mais bien droites et bien d'aplomb, ses bras qui joignent difficilement, sa voix douce et persuasive, son ceinturon étroitement serré, son sourire permanent, son manteau gris, proprement roulé, qu'un domestique porte en bandoulière, sa tenue fraîche et bien brossée, le font prendre, au premier aspect, pour un intendant de première classe, on un médecin principal qui n’a pas l'habitude de l’uniforme.
Tel est, trait pour trait, le général Garibaldi. Modeste, du moins en apparence, il parle peu de sa personne et s’étend volontiers sur les qualités guerrières deses chasseurs, qu'il nomme ses enfants. A Bergame, le général a quitté le train avec plusieurs de ses officiers, qui se trouvaient épars parmi les voyageurs.
Vers onze heures, par une pluie battante, aux éclats du tonnerre (tous les soirs il tonne cette année, en Italie), nous passons, avec des précautions infinies, sur le pont du second bras de l’Adda, et le train fait halte. L’autre pont et la rampe qui remonte la rive sont traversés à pied, à la lueur des torches.
L’Adda, je l'ai dit dans uue de mes lettres précédentes, a un cours très-impétueux et deux bras; le pont bâti sur le premier bras (en venant de Milan) a été miné; le second est intact. Le pont de bois qui remplace le premier et un autre pont jeté en amont sont l'œuvre de la troupe. C’est par là et un peu par Canoniea qu’il faut passer tout ce qui sert à l’armée, et il y a tout un matériel de siège à faire arriver sur l’autre bord. Les bombes chargées sont mises deux par deux dans une brouette.
Après vingt minutes de marche dans la boue et par une pluie diluvienne, après avoir heurté pendant une heure, à coups de pied, à coups de pierre, à coups de crosse de fusil, à une porte de fort bonne apparence, nous avons obtenu un gite pour la nuit, mais pas à souper, pas même du* pain sec, et quel gite!
Les plus heureux sont ceux qui se sont roulés à terre enveloppés dans une couverture. Les autres, et j'étais du nombre de ces malheureux, ont pu se coucher sur de larges-canapés et ont été livrés, pendant toute la nuit, à la voracité d'une légion de bétes. Je suis, ce matin, tatoué comme un sauvage.
P. S. — Voici te résumé des nouvelles de la journée :
L’empereur et le roi ont quitté Brescia pour se porter en avant. Ils ont poussé une reconnaissance jusqu'à Desenzano, au bord du lac de Garda.
Les troupes autrichiennes ont établi une ligne télégraphique entre Botzcn et Landeck.
Les régiments composés de soldats italiens, repassent le Tyrol pour se rendre en Allemagne.
2,000 hommes sont arrivés à Mais; 5,000 hommes suivent. Les Autrichiens continuent à construire des fortins, des blockhaus et des redoutes.
Le gros de l’armée autrichienne a passé sur la rive gauche du Mincio. Son grand quartier général est transféré à Valeggio.
Les Picmonîais se sont avancés vers Peschiera et ont, après une rencontre très-vive , repoussé les avant-postes ennemis. Deux officiers et quelques soldats autrichiens ont été tués dans celte rencontre.
L'armée française a complété aujourd'hui le passage de la Chiese à Montechiari, que les Autrichiens ont décidément évacué avant-hier.
La cavalerie a poussé des reconnaissances habilement conduites par le capitaine de Contenson, du régiment de chasseurs d'Afrique. Une grand'garde de uhlans a été surprise. Quelques hommes ont été tués. Neuf ont été pris avec leurs chevaux.
La municipalité de Montechiari est venue offrir à l’empereur un pieux souvenir des victoires du premier Empire. Une colonne, où étaient gravés les noms des officiers français morts en combattant, avait été élevée sur le champ de bataille de Castiglione. En 1818, les Autrichiens renversèrent ce monument, que la ville de Montechiari recueillit et conserva religieusement dans ses murs.
Sa Majesté l’a accepté et a ordonné que cette colonne fût replacée aux lieux mêmes où elle avait été primitivement élevée.
On me communique aussi quelques nouvelles des Etats de l'Eglise.
Le délégat pontifical à Ancône s’est retiré dans la forteresse, qui a reçu des troupes et des armements.
Il régné à Rome une grande agitation. La foule a voulu déployer le drapeau tricolore italien devant la garnison française et proclamer la dictature de Victor-Emmanuel. Le général de Goyon a mis obstacle à cette manifestation. De fortes patrouilles circulent nuit et jour dans la ville.
Le pape a notifié aux agents diplomatiques des puissances représentées près du Saint-Siège une protestation contre le démembrement de ses Etats. Il a fait une allocution au consistoire sur la séparation de la Romagne et lui a communiqué, dit-on, une lettre de l’empereur Napoléon III garantissant l’indépendance du trône pontifical.
On parle à Rome de la démission du cardinal Ântonelli de ses fonctions de secrétaire d’Etat, et de son remplacement par le cardinal Amat, vice-président de la chancellerie apostolique.
Cassano, 33 juin.
J’ai été toucher barre à Milan, et j’en suis reparti, ce matin, à dix heures. Le train a fait halte à Cassano et ne va pas audelà. Il me faut attendre ici jusqu’à demain. Heureusement il n’y a pas de péril en la demeure, j'arriverai à temps, je l’espère, pour rengagement qui aura lieu, de toute nécessité, sur le Mincio. On fait de grands préparatifs dans cette prévision. Les malades et les blessés transportables, des hôpitaux de Milan, sont évacués sur Novare, Vcrceil, Gênes, Alexandrie ou Turin. Il faut faire de la place. Heureusement, je n’aurai pas aujourd’hui à souffrir des puces de l’Albergo Grande de Cassano ; je suis logé, avec deux officiers d’état-major, au palazzo d’Adda, appartenant au marquis d’Adda, qui habite Milan.
Le propriétaire est chambellan et conseiller au conseil privé de Sa Majesté l’empereur François-Joseph. L’empereur Napoléon, pendant que son quartier général s’est trouvé à Cassano, a logé à la casa Brambilla, moins somptueuse que le palazzo d’Adda. De ses fenêtres, il surveilla le passage de l’Adda par son armée.
Les officiers qu’on loge tous les jours au palazzo d’Adda peuvent jouir des frais ombrages de cette habitation princière,mais c’est là tout. Les appartements d’honneur sont fermés; il leur reste le second, des chambres de domestique.
J’espérais avoir le spectacle de la procession de la Fête-Dieu, à Cassano; c’est la fête religieuse célébrée avec le plus de pompe, en Italie; mais, bien que toutes les rues soijcnt pavoisées, la procession ne sortira pas, elle craint rencombrement, et notons bien, cependant, qu’il n’y a pas une seule compagnie à Cassano, si ce n’est une partie du régiment de pontonniers, campé, beaucoup plus bas, sur la rivière. On craint peut-être que la vue de la procession ne nuise à l’idée qu’on se fait, en Europe, de la somptuosilé des cérémonies du culte en Italie.
La grande préoccupation du moment, ce n’est pas la bataille qui va être livrée, c’est le service des subsistances pour l’armée. Les besoins sont gi’ands, les ressources minimes. Pendant qu’une partie de l armée manquait de pain sur la ligne, des montagnes de pain et de biscuit, laissés en plein air, faute d’abris et de moyens de transport, dans les gares d’Alexandrie, de San-Marlino, de Magenta et de Novare, ont été gâtés par la pluie et enfouis.
Je vous ai déjà expliqué combien peu de services peuvent rendre les deux tronçons de chemin de fer de Milan à Brescia, et, cependant, pour l’armée entière, on ne peut disposer d’autre chose que de cette ressource-là et des voitures de transport auxiliaires, à un et à deux colliers, qui suivent l’armée depuis le mont Cenis, Turin ou Gênes. Encore faut-il pourvoir nonseulement aux besoins des bagages et des vivres, mais aussi du matériel d’artillerie et des munitions.
Il n’y a pas encore de batteries de parc en ligne ; les batteries de guerre ne peuvent céder un seul de leurs attelages ; le train des équipages a ses transports particuliers. Les exigences de l’artil-
lerie sont très-grandes; on peut en juger parceseul fait que, depuis l’ouverture des hostilités, il faut distribuera l’armée, tous les trois jours, un million de cartouches. Quant à disposer des chevaux de labour, il n'y faut pas songer. Les Autrichiens ont requis, en Lombardie, plus de quatre mille chevaux pour le transport du matériel de siège enlevé, par évacuation, des places de Plaisance, de Pizzighettone et de la tête de pont sur l'Oglio, une des plus fortes positions de campagne qu’on ait jamais élevées. Le matériel abandonné par l’ennemi n'est rien, relativement à ce qu'il a emmené.
Ce fâcheux état de choses, dont l'armée franco-sarde a tant à souffrir, va changer de face. Il ne sera bientôt plus possible de marcher en avant. Au Mincio, l’armée des alliés devra faire un temps d’arrêt qui permettra de mettre un peu d'ordre dans les expéditions des vivres et du gros matériel de siège. L’intendance a organisé un service de transport par eau, sur le Pô, qui a Stradella pour point de départ et Crémone pour point extrême. Dans six jours le chemin de fer de Magenta à Brescia n’aura plus une galette de biscuit à transporter et le général Lebœuf pourra en disposer uniquement pour son artillerie.
On travaille, d’ailleurs, Irès-activemcut à réparer les ponts de pierre de Verceil, de Magenta, du chemin de fer et de la route empierrée de l’Adda, à Cassano. Les habitanLs assurent que les Autrichiens n’ont pas mis plus de trois à quatre jours à établir leurs mines à Cassano. Sur l’Adda, l'œuvre de destruction a été complète. La maçonnerie est rasée au niveau de l’eau. Dans quinze jours, il n'y paraîtra plus. Le pont sera rétabli.
Les événements se succèdent avec rapidité dans les Etats pontificaux. La séparation marche à grands pas. Je puis vous communiquer à ce sujet des détails très-importants. Les soldats du pape, des Suisses, se sont conduits d’une manière odieuse à Pérouse, en insurrection depuis le 14 et replacée sous le joug pontifical le 20. Vous en jugerez.
Mais procédons par ordre.
Après Bologne, Pérouse s’est déclarée pour le Piémont, ainsi que Ravenne, Faenza, Imola, Lugo, Masso-Lombarda, Medicina et Saint-Jean-in-Persiceto. Dans toutes ces villes on avait
organisé d'avance des comUés qui devaient diriger le mouvement national et donner le signal.
A Ravenne, quand on apprit les événements de Bologne, le peuple prit les armes et s’assembla sur quatre points diftérents, avec l'ordre de se porter sur le palais du délégat pontifical et d'attaquer les troupes au premier signal de la cloche de la commune. Les chefs du mouvement se présentèrent au délégat, Mgr Ricci, et lui dirent de partir à l'instant de Ravenne. Mgr Ricci refusa en déclarant qu'il voulait rester à son poste pour défendre l'ordre et l'autorité du gouvernement du pape. Il n’avait à sa disposition que trois compagnies d’infanterie. Il ne se décida cependant à partir que lorsque le cardinal Falconieri, archevêque de Ravenne, lui envoya son grand-vicaire pour le conjurer de vouloir bien céder aux circonstances.
M. le comte Pasolini, gonfalonier de Ravenne, escorta Mgr Ricci jusqu'à une certaine distance de la ville. Aussitôt une junte provisoire fut constituée. Le comte Rasponi-Murat, lecomteHippolyte Gamba, vice-consuidu roi de Sardaigne, ainsi que M. Dominique Baccoeini, en hrent partie, et publièrent immédiatement une proclamation aux habitants pour annoncer que le gouvernement provi.voire allait se prononcer pour la guerre, comme Bologne et la Toscane.
Pérouse s’est prononcée dans la matinée du 14. Une grande foule a fout à coup envahi la place aux cris de : Vive la guerre! vive Victor-Emmanuel! vive Napoléon 111!
Les chefs qui étaient à la tête du peuple se présentèrent au délégat pontifical, Mgr Giordani, et lui déclarèrent carrément que la ville de Pérouse voulait imiter l’exemple de Bologne et prendre part à la guerre de l’indépendance. Le délégat répondit que le gouvernement du pape avait adopté une stricte neutralité, qui était acceptée par les deux grandes puissances belligérantes. Il fit venir M. Friggcri, commandant de la garnison, pour savoir s'il pouvait compter sur lui et sur ses soldats. Ce chef assura qu'il était p>"ét à soutenir la cause de l’ordre et de l’autorité du pape; mais, au moment décisif, le délégat préféra éviter l'effusion du sang, et se retira à Foligno avec la garnison de Pérouse, en protestant contre la violence qu’on lui faisait.
Alors un gouvernement provisoire fut constitué : les couleurs italiennes furent arborées, et l'on abattit les armes du pape.
Le 20, le colonel Sclimiill, commandant le 1'' régiment suisse, partit de Foligno pour reprendre Pérouse (1). Depuis le 14, les soldats avaient été forcés de courir nuit et jour sur
(1) Dans le rapport du colonel Schmidt, commandant le 1" régiment suisse au service du Saint-Siège, sur l'attaque de Pérouse, on remarquera cette phrase :
« Dans la soirée, les troupes furent renfermées dans les casernes l « l’ordre et la discipline rétablirent partout le calme. »
C’est l'aveu explicite des atrocités qu’on reproche au commandant du 1" régiment étranger au service papal. Les troupes rentrèrent dans leurs casernes à neuf heures. Depuis six heures et demie, toute résistance avait cessé.
Voici le texte du rapport du colonel Schmidt :
« Ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de l'annoncer par la voie télégraphique, la ville de Pérouse a été replacée sous l’autorité du gouvernement du Saint-Siège. Aujourd'hui, je remplis le devoir de transmettre [es détails des opérations.
<t Le 20 de ce mois, à deux heures du matin, je partis de Foligno avec mon régiment, accompagné do. la division d'artillerie indigène, d'un piquet d’environ 60 gendarmes et de 30 douaniers, et je m'avançai avec précaution jusqu’au pont de San-Giovani,qui,peu d’heures auparavant, avait été abandonné par les insurgés. L.'i, je pas.sai le Tibre et marcha' vers le bourg, qui paraissait désert ; m us à peine les gendarmes à cheval, qui formaient l’avant-garde, y avaieut-ils pénétré, qu’un coup de fusil partit de l’intérieur d’une maison fermée.
n Sans m’occuper du village, je continuai pendant près d’un demimille de m’avancer sur la graud’route où je rencoutrai M. le chevalier Lattanzi, conseiller d’Elal,eQvoyé à Pérouse par le gouvernement avec la mission de chercher à rétablir l'ordre et d’amener la soumission de la ville par des moyens pacifiques.
« Celui-ci me fit connaître que ses tentatives pour ramener les factieux à leur devoir étaient restées iafructueuses, et qu'ils étaient obstinément résolus à défendre la ville contre toute attaque.
« Connaissant aiusi les intontious hostiles des insurgés, et sachant en outre qu'ils attendaient des renforts do la Toscane, je me décidai h ne plus retarder l’assaut, quoique les troupes fussent fatiguées par une longue marche.
« Je fis déposer les sacs aux soldats, je formai trois colonnes, et je m’avançai vers la ville au milieu des cris d’enthousiasme des Iroupc.s.
« La première colonne, sons les ordres de M. le major Téannerat, suivie do l’artillerie, s'avança par la route neuve; la secoude, commandée par M. le major Dupasquier, suivit la vieille route ; et la troi-
la grande roule , sans recevoir de ration entière. Cinq ou six d'enire eux sont morls en chemin. En arrivant au petit village situé près de Santa-Maria dclli Angeli, au su J d’Assisi, premier point où ils atteignirent probablement la grande roule , ils entrèrent dans les maisons et forcèrent les habitants à leur
sièine, composée de deux compagnies de voltigeurs, occupa l'intervalle entre les deux premières, pénétra dans les champs et traversa quelques jardins où elle rencontra des tirailleurs embusqués; elle ouvrit le feu, et en peu de temps elle les repoussa derrière les retranchements.
« A trois heures, après avoir triomphé de toutes les difficultés, les trois colonnes arrivèrent devant la façade de Saint-Pierre, point vers lequel elles avaient ordre de se diriger, et prirent leurs positions, malgré un feu des plus vifs de la part de l'ennemi, qui se cachait derrière les murs et les barricades.
« Je tentai d'abord de déconcerter les rebelles par quelques coups de canon, mais n’y réussissant pas, et voyant l’impatience de mes troupes, que je ne retenais qu’avec peine, j'ordonnai l’attaque.
< Il m’est impossible de décrire l’ardeur et le courage de nos braves soldats, qui, en acclamant le souverain pontife, s’élancèrent contre les h, lûtes murailles de la ville et contre les barricades qui fermaient l’entrée de la porte.
« Nous n’avions que peu d’échelles, et les haches des sapeurs avaient été brisées dès les premiers coups. Il ne restait d’autre moyen aux soldats, pour escalader les murs, que de grimper en s’entre -aidant les ms les autres.
P « En peu de minutes, le drapeau des insurgés fut abattu, et l’on vit flotter l’étendard pontifical.
a fes insurgés repoussés se retirèrent vers la porte S-iint-Pierre, où la seconde ligne de défense fortifiée avait été formée, et occupèrent les maisons de la rue intérieure. C'est ici qu'un combat des plus vifs s’engagea sous un feu meurtrier.
K Les troupes, irriié'’s par la résistance obstinée, ne connurent plus de frein, et, après avoir renversé les barricades, s'emparèrent de la position, prenant d’assaut les maisons d’oii l'on tirait sur elles.
« A ce moment, l’ennemi, saisi de terreur et reconnaissant que toute résistance était désormais impossible, se relira avec précipitation dans l'intérieur de la ville, cherchant vainement à se maintenir encore sur dill'érents points.
« Eotiu, après trois heures et demie d'un combat acharné, et sous une pluie battante, la troupe s’empara du fort et y arbora au milieu d’enthousiastes acclamations le drapeau du Saint-Siège.
« La résistance était finie, les insurgés s’étaient dispersés comme par enchantement et Pérouse se trouva entièremenl occupée par la troupe.
donner tout leur vio, de sorte qu’en arrivant à Pérouse, ils étaient sous l'empire de l’agitation et de la fureur, et, d’ailleurs, on leur avait promis le pillage de la ville; du moins, le pillage a été toléré.
Quel malheur que les Suisses, enfants d’un pays libre , puis-
« La valeur dont oui fail preuve les officiers supérieurs et subalternes, ainsi que les sous-officiers et soldats, n’a pas démenti la réputation militaire des régiments étrangers au service du Saint-Siège, et a prouvé qu'ils étaient dignes de la confiance qne le gouvernement leur accorde. 11 est de mon devoir également de mentionner la conduite énergique et courageuse tenue par les troupes indigènes de toute arme • qui ont pris part à cette opération.
« Je citerai notamment le gendarme Paul Cavalieri, qui, bien que détenu aux arrêts par la prévôté, a demandé comme une grâce de pouvoir faire partie des combattants, et qui malhcurensement a eu dans la mêlée la jambe brisée par un coup de feu ; le ge ndarme Paoletti a également été éteint par un coup de feu.
« Je me réserve de faire un rapport ultérieur sur lesrailitaires qui se sont le plus distingués.
s Nos pertes sont sensibles ; elles s’élèvent à 10 tués, parmi lesquels le capitaine Ab'Uberg, et 35 blessés, au nombre desquels se trouvent le capitaine Butschgy et le lieutenant CrufTer. Celles de l’ennemi sont beaucoup plus considérables, bien qu’on n’en puisse encore fixer le chiffre avec certitude ; il n’est pas inférieur à 50 morts, 100 blessés et 1^ prisonniers.
« Dans la soirée, les troupes furent renfermées dans les casernes; l’ordre et la discipline rétablirent partout le calme.
<i Le nombre des combattants rebelles s’élevait approximativement à 5,000; ils étaient commandés par un certain colonel Antonio Cerroti, venu dans ce but de Toscane, le comte Cesari et Giuseppe Daozetta, de Pérouze. On dit l’un d’eux blessé.
« La plus grande partie des rebelles s’est enfuie par les diverses portes de la ville ; ils se sont réfugiés en toute bâte sur le territoire toscan; d'autres, toutefois, se tiennent encore cachés et tombent journellement au pouvoir de l’autorité militaire que j'ai établie.
« Aujourd’hui la tranquillité et l'ordre régnent parmi les populations; les villes et les bourgs des environs, entre autres Castello,le Frate, ont fait acte de soumission volontaire au gouvernement du Saint-Siège. Une colonne d’environ 50 volontaires toscans, qui s'était déjà avancée sur Passignano, s’est retirée en Toscane ; le désarmement fait des progrès ; on a recueilli une quantité considérable d'armes et de munitions.
« Après avoir ainsi rendu compte de l’accomplissement de ma mission, il ne me reste plus qu'à donner l’assurance de Tunique désir qui
sent être poussés à commettre de tels outrages ! car , une fois dans la ville, leurs actes ont été ceux d'assassins.
A trois heures, les Suisses arrivèrent, en trois colonnes, devant Pérouse et commencèrent l'attaque.
Les habitants , malgré l'insuffisance de leurs moyens de défense, ont résisté avec intrépidité. Le canon ne les faisait pas reculer; ils versaient sur la troupe de l’huile bouillante et des cendres brûlantes ; ils leur ont tué des officiers et des soldats. Peut-être auraient-ils pu repousser victorieusement l’assaut, mais les Suisses avaient des intelligences dans la place.
Les moines de Saint-Dominique ont aidé les troupes à entrer dans leur couvent, d'où elles sont descendues dans la ville. Les moines avaient enfermé sept jeunes gens pour les livrer aux Suisses, mais les prisonniers s’échappèrent par les fenêtres.
Le combat a duré deux heures dans les rues de Pérouse.
Maîtres de la ville, les Suissesse sont livrés au pillage; on leur laissa mettre la ville à sac jusqu’à neuf heures du soir. Ils ont tué des femmes, des vieillards, d-s enfants à la mamelle qu'ils ont jetés dans le Tibre, des gens inotfensifs; ils faisaient feu sur tout le monde, même sur l’ambulance où étaient les blessés et qui [mrtait le drapeau noir.
Les Suisses brisaient ce qu’ils ne pouvaient emporter, mas- .sacraient tout ce qui leur tombait sous la main. A l’hôtel de France, dont le maître et les domestiques ont été tués sans cause , où tout le mobilier a été détruit , toutes les valeurs pillées, des voyageurs américains, arrivés de la veille, n'ont pu échapper au massacre, malgré leurs passe-ports en règle, qu’au prix de leurs montres, de leurs bijoux, do toutes les valeurs qu’ils possédaient.
nous remplit, ma troupe et moi, de prouver notre dévouement et notre fidélité à l'auguste souverain cl au gouvernement que nous avons l'honneur de servir. »
« Bien que le colonel Schmidt, des Suisses, prétende que les insurgés « de Pérouse étaient sous les ordres du colonel Antonio Cerroli, venu « expressément de Toscane, la vérité est que Gerroti n’a pas bougé « de Toscane; il se nomme Filippo et non Antonio. »
(.Vote (ki journaux sardes.)
Je n'en finirais pas si je devais vous rapporter tous les actes de barbarie commis par les soldats du Saint-Siège et rapportés par des témoins dignes de foi.
Les religieux du Mont, de roi'dre des récollets, s'amusaient à tirer sur les malheureux qui fuyaient. Cortona est pleine d'habitants de Pérouse. Le gouvernement provisoire a pu se sauver. Il en estde même de la princesse Bonaparte, dont la maison a été violée aussi.
Le lendemain, les cadavres jonchaient encore les rues , dans a position où les victimes étaient tombées. Ce jour-là, les arrestations, les violences et les fusillades ont recommencé, et la ville a été mise en état de siège.
Pérouse avait peu d'habitants valides, toute la jeunesse étant partie pour la guerre de l’indépendance.
Les tristes événements de Pérouse ont exaspéré les Milanais. Sans l’énergique intervention de l’autorité ils auraient usé de représailles envers les Suisses établis à Milan.
Malgré le triste sort de Pérouse, les villes des Etats de l'Église continuent à se prononcer pour la cause nationale. L’exemple de Bologne a été suivi par les villes de Fossombrone, Urbin, Fano et Jessi, sans compter Ancône dont j’ai déjà parlé.
Les Légations romaines sont toutes dégarnies de troupes; un régiment suisse est dans les Marches, un autre en Ombric; 3,000 carabiniers se dirigent de Pesaro contre les villes révoltées des Marches, où les populations sont presque sans armes.
Monlechiari, tôjuin.
Le chemin de fer du pont de la Moussa (deuxième bras de l'Adda, à Cassano) jusqu'à Cassano ayant été exclusivement réservé, hier, au transport des vivres et des munitions de guerre, j'ai pu profiter, pour rentrer à Brescia, des réquisitions de voitures, faites sur toute la route, par M. l’intendant Raoul, l'organisateur du nouveau service de transports sur le
Pô. Trois fois nous avons changé de voiture, à Cassano, à Carravaggio et à Chiari.
Arrivés à Brescia par un temps d'orage éi>ouvanlable, nous avons su que des événements graves s’étaient passés dans la journée. On se battait depuis une heure du matin sur toute la ligne, en avant de Castiglione, mais point de détails, rien de précis, pas même la connaissance d’un résultat; on se battait encore. Les premiers blessés du matin commençaient à arriver et ne pouvaient rien dire, sinon que l’action était générale tant sur la ligne piémontaise que sur la ligne française.
Une patrouille de huit hussards autrichiens, enveloppée pendant la nuit et dont les chevaux avaient été retenus aux avant-postes, entrait en ville; l’ancien commissaire de police de Brescia avait été surpris rôdant dans les environs, sous un déguisement ; il était conduit en prison, les mains liées, par les carabiniers royaux (gendarmes sardes). Quatre fourgons du train français, expédiés au grand quartier général, sans guides et sans escorte, s’étaient trompés de route et avaient été enlevés par les Autrichiens. On ne pouvait en apprendre davantage.
Pendant toute la nuit, les habitants de Brescia, émus, anxieux, avides de détails, ont stationné aux portes de la ville; ils n’ont rien appris. Tous ceux qui possèdent des voitures les dirigeaient vers le cbainp de bataille pour ramener les blessés; l’autorité municipale faisait requérir tous les lits disponibles, tout ce qui n’est pas strictement indispensable pour les besoins du ménage; on vidait de grands locaux pour les convertir en hôpitaux provisoires; aux portes on hâtait des préparatifs de défense; le ôS" de ligne, en garnison à Brescia, veillait sur les remparts; bref, on s’attendait à toutes les chances bonnès et mauvaises de la guerre.
D'un autre côté, l’administration des subsistances faisait charger des vivres sur les charrettes et les prolonges pour les expédier dans les camps ; elle hâtait l’achèvement des fours de campagne destinés à la cuisson de 32,000 rations de pain par jour. Il y avait bruit, mouvement, travail acharné partout. Du désordre et de la confusion nulle part.
Ce matin, à 5 heures, j’ai pu me procurer une carriole et je me suis mis en route. •
Âu sortir de Brescia, j'ai rencontré les premières Toitures de blessés expédiées pendant la nuit; la plupart sont conduits en arabas, traînés par des bœul^. A mesure qu’on avance, les blessés sont plus nombreux ; ils appartiennent à tous les corps, à toutes les armes; jamais, depuis le début de la campagne, je n'cn ai vu en aussi grande quantité. L’action a été générale et probablement tous les régiments ont donné.
Au village de Gastelnedolo, oii se trouvait le quartier général de l’empereur, avant-hier, et, le jour précédent, celui du roi de Piémont, j’ai appris les premiers détails sur la bataille. Je m’arrête à Montechiari pour les transcrire (1).