‹ Lettres sur la campagne d'Italie en 1859Chapitre 7 sur 11 · RAPPORT OFFICIEL FRANÇAIS · texte numérisé non relu

RAPPORT OFFICIEL FRANÇAIS

• « Quartier général de Cavriana, te 28 jain 1859.

« Après la bataille de Magenta et le combat de Melegnano, l’ennemi avait précipité sa retraite sur le Mincio en abandonnant l'une après l'autre les lignes de l'Adda, de l'Oglio et de la Chiese. On devait croire qu'il allait concentrer toute sa résistance derrière le Mincio, et il importait que l'armée alliée occupât le plus tôt possible les points principaux des hauteurs qui s'étendent de Lonato jusqu’à Yolta, et qui forment au sud du lac do Uarda une agglomération de mamelons escarpés. Les derniers rapports reçus par l'empereur indiquaient, en effet, que l’ennemi avait abandonné ces hauteurs et s’était retiré derrière le fleuve.

« D’après l’ordre général donné par l’empereur, le 23 juin au soir, l’armée du roi devait se porter sur Pozzolengo ; le maréchal Baragneyd'Hilliers sur Solferino ; le maréchal doc de Magenta sur Cavriana; le général Niel sur Guidizzolo, et le maréchal Canrobert sur Hedole. La garde impériale devait se diriger sur Castigllone, et les deax divisions de cavalerie de la ligne devaient se porter dans la plaine entre Solferinoet Medole. 11 avait été décidé que ies mouvements commenceraient à deox heures du matin, afind’éviter l’excessive chaleur du jour.

( Cependant, dans la journée du 23, plusieurs détachements ennemis s’étaient montrés sur différents points , et l’empereur en avait reçu avis; mais, comme les Autrichiens ont l’habitude de multiplier les reconnaissances, Sa Majesté ne vit dans ces démonstrations qu'un exemple de plus du soin et de l’habileté qu'ils mettent à s’éclairer et à se garder.

« Le 24 juin, dès cinq heures du matin, l’empereur étant à Monte-

A trois heures du matin, l'action a commencé; elle s’est prolongée jusqu’à neuf heures du soir- Pendant la nuit du 25 au 24, les Autrichiens qui avaient accumulé toutes leurs forces sur le Mincio et avaient, dans ce but, évacué successivement Plaisance, Pizzighettone, Crémone,

chiari, entendit le bruit dn canon dans la plaine et se dirigea en tonta hâte vers Castiglione, où devait se réunir la garde impériale.

« Pendant la nuit, l’armée autrichienne, qui s’étalt décidée à prendre l'oirensive, avait passé le Mincio à Goito, Yaleggio, Monzabano et Peschicra, et elle occupait de nouveau les positions qu'elle venait tout récemment d'abandonner. C’était le résultat du plan dont l'ennemi avait poursuivi l’exécution depuis Magenta, en se retirant successivement de Plaisance, de Pizzighettone, de Crémone, d'Ancône, de Bologne et de Ferrare; en évacuant, en un mot, toutes les positions, pour accumuler ses forces sur le Mincio.

« Il avait, en outre, accru son armée de la plus grande partie des troupes composant les garnisons de Vérone, de Mantoue et de Peschiera; et c’est ainsi qu’il av lit pu réunir neuf corps d’armée, forts ensemble de 250 à 270,000 hommes, qui s'avançaient vers la Cliiese, en couvrant la plaine et les hauteurs. Cette force immense paraissait s’ètre partagée en deux armées ; celle de droite , d’après les notes trouvées après la bataille sur on officier autrichien , devait s’emparer de Lonato et de Castiglione; celle de gauche devait se porter sur Montechiari. Les Autrichiens croyaient que toute notre armée n’avait pas encore passé la Chiese, et leur intention était de nous rejeter sur la rive droite de cette rivière.

( Les deux armées, en marche l’une contre l’antre, se rencontrèrent donc inopinément. A peine les maréchaux Baraguey-d'Hilliers et de Mac-Mahon avaient-ils dépassé Castiglione, qu’ils se trouvèrent en présence de forces considérables qui leur disputèrent le terrain. Au même instant le général Niel se heurtait contre l’ennemi è la hauteur de Hedole. L’armée du roi, en route pour Pozzolongo , rencontrait de même les Autrichiens en avant de Rivoltella, et, de son côté, le maréchal Canrobert trouvait le village de CastelgolTredo occupée par la cavalerie ennemie.

« Tous les corps de l’armée alliée étant alors en marche à une assez grande distance les uns des autres, l’empereur se préoccupa tout d’abord de les relier ahn qu'ils pussent se soutenir mutuellement. A cet etfet, Sa Majesté se porta immédiatement auprès du maréchal duc de Magenta, qui était à droite dans la plaine et qui s’était déployé perpendiculairement è la route qui va de Castiglione à Goito.

« Comme le général Niel ne paraissait pas encore. Sa Majesté lit bêler la marche de la cavalerie de la garde impériale et la mit sous les ordres du duc de Magenta, comme réserve, pour opérer dans la plaine,

Ancône, Bolopne et Ferrare, repassèrent le Mincio à Goi(o,Valeggio, Monzabano et Peschiera, et, croyant que toute rarmée française n’avait pas encore passé la Chiese, s’avancèrent à sa rencontre dans l’intention de la rejeter sur la rive droite de cette rivière.

sur la droite du 2* corps. L’empereur envoya en môme temps au maréchal Canrobert l’ordre d’appuyer le général Niel autant que po.ssib1e, tout en lui recommandant de se garder à droite contre un corps autrichien qui, d'après les avis k Sa Majesté, devait se porter de Mantoue sur Azola.

<i Ces dispositions prise.s, l’empereur se rendit sur les hauteurs, an centre de la ligne de bataille, où le maréchal Baraguey-d’Hilliers, trop éloigné de l’armée sarde pour pouvoir se relier avec elle, avait, à lutter, dans un terrain des plus difticiles, contre des troupes qui se renouvelaient sans cesse.

< Le maréchal était néanmoins arrivé jusqu’au pied de la colline abrupte au sommet de laquelle est bâti le village de Solferino, que défendaient des forces considérables, retranchées dans un vieux château et dans un grand cimetière, entourés l’un et l’autre de murs épais et crénelés. Le maréchal avait déjà perdu beaucoup de monde, et avait dù payer plus d’une fois do sa personne en portant lui-même en avant les troupes des divisions Bazaine et Ladmirault.

( Exténuées de fatigue et de chaleur, et exposées à une vive fusillade, ces troupes ne gagnaient du terrain qu’avec beaucoup de difficulté. En ce moment l’empereur donna l’ordre à la division Forey de s’avancer, une brigade du côté de la plaine, l'autre sur la hauteur, contre le village de Solferino, et la fit soutenir par la division Camou, des voltigeurs de la garde. Il fit marcher avec ces troupes l’artillerie de la garde, qui, sous la conduite du général Sévelinges et du général Lebœuf, alla prendre position è découvert, à 300 mètres de l’ennem. Cette manœuvre décida du succès au centre.

« Pendant que la division Forey s’emparait du cimetière et que le général Bazaine lançait ses troupes dans le village, les voltigeurs et les chasseurs de la garde impériale grimpaient jusqu’au pied de la tour qui domine le château et s'en emparaient. Les mamelons des collines qui avoisinent Solferino étaient successivement enlevés, et, à trois heures et demie, les Autrichiens évacuaient la position sons le feu de notre artillerie couronnant les crêtes, et laissaient entre nos mains 1,500 prisonniers, 14 canons et 2 drapeanx. La part de la garde impériale dans ce glorieux trophée était de 13 canons et no drapeau.

< Pendant cette lutte et nu plus fort du feu, quatre colonnes autrichiennes, s’avançant entre l’armée du roi et le corps du maréchal Baraguey-d’Hilliers, avaient cherché à tourner la droite des Piéraon- (ais. Six pièces d’artillerie, habilement dirigées par le général Forgeot,

Prévenu de ce mouvement depuis la veille , ou le prévoyant d’après les nombreuses reconnaissances opérées par les Autrichiens, l’empereur avait ordonné que toute l’armée alliée se mit en marche, à peu près sur une ligne, dès l’aube du 24; l’armée sarde, forte de trois divisions et demie seulement (nous dirons

avaient ouvert un feu très- vif sur le liane deces colonnes et les avaient forcées à rebrousser chemin en désordre.

« Tandis que le corps du maréchal Baraguey-d’Hilliers soutenait la lutte à Solfrrino, le corps du duc de Magenta s'était déployé dans la plaine do Guidizzolo, en avant de la ferme Casa Marino, et sa ligne de bataille, coupant la route de Mantoue, dirigeait sa droite vers Medolc. A neuf heures du matin, il fut attaqué par une forte colonne autrichienne, précédée d'une nombreuse artillerie qui vint se mettre en batterie à 1,000 ou 1,200 mètres en avant de notre front.

c L'arlilleric des deux premières divisions du 2* corps, s'avançant immédiatement sur la ligne des tirailleurs, ouvrit un feu très-vif contre le front des Autrichiens, et, dans le même instant, les batteries à cheval des divisions Desvaux et Partouneaux, se portant rapidement sur la roule, prirent d'écharpe les canons ennemis, qui furent ainsi réduits au silence et bientôt forcés à se reporter en arrière. Immédiatement après, les divisions Desvaux et Partouneaux chargèrent les Autrichiens et leur firent 600 prisonniers.

. « Cependant une colonne de deux régiments de cavalerie autrichienne avait cherché à tourner la gauche du 2’ corps, et le duc de Magenta avait dirigé contre elle six escadrons de chasseurs. Trois charges heureuses de notre cavalerie repoussèrent celle de l’ennemi, qui laissa dans nos mains bon nombre d'hommes et de chevaux.

« A deux heures et demie, le duc de Magenta prit l’offensive è son tour, et donna au général de la Motterouge l’ordre de se porter sur sa gauche, du côté de Solferino, pour enlever San-Cassiano et les autres positions occupées par l’ennemi.

« Le village fut tourné de deux côtés et emporté avec une vigueur irrésistible par les tirailleurs algériens et par le 45*. Les tirailleurs furent lancés aussitôt après sur le contre-fort principal, qui relie Cavriana à San-Cassiano, et qui était défendu par des forces considérables. Un premier mamelon, couronné par une espèce de redoute, tomba rapidement au pouvoir des tirailleurs ; mais l’ennemi, par un vigoureux retour offensif, parvint à les en déloger. Ils s’en emparèrent de nouveau avec l’aide du 45* et du 72*, et en furent repoussés une fois encore. Pour soutenir cette attaque, le général de la Motterouge dut faire marcher sa brigade de réserve, et le duc de Magenta fit avancer son corps tout entier.

« En même temps, l’empereur donnait l’ordre à la brigade Manèque,

tout â l’heure où se trouvait la 4* division), se dirigeant sur Pozzolengo, le 1" corps de l’armée française sur Solferino, le 2' sur Cavriana, le 4* sur Guidizzolo et le 5" sur Medole. La garde impériale devait marcher sur Castiglione et les deux divisions de cavalerie de la ligne se tenir en plaine à égale dis-

des voUigenrs de la garde, appuyée par les grenadiers du général Mellinet, de se porter de Solferino contre Cavriana.

« L’ennemi ne put résister plus longtemps à cette double attaque soutenue par le feu de l’artillerie de la garde, et, vers claq heures du soir, les voltigeurs et les tirailleurs algériens entraient en même temps dans le village de Cavriana.

« En ce moment, une effroyable tempête, qui éclata sur les deux armées, obscurcit le ciel et suspendit la lutte ; mais dès que l’orage eut cessé, nos troupes reprirent l’œuvre commencée et chassèrent l'ennemi de toutes les hauteurs qui dominent le village. Bientôt après, le fou de l’artillerie de la garde changeait la retraite des Autrichiens en une fuite précipitée.

« Pendant cette affaire, les chasseurs à cheval de la garde, qui tlanquaient la droite du duc do Magenta, eurent à charger la cavalerie autrichienne, qui menaçait de la tourner.

« A six heures et demie, l’ennemi battait en retraite dans tontes les directions.

« Mais bien que la bataille fût gagnée au centre, où nos troupes n’avaient pas cessé de faire des progrès, la droite et la gauche restaient encore en arrière. Cependant, les troupes du 4* corps avaient pris, elles aussi, une large et glorieuse part à la bataille de Solferino.

« Parties de Carpenedolo à trois heures du matin, elles se dirigeaient sur Medole, appuyées par la cavalerie des divisions Desvaux et Partouneaux, lorsque, à deux kilomètres en avant de Medole, les escadrons de chasseurs qui éclairaient la marche du corps rencontrèrent les hulans. Il les chargèrent avec impétuosité, mais ils furent arrêtés par l’infanterie et l’artillerie ennemies, qui défendaient le village.

« Le général de Lnzy prit aussitôt ses dispositions d’attaque. Pendant qu’il faisait tourner Medole à droite et à gauche par deux colonnes, il s’avançait lui-même de front, précédé par son artillerie, qui canonnait le village. Cette attaque, exécutée avec une grande vigueur, eut un plein succès : à sept heures, l’ennemi se retirait de Medole, et nous lui avions enlevé deux canons et fait bon nombre de prisonniers.

« La division Vinoy, qui suivait la division de Luzy, se porta, an sortir de Medole, dans la direction d’une maison isolée, nommée Casanova, qui est située dans la plaine sur la route de Mantoue à deux kilomètres de Guidizzolo. L’ennemi .se trouvait en forces considérables de ce côté, et un combat acharné s'y engagea, pendant que la division de Luzy marchait vers Ceresara, d’une part, et vers Rebecco, de l'autre.

St

(ance en arrière du 1*' corps et du 3*. C’est dans cet ordre que les deux armées se rencontrèrent inopinément; l’armée autrichienne compacte, l’armée alliée arec des intervalles entre ses diverses parties.

L’effort principal eut lieu au centre. Le 1" corps s’efforcait

( Ed ce moment, l’ennemi tenta de tonmer la ganche de la division Vinoy par l’intervalle que laissaient entre eux le 2* et le 4' corps; il s’approcha jusqu'à deux cents mètres du front de nos troupes, mais il fut alors arrêté par le feu de quarante-deux pièces d’artillerie, dirigées par le général Soleille. Le canon de l'ennemi vint aussitôt prendre part à 1a lutte, et la soutint une grande partie de la journée, bien qu’avec une infériorité manifeste.

« La division de Failly arriva à son tour, et le général Niel, réservant la seconde brigade de cette division, porta la première entre Casanova et Rebecco, vers le hameau de Baete, pour relier le général de Luzy au général Vinoy. Le but do général Niel était de se porter vers Guidizzolo dès que le doc de Magenta se serait emparé de Cavriana et il espérait couper ainsi à l’ennemi la route de Volta et de Goilo; mais il fallait, pour exécuter ce plan, que les troupes du corps du maréchal Canrobert vinssent remplacer à Rebecco celles du général de Luzy.

< Le 3* corps, parti de Messane à deux heures et demie do matin, avait passé la Chiese à Viseno et était arrivé à sept heures à Castelgoilredo, petite ville enceinte de murs, que la cavalerie de l'ennemi occupait encore. Tandis que le général Jannin tournait la position an sud, le général Renault l'abordait de front, faisait enfoncer la porte par les sapeurs du génie, et pénétrait dans la ville en chassant devant lui les cavaliers ennemis.

c Vers neuf heures du matin, la division Renault, arrivée à hauteur de Medole, se reUait sur sa ganche avec le générai de Luzy, du côté de Ceresara, et sur sa droite faisait face à Castelgoffredo, de manière à surveiller les mouvements du corps détaché dont le départ de Mantoue avait été annoncé.

« Cette appréhension paralysa, pendant la plus grande partie du jour, le corps d'armée du maréchal Canrobert, qui ne jugea pas prudent de prêter tout d’abord au 4' corps l’appui que lui demandait le général Niel.

( Néanmoins, vers les trois heures de l’après-midi, rassuré sur sa droite, et ayant jugé par lui-même la position du général Niel, le maréchal Canrobert fit appuyer la division Renault sur Rebecco, et donna ordre au général Trochu de porter sa première brigade entre Casanova et Baete, sur le point où se dirigeaient les plus redoutables attaques de l'ennemi. Ce renfort de troupes fraîches permit au général Niel de lancer dans la direction de Guidizzolo une partie des divisions de Lnzy et de Failly. Cette colonne s’avança jusqu’aux premières maisons

(le se mettre eo communication avec l'armée sarde. Les Autrichiens faisaient tous leurs efforts pour les couper. Ils employèrent à cet effet des masses considérables, mais ils ne purent y parvenir. Le 1‘' corps, auquel l'empereur fit adjoindre la division Forey et la division des voltigeurs de la garde,parvint enfin

du village; mais, trouvant devant elle des forces supérieures établies dans une bonne position, elle fut contrainte de s’arrêter.

« Le général Trochu s'avança alors pour soutenir l’attaque avec la brigade Bataille de sa division. Il marcha à l'ennemi par bataillons serrés, en échiquier, l’aile droite en avant, avec autant d’ordre et de sang-froid que sur un champ de manœuvres. Il enleva à l’ennemi une compagnie d’infanterie et deux pièces de canon, et déjà 11 était arrivé à une demi-distance de Casanova à Guidizzolo, lorsqn’éclata l’orage qui vint mettre fin à cette terrible lutte, <pie le concours du 3* et du 4* corps menaçait de rendre si funeste à l’ennemi.

« Au milieu des péripéties de ce combat de douze heures, la cavalerie a été d’un puissant secours pour arrêter les efforts de l’ennemi du côté de Casanova. A plusieurs reprises, les divisions' Partouneaux et Desvanx ont chargé l’infanterie autrichienne et rompu ses carrés. Mais c’est surtout notfe nouvelle artillerie qui produisit sur l’ennemi les effets les plus terribles. Ses coups allaient l’atteindre à des distances d’où les plus gros calibres étaient impuissants à riposter, et jonchaient la plaine de cadavres.

« Le 4* corps a enlevé aux Autrichiens un drapean, sept pièces de canon et deux mille prisonniers.

< De son côté, l’armée du roi, placée à notre extrême gauche, avait eu également sa rude et belle journée.

« Elle s’avançait, forte de quatre divisions, dans la direction de Peschiera, de Pozzolengo et de Madonna délia Scoperta, lorsque, vers sept heures du matin, son avant-garde rencontra les avant-postes ennemis entre San-Martino et Pozzolengo.

( Le combat s’engagea ; mais de gros renforts autrichiens accoururent et firent reculer les Piémontais jusqpi’en arrière de San-Martino, et menaçèrentmêmede couperlenrligne de retraite. Une brigade de la division Mollard arriva alors en toute hâte sur le lieu du combat, et monta à l’assaut des hauteurs où l’ennemi venait de s’établir. Deux fois elle atteignit le sommet en s’emparant de plusieurs pièces de canon ; mais deux fois aussi elle dut céder au nombre et abandonner sa conquête.

( L’eonemi gagna du terrain, malgré (quelques charges brillantes de la cavalerie du roi, quand la division Cucchiari, débouchant sur le champ de bataille par la route de Rivoltella, vint soutenir le général Mollard. Les troupes sardes s’éladcèrent une troisième fois sons un feu meurtrier : l’église et toutes les casernes de la droite furent emportées.

h s’emparer de la tour et de la position de Soiférino, qui avaient été d’abord pris et repris. Les Autrichiens, dans cette position, eurent quinze cents prisonniers de faits; ils y perdirent quatorze canons, dont treize pris par la garde, et deux drapeaux, dont un aux mains de la garde. Un lieutenant des chas-

et huit pièces de canon furent enlevées ; mais t’ennemi parvint encore à tes dégager et à reprendre ses positions.

« En ce moment, la 2* brigade du général Cucchiari, qui s’était formée en colonne d'attaque à gauche de la route de Lugana, marcha contre l’église de San-Martino, regagna le terrain perdu, et emporta les hauteurs pour la quatrième fois, sans réussir cependant à s’y maintenir, car, écrasée par la mitraille et placée en face d’un ennemi qui, renforcé sans cesse, revenait sans cesse à la charge, elle ne put attendre le secours que lui apportait la 2* brigade du général Mollard, et les Piémontais, épuisés, firent retraite en bon ordre sur la route de Rivoltella.

« C’est alors que la brigade d’Aoste, de la division Fanti, qui s’était portée d’abord vers Solferino pour donner la main au maréchal Baragney d’Hilliers, fut envoyée par le roi pour appuyer les généraux Mollard et Cucchiari dans l’altaque de San-Martino. Elle fut un moment arrêtée par la tempête; mais, vers cinq heures du soir, cette brigade et la brigade Pignerol, soutenues par une forte artillerie, marchèrent à l’ennemi sons un feu terrible, et atteignirent les hautenrs. Elles s’en emparèrent pied à pied, cascine par oascine, et parvinrent à s’y maintenir en combattant avec acharnement.

« L’ennemi commença à plier, et l’artillerie piémontaise, gagnant les crêtes , put bientôt les couronner de 24 pièces de canon , que les Autrichiens cherchèrent vainement 4 enlever ; deux brillantes charges de la cavalerie du roi les dispersèrent; la mitraille porta le désordre dans leurs rangs, et les troupes sardes restèrent enfin maîtresses des formidables positions que l’ennemi avait défendues , une journée entière, avec tant d’acharnement.

« D’un autre côté, la division Dnrando était restée aux prises avec les Autrichiens, depuis cinq heures et demie du matin. A cette heure , son avant-garde avait rencontré l'ennemi à Madonna délia Scoperta , et les troupes sardes y avalent soutenu jusqu’à midi les efforts d’un ennemi supérieur en nombre, qui les avait enfin obligées à se replier ; mais, renforcées alors par la brigade de Savoie, elles reprirent l’offensive, et, repoussant les Autrichiens à leur tour, elles s’emparèrent de Madonna delta Scoperta.

« Après ce premier succès, le général de La Marmora dirigea la division Durando vers San Martine, où elle ne put arriver à temps, pour concourir à la prise de la position, car elle rencontra snr la route une colonne autrichienne avec laquelle elle eut à lutter pour s’ouvrir pas-

seurs à pied de la garde s’empara, à Solferino, de quatre pièces attelées et fit prisonnier le colonel qui les commandait.

Le 2* corps repoussa l’ennemi de Guidizzolo à Medole et de Medole au delà de Cavriana, dont il couronna les hauteurs. La r* division d’infanterie de la garde impériale concourut, avec

sage, et quand elle eut triomphé de cet obstacle, le village de San- Martino était au pouvoir des Piémontais.

« Le général La Marmora avait dirigé, d'autre part, la brigade de Piémont de la division Fanti vers Pozzolengo. Cette brigade enleva avec une grande vigueur les positions de l'eDnemi en avant du village, et, s’étant rendue maîtresse de Pozzolengo après une vive attaque, elle repoussa les Autrichiens et les poursuivit jusqu'à une certaine distance, en leur faisant essuyer de grandes pertes.

< Celles de l'armée sarde furent malheureusement très-considérables et ne s'élevèrent pas à moins de 49 officiers tués , 167 blessés , 642 sons-officiers et soldats tués, 3,405 blessés, 1,258 hommes disparus; total, 5,525 manquant à l’appel. Cinq pièces de canon étaient restées aux mains de l’armée du roi , comme trophées de cette sanglante victoire qu’elle avait remportée contre un ennemi supérieur en nombre , dont les forces paraissent n'avoir pas été moindres de 12 brigades.

« Les pertes de l’année française se sont élevées au chiffre de 12,000 hommes de troupe tués ou blessés et de 720 officiers hors de combat, dont 150 tués. Parmi les blessés on compte les généraux de Ladmirault, Forey, Âuger, Dieu et Douay ; 7 colonels et 6 lieutenantscolonels ont été tués.

( Quant au.x pertes de l’armée autrichienne, elles n’ont pu être estimées encore ; mais elles ont dû être très-considérables, à en juger par le nombre des morts et des blessés qu’ils ont abandonnés sur toute l’étendue du champ de bataille, qui n’a pas moins de 5 lieues de front, fis ont laissé dans nos mains 30 pièces de canon, un grand nombre de caissons, 4 drapeaux et 6,000 prisonniers.

« La résistance que l’ennemi a opposée à nos troupes pendant seize heures peut s’expliquer paur l’avantage que lui donnaient la supériorité du nombre et les positions presque inexpugnables qu’il occupait.

« Pour la première fois, d’ailleurs, les troupes autrichiennes combattaient sous les yeux de leur souverain, et la présence des deux empereurs et du roi, en rendant la lutte plus acharnée, devait la rendre aussi pins décisive.

« L’empereur Napoléon n’a pas cessé un seul instant de diriger l’action, en se portant sur tons les points où ses troupes avaient à déployer les pins grands efforts et à triompher des obstacles les plus difficiles. A diverses reprises les projectiles de l’ennemi ont frappé dans les rangs de l’état-major et de l’escorte qui suivaient Sa Majesté.

< A nenf heures dn soir, on entendait encore dans le lointain le bruit

le 1*' corps, à l’attaque de Cavriana et de San Cassiano. Les tirailleurs algériens se distinguèrent dans la prise du contre-fort principal, qui relie Casiano à Cavriana.

Le duc de Magenta soutint aussi contre l'armée autrichienne un violent combat d’artillerie dans lequel il remporta l’avan-

du canon qni précipitait la retraite de l'ennemi, et nos troupes, allumaient les feux du bivac sur le champ de bataille qu’elles avaient si gloriensement conquis.

< Le frnit de cette victoire est l'abandon par l’ennemi de toutes les positions qu'il avait préparées sur la rive droite du Mincio pour en disputer les approches. D'après les derniers renseignements reçus, l'armée autrichienne, découragée, semblerait même renoncer à défendre le passage de la rivière et se retirerait sur Vérone. »

RAPPORT OFFICIEL PIÊHONTAIS.

c Le 24 juin, tandis que les troupes françaises sous les ordres de M. le maréchal fiaraguey-d'Hilliers marchaient sur Solferino, trois divisions de l’armée piémontaise s’avançaient dans la direction de Peschiera, Pozzolengo et Madonna délia Scoperta. Elles étaient précédées par des détachements chargés d'éclairer leur marche et de reconnaître le terrain.

• La 3* division ( général Mollard ) devait battre la plaine comprise entre le chemin de fer et le lac, et la 5* (général Cucchiari), marcher sur Pozzolengo, où devait aussi se battre la 1'* division (général Durando] en passant par Castel-Venzago et Madonna délia Scoperta. Le détachement envoyé en reconnaissance par la 5* division, composé d’uu bataillon d'infanterie, d’un bataillon de bersaglieri, d’un escadron de chevau-légers et de deux pièces d’artillerie, sous les ordres du colonel Cadoma, laissa sur sa droite les hauteurs de San-Martino, qui n’étaient point encore occupées par l ennemi, et continua à s’avancer par la route de Lugano vers Pozzolengo.

« Les avant-postes autrichiens, vigoureusement attaqués et refoulés vers sept heures du matin, furent bientôt soutenus par des forces imposantes devant lesquelles il fallut nous replier.

« Le général Mollard, entendant la fusiLade et le bruit du canon, conduisit la petite colonne qui éclairait la marche de sa division au secours du colonel Cadorna, et envoya deux compagnies de bersaglieri à la cascine Succale pour opérer une diversion.

• La 3* et la 5* division reçurent l’ordre de héter leur marche.

• La colonne du colonel Cadoma se replia lentement et en bon ordre, soutenue par quatre pièces d’artillerie et par un bataillon d'infanterie placés à San-Martino. Mais, sur la droite, l’ennemi gagnait déjè avec de fortes colonnes les hauteurs par Stefano et San-Donino, et s'avan-

tage. Sa cavalerie, composée en majeure partie de chasseurs d'Afrique et de hussards, fournit des charges brillantes. On la dit fortement entamée.

De son côté, le 4* corps eut aussi à lutter avec effort dans la direction deMedole et de Guidizzolo. Son extrême droite s’ap-

çait rapidement sur la cascine Contracania, menaçant de couper la ligne de retraite.

V II fallut abandonner San-Martino. Il était alors neuf heures du matin. La tète de la colonne de la 3* division commençait à déboucher par la chaussée du chemin de fer. Dans l'espoir de ne pas laisser à l’ennemi le temps de s'établir so idement sur les hauteurs, le général Mollard fit immédiatement marcher à l’assaut le premier régiment qu'il eut sous la main (7* d'infanterie), et le fit bientôt après soutenir par le 8% avec ordre d'attaquer à la baïonnette sans faire un coup de feu.

« Soutenus par une batterie d'artillerie et par quelques charges de chevau-légers de Monferrat, deux fois ces braves régiments atteignirent avec un élan admirable le sommet des hauteurs en s'emparant de plusieurs pièces de canon, mais deux fois aussi ils durent céder au nombre et abandonner leur conquête. Le colonel Beretta et le major Solaro avaient été tués ; le général Ânsaldi, les majors Borda et Longoni, blessés ; les pertes en officiers subalternes étaient également nombreuses.

« L'ennemi gagnait du terrain; il s'avançait par la cascine Selvetta vers le chemin de fer pour nous couper cette importante ligne de communication. Une charge brillante, exécutée par un escadron de cavalerie, donna le temps de réunir quelques troupes sur le point menacé.

« Ce fut alors, vers dix heures du matin, que la division Cucchiari arriva sur le champ de bataille par la route de Bivoltella. Trois bataillons du 12* régiment furent mis immédiatement à la disposition du général Mollard, afin de l’aider à reprendre les cascines Canava, Arnia, Selvetta et Monata, et à dégager ainsi les approches du chemin de fer. Sur la gauche, le 4* bataillon du 12* et le 11* régiment d’infanterie furent formés en colonnes d’attaque, à cheval sur la route de Lugano.

« On s’élança à l’assaut sous un feu meurtrier. L'église de San-Martino le Roccolo, ainsi que toutes les cascines sur la droite, y compris la Contracania, furent emportées avec une bravoure remarquable. On s'empara de trois pièces d’artillerie ; mais l’ennemi parvint encore une fois à les dégager. Dans cette attaque, un major avait été tué ; deux antres majors, ainsi qu'un colonel, blessés : telles étaient les pertes en ofiiciers supérieurs.

< Pendant ce temps, la seconde brigade de la 3* division (17* et 18*

puyait à la gauche du maréchal Canrobert, 5* corps, qui resta en observation, pendant la plus grande partie de la journée, a CastelgofTredo, d’où, le matin, il avait repoussé les Autrichiens. Le maréchal avait pour mission de surveiller les mouvements d'un corps détaché, parti avant-hier de Mantoue et que l’on

de ligne), avec son bataillon de bersaglieri, se formait en colonne d’attaque sur la gauche de la route de Lugano, laissant le 18* en réserve; deux bataillons du 17* et deux compagnies de bersaglieri marchèrent sur l’église de San-Martino et la cascine Gontracania, qui étaient retombées au pouvoir de l’ennemi, et les deux autres bataillons avec quelques bersaglieri, pliant à gauche, se dirigèrent sur la cascine Gordi di Sotto e Yestone. Le 18* s’avança pour soutenir le 11*, engagé sur son front. On regagna pourtant le terrain perdu, on atteignit le point culminant des hauteurs, et les positions furent emportées encore une fois.

« Sur ces entrefaites, la brigade de Pignerol (division Mollard) arrivait de Desenzano et Rivoltella. Formée sur deux lignes et dirigée avec son artillerie sur la cascine Gontracania, elle avait déjà commencé son feu, et elle allait compléter le succès de la 5* division, lorsque celle-ci, écrasée par la mitraille et placée en face d’un ennemi qui recevait sans cesse de nouveaux renforts, dut opérer sa retraite, qui eut lieu en bon ordre sur la route de Rivoltella. Le général Mollard crut dès lors devoir suspendre l’attaque commencée par la brigade Pignerol, jusqu’à l’arrivée de nouvelles troupes. L’attaque de San-Martino ne pouvait plus effectivement être renouvelée sans que l’on donnât auparavant quelques heures de repos aux soldats, qui avaient combattu toute la matinée sons un soleil ardent, et sans qu’on les fit soutenir par des troupes fraîches.

« La seconde division (général Fanti) avait été acheminée vers Solferino afin de concourir, le cas échéant, à l’attaque dirigée sur ce point par le maréchal Baraguey-d’Hilliers. Le roi, voyant que la position avait été vaillamment emportée par les troupes françaises, et jugeant d'autre part combien il était essentiel de renforcer notre gauche, donna l’ordre à la seconde brigade de cette division de se porter immédiatement sur San-Martino, et à la première de marcher sur Pozzolengo pour soutenir la division Durando, engagée depuis plusieurs heures dans un combat où elle avait essuyé beaucoup de pertes. Lorsque Sa Majesté fut informée que la brigade'Âoste (de la deuxième divisioo) approchait de San-Martino, elle envoya l’ordre d’attaquer de nouveau cette position et de s’en emparer avant la nuit. La brigade Aoste arriva sous San-Martino, vers quatre heures de l’après-midi, et fut placée sous les ordres du général Mollard.

a Elle prit position sur la gauche de la brigade Pignerol, en face de la cascine Gontracania. L’artillerie avait l’ordre de n’ouvrir son feu

soupçonnait vouloir tourner la droite de l’armée française.

Vers le soir, des brigades du 3* corps d’armée vinrent renforcer le corps du maréchal Niel — le commandant du 4* corps a été nommé maréchal de France sur le champ de bataille — et le concours heureux de ces troupes fraîches, venant en aide

qu’à très-petite portée de rennemi. On fit déposer les sacs aux soldats , et, vers cinq heures, on commença à marcher en avant.

« Un bataillon et deux pièces d’artillerie devaient tâcher de tourner l’ennemi par la gauche. La 5* division, qni s’était repliée sur la route de Rivoltella, était en marche pour rejoindre le champ de bataille. C’est alors qu'un ouragan terrible s’éleva du côté du lac, suivi d'une pluie torrentielle,

« Les colonnes, bravant tous les obstacles, marchèrent résolument à l’ennemi, qui, délivré de toute attaque sur sa droite, avait porté toute son artillerie sur le sommet des hauteurs, entre les cascines Contracania et Colombare, d’où il balayait avec un feu très- vif les approches de la position. La brigade Pignerol s’élança vers la cascine Contracania ; obligée de conquérir pied à pied le terrain, elle éprouva des pertes sensibles. Parmi les officiers supérieurs, les deux colonels furent tués et un major blessé.

« La brigade Aoste marcha sur les cascines Canova, Arnia et Menata, s’en empara successivement, attaqua ensuite la Contracania et l’église de San-Martino, et tâcha de se maintenir dans ces différentes positions en combattant avec acharnement. Elle avait déjà son général, i colonels, 2 majors blessés, et 1 major tué. Afin de soutenir l’infanterie par un feu imposant d’artillerie, le chef d’état-major fit placer dix-huit piècesprès de Casa Monata, pour battre la cascine Contracania.

« Tous les eflbrls se dirigèrent bientôt vers ce point. Attaqué de front par le 3* et le 6* d'infanterie, qui s’avançaient de Casa Monata, sur la droite par la brigade Pignerol, et successivement par les !•', 12*, 17* et IS*, et par les batailloas de bersaglieri, l’ennemi commença à plier. Pour assurer un succès si chèrement acheté, l’ordre fut donné à toute l’artillerie disponible de se porter au galop sur le sommet.

« Bientôt après, vingt-quatre pièces couronnaient les hauteurs et ouvraient leur feu. L’ennemi, qui était à peu de distance, menaçait de se jeter sur nos canons. Un escadron de cavalerie, avec deux charges des plus brillantes, mit le désordre dans ses rangs déjà éclaircis par la mitraille, et, poursuivi par l’infanterie, l’ennemi laissa entre nos mains les formidables positions défendues une journée entière avec tant d’acharnement.

«Tandis que le combat s’engageait dès le matin sur l’extrême gauche, du côté opposé, sur les collines de Solferino. le 1" corps d’armée français était aux prises avec l’ennemi, et soutenait un combat très-vif.

aux troupes du 4* corps, épuisées par la fatigue et un long jeûne, assura enfin, sur la droite comme au centre, le gain de la grande bataille d’hier.

La cavalerie de la ligne a fait merveille. A plusieurs reprises les divisions Partouneaux et Desvaux ont chargé rinfanteric en-

« üoe recoDDaissaDce composée de troupes de la division (Durando} (3* bataillon de bersaglieri, un bataillon de grenadiers et une section d’artillerie de la 10* batterie), sous la conduite du chef d’étatmajor colonel de Casanova, partie de Lonalo à l’aube, arriva vers cinq heures et demie à la hauteur de la position Madonna délia Scoperta, qu’elle trouva occupée par l’ennemi.

« Celui-ci fut aussitôt attaqué par les Iroupes de la reconnaissance, suivies de près par la brigade des grenadiers. Ces corps soutinrent à eux seuls jusque vers midi les efforts de l’ennemi supérieur en nombre, puis furent obligés de sc replier jusqu’à l’intersection des routes de Cascina Rondolto. Là, renforcés par quatre bataillons de la brigade de Savoie, commandés par le colonel Rolland, ils reprirent vivement l’offensive et chargèrent l’ennemi à la baïonnette. Deux bataillons de grenadiers, envoyés dès le matin par Castelloro et Cadignolo, entraient à leur tour en ligne, tandis que la 11* batterie, se mettant en position, ouvrait son feu.Ces efforts combinés décidaient l’ennemi à abandonner les positions conquises dans la matinée.

« Le général de La Marmora avait été chargé par le roi de prendre le commandement de la P* et de la 2* division. L’ennemi une fois repoussé à Madonna délia Scoperta, le géoéral, suivant les ordres de Sa Majesté, dirigea une partie des troupes contre San-Martino, où la 3* et la 5* division continuaient à combattre. La P* division (Durando) passa par San-Rocco, Cascina Taverna et Monte Fami : elle donna, chemin faisant, contre une colonne ennemie, composée du régiment Prohaska et d’autres troupes qui avaient combattu à , San-Martino et cherchaient vraisemblablement à tourner les forces qui attaquaient cette position. Cette colonne, repoussée, se replia à la hâte, mais il en résulta un retard dans le mouvement de la 1** division. L'heure était d’ailleurs avancée, et ces troupes avaient combattu toute la journée contre trois brigades ennemies. Les pertes de cette division furent : en officiers, 6 morts et 25 blessés ; en troupes. 97 morts et 580 blessés.

« La bngade de Piémont de la 2* division (Fanti) avait coopéré également à l’attaque de position la Madonna del Scoperta. L’ennemi repoussé, cette brigade fut dirigée par le général de La Marmora contre Pozzolengo. Arrivée à la hauteur de Cascina Rondotto, elle rencontra un corps ennemi fortement établi dans les cascines Torricelli, San- Giovanni et Preda, et sur les hauteurs de Serino.

« L’ennemi, vivement attaqué dans ces positions par le 9* bataillon de bersaglieri (major Angelini), le 4* régiment de Piémont et une sec"

nemie el rompu ses carrés. Les effets de la nouvelle artillerie ont été très-grands en deuxième eten troisième ligne. Ses coups, passant au-dessus des premières lignes autrichiennes, allaient atteindre leurs réserves à des distances d’où les plus gros calibres étaient impuissants à riposter et jonchaient laplainc de cadavres.

tion de la 4* batterie, sous le commandement du gcuéral Camerana, céda le terrain et fut poursuivi jusqu’au delà du bourg de Pozzoleogo.

O Cette môme brigade de la 3' division (Fanli) ayant occupé San- Giovanni, une batterie de quatre obusiers y prit position et ouvrit un feu très-vif qui prenait à revers les défenses de San-Martino.CetIc attaque contribua puissamment à obliger l'ennemi à cette position disputée avec acharnement depuis le matin. ,

« La 2* division, outre les graves perles subies par la brigade d'Aoste, qui avait été postée sur la gauche, compta encore dans celte journée 1 officier tué, 5 blessés, 17 hommes tués et 56 blessés. Les quatre divisions composant ce Jour-là l’armée sarde en ligne furent toutes engagées, et leurs pertes totales s’élevèrent à 49 officiers tués, 167 blessés, 642 sous-ofticiers et soldats tués, 3,405 blessés, 1,258 hommes dispersés; total, 5,525 manquant à l’appel. Plusieurs corps ont eu le quart de leur effectif hors de combat, et un bataillon de bersaglieri, sur 13 officiers, en eut 7 tués ou blessés; 3 colonels de la môme division ont succombé glorieusement.

« L’ennemi, à la fia de la journée, avait été chassé de toutes ses positions, el celle de Pozzolengo avait été occupée par nos troupes: S pièces de canon étaient restées dans nos mains comme trophées de cette sanglante victoire, où nos troupes avaient eu à lutter contre des forces bien supérieures. Celles-ci peuvent être portées, selon toute vraisemblance, à douze brigades, car il a été fait des prisonniers appartenant à ces divers corps.

« L’armée aulrichienne avait déployé toutes ses forces, s’élevant à près de 200,000 hommes. Reprenant l’offensive, ^le avait repassé le Mincio etoccupé les positions de Pozzolengo, de Solferino, étendant sa gauche duos la plaine de Guidizzolo ; mais, le soir, sur tous les points de ce vaste champ de bataille, elle avait dû se replier et mettre entre elle et l’armée alliée victoriense la barrière du Mincio et de ses forteresses. »

RArPOET OFFICIEL AUTRICHIEN.

« L’armée impériale avait occupé, le 21, les positions qui lui étaient assignées derrière le Mincio; le 8' corps à l’aile droite, entre Peschiera et le Nuovo; le 5*, de Brcntina à Salionze; les 1" et 7*, en réserve près de Quadendi et de San-Zenona di Mozzo; les réserves d’artillerie et de

Dans cette terrible journée, la cavalerie de la garde, à l’exception du régiment de chasseurs, sans être tout à fait inactive, n’a pas vu l’ennemi d’aussi près que la cavalerie de ligne. Les deux régiments de cuirassiers étaient déployés pour la charge, mais un orage épouvantable mit fin forcément au carnage.

cavalerie à Rosegaferro, près de Villafranca, où était transféré, depuis le 20, le quartier général de l’empereur.

« De la 1'® armée, le 3* corps se trouvait près de Pozzolo, le 9® à Goito et aux alentours, le H* près de Roverbella, la division de cavalerie Zcdwilz près de Mozzecaoe.

« L’armée autrichienne était donc rassemblée, y compris les derniers renforts arrivés , et conséquemment en état d’opérer un vigoureux mouvement offensif, avec au moins quelques chances de succès, contre un ennemi toujours supérieur, du reste.

« De récentes nouvelles sur les mouvements et les intentions probables de l’ennemi déterminèrent à hâter l’attaque autant que possible. Le 23 juin fut donc désigné pour le passage du Mincio.

« L’ennemi s’était borné d’abord à occuper fortement la ligne de la Chicse, sans suivre l’armée impériale ûans sa retraite derrière le Mincio. Un détachement du 1" escadron de hussards et un escadron de hulans, puis deux canons, sons le commandement du major Appell, des hulan'^, chargés d’une reconnaissance du terrain raontueux entre les deux rivières, n’avait rencontré nulle part d’importantes colonnes, mais toujours de petits détachements.

« Près de Ghiodeno et do Castel-Beuzago, on en vint 5 des escarmouches, qui se terminèrent par la retraite de l’ennemi, mais entraînèrent la perle de deux officiers, cinq soldats et neuf chevaux.

« De la armée aussi des détachements de tirailleurs furent envoyés vers la Chiese, mais n’aperçurent pas l’ennemi.

« Le 23 juin au matin, l’armée autrichienne se mit à marcher en avant. La brigade Reichlin, du 6* corps, formait l’extrême droite, en arrière de Roverdo; elle s’avança, par le camp retranché de Peschiera, jusqu’à Ponti, pour s’y réunir au 8* corps, qui franchit le Mincio près de Salionze et atteignit Pozzolengo sans rencontrer de résistance.

« Le 5® corps exécuta le passage près de Valeggio et marcha sur Solferino. Le 1®® suivit le 5® et fut dirigé vers Cavriana.

« Le 7* corps et la division de cavalerie du prince Mensdorff franchirent le Mincio sur un pont jeté près de Ferri, entre Massinbona et Pozzolo, et s’avancèrent, le premier jusqu’à Foresto, la dernière plus loin encore, jusqu’au Tezze, près Cavriana.

« Toutes les parties de la seconde armée, sous les ordres du comte Schlick, atteignirent, dans le courant de l’après-midi, les points qui leur étaient désignés, sans rencontrer l’ennemi, et, le soir, les avant-postes

De son côté, l’armée piémontaise, à l’extréme gauche, a eu sa part brillante dans cette belle et cruelle journée. Elle s’avançait de Lonate et Desenzano vers Peschiera, quand, à sept heures du matin, elle rencontra l’avant-garde autrichienne entre San-Martino et Pozzolengo. Plusieurs fois repoussée par des

furent établis de Cosa-Zapaglio jusqu'au GrOlle, en passant par Contrada.Uescalora et Madonna delle Scoperta.

« La 1” armée, sous le commandement du comte WimpfTen, formait l'aile gauche des troupes qui s’étaient avancées, et elle passa le Mincio, le 3* corps près de Ferri, les 9* et tt* et la division de cavalerie Zedwilz près de Goito- Cette dernière, appuyée de détachements d'infanterie du 9* corps, poussa jusqu’à Medole; les 3* et 9* corps campèrent près de Gnidizzolo; le 11*, comme réserve, près de Castel- Grimoldo.

< Du S* corps, la division Jellachich fût détachée de Hantoue sur Marcaria, pour prendre part aux opérations du gros de l'armée, et opérer, par Castelgoifredo, contre le liane gauche de l’ennemi.

« Le prince Edouard Lichtenstein, commandant du corps, prit luimème le commandement de cette division. Le S* corps reçut l’ordre d’appuyer du Tyrol méridional, par des détachements et selon les circonstances, la marche de l’armée.

« Tandis que le gros de l’armée autrichienne occupait ainsi, le 23 au soir, une position de Pozzolengo à Guidizzolo, de façon à pouvoir agir concentriquement contre la Chiese, et à attaquer l’ennemi dans ses positions de Carpenedole et de Montechiari, celui-ci, soit qu’il fût instruit de nos plans, soit qu’il poursuivit des plans déjà conçus, entreprit également une marche en avant sur toute la ligne, et, le 23, toute l’armée piémontaise et quelques détachements français — 60.000 à 70,000 hommes — occupèrent Essenta, Desenzano et Rlvoltella, de même que les positions avancées de Castel-Ben za go et San-Hartino, tandis que le gros de l’armée française occupait fortement Castiglione, délia .Steirere, Carpanedole et Montechiari et poussait des détachements vers Solferino et Medole.

« Il y «ut donc un choc des deux armées.

( Le 24, de grand malin, l’ennemi entreprit, avec des forces considérables, une attaque contre toute la ligne autrichienne.

« A l'aile droite, le 8* corps, sous les ordres du lientenant feld-marécbal Benedeek, opposa une résistance énergique an choc impétueux des Piémoatais, et non-seulement repoussa entièrement leur attaque, mais encore pénétra jusqu’à San-Martino, y prit une position favorable, s’y maintint et y fixa le combat.

« Les troupes piémontaises furent rejetées jusqu’à Rivoltella et Desenzano avec des pertes considérables.

< Au centre de la ligne autrichienne, dont les hauteurs dominant Sol-

forces eonsidérables, toujours elle revenait à la charge avec un courage invincible. San-Martino, le but de tous ses efforts, est enfin resté au pouvoir des Piémontais. Officiers et soldats des 1”, 2*, i* et 5* divisions, généraux Durando, Fanti, Mollard et Cucchiari,se sont couverts de gloire.

' ferino formaient la clef, l’avant-garde, composée de la brigade Bils, du S* corps, avait été également attaquée avec violence, dès le matin, dans sa position avancée et engagée dans un vif combat. L’attaque ennemie se développa bientôt, avec des forces très-supérieures, sur toute la ligne du 6* corps d’armée.

« Les deux brigades Bils et Puchner (régiments d’infanterie Kinsky et Culoz, le t“ bataillon d’Ogulin et le 4' bataillondes chasseurs de l’empereur} se maintinrent bravement en première ligne, avec une rare persévérance et sans chanceler, jusqu’à tl heures, contre un ennemi trois fois plus nombreux, qui ne cessait de recevoir des réserves fraîches, d’amener an feu de nouvelles batteries, et qui lançait avec succès des grenades sur Solferino, d’une distance de près de trois mille pas.

« Cependant, lorsque l'ennemi pénétra aussi dans la vallée au nord de cet endroit et dans le val de Quadri avec une forte division et menaça ainsi de déborder la po.sition desdites brigades, la résistance des brigades Koller et Gaal, du 5' corps d’armée, qui avalent été appelées sur ces entrefaites, ne sufHt pas pour faire tourner à notre avantage * ce combat, qui commença, dès midi, à prendre une tournure défavorable.

< N* étant pas soutenues par le 1” corps d’armée avec une énergie suffisante, les troupes du S’ corps, après avoir été repoussées de rechef et avoir repris l'offensive avec les réserves et reconquis les précédentes positions, se virent enfin contraintes de quitter les hauteurs dominant le champ de bataille et de se retirer d'abord sur les cimes du Monte Mezzana, puis ensuite, lorsque de fortes colonnes ennemies s’avancèrent sur la route conduisant de Castiglione à Solferino par le Tyrol, d’évacuer Solferino, s’en tenant à l’occupation du château, du cimetière et de la Rocca et enfin d’évacuer aussi cette dernière position après une résistance héro'ique.

« Ce ne fut qu’après le combat le plus sanglant et d’immenses sacrifices que l’ennemi parvint à enlever ce point dominant au brave régiment Reischach, qui protégeait et couvrait avec de grands sacrifices la retraite des troupes de son propre corps de môme que celle du 1" corps d'armée, ce qui loi coûta les perles les plus sensibles. Les premières se retirèrent vers Mescolaro et Pozzolengo ; les dernières reculèrent vers Cavriana et de là vers Voila et Valeggio.

< Le 7* corps d’armée, amené sur oes entrefaites de Foresto, en partie dans la plaine par San-Cassiano contre Solferino, en partie par les

La seconde division qui, avait été détachée du corps d’armée principal pour concourir, le cas échéant, à l’attaque de Solferino par le maréchal Baraguey-d’Hilliers, renforça plus tard, avec une de ses brigades (Pignerol) , la division Durando, et, avec son autre brigade (Aoste), la division Mollard.

hauteurs situées au sud de Cavriana.contrece dernier endroit, n'arriva malheureusement plus en temps utile pour empêcher la perte de Solferino et donner une issue favorable au combat engagé sur ce point. Par contre , il s’acquitta encore avec succès de la mission de couvrir, par l'occupation de Cavriana et des collines environnantes, la retraite du centre jusqu'à ce que ce dernier endroit ne pùt plus être défendu contre l'ennemi , arrivant par les hauteurs de Solferino, et contre les forces de son artillerie.

« La division de cavalerie de Mensdorff, composée de trois brigades, s'était avancée dès le malin dans la plaine par Val del Termine pour gagner le terrain ouvert et propre à la cavalerie entre la Mariana et San-Cassiano, et elle attaqua les batteries ennemies établies d càevaf sur la route et les détachements de cavalerie ; mais elle tomba au milieu d'un croisé très-vif de quatre à cinq batteries et fut obligée de reculer. Pendant la marche en avant du 7* corps, cette division de cavalerie chercha à appuyer les mouvements de ce corps par son artillerie; mais elle ne put cependant le faire avec succès contre le feu ennemi bien supérieur.

« A l’aile gauche, les détachements de la première armée (deux bataillons du régiment d’infanterie Archiduc Charles), qui s'étaient avancés vers Medol e dès le 23 au soir, était vivement attaqués dès la pointe du jour et furent repoussés vers Gnldizzolo après un combat acharné.

« L’ennemi s’empara de Rebecco , situé entre Guidizzolo et Medole et s'y établit avec une force imposante.

« Cependant les 9* et 3* corps d'armée s’avancèrent de Guidizzolo ; le dernier s’étant porté en avant sur la grande route jusque vers la Cagliara, ne put pénétrer an delà de ce point, parce que le 9* corps d’armée ne parvint pas, malgré tous ses efforts, à déloger l’ennemi de Rebecco.

( On combattit plusieurs heures autour de cet endroit, où l’ennemi envoyait sans cesse des troupes fraîches de Medole, tandis que, de notre côté, la division Blomberg (brigades Dobszensky et Host), du 11* corps, arrivé, sur ces entrefaites de Castel-Grimoldo, recevait Tordre d’appuyer le 9* corps et la brigade Balin.de couvrir le 3* corps. Rebecco fut pris et repris plusieurs fois , et la bataille parut terminée à diverses reprises; mais l’offensive recommença chaque fois.

« Mais, bien qu’appuyées par une vigoureuse attaque du 3* corps sur Medole, lestronpes des 9* et 11* corps, malgré de grands efforts et des

Des pertes cruelles ont été, pour l’armée sarde, le prix de cette brillante victoire. Le général Mollard a, dit-on, illustré sa mémoire à l’attaque des positions de Sau-Martiuo ; il est mort, ainsi que trois autres officiers généraux, au moment décisif du triomphe.

pertes notables, ne purent remporter d'avantages durables. C’est ce qui arrêta aussi les progrès du 3* corps, qui résistait sans cesse, avec une admirable constance, aux attaques toujours renforcées de l’ennemi.

« Le secours de ladivision Gcdwilz, indispensable et toujours attendue pour dégager l'aile gauche , tit défaut, cette division étant retournée à Ceresea et Goito par suite du combat livré de grand matin près de Medole. Le mouvement de flanc par deux brigades du 2’ corps, lequel pouvait entraîner des elfets décisifs sur les lianes et les derrières de l'ennemi, n'a pas été exécuté non plus, la nouvelle de l’approche d’un corps ennemi de Crémone et de Piadena (où était en effet la division d’Auttemare) ayant retenu cette division au passage de l’Oglio près de Marcaria.

« Sur l’ordre de l’empereur, l’aile gauche tenta encore de reprendre l’offensive vers trois heures de l’après-midi.

« Après que la brigade Greschko, du tl‘ corps, eut été dirigée sur Guidizzolo pour appuyer les détachements déjà ébranlés de son propre corps et du 9*, les deux dernières batteries de réserve furent amenées, sous la protection de deux bataillons et de deux divisions de cavalerie, pour canonner la cavalerie ennemie, tandis que, dans le constant espoir d’être soutenues par la cavalerie de réserve, les troupes devaient encore s’avancer réunies. Mais en vain ; toujours serrées de près par le flanc gauche, elles ne purent, cette fois non plus, obtenir d’heureux résultats.

« Vers ce moment, Cavriana venait aussi de tomber aux mains de l’ennemi après une courageuse défense, deux brigades du 7* corps, enflammées par la présence de l’empereur, s’y étant maintenues longtenaps, ainsi que sur les cimes environnantes, avec des chances diverses, tandis que l’aile gauche de ce corps, appuyée par la division de cavalerie Mensdorff, qui marchait en avant pour la troisième fois, avait fait une vaine et dernière tentative pour repousser l’ennemi marchant de San-Cassiano sur Cavriana avec des forces supérieures.

« Le centre ayant donc fléchi près de Solferino et de Cavriana, et l’aile gauche ne pouvant plus se faire un passage, la retraite générale fut résolue à quatre heures.

« A l’aile gauche, elle fut très-habilement couverte par les deux derniers bataillons intacts du régiment Archiduc Joseph et par le brave 10* bataillon de chasseurs, sous le commandement personnel do lieutenant feld-maréchal VeigI, et le village de Guidizzolo ne fut aban-

La ligne lombarde du Mincio est entièrement au pouvoir des alliés. Les Autrichiens se sont retirés derrière l’autre rive, à l’abri des forteresses du quadrilatère.

Tels sont les faits principaux de la grande bataille qui s'est livrée hier. Je vais m'empresser, en poursuivant ma

donné qu'à six heures du soir, après que les troupes l’eurent évacué, qu’on eut ramassé les blessés et mis les batteries en sûreté.

« Au ceotre, la retraite fut couverte avec constance et dévouement par les troupes du 7* corps, et l’on traversa en bon ordre, et tout en combattant, le Bosco-Suero derrière Cavrlan^.

« Un violent orage ayant suspendu le combat une demi-heure, l'ennemi cessa complètement d’avancer dans ledit bois. Les brigades Braodenstein et Lussin (les braves régiments Archiduc Léopold et l'impérial infanterie, le 19' bataillon de chasseurs et un bataillon de Lucaniens) se retirèrent en bon ordre, sous la conduite du prince de Hesse, à Volta, où elles arrivèrent vers huit heures du soir, et qu'elles occupèrent pour couvrir la retraite du train par le défilé très-difficile de Borghetto et de Valeggio.

( A l'aile droite, le 8* corps s’était maintenu sans cesse dans les conditions les plus favorables. Ce ne fut que quand Ie5' corps eut battu en retraite sur Pozzolengo que le lieutenant feld-maréchal Benedeck se retira aussi sur Salionze, après avoir encore repoussé deux attaques d’un ennemi supérieur et fait 400 prisonniers.

« Pozzolengo resta occupé jusqu’à dix heures du soir par les troupes du 8' corps d’armée et permit ainsi la retraite en bon ordre des troupes des 5* et 1" corps.

« Les troupes se sont battues avec une admirable bravoure dans ces engagements.

« La conduite de.s S* et 8* corps d’armée a été au-dessus de tout éloge. Dans le t" corps d’armée, la conduite du régiment d’infanterie Italien Wernhard.qui s’est battu très-bravement, est mentionnée honorablement dans la relation détaillée du commandant de l’armée. Dans la cavalerie, le régiment de hussards Roi de Prusse, qui exécuta avec une rare audace, sous le feu le pins vif des batteries ennemies, une attaque sur le régiment français des chasseurs d’Afrique, lui fil éprouver des pertes sensibles et prit de nombreux prisonniers à l’ennemi, mérite surtout d'être cité avec le plus grand honneur.

« Notre perte, surtout en officiers, est très-importante; dans certains corps elle s’élève au quart de la perte générale. Les pertes détaillées et nominales ont déjà été publiées par la Gazette de Vienne. Mais l’ennemi aussi a fait des pertes immenses, nommément à l’altaquo de Cavriana et de Solferino.

« Sur aucun point, il n’osa inquiéter le moins du monde la retraite de nos troupes. Au centre, il ne pénétra pas au delà de Cavriana, et,

route, de recueillir des détails sur cette sanglante affaire.

Si TOUS suivez mon récit sur la carte, vous pourrez vous rendre un compte exact de la bataille. Elle m’a été clairement expliquée par un officier de l’état-major général, blessé hier soir, vers sept heures et demie, en allant transmettre un ordre, et qui a été recueilli par le curé de Castelnedolo.

La plupart des cartes orthographient mal les noms des localités où l'on s’est battu hier. Je les ai transcrits sous la dictée du prêtre.

Les trois souverains étaient à la bataille et commandaient en chef. Tous trois se sont vaillamment conduits; tous trois se sont exposés aux plus grands dangers. L’empereur Napoléon dirigeait l’ensemble des opérations et se portait, de sa personne, où il croyait sa présence utile. On dit que trois des cent-gardes de son escorte ont été tués à ses côtés, qu’une de ses épaulettes a été enlevée par un projectile, que les supplications de son état-major n’ont pu l’éloigner du feu.

Victor-Emmanuel, le vaillant prince, était là où le canon grondait. Ses vieux généraux, ceux qui ont déjà combattu avec lui, il y a dix ans, lui disaient avec cette brusque franchise qui

sur les deux ailes, il ne put gagner un pouce de terrain sur nos troupes.

« De notre côté ont pris part au corabat tes t", 3% 5*, 7*, 8*, 9* et H* corps d'armée, puis une brigade du 6* corps; du côté de l’ennemi, au dire des prisonniers, cinq régiments de cavalerie, puis les corps d’armée de Niel et de Mac-Mahon à l'aile droite, en face de l’aile gauche autrichienne ; au centre, tes corps d'armée de Canrobert et de Baraguey-d'Hilliers, puis la garde ; enfin l’armée piémontaise tout entière à l'aile gauche ; toutes les forces ennemies se trouvaient donc au combat.

« L’armée autrichienne se trouve intacte et pleine d’ardeur dans les positions qui loi ont été assignées par son commandant en chef. Si, oette fois encore, la palme de la victoire lui a échappé par suite des forces supérieures de l’ennemi et d’un concours de circonstances fâcheuses, elle se sent cependant encouragée par la conscience, nonseulement d’avoir donné à l’ennemi des preuves réitérées de sa bravoure et de sa persévérance, mais aussi de lui avoir fait éprouver des pertes graves dans ce nouveau conflit, d’avoir sensiblement ébranlé sa force et d'avoir ainsi contribué au moins en partie à l’atteinte du succès déünitif. »

(L'Autriche accuse officiellement, 2,352 tués et 10,685 blessés : total, 12,987, sans compter les disparus.)

est parfois le seul privilège de la fidélité : < Sire, vous vous oubliez. Votre place n'est pas ici; rappelez-vous que vous êtes l’espoir de l’indépendance de l'Italie! > Le roi ne les écoutait pas; il avançait toujours. Le général Durando, ce dévoué serviteur de Charles-Albert, lui cria, exaspéré par son audace :

€ Retirez-vous, Sire, le souverain n’est pas un soldat.

« — Vous vous trompez, général, répondit froidement Victor-Emmanuel, je suis le premier soldat de la ligue italienne. »

Les troupes sardes, électrisées par ces nobles paroles, se sont ruées sur un ennemi deux fois supérieur en nombre, aux cris de ; Vive le roi !

L’empereur d’Autriche, qui n’a pas dépassé les troisièmes lignes, a cependant couru de grands dangers. Il est resté pendant toute la journée à portée du feu de longue portée de l’artillerie française. Près de Gavriana, il fut exposé, pendant plusieurs heures, à la canonnade la plus vive .Le courage et le sang-froid intrépide du jeune empereur excitèrent l’admiration générale et accrurent encore l’enthousiasme de ses soldats. Ce ne fut qu’au moment où les Français s’approchèrent tout à fait que Sa Majesté, cédant aux .supplications de ses généraux, abandonna ce point dangereux.

La victoire a coûté fort cher aux armées alliées, on parle de vingt-cinq mille hommes mis hors de combat; mais, chose consolante à dire, dans ce nombre le chiffre des morts n’atteint pas la proportion ordinaire. La plupart des blessés sont frappés au bras gauche.

Le général Auger, le même qui, au combat de Turbigo, a été porté à l’ordre du jour de l’armée pour avoir enlevé un canon à l’ennemi est au nombre des morts. Il n’a pu survivre à la désarticulation du bras. Les généraux Ladmirault, Forey, Dieu et Douai, sont blessés, légèrement, dit on. On parle de quinze che& de corps tués.

Comme de coutume encore, depuis le début de la guerre, le nombre d’offieiers tués ou bles.sésest très-considérable. Environ douze cents officiers, tant Sardes que Français, auraient été mis hors de combat.

D’après les évalutions les plus vraisemblables de ceux qui re-

Tiennent de h bataille, la perte des Autrichiens serait à eelle des alliés comme 5 est à 4.

Je n'ai point entendu citer des noms d'officiers généraux autrichiens tués. Cinq, dit-on encore, seraient blessés, entre autres les généraux comte Pally, Philippovics, Baltin. Il e^t positif que deux colonels autrichiens, le jeune prince C. de Windischgræfz et Mumm, sont au nombre des morts. Leurs cadavres ont été relevés par les Français.

C’est aux projectiles des canons rayés qu'il faut attribuer le chiffre considérable des pertes de l’armée autrichienne, qui a combattu, pendant une partie de la journée, à l’abri derrière des ouvrages de campagne ou des retranchements naturels. Mais les boulets creux de la nouvelle artillerie française ont, comme je l’ai dit plus haut, éclaté dans les rangs des corps de réserve, placés à trop faible distance des lignes engagées. Les généraux autrichiens, dans la disposition de leurs lignes de bataille, n’ont pas tenu compte de la longue portée des bouches à feu rayées. Il est vrai de dire qu'ils ignoraient jusqu'à présent la puissance de ces terribles engins de mort.

Après une bataille, les bulletins officiels déterminent les pertes par tro's indications: tués, blessés et di.cparus. On entend par disparus, tous ceux qui manquent à l’appel et dont le sort ne peut être fixé immédiatement d’une manière précise : les morts non retrouvés, les blessés qui ont été se faire panser en arrière »!ii champ de bataille, à l’insu de leurs chefs, les prisonniers faits par l’ennemi, les déserteurs. Cette dernière catégorie de manquants n’atteint pas un chiffre élevé dans l’armée française.

Les troupes alliées ont beaucoup .souffert de fatigue et de besoin. Elles ont combattu pendantdix-huit heures, sac au dos. Surprises par la rencontre inopinée de l'ennemi, elles n’ont pu faire la soupe. La distribution devait avoir lieu aux destinations déterminées par les ordres de l’empereur Napoléon. Les blessés qui m’entourent à Montechiari, où je vous écris dans un cabaret, n’ont point été pansés encore et n’ont reçu aucun secours en vivres ou autrement, depuis la veille de la bataille. Il en arrive souvent ainsi à la guerre, même dans les armées

les mieux organisées. Ce n’est point à l’admirable intendance française qu’il fout reprocher cette circonstance regrettable.

A part le pain, dont il est impossible, faute de moyens de transport suffisants, faute surtout de connatire à l’avance l’emplacement des divisions, de faire des distributions régulières aux corps d’armée en marche, les Français ne manquent de rien, bien que le pays soit dans une pénurie profonde. Les Autrichiens ont enlevé , par réquisition ou par achat , toutes ses ressources. Et cependant les Français, jusqu’à présent, reçoivent leurs rations quotidiennes de vin et de café; le biscuit abonde, la viande aussi. Il n’y a pas lieu de craindre que la viande se corrompe ou ne suffise pas ; elle marche derrière les soldats. On tue les boeufs au fur et à mesure des besoins.

L’armée autrichienne n’a pas été mieux nourrie que l'armée alliée, il s'en faut. Sachant qu’on allait se battre, les sacs et les bagages ont été laissés à l'arrière-garde; mais pourquoi n’a t-on pas fait manger ses soldats, suivant l’usage du maréchal Radetzky, qui jamais n’entreprenait une expédition sans avoir au préalable pourvu à la nourriture de ses troupes ?

Depuis deux jours, le soldat autrichien n’a pas reçu une once de vivres. Depuis longtemps, il souffre de pénibles privations. Les prisonniers disent qu’on ne peut stt faire une idée de la confusion qui régnait, avant la bataille d’hier, dans les différentes localités où leurs corps d’armée ont été agglomérés. Les boutiques, surtout celles des bouchers et des boulangers, étaient littéralement assiégées. Pour prévenir des désordres, on avait dù y placer des sentinelles, de même qu’aux portes des auberges. Le manque de pain était tel que même les officiers appartenant à un quartier général n’ont pu en avoir une bouchée. Ils devaient, avec leur viande, manger du biscuit, et quel biscuit! Le vin et la viande ne manquaient pas dans les magasins ambulants; mais tant d’affamés assiégeaient les foyers des cuisines, que la préparation de toute espèce de mets était insuffisante.

On jugera, d’après cela, quelles ont été les privations des soldats autrichiens.

Les alliés — et j’espère qu'il en est de même dans l’armée autrichienne — songent aux besoins de leurs prisonniers avant

de satisfaire les leurs. Le lendemain de la bataille de Magenta, des officiers français demandèrent à des officiers autrichiens prisonniers s'ils ne pouvaient leur venir en aide rt s'ils ne souffraient pas d'un long jeûne :

— Aous avons reçu, ce matin, de la viande et du biscuit, répondirent les captifs.

— En ce cas, messieurs, leprircnt les vainqueurs, nous ne pouvons vous offrir que des cigares. Pour le r^te, vous êtes plus heureux que nous. Aos rations se font attendre et nos estomacs crient famine.

.Te vous l'ai dit déjà tout à l'heure, — et d’autres renseignements me le confirment, — l'armée entière a donné. La réserve a exécuté un passage de ligne que l’on dit admirable.

A plus loin d'autres détails. Je dois fournir encore une longue traite, et, avant de me remettre en route, poser une compresse d'eau froide sur le bras d'un pauvre caporal du 52” de ligne qui a le coude fracassé par une balle de mitraille. Le malheureux n'est pas pansé, et il se rend à Brescia à pied. Il sera porté * disparu > à l’appel de .sa compagnie. Si, dans le trajet, il mourait au coin d'une haie ou au bord d’un fossé et qu’un (laysan le mil en terre, il serait < disparu • pour toujours, nul ne pourrait attester sou, décès.

P. S. — M. le général Forey pas.se en voiture et rentre à Bre.scia. Il est blessé au bras. Pendant toute la journée, il s’est exposé d’une façon téméraire. Enveloppé dans un burnous blanc qui le faisait reconnaître à mille pas, il n’a pas quitté les hauteurs depuis le commencement de l’action jusqu'au moment où il s'est senti frappé.

Les troupes du génie ont combattu, comme la ligne, en soutenant l'artillerie.

La légion étrangère, 2’ régiment, a été rangée en bataille devant la mitraille ennemie et a été écrasée sans pouvoir tirer un seul coup de fusil.

Un officier et un soldat sont assis dans la cour du cabaret. Le licutenanta la figure traversée parunc balle, le soldat également. L’œil gauche du soldat est perdu, le visage est effroyablement gonflé et horrible à voir, et ce brave, après avoir mis en poche

la balle qu'on vient de lui extraire, fume paisiblement sa pipe sans pousser une plainte. Dans son triste état, il cherche encore à se rendre utile. Il fait un paquet du mince bagage de son officier, plus maltraité que lui. Je m'approche avec respect de ce vaillant soldat. Je l'aborde. Une vive émotion me monte à la gorge. Ce blessé est un de nos compatriotes, un enfant de Bruxelles; il se nomme Duck et a travaillé chez M. Roze, rue de la Montagne. Il a servi au 12* de ligne, et, son terme expiré, a contracté un nouvel engagement dans la légion étrangère de France.

Duck honore aujourd'hui le nom belge. Il excite l’admiration des autres blessés. C’est avec fierté et les larmes aux yeux que j’ai serré la main de cet enfant de mon pays. Il m’a fallu insister longtemps pour lui faire accepter quelques faibles secours.

Il y avait là, au municipio de Montechiari, un chirurgien qui rejoignait son régiment après une absence momentanée; mais il n’avait ni instruments, ni pharmacie, ni trousse, pas même une paire de ciseaux. Le sentiment de son impuissance le remplissait d’impatience et de colère. Il allait de l’un à l'antre, les mains dans les poches, les sourcils contractés, haussait les épaules et s'éloignait. Sur ma prière, il visita Duck et me rassura. Notre compatriote en sera quitte pour la perte de l’œil, mais il rentrera dans ses foyers.

San-Cassiano, sous Cavriana, grand quartier général, t6 juin.

On ignore encore comment sera connue dans l’histoire la grande bataille qui s’est livrée avant-hier sur une ligne de près de sept lieues d'étendue. On suppose que Solferino, dont la possession définitive a décidé du sort de la Journée, aura l’honneur de lui donner son nom. La tour de Solferino, bâtie au sommet d’un mamelon élevé, domine la campagne sur une grande étendue. Elle est solitaire et triste d’aspect. On dirait qu elle a été érigée pour permettre d’épier, de son sommet, ce

qui se passe dans la campagne. On la désigne dans le pays sous le nom de f l'espionne de l'Italie. >

C’est du haut de cette tour qu'après la prise de la position de Solferino, l’empereur Napoléon a dirigé les autres mouvements de son armée. De là, vers quatre heures, il a pu voir la forte colonne de poussière qui s'élevait sous les pas de l'escorte de l’empereur d’Autriche. François-Joseph qui logeait à Cavriana, dans l'endroit même on le soir Napoléon III établit son quartier général, quittait le lieu de la bataille, en se retirant du côté de Goito.

L’empereur François-Joseph a cru longtemps que les Français ne parviendraient pas à se rendre maîtres de la position de Solferino. Dès lors, il ne douta plus du succès et but à la victoire de l’aigle à deux têtes; mais, quand vers deux heures, il arriva à Voila, la bataille était décidément perdue et les Français menaçaient déjà Cavriana.

A la vue de ses soldats fuyant dans la plaine, le malheureux empereur s’abandonna à une violente colère. 11 jura, tempêta, injuria ses officiers, jeta par terre son chapeau et s’arracha les cheveux. Ses officiers baissaient la tête devant lui ; ils partageaient cette immense douleur.

Bientôt cependant, l’empereur se calma. A l’accès de fureur succéda une prostration complète. Il s’assit sur un banc de bois à la porte d’une pauvre nnison, bâtie sur la terrasse du presbytère qui commande la campagne, demanda à la maltresse du logis un verre d’eau mélangée do vinaigre, le vida, remercia la bonne femme et se retourna du côté de la plaine de la Chiese, où son armée vaincue ne combattait plus que pour sauver sa retraite et défilait lentement sous ses yeux.

Il contempla longtemps en silence ce poignant spectacle, et de grosses larmes coulaient de ses joues. Il serait resté là jusqu’à la nuit, plongé dans ses tristes réflexions, si l’un de ses aides de camp, effrayé pour lui par le tumulte du combat qui se rapprochait ra[iidement, ne l’eùt supplié de se retirer, afin de ne pas com[détcr la victoire de l’ennemi en tombant entre les mains du général Niel, qui, quelques instants après, s’emparait de Volta, où finit la bataille.

Je dois rectifier ce que je vous ai dit hier, à propos de l'empereur Napoléon. Les bruits des camps ont exagéré les dangers auxquels il s’est exposé. Trois des cent-gardcs de son escorte n’ont pas été tués, comme on me l'avait dit, mais un de ers cavaliers a été blessé près de Sa Majesté et plusieurs des chevaux de l’état-major impérial cl de son escorte ont été tués ou blessés. L’épaulette de l’empereur n’a pas été enlevée par un projectile, mais un passant s'est défait au moment où Sa Majesté sortaità cheval de son quartier général à Castelnedolo, et, dans sa précipitation de se rendre où l’appelait le canon, l’empereur n'a pas voulu changer de tunique. Ce petit écart de tenue a frappé l'œil du soldat ; il l'a attribué à une cause trèsvraisemblable, et la conduite de l’empereur pendani toute la bataille n’a que trop justifié les suppositions des soldats.

De part et d’autre 400,000 hommes ont été engagés, et je ne crois pas avoir été mal renseigné hier dans l’évaluation approximative du chiffre des pertes réciproques. Les pertes, à l’heure où j’écris CCS lignes, ne sont pas encore entièrement connues ; tous les blessés ne sont pas relevés du champ de bataille, où ces malheureux ont été exposés hier, pendant toute la journée, aux ardeurs d'un soleil des tropiques, aux douleurs de leurs plaies, aux privations de tout secours, aux horreurs de la soif inextinguible chez les blessés. La faute n’en est à personne, il y avait impossibilité absolue, trop de maux à soulager à la fois.

Les cadavres jonchent les champs, on les heurte du pied de dix en dix pas, on en voit réunis par tas. Ces derniers ont été tués par la mitraille plongeant dans des masses compactes.

A Montechiari, au moment où j'achevais ma lettre d’hier, la population était comme hébétée. Elle ne savait auquel entendre, ni quels secours accorder aux pauvres blessés qui arrivaient là en foule, non pansés ou incomplètement soignés, et dans l'état le plus misérable, en arabas, en voiture, en charrette, à cheval, en cacolet, à pied. Il en repartait à chaque instant vers Brescia, mais, malgré tout l’empressement apporté à les faire partir, il y en avait constamment une centaine, au moins, étendus sur le pavé devant le municipio.

Des prêtres et des fëmmes distribuaient du bouillon, mais il

fallait surtout donner à boire et les bras ne suffisaient pas. Nous étions quatre et nous avons retardé notre départ de deux heures pour distribuer de l'eau rougie. Mais, hélas! que pouvions-nous pour soulager tant d'infortunes, alors que la sage, prévoyante et paternelle sollicitude de l'administration est impuissante pour les secourir au moment des plus pre.'sants besoins? Il vint un instant où le sentiment de notre impuissance nous 6t éclater en sanglots. C'était stupide. Ce n’est pas ainsi que l’on rend le courage aux malheureux.

Et cependant, Je le répète, il est impossible de montrer plus de sollicitude envers les malades et les blessés que ne le font les Français. Quand une action n’est pas aussi générale que celle d'avant-hier, les blessés sont pansés et réconfortés à l'ambulance de la division, établie à li place même où viennent aboutir les boulets. Un drapeau rouge indique le poste des blessés, et, par un arcord tacite, on ne tire pas dans la direction des ambulances.

Cependant, le fanion rouge n'est pas toujours une protection efficace en plaine, où I on ne peut pas se rendre un compte bien exact des positions ennemies. L’officier comptable chargé des subsistances de la cavalerie de la garde impériale, qui accompagnait avant-hier un fourgon chargé de vin, de pain et de viande pour faire du bouillon aux blessés, a eu des chevaux * d'attelage tués par des boulets.

De Montechiari à Castiglione, la route était couverte de blessés; d'instant en instant il en arrivait davantage. Chaque plateforme d'arabas, que rempliraient cinq hommes, était chargée de quatorze ou quinze patients. C’étaient les moins gravement atteints ou ceux qui avaient déjà été pansés aux avant-postes. Les plus maltraités étaient encore aux ambulances volantes ou même sur le champ de bataille.

De loin en loin on rencontrait au.ssi de longues files de prisonniers. Les officiers, qui ont pu garder leur .sabre par une courtoisie que leur ont faite les commandants d'armée, marchaient en tête, en schako, veste de toile, bissac de toile an cou, écharpe de soie Jaune à la ceinture et le sabre, à fourreau d’acier, attaché à un ceinturon d’or.

Les escortes des prisonniers dénotaient bien le caractère français dans toute son ori(!<nalité. Ce serait à ne pas le croire, si je ne pouvais l allîriner par le témoignage de mes propres yeux. Les cavaliers faisaient rigoureusement leur service. Ils marchaient le moasqueton en bandoulière, le sabre à la dragonne, le pistolet chargé au poing. Mais les escortes d'infanterie! Elles suivaient insoucieusement, les mains dans les poches, la pipe à la bouche, et c'étaient les prisonniers qui portaient les sacs et les fusils des soldats ! Et cela se passait dans le voisinage immédiat de l’ennemi, aux lieux mêmes où, la veille, une patrouille de hulans avait enlevé quatre fourgons du train français.

Vous serez bien surpris d’apprendre, après le récit de ce que je viens devoir, à quelle règle doit obéir un convoi de prisonniers en route.

Un peloton ouvre la marche, un autre peloton la ferme; sur les flancs suivent d’autres soldats, un à un, à un pas de distance; tous ont le fusil chargé. Un officier commande l’escorte. Si un prisonnier tente de s’évader, on le tue sur place, sans sommation; on le tue encore s’il refuse d’avancer, le cas d’épuisement excepté.

Si une troupe ennemie rencontre le convoi et fait mine d'attaquer, les prisonniers ont ordre de se jeter face contre terre. Si l’un d’eux essaye de rejoindre les siens, on lui casse la tète, sans miséricorde. A la moindre apparence de rébellion, on tire dans le tas.

Mais si telle est la consigne, observer la consigne est une autre affaire.

Il me serait impossible de vous décrire la confusion, l’encombrement qui régnaient à Castiglione au moment de notre passage. Je ne le tenterai pas.

Un vaste cimetière enclos de murs, qui entoure l’église bâtie sur une hauteur, était encombré de prisonniers, plus de trois mille hommes entassés les uns sur les autres, les officiers formant un petit groupe à part.

A peine arrivés, nous abandonnons notre voiture au milieu de l’encombrement des bagages et nous montons à l'église.

L’église est convertie en ambulance, mais quelle ambulance et quel spectacle! Un peu de foin sur les dalles, à peine quelques rares poignées, et sur ce foin des blessés étendus péleméle, des agonisants, des morts, les Autrichiens mélés aux Français; des hommes pansés et d'autres qui ne le sont pas; des amputés sur le champ de bataille, plongés dans un état de prostration complète; des malheureux, dévorés par Une hèvre ardente, qui pressent des fragments de leur chemise, déchirée avec les ongles, sur leurs plaies béantes.

Tous gémissent, quelques-uns poussent des cris déchirants, tous veulent avoir à boire et l’eau manque par une chaleur de trentec'nq ilegrés! Un pauvre soldat, nu jusqu’à la ceinture, haletant sur les dalles de milieu de la grande nef, me demande de l'eau. J’en apporte une gamelle, mais il ne veut pas que je lui soulève la télé; il faut que je place le va.>;e à côté de lui et qu’avec le creux de la main je fasse couler le liquide, goûte à goutte, dans sa bouche.

Sa poitrine sc soulevait par brusques saccades. Ses yeux glauques suivaient mes mouvements avec une fixité persistante, in- •quiète. On ertt dit qu’il se défiait. Il voulait être transporté ailleurs; c’était la mort qui le poussait, l’agonie commençait. Un instant après, il était mort. D’autres encore étaient morts, mais les bras manquaient [tour les enlever.

Il y avait là pour toute autorité un officier comptable. Pour soulager tant de misères, il lui fallait l'assistance des prisonniers. Il fallait voir avec quels .soins infinis ces pauvres cajttifs s'empressaient autour des blessés.

A Castiglione, pas plus qu’à Montechiari, il n’y avait de chirurgiens. Le seul qui pansât, comme il le, pouvait, les blessés, était un officier de santé autrichien, prisonnier. Il n’avait d’autre ins’rument qu’une paire de ciseaux.

Toutes les maisons de Castiglione contenaient des blessés qui s’étaient traînés jusque-là, comme ils l'avaient pu, ou qu'on avait déposés, au hasard, sur les seuils des hibitations. La population faisait de son mieux ; mais que [louvaient faire ces pauvresgensMIs couraient par les rues, demandant, pour leurs hôtes, des chirurgiens qu’on n'avait pasà leur prêter, et implo-

rant en grâce qu'on enle?ât dechez eux des cadavres dont, faate de bras, on ne (louvait les débarrasser. Que d'officiers et de soldats sont morts, ignorés de tous, à Casliglione!

Jeme suis mis enquête pour trouver une maison où l'on pûtrecevoii trois officiers blessés, dont uncommandantamputé et qu’on avait abandonnés dans une voilure, vis-à-vis de l'ambulance. Deux vieilles dames, vivant seules, ont offert leur appartement.

De l’ambulance, je me suis rendu auprès des prisonniers valides. Là ce fut un autre spectacle, à peine moins triste. Ils n’avaient plus reçu de rations régulières, depuis leur départde 'Vérone. La veille ils avaient eu un peu de biscuit de mauvaise qualité pour les soutenir pendant la bataille. On allait leur délivrer une première ration. Déjà ils avaient de la viande, mais c'est en vain qu'on voulait leur faire préparer de la soupe.

Trois fois des corvées, conduites par des gendarmes, étaient descendues de la montée pour puiser de l'eau à la fontaine, trois fois elles étaient revenues avec les marmites pleines, et toujours les prisonniers, haletants, épuisés de soif, s'étaient jetés .sur l'eau comme des bêtes fauves, et, malgré les bourrades et les coups, l'avaient épuisée en un instant. Leursituation, cependant, était, sous un rapport, meilleure que celle des Français. Ils n’avaient pas dù marcher et combattre avec de lourdes charges. Leurs sacs sont restés à Vérone.

Conçoit-on qu'une armée, même dans un jour exceptionnel, ait tant de misères à subir, faute de bras pour les corvées indispensables, et que des blessés soient réduits à la pire de toutes les conditions, parce qu'il n'y a personne pour leur porter secours? Et, cependant, ee ne sont pas les auxiliaires qui manquent. Outre les infirmiers employés dans les ambulances et les hôpitaux réguliers, l'armée d’Italie a treize sections d’ouvriers d’administration pour le service des subsistances. Chaque section a 350 hommes ; l'effectif, en Crimée, était de 500 hommes. Il y a de plus des portefaix marseillais, embrigadés pour la durée de la guerre.

Les officiers pri.sonniers redoutent d'arriver à Brescia ; ils craignent la population qu'ils ont exaspérée par les vexations, les dédains, la menace. On ne leur pardonne pas les canons tou-

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jours braqués sur la ville , les coussinets de pointage pour les mortiers, avec des charges préparées à l’avance, portant indication de la rue et même des maisons à battre.

Ces prisonniers s'informent aussi, avec inquiétude, du traitement qu'on leur fera subir en France.

Ils prétendent que l'allocation de cent francs par mois, accordée aux capitaines, lieutenants et sous-lieutenan'.s, n’est pas l'équivalent de ce que les prisonniers français obtiennent en Autriche, où ils seraient payés , suivant leur dire , sur le pied d’activité de solde de leur grade dans l’armée autrichienne. J'en doute.

Il existe dans les armées un principe, et, certes, la France ne s’en départira pas : ce principe est celui de la réciprocité. Si un capitaine français prisonnier en Autriche , reçoit deux cent quarante francs, le capitaine autrichien , prisonnier de guerre en France, ne recevra pas une obole de moins, ün autre motif encore me fait douter de l’affirmation des officiers autrichiens. Il serait absurde d’accorder aux prisonniers le traitement d’activité; les besoins ne sont pas les mêmes. Une pareille mesure ne se justifierait pas. J’ai fait cette objection à un capitaine qui a été cerné dans une maison de Solfèrino, avec trente-deux hommes de sa compagnie , et conduit à Gastiglione. Cet officier m’a répondu en réitérant ses affirmations.

A peine hors de Gastiglione, et l'on foule le terrain des opérations. Ce ne sont plus des plaines entrecoupées de cultures et de fossés pleins d’eau, mais une vaste étendue, plane et unie, plantée de blé et de mais, parfois inculte. Déjà en avant de Montechiari on traverse un terrain semblable , champ de manœuvres habituel des Autrichiens.

A gauche de la route, à partir de Solferino Jusqu’au lac de Garda, s’élèvent des hauteurs qu’on pourrait considérer comme autant de positions inexpugnables. Les Français les ont successivement enlevées et en sont restés les maîtres. Cependant les ennemis ont obtenu des succès partiels. Solferino a été pris et repris trois fois. Une brigade de cavalerie composée de hussards et de chasseurs d’Afrique a subi des pertes cruelles et perdu

près de la moitié de soi) eifectif; mais rien n’a pu sauver les Autrichiens de la défaite.

Deux régiments de hussards et de chasseurs d’Afrique avaient devant eux de nombreux escadrons de cavalerie ennemie. Voulant se réserver l'avantage de l’attaque, le général Desvaux ordonne de charger. Les ennemis se retirent. Les Français, croyant à une fuite, poussent la charge. Mais la fuite des Autrichiens n’était qu’une feinte. A un moment donné, leurs escadrons se séparent à droite et à gauche, démasquant deux batteries et deux bataillons d’infanterie, formés en carré, dont les mouvements de la cavalerie avaient caché les préparatifs. Accueillis par un feu terrible, la brigade française perd la moitié de son effectif. Le lieutenant-colonel des hussards est tombé à la tête d'un peloton sur les baïonnettes ennemies. Un instant plus tard, l’autre brigade de la division Desvaux rejeta 600 Autrichiens sur les tirailleurs, qui les firent prisonniers.

Les guides, les dragons, les lanciers et les cuirassiers de la garde n'ont pas combattu. Sans l’ouragan ils eussent servi à ramener un grand nombre de fuyards, mais la pluie et le vent rendaient tout mouvement impossible; hommes et chevaux étaient aveuglés et renversés.

Les armes de précision et les progrès de l'artillerie rendent à peu près inutile maintenant l’action de la grosse cavalerie. Dans la bataille d'avant-hier , donnée dans les conditions qui se prêtent le mieux à toutes les opérations de guerre, on n’a pu se servir une seule fois de la grosse cavalerie.

Les armes de précision sont cruelles pour h s ofiBciers, ceux qui portent l’épaulette et par là sont reconnaissables à grande distance surtout. Leur perte est à celle des soldats comme 1 est à 10, et c’est énorme. Les cadres qui n’ont point l’épaulette souffrent moins.

J’ai parcouru le vaste champ de bataille tout couvert qpcore de blessés, de morts, d’effets, d’armes, de gargousses. Les morts jonchaient les plaines; de loin leurs formes roidies ressemblaient à de petites boursouflures du sol éparses dans la campagne ; on en voyait partout, dans les champs, dans les fossés, sur les oontre-forts, sur les crêtes des mamelons. La vue.

dans les pl.iines de la Ghiese et du Mincio, embrasse une vaste étendue, et, de quelque côté qu'on se tournât, l’oeil s'arrêtait sur des morts. Déjà ces tristes débris avaient perdu la forme humaine. Uq fils n'eût pas reconnu son père parmi ces cadavres. Ils avaient le visage déformé, enflé, noirci par le flux du sang vers l'épiderme, et déjà ils sentaient.

Je me baissai vers la première de ces masses inertes qui me barraient le passage. Deux soldats d’escorte aux bagages, dont je suivais la flic, le tournaient et le retournaient dans tous les sens. Ils cherchaient le trou fatal de la balle ou de la baïonnette et ne trouvaient rien. Pas de plaie, pas de contusion, pas de trace de mort apparente; rien. Comment avait-il succombé ? Nul ne le dira ; un seul indice peut faire naître une horrible supposition. Sa main droite, crispée, renfermait de ces grains de mais dont les chevaux ne veulent pas. D'autres grains de mais étaient tombés du bissac de toile qu'il portait en .sautoir. Le malheureux! serait-il mort dépuisement et de faim?

Il n'avait pas vingt ans, l’étoile de caporal était cousue sur le collet de sa veste ouverte, d'où sortait une chemise de coton, bien propre encore et à petits plis. Il avait ses buffleteries, la giberne garnie de cartouches, le fourreau de sabre sans lame, bouclé au baudrier; un pantalon bleu, collant étroitement, déchiré aux genoux; les pieds nus.

Chose singulière , si le temps nécessaire pour enfouir les cadavres fait défaut, on a toujours le loisir de visiter leurs poches. J’ai vu bien des morts depuis le 24 juin, eh bien, il n’en est pas un qui ne fût tourné et retourné en tous sens et dépouillé du plus mince objet valant ou supposé valoir la peine d'étre emporté.

On n’ôte pas leurs habits parce que la plupart n'ont qu'une veste de toile et un pantalon collant dont personne ne pourrait faire usage, mais les souliers en bon état sont immédiatement enlevés par des soldats mal chaussés ou par des paysans pas chaussés du tout. Ces derniers ont un talent particulier pour faire la chasse aux cadavres et dérober sur les champs de bataille les armes à feu portatives et les armes blanches.

Les militaires cassent les crosses des fusils trouvés sur le

champ de bataille ; le paysan aime mieux en faire provision et sait toujours où cacher son butin. Mais quant à enterrer les cadavres, la crainte de la peste ou des ordres sévères peuvent seuls l'y contraindre.

On se fait vite à la vue des morts. Leur aspect ne m'émeut plus, à moins qu’ils ne soient décapités ou mutilés par les boulets. J’en ai trouvé un, hier, dont les jambes, des genoux à la cheville, avaient été fracassées par un boulet de fort calibre. Les chairs pantelantes et noires, les os brisés et mis à nu, la position du corps, présentaient un ensemble hideux. £h bien, quelqu’un a eu le triste courage de déchausser ce mort, et, examen fait, a jeté à quatre pas de lui sa triste dépouille.

Je ne m’aguerris pas de même à la présence des blessés. Leurs cris de douleur ou leurs plaintes sourdes, le silence morne de la plupart d’entre eux, celte expression singulière de douceur et de mélancolie qui se lisent dans le regard et le visage des blessés, ne me pcrmelte.it pas de les regarder sans que mes yeux se mouillent, sans qu’une violente émotion me monte à la gorge.

Les chevaux tués par le boulet sont dans un état de putréfaction plus avancée que les hommes. J’en ai vu, frappés par des projectiles creux au moment de l'explosion. Ils ne pré.sentent plus que d’informes débris de chairs déchirées et d’os brisés. D'autres ont de longues coupures ; la peau a été écartée avec soin sur les flancs de la béte, et, dans les parties charnues, les soldats ont taillé de larges grillades.

Le linge des Autrichiens vaut plus que le reste de l’uniforme. Les premières chemises que j’ai vues m’ont paru, à cause des petits plis de la poitrine, des chemises volées, mais toutes sont pareilles ; elles ne portent pas la marque du régiment et le numéro de l'homme ; je suppose qu’elles ont été enlevées, par réquisition, à un magasin de gros, dans un moment d'urgence.

Selles, brides, colliers, traits, tout ce qui sert au cheval est emporté. Le harnais d’un cheval est plus précieux que celui d’un homme de guerre. Comme aux hommes, on enlève aux chevaux tués leur chaussure. Je n’en ai pas encore vu qui ne fiU déferré des quatre pieds.

Nous approchions du but. J’étais à la tête des bagages et près d'atteindre le campement de San-Cassiano, quand tout à coup retentit un cri d'épouvante : « Sauve qui peut, nous sommes tournés par la cavalerie autrichienne !» A ce cri d’alarme, le convoi fait brusquement demi-tour et fuit en arrière, sous l’impulsion d’une panique que rien ne justifie. Les cavaliers s’élancent dans les champs ventre à terre; les charretiers auxiliaires abandonnent leurs attelages, des charrettes tout attelées sont renversées dans les fossés d’accotement, les chevaux empêtrés dans les traits sont renversés sous les voitures, les caisses de vivres se défoncent dans la chute et les denrées s’éparpillent dans la poussière; c’est une mêlée, un désordre, un dégât effrayant; c’est un torrent débordé, furieux; celui qui tenterait de l’arrêter dans sa course serait broyé. Si l'ennemi avait été réellement là, il n’eûtpu faire plus de mal.

Heureusement, j’étais en avant et ma voiture ne fut pas entraînée.

Le croirait-on? Un détachement de cavalerie, rentrant au grand trot d’une reconnaissance sur les bords du Mincio et soulevant sur scs pas des flots de poussière, avait été pris, par un poltron, pour une colonne autrichienne. Il avait poussé le fatal « sauve qui peut » et de là une épouvante générale.

La panique se propageant et grossissant sur les derrières de l’armée, ses effets se sont fait sentir jusqu’au parc de réserve, campé, cependant, à plus de six lieues en arrière; des cris de € sauvez le parc! » se sont fait entendre; des chevaux ont été attelés, des conducteurs se sont mis en selle, des voitures et des hommes isolés ont galoppé à bride abattue sur la route de Brescia. Des chevaux d’attelage sont morts des suites de cette course désordonnée. L’intervention énergique des officiers, et leurs menaces de brûler la cervelle à ceux qui prendraient la fuite, ont enfîn rétabli l'ordre et le calme, au milieu d’une confusion inexprimable. Les artilleurs parlent de ces événements en riant. Ils y ont gagné de puiser largement et à même des tonneaux de liquides défoncés que, dans leur frayeur, les vivandiers ont abandonnés dans les fossés et sur les accotements du chemin.

Chose singulière que l’exemple et l’entrainement , ces mêmes fuyards électrisés par la voix et 1a présence d’un chef intrépide s’élanceraient comme des lions sur un ennemi dix fois supérieur en nombre.

Ën arrivant au camp, j’ai renvoyé ma carriole. Il devient impossible de suivre l'armée en voiture. Demain on m’amènera (le Brescia, un cheval.

J'ai reçu l'hospitalité chez messieurs les officiers des subsistances de la cavalerie de la garde impériale. Voici le menu de notre dîner, au bivac, hier soir : potage au riz, bœuf bouilli, haricots, filet de bœuf, pommes de terre frites, salade. Le café de distribution est de qualité excellente.

A San-Cassiano, les habitants sont réduits à la dernière extrémité. Après les Autrichiens, ils ont vu les turcos. Ceux-ci, de même que ceux-là, leur ont fait une peur extrême. Ce malin, les femmes et les enfants du village parcouraient les camps en implorant de la nourriture de la pitié des soldats. Les officiers des subsistances leur ont fait distribuer du biscuit.

L’armée, hier, a fait une marche de flanc qui l’a portée en Aice du Mincio. Son quartier général, à Cavriana, est distant encore de huit kilomètres, environ. On s’attend à ce que ce soir on fasse un mouvement en avant vers le Mincio ; ce qui .semble l’indiquer, c’est que les vivres de la journée de demain et la viande de ce soir ne sont pas distribuées, par ordre supérieur.

Pendant la nuit qui suivit la bataille de Solferino, les Autrichiens ont retiré leur matériel et leurs canons par les ponts prés de Molino et de Volta ; ils ont fait retirer leur premier corps d’armée (qui a bivaqué sur la rive droite du Mincio, le 24) par la même route, le jour suivant. Ils ont, en se retirant, fait sauter le pont de Goito. Les Autrichiens sont de grands destructeurs. Le bruit de l’explosion s’est fait entendre jusqu'au camp. Il m’a réveillé dans la tente où j’étais couché sur une boite de foin. J’ai pris ce bruit pour un coup de canon de signal, tiré des avant-postes.

Quand l’emiiereur François-Joseph, dans sa retraite, arriva à Borghetto, sous Valeggio, de gros nuages couvraient le ciel à l’occident et s’abaissaient sur les montagnes. Le pont de Va-

leggio et ses approches étaient encombrés de charrettes; on ne pourait passer qu’avec difficulté, et l’entrée du village lui-même était obstruée par la cavalerie qui se dirigeait sur Villafranca, par des charrettes pleines de blessés et par l’artillerie tournée vers le pont de Borghetto.

Pendant que l’escorte de l’empereur frayait péniblement un chemin à travers ces obstacles, un terrible ouragan, précurseur d’un orage prochain, souleva un voile de poussière. Le ciel devint noir comme de l’encre. La poussière et les cailloux des routes frappaient au visage ; l’obscurité régnait partout. Le, grondement du tonnerre se confondait d’une manière sublime avec celui du canon, qui paraissait si proche qu'on le distinguait du bruit du tonnerre. On aurait dit que le vent apportait l'écho du combat de Cavriana; on ne savait pas que les Français suivaient à vingt minutes de distance sur la strada Cavallara. Une averse effroyable inondait les rues de Valeggio avant que l’empereur eût pu se mettre à l’abri.

Là les résultats de la bataille devinrent visibles. Des soldats de tons corps et de tous les régiments étaient rassemblés dans les rues, séparés de leurs jiositions. Les gens de Valeggio étaient aux fenêtres ou conversaient devant leurs maisons, malgré la pluie. L’orage se dissipa aussi rapidement qu’il s'était formé, et le soleil brilla de nouveau à l’ouest. Les coups de canon se rapprochaient de plus en plus; il était évident que l’ennemi menaçait 1a tête de pont de Valeggio. Le quartier général impérial partit alors de Valeggio et se rendit par l’Onadcrni à Villafranca.

On prit rapidement des dispositions pour garder le passage du Mincio; les soldats errants furent rassemblés sortes routes et ramenés à Valeggio. Des batteries furent établies de manière à couvrir Borghetto, et le 5' corps reçut l’ordre de tenir ferme à Monzabano sur le pont du Mincio. Il faisait nuit quand les premiers convois de blessés commencèrent à arriver dans Villafranca.

Une ambnianee avait été établie à la station, et les blessés continuèrent à affluer pendant toute la nuit. Les plus légèrement blessés arrivèrent naturellement les premiers, puis vin-

rent peu à peu les hommes atteints de blessures plus graves. A mesure qu'une charrette livrait sa cargaison de victimes gémissantes, elles étaient reçues par les médecins et soignées avec attention. Quand les blessures étaient pansées, les hommes étaient placés sur des waggons de chemin de fer et transportés à Vérone, où il y a un hôpital; on y a disposé en outre, pour cet usage, le couvent des jésuites et le Casino.

Il s’en est fallu de bien peu, au dire d’officiers prisonniers dont je tiens ces détails, que l’empereur François-Joseph ne tombât entre les mains des Français. Calme et avec autant de sangfroid qu’un vétéran, il est resté sur la hauteur de Madonna del Pieve, près d'une église entourée de cyprès, jusqu’à quatre heures moins un quart. Le comte Schlick et un aide de camp, le prince de Nassau, étaient auprès de lui à Madonna del Pieve, pendant que les masses se retiraient déjà dans la plaine. Les Français serraient Cavriana de près. Ils avaient déjà pris possession d’un ancien chemin appelé la stracla Cavallara, qui va directement de Solferino à Valeggio, et la route de Madonna del Pieve à ce dernier village devenait dangereuse.

L’empereurse rendit alorsà Volta avec quelques aides de camp, pendant que les archiducs, avec le grand-duc héréditaire de Toscane et ses frères, suivaient un sentier qui conduit, à travers des bouquets d’arbres et de rochers, à Valeggio. Ils avançaient paisiblement, se doutant peu que les Français suivaient une ligne parallèle à un demi-mille de distance. Les Français, d’autre part, ignoraient heureusement cette circonstance, sans quoi ils auraient essayé de couper la retraite des archiducs. Audessous de Montc-Oliveto, ceux-ci rencontrèrent la tète de la division Sankovitsch, du 1®' corps; clic se retirait sur la route de Castellaro-Lagusello à Volta.

La droite du 5® corps était à ce moment à Monzabano, tandis que le 8® corps, celui de Bencdcck, s’était retiré à Saliongc, au nord de Pozzolcngo, sur la route de Peschiera. A cinq heures et demie, Cavriana avait été pris par les Français. Les soldats ont eu un moment d’enthousiasme, c’est lorsque l’empereur les a conduits en personne, le 23 juin, dans les positions avancées d’où ils devaient attaquer l’ennemi ; mais les

événemenls du 24 ont sérieusement affecté le moral de l'armée. Au lieu d'attaquer, comme ils pensaient devoir le faire, leur mission a été, au contraire, de repousser les assauts des alliés.

Les Autrichiens, dont les bagages et les ustensiles de cuisine accompagnent toujours les colonnes, bivaquaient, dans la nuit du 23, et furent attaqués même avant qu'ils pussent dé> jeûner.

Ces bagages durent, dés le commencement de la lutte, se mettre hors du chemin et à l'abri du feu des alliés, avec cette conséquence que les soldats autrichiens ont dii se battre l’estomac vide. La faim et les coups ont pour tendance de décourager les plus braves soldats. Aussi vit-on avec étonnement des hommes se retirer du champ de bataille de Solferino sans être blessés et se jeter à terre, tout épuisés, dès qu’ils étaient hors de portée du feu ennemi. On assure que beaucoup de ces hommes qui se sont couchés ainsi ne se sont plus relevés.

P. S. — On dit que les blessés des deux armées, transportables, seront renvoyés, de part et d'autre, sans condition de réciprocité.

Grand qn.irlicr général à Cavriana. 37 juin.

San-Cassiano, d'où j'ai daté ma lettre d'hier, est un hameau dépendant de Cavriana. Ce hameau n’est point indiqué sur toutes les cartes. Le grand quartier général n’est pas déplacé, mais certains corps ont porté ailleurs les emplacements de leurs bivacs, et le changement de flanc qui devait les placer face en fête au Mincio est entièrement opéré.

Cavriana est situé à environ huit kilomètres du Mincio et sur sa rive droite, à onze kilomètres de Peschiera et du’Iac de Garda, et à vingt-cinq kilomètres de Mantoue ; c’est dans la vaste plaine qui s'étend d’une de ces forteresses à l’autre,

sur une longueur d’environ trente kilomètres, qu’a eu lieu l’ensemble de l’action.

Les points principaux que l’on rencontre dans cet espace de terrain sont : Borghctto (Valeggio), Volta, Guidizzolo, Melino, Pozzolo, Monzabano, Goito, Camignano. Le quartier général autrichien était à Valeggio, à un kilomètre et demi du Mincio sur sa rive gauclie, et à six kilomètres de Cavriana.

Jusqu’à ce soir, on a cru qu’un grand mouvement allait avoir lieu pendant la puit. Des ordres avaient été donnés pour suspendre les distributions. Enfin, yers le coucher du soleil, l’autorité supérieure a accordé l'autorisation d’abattre le bétail nécessaire aux besoins de l’armée et les distributions ont été faites. II est arrivé du pain de Brescia, mais ce pain n’a pas été fabriqué par l’administration militaire, les fours de campagne ne fonctionnaient pas encore.

Il a été livré par les boulangeries privées. Bien que les céréales soient d’excellente qualité en Lombardie, le pain fourni à la troupe est mélangé de maïs, sec et désagréable au goût. Il est, cependant, préférable de beaucoup au pain de munition des soldats autrichiens. Les provisions qu'ils ont abandonnées dans la précipitation de leur fuite, témoignent de la qualité grossière de leui's vivres de campagne. Le biscuit surtout, cette base de l’alimentation des armées, est noir, friable, déjà décomposé.

Les deux jours de repos accordés aux troupes leur ont fait grand bien. Les marclies sont accablantes, la chaleur excessive. Le soleil abat et brûle. Depuis son lever jusqu’à ce qu’il disparaisse sous l’horizon, le grillon fait entendre dans la campagne son bruit agaçant de crécelle. Au repos, sous la tente, on est enervé par la chaleur.

Bienheureux ceux qui ont quitté le campement de San-Cas. siano, dans la plaine, pour gagner les hauteurs. L’eau manque. Une armée nombreuse a bientôt tari quelques puits ; il faut s’approvisionner aux sources, et, pour y arriver, il faut grimper pendant une heure dans la montagne. La route qu‘ mène à la fontaine est tellement poudreuse que les pieds des hommes et des chevaux y soulèvent un nuage permanent de

poussière suffocante. .Quelques bidons d’eau sont', d’aiileurs, une bien faible ressource pour tant de besoins. 11 est misérable d'en être réduit à mesurer Teau d’une main avare. Sous San- Cassiano, on en était-là.

Un autre fléau encore sévit dans la plaine. Tous les Français, sans exception, et la plupart des Autrichiens tués pendant la bataille ont été enterrés, mais on n’a pu encore enfouir les chevaux morts, et il reste bien des cadavres d’hommes dans les fossés, dans les sillons, sur les hauteurs. Ils sont morts depuis trois jours; ils, répandent uae infection atroce. Des émanations fétides font découvrir ceux qui sont cachés dans les plis de terrain.

Pour ma part, j’ai été fort heureux de quitter ce campement et de pouvoir monter au village.

Cavriana a cinq cents feux, mais n’otfre pas la moindre ressource. Les habitants n’ont plus rien. Les Autrichiens leur ont tout enlevé par voie de réquisition, et les premières troupes qui sont entrées chez eux après le dépai t des « Tudeschi » étant des zouaves'et des turcos, ils ne savent guère ce qu’ils doivent redouter le plus, des Autrichiens ou des Français. Nous avons été logés à quatre chez de pauvres gens qui nous ont i*eçus en tremblant. Ils n avaient plus nen à manger, littéralement rien, pas même de la grossière polenta. Nous leur avons fait part des vivres de la distribution.

Dans et s moments-là, chacun doit, à son tour, s’occuper des travaux du ménage. J’ai été chargé de faire la soupe cl n’ai point obtenu de compliments; j’ai versé trop tôt le riz dans la marmite. En revanche, mon café a été déclaré délicieux à l’unanimité. Pour le rjstc, je ne dirai pas que je suis fort bien installé, mais je suis à l’ombre de murs de pierre et n’ai point eu trop à me plaindre des puces en couchant sur la dure. L’empereur, sous ce rapport, est moins heureux que moi. Sa Majesté ne dit pas qu’elle en est incommodée, mais elle constate que les puces l’abordent sans plus de respect que si elle était le dernier des tambours de ses grenadiers. Les soldats qui se grattent en sont fiers; ils ont cela de commun avec leur empereur.

On doit être surpris de savoir quït reste encore tant de ca-

davrcs épars dans la campagne, niais cela s'cxpliiiuc. Quand une armée bivaque sur l'emplacement ou à proximité du lieu du combat, elle enterre ou fait enterrer ses morts; mais comment pourrait-il en être ainsi quand elle s’est battue sur une étendue de plusieurs lieues carrées et quelle s’est installée loin des premières positions emportées ? Tout ce qu’on a pu faire avant-hier, c’est d’enlever les morts qui se trouvaient dans le voisinage immédiat des bivaes.

Les derniers prisonniers blessés ou valides ont été évacués sur Brescia, hier soir. Les ambulances des divisions sont vides. Les voltigeurs de la garde ont été chargés du soin de transporter les blessés, de l’église de Cavriana transformée en ambulance, sur les arabas qui les ont amenés.

Ils ont accompli ce pénible service avec la bienveillance la plus complète. Ces soins délicats m’ont touché, et c’est avec bonheur que j’ai entendu un vieux ca]ioral, à trois chevrons, disant dans un accent alsacien très-prononcé : «Sagré tié, chc n’est bas leur vante z’ils zont là. Moi non blus, chc n’y zerais bas zi chafais chingandc mille vrancs de rende. »

Je dois quitter momentanément le grand quartier général et chercher un gîte, pour ce soir, à proximité de son emplacement, au village de Desenzano, sur les bords du lac de Garda, renommé pour ses bains. J’aurais désiré suivre la garde impériale dans son mouvement vers le Mincio — si ce mouvement s'opère ce soir — mais je risquerais de mourir de faim, en restant dans les camps de l’armée alliée.

On ne trouve rien à acheter dans le pays, pas même du pain sec, et je ne veux pas vivre longtemps aux dépens d’officiers qui doivent compte des rations qu’ils perçoivent en trop. J’aurais pu, peut-être, en m'y prenant à l'avance, obtenir l’autorisation de toucher aux magasins du grand quartier, et contre remboursement, bien entendu, des rations pour moi, mon cheval et mon domestique, monté aussi ; mais je périrais d'inanition en attendant qu’une demande, faite aujourd'hui, ait parcouru la hlière administrative. Je rejoindrai demain le quartier impérial avec des |)rovisions supplémentaires dont je ferai part à ceux qui m'offrent la soupe et le boHilli.

Les chevaux pris sur le champ de balaille ont été vendus, en moyenne, soixante francs, aux officiers démontés.

A propos de rations, on ignore peut-être que les quantités de vivres à distribuer varient suivant le grade et la position de l'ayant-droit. La table du commandant d'armée n'est pas limitée; il fait prendre autant de rations qu’il en veut. Le maréchal de France a droit à trente-deux rations, le géréral de division à vingt, le général de brigade à douze, le colonel a huit, le lieutenant-colonel à six, le chef de bataillon à quatre, le capitaine monté à trois, le capitaine non monté à deux, les lieutenants et sous-lieutenants montés à deux, les lieutenants et sous-lieutenants à pied à une ration et demie. Les officiers sans troupe ont trois rations s'ils ont rang de capitaine; en dessous de ce grade, ils touchent deux rations.

Le maréchal Canrobert vient de partir de Cavriana, où il a été reçu par l'empereur. Le maréchal paraissait fort animé. On dit que l'empereur a eu avec le commandant du 3* corps d'armée une scène assez vive sur la longue inaction de ce dernier à l’aile droite, à la bataille de Solferino, Le maréchal a invoqué ses ordres; l’empereur a répondu qu'il fallait les comprendre autrement (1).

M. le comte de Cavour .s’est également rendu aujourd'hui au grand quartier général.

' Deseozano, sur le lac de Garda, SS juin.

L'armée continue à ne faire aucun mouvement. Elle attend, pour agir, sa jonction avec le corps du prince Napoléon; elle fait arriver sa grosse artillerie, établit ses postes d'appiovi-

(1) Le maréchal Canrobert a adressé au maréchal Niel la lettre suivante, à propos du rapport de ce dernier sur la bataille de Solferino

« Valeggio, le 8 juillet.

U Monsieur le maréchal,

« Je lis à l'instant dans le Moniteur du 4 juillet votre rapport à l'empereur, sur la part prise par le 4* corps à la bataille de Solferino, et ce n'est pas sans un pénible étonnement que j'y remarque le passage sui-

sionnement et de ravitaillement à Montechiari et à Castiglione, rétablit ses cadres, son effectif, en un mot se reconstitue. Il faut combler les vides que les marches et les combats ont creusés dans les rangs et dans les magasins. Les vivres de campagne abondent et si le pain est de qualité très-inférieure, la viande ne laisse rien à désirer.

Il faudrait, pour que le soldat fut nourri très-convenablement, que l’on pût ajouter quelques petites ressources à l’ordi-

vant venant, après le développement d’un de vos plans de bataille ;

«r Malheureusement le maréchal Canrobert, menacé sur sa droite, ne jugea prudent de me prêter son appui que vers la fin de la journée ? »

« Vous regretterez, M. le maréchal, d’avoir écrit ces lignes lorsque vous saurez que dès mon arrivée à Medole avec l’avaut-garde de mon corps d’armée, à neuf heures et quart du matin seulement, j’ai appris que vous étiez aux prises avec l'ennemi. Sans perdre une minute^ j’ai pris mes dispositions pour obtempérer aux demandes pressantes de secours que m’adressait le général de Luzy, qui tenait votre droite à trois quarts de lieue de Medole.

« A cette heure, neuf heures et quart, je n’avais sous la main qu’une . petite avant-garde de la division Renault, et j'ai de suite donné l’ordre à cet officier général de réunir le plus tôt possible de quatre à cinq bataillons, et de les porter sans sacs au secours du général de Luzy. Cet ordre était exécuté à dix heures et demie du matin, et il ne pouvait matériellement l’étre plus tôt. Ces cinq bataillons étaient suivis, aussi promptement que leur arrivée successive le permettait, des autres moins deux de la division Renault.

« La gauche de cette division n’était pas encore rendue à Medole que je recevais de l’empereur l’invitation pressante de me tenir en garde contre un corps tournant de 35 à 30,000 hommes, sorti de Mantoue la veille et qui a, en effet, été paralysé par une de mes divisions ; en même temps vous m’envoyiez plusieurs de vos aides de camp pour me demander d’appuyer votre centre sérieusement menacé. Quelles que fussent dans cette circonstance mes préoccupations pour mon flanc droit et mes derrières sur lesquels on m’annonçait que se portaient de gros détachements de cavalerie, avec du canon, je pris sur moi d’envoyer au général Trochu, encore en arrière, l’ordre de prendre sa première brigade et de vous l’amener sans sacs aussi promptement que possible. Je mettais donc ainsi, M. le maréchal, à votre disposition par fractions successives et aussitôt après leur arrivée la moitié de mon corps d’armée, et, permetlez-moi de vous le rappeler, n’écoutant que mon désir d’aider de mon mieux un compagnon d’armes dans l’embarras, je précédai de ma personne près de vous les soldats que je vous prêtais, afin de stimuler, par la présence sous le feu de leur ma-

naire des escouades; mais le pays en offre peu, et le brave caporal Mouffelignac, du 65", n'a pas, en ce moment, de gourganes à mettre dans sa soupe. Les derniers poulets qui existent au grand -quartier général sont cachés dans les greniers, les paysans ne tiennent point à les vendre, et il faut courir loin, aller de ferme en ferme, pour trouver à acheter quelques feuilles de choux.

Les habitants sont réduits exclusivement à la polenta; on

réchal, leur ardeur pour les utiles services que vous en attendiez et qu’ils oüt été heureux de vous rendre au nom de l’empereur.

« Je ne puis m’empêcher non plus, M. le maréchal, de vous faire remarquer à propos du passage de votre rapport, où vous parlez du ' succès que vous auriez obtenu si le 3* corps eût été en entier près de vous, que si ce corps, avec les généraux de division Renault, Bourbaki et Trochu, dirigés par leur chef, eût pu prendre en entier part à l’action, il aurait été assez heureusement inspiré pour ne pas vous laisser réaliser seul le succès que vous méditiez.

« Ainsi je termine, M. le maréchal, en vous faisant observerque votre assertion sur le retard à l’aide que j'ai été assez heureux pour vous prêter est contraire ù l’exactitude des faits accompli.s, il est vrai, si loin de vos yeux , mais sous les miens et sous ceux de plusieurs de vos officiers, ain.si que de tous ceux de mon état-major; qu’elle porte une fâcheuse atteinte à ce principe de simple morale qui veut que l’obligé ne méconnaisse pas le service généreusement rendu, et qu’elle pourrait dans une circonstance analogue faire hésiter un chef de corps d’armée à SC dépouiller lui-même d’une grande partie de scs troupes en faveur d’un frère d’armes compromis.

<( Je donne connaissance à l’empereur de cette lettre, que j’ai été dans la pénible nécessité de vous écrire.

« Veuillez, etc.

Le maréchal Niel a répondu au maréchal Canrobert par la lettre qui suit :

« Oliosi, le 11 juillet 1859.

« Monsieur le maréchal ,

« Je réponds à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 8 de ce mois et que j’ai lue avec un vif sentiment de regret. Je ne pui.'^ admettre les reproches d’inexactitude que vous adressez à mon rapport. Voici, résumés en peu de mots, les faits tels que je les ai vus : « Vers neuf heurs du matin, le 24 juin, le 3* corps entrait à Medolo à peu près en même temps que la division de Faiily.La majeure partie de la division de Luzy occupait Rebccco, et trois bataillons de celte division gardaient la route de Medoie à Geresara.

préfend que c est leur régime habituel. Je ne le leur envie pas. La polenta se fait avec de la farine de maïs, on la délaie dans l’eau bouillante, et on laisse cuire. On en forme ainsi une pâte épaisse qui se partage au couteau et qu'on assaisonne avec du beurre ou de la graisse, mais il n’y a plus ni beurre ni graisse dans les campagnes; les Autrichiens ont, pour ainsi dire, requis à peu près tout le bétail du pays, et, pour manger la polenta, il faut se contenter de sel et de la braise du foyer.

« L’enBemi attaquant en force Rebecco, j’y envoyai d’abord le 73', de la division de Vinoy, et, dès que la division de Failly panil, je dirigeai sa t'* brigade un peu plus à gauche sur le hameau de Balte, conservant sa seconde brigade sous ma main comme réserve. Que se passa-t-il depuis dix heures du matin jusqu’à trois heures de l’aprèsmidi, pendant cinq heures ?

« L’ennemi, refoulé de la plaine par le 2* corps et par l’aile gauche du 4', se reportait sur Balte et Rebecco. En même temps le général de Luzy voyait d’autres colonnes d’Anlrichiens, allant de droite a gauche, traverser la route do Ceresara pour se porter sur les mêmes points ; la Casa-Nova, où cinq compagnies s’étaient barricadées, a élé à plusieurs reprises complètement enveloppée parles Autrichiens; le général de Failly demandait des secours avec instances ; il était attaqué par des forces toujours croissantes. Il en était do même au village de Robecco, dont les premières maisons nous ont élé plusieurs fois reprises.

« Pendant ce temps je vous ai successivement envoyé sept officiers pour vous prier instamment de faire appuyer sur Rebecco la division Renault, qui avait pris position sur la route de Ceresara, en vous faisant connaître que j’éprouvais de très-grandes pertes, que mes troupes étaient harassées et que j’épuisais mes réserves, mais que je tenais partout, et que si vous pouviez joindre vos efforts aux miens, la victoire était assurée. Ces officiers me rapportaient toujours cette même réponse : qu’un corps de 25 à 30,000 hommes menaçait de tourner la droite de l’armée, et que je ne pouvais compter sur un autre appui que celui qui résultait de la position prise par la division Renault.

« En môme temps le chef d’état-major et l’aide de camp du général Renanlt déclaraient à mes officiers que la division était prête, mais qu’elle n’avait pas l’ordre de s’engager. Toute l’armée connaît la bravoure de la division Ren.'iult et de son digne chef.Elleétail à dix heures et demie du matin à côté de la division de Luzy. Celle-ci a eu 99 officiers et t,828 soldats tués ou blessés, et on m’a assuré que la division Renault n'avait pas eu dix hommes hors de combat. Jugez donc vousmême, monsieur le maréchal, si j’ai reçu de cette division l’appui que je demandais!

On trouve encore de la salade à Cavriana, mais pas d'huile, de vin non plus ; bref, toutes les boutiques sont vides, et, ce qui plus est, fermées, si ce n’est les boutiques des barbiers. Hélas! se faire raser ne restaure pas.

Les rues de Cavriana fourmillent de soldats; d'habitants on n’en voit guère qu’aux feuélres des étages supériiurs, derrière

a Vers trois heures environ, on m’a annoncé votre arrivée : alors la division Renault remplaçait en grande partie la division de Luzy en appuyant sur Rebecco, en avant duquel se trouvait alors le 73’ de ligne, et vous aviez bien voulu faire venir la 1" brigade de la division Trochu pour remplacer mes réserves. Dès l’arrivée de cette brigade, J’ai formé, sous vos yeux, des colonnes d’attaque avec quatre bataillons épuisés de la division de Luzy et les deux seuls bataillons de réserve qui me restaient. Il était quatre heures du soir, et le combat s’était engagé à six heures du matin. Voilà pourquoi j’ai dit que, par les motifs qu'il ne m’appartenait pas d’ap^récier et que vous exposez vous-même dans votre rapport, vous n’aviez cru pouvoir me prêter votre appui que vers la fin de ta journée. Ooaud les secours sont arrivés, Ils ont été des plus efficaces, ainsi que mon rapport le fait ressortir, et je vous en ai témoigné toute ma reconnaissance.

a Enfin, monsieur le maréchal, je ferai une réflexion qui répondra à un des derniers passages de votre lettre. Lorsqu'un général de division prie un maréchal de France de lui venir en aide pour exécuter un mouvement commun, c’est évidemment avec la pensée d'agir sous ses ordres. Si des préoccupations d’amour-propre ou d’intérêt personnel avaient eu de l'influence sur mes résolutions (ce qui, grâce au Ciel, n’a jamais eu lieu), elles ne m’auraient donc pas poussé à demander votre appui pour marcher sur Guidizzolo.

t En résumé, monsieur le maréchal, si vous n'aviez pas été menacé sur votre droite, votre corps d'armée n’aurait-il pas marché, dès le malin, sur l’ennemi qui défendait Guidizzolo avec tant d’acharnement? Si ce village avait été enlevé par les efforts réunis des 3* et 4’ corps, la retraite d'une partie de l’armée ennemie n'était-elle pas fortement compromise ?

« Pourquoi cette réflexion qui se présente naturellement à l’esprit lorsqu'on examine la lutte qu’a soutenue le 4’ corps n’aurait-elle pas dù figurer dans mou rapport à l’empereur? Si elle est présentée sous une forme qui vous a déplu, je le regrette sincèrement, et je conserve l’espoir que, reportant vos souvenirs sur tout ce qui a précédé votre arrivée au milieu des troupes du 4* corps, vous reviendrez à des sentiments plus justes et plus bienveillanis que ceux qui ont inspiré votre lettre.

« Veuillez, Ole. »

les volets. La voie publique est obstruée par les charrettes et les voitures qui vont et viennent, par les cavaliers, et le peu d'espace libre qui reste entre les maisons est occupé par les voitures dételées qui n’ont pas d'autre remise.

Pour nourrir les chevaux de l’empereur, il a fallu hier parcourir Cavriana de maison en maison : on a fini par en trouver quelques quintaux qui ont été immédiatement requis. Mais si ces réquisitions sont onéreuses pour le paysan, c’est parce qu’on le force à vendre ce que, pent-être, il voudrait garder. 11 reçoit de ses denrées ce qu'il en demande, quand bien même il réclamerait un prix exagéré.

Levin est rare et cher; le passage continuel des troupes épuise les vignes malades, et le vin se vend un franc le litre ; c’est beaucoup, même quand le vin manque, pour un pays vinicole qui n’exporte pas. L’administration paye plus cher encore tout le vin qu’elle peut *e procurer. Les habitants n’auront point à se plaindre des autorités militaires supérieures

J’ai fait la route de Cavriana à Desenzano à cheval. Je suis parti tard. Mes amis s’étaient procurt un canard, dernier reste d’une tribu qui a longtemps barboté dans une marc qui .serait déserte aujourd’hui, si toute une population de lézards n'habitaient ses abords. On n’a pas encore .songé à utiliser le lézard en cuisine.

Des soldats marchandaient le canard ; les parties intéressées .se mirent d’accord ; mais ces soldats n’avaient pas de monnaie, et le paysan, enchanté peut-être de reculer le sacrifice de son dernier vo'atile, ne pouvait ou ne voulait pas rendre le reliquat. Pendant le cours de ces négociations compliquées, passe un officier. L’objet du débat fait can! can! Ah ! monsieur, il y avait de quoi dres.ser l’oreille.

L’officier entre et s’informe, et, comme il tend immédiatement cinq francs, en renonçant aux dix sous qui lui revenaient sur sa pièce, il obtient la préférence. Le canard était dur et pour lui j ai retardé mon départ jusqu’à nuit close. J'ai fait le trajet en trois heures, ce n’est guère vite. La roule est belle, en pente, contourne la montagne ; mais après avoir dépassé les avantpostes français. J’ai dtl suivre longtemps, au pas, les voitures

d’un convoi sarde , et, plus loin , les routes se croisent en tel nombre, que j’ai dû m’écarter plusieurs fois pour demander mon chemin aux bivacs piémonlais. J'ai traversé deux villages, Pozzolengo et RivoUella, grand quartier général du roi Victor- Emmanuel.

Je suis arrivé à onze heures, et j’ai eu beaucoup de peine à trouver un gîte ; mais jamais je n'ai été mieux accueilli , j’ai même été importuné à force de prévenances et d'offres de service. Les Italiens qui veulent se faire eomprendre en français ont une singulière manière de dire : Ne vous dérangez pas. — oRestez servito, signor. » — Telle est leur façon de s’exprimer.

Desenzano est aussi encombré que Cavriana , mais, — cela tient-il à ce que les troupes qui l'occupent sont italiennes, à moins de timidité ou a plus d’affabilité de caractère, ou bien encore, et cela est la grande raison peut-être, à ce que la ville n’a pas été occupée le môme jour par deux armées ennemies , échauffées par le combat, n’écoutant guère les remontrances ?— toujours est-il que Desenzano (sa situation au bord du lac de Garda en fait un séjour agréable) ne présente point nn aspect farouche, effaré. Les portes des maisons, des boutiques, sont ouvertes, et, ce qui plus est, les boutiques sont bien approvisionnées. Les hôtels n’ont plus de logements, mais on y mange.

Ce matin, le marché aux légumes, aux fruits et aux poissons était bien garni. Les marchands devraient transporter leurs denrées au camp français, mais ils hésitent; aussi les cantiniers qui viennent s’approvisionner chez les habitants, sans craindre leur concurrence pour la vente en détail, font-ils, pour la plupart, d’excellentes affaires.

Bien que le quartier général sarde soit à RivoUella officiellement, en réalité il est ü Desenzano, qui offre plus de ressources. Neuf généraux avec leurs états-majors sont à Desenzano, ainsi que la plupart des blessés de la journée du 24. I.e roi Victor-Emmanuel vient tous les jours à la pêche à Desenzano. Je me suis servi ce matin, pour aller prendre un bain dans le lac de Garda , près d’une batterie d'obusiers de eampagne, masquée par des haies, de la barque de pêche du roi de Piémont.

Les Autrichiens ont enleré de Desenzano toutes les barques de pèche et d'agrément.

Ce matin, deux vapeurs autrichiens se sont avancés en vue de Desenzano, mais hors de portée des batteries qui garnissent la côte.

L’armée sarde gagne beaucoup à être vue de prés, à être étudiée en détail. J’ai visité ce matin l’ambulance établie dans l’église paroissiale. C’est la mieux tenue, la mieux disposée que j’aie encore rencontrée en Italie. Les arabas qui servent à l'évacuation des blessés sur Brescia ou sur Crémone sont couverts de branches feuillées trés-étroitement tressées et de toile. Le fond est garni d’une épaisse couche de foin. On ne .sauraitmieux faire.

Les ambulances de tous les avant-postes se vident; aujourd'hui sont encore arrivées de Brescia à Desenzano une centaine de voitures de maître, mises, volontairement, par leurs propriétaires, au service des blessés.

Les officiers anglais et espagnols qui suivent les armées française et sarde sont ici , où ils attendent dans des conditions meilleures qu’au camp la marche en avant. £t telle est l’ignorance dans laquelle on vit des événements qui se préparent, qu’un des Espagnols est venu me demander si le passage du Mincie sera tenté demain. 11 prétend que je suis mieux en mesure de le savoir que lui-roéme.

Salo, sur le Uc de Garda, juta.

Salo a 5,000 habitants, mais sa jolie situation au bord du lac de Garda, les montagnes couvertes de charmantes villas qui l'enferment dans nn vaste cercle de verdure, l'eau limpide qui baigne le pied de toutes ses maisons, font de cette petite ville un séjour délicieux.

Salo est trés-patriotique; c'est ici que Garibaldi a rem-

porté ses plus beaux succès ; de ma fenêtre, je vois la place où il a capturé, dans le fond de Tentonnoir, le vapeur autrichien.

Salo est occupé par la division piémontaise du général Cialdini et par le dépôt des chasseurs des Alpes. La division sarde, composée de très-beaux régiments, se refait des pertes qu’elle a éprouvées depuis l’ouverture des hostilités.

Outre la division Gialdini, il n’y a pas cent hommes au dépôt des chasseurs des Alpes. Le. corps est à Côme et à Lecco pour se reconstituer.

Cette troupe, qui a compté 10,000 hommes armés et 5,000 inscrits ou non armés, est réduite aujourd’hui à 6,000 hommes au plus, et je ne serais point surpris que bientôt elle ne fût tout à fait réorganisée. On ne recrute pas tous les jours un pareil corps. Les pertes proviennent du feu de l’ennemi, des maladies occasionnées par l’excès de la guerre, mais plus encore de la rentrée des volontaires dans leurs foyers.

A la nouvelle des événements de Pérouse, les Romagnols ont quitté le général Garibaldi pour voler à la défense des Romagnes menacées par les Suisses.

Des volontaires qui croyaient faire la guerre en amateurs, marcher à petites journées, dîner à table d’hôte, se battre à leurs heures , ont trouvé le métier trop rude et sont partis les uns après les autres.

Des jeunes gens de famille ont cependant persévéré dans le rude métier de soldat de Garibaldi. Iis excitent l’admiration générale. Toujours les premiers au feu, ils ne veulent aucun grade, restent simples soldats et mangent à la gamelle.

Les guides qui servent d’éclaireurs aux trois régiments de chasseurs des Alpes, ont une veste rouge à brandebourgs et sont armés d’un sabre et de deux pistolets. Ils s’exposent beaucoup dans les reconnaissances d’avant-garde et rendent de très-grands services. Il y a parmi eux plusieurs femmes de soldats de haut parage. On prétend que le costume leur va fort bien; je n’ai pas encore eu l’avantage de rencontrer ces héroïques amazones.

Sur cinq mille âmes de population, la jolie petite ville de Salo a fourni cent cinquante volontaires pour le corps des chas-

seurs des Alpes. Il n’y reste plus de jeunes gens en état de porter les armes.

Brescia aussi a fourni un très-fort contingent de volontaires, mais res contingents s'épuisent. Brescia, toujours disposée à accomplir tous les sacrifices {)Our la cause nationale, armerait. à défaut de soldats, les femmes, les vieillards et les enfants.

En 1849, la défense d'une des portes de la ville de Brescia a été confiée à des femmes, et l’ennemi n’est point entré par cette porte-là. Il fallait, alors, se faire tuer pour être aimé. Les jolies Brescianes disaient : < Je n'écoute point de langage d’amour tant que les Autrichiens seront dans la ville. » Les mères forçaient leurs fils à s’enrôler, les invalides transportaient des munitions. Brescia recommencerait si l’ennemi se présentait encore à ses portes.

L’insi ruction militaire des chasseurs des Alpes est fort bornée. On leur apprend à charger une arme, et on les conduit à l’ennemi. Dans l’affaire de Treponti, près de Brescia, ils n’auraient pas été sabrés par les hulans, s’ils avaient su se former en carré.

L’avancement dans le corps dépend uniquement du général Garibaldi. La solde est celle de l’armée piémontaise, vingt centimes par jour avec vivres de campagne. La ration est de deux cents grammes de viande fraîche, cinquante grammes de lard, du riz, deux cent cinquante centilitres de vin et sept cent cinquante grammes de pain.

L’uniforme est des plus simples : un pantalon grisa passe-poils, une veste, une capote, roulée en bandoulière pendant la marche, et un képi recouvert d'une toile cirée. Point de rechanges; un petit bissac de toile, contenant des vivres et une brosse à graisse pour le fusil, est tout ce que les chasseurs des Alpes transportent avec eux.

Quand ils passent dans une ville, il font des bons de réquisition pour des chemises blanches et abandonnent leur linge sale. Le peu de bagages rigoureusement indispensables à une troupe en marche est transporté sur des charrettes. Les officiers ont chacun une petite valise grosse comme le poing, Garibaldi n'a

pas darantage. Tout ce qu’il possède, en campagne, est contenu dans son porte-manteau.

Depuis qu’il a rang de général dans l’armée, Garibaldi porte rigoureusement l’uniforme de son grade. Sa réputation d'intrépidité est justifiée ; son bonheur égale son audace, il sort sain et sauf de toutes ses aventures.

Crémone, 30 juin.

L’inaction de l’armée me crée des loisirs, peut-être courts. L’occasion est belle pour visiter le pays, mais j’aurai soin de me tenir à distance d’entendre l’écbo du premier coup de canon qui se tirera sur le Mincio ou des remparts de Pesebiera. Hier, de huit heures du malin à huit heures et demie du soir, j'ai bravement parcouru seize lieues, à franc étrier, par une chaleur infernale. Dès que j’aurai terminé celte lettre, je me remettrai à la recherche du grand quartier général. On sent la poudre.

Le grand quartier général se déplace chaque jour. Dès qu’on s’en écarte de quelques lieues, on ne sait plus où il est. On connaît son emplacement de la veille, rarement celui de la journée. 11 n’est plus à Cavriana, mais il a longé les hauteurs; je le crois à Volta.

Hier, avant mon départ de Salo, j’ai déjeuné au c Gaffe Grande, » avec des officiers piémontais. Vraiment, ils gagnent à être connus. Non-seulement l’armée sarde est bonne, vaillante et solide, mais elle est bien disciplinée, et ses officiers sont des jeunes gens de famille et des hommes de bonne compagnie. Leurs brigades d'infanterie de Savoie et des Gardes ont beaucoup souffert à la bataille de Solferino. Elles avaient, jusqu’à présent, formé la réserve; mais à la bataille du 24 elles ont été poussées en avant, et ces vaillantes troupes ont bientôt récupéré leur arriéré de pertes. Le chiffre considérable de ses pertes s’explique.

Les positions de Solferino, Cavriana, San-Cassiano, Pozzolengo, San-Martino, etc., énumérées dans ma lettre du 25,

ne présentaient point un front étendu, pas plus du côté des Piémontais, qui ont opéré vers San-Martino, que du cdté des Français. Les colonnes d'attaque, étroites et profondes, devant gravir des côtes, ont dô être répoussées plusieurs fois avec de grandes pertes, cela se conçoit. Ce que l’on ne conçoit pas, c’est qu’elles aient pu définitivement l’emporter. Certes, les Autrichiens avaient bien calculé, bien combiné leurs manœuvres; leur plan était parfaitement conçu, mais il a été déjoué par l’impétuosité et l’élan de leurs ennemis. Cependant, il est juste de le dire (et des officiers français que l’esprit de justice anime le déclarent franchement), l'avantage du nombre, sur le champ de bataille, était du côté de l’armée franco-sarde. Je parle de l’ensemble des forces, bien entendu, non de leur répartition sur la ligne. Les Sardes ont combattu contre des forces bien supérieures aux leurs.

Après avoir serré la main de messieurs les officiers piémontais et promis de les revoir bientôt, j’ai monté à cheval et me suis dirigé vers Brescia.

Peut-être ne sera-t-il pas inutile de décrire ici le costume le plus convenable pour un bourgeois qni suit les opérations d’une grande campagne et ne veut pas se donner le ridicule de porter un uniforme de fantaisie. Un semblant de tenue militaire impose parfois aux bonnes gens, mais prête à rire à l’armée. Il vaut beaucoup mieux passer tout simplement pour un c pékin > que d'être pris pour ce qu’on n’est pas.

Une casquette de forme élevée, recouverte d’une coiffe de toile blanche dont les bouts flottent sur les épaules, un petit burnous de flanelle à capuchon, la cravate lâche, une ceinture de laine étroitement liée autour du corps pour préserver l'abdomen des effets des brusques changements de température, de fortes bottes au-dessus d’un pantalan de coutil, un épais caban roulé sur la selle, deux chemises et une paire de chaussettes dans un mince porte-manteau, et l’on peut ainsi braver les fatigues d’une longue route, les alternatives de chaleurs brûlantes et de pluie froide, et même les inconvéniens d’une nuit en plein air, sans préjudice pour la santé. La chemise de flanelle est de grand usage à l’armée d’Italie; mais je ne puis me

résoudre à l’adopter. Elle provoque des transpirations abondantes, un grand malaise, et elle s’imprégne de poussière.

Les cliamps que parcourt la route sinueuse et en pente de Salo à Brescia sont bien cultivés. Le froment , le mais, les plantes légumineuses y croissent en abondance. Les mûriers qui ont déjà complètement reverdi, les vignes suspendues aux arbres, les cours d’eau, qu’on ne voyait plus dans les vastes plaines eù s’est livrée la bataille et qui reparaissent ici, les prairies verdoyantes, donnent de l’agrément à la route et contribuent beaucoup à la richesse du pays.

Cette richesse se dénote surtout par le grand nombre de villages, l'étendue et le comfort des habitations. Chaque village est une ville en miniature. Tous les centres de population sont administrés avec soin. Les noms des rues sont indiqués par de grands écriteaux, la voie publique est bien entretenue, et, dans les plus petits hameaux, on rencontre des maisons d'école. On y voit aussi beaucoup d’églises.

Je suis entré dans plusieurs églises à l’heure des offices. Les hommes sont d’un côté de la grande nef; les femmes, de l’autre côté; elles sont assises, s’éventent de leurs éventails à grand bruit, lancent des œillades par-dessus l’éfiaule, échangent des regards d'intelligence avec leurs connaissances, chuchotent à l’oreille de leurs voisines, comptent les sous tombant dans les sacs que les quêteurs promènent dans le temple au bout de longs bâtons, et, à des moments donnés, quand l’enfant de chœur donne un signal de la clochette pour commander l'attention, tout ce monde de croyants, ceux qui sont dans l’église et ceux qui sont en dehors, faute de place, et qu’un intervalle de cent pas de soleil sépare parfois des autres, se prosternent le front sur la pierre et se relèvent l’instant d’après pour recommencer la conversation ou le manège interrompu. Le clergé s’inquiète peu de l’attitude de scs ouailles. Ce qu’il veut et ce qu’il obtient, c’est que tout le monde aille à la messe et aux offices de tous les jours.

Les blés sont mâis, mais ils ne tombent pas aujourd’hui sous la faucille — les jiaysans lombards ne connaissent pas l’usage de la faux — on l'éte le grand jour de Saint-Pierre.

On ne saurait croire la quantité de fêtes qu'on chôme en Italie. Les jours fériés doublent, pour le moins, le nombre des dimanches.

Mais que faire les jours de chômage, surtout quand il fait chaud ? Les paysans arrirés à l'àge d'homme, revêtus de leurs plus beaux habits, beaucoup en culotte de velours, tous en chal>eau pointu et la veste négligemment jetée sur l’épaule, devisent entre eux, couchés sur l'herbe ou assis sur la berge des |)onts et saluent poliment les étrangers.

Les jeunes garçons, bravant la poussière et le soleil, jouent su r la grand’route avec les brunes pa ysa nnes ,enjuponcourteten cotte rouge, d'où sortent de longues manches de chemise, irréprochables de blancheur. Leur épaisse chevelure noire, toujours peignée avec soin, est maintenue derrière la tête par un cercle d’épingles d’argent. Il y en a, et de peu riches, cependant, qui portent ainsi pour plus de cent francs d’épingles dans leur coiffure. Ces jeunes filles sont peu farouches et répondent gaiement à un propos galant qu’on leur jette en passant. Volontiers elles rendent service et suspendent leurs jeux pour remettre dans le bon chemin un passant fourvoyé. Elles sont, en général, fort sages, sages naturellement et sans pruderie, sans affectation.

Je traverse Villa nuova, sur la Ghiese, où les Autrichiens ont fait sauter un pont. Il a été rétabli par les habitants, et l’entrée, du côté de Brescia, est défendue jiar des barricades épaisses, œuvre des chasseurs des Alpes et de la population, Après Villa nuova viennent Salvandique, Mazon, Virle, tous villages importants et remarquables, soit par leurs églises, soit par de riches villas, ou par les unes et les autres à la fois, et l’on arrive enfin à Brescia.

A Brescia, où j'entre à midi, la ville est pour ainsi dire déserte. C’est l'heure de la sieste. Les Français sont peu nombreux à Brescia. La garnison se compose encore du 33* de ligne. Je ramène à l’écurie mon excellent cheval bai que menace un coup de sang provenant d'uue nourriture échauffante, des brusques alternatives des chaleurs brûlantes de la journée et du froid de quatre nuits de bivac, — je n’ai pu

le mettre à l'écurie ii San-Cassiano, à Cavriana, à Desenzano ni à Salo.

Je demande un cheval frais pour deux heures, et je rentre à mon logement changer des pieds à la tête et renouveler le linge de ma valise. Mon hôte, rendu d'humeur joyeuse par le don d’une baronnetle autrichienne tordue, ramassée sur le rhamp de bataille de Solferino, lorgne du coin de l'œil un pistolet de hulan, d'un poids à peu près égal au poids d’une pièce de 6, et veut, à toute force, me faire prendre, avant mon départ, un verre de vin de son cm.

Je me hâte d’enfermer mon pistolet au fond de ma malle pour le soustraire à la convoitise de mon bourgeois, mais j'accepte son vin et j'ai bien fait. Un verre de bon vin préserve mieux de l'accablement de la chaleur que trente-six limonades à la glace, qui affaiblissent, provoquent la transpiration et excitent la soif. A trois heures, on m’amène mon cheval; un cheval blanc, comme pour un trompette, couleur affreuse. Des pansages insuffisants transforment, en deux ou trois jours, un cheval blanc en cheval Isabelle. L’animal ne paye pas de mine. Il porte la tête basse et semble cloué au sol. Je veux le faire remplacer, mais les insinuations de Bartolo, le domestique, qui m’accompagne sur un bidet à maigre échine, son assurance que j’ai une bonne béte et surtout la raison excellente qu’il n’en a pas d'autre à m’offrir, me décident à céder. Je n’ai pas à m’en plaindre

Mon cheval blanc redresse les oreilles et lève la queue au premier pas. Il obéit à la botte comme un élève de Bauchet,et je parcours les dix fortes heures qui séparent Brescia de Crémone , au grand trot , en moins de six heures , sans faire une seule fois u<age du fouet ou de l’éperon. C’est à peine si mon cheval a butté deux ou trois fois à la fin de la journée.

En traversant la place du Dôme, j'aperçois les derniers prisonniers blessés qu’on évacue sur les hôpitaux de l’intérieur dans des voitures de maître. Les Brescians sont non -seulement admirables de patriotisme, mais aussi d’humanité. Us n’aiment guère les Autrichiens , il s’en faut, et, cependant, ils soignent leurs blessés avec autant de sollicitude que si c’étaient

leurs propres enfants. L’autorité n'a aucune peine à obtenir d’eux des réquisitions. Les Brescians ne se plaignent point de leurs charges. Ils font tout pour la délivrance de la patrie et pour l'indépendance italienne. Il n’y a réellement plus un jeune homme en état de porter les armes à Brescia; tous sont enrôlés. Il en est de même à Crémone et à Mantoue. Mantoue seule a fourni trois mille volontaires à la sainte cause de la liberté.

A mesure que la guerre avance et crott en gravité, les ridicules disparaissent; l'héroïsme reste et domine. Les Brescians préparent tout pour arrêter un retour offensif. Les travaux de défense, commencés il y a cinq jours, continuent avec une activité surprenante; l’indolence italienne se transforme en bouillante ardeur. Les talus des remparts deviennent de véritables parapets, avec fossés et embrasures; les portes sont défendues par des terre-plein percés de meurtrières; la garde nationale veille nuit et jour et apprend l'excrcice ; on ne sort des portes qu’avec une passe en règle et bien justifiée.

De Brescia à Crémone, la route traverse des localités riches en glorieux souvenirs: Volta, Bagnola, Manerbio, Bassano, Ponte-Vico, Robecco, quartier général du 4' corps d’armée, et d’autres dont le nom m’échappe. Les campagnes sont toujours fertiles, je retrouve des rizières que je n'avais plus vues depuis mon arrivée à Milan. Il est surprenant de voir à quel point, dans ce climat, les plantations se développent en moins de vingt jours. Les épis verts ont atteint leur maximum de hauteur.

A Manerbio, où je fais donner à mon bucéphale blanc le double picotin d’avoine que renferme ma besace, je devance un convoi de blessés français et autrichiens, évacués sur Crémone, dans des arabas. Les malheureux, dont quelques-uns sont en voie de guérison et d autres ont déjà les traits marqués de l’empreinte d’une mort inévitable et proclnine, se plaignent des fatigues de la route et surtout de la chaleur. Mais que de sollicitude! Si quelque chose peut consoler du triste spectacle qu’ils présentent, c’est la vue des soins empressés et intelligents dont ils sont l’objet.

Au cSoledorc a— il y aau moins uneauberge ducSoledoro»

dans chaque village de la Lombardie et ce n’est pas sans cause, car le soleil de la Lombardie est bien un soleil d'or incandescent,— au c Sole doro > donc, l’autorité communale a faitpréparer du bouillon , de la viande , du pain , des boissons rafraîchissantes pour tous. Les femmes montent sur les charrettes pour renouveler les bandages, imbiber d’eau fraîche les compresses, verser des cuillers de bouillon dans la bouche de ceux qui ne peuvent lever la téie ou les bras.

Des sœurs de charité ne seraient pas plus attentives , des chirurgiens habiles plus intelligents à soigner les plaies. Ceux qui souffrent reprennent courage en se voyant l’objet ' d'une si tendre sympathie. Ils s’informent avec appréhension de la durée du trajet qu’il leur reste à parcourir et se consolent par l’assurance qu à Crémone ils seront couchés dans un bon lit. Un pauvre soldat du 100", bien mal arrangé par deux balles dont l'une lui a fracassé la jambe, essaye de sourire en disant qu’importe s’il arrive lard, il ne devra pas aller demain à l’exercice. Ce pauvre garçon avait reçu d’abord une balle dans l'épaule. Il n’en souffrait pas dans le premier moment et continuait à marcher en avant, « parce que, — réponse sublime et dite sans affectation, sans emphase, — parce que, l’on battait au drapeau. » Un deuxième coup de feu l a jeté par terre. On compte par centaines les hommes qu’une première blessure n’a pas éloignés du combat.

Il y a une ambulance à Manerbio. Cet établissement provisoire, soigné par deux médecins de campagne, est tenu comme le serait un opulent hospice institué depuis cent ans. Les hommes de cœur qui le dirigent, émus des compliments mérités que je leur adressais, m’ont répondu qu’ils « remplissent seulement on devoir. > Devoir, soit ; mais pratiqué de cette façon, le devoir est une vertu.

J’arrive à Crémone à la tombée de la nuit, au moment précis où s’allument à toutes les maisons, dans toutes lus rues, des lanternes vénitiennes en l’honneur de la victoire du Solferino. Crémone est en liesse. Le patriotisme déborde partout et chez tous.

Crémone est entouré de murs et d’un fossé, mais non point d'ouvrages de guerre. Un boulevard extérieurrégne tout autour.

La Tille a la forme d’un vaisseau dont la grande tour serait le mât; elle est propre et belle; ses rues sont larges, droites, et elle a de grands palais de style gothique. Un petit canal, appelé la Cremonella, passe sous scs édifices, et, après avoir rempli les fosses, va se jeter dans l'Oglio.

Le Domo, cathédrale, dédiée à l'Assomption et dont la fondation remonte à 1107, est un édifice très-singulier par son architecture. La façade est revêtue de marbre blanc de Brescia et de marbre rouge de Vérone. Ses ailes forment deux portiques avec arcs soutenus par des colonnes accouplées. EUes contiennent des statues de saints. Les colonnes du vestibule de la porte d’entrée posent sur deux lions de marbre rouge.

Au-dessus de cette porte gothique est un carré disposé en trois arcades, dont les colonnes sont aussi supportées par des lions. Trois figures gothiques sont sous ces arcades. Au-dessus est une magnifique rosace finement découpée; elle interrompt d'une manière un peu bizarre le fronton dont la frise est décorée par des têtes de chérubins. Ce fronton au sommet plat porte encore une espèce de petit temple d’une architecture trèsrégulière, orné de quatre statues, line lanterne est posée sur le tout, et il y a sur chaque côté une tourelle. Cet assemblage bizarre est d'un effet vraiment singulier.

La sculpture et surtout la peinture ont concouru à enrichir ce temple. C’est un véritable Musée pour l’école crémonaise.

Le Domo a deux annexes détachées, un baptistaire octogone avec une immense lanterne en briques et un campanile.

Les autres édifices remarquables de Crémone sont St-Pierre et St-Sigismond. Je les ai visités au pas de course, ce matin. S’il fallait décrire les médaillons, les fleurs, les fruits, les animaux, lesarabesquesqui couvrent presque entièrement les murs de ces temples, leur énumération serait fastidieuse.

Crémone est parcouru par des détachements qui rejoignent leurs corps. Le plus considérable est un renfort du 3” des zouaves. Si à ces zouaves on demande où est leur régiment, ils répondent en levant les épaules et les bras ; « à Mantoue! »

Cas'elgoffrfido, 30 juin.

J’ai du tue borner à faire huit lieues, à vol d’oiseau, aujourd'hui. T.a route est difficile, accidentée. Je me suis égaré de quatre lieues, croyant être sûr de mon chemin. Cette erreur ne serait pas arrivée si J'avais consulte ma carte de voyage.

J’ai pris par Gadesco, Montanara, Ca dei Stephani, Dosso Pellavicino, San-.\ntonio, où j’ai acheté pour quatre francs, deux poulels et deux canards assez maigres, mais qui feront bonne figure demain au camp, Robeceo, Monticello, où j’ai traversé l’Ojlio dans un bac manœuvré par un tel système de poulies d’une rive à l'autre qu il suffit de le détacher du bord et de lui donner une forte impulsion pour qu’il arrive, de luiiném •, au bord opposé. C’est au sortir de Monticello que je me suis fourvoyé, fort ennuyé par ma volaille vivante — je ne sais quand il deviendra indispensable de la manger et je q'ose par conséquent lui tordre le cou — qui me ballotte dans les jambes en glous.sant et en criant < can, can. i

Au lieu de pousser droit devant moi, j'ai remonté le fleuve ju.squ àOstiano, où j’ai repris le droit chemin parVolonga,Fontanella, Casteironiano, Asola, Cast dlaro, Caslelnuova, San- Vico, Boccardi et CastelgoflFredo. Je n’ai point rencontré de soldats— cela repose la vue — si ce n’est un petit convoi de malades de la garde impériale marchant vers Crémone et un capitaine d’état-major, accompagné de deux lanciers, allant faire un levé dans la direction d’Asola En revanche, j’ai vu force paysans occupés aux travaux de la moisson, des gardeuses de dindons, de brunes faneuses allant au logis ou à la prairie, la fourche sur l’épaule. A Manerbio et à Castelgoffredo, sont établies deux ambulances, ou plutôt deux hôpitaux, pour une cinquantaine de blessés. Toujours les mêmes soins, les mêmes égards, les mêmes prévenances.

Ces ambulances sont installées dans l’église, à l'abri de la chaleur — et, soit dit en passant, la chaleur ne m'a pas incommodé aujourd'hui, il est tombé une pluie froide pendant la ma-

jeure partie de la journée. Le contraste entre le froid et le chaud est même assez sensible.

A Asola, j'ai appris d’iinc manière certaine que je ne me suis pas trompé dans mes prévisions. Le grand quartier général est à Volta, à distance égale des ponts sur le Mincio de Goito et de Borglietto. On prétend que les Autrichiens ne s'opposent pas au passage, ce qui n’a rien de surprenant ; on ne saurait avancer sans tomber sous les feux des places de Peschiera et de Mantoue. L’empereur aurait déjà fait des excursions jusqu’à V'^aleggio, sur l'autre rive, en passant par le pont de Borghetto. Les Sardes doivent traverser le Mincio à Monzabano.

On ne passe pas un fleuve où l’on veut; la première des conditions pour arriver au bord de l’eau est d’avoir des roules pour le transport du matériel, et les routes de Monzabano, de Borghetto et de Goito traversent seules le Mincio, hors de la portée du canon des places fortes, entre Peschiera et Manloue.

Les habitants de CaslelgolFredo, qui connaissent bien le pays et vont et viennent sans cesse du bourg au camp, affirment que les avant-postes français occupent Villafranca, de l’autre côté du Mincio. S’il en est ainsi, ils auront fait un grand pas en avant. Ma lettre de demain vous fera connaître la vérité.

De la tour de Castelgoffrcdo on peut voir distinctement le grand quartier général à Volta, mais ni le fleuve ni Peschiera, qui se trouvent dans un fond. On entend distinctement, de dix minutes en dix minutes, le grondement du gros calibre de Peschiera que répercute les échos des montagnes. II l^ut en conclure que l’artillerie de la place essaye sa portée sur les détachements qui prennent position dans la plaine.

L’armée française a déjà assez de matériel à Brescia, pour commencer les opérations d’un siège.

Ne pouvant aller plus loin aujourd’hui, j’ai visité le joli bourg de Castelgoffredo, très-bien bâti et très-bien habité. Ce qu’on y voit de plus remarquable est la villa Acerbi, ancienne demeure de Rodolphe de Gonzague, ornée de peintures à fresque de Jules Romain, dont Gonzague était le Mécène.

L'oncle du chevalier Acerbi, le propriétaire actuel, ayant été ambassadeur d’Autriche en Egypte, a rapporté de son voyage

(le curieuses collections réunies au château. Des sphynx de taille colossale ornent la porte d’entrée. Outre les collections égyptiennes, on trouve au château une riche bibliothèque et une galerie de tableaux.

Ce qu il y a de plus remarquable encore, c’est que, dans le château même, trente-deux ouvrières dévident sur seize dévidoirs les cocons de soie de la récolte de l’année, montant à quinze cents livres environ. Le prix de la livre étant trente francs, c’est donc quarante-cinq mille francs que rapportent les vers à soie de la villa Acerbi, cette année. La moitié du prix revient au propriétaire, l'autre moitié anx paysans qui élèvent les vers à soie avec le produit des mûriers du maître. Il faut une once de semence — œufs — jmur quatre mille cocons, et l’once de semence est rendue, en moyenne, par cent vingt-cinq cocons conservés pour l'éclosion.

Pour dévider la soie, une femme agite, avec un mince balai, quatre cocons à la fois dans l’eau d’une chaudière qu’échauifè un fourneau placé devant l’ouvrière. Le mouvement du balai dans l’rau détache le hl, qui est roulé sur un dévidoir mis en mouvement par une petite fille. Il faut une grande habitude pour manœuvrer le balai de façon à ce que le fil ne casse pas. Le fil, quelquefois, se déroule jusqu’à la chrysalide, préalablement étouffée dans l’eau bouillante plusieurs jours avant l’opération du dévidage. Les cocons qui ne se' déroulent pas jusqu’au bout servent à faire la bourre de soie dont on fabrique les chapeaux.

L’ouvrière gagne un zwanziger (quatre-vingt-cinq centimes) et la dévideuse un demi-zwanziger par jour.

Castelgoffredo, comme tant (l’autres petites villes, en Italie, est entourée d’une muraille et munie de portes. Le maréchal Canrobert dut s’emparer de la position, le 24, dans sa marche sur Medole. Il n’y rencontra qu’une bien faible résistance.

Les portes de Castelgoffredo avaient été barricadées ; le général Jannin, à la tête d’un bataillon du 56*, reçut l’ordre de tourner la position et de se diriger au sud de la ville pour y pénétrer par la porte de Mantoue. Le général Renault se plaça à la tête des troupes qui devaient attaquer de front, et la porte

du cdté d’Acqua-Fredda fut abattue i coups de hache par les sapeurs du génie. Les hussards du 2* régiment, composant l’escorte du maréchal, sous la vigoureuse impulsion de leur chef, le capitaine commandant Lecomte, se ruèrent sur un piquet de hussards autrichien^ qui se trouvait dans la ville, le sabrèrent dans les rues et le poursuivirent, bien au delà, dans la campagne. Les pertes résultant de cette rencontre furent, de part et d’autre, insignifiantes.

Le 5* corps d’armée ne fit que traverser Castelgoffredo ; à neuf heures et uu quart, il prit position à hauteur de Medole ; le 4* corps étant engagé fortement en avant de lui, il s’établit de manière à lui servir d'appui, tout en se tenant prêt à recevoir un corps d’armée autrichien de 25,000 à 50,000 hommes qui, d’après des renseignements parvenus à l'empereur, était sorti, le 25, de Mantoue, par la porte Pradella, dans l’intention de tourner la droite française, et dont les avant-postes étaient au village d’Acqua-Negra.

Sur les instances réitérées du général Niel, le maréchal Canrobert lui envoya, plus tard dans la journée, la brigade Bataille de la division Trochu. Cette brigade combattit avec le 4* corps et contribua efficacement au succès de la journée.

P. S. — Le canon de Peschiera s’est tu à la chute du jour.

CerloDgo, 1" juillet.

Le grand quartier général de l'armée française a quitté Volta, ce matin, a passé le Mincio à Borghetto (Valeggio) et s’est installé à Valeggio, à quelques lieues de Yillafrancca.

De Castelgoffredo, je me suis dirigé sur Voila, par Medole, Guidizzolo, San-Giacomo et Foresta. C’est entre Medole et Guidizzolo que le 4’ corps, en empêchant les Autrichiens de tourner l’armée française et en enfonçant leur gauche , a décidé du gain de la bataille de Solferino, si longtemps et si vivement disputée.

Les plaines portent encore les traces de la lutte. Les arbres fracassés par les boulets, les moissons hachées par les pieds des combattants, les débris d'uniforme et d'objets d'équipement qui jonchent les fossés, les champs et la route , des tas d’enreloppes de paquets de cartouches, les monticules qui couvrent les morts sur les accotements du chemin, tout parle encore carnage et destruction.

A trois ou quatre cents mètres dans les champs, vers la gauche, en allant de Medole à Guidizzolo, on voit au fond d’un verger, au-dessus d'un frais bouquet d’aunes, les toits de la ferme Casa Marino, désormais historique, où le maréchal duc de Magenta, déjeuna avec son état-major, quand il s’en fut rendu mal'tre après vingt efforts héroïques, longtemps stériles.

Les habitants sont encore frappés de stupeur, hébétés. Les portes et fenêtres sont closes ; les paysans vivent d’un peu de polenta ; il est curieux de voir avec quel soin ils cachent leurs sacs de mais, qu’ils prétendent être leur dernière ressource. Ils ont bien soin de s'assurer qu'aucun regard suspect ne les épie, avant qu'ils se décident à ouvrir un meuble contenant quelques oignons, un peu de beurre et de l'huile. Pour vingt francs, on n’aurait pas un morceau de pain ni un verre de vin. Tout a été requis et vendu à la troupe.

Si l’on en croyait les paysans, les Autrichiens auraient tout pillé chez eux, tout enlevé, et ne leur auraient laissé que la chemise. Mais en y regardant bien, on ne voit pas de meubles fracturés et il y a des draps aux lits. Cependant, c'est en vain qu’on chercherait encore des bœufs dans l’étable ; ils n'y sont plus, ils sont remplacés par des bons de réquisitions que le fermier croit sans valeur aucune, mais qu’il conserve, par un reste d'espoir, précieusement dans son portefeuille.

Bref, les malheureux qui déclarent être soumis au seul régime de la polenta et avoir été mis à nu par les « Tudeschis » sont gros et gras ; ils ont des chemises blanches et sont bien vêtus. Le paysan, à l'en croire , est toujours pauvre , et le Lombard qui cherche à exciter la commisération sur son indigence a, en général, un intérieur qui respire la propreté et l'aisance.

Volta, ctaef-iiea de district, est b5li sur le dernier coteau des montagnes qui bordent le lac de Garda et domine à une très-grande distance les plaines de la Ghiese et du Mincio. Des hauteurs de Volta, cependant, on ne peut découvrir Peschiera ou Mantoue et pas même le Mincio, parce qu’une autre montagne perpendiculaire intercepte la vue.

En arrivant an pied de Volta, je me suis croisé avec la cavalerie de la garde impériale, le train des équipages et des bagages. Tel était l’encombrement sur la route étroite qui contourne les flancs de la montagne, qu'il me fallut mettre pied à terre pour gagner, par un sentier de chèvres, le plateau du village. Les charriots, sans lesquels une armée ne peut exister , sont aussi l’embarras et l’inconvénient d’une armée.

On ne saurait assez insister sur tous les désagréments qui résultent des bagages encombrant les routes. Pas un jour ne s’écoule sans qu’un corps d'armée fasse un mouvement. En Lombardie, les accidents de terrain et de cultures empêchent non-seulement l’artillerie et les charrois, mais aussi la cavalerie et même l’inlanterie de circuler ailleurs que sur les grands chemins. Mais les routes sont insuffisantes et les hommes qui mettent le sac au dos à cinq heures du matin pour faire trois lieues n’arrivent qu’à six heures du soir, tellement les interruptions et les haltes sont fréquentes. Avant de partir, les soldats ont le café du matin; pendant toute la journée, ils n’ont rien; absolument rien.

Arrivés au bivac, on donne des ordres sévères pour que les plantations soient respectées; la soupe doit se faire avec le bois de la distribution. Mais il arrive souvent qu’à dix heures du soir la distribution n'est pas faite; alors, en dépit des ordres donnés, on coupe du bois vert, on allume les feux et la soupe se mange à une heure du matin. C’est la vie de tous les jours. Les soldats, accablés de soif et de chaleur , boivent de l’eau outre mesure; ils souffrent, en général, de la diarrhée, et, déjà, les cas de fièvres deviennent fréquents.

Telle est l'existence du soldat auquel un service extraordinaire de grand'garde, démarchés forcées ou d’embuscades n'impose pas des privations plus pénibles encore. Non-seulement

la difficulté des transports prire parfois l'armée du pain de la distribution, maisil arrive aussi que le vin manque. Uncapitaine du 3* corps me disait ce matin que depuis la bataille de Solferino il offre inutilement trois francs pour un litre de vin; il ne peut s’en procurer dans les villages qu’il traverse, et il ne veut pas prendre les boissons sophistiquées et suspectes que vendent les vivandiers.

Volta ressemble à s’y méprendre à Cavriana, le dernier quartier général que j’ai dû fuir, chassé par la disette. Portes et fenêtres, tout est clos. On dirait une ville abandonnée par ses habitants, si, par les interstices des volets des étages supérieurs, on n’apercevait des têtes curieuses qui épient les passants. Les boutiques n’ont plus rien que leurs enseignes; au coin des rues d’affreux gamins offrent en vente des fruits verts, probablement dérobés, que les soldats s’arrachent, malgré les défenses. Telle les Autrichiens ont trouvé Volta, telle la trouvent les Français. On dit que l’empereur d’Autriche, en traversant la localité, a demandé, d'un ton mécontent, au podestat qu'il avait fait venir à sa rencontre, si les habitants avaient pris la fuite par crainte de ses troupes.

J'avais grimpé dans Volta un peu dans l’espoir ambitieux d’y trouver à déjeuner. En vain je frappe à toutes les portes. Un café était ouvert, mais on n’y trouvait que du café et de la limonade, mot inventé, prétexte, pour vendre cinq sous le jus d’un citron, exprimé dans un verre d'eau sans sucre. 11 y a bien un hôtel à Volta un «Sole doro» nécessairement; mais dans ert hôtel il n’y a rien, pas même un lit. Les lits ont été loués aux particuliers qui ont des officiers supérieurs à loger.

Il me reste mescanardset mes poulets, que j’ai tués ce matin, parce que, dans mes sages prévisions, j’ai jugé que le moment de les manger n’était pas loin ; mais cette précieuse volaille est accrochée à ma selle dans la plaine, sous la garde d’un officier du train, de mes amis, et en ce moment il n’y a pas une seule < popote > en activité à laquelle je puisse offrir ma quote-part d’un repas. Dans ma détresse, je rencontre un artiste de Paris, M. David-Sauzéa, qui voyage en touriste et avec lequel je suis parti de Brescia, le 25. M. David se trouve dans

le même embarras que moi et de concert nous allons frapper de porte en porte, chez les riches. Les plus généreux nous offrent de la polenta, les autres n’offrent rien.

Enfin, nous arrivons chez le député de la localité. Ses filles nous reçoivent fort bien, mais elles n'ont rien qu'un reste de pain et le mettent fort gracieu.sement à notre disposition. Nous aoceptous, mais, dans l’espoir d’avoir mieux, nous nous remettons en quête. Nous trouvons six œufs; faute de beurre pour en faire une omelette, le cuisinier du député les cuit durs ; mais on nous sert ces œufs durs dans de la porcelaine de Saxe, et les demoiselles de la maison nous tiennent compagnie pendant ce maigre repas.

En partant, elles nous prient de leur laisser nos cartes. Elles font collection de souvenirs de toutes les personnes appartenant directement ou indirectement aux armées autrichienne et alliée qui sont entrées chez elles depuis le commencement de la guerre. Nos noms obscurs font triste figure à côté des noms illustres des personnages qui ont couché sous le toit de leur père depuis le commencement des hostilités.

Dans l'espoir de parvenir au grand quartier général par une route moins encombrée, M. David-Sauzéa et moi cédons à la fâcheuse inspiration de prendre le chemin de Goito, où nous arrivons après une heure de trot soutenu. M. David est monté comme moi.

A Goito, les Antrichiens ont fait de formidables préparatifs de défense qui ne leur ont pas servi. Les murs du cimetière, situé sur un tertre élevé à l’entrée du bourg, ont été crénelés et entourés d'un parapet et d’un cercle de palissades précédées d’un fossé profond. Une redoute a été élevée en travers de la route qui fait coude avant d’arriver au fleuve.

Goito rappelle un des plus beaux faits d’armes de la guerre de l’indépendance de 1848. Les Autrichiens espéraient, le 24 juin 1859, prendre à Goito leur revanche de l’échec qu’ils y éprouvèrent le 30 mai 1848; ils se sont trompés.

Il ne sera pas hors de propos, puisque Je me trouve sur les lieux, de retracer brièvement le glorieux souvenir de la bataille du 50 mai 1848.

Le 30 mai, le général Bava arriva à Goito avec vingt et un bataillons des régiments de Casale et d’Acqui, et les brigades, au complet, de Cuneo, d’Aoste et de la Garde, trois compagnies de bersaglieri, quatre régiments de cavalerie : Nice, Savoie, Gènes et Aoste, et 44 pièces de canons, dont 8 de position. Il appuya l'extrême gauche de sa ligne de bataille à Goito, occupé déjà par un bataillon du 10* de ligne napolitain, «t par quelques compagnies de Toscans venuesjde Rivalta et de Sacca. Cette ligne se prolongeait, sur la rive droite du Mincio, jusqu'aux deux maisons Treize, placées sur la route de Vasto; elle affectait une forme irrégulière et adaptée à la nature de ce terrain, près duquel viennent aboutir les routes de Sacca, de Gazzaldo, de Ceresara, de Brescia et de Volta. La brigade de Cuneo était en première ligne et se déployait en ordre de bataille le long de la route deVasto; la brigade d’Aoste, placée en seconde ligne, débordait un peu la droite de la première, qui se trouvait couverte, en outre, par un régiment de la Garde placé un peu en arrière sur sa droite; le second régiment de la brigade de la Garde était formé en colonnes, en troisième ligne et derrière la brigade d’Aoste. Trois bataillons du 11* régiment (Casale) et Partillerie de la réserve occupaient les hauteurs de Segrada, à droite de Goito, un peu en arrière de la gauche de la brigade de Cuneo; à la gauche de ces hauteurs et en arrière, on avait placé les deux bataillons du 17* régiment (Acqui), les trois régiments de cavalerie, Savoie, Nice et Gènes, et une batterie à cheval ; ces troupes formaient la réserve et s’appuyaient à la rive droite du Mincio. Le régiment de cavalerie d’Aoste surveillait les routes deSolarolo et de Ceresara, par où pouvait déboucher l’ennemi s’il tentait de tourner la droite de la ligne de bataille des Piémontais et de leur couper la retraite. Dans quelques maisons placées près de l'extrême droite, on avait disposé des bersaglieri qui couvraient, mais très-imparfaitement, ce côté de la ligne de bataille. Enfin, en avant de la première ligne, était en batterie l'artillerie des différentes divisions, couverte par une chaîne de tirailleurs. ‘

Ainsi, sur un terrain qui n'avait pas plus de quatre kilomètres d’étendue, Bava était parvenu à ranger en bataille en-

Tîron 18,000 hommes, dont 1,300 hommes de cavalerie et 44 pièces d« canon.

La position des troupes piémontaises était bien choisie et leur disposition sur le terrain était excellente ; cependant, Kadetzky ne se montrait pas, et Bava pensa que les Autrichiens s’étaient dirigés sur Volta, et qu’ayant parcouru une route assez longue, ils ne pourraient attaquer dans la journée. Il envoya donc une partie de ses troupes à Voila, et Charles-Albert, qui était venu à Goito, s’en retournait à son quartier général, lorsque, vers les trois heures de l’après-midi, l’ennemi attaqua les avant-postes de l’armée piémontaise. Charles-Albert revint aussitôt sur ses pas, et toutes les tpoupes reprirent les positions qu'elles occupaient le matin.

Radetzky, à la tête de 36,000 à 37,000 hemmes, débordait à droite et à gauche la ligne de bataille des Piémontais; sa droite s’avançait jusqu’à Sacca, et sa gauche dépassait la droite de Bava. Il occupait donc une ligne de bataille très-étendue, et, comme il avait détaché le général d’Aspern qui se dirigeait sur Ceresara par Castellarriccio avec 14,000 ou 15,000 hommes, il n’avait plus avec lui que 22,000 soldats. C’est à l'aide de ces forces qu’il tenta d’enlever la position des Piémontais, position fortifiée par la nature même du terrain couvert d’artillerie, défendue par une armée à peu près égale en nombre à la sienne, et qui avait de plus l’avantage d’étre concentrée dans un petit espace.

'Les Autrichiens attaquèrent d’abord la gauche des Piémontais, du côté de Sacca, et successivement toute leur ligne de bataille. Cinq fois Benedeck essaya d’emporter d’assaut la position de Goito, et cinq fois il fut repoussé avec perte. L’artillerie piémontaise fit preuve, dans cet engagement et pendant toute la durée du combat, et sur tous les points, d’une merveilleuse justesse de tir. Cependant, au centre, le général Wohlgemuth attaquait le rideau de troupes qui protégeait Goito, et culbutait la brigade de Cuneo. S’emparant ensuite de quelques maisons situées en avant de cette ville, il se plaça dans le vide créé par la retraite de la brigade de Cuneo, et ouvrit le feu contre la droite des Piémontais, qui se trouva prise en écharpe

et eut beaucoup à souffrir. En même temps la brigade Strassoi?o, qui couvrait la gauche de Wohigemuth, s’avança dans la direction de Gobbi, avec l’intention évidente de tourner la droite de Bava. Elle parvint à se placer dans une position perpendiculaire à l’extrême droite de l’armée piémontaise, et s’empara des deux maisons Trezze, qui seules protégeaient, quoique très-imparfaitement, comme nous l’avons vu, ce côté delà ligne de bataille. Le régiment de la Garde qui formait la droite de la troisième ligne, resté seul pour faire face aux attaques de front et de flanc de Strassoldo et de Wohigemuth, fut contraint débattre en retraite, et la brigade d’Aoste,qui s’avançait pour occuperles positions abandonnées par la brigade de Cuneo, dut se retirer aussi devant un ennemi deux fois supérieur en nombre. Les Autrichiens allaient donc couper la retraite auxPiémontais, lorsque le duc de Savoie, à la tête de la brigade de Cuneo, qu’il avait ralliée, et du second régiment de la Garde, protégé en même temps par le feu bien dirigé de la batterie placée sur la hauteur de Legrada , chargea vigoureusement l’ennemi à la baïonnette et le repoussa sur tous les points du centre de la droite. La gauche, de son côté, culbutait Benedeck au même moment et forçait la brigade Clam, accourue au secours de Benedeck. à se replier vers le gros de l’armée autrichienne. Radetzky fit alors donner l’ordre de la retraite sur toute la ligne. C’était sans doute pour les Piémontais le n;oment de faire avancer la réserve ainsi que les régiments Acqui et Casale qui n’avaient pas été engagés sérieusement afin de poursuivre l’ennemi et de compléter la victoire; mais Bava, satisfait des'étre maintenu dans ses positions et d’avoir forcé à la retraite un ennemi supérieur en nombre , craignant peut-être d’étre attaqué de flanc pendant la poursuite par le corps de d’Aspern permit aux Autrichiens de se retirer sans être beaucoup inquiétés. Au reste, ceux-ci, quoique battus, n’étaient pas désorganisés, ils se[retiraient en bon ordre vers Sacca. La cavalerie piémontaise poursuivit l’ennemi jusqu’au delà de la route de Goito à Gazzaldo. L’obscurité de la nuit mit fin à la poursuite. La perte des Autrichiens, dans cette journée, fut d’environ 500 hommes, morts, blessés, prisonniers ; les Piémontais, de

leur côté, eureol67 morts^et 286 blessés, parmi lesquels le roi Charles-Albert et le duc de Savoie, aujourd'hui Victor-Emmanuel.

Ce retour fait vers d'anciens événements, je reprends mon récit au point où je l’ai laissé pour fouiller un instant dans le passé de la dernière guerre.

C’est en vain que nous avons fait un détour pour arriver à destination. Le pont de Goito, détruit par les Autrichiens après leur retraite et dont il ne reste plus pierre sur pierre, si ce n'est sur les parties qui touchent aux rives, n’a pas été rétabli. Nous pouvons, sans empêchement aucun, approcher de ces ruines, mais les soldats, autres que ceux de service, en sont sévèrement écartés; des éclaireurs autrichiens arrivent souvent près du bord opposé, à l'abri des fourrés, et déchargent leurs carabines sur la rive occupée par les Français. Or, l'autorité militaire — au point de vue de la logique elle a bien raison — ne veut pas que les soldats sc fassent tuer sans profit; quant à ceux qui n’appartiennent pas à l’armée, c’est une autre affaire. Personne ne trouve mauvais qu’ils s’exposent, si tel est leur bon plaisir.

On vient de faire mettre en liberté, à Goito, un chirurgien autrichien, resté sur le champ de bataille de Solferino pour soigner les blessés de son armée et qui a pansé, à Castiglione, pendant quatre jours, les blessés des deux armées. 11 a traversé le fleuve dans une nacelle et il est retourné à Mantoue avec son soldat d’ordonnance.

Le (>ont sera bientôt rétabli; le Mincio n’est pas large à Goito; ce pont avait quatre arches seulement. Mais nous ne pouvons attendre que les pontonniers aient fini leur oeuvre, il nous faut rebrousser chemin et nous venons coucher à Cerlongo. J’espère que demain matin le passage de Borghetto sera libre. Cerlongoest un hameau de cinq cents habitants, dépendant administrativement de Goito dont il est distant de six kilomètres. Il n’y a pas de maison communale ni de bureau de poste aux lettres, pas même de boite, à Cerlongo, mais une grande église et une école.

A Cerlongo il n’y a pas d’auberge. Un propriétaire de l'en-

droit, jouissant de cinq mille francs de rente, nous donne à loger, moyennant salaire. Il ne craint pas, tu la distance de Goito, qu'on le paye avec un billet de logement. Il commence par di^ciarer qu'il ne peut nous offrir que de la polenta, mais, pour de l’argent, il trouve encore dans son armoire du beurre frais, du riz, du café, du sucre, des œufs, du Uit, du fromage, d'exeellent vin, mais pas de pain.

Depuis huit jours, le boulanger, ne pouvant suffire aux demandes des soldats, n'a plus fourni de pain à ses pratiques. Je sacrifie un de mes poulets, qui aurait fait si bonne figure dans une gamelle au camp, et nous apprêtons notre dîner. Je fais des progrès dans l'art culinaire. Nous avons pour menu une soupe à l'oignon, une omelette, un poulet rôti, un riz au lait de chèvre, deux croûtons de pain oubliés dans ma sacoche depuis trois jours, du café délicieux. De longtemps je n'ai fait un pareil repas.

Des fenêtres de ma chambre je découvre au loin Mantoue, dont Cerlongo est distant de dix milles. Peschiera est à treize milles.

Le canon de Peschiera, qui s’ètait tu ce matin, a repris de loin en loin, depuis ce soir, et continue à se faire entendre, malgré I heure avancée de la nuit.

J’espère assister demain aux premiers travaux d'approche.

Un mot encore sur Volta, Goito, Cerlongo. Les femmes de ces pays, pour la plupart, ne font pas honneur au beau sexe de l’Italie. Elles ont des goitres et des dents noires. Il leur reste de magnifiques cheveux.

Grand quartier général à Valeggio, S juillet.

Une heure de trot soutenu nous a ramenés, ce matin, à Volta, aujourd'hui à peu près vide de troupes. Le départ de sa population bruyante et affamée a rendu au bourg sa physionomie ordinaire. Les maisons se rouvrent, les habitants reparaissent.

Les petits industriels, les ouvriers et les ouvrières reprennent leurs travaux, dans la rue, à l'ombre des murailles de leurs maisons. La chaleur augmente tous les 'jours; on brûle, on grille, on étouffe. A cela près, je n’ai pas à me plaindre, je ne souffre d’aucune privation, je m'endurcis aux fotigues et aux longues marches; quelques heures d’un sommeil de plomb réparent mes forces épuisées de la veille, et si j'étais plus fréquemment dans le voisinage du lac de Garda, pour y prendre des bains, je n’aurais rien à désirer.

De Volta au Mincio, la route descend la montagne par une pente sinueuse et soutenue. Le fleuve coule, en serpentant, dans une vallée profonde; son cours est rapide, entrecoupé par des barrages fréquents. Ses eaux fralohes et limpides ont peu de profondeur, et leur largeur égale à peu près celle de l'Oglio ou d’un des bras de l'Adda. L'agglomération de Borghetto est, comme Valeggio, sur la rive gauche. Borghetto est simplement un hameau. La portée d'un coup de fusil le sépare de Valeggio.

En approchant des bords du Mincio, on jouit d’un coup d'œil enchanteur. Une route à pic à ses pieds, le cours sinueux du fleuve rapide, argenté par les rayons du soleil, trois ponts sur chevalet, œuvre de l'armée, dont un pour les voitures et deux pour les piétons et les chevaux, à fleur d’eau; la cavalerie de la garde et tous les services à cheval qui dépendent de la garde impériale, campés dans la vallée au bord de l'eau en deçà des ponts; sur les hauteurs opposées, couvertes d’une végétation puissante, toutes les troupes à pied de la garde impériale. Les autres corps d’armée sont en avant, soit à Villafranca , soit sous Peschiera , soit sous Mantoue. Le temps des marches accablantes est, je l’espère, suspendu. Nous entrons dans la seconde période de la campagne, celle des sièges, qui n’offrira pas moins d'intérêt que la première. Les troupes du génie se réjouissent déjà de pouvoir laisser la baïonnette pour le gabion.

Sur la cime opposée do l’immense amphithéâtre qui s’étend devant moi, apparaît Valeggio avec sa haute tour et les ina'vsoos qui l’eDvirouoent. On dirait une ville antique.

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L’encombrement par les ponts n’a pas cessé. Deux iîles de voitures, marchant en sens inverse, attendent leur tour pour passer. Sur les petits ponts, même foule d'hommes à pied et de chevaux non montés. Si je me p'ace à la queue, il me faudra attendre deux ou trois heures en plein soleil. Je prends un autre parti. Je cherche dans le campement de la cavalerie de la garde, les tentes de mes amis les officiers des subsistance, et après de longues investigations je parviens à les découvrir. Ils sont installés dans une situation charmante, sur un bout de prairie, à deux pas de l'eau, à l’ombre de gigantesques mûriers et de deux maisons aux murs de pierre épais et très-élevés. Ils me reçoivent, après quatre jours d’absence, en véritable enfant prodigue, me-font rendre compte de mes excursions et m'informent de l’heure des repas. J exhibe mes canards défunts, et, quoiqu’il y ait abondance chez eux, ma volaille est reçue avec enthousiasme. J'ai bien fait, dans l'intérét de la marmite, d’apporter de la nature morte. Deux poulets vivants dont j’ai fait hommage à la popote, au camp de Cassiaoo, se promènent en fanfarons, et sans crainte du couteau de cuisine, autour des caisses vides de biscuit, en picorant les miettes. Ils ont été adoptés par le ménage, et l'on n’a pas le coeur de les tuer.

Après avoir serré cordialement la main de ces messieurs et de tous les officiers de l'escadion du train qui campent arec eux, je traverse à pied le pont encombré pour me rendre au centre du grand quartier générai. Les habitants deValeggio ne sont pas aussi effarés, aussi farouches, que ceux de San-Cassiano, Cavriana, Montechiari, Volta. Les portes ne sont pas toutes closes, les boutiques vides de denrées. Mais l'encombrement est toujours le même, c’est un tohu-bohu infernal.

Je me croise avec le roi Victor-Emmanuel, qui, à la tête d'un nombreux état-major, est venu rendre visite à l’empereur, et je rencontre notre sec étaire de légation, M. le baron d’Ancthan, qui est venu faire une excursion sur le théâtre des opérations, dans un affreux sabot, traîné par un petit cheval sarde. Ce n’est pas le cas de voyager à grandes guides, en brillant équipage. Je laisse M. d'Anethan en quête d'un logement

introuvable, et, après avoir été prendre mes lettres à la poste militaire, je redescends au campement de la cavalerie, où m’at tend un succulent déjeuner de campagne.

Du blet sauté, des pommes de terre frites, des rognoas en brochette, des abricots mûrs, du vrai pain de munition, du vin et du café de distribution. Tel est le menu. Les officiers des subsistances montent à cheval après le repas et se mettent en quête pour chercher du foin. Ils n’en trouvent pas et reviennent avec leurs prolonges vides. Les cuirassiers qui sont abés faire un fourrage dans ta plaine sont plus heureux. Ils prennent à même la prairie et leurs faucilles ont bientôt tondu le pré. Les chevaux rentrent enfouis sous la charge. Mais que le propriétaire se rassure : tout ce qui est pris ou requis « régulièrement » est payé et bien payé.

On m’apprend au camp que la première parallèle a été ouverte le 30 juin au soir, par les Piémontais. Les coups de canon que j’ai entendus de Peschiera venaient des Autrichiens, cherchant à démolir les têtes de sape. Tout l'intérêt, pour le moment, est donc du côté de Peschiera. Je vais m'y rendre dès que le soleil sera moins brûlant, et je m’approcherai, non pas autant que la prudence, mais que les avant-postes le permettront. Les avant-postes, d’ailleurs, ne s'oiiposent guère à la curiosité des imprudents.

Peschiera est investie par eau et par terre, du lac de Garda au Mincio. Les communications avec Vérone sont coupées; les batteries flottantes couleront les vapeurs autrichiens qui l’approvisionnent. On se flatte d’emporter la place en dix jours.

L’administration militaire française est généreuse envers les habitants. Non seulement elle achète les denrées au taux à peu prés arbitraire — car l’estimation est toujours très-libérale — fixé par les vendeurs, mais elle paye aussi les déprédations commises irrégulièrement dans les champs, sur simple déclaration, lorsque, bien entendu, le plaignant inspire confiance.

Le train de la garde, rentrant hier à la nuit d’un grand fourrage, a été chargé par des cavaliers en vedette qui le prenaient pour l’ennemi. Le train voyage toujours sans escorte et sans guides; c’est un mal. On peut se tromper de route et tomber

dans une grand’garde sans le savoir. Sans escorte un convoi ne peut se défendre. Avec une escorte il dispose ses voitures en carré et soutient merveilleusement une attaque à l'abri de ses barricades improvisées.

Il vient d’arriver un convoi de pains à peu près moisis dont les soldats ne veulent pas. Il est remplacé par du biscuit, et le pain est distribué aux chevaux. On délivre du vin aux soldats et, en outre, dix grammes de tabac, donnés aux Français par le roi Victor-Emmanuel.

Bien que l'armée ne puisse guère se porter loin, elle se concentre en avant; on s’attend à une attaque générale sur l'armée de secours des places fortes de Peschiera, de Mantoue et de Vérone. Le prince Napoléon a opéré sa jonction. Il s’est porté, hier, de sa personne au grand quartier général.

Dans son expédition en Toscane, le prince Napoléon n'a pas rencontré l’ennemi. Il a dirigé sur Goito son corps d'armée au complet et renforcé d’un contingent de 8,tMM) à 10,006 volontaires toscans, armés et équipés (1).

(1) Rapport du prince Napoléon, commandant le 5* corps de V armée d'Italie, à t empereur.

< Onartier général à Goito, le 4 juillet 1859.

« Sire,

« Jusqu'à ce jour, la mission du 5* corps, dont Votre Majesté a daigné me confier le commandement, a été politique et militaire.

* Seule la division d'Âiitemarre, retenue à l'armée de Votre Majesté, a été assez heureuse pour qu'un de ses régiments, le 3* de zouaves, engagé avec l'ennemi, se couvrit de gloire à Palestro. Un autre, le 93*, a en aussi le bonheur de combattre à Montebello.

a Le 6* corps, en se réunissant en Toscane, avait pour mission politique :

« 1* De maintenir ce duché dans la ligne de conduite tracée par Votre Majesté, c’est-à-dire de ne pas laisser dégénérer l'expression du sentiment patriotique, et surtout d'organiser militairement toutes les ressources que l'on pouvait tirer de ce pays, ainsi que des duchés de Parme et de Modëne;

« S* De contraindre, par la présence du drapeau français sur les frontières de la Romagne, le gonvernement autrichien à observer strictement la neutralité dans les États du pape ;

« 3* De garantir les habitants contre un retour offensif de l'Autriche, et de leur permettre de faire éclater sans entrave l’expression de leur

' On parle, avec persistance, du transfert très-prochain du grand quartier général à Yillafranca ; on attaquerait à la fois Peschiera et Vérone, Mantoue serait simplement bloquée, et l'on compte pour rien Legnago.

L’enceinte du fameux quadrilatère, dans lequel l'armée française eat complètement engagée aujourd’hui est, formée par le lac de Garda, le Mincio, l'Adige et le Pô. Cette enceinte est flanquée de quatre places fortes : Peschiera, à la pointe méridionale du lac; Mantoue au milieu d'un lac, à l'extrémité de la ligne du Mincio ; Vérone, sur l'Adige, au débouché des mon-

sympatbie pour la cause de l’indépeudaDce italienne et de leur reconnaissance pour les bienveillantes intentions du gouvernement de Votre Majesté.

« La mission militaire du t>* corps était :

( 1* D’empêcher un corps autrichien de faire une pointe sur la Toscane , et de priver l'ennemi des précieuses ressources de l'Italie centrale;

« S* De menacer le flanc gauche de l’armée autrichienne en compromettant ses lignes de retraite, et de hâter son abandon des duchés de Parme et de Modëne dès après la victoire de l’armée alliée.

( Ces divers buts ont été atteints heureusement, et sans coup férir, par la présence seule à Livourne, à Florence, aux débouchés des Apennins, des troupes du 5* corps.

« 1* Au point de vue politique :

c La Toscane a joui de la plus grande tranquilité sans que sa liberté fût troublée. Sous la protection du drapeau français, l’armée toscane, désorganisée après le 27 avril, a pu se réorganiser assez vite pour qu’aujourd’hui elle donne au 5* corps un appoint de 8 à 10,000 soldats armés, équipés et prêts à se mesurer avec l’ennemi; pour qu’une division de volontaires, aux ordres du général Mezzacapo, s’organise également à Florence, sans que le pays soit privé du régiment des gendarmes toscans, fort de 2,000 hommes et suffisant pour maintenir la tranquillité; en outre, la neutralité n’a pas été violée par l’ennemi dans les Etats pontificaux.

( Enfin l’enthousiasme qui s’est produit dans tous les lieux parcourus par le 5* corps, depuis le jour de son débarquement è Livourne jusqu’à celui de sa jonction avec l’armée de Votre Majesté ; les ovations qu’il a reçues, lui et son chef, à Livourne, à Florence, à Lucques, à Massa, à Parme et dans toutes les localités petites ou grandes où il a dû s’arrêter, sont un témoignage authentique et qui ne saurait manquer de produire un effet moral considérable.

« 2* Au point de vue militaire :

tagnes du Tyrol italien, et enfin Legoago, sur l'Adige aussi, à douze lieues plus bas que Vérone.

On s’étonne que les Autrichiens n’aient pas défendu la ligne du Mincio ; c’est qu’aprés la perte de la bataille de Solfèrino toute tentative de ce genre eût été inutile. Le Mincio est guéable en plusieurs endroits, et, menacés comme ils devaient l’étre par l'arrivée du corps du prince Napoléon, les Autrichiens n’auraient eu aucune chance de succès derrière cette ligne secondaire. Leur véritable ligne, et la plus important pour eux, c’est celle de l’Adige, et sur la ligne de l’Adige c’est Vérone qui

c La présence da 5* corps en Toscane, ou plutôt d'une division d’infanterie, d'une brigade de cavalerie et de neuf batteries, a retenu les corps autrichiens qui, des bords du Mincio, semblaient prêts à se jeter sur les riches plaines qui avoisinent la rive droite du Pô; la pré- .sence de ce corps prêt à déboucher sur l’armée autrichienne a imprimé à cette armée une crainte assez vive pour qu'elle se soit bâtée, dès après la bataille de Magenta, d’abandonner Ancône, Bologne, et successivement toutes les positions sur la rive droite du Pô, faisant sauter des ouvrages qui avaient coûté beaucoup de temps et d’argent.

( Tels sont. Sire, les résultats qui ont été la conséquence de l'envoi par Votre Majesté du ô* corps en Toscane et dans les duchés. Il me reste à faire connaître en peu de mots à Votre Majesté les opérations, malheureusement jusqu’à ce jour toutes pacifiques, de la partie de ce corps réunie en Toscane.

( Le 12 mai dernier, la presque totalité de la 1'* division du 5' corps (division d’Àutemarre) débarquait à Gênes.

« Je me trouvais moi-même dans cette ville avec une partie de mon état-major.

< Le 14, le 3* de zouaves, de la division d'Autemarre, est envoyé à Bobbio.

« Le 17, le S* corps, moins la division d’Autemarre, reçoit de Votre Majesté l’ordre de se rendre à Livourne, où doivent être transportées directement de France les tronpes de la 2* division (Uhrieb) arrivant do Paris. La brigade de cavalerie légère du général de Lapéreuse reçoit également l’ordre de s’embarquer pour Livourne, tandis que la division d’Autemarre est détachée provisoirement du 5* corps au 1" corps à Voghera.

« Le 23 mai, je débarquai à Livourne, où ne tardaient pas à se concentrer la 2* division, la brigade de cavalerie, l’artillerie divisionnaire, l’artillerie de réserve et le parc arrivant de France.

<r Le 31 mai, je transportais mon quartier général à Florence, la P* brigade de la 2* division, la cavalerie, l’artillerie et tous les services

est la clef de tout leur système de défense. Le jour où les alliés seront maîtres de cette place, non-seulement la Lombardie, mais encore la,Vénélie seront complètement perdues pour l’Autriche.

Peschiera est principalement défendue par un fort (le forte Mandella) , mais cette citadelle ne pourra opposer une résis-

adroinistratifs se concentraient dbos cette ville, taudis que la 2* brigade se portait de Lucques à Pistoie, occupant par des postes avancés tous les débouchés des Apennins et le nœud des routes. Le général toscan ülloa portait, sur naon ordre, la brigade organisée de sa division également aux débouchés principaux de la Romagne.

a Le 12 juin, le but politique que Votre Majesté voulait d’abord et avant tout atteindre par la présence du 5* corps étant accompli, il me fut permis de commencer mon mouvement pour rallier la division d’Autemarre et me joindre à l’armée de Votre Majesté.

« Tandis que je dirigeais la division toscane sur Parme, parle duché de Modène et par la route du col de l’Abctone, je fis marcher les troupes françaises qui se trouvaient de Lucques à San-Marcello et à Florence, par Lucques, Massa, Pontremoli et Parme.

« Cette marche de seize jours, effectuée dans des conditions atmosphériques souvent peu favorables, m’a permis de constater la vigueur et l’excellente discipline des troupes de Votre Majesté.

« La division Uhrich {14* bataiPon de chasseurs, 18*, 26*, 80* et 82* de ligne), le6*et le 8* de hussards de la brigade de Lapérouse, l’escadron des guides toscans que j’al joint à notre cavalerie, les neuf batteries divisionnaires ou de la réserve, les deux batteries du 5* corps, ont dû marcher sous une température très-élevée, et plusieurs fois ces troupes ont eu à supporter de violents orages qui ont grossi les torrents et présenté certaines difficultés.

« L’état sanitaire s’est maintenu daus les conditions les plus favorables, et je n’ai eu qu’à me louer de la discipline parfaite maintenue dans tons les corps par les chefs et par les officiers.

« Le contact avec les populations n’a donné lieu à aucune plainte.

« Le passage du Pô, à Gasal-Magglore, à douze kilomètres de Mantooe, ainsi que la construction du pont de bateaux, ont été des opérations faites avec intelligence, activité et zèle.

« Les troupes que j’amène à Votre Majesté et qui opèrent aujourd’hui avec l’armée principale, à Goito, seront dignes, je n’en doute pas, de celles qui, plus heureuses, ont déjà battu l’ennemi.

« Le prince commandant U 5* corps • de Varmée d'HaliCy « Napoléon « (Jérôme). »

tance sérieuse, car elle est dominée par plusieurs hautes collines du côté de Castelnuovo, et l’on ne croit pas, je le répète, que la prise de cette place, qui est armée de cent cinquante bouches à feu, soit une affaire de plus de huit à quinze jours.

Sa garnison ne doit pas s’élever à plus de 1,500 hommes. Il est d’ailleurs un point assez mal fortifié et sur lequel les Autrichiens ne s’attendaient pas à être attaqués. C’est par le lac de Garda, et c’est de ce côté aussi qu’on achemine un certain nombre de chaloupes cannonniëres destinées à bombarder la place.

En 1848, quand Peschiera fut assiégée, le parc de siège consistait en quarante-cinq pièces, dont vingt furent mises en position sur la rive gauche, savoir douze canons de 32, quatre canons à la Paixhans et quatre mortiers.

Eu 1859, les pièces seront en plus grand nombre, et les canons rayés ainsi que les batteries flottantes y joueront leur rôle,

Vérone est en grande partie entourée par l’Adige, et elle est ■ enfermée par une ligne de fortifications dont la clef parait être le château Saint-Félix, comme Malakoff était celle de Sébastopol. Trois portes s’ouvrent dans les fortifications de la rive droite, la porte Neuve (route de Mantoue), la porte del Palio et celle de San-Zeno (Brescia). lien est de même sur la rive gauche, où la porte San-Vittoria s’ouvre sur l’Adige, et où la porte de l'Evêque (del Vescovo) et celle de Saint-Geoi^es conduisent l’une à Vicence et l’autre à Trente.

Vérone est terminée par une vieille et solide muraille, flanquée de vingt et un bastions, qui date du quatorzième siècle. Cette enceinte constitue le corps de place et serait fort insuffisante de nos jours. Mais la célèbre campagne de Bonaparte, en 1796, ayant révélé toute l’importance stratégique de cette ville, les Autrichiens en ont fait leur capitale militaire, et se sont appliqués depuis plusieurs années, à grands frais, à faire de Vérone une des forteresses les plus importantes de l’Europe.

La vieille enceinte a été réparée, quelques-unes de ses parties ont été reconstruites à neuf, et on lui a donné ce qu’en fortification l’on appelle des dehors, c’est-à-dire des ouvrages destinés

à couTrirl es courtines. Le fort Saint-Félix a été élevé au nord, dans un rentrant qui restait dégarni de feux. Un vaste camp retranché a été établi du côté de l’ouest, côté qui regarde la Lombardie. Il s'étend sur un plateau au pied des murs. Les fortifications élevées dans les dehors consistent en un certain nombre de tours maximiliennes, construites à peu prés selon le système des tours de Lintx, sur le Danube, dans la Haute-Autriche. Cette fortification n’ayant pas encore subi l’épreuve d’une attaque, on ne saurait apprécier sa valeur.

Au fond, la véritable force de Vérone, comme celle de Gênes, consiste dans l’étendue de la place, dans son excellente position et dans le camp retranché, dont elle est couverte.

C’est là que le gros de l’armée autrichienne se retire. Défendue par le fleuve qui n’est pas guéable, elle va occuper une position d'autant plus redoutable, qu'au-dessus d’elle il y a les hauteurs de Sainte-Lucie qu’on considère comme inabordables.

On sait cependant que les Autrichiens, et c’est là un des plus beaux faits d’armes de la précédente guerre de l'indépendance italienne, furent battus par Charles-Albert à Sainte-Lucie, le 5 mai 1848. Cette victoire eût entraîné la prise de Vérone, si un mouvement insurrectionnel des Véronais, sur lequel on comptait, eût éclaté en même temps. Il n’en fut rien et Vérone resta à l’Autriche.

Il est vrai aussi que les circonstances ne sont plus les mêmes qu’en 1848. Aujourd'hui on considère les hauteurs de Sainte- Lucie, telles que les Autrichiens sont en mesure de les défondre, comme étant des plus formidables.

Vérone peut contenir 200,000 hommes. Tant que les Autrichiens l’occuperont, les alliés ne seront pas maîtres de l'Adige; et tant que l’Adige ne sera pas au pouvoir des Français, l’Autriche menacera le flanc et le front des armées alliées par la Vénétie et par le Tyrol. La prise de Peschiera ne fera qu’affaiblir cette ligne : la prise de Vérone seule peut la briser.

Le système défensif de l’Autriche dans cette partie du royaume Lombardo-Vénitien est véritablement redoutable : c’e.st le plus complet qui se trouve sur aucun point de l’Europe.

ne

Quant à Venise, dont je n'ai pas à m'occuper ici, ee qui en rend le siège difficile, ce sont ses lagunes qui, n'étant pas prati- . cables aux grands xaisseaux, la faisaient considérer comme imprenable. Mais avec les chaloupes canonnières et les batteteries flottantes, on ne croit pas que Venise puisse résister longtemps (1).

L'empereur, affirme-t-on au camp, est persuadé qu'il finira la campagne vers le 15 septembre au plus lard. .T'ignore s’il a porté en ligne de compte, dans ses prévisions, les maladies Inévitables dans cette saison de l’année, les retours offensifs des Autrichiens, qui ont conscience de leur force actuelle et broient du désir de venger leurs défaites, et, en dernier lieu, les difficultés qu'éprouve l’armée à se ravitailler et à compléter son organisation de siège.

Au camp sarde sous Pescbiera, 3 juillet.

Hier, vers cinq heures du soir, je suis parti pour MonzdbaBO,surle Mincio,oCi le roi Victor-Emmanuel a transporté sou quartier général après sa visite du matin à l'empereur des Français.

L'encombrement des voitures m’a fait prendre par Volta, et par là j’ai triplé la longueur de la route; elle est, directe, d’une lieue et demie à peine; la crainte d’arriver trop tard et de ne pouvoir trouver un gîte pour moi et mon cheval m’a fait partir avant l’heure du dîner, sacrifice méritoire, car mon appétit augmente avec l’accroissement de la chaleur, et je sais, par expérience, qu’il ne faut pas compter sur un dîner dans les auberges du cercle occupé par les armées concentrées.

A Volta, je me suis baigné le visage dans un bassin d’eau fraîche, et, pour me restaurer, j’ai trempé un croûton de pain

(i} Oq sait que la flotte française, commandée par le vice-amiral Romain-Desfossés, chargée d’opérer dans l’Adriatique, était en vue de Venise quand fut signée la paix de Villafranca.

dans deux lasses de café noir. On trouve du café partout, et quand le pot au feu manque, le café est ma seule consolation. J’en prend aussi quand rien ne me manque, au moins six fois par jour, et je ne m’en trouve pas plus mai. Je dors comme une souche.

La grande rue de Volta traversée au pas, je tourne à l’angle de la maison portant indication < Gontrada di Peschiera; > si rien ne m’arrêtait en chemin, je serais, en marchant au petit trot, en moins de deux heures dans les murs de la forteresse ; mais il n’est point de passe-port qui puisse m’y faire pénétrer; il n'y entre, du côté du lac, que des vivres et des munitions ; il n’en sort, dans toutes les direetions, que des boulets et des bombes. Aux détonations, que de loin en loin j’entends depuis deux jours, se joint maintenant le bruit des bombes qui éclatent. L’écho des montagnes répercute les détonations d’une manière formidable.

La route de Peschiera est à peu près parallèle au Mincio, mais les montagnes qui s’étendent à la droite du voyageur masquent la vue du fleuve. La route est parfaitement entretenue, et, comme toutes les routes de l'" classe en Lombardie, bordée de bornes de dix en dix mètres d’intervalles. Toutes les cimes sont boisées, tous les champs cultivés.

Quatre villages se succèdent à de courts intervalles, Alberazze, Bossachetti, Pegorari, Olfino. La carte porte Dollino.

Il fout prendre garde, de plus en plus, aux erreurs des cartes qui finissent par produire de la confusion . L’agglomération de Pegorazi n’est pas sur la route, le vi liage est tout à fait sur la gauche ; il n’a sur le chemin qu’une ferme opulente et une très-jolie villa.

Monzabano, chef-lieu de district, le 12* de Volta, est situé sur une hauteur, à droite. Une pente rapide conduit au Mincio, qu’on traverse sur trois ponts juxtaposés. Le pont du milieu est sur pilotis; les deux autres, œuvre de l’armée française, sont des ponts de bateaux; ils conduisent à Yillufranca, par Valeggio, en tournant à droite; à gauche, elles mènent aux camps sardes employés aux travaux du siège. En négligeant les ponts et en continuant à suivre la route qui longe le fleuve, on arrive bientôt, en moins d’une heure et demie de marche au

pas, à Peschiera, en passant par Ponti et en traversant le Mincio sur un superbe pont de pierre, tout à fait en rue de la forteresse.

A Monzabano, je cherche d’abord, et, malgré l’emcombrement, je trouve bientôt un gite: une chambre bien propre, mais sans autre meuble que le lit, dans une cabane indigente.

M. David-Sauzéa, qui ne m’a plus quitté depuis mon arrivée à Yolta, partage mon lit. On couche à deux dans toute cette partie de l’Italie , mais sans inconvénient et sans même qu’on s’en aperçoive. Les lits ont une largeur telle qu'étant couchés , il reste au moins un intervalle d’un métré entre les dormeurs.

Nos chevaux passeront la nuit à la porte, attachés à un anneau scellé dans le mur. Ils y sont habitués. Notre domestique s’étendra près d’eux, roulé dans une couverture et la tête ap • puyée :wr son sac de fourrages, cela lui est bien égal; Bastolo est toujours content; il passe partout ; il n’est pas exigeant, exécute tout ce qu’on lui ordonne, est indifférent à tout ce qui se passe autour de lui et ne prévoit jamais yen. Dès qu'il cesse de marcher, il s’endort. Il est surtout fidèle gardien des effets, qualité précieuse , en Italie, précieuse surtout quand on traverse sans cesse des troupes, toujours en quête de ce qui se mange et se boit, et n’ayant pas des notions bien exactes sur le tien et le mien.

Notre installation terminée, et ce n’est pas long, information prise — pour la forme et par acquit de conscience — s’il serait possible de dîner, nous prenons à pied la route de Ponti, d’où, des hauteurs, ondistingueparfaitementles travauxdusiége.

En traversant la Grand’Plaœ, nous passons auprès d’un groupe de cinq ou six officiers sardes , le cigare à la bouche , réunis en cercle pour causer. A sa moustache fauve, à son «

épaisse royale, à sa mâle tournure, nous reconnaissons le roi Victor-Emmanuel. Il est en tunique de général, un peu fatiguée par la campagne , sans aiguillettes , sans marque distinctive , comme un simple officier. Le roi supporte, en soldat, les fatigues de la guerre; toujours à cheval, toujours en avant, il montre l’exemple à tous et brave tout à la fois les privations et les dangers.

Nous suivons encore, pendant quarante-cinq minutes environ, la route de Pesehiera. A droite et à gauche du diemin s’élèvent les petites tentes de l'artillerie du parc de réserve français et des trois batteries qui leur servent de soutien.

Sur les cascines qui dominent la forteresse se trouvent des Français avec la 2* divUion sarde, qui travaille en ce moment au placement de l'arUllerie. Le reste de l’armée piémontaisea pris position à Cavalcaselle pour attaquer de ce côté Pesehiera et intercepter en même tempsla communication entre cette forteresse et les trois autres qui forment le quadrilatère stratégique.

Le camp d’artillerie française dépassé, nous atteignons Ponti, en partie abandonné par les habitants, et nous grimpons sur les hauteurs. En ce moment un bruit de chevaux sur la route attire l’attention : c’est le roi Viotor-Eromanuel qui, avec son étatmajor, visite les premières tranchées.

Nous arrivons sur la cime de la « Montagna Grands » à la chute du jour;. cependant on distingue encore toutes les.parties du panorama qui se déroule sous les yeux. Nous sommes à portée du canon de la place. En avant un cordon gris se déploie au milieu de la verdure et tourne brusquement à droite entre deux tertres peu élevés. C’est la route de Pesehiera , arrivée à son terme.

A droite un ruban d’argent, c’est le Mincio, et, à son point extrême, un pont qui, même à. la lunette, paraît intact. C’est le pont du chemin de fer. A droite l’horizon est fermé par des montagnes, à gauche il s’étend à perte de vue dans La plaine. Pour fond, le lac de Garda. Devant nous, contre le lac, on distingue les profils de six forts détachés , depuis l’extrénae pointe du lac jusqu’au pied des montagnes.

Pesehiera est entourée de quatorze forts, tous armés d’une manière formidable. Si 'les moyens d'attaque des Piémontais sont plus grands qu'en 1S48 , la défense a augmenté dans les mêmes proportions. Les Autrichiens paraissent. résolus à défendre leurs places fortes à. outrance. Il faut donc, à mon humhie avis, rabattre quelque chose de l’espoir répandu dans les camps alliés, d’emporter Pesehiera, après son investissement complet, en huit ou quinze jours,

Peschiera, le centre de toutes ces étoiles, est invisible aux regards; Peschiera est bâtie dans un fond.

Sous les forts mêmes, et pour ainsi dire adossées aux ou« vrages, on voit les blanches tentes de deux camps sardes protégés du feu de la place par les sinuosités du terrain. Trois petites lumières tremblottantes se détachent sur les ombres naissantes du soir, qui ont déjà envahi les bas fonds; eiles indiquent les points oh , depuis la nuit du 29 au 30 juin, l'armée du roi Victor-Emmanuel a commencé, sur trois endroits différents, la première parallèle.

Les petits feux des travailleurs qui creusent la terre dans un profond silence, sans qu’une voix s’élève, sans qu’une pioche heurte avec bruit une pierre, sont invisibles aux regards des assiégés. A gaucbe du principal fort détaché, celui qui est en ce moment l’objectif de l’attaque, on voit brhler deux immenses foyers. Ce sont les villages de Paradiso et de Castelnovo, que les Autrichiens ont incendiés, après avoir recommandé aux habitants de déguerpir. Mais i'intérét du drame n’est pas là; il se concentre tout entier sur les assiégeants et sur les assiégés.

Les défenseurs, derrière ces remparts qui paraissent déserts, examinent, l’oeil au guet, l'oreille collée à la terre. Ils se savent attaqués, ils ignorent sur quel point; mais dès qu’un faible indice se présente, dès qu'une inspiration leur vient, un éclair de flamme se détache d’un tertre, une colonne de fumée s’élève, une détonation retentit, un long sifflement se fait dans l’air, une bombe touche le sol, et une nouvelle lueur, une autre fumée, une détonation plus faible que la première, découvre la place oh la formidable bombe a lancé, dans toutes les directions, ses foudroyants éclats.

Vers huit heures, un roulement de tambours se foit entendre dans la direction du fort délia Mondela, et l'on voit, aux dernières réverbérations du soleil couchant, briller des baïonnettes qui s’avancent lentement. C’est une sortie. Lassés de ne pas connaître les positions de J’ennemi, les Autrichiens ont lancé une colonne dans la plaine; mais elle n’ira pas loin.

Les Sardes ont pris les armes, les travailleurs ont quitté la bêche pour le mousquet; la fusillade éclate, s’étend sur un front

te cinq cents métrés et s’éteint brusquement. Les Piémontais ne veulent pas laisser pénétrer leurs secrets; ils refoulent, à la baïonnette, les assiégeants dans leurs forts. Bien avant dans la soirée, les Autrichiens continuent à lancer, de temps en temps, des bombes.

Peut-être les Sardes pourraient-ils armer cette nuit leur première batterie, et alors le feu serait vif de part et d’autre ; mais les assiégeants n’ont pas encore leur matériel de siège; ils continuent leurs travaux d’approche en attendant les canons.

A l'heure du crépuscule, alors que le lac de Garda se perd dans les ombres de la nuit, on distingue encore une longue raie noire qui se détache sur ses eaux. C’est un des deux bateaux à vapeur autrichiens qui ravitaillent la place. On s’apprête à leur donner la chasse. A Desenzano, on monte la carène d’une première canonnière ; quatre autres vont suivre. Vous savez comment le matériel de marine arrive à l’armée d’Italie : par terre, par chemin de fer ou sur des fourgons. Le contre-amiral Bouet- Willaumez, un capitaine de vaisseau, trois lieutenants de vaisseau et trois enseignes vont commander cette |>etite flottille. Ils espèrent que, dans huit jours, elle sera armée et à flot.

Ce point éclairci, je suis retourné à mon observatoire de Ponti. Les Sardes ont travaillé avec ardeur; les assiégés ont fort peu tiré.

Au camp sarde {Ponti, sous Peaohiera), 4 juillet.

Hier, en revenant de Desenzano visiter les chaloupes canonnières qu’on y monte, nous sommes rentrés, sans nous en douter, à Menzobano, par la route la plus directe, celle qui longe le lac de Garda, pa.sse à quelques centaines de mètres de Pescbiera et traverse Ponti.

Arrêtés dans un chemin creux et très-étroit par les bagages du 4* bataillon de la brigade des grenadiers de Sardaigne, appelé à prendre part aux travaux du siège, nous attendions notre

tour de passage, quand le chef du détachement, nous entendant parler français, nous aborda avec beaucoup de politesse et de bienveillance pour nous demander quelle cause nous faisait ainsi nous exposer au feu de la place. On est brave quand on ignore le danger, et jusque-là nous avions été fort paisibles; mais la question nous fit faire un soubresaut et perdre quelque chose de notre assurance d'auparavant.

Nous répondîmes en déclarant notre ignorance du point précis où nous étions. Croyant entrer à Pozzolengo, nous arrivions, au contraire, en avant de Ponti. Le capitaine, alors, nous indique du doigt, vers la gauche, à vingt pas de là, sur la crête d’une élévation, trois officiers d'état-major sardes, tète nue et couchés à plat ventre. Puis, étendant le bras, en arrière et dans la même direction, il nous montre, s’étendant sur une seule ligne, tout à fait derrière la crête, les blanches tentes des travailleurs de la tranchée, que j’avais déjà aperçues la veille, mais du haut de mon observatoire de la Montagna Granda.

Les officiers sardes traçaient des profils sur les hauteurs qui dominent le fort délia Mondela.

Certes, nous ne nous doutions pas d’avoir montré tant d’audace, et, dans cette situation, il eût été ridicule de reculer. Nous voulûmes nous ranger auprès des officiers d’état-major; mais, sans nous refuser d’une manière absolue l'autorisation solicitée, on nous objecta l’heure avancée, la presque certitude que le feu de la forteresse ralenti pendant la journée, allait reprendre avec la nuit, la difficulté des chemins, l’encombrement qui résulterait nécessairement de l'arrivée du gros matériel de siège, dont les premiers caissons étaient déjà parqués. On nous objecta aussi que l’ennemi connaissait la position des travailleurs campés et que l’on n’était plus en sûreté sous les fentes.

Ce matin, une de leurs bombes a éclaté au milieu de la cuisine des bersaglieri, sans atteindre personne, heureusement Ces éclats ont traversé des sacs et écrasé une marmite. Un ]>eu plus loin, trois éclats ont tué roides trois hommes du 2* régiment des grenadiers de Sardaigne. La veille, c’est-à-dire hier, le capitaine Cesari de Rétro, commandant provisoire du 2* ba-

tâillon du régiment, a eu le ventre ouvert par un obus, pendant son sommeil dans la tranchée. Il est mort à trente-trois ans. C'était un officier de mérite et d'avenir, et, dans quelques jours, il allait être investi du commandement définitif du poste qu’il occupait par intérim. Ce capitaine a été inhumé au Campo-Santo de Ponti, les trois grenadiers à la place où ib sont tombés.

Les deux régiments des grenadiers de Sardaigne, reconnaissables au double galon blanc qui orne le collet de leur caftote et aux grenades de leurs boutons et de leur plaque de ceinturon, sont formés des plus beaux hommes de l'armée ; ec sont de véritables corps d'élite.

Nous avons quitté Ponti à neuf heures et demie, et, moins d’une demi-heure après, nous étions profondément endormis, mon compagnon et moi, dans notre grand lit de la petite ferme deMenzobano. Le village a été illuminé en l’honneur de Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel.

Ce matin,’ au réveil, on nous apprit que le feu a été vif pendant la nuit,— nous seuls, peut-être, avons dormi au milieu du bruit, — deux maisons de Ponti ont été incendiées [>ar les bombes, d’autres défoncées ; les habitants émigrent en masse, emportant leurs effets. A propos d'émigrations, je crob avoir omis de vous dire que Peschiera n'a d’autre importance que ses fortifications et n’a pas perdu le tiers de sa population civile, dont le chiffre ne s’élève pas à 1 ,800 habitants. Cette population se compose en majeure partie de pauvres pécheurs, de cafetiers, d’aubergistes, de gargotiers, vivant uniquement de la garnison de la forteresse.

Moins de dix minutes après avoir appris ce qui s’est passé pendant la nuit, nous galopions, suivi du fidèle Bartolo, sur la route de Ponti. —Bartolo, soit diten pas.sant,sera complètement transformé à son retour à Brescia. Il est parti en guenilles, et, sans gagner en élégance, il cherche, par son industrie, à remplacer les parties de son costume qui le quitte pièce à pièce. Il est chaussé de souliers de cuir brut, dépouilles opimes du champ de bataille de Solferino ; un col militaire remplace sa cravate, qu’il preieod avoir perdue, et il porte sur le dos une

▼este de toile autrichienne, régiment Roi des Belges, avec les deux étoiles blanches de sergent au collet. II vit de nos restes, quand nous avons des restes, et ne dépense pas un sou de son salaire ni pour lui ni |K)ur les chevaux.

Hier soir, quand nous avons mis pied à terre, Bartolo n’était pas là. Il est arrivé cinq minutes après, ventre à terre, enfoui dans quatre bottes de froment, chargées des deux côtés de son cheval, et il est allé au-devant de nos questions, en jurant par la Sainte-Yierge et le « corpo de Ghristo, » qu’il les a trouvé, ces quatre bottes, à cent pas du village. Nous aurions eu mauvaise grâce de mettre en doute le témoignage puissant qu'il invoquait.

En arrivant à Ponti, nous avons eu le bonheur de rencontrer M. le général Durando, commandant les opérations du siège, qui,touten nous engageant trés-gracieusement à la prudence, a mis à notre disposition un sous-officier {wur nous montrer les dégâts occasionnés par le feu de la nuit. Le village est plein de gens qui chargent leur mobilier et leurs effets sur des charrettes pour s'éloigner au plus vite du désagréable voisinage de Peschiera ; ils font bien.

Le feu de la place a repris hier soir à dix heures et demie. Il a été dirigé avec une précision extraordinaire. A minnit on ne tirait plus.

Sur la place du village, une bombe a tombé à dix pas d’une maison et a creusé dans le sol, un entonnoir de deux mètres de profondeur. Un éclat a enlevé toute la partie du toit qui surplombait entre les deux fenêtres de la façade. D’autres éclats ont percé les murs.

A quatre cents pas plus loin, se trouvent les deux maisons iucendiées; elles bnilent encore. Le sous-officier nous a fait monter deux étages d’une demeure voisine , nous a conduits dans un grenier, au plancher vermoulu, cédant sous les pieds, et nous a engagé à regarder par une lucarne. Miséricorde! nous étions sous le fort n* 8. Trois immenses pièces de siège s’étendent sur les parapets comme de gros lézards couchés au soleil; les canonniers sont à leurs pièces, debout sur les remparts ; on peut Escompter. On distingue toutes les parties de l’uniforme

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de la sentinelle appuyée dans le fond de sa guérite et nous faisant foce. On pourrait abattre ces hommes à coups de fusil ; mais, je ne sais pourquoi, il est défendu de tirer.

Les trois canons et d’autres , leurs voisins , moins exposés aux regards, sont muets, immobiles. Après les avoir vus et bien vus, nous leur souhaitons le bonjour et nous descendons lestement. Il ne fait pas bon d’examiner trop longtemps et de si près ces canons-là. M. David, cependant, a pris l’esquisse de leur douce physionomie.

De là, nous sommes allés prendre le café dans une auberge qui a été visitée cette nuit par trois bombes de 29. Toutes sont tombées dans le verger. Une d’elles a traversé le feuillage d’un figuier et coupé la longe d’un cheval sans faire le moindre mal à la béte. La chambre où nous prenons place n’a plus de carreaux de vitre. Ils ont été brisés par des éclats.

Nous avons ramassé de ces éclats, les plus petits possibles, pour servir de presse-papiers. Les paysans, qui n'ont point émigré, parce que leur intérêt parle plus haut chez eux que l'instinct de la peur, voulaient nous vendre des boulets intacts, les trouvant plus jolis que des morceaux de fer cassés. Nous n’étions pas en mesure, malheureusement, de pouvoir emporter des souvenirs du calibre de 24 et de 56.

La nuit , les avant-postes sardes sont tellement rapprochés des forts, qu’ils entendent les Autrichiens parler sur les remparts, et les patrouilles ennemies passent souvent à vingt pas des sentinelles avancées. Les tranchées deviennent dures à creuser, on rencontre des pierres. Les détachements de travailleurs sont de cent hommes, se relevant trois fois par jour, de huit en huit heures. Trois détachements travaillent à la fois.

Le siège de Peschiera est donc entamé et en bon train. Ce n'est pas une mince affaire. Nous le laisserons avancer pendant quelques jours, sans nous en occuper, et, après avoir été prendre des nouvelles au grand quartier général, où nous arriverons ce soir, noos irons voir ce qui se passe ailleurs.

APonti, sontcampés vingt hommes du génie français, servant d'aides aux frères Godard, qui font des ascensions en ballon,

avec un officier d’état-major, pour observer les mouvements de rennemi.

Monzabano et Ponti sont deux villages gris, sales et pauvres. La guerre ne les a pas enrichis. La maison où nous nous sommes arrêtés à Ponti est tout à la fois une auberge, un magasin de comestibles, on café et une méUirie. La boutique contient plus de poussière et de toiles d’araignée que de marchandises. Des myriades de mouches couvrent deux fromages , grands comme des roues de charrettes, qui s’appuient au comptoir. Dans ce bouge crassseux nous avons pris d’excellent café.

La famille se compose d'une mère veuve, de cinq filles, belles à miracle, mais déguenillées et à pieds nus, de quatre garçons taillés en hercules. Un de ces garçons est gendarme à Vérone. Il voudrait bien déserter, mais il a peur d être fusillé et continue prudemment à servir l’Autriche.

Cette nuit, en entendant le fracas des trois bombes qui ont éclaté l’une après l’autre dans le veiner, ces bonnes gens se sont levés en chemise et se sont enfuis dans la montagne. Une heure après, ils rentraient pour constater leurs dégâU et s’estimaient heureux d’en être quittes pour un figuier perdu, des carreaux cassés, deux cloisons enfoncées et leur<dieval affolé de peur. Ce matin, ils expédient au dehors tout ce qu’ils possèdent; roches dabeilles, linge, literies, meubles. Eux seuls restent. Le siège fait prospérer leur commerce. Il faut bien quelquefois s’exposer à mourir pour gagner de quoi vivre.

Pauvre Ponti ! avant peu de jours, peut-être, il n’en restera plus pierre sur pierre. Il faudra le reconstraire; ce qui ne sera pas dommage, pourvu qu’on ne le déplace pas. Ponti est bàü dans un site charmant ; il est dominé par un donjon ruiné que les circonstances ne me permettent pas de visiter, mais qui vaut la fatigue d’un voyage. Il y a surtout, au sortir duvillage, vers Monzabano, au détour du cliemin, un vallon charmant, avec un joli pont sur un ruisseletet un moulin, aujourd’hui transformé en corps de garde , enfoui dans un bouquet d'arbres qui donnerait envie de s’y installer pour deux mois à l'ombre et au frais.

Il fait plus chaud qu’hier, et l’on prétend que nous ne

sommes pas encore au plus haut degré de la saison. A quoi faut-il donc nous attendre ? Nous sommes déjà cuits , bouillis etrdtis.

Les Italiens se plaignent plus encore que les étrangers de l’intensité de la chaleur. Ils ne s’abordent plus en se souhaitant le bonjour, mais en poussant une exclamation : cCaldo ! * A quoi on répond avec un grand soupir : c Molto caldo! »

CerloDgo, hameau de Qoito, 6 juillet.

Le quartier général est encore à Valeggio, sur la rive gauche du Mincio ; seulement, les corps de cavalerie qui étaient campés sur la rive droite ont traversé 1rs ponts de bateaux et se sont établis sur les plateaux étendus qui couronnent les hauteurs opposées.

Valeggio n’est plus habitable. Les pieds des chevaux que l'on mène trois fois par jour au fleuve, les convois qui arrivent jour et nuit, les charrettes des vivandiers, les marches et contremarches des troupes à pied, soulèvent de tels nuages de pou.ssière, que l’on y perd tout à la fois et la respiration et la vue; on y perd aussi la tête, et, à moins de braver l’asphyxie, il faut déguerpir.

De dix heures du matin à six heures du soir, il n’est plus possible de voyager, de mettre le pied dehors ; il fait un soleil écrasant. Je suis donc venu chercher, à Cerlongo, un abri contre la poussière.

Vers six heures, la grande ardeur du soleil étant passée, j’ai voulu pousser une reconnaissance du côté de Mantoue, distant de Cerlongo de dix à douze milles italiens, c'est-à-dire un peu plus de quatre lieues. Mon intention était de rentrer le soir à ta forme; mais j’espérais, en arrivant à Curtatone ou à la Grazie, hameau et village situés à moins de deux milles de Mantoue, avoir des nouvelles du blocus de la place, qui doit être com-

mencé, s’il faut croire ce qu’on affirmait comme certaio, le 3 juillet, au grand quartier général.

La roule de Mantoue, laissant Goito à gauche, traverse Sacca, ' Rivalta, puis Gurlatone et la Grazie. Cette route est large, bien entretenue ; on y circule à l'aise ; j'ai marché bon train.

Avant d’arriver à Goito, dont le pont ancien est remplacé par un pont provisoire de chevalets, je dépasse un poste de soldats couchés dans l'herbe, à droite de la route, sur le bord de la vaste plaine, en partie boisée, en partie cultivée, qui s’étend sur la rive droite du Mincio.

Ces soldats ont un costume étrange. Les uns portent le pantalon garance, les autres des pantalons gris ou bleu foncé. La plupart ont des capotes grises, comme les Autrichiens, mais coupées sur le modèle piémontais, à une rangée de boutons ; quelques-uns ont une tunique courte bleu de roi, à deux rangées de boutons.

La coiffure varie comme le reste du costume. C'est un képi rouge ou un bonnet de police bleu à passe-poils jaunes, plus élevé, mais à peu près de même forme que le bonnet de police autrichien. Les soldats ont des buffleteries croisées sur la poitrine, point de sacs, mais une sacoche de toile en bandoulière, comme les trou|)es de Garibaldi. C’étaient les volontaires toscans; l'officier commandant le poste m’apprit, en bon français, qu’ils formaient l'avant-garde du 5‘ corps.

Plus loin, je passai près du gros de la troupe, rangée en bataille, par bataillons, dans la plaine, sur le bord du chemin. Même bizarrerie de costume. Il y avait là, en première ligne, un bataillon de chasseurs à pied, de quatre cents hommes environ, avec musique et clairons, et trois bataillons de ligne. La plupart des officiers sont à cheval. Les soldats ont bonne mine. La suite des bagages ne les emcombre pas. Deux ou trois charrettes suffisent pour tout emporter.

On m’affirme que le contingent de la Toscane est de 8,000 à 10,000 hommes. Je n’en ai pas vu 2,000 à Goito.

En me rendant dernièrement à Goito, j’ai pris à gauche de la redoute construite en arrière du cimetière crénelé, à l’endroit où la route se bifurque. J’ai dû prendre à droite aujourd'hui.

De ce côté, les préparatifs de défense faits par les Autrichiens sont plus formidables encore que de l’autre côté.

Des troncs d'arbre coupés à un pied du sol sur une étendue de huit kilomètres carrés, des arbres garnis de branches entières, disposées, en guise de chevaux de frise en avant des fossés profonds, rendent impossible le passage d’une troupe formée, arrêtent complètement l'artillerie et la cavalerie, tandis que la pente naturelle du sol permet à ceux qui sont retranchés derrière CCS obstacles préparés de longue main de diriger un feu terrible de canonnade et de mousquetterie sur les assaillants. Telles étaient les dispositions prises par les Autrichiens le 24 juin. L’attaque n’a pas poussé Jusque-là. L’ennemi a battu en retraite avant qu'on y arrivât.

Au delà de Goito je vis encore des Toscans, mais en petit nombre. A droite un poste de cavalerie, à gauche des fantassins. Les chevaux étaient sellés, mais les cavaliers couchés dans l’herbe jaunie par les ardeurs de l’été, leurs casques, leurs manteaux roulés pour être portés en bandoulière, leurs armes à côté d’eux. A cent cinquante mètres de là, un homme à cheval, la crosse du mousqueton appuyée sur la cuisse, marchait au pas sur la route. C’était une vedette et je ne m’en doutais pas. J’étais convaincu que les Français se trouvaient en avant.

Je passais près de fermes spacieuses et riches. Les blés sont coupés ; dans la cour des fermes, on balaye sur l’aire les grains de blé que les pieds des bœiifo ont séparés de la paille des épis. Ce mode de travail ne fatigue pas les hommes qui regardent faire les bêtes et n'ont d’autre souci que de les forcer à piétiner en rond, mais il brise la paille, dont les paysans italiens ne font, du reste, aucun cas; sinon, la faucille ne la couperait pas à plus d’un pied du sol.

La guerre n’a point désolé cette partie des campagnes lombardes; chacun parait vaquer en paix à ses affaires, les demeures ne sont point désertes, de grands bœufs aux immenses cornes paissent dans les prairies, et de brunes glaneuses, coiffées de larges chapeaux de paille, parcourent les chemins, leurs petites gerbes nouées aux deux extrémités d’un long bâton qu’elles portent sur l’épaule.

Toute la campagne n*est point cultivée. On y voit, à perte de vue, de ces immenses prairies naturelles dont l’herbe, qui pousse rare et grêle sur un sol pierreux, est tant goûtée du bétail.

Sacca et Rivalta sont deux minces villages bien bâtis, dont le nom ne se trouve pas sur les cartes de petite échelle. Je traversai Sacca et Rivalta sans m’arrêter; mais arrivé à la dernière maison de Rivalta, deux prêtres et un fermier, qui s’étaient d’abord rangés pour me laisser passer, se placèrent au milieu de la route pour arrêter mon cheval et m’engagèrent vivement d’apporter un changement à ma coiffure avant de pousser plus loin. Je les priai de s’expliquer.

J’avais, sans m’en douter, à ma casquette, un petit bouquet italien, formé de trois fleurs verte, blanche et rouge, les couleurs nationales, que le bis du fermier où je loge à Cerlongo y a placéés en jouant, et cet emblème eût été mal accueilli à un mille de là. Les Autrichiens sont encore à Gurtatone et à la Grazie, sur la rive droite du Mincio. Tous les jours ils poussent des reconnaissances jusqu’à Rivalta ; hier matin, dix-huit des leurs y ont rencontré trente cavaliers français, en patrouille, qui leur ont blessé trois hommes et fait neuf prisonniers; demain, peut-être, les Toscans y seront aux prises avec les Autrichiens.

Je dois donc probablement, à un bouquet de hasard, de n'avoir pas à changer les dates de mes correspondances.

Je remerciai les promeneurs de leur avis, et comme j’avais appris ce que je voulais savoir, je tournai bride et je suis rentré, vers neuf heures, an gîte.

Le blocus de Mantoue n’est donc pas encore commencé; mais il est probable, d’après les mouvements des troupes en marche, qu’il le sera bientôt.

Au retour, je fus arrêté, pour la forme, par le poste toscan, auquel j’appris ce que m’avaient dit les habitants de Rivalta. Ces braves gens ont reçu la nouvelle en bonne part. Ils désirent rencontrer l’ennemi à Gurtatone plutôt qu’ailleurs. A Gurtatone, ils ont une revanche à prendre. Ge lieu est à jamais célèbre par une bataille qui s’y livra, en 1848, entre les Autri-

chiens et les Toscans. Ces derniers y périrent presque tous.

Voici quelques détails rétrospectifs sur cette terrible journée:

A l'ouest de Mantoue, à une heure de distance des ouvrages les plus avancés de cette ville et prés du lac Supérieur, se trouve un groupe de maisons du nom de Curtatone, arrosé par rOsonenuovo, canal dérivé du Mincio et qui coule au midi du côté de Montanara, village distant de Curtatone d'une demi-heure de marche. Cette ligne, comme nous l’avons dit plus haut, était défendue par 6,000 Toscans*Napolitains, appuyés par huit pièces de campagne et un escadron de dragons.

Le 5, le 7 et le 13 mai 1848, des détachements de la garnison de Mantoue avaient exécuté quelques sorties et engagé quelques escarmouches avec ces troupes près de Curtatone et de San-Maurigio, dans le bot d'éprouver leur courage et leur solidité; et le 29, à dix heures, l’armée autrichienne, étant sortie de Vérone dans l’intention de livrer bataille, s’efforça de les déborder sur les deux ailes. La division du prince Félix Schwarzenberg, composée des brigades Benedeck et Wolbgemuth, marcha de Castelnuovo sur Curtatone; la division du prince Charles Schwarzenberg', composée des bripdes Strasoldo et Clam, partit du fôrt de Belfiore et prit la direction de Montanara, marchant à gauche de la 1'* division; et la brigade Liechtenstein, formant l’extrême gauche de la ligne d’attaque, partit aussi du fort de Belfiore et marcha sur l'Osonenuovo, par San-Silvestro et Bascoldo. Liechtenstein avait pour mission de s'em{)arer des passages du canal, de couvrir le flanc des colonnes d’attaque et de tourner la gauche de De Laugier. La brigade Simbschen fut détachée, vers le milieu de la journée, et envoyée à Pietole, pour garder les routes de Governolo et de Boi^oforte, et tenir en échec le détachement de Modenais, établi à Governolo , ainsi que la garnison piémontaise qui se trouvait dans les duchés.

Dès que l’avant-garde de la division Benedeck, placée à la droite des colonnes d’attaque, arriva à portée de canon de Curtatone, elle se déploya à droite et à gauche de la route, baignée par le Mincio, et ouvrit le feu. La brigade Woblgemuth, formée en colonnes sur la route, soutenait l’attaque de

l’avant-garde. Benedeck voulut tenter l’assaut, mais, à deux reprises successives, il fat repoussé par les Italiens; ceux-ci ne purent être délogés que par suite d'une manœuvre du colonel Dæl, qui parvint à s’emparer, malgré rhéroique défense des Toscans, d’un groupe de maisons situé à droite de la route, entre les retranchements et le lac; les Italiens, attaqués de flanc, furent bientôt forcés de se retirer en désordre, et, toute tentative de résistance étant dès lors inutile, De Laugier donna à ses troupes l'ordre de se retirer sur Gazzoldo. Pendant la retraite, trois cents Napolitains, partis de Montanara, furent enveloppés par la cavalerie ennemie et faits prisonniers.

Après l’occupation de Curtatone , la division autrichienne placée à l’extrérae droite de l'attaque se détourna sur la gauche et marcha sur Montanara. Cette position, défendue par la réserve toscane , par les étudiants de Pise et par les volontaires, fut attaquée de front par la brigade Clam, tandis que le général Liechtenstein, après avoir passé l'Osone à Buscaldo, tournait à droite, établissait une batterie de quatre pièces sur la route de Montanara et prenait les retranchements en écharpe. Cependant, sur la gauche, les défenseurs de Montanara résistaient à toutes les attaques; mais le centre, accablé par le nombre, ne tarda pas à plier, et la ligne de défense fut bientôt enfoncée par les Autrichiens, qui étaient parvenus à s’emparer, après une lutte des plus opiniâtres, d’un vaste édifice et du cimetière. Les troupes de ligne toscanes furent les premières à abandonner leur position, qui n’était plus tenable. Une partie de ces troupes réussit à gagner Mariaria et Bozzolo, et le reste de la division se dispersa dans la campagne. Mais la compagnie des bersaglieri livournais, commandée par le brave capitaine Malenchini, ferme à son poste dans la tranchée, arrêta 'pendant quelque temps la poursuite de l’ennemi. Un détachement d’étudiants, excités par cet admirable exemple et par la voix du professeur Montanelli, occupa les fromageries 'Villani, Casanova et Rorra, et là se défendit bravement ; mais il dut enfin céder au nombre ; les fromageries furent enlevées d’assaut, et tous les soldats italiens qui n'avaient pu gagner la rive opposée de l’Oglio furent obligés de mettre bas les armes.

Ainsi se termina ce glorieux combat. Les écrivains autrichiens eux-mémes ont dit que la résistance des Italiens fût héroïque, et ce n’est que justice. La division toscane-napolitaine eut à combattre un ennemi dont les forces étaient trois fois supérieures aux siennes. Le ehilTre des morts et des ble.ssés des deux partis indique, bien mieux que nous ne pourrions le faire, quelle fut l'opiniâtreté de la défense : l’ennemi perdit cinq cents à six cents hommes, morts ou blessés; du côté des Italiens on compte cent quatre-vingts morts et neuf cents blessés, les Autrichiens s’emparèrent, en outre, de deux mille prisonniers et de cinq canons. La cause italienne eut à déplorer la perte du professeur Pilla, qui fut trouvé au nombre des morts; Montanelli reçut une blessure assez dangereuse : tous deux victimes de leur admirable dévouement à la patrie.

Tel est le revers dont les Toscans ont à cœur et à honneur de se relever aujourd’hui.

Tout l’intérét du moment est encore au siège de Peschiera. Demain matin, à l’aube, je braverai de nouveau la poussière et l’encombrement pour aller prendre des nouvelles au grand quartier général à 'Valeggio et jeter une lettre à la botte. Je suis à deux lieues de Valeggio. Le soir j’irai prendre mon poste d’observation au grand quartier général sarde, à Monzabano. Si des batteries piémontaises sont armées, il y aura un beau spectacle à contempler du haut de l’observatoire de Ponti.

Cette dernière supposition me parait admissible. De Cerlongo on entend le canon de Peschiera, qui s’est tu pendant toute la journée ; mais ce soir les détonations se succèdent à des intervalles trop rapprochés pour croire que la place et les forts ont seuls ouvert le feu.

Au camp sarde sous Ponti, 7 juillet.

J’ai peu de renseignements à vous transmettre aujourd’hui. Rien n’est changé. Le corps d’armée du prince Napoléon est entièrement arrivé; c’e^t le seul mouvement de troupes que je puisse TOUS signaler.

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Hier matin, à quatre heures, je suis parti de Cerlongo a?ec l’intention de me rendre au grand quartier général, mais je me suis arrêté à Volta et j’ai envoyé Bartolo porter seul mes lettres à Valeggio ; il y avait trop de poussière, trop d’encombrement. La route qui conduit au grand quartier général n’est jamais libre; aux grands convois succèdent des convois partiels; les fossés profonds qui bordent la route ne permettent pas de cou* per au court; il n’y a pas de sentiers de traverse, si ce n’est pour entrer dans les villages qui sont bâtis sur une côte, et il suffit, sur un chemin que parcourent cent charrettes à la file l’une de l'autre, qu’une autre charrette, venant en sens inverse, fasse arrêt, pour couper toutes les communications.

On ne pourra jamais comprendre ce que c’est que l’encombrement sur les routes parcourues par de fortes armées. Mais aussi faut-il que les 200,000 hommes de l’armée mangent tous les jours. Il faut s’approvisionner d’un matériel encombrant qui n’est pas encore tout entier rendu à destination ; il faut amener des bagages, des vivres, des fourrages, des munitions, et quand une armée a tout cela, il faut recommencer, il faut renouveler sans cesse les approvisionnements; le pays où campent les Français ne fournit rien, tout doit venir de la France, ou, pour le moins, du Piémont. Les voitures qui arrivent pleines retournent vides ou ramènent les malades; c’est un va-et-vient continuel et il n’existe qu’un seul pont de dégagement pour tout cela. Encore ce pont s’est-il rompu ou dégradé, avant-hier; il a fallu du temps pour le réparer.

Mes lettres reçues, je suis retourné à Cerlongo, et, vers sept heures, j’ai quitté Cerlongo pour revenir dans les environs de Peschiera. Je ne suis arrivé à Monzabano, grand quartier général de l’armée sarde, que fort avant dans la nuit, au moment où éclatait un orage terrible. A Yolta j’ai subi trois heures de retard.

J'entrais dans le village comme arrivait la tête de colonne du contingent toscan ; je me suis arrêté pour voir défiler la troupe ; après la troupe ont passé les bagages ; mais hommes, chevaux et chariots se sont si bien enchevêtrés dans les rues étroites de Volta, que, pendant trois heures, un chat n’aurait pu s’y faire jour. 11 a fallu attendre.

On ne doit pas juger les gens sur leur mine^ et je ne jugerai pas l’armée toscane sur son apparence.

Le contingent est composé de fort beaux hommes ; mais quels accoutrements et quels costumes ! Pour les peindre, il ne faudrait pas une plume, mais un pinceau. Le général est en voiture ; dans chaque régiment, un unique sapeur porte son instrument attaché au reste du fourniment par des ficelles ; un tambour par bataillon bat la marche, et il y a des musiciens ! Il est vrai que je les ai vus, mais je ne les ai pas entendus.

Quant aux uniformes, imaginez-vous tout ce qu’il est possible de rêver de plus singulier, et vous n’aurez pas exagéré. Pour . coiffure, les soldats toscans ont des schakos autrichiens, des bonnets de police de forme très-élevée, des chapeaux de paille ou seulement le bord d’un chapeau de paille passé autour d’un bonnet de police , des -capuchons, des foulards de coton, des képis rouges. Je vous ai parié hier des capotes et des pantalons.

Les armes sont à percussion, mais ce sont tous de vieux fusils rouillés à faire peur de s*en servir.

Les officiers ont, pour la plupart, des vestes de toile trempée de sueur, et le sabre élégant, à poignée d’acier, des officiers autrichiens, attaché à un ceinturon d'or ou pendu au cou par une ficelle. — Je n’exagère pas.

Ce que j’ai vu de plus excentrique dans cet amas de singularités militaires, c'est un tambour portant sur le dos une caisse sans peaux.

Eh bien, ces mêmes Toscans, si ridicules par le costume, sont en général de bons soldats, déjà éprouvés par la guerre de f indépendance de 184S. Il faudrait un mois de campement paisible et quelques milliers de mètres de drap pour les transformer complètement. La moitié des officiers au moins passent pour de bons officiers ; les autres trouveront dans leur jeunesse, leur amour-propre, le sentiment du devoir, tout ce qui est nécessaire pour arriver bientôt à la hauteur de leurs fonctions.

Ce qu’il y a de mieux dans le contingent toscan, c’est la cavalerie; beaux homnoes et beaux chevaux. La plupart de ces

eavaliers sont maréchal des logis ou brigadier, tout au moins.

A Monzabano, j'ai passé deux heures dans la salle basse de la cabane où j'avais mon gîte, au milieu des paysans et des paysannes parlant de Peschiera et du départ prochain des Aufrichiens. On illumine tous les jours à Monzabano, en l'honneur du roi Victor-Emmanuel, et les jeunes filles du village étaient réunies dans la maison pour faire des transparents qu'elles placent devant les chandelles d'illumination. Les bonnes imes ne sont pas de grande force sur la lettre moulée, ni moi non plus; cependant je me suis attiré un concert de félicitations et d’applaudissements sur mon talent. Je me suis offert en aide à ces jeunes filles et j’ai tracé, pendant deux heures, au milieu du bruit de l'orage, du canon, et par une chaleur suffocante, une trentaine d’inscriptions, ainsi conçues :

VIVVA VITTOBK-EMXÀM'EI.LE,

NOATBE BE.

D'une heure et demie du matin à quatre, je me suis jeté sur un lit; mais je n'ai pu fermer l'œil. Je connaissais déjà les puces et les mouches; j'ai fait connaissance intime avec deux autres fléaux, les punaises et les moustiques. Dieu vous en préserve 1

Ce matin, pendant que je me frottais des pieds à la tête avec un citron, Bartolo est venu me prévenir que mon cheval blanc forge des pieds de derrière, et que, sa chemise et son pantalon à lui, Bartolo, ne tenant plus au corps, il faut à toute foree rentrer pour un jour à Brescia. Soit.

P. S. — Le canon de la place n'a point occasionné de nouveaux malheurs et à peine des dégâts cette nuit. Le canon sarde de position est arrivé, mais aucune batterie n'est armée. Le siège proprement dit ne commencera que dans quelques jours, après la mise à flot des chaloupes canonnières. Toutes les pièces qui les composent sont arrivées à la gare de Desenzano. Les carènes de trois chaloupes sont ajustées sur le chantier.

Deseozano, 9 juillet.

Brescia, pendant le séjour très-limité que je viens d’y faire, était dans un état d’anxiélé et d’émoi qui rappelle la veille de la bataille de Solferino. D’étranges nouvelles circulaient de bouche en bouche. On parlait de préliminaires de paix, posés et acceptés, d’un armistice déjà conclu, du départ immédiat de l’empereur pour Paris, d’un mouvement de recul des armées alliées, d’une paix prochaine et certaine.

El cependant personne ne paraissait joyeux. Une paix dont les conditions sont inconnues est une cause de vives appréhensions pour les Brescians. La déclaration de guerre ne les a pas émus à ce point. Cette guerre avait un but ; conclure la paix avant qu’il soit atteint, n’est-ce pas y renoncer de plein gré ? Des améliorations à l’ancien état de choses, des concessions, ou n’en veut pas; ce que l’on vent, c’est un changement radical, un remède héroïque et non pas des demi-mesures. Or, des demi-mesures, des palliatifs .sont à craindre, alors que l'on est arrêté encore devant le boulevard qui fait la force de l’ennemi. Ah ! si les forteresses étaient prises ! Mais les forteresses sont debout, les sièges ne sont pas même sérieusement commencés.

Voilà ce que l’on disait, ce que l'on craignait ce matin, à Brescia, ville de patriotisme ardent, d’héroïsme soutenu.

A Brescia il n’y a pas moins de dix-huit hôpitaux, sans compter les centaines de maisons particulières où l’on a recueilli et où l’on conserve les blessés de la bataille de Solferino, ramassés sur les routes , sur le pavé des rues. Les Brescians continuent, avec un zèle qui ne se dément pas, le pénible service d’hôpital qu’ils se sont volontairement imposé; rien ne lasse leur patience, leur dévouement.

L’armée française s’efforce, de son côté, à rétablir l'ordre dans ses contrôles. Elle veut savoir ce que sont devenus les soldats disparus. Beaucoup sont morts ignorés , d’autres ont été faits prisonniers; mais la plus grande partie vivent dans les familles qui les ont recueillis.

Le commandant supérieur de Brescia , M. le colonel James,

par un ordre du jour daté du 5 juillet, a remercié les habitants des soins qu'ils ont donnés aux blessés de l'armée française; mais il enjoint aussi aux sous-oflîciers et soldats recueillis par l'habitant, de se présenter à l'hôpilal central, sans le moindre relard.

Je quittai Brescia dans le doute. P/és d'arriver au ternie du trajet, je doutais encore. A Lonate un grand convoi sarde, campé en plaine, marquait l'emplacement du grand quartier général piémontais attendu d'un moment à l'autre. C'était donc vrai.

La rapide conclusion de l'armistice a surpris tout le monde. Dans l'entourage de l'empereur et au quartier général , on s'attendait à un mouvement hardi sur Vérone, loisquc, sortant de table, le 6 juillet, vers 7 heures du soir, l'empereur fit appeler le général Fleury.

c Mon cher général, lui dit-il, en présence du roi de Piémont, qui paraissait fort soucieux, mais qui, cependant, un peu après , approuva du geste et de la tête les paroles de l'empereur, j'ai besoin dans ce moment d'un militaire diplomate; il me faut un homme doux, conciliant et aimable. J'ai pensé à vous. Voici une lettre que j'adresse à l'empereur d'Autriche , vous allez la porter à Vérone. Lisez-la; pénétrez-vous de son esprit ; je demande une suspension d'armes , il faut que l'empereur François-Joseph l'accepte. Je compte sur votre intelligence pour développer les idées qui sont en germe dans cette lettre. »

Puis, il lui donna quelques explications qui reçurent également l'approbation du roi de Piémont. Le générai prit une voiture, et, accompagné de M. Verrière, son aide de camp, partit en poste pour Vérone. A la vue du drapeau parlementaire, les portes de la grande forteresse autrichienne s'ouvrirent; le général et son aide de camp entrèrent sans qu'on leur bandât les yeux ; on se contenta de baisser les stores de leur voiture. Les Français avaient en, quelques jours auparavant, la même courtoisie envers le fils du généralUrban,envoyéàValeggio comme parlementaire pour réclamer le curps du prince Windisgrætz; il avait librement parcouru la ville, et l'on n'avait pris contre

sa loyauté aucune des mesures de défiance usitées en pareille occasion.

L’empereur d’Autriche était couché et dormait profondément ; mais lorsque l'on dit à l'aide de camp de service que le général Fleury a(>portait une lettre de l'empereur des Français, on fut réveiller l'empereur. Il s’habilla à la hâte, puis le général Fleury fut introduit. En lisant la lettre de Napoléon, la surprise et l’émotion se peignirent sur la figure de Sa Majesté.

< Votre communication est fort grave , dit-il , et tellement grave que j'ai besoin de réfléchir. Restez ici jusdu'à demain matin; à huit heures, je vous donnerai la réponse. — Je suis aux ordres de Votre Majesté, reprit le général Fleury; je lui demande néanmoins la permission de lui soumettre quelques considérations qui expliqueront à Votre Majesté la démarche de l’empereur. »

Le général Fleury prit alors la parole, et fit valoir toutes les considérations qui devaient l’engager à accepter la proposition qui lui était faite : le voisinage des deux armées qui allait rendre un conflit imminent, la médiation qui arriverait trop tard; il le prévint de la formidable attaque qui se préparait contre Venise.

c Les considérations que vous me faites valoir sont justes, reprit François-Joseph; je vais y penser, et demain matin vous aurez ma réponse. »

Il fit déloger son grand-écuyer pour mettre le général Fleury dans son appartement. Le lendemain, à huit heures, le général fut introduit ; l’empereur d’Autriche eut encore avec lui une conversation très-longue, puis il passa dans une pièce voisine et il lui remit sa réponse.

Trois heures après, entre dix et onze heures, le général Fleury étaitdo retour au quartier généralfrançais,et,vers deux heures, un parlementaire autrichien se présenta aux portes de Valeggio. C’était un capitaine, aide de camp du général Zobel. Quand il eut remis à l'empereur le message dont il était chargé, il fut invité à la table du major général.

Vers huit heures, il reprit la route de Villafranca. C'est un

homme jeune, dont la figure est noble et la tournure fort élégante; il maniait avec habileté un cheval de race; son chapeau était surmonté d’un abondant panache de plumes vertes ; il portait en sautoir une écharpe jaune, qui tranchait vivement sur sa tunique grise et courte. Devant lui s’avançaient deux hussards français, la carabine armée; derrière lui marchaient on autre hussard français, le sabre nu, puis deux cavaliers autrichiens, un hussard et un hulan; deux ou trois hussards français complétaient son escorte. Il a traversé la foule au pas, répondant aux saints silencieux qui lui étaient adressés par nos officiers et nos soldats.

Pendant ce temps, un conseil de guerre était réuni dans la « Casa-Maffei. > L’empereuravait convoqué le roi de Sardaigne, le prince Napoléon, les maréchaux chefs de corps.

Vendredi, à cinq heures, le maréchal Vaillant, major général de l'armée, et son aide-major général, M. de Martimprey, tous les deux en grand uniforme, revêtus de leurs insignes et décorations, et suivis d'un escadron de magnifiques chasseurs de la garde, se rendaient à Villafranca dans une des voitures de l’empereur. Ils sont revenus à midi moins le quart randre compte à Sa Majesté du résultat de leur mission.

Une suspension d'armes, dont le terme expirera le 15 août prochain, à midi, a été conclue entre les généraux Mozzo délia Rocca, le maréchal Vaillant et le général de Hess. On croit que l’armistice est le prélude de la paix, qui serait signée très-prochainement entre les trois souverains (1).

(t) CONVENTION CONCLUE A VILLAFRANCA LE 8 JUILLET.

Art. 1". — II y aura suspension d’armes entre les armées alliées de S. M. le roi de Sardaigne et S. M. l’empereur des Français, d’une part, et les armées de S. M. l’empereur d’Autriche, d’antre part.

Art. î. — Cette suspension d’armes durera à dater de ce jour jusqu'au 15 août sans dénonciation. En conséquence les hostilités, s’il y avait lieu, recommenceraient, sans avis préalable, le 16 à midi.

Art. 3. — Aussitôt que les stipulations de celte suspension d’armes auront été arrêtées et signées, les hostilités cesseront sur toute l’étendue du théâtre de la guerre tant par terre que par mer.

Art. 4. — Les armées respectives observeront strictement les lignes

A mon retour à Deseozano, cette jolie petite ville était traversée par le régiment de cavalerie Royal-Piémont et des batteries de campagne, obusiers de 16, traînés par huit chevaux d’attelage. Ces troupes opéraient le mouvement de recul déterminé par l’armistice.

L’empereur quitte le camp de Yaleggio aujourd'hui ; le grand quartier général de l’armée française sera à Desenzano demain; celui du 5' corps, à Rivoltella, à une lieue en avant vers Peschiera ; les quartiers généraux sardes reculent jusqu'à Brescia ; les emplacements des troupes et des locaux destinés

de démarcation suivantes, qui ont été définies pour toute la durée de la suspension d’armes. L’espace qui sépare les deux lignes de démarcation est déclaré neutre, de sorte qu’il sera interdit aux troupes des deux armées. Lorsqu’un village sera traversé par la limite, l’ensemble de ce village sera à la jouissance des troupes qui l’occupent.

Les frontières du Tyrol, le long du Stelvio et du Tonale, forment une délimitation commune aux autorités belligérantes.

La ligne de démarcation franco-sarde part de la frontière du Tyrol, passe par Bagolino, Lavenone et Idro, traverse la crête qui sépare le val Degagna du val de Iloscolano et .aboutit h Mademo sur la rive occidentale du lac de Garda.

I.«s troupes piémontaises stationnées dans les lo<ÿlités de Rocca d’Anfo garderont les positions quelles occupent présentement.

Entre la rive orientale du lac de Garda et l’Adige , il y aura une ligne de démarcation tracée au sud de Lazise, depuis Vallona par Saline jusqu'à Pastrengo; celte ligne marquera la limite des positions franco-sardes.

Depuis Pastrengo, la ligne de démarcation franco-sarde suivra la route quimène à Sommacampagna et de là passera par Pozzo-Moretto, Prabiano, Quaderne et Massipabono à Goito.

La ligne de démarcation autrichienne s’étendra depuis la frontière do Tyrol près de Ponte del Caffaro jusqu’à Rocca d'Anfo, où les tronpes garderont les positions qu’elles occupent présentement, et prendra la route qui communique entre ces deux points. Se détachant ensuite de la pointe nord-est du lac d’idro, la ligne de démarcation autrichienne suivra la frontière du Tyrol et le ruisseau nommé Toscolano jusqu’à la localité du même nom, située sur les bords du lac de Garda.

La route qui conduit de Lazise à Ponton servira de délimitation aux troupes autrichiennes, entre la rive orientale du lac de Garda et l’Adige.

Les bateaux de la flottille antrichienne du lac de Garda communiqueront librement entre Riva et Peschiera; toutefois, dans la partie mé-

aux grands services administratifs, ont été désignés aujourd’hui. L’armistice expirera le 15 août, sans dénonciation. Un terrain neutre séparera les deux armées.

Demain, je tenterai de profiter du bénéfice de l’armistice et de franchir l’intervalle qui sépare les deux armées en me présentant aux grand’gardes autrichiennes.

On continue avec activité, à Desenzano, à monter les chaloupes canonnières. Quatre attendent leur dernier revêtement. Une cinquième est sur le chantier et en voie d’achèvement.

De Brescia à Desenzano, la route est superbe, large, bien

ridionnale dn lac en-dessous de Mademo et de Lazise, ils ne pourront aborder qu’à Peschtera, et dans cette partie du parcours ils éviteront de s’écarter de la cote orientale.

Eo s’appuyant sur l'Adige à Bussolengo, la ligue de démarcation autrichienne se dirigera ensuite sur Uanloue par Dossobuono, Isoiatta, Nogarole, Bagnol, Canedole et Drasso.

Villafranca et tout le terrain compris entre les deux lignes de démarcation sont déclarés neutres.

A partir de Goito, la ligne de démarcation franco-sarde, restant toujours sur 1a rive droite dn Mincio, passera par Rivalla, Castelhicohio, Gabbiana, Cesole, et touchera le P6 à Scorzarolo.

La ligne de démarcation autrichienne se dirigera de Mantone sur Curtatone et Montanara, et ensuite le long des Valle à Borgoforte.

En avant de Borgoforte le Pê forme une ligne de démarcation naturelle entre les armées belligérantes jusqu’à Ficarolo et jusqu’à son embouchure à Porto di Garo.

Au delà du Pd, la ligne de démarcation est naturellemen* tracée par les côtes autrichiennes de l’Adriatique, y compris les iies qui en dépendent, et jusqu'à la dernière pointe méridionale de la Dalmatia.

Art. 5. — Les chemins de fer de Vérone à Peschiera et à Mantoue pourront, durant la suspension d’armes, servir à l’approvisionnement des places fortes de Peschiera et de Mantone, à la condition expresse que l’approvisionoement de Peschiera soit terminé dans l’espace de deux jours.

Art. 6. — Les travaux d’attaque et de défense de Peschiera resteront , durant la suspension d’armes, dans l’état où ils se trouvent actuellement.

Art. 7. — Les bâtiments de commerce sans distinction de pavillon pourront librement circuler dans l’Adriatique.

Fait et arrêté, sauf ratification, entre nous sou signés, chargés de pleins pouvoirs de nos souverains respectifs : le lieutenant général Mozzo délia Rocca, premier aide de camp de S. M. le roi de Sardaigne, ch ef d’état-major de l'armée sarde ; le maréchal Vaillant, major géné-

entretenue. Elle longe en grande gartie le chemin de fer. Ses abords sont très-fertiles. Elle traverse UfFenia, Treponti, Razzato, village charmant de 2,000 habitants sur le chemin de fer, le hameau de San-Marco et Lonate, bourg très-bien bâti de 7,000 habitants.

On remarque à Lonate une fort belle église et des restes de fortifications ; Lonate a un théâtre, un riche hôpital , et là s'est accompli un grand fait d’armes en 1796. Lonate, qui est sur le chemin de fer, possède un viaduc à seize arches, sous lequel passe la route ordinaire. Ce viaduc est un des plus beaux ouvrages d’art que l’on ail construits pour les voies ferrées.

A plus d’une lieue en avant de Lonate, dans la direction de Castiglione, il existait, il y a un mois à peine, de chaque côté de la route, deux doubles rangées de marronniers arrivés au terme de leur croissance ; c’était une charmante promenade, pleine de fraîcheur et d’ombre. Les Autrichiens, dans un but de défense, ont coupé les maronniers à deux pieds du sol; mais, chose singulière et qui parait une dérision, ils ont laissé en place les poteaux indicateurs qui défendent de dégrader les plantations sous peine d’amende et de prison.

Aujourd’hui, personne ne vient plus s’asseoir sur les bancs de pierre de ce qui était naguère la promenade favorite des habitants du pays.

Lonate est à moins d’une lieue de Desenzano.

Un mot encore sur Desenzano, qu’une seule station, Pozzolengo, lieu marquant dans la bataille de Solferino, sépare de Peschiera. Desenzano appartient au district de Lonate, le 8* de

ral de l’armée française; le général de division L. de Martimprey, a!de-major général de la même armée, d'ane part, et le général d'artillerie baron de Hess, chef d’état-major de l'armée autrichienne, et le comte de MensdorlT-Pouilly , général de division de l’armée antrlchienne, d'autre part.

Villafraaca, le 8 juillet 1859.

(Signé à l’original) Maréchal Vaillant.

Général de MARTumsT.

Lieutenant général della Rocca.

Général Hess.

Général Mbnsdorff.

Brescia. Le bourg est bâti sur la rive gauche du lac de Garda; il possède uu boa port, et l’on y fait un grand commerce, principalement de soie dévidée, avec tout le littoral. On y compte 4,000 habitants — estimation libérale. — L’église prévôtale est fort belle; convertie aujourd'hui en hôpital, elle possède de bonnes peintures, une, entre autres, attribuée au Pérugin. Il y a un théâtre, un lycée, un séminaire, une académie des beauxarts à Desenzano.

P. S.— On parle beaucoup des conditions présumables de la paix. Je m'abstiendrai de vous rapporter ce qu’on raconte. Âu reçu de ma lettre vous serez renseigné sur ce sujet.

Pozzolengo, 10 juillet.

J'ai quitté Desenzano ce matin, avant l’arrivée du grand quartier général. Mon but était d’aller à Peschiera, mais je n’ai pu pénétrer au cœur de la place. Je n’ai pas été arrêté par les avant-postes, mais par les obstacles défensifs élevés par les Sardes, autour de la forteresse, et qui forment des barrières infranchissables.

A quinze cents mètres environ de Peschiera, j’ai laissé sur la gauche les ateliers de gabionnage et de fascinage des Sardes. Les travaux qui étaient en pleine activité ont été complètement abandonnés par les travailleurs. Ainsi le veulent les conditions de l’armistice. Les Sardes se retirent en seconde ligne, leur quartier général se replie sur Brescia; les Français conserveront la première ligne. Il est défendu de part et d’autre de continuer on seulement de toucher aux ouvrages d’attaque et de défense. De leur côté les Autrichiens ont obtenu quarante-huit heures de libre entrée dans les places fortes, pour les ravitailler en vivres pour les hommes, en fourrages pour les chevaux. Mais les garnisons ne peuvent renouveler leurs munitions. Il y a un escadron de hulans dans Peschiera.

En avant de leurs ateliers de fascinage, les Sardes, pour empêcher les sorties qui les auraient troublés dans leur travail,

ont disposé le terrain sur une étendue de sept cents mètres qui rend tout passage impossible. Des fossés ont été creusés et leurs crêtes garnies de chevaux de frise; ils ont abattu tous les arbres, mais non complètement; ils tiennent encore au tronc par des filaments d’écorce. De deux cents en deux cents mè- , très, ils ont barricadé la route, très-belle et très-large, qui longe le lac de Garda et conduit à Peschiera. Deux de ces barricades laissent, par un biais, un passage libre aux voitures, tout en présentant un front défendu à l'ennemi. La troisième barricade bloque hermétiquement la roule. Elle est en forts gabions massés de terre, revêtus de fascines. Elle est impénétrable au canon de campagne, le seul qui puisse l’attaquer de * front. Par sa position , elle est à l’abri du feu des pièces de la place et des forts environnants.

Les autres barricades sont faites de troncs d’arbre et de charrettes renversées. Elles arrêtent l’infanterie, le seul objet que l’on ait eu en vue en les construisant.

A gauche de la dernière barricade, sur le bord de la route, s’élève un^maison de paysan, une petite ferme, qui a servi de poste d’observation aux Sardes. Elle est abandonnée par la garde et par les habitants. Les murs sont ]>ercés de meurtrières et d’embrasures pour canons de campagne. Le grenier est encombré d’enveloppes à cartouches.

Des combles, la vue s’étend sur les forts et sur le cimetière de Peschiera. On voit des pièces en barbette sur la crête des rem- |>arts, des gabions qui n’ont pas été mis en place, et à chaque glacis une sentinelle autrichienne, en schako couvert, veste de toile, et le fusil sur l'épaule, accomplissant son tour de faction sous un soleil de feu.

Pendant que je considérais ainsi la physionomie de la citadelle, avant-hier si terrible, aujourd’hui si débonnaire, l’escadron de cavalerie sortait du fort pour faire boire scs chevaux dans le lac de Garda, à cinq cents mètres de moi. On voyait — à la lunette, bien entendu — aux précautions minutieuses pour éviter les surprises, aux regards effarés des chefs, que la sécurité n’est pas encore complète.

A gauche de la route, on entre dans la première parallèle,

creusée à huit cents mètres des oumges à battre, acte d’audace rare à la guerre; c’est ordinairement à quinze cents mètres, la grande portée du boulet, que l’on commence les trayaux d’approche.

J’ai parcouru plus d’un kilomètre d’acheminements, et j’étais loin d’étre arrivé au bout. Les travaux ont été poussés avec une vigueur incroyable; Peschiera, malgré ses moyens énergiques de défense, n’aurait pas résisté longtemps.

Deux batteries étaient disposées et revêtues dans la première parallèle, mais elles n’étaient pas armées. Les pièces de gros calibre n’étaient pas arrivées quand la suspension d'armes a été conclue.

La tranchée m'a conduit à ce qui reste de la Casa Pallicini, * jadis jolie maison de campagne, appartenant à M. Giuseppe Signorelli, député de Peschiera. Cette habitation s’élevait sur le territoire de Peschiera même; c’est le centre du hameau de San-Benedetto.

M. Signorelli avait manifesté l'intention de quitter Peschiera; le lieutenant feld-maréchal Gorizzuti, commandant*snpérieur de la forteresse, lui ayant fait des observations sur l’effet moral que produirait ce départ, M. Signorelli ne voulut pas céder. Il persista dans ses projets. Et cependant, ce n’est point par représailles que son habitation de campagne fut brûlée dans la nuit du 2 juillet. Placée en pleine tranchée, elle devait disparaître. Bâtiments, dépendances, mobilier, céréales en grange, foin et même les effets des domestiques, tout fut brûlé, détruit. Deux bombes et quatre ou cinq boulets, dont aucun n’a manqué le but, ont suffi pour achever l’œuvre de ruine.

Les domestiques étaient tous réunis sous le porche, à peu près intact. Ils avaient à leurs pieds les éclats des bombes et les boulets qui ont détruit la demeure de leur maître. Je leur ai demandé de l’eau ; ils m’en ont apporté un sceau dans lequel il m’a fallu boire ; il ne reste pas un verre, pas un pot, pas un fragment d’écuelle.

Pendant ma course dans les tranchées, Bartolo m’attendait au pied de la dernière barricade avec les chevaux. C’est une justice à lui rendre; s’il m’arrive de l’ennui, j’en serai rede-

vable à Bartolo. Le voisinage des Autrichiens n’a pu le décider à quitter soa immense cocarde italienne. Un ordre des plus impératifs lui a fait mettre pour un instant ses couleurs en poche; mais quand je suis revenu des tranchées^ elles avaient repris leur place au côté gauche de son chapeau. Je me suis résigné au silence.

De Peschiera j ai pris la route de Pozzolengo, village entouré de sites très-pittoresques, où, dit-on, Claudius II déht, en 268, une armée de Germains. Pozzolengo, en 1859, a sa piaee marquée dans la bataille de Solferino. Je m’y suis rencontré avec des officiers de la division de cavalerie légère sarde qui prend ses cantonnements à Lonate et dans les environs. Les officiers piémontais sont, en général, d’un commerce fort agréable. Beaucoup appartiennent à l'aristocratie. Dans la cavalerie et les armes spéciales les deux tiers environ et dans Tinfanterie plus de la moitié des officiers sont titrés.

Tai vu à Pozzolengo le capitaine comte Fé, commandant le 2* escadron de chevau- légers (régiment de Montferral). Son escadron, à la bataille de Solferino, servait de soutien, sur les hauteurs de San-Martino, à une batterie de quatorze pièces de 16. San-Martino fut enlevé par les Piémontais au début de la journée, repris par les Autrichiens, puis pris et repris sept fois. Les Piémontais durent y abandonner des pièces, lis les enclouèrent avant de se retirer. Vers deux heures de l’aprèsmidi, ils occupaient de nouveau la position, et ordre parvint au général Mollard de la garder à tout prix.

£n ce moment un bataillon de Croates gravissait la cime et se lançait à la baïonnette sur la batterie. Le capitaine Fé, dont l'escadron avait été exposé pendant quatorze heures au feu, sans donner, et qui avait ainsi perdu déjà dix-huit hommes, ordonne la charge et la pousse avec tant de vigueur qu’il refoule l’ennemi dans la plaine. Une seconde charge, en fourrageurs, ramène la plupart des Croates prisonniers. Dans ce beau fait d'armes, l’escadron du comte Fé a perdu, en tués seulement, le tiers de son effectif.

L’artillerie autrichienne a un tir supérieur, le feu de Pesehiera le prouve, et cependant son canon de campagne a pro-

dait peu d'effèt dans les rangs des alliés. En revanche, la Tusillade a été des plus meurtrières. Les grandes fusées de guerre, dont on attendait des effets surprenants, sont, pour ainsi dire, inoffensives dans la guerre en plaine.

Un des petits bateaux à vapeur qui ravitaillent Peschiera, ignorant qu’un armistice avait été conclu, s'est approché du rivage hier et a lancé deux coups de caronade sur les Sardes chargés des travaux du siège. Un bersaglieri a eu la main légèrement brûlée par la flamme d’un obus qui a éclaté près de lui sans occasionner d’autre mal. Les Sardes ont riposté par deux coups chargés à boulet. Peu habitués à mesurer les distances sur l’eau, leurs projectiles ont passé au dessus du but à atteindre. Ainsi, les quatre derniers coups de canon tirés, avant la trêve, sont quatre coups inofPensifs.

L’action de l’artillerie, pendant la campagne , a permis dès à présent d’apprécier les effets des canons rayés. Ils ont rendu de grands services, mais ces bouches à feu n’ont pas, selon mon faible avis, atteint leur dernier degré de perfectibilité. Elles ont une longue portée et une grande justesse de tir, mais les projectiles creux qu’elles lancent et qui ne renferment pas déballés, à cause de lenr petit volume, ne remplacent pas, à petite distance, par la projection de leurs éclats, les effets de la mitraille. Les Sardes ont aussi des canons rayés, mais de siège seulement, système Cavalli, du nom d’un général d’artillerie piémontais, célèbre dans les annales de l’arme. Cavalli n’a fait construire que des canons de siège ; il n’a pas cru con- ' venable d’étendre son invention au canon de bataille.

Je puis vous transmettre encore quelques détails complémentaires sur les modifications que les Français ont introduites dans leur artillerie.

Les calibres sont désormais réduits à deux : calibre de 13 ou de siège, calibre de 4 ou de campagne. Les calibres de marine et les mortiers à bombes sont maintenus.

Le boulet plein est entièrement supprimé. Il n’y a plus que des projectiles creux.

Ces projectiles sont à double effet. Ils frappent comme le boulet plein et éclatent comme l’obus.

La pièce de 12, destinée aux opérations de siège, remplace avec avantage les calibres monstrueux tour à tour préconisés, depuis la gigantesque couleuvrine de Mahomet II, ce mastodonte de l'artillerie, jusqu’à l'énorme canon de Lancastre des Anglais.

La pièce de 12 rayée remplace plus particuliérement la pièce de 24, qui est le calibre classiquement usité pour ouvrir la brèche. Voici avec quels avantages :

Contre un massif de la plus forte maçonnerie, on a braqué une batterie de 24 (ancien) à la distance de 35 mètres, qui est celle à laquelle on ouvre le feu de brèche contre un rempart.

Un second massif de maçonnerie, parfaitement semblable au premier, a été battu en brèche par une batterie de 12 (nouveau), mais à la distance de 70 mètres.

Or il a fallu à l'artillerie rayée moitié moins de coups pour ouvrir la brèche qu’à l’artillerie ancienne et à une distance double.

Les projectiles pénétraient dans l’épaisseur du bloc de pierre et de ciment à une profondeur de 80 centimètres et faisaient explosion en ouvrant d’énormes entonnoirs.

Et, pour déployer cette terrible puissance de projection, il ne faut à la pièce rayée qu'uue charge de poudre de 1,200 grammes. La pièce de 24 brûle 8 kilogrammes de poudre à chaque coup.

1^ avantages que présente la pièce de 4 ou de campagne sont les suivants :

Cette pièce est si petite, si mignonne, qu’on pourrait l’appeler la carabine d’artillerie. Elle pèse moins de 300 kilogrammes, et six canonniers peuvent la transporter sans peine sur leurs épaules dans un pas difficile.

Elle n’emploie à chaque coup que 500 grammes du poudre.

La force d’explosion de son bonlet creux est terrible. Pour en concevoir la mesure, on n'a qu’à se rappeler la catastrophe déplorable qui a mis fin aux jours du général Ardant. Cet officier fut, on s’en souvient, atteint par un éclat de projectile qui le frappa à la tempe au moment où il regardait à travers une fente presque linéaire pratiquée dans une épaisse muraille. Le

boulet-obus éclatait à soixante mètres au moins, et l’éclat ou plutôt la parcelle qui frappa le général était d'une exiguïté excessive. Cependant le crâne de la victime fut circulairement brisé dans tout son pourtour, et la mort immédiate.

La charge et la manœuvre de la nouvelle artillerie sont tout ce qu'il y a de plus simple et de plus rapide.

Toutes les pièces du nouveau système se chargent par la bouche. On a entièrement renoncé à charger par la culasse, après de nombreux essais. Les Anglais et les Américains, au contraire, poursuivent leurs perfectionnements dans cette voie.

P. S. On parle beaucoup du général autrichien, comte Nugent, vieillard de quatre-vingt-deux ans. Il était, malgré son grand âge, au milieu du feu de Solfèrino, dirigeant les opérations et donnant des ordres. C’est la sollicitude seule de ses aides de camp qui, à la fin de l'affaire, l’a décidé à monter sur son petit poney et à quitter le champ de bataille. II n’a pas pris de repos la nuit.

Cerlongo, It juillet.

Je reviens de Mantoue. Je n’ai point pénétré bien avant dans la ville et je n’y suis point resté longtemps, il est vrai, mais j’ai été à Mantoue ; et ce voyage, ou plutôt cette course, est pour moi un véritable événement. C’est un événement aussi pour la population de Mantoue. Prêtant bénévolement, à mon compagnon, M. David et à moi, des attributions qui ne sont pas les nôtres, les Mantouans nous ont honorés d'une manifestation silencieuse et paisible, mais d'une hante signification.

La conclusion de la trêve m'a inspiré l'idée de tenter de pénétrer dans Peschiera, dans Mantoue et même dans Vérone. Des officiers français et sardes, *des journalistes, des artistes à qui j'ai ffiit part de mon projet, hier matin, avant de quitter Desenzano, ont tâché de me dissiduader de mon dessein. Ils n’ont pu me convaincre et M. David-Sauzéa encore moins.

Selon moi, nous ne pouvions nous exposer à aucun danger sérieux et pas même à un désagrément grave; le seul ennui qui pût nous arriver était de revenir sur nos pas, de faire dix à douze lienes en pure perte et en plein soleil. Cette bagatelle n’est pas de nature à arrêter des gens qui, depuis prés de trois mois, passent rarement deux nuits dans le même gite.'

Je vous ai dit, hier, comment j'ai échoué en partie dans mon expédition sur Peschiera ; loin d'étre découragé par cet échec. J'en ai tiré, au contraire, des conclusions favorables pour aujourd’hui. La grande chaleur du jour tombée, nous avons serré la main de MM. les officiers sardes du régiment de Montferrat et nous avons quitté Pozzolengo pour aller coucher à Cerlongo.

Avant quatre heures, j’arrachai mon compagnon de voyage aux délices d’un sommeil profond ; à cinq heures, nous étions en selle et nous traversions le bivac de la division du général Trochu (3* corps) aux sons de la diane.

La route de Manloue longe Goito, traverse le hameau de Gagliara et les villages de Sacca, Rivalta, la Grazie, Curtatone, Gli-Angeli. A la Grazie, village composé seulement de quelques maisons bien bâties sur une grande place qui borde la route, les habitants sortirent de leurs demeures pour nous examiner. Nous inspirions de la curiosité. Les gens du pays vont et viennent librement, mais depuis longtemps la route de Mantoue est déserte de voyageurs étrangers. Nous passâmes sans interroger personne.

En avant de Curtatone, un ouvrage de campagne, une de ces redoutes en terre comme les Autrichiens en savent si bien • construire, barre la route. Une barrière en fortes palissades effilées comme des pointes de flèche et qui sert de porte à la redoute est- ouverte, mais personne sur le rempart, pas une âme pour garder ce poste avancé. Nous passons encore, mais bientôt nous sommes arrêtés par un nouvel obstacle.

Derrière la redoute, en avant du village de Curtatone, coule la petite rivière l’Osone, qui prend sa source dans les montagnes du Bianzais et va se perdre dans le < lago superiore > de .Mantoue. La route traverse l'Osone sur un |)ont, mais le pont est détroit par la mine. Nous approchons du bord d’un air

piteux. — Nous ne savions pas alors ce que nous avons appris vingt minutes plus tard, c’est-à-dire qu’il existe encore une autre route carrossable pour arriver à Mantoue. On tourne à droite et l’on passe à Montanara par un long circuit. — La mine n’a, pas laissé pierre sur pierre du pont de Curtatone, mais ses débris ont comblé le lit de l’Osone; on peut descendre au fond et remonter sur l’autre bord par un sentier de chèvres.

Impossible de songer à faire passer des chevauxpar ce ravin, ou plutôt par ce petit précipice, et l’on est encore à six kilomètres de Mantoue ! De plus, il est huit heures et demie, et le soleil devient ardent. Mais avoir fait tant de chemin pour être arrêté par un trou serait ridicule. Il faut prendre bravement un parti. Nous laissons nos chevaux à la garde de Bartolo et nous continuons la route à pied. Bartolo attache ses chevaux aux palissades, s'étend sur l’herbe et s’endort. Il noos attendra jusqu’à demain s’il le faut.

Curtatone traversé, la routefait un eoude à droite et s’étend en avant avec la rectitude d’un trait d’arbalète. Au loin s’élèvent le dôme et le's clochers de Mantoue, mais personne sur les chemins si ce n'est de temps à autre un paysan , à cheval , qui salue profondément les passants. Nulle part de sentinelles; il est vrai qu’il n’en faut pas. Des voyageurs isolés doivent être arrêtés aux barrières avancées de la place et une troupe plus considérable .serait signalée à temps.

Nous arrêtons une brave femme qui arrive par un sentier latéral pour lui demander si les gens do pays entrent à Mantoue et en sortent librement. Elle répond par l'aiRrmative et nous questionne à son tour pour savoir si nous sommes Toscans. Il lui semble que mon ami ne parle pas avec l’accent du cercle de Mantoue.

Après quelques questions encore, nous tendons, en loi souhaitant le bonjour, une pièce d’un demi-zwanziger à la digne femme. « Per mi! » exclama la paysanne, c que le bon Dieu et la Sainte-Vierge et tous les saints vous en récompensent dans le bienheureux Paradis ! »

A cinquante pas de là, une troupe de deux à trois cents

Autrichiens travaillent dans les champs. Ils sont occupés, sous la surveillance de sous-officiers , à enfouir dans la terre des hautes tiges de mats qui pourraient masquer des tirailleurs. Je demande s'il nous sera permis d’entrer en ville. Les sergents l'ignorent; il faut nous adressera d’avancée,» c’est-àdire aux premières barrières, à l’entrée des fortifications.

Le factionnaire, qui voit venir des étrangers, appelle le caporal du poste et descend précipitamment du talus. Une trentaine de soldats, attirés par la curiosité, se pressent à l’entrée des barrières. C’est le moment de savoir s’il sera permis de passer outre ou s’il faut rétrograder. Nous demandons l’officier de service. Un jeune homme, en veste de toile déboutonnée, ornée au collet des deux étoiles de lieutenant, s’approche d'un air gracieux et s’informe de l’objet de notre demande.

L’autorisation sollicitée ne rentre pas dans les attributions d’un lieutenant, cela va sans dire, mais du commandant su{)érieur de Maiitoue, le lieutenant feld-maréchal de Culoz; un sous-officier va nous conduire près de lui. Nous remercions.

L’officier nous accompagne par courtoisie , aussi loin que les exigences du service le permettent, et, en nous souhaitant beaucoup d’agrément dans notre promenade à Mantoue, il exprime le vœu que la trêve ne soit pas le précurseur de la paix. La paix n’est nullement désiréedans l’armée autrichienne; l’arnistice, toutefois, l’officier l’avoue, est pour elle un bienfait; les maladies sévissent; il y a deux mille fiévreux dans la garnison de Mantoue. Là-dessus, il nous serre la main et nous abandonne aux soins de notre guiile, en épaisse moustache et en gros favoris recourbés.

Il faut plus de vingt minutes pour parcourir à pied les méandres de la route dans les fortifications. C’est une succession continuelle de larges fossés, de profils gigantesques, de pontslevis manœuvrés par des chaînes dont d'énormes bombes forment les anneaux. En chemin nous rencontrons des nuées de soldats. Croates à demi sauvages, Tyroliens à l’adresse cruelle, brillants hussards, hulans, superbes artilleurs, de ces fantassins aux pantalons collants dont tant de cadavres ont jonché les champs de Solferino , de San-Marlino et de Cavriana ; la

plupart en veste de toile, quelques-uns en grande tenue, mais tous brillants de propreté, la giberne astiquée comme un miroir, les buffleteries d'un blanc de neige, l'acier des armn brillant comme l'argent poli. Tous ees soldats nous considèrent avec curiosité, les uns d'un air hébété, les autres avec un regard farouche.

La garnison de Mantoue est considérable. On en juge par le.s nombreuses marmites d’escouade qui bouillottent sur les glacis. Les casernes sont encombrées; le trop plein bivaque au dehors, sans huttes, sans tentes-abris, à la belle étoile.

Une dernière voûte, d'épaisses portes ouvertes, rayées jaune et noir, en chevrons, nous séparent encore de la ville. Du côté de l'intérieur s’ouvrent les portes de deux corps de garde isolés de la voie publique par deux grilles. Derrière ces grilles, deux canons de campagne, en batterie, sont braqués sur la rue. Les bouches des pièces sont fermées par des tampons et les mèches ne sont pas allumées ; mais il n’y a ni mèches sans feu ni tampons qui tiennent, deux canons braqués sur les gens ne sont pas d’un plaisant voisinage.

Du corps de garde sortent deux capitaines. L’un d’eux demande au sergent si nous sommes des prisonniers. Je me bâte de répondre négativement. * Non? Très-bien, » réplique le capitaine, et il rentre au poste en riant.

Au bout de la rue, qui est fort belle, large, bien bâtie, mais à peu près déserte, ce qu’il faut attribuer à la grande chaleur, un grand édifice est gardé par deux sentinelles, et sous le porche sont assis des sous-officiers de planton de toutes les armes, de tous les corps de la garnison de Mantoue. C’est la demeure du lieutenant feld-maréchal , commandant supérieur. Nous sommes arrivés.

Le guide nous précède et nous traversons trois bureaux. Deux sont occupés par des soldats et sons-officiers secrétaires; le troisième, par les officiers de service. Le sous-officier prononce quelques paroles à l’oreille d’un vieux capitaine, à la moustache cirée, tendue horizontalement comme un câble, et dont les pointes dépassent les joues d’un pouce et demi pour le moins. Ce dernier se lève sans mot dire, et, avec

un regard oblique et rogue, entre dans une chambre latérale.

Après quelques secondes d'attende, la porte s’ouvre de nouveau et on officier supérieur nous invite à entrer dans le cabinet du lieutenant feld- maréchal.

Le comte de Culoz n’est plus jeune; il est d’une haute et ferme stature. Sa figure martiale avait, en nous parlant, une expression de bienveillance réelle. C’est un homme du monde, de belles manières et de grand ton. Sur sa tunique bleu de ciel il n’a point les insignes de son grade ni de décoration. Son bras gauche est entouré d’un crêpe de deuil.

Le maréchal se lève pour nous recevoir et, dans un français très-net et fort peu accentué, nous prie de formuler notre désir. Je m’explique. Nos passe-ports sont visés pour les Etats sardes, mais l’administration française a étendu notre permis de parcours à tous les lieux occupés par l’armée. Nous venons de CerloDgo et nous espérons que les bénéfices de la trêve nous féront obtenir l’autorisation de passer quelques heur» dans Mantoue. Nous ne sommes pas militaires, d’ailleurs, et, quant à moi. Je ne suis pas Français; j’ai l’honneur d'étre Belge. Notre intention n’est pas — on peut nous en croire sur parole — de mesurer l’épaisseur des profils, de sonder la profondeur des fossés, de foire le dénombrement des canons, de l’eflectif, des rations et des munitions de la place, üli ! nous sommes bien inoflensifs !

Le lieutenant feld-maréchal écoute en souriant, mais il objecte que, malgré son désir de nous être agréable, il doit se soumettre aux strictes lois de l’armistice qui défendent de franchir les lignes déterminées. Il en est désolé, mais ne peut voir en nous que des ennemis, et il est forcé de nous prier de retourner sur nos pas au plus vite. < Mais, au moins, nous sera-il permis de faire halte dans un hôtel, avant de partir? Nous mourons de faim ! — Oh ! très-volontiers, je ne vous chasse pas, je suis même désolé de ce que mes heures et les limites de votre séjour à Mantoue ne me permettent pas de vous inviter à faire plus ample connaissance. — C’est trop de bonté, monsieur la maréchal, veuillez agréer nos remerciements ; mais si ce n’est pas nous montrer indiscrets, nous voudrions vous adresser une

antre prière. Pourrions-nous faire venir nos chevaux par la route de Nontanara ? Nous les avons laissés au pont rompu de Curtatone. La distance est longue et il fait bien chaud. — Je ferai mieux, répond le maréchal, je vais vous donner une voiture qui vous mènera à Curtatone. Bonjour, messieurs, nous nousretrouverons,jerespère,dans de meilleures circonstances.»

Avant de nous quitter, le lieutenant feld-maréchal demanda nos cartes. Nous offrîmes nos passe-ports ; le comte de Guloz refusa de les voir.

Tel est, en substance, notre entretien avec le gouverneur de Mantoue; mais je ne puis rendre ni son ton de politesse ni la grâce du geste, qui ont mitigé, et bien au delà, la dureté d’un refus.

Pendant qu’on attelait la voiture promise, nous eûmes lieu de reconnaître que le lieutenant feld-maréchal avait bien fait de nous refuser l'autorisation de visiter Mantoue. J’ai dit que la grande rue conduisant à l’hôtel de M. le comte de Culoz était à peu près déserte quand nous entrâmes dans Mantoue; mais, malgré nos habits bourgeois, nos burnous blancs, nos casquettes recouvertes de coutil blanc à longs bouts flottants, l'hôtel où nous étions entrés, avaient attiré l'attention .de quelques rares passants rencontrés en route ; ceux-ci en avaient prévenu d’autres, si bien qu’il y avait foule devant la maison du gouverneur et que 1rs sentinelles étaient obligées de faire éloigner les curieux.

La voiture attelée, un .sous-officier monta sur le siège à côté du conducteur, et nous fûmes conduits à l’hôtel de l’Aigle d'Or, auquel je dois une mention honorable. Au dessert, on nous servit des figues, rares encore pour la saison, les seules peutêtre qui fussent à Mantoue. Nous les avons emi>ortées pour en faire hommage à M. le général Trochu.

Le rassemblement nous avait suivis. Des têtes curieuses se penchaient dans la .salle à manger, et d’autres cherchaient à nous voir par les fenêtres de la cour. Il fallut monter au premier étage. Là, nous dûmes nous abstenir de regarder dans la rue. Des rassemblements se formaient. Les groupes causaient avec animation, mais à voix basse ; évidemment, on croyait que nous venions accomplir une mission. Il faut peu de chose pour

monter rimagination de gens qui se croient menacés des horreurs (Tun siège.

L’hôte nous a pris pour des diplomates, il nous a traités comme tels, et, cependant, contradiction agréable, sa note était établie sur le tarif des sous-lieutenants.

Au dépait, reconduits par l’hôte qui voulait nous témoigner sa déférence, nous avons traversé les rangs d’une foule compacte, silencieuse, nous suivant d’un regard anxieux. A cent pas de l’hôtel, une trentaine de jeunes dames étaient accoudées aux fenêtres d’une grande maison. Elles nous ont salués de la main et du sourire, et celles qui étaient au second rang, voyant l'attention du sous-officier se porter ailleurs, ont fait un pas en arriére pour nous envoyer des baisers, de chauds et patriotiques baisers. Qui sait, il y a eu tant de villes abandonnées! Après Milan, Brescia, Bergame, Crémone et tant d’autres , peut-être croyaient-elles, les jolies Mantouanes, que nous avions réglé les conditions de l’évacuation de Mantone, et que nous leur apportions la délivrance. Hélas ! nous ne leur avons rien apporté, si ce n’est peut-être un instant d'illusion.

Cinq minutes après, nous roulions sous les voûtes sonores de la forteresse, et, trois quarts d’heures plus tard, le sous-otBcier —dont nous avons admiré en route la tenue fraîche et coquette — et le cocher, généreusement récompensés, nous déposaient corps et biens sur les bords desséchés de l'Osone.

De Mantoue nous n’avons rien vu si ce n'est une rue et le c lago snperiore, > mais nous en emportons une double impression. La première, c'est que les hommes de guerre de l’Autriche ne sont pas tous hautains et durs; la seconde, c’est que si les conditions de la paix ou la fortune delà guerre rendent la liberté à Mantoue, les Mantouans ne seront pas les moins ardents en Italie à fêter l’ère de la délivrance.

Bartolo dormait encore, mais, réveillé dans l'intervalle, il s'était distrait en donnant liberté aux chevaux de tondre à même l’herbe grasse et drue des fossés et en faisant disparaître pour son propre compte le contenu de la besace aux provisions. Heureusement, pour le dîner du soir, nous avions eu soin de prendre des vivres frais à l’hôtel de l'Aigle d’Or. Bartolo

s'en doutait bien, nous a-t-il dit du ton le plus simple do monde et sans chercher à s'excuser d’avoir avalé notre pitance et nos réserves. Satisfait de nos emplettes, il a bridé ses chevaux sans souffler mot.

Avant de quitter Mantoue pour n'y plus revenir, il me reste à vous faire une description sommaire de cette forteresse importante.

Le lac sur lequel s'élève cette place de guerre n'est autre chose que le Mincio élargi. Plus loin il s'écoule, sous la forme de rivière et va segeter dans le Pd, près de Govemolo. La largeur du lac est de deux kilomètres ; il forme comme une équerre dont une des branches va de l'est à l’ouest, et l’autre du nord au sud.

La ville est située au coude de cette équerre ; elle se trouve néanmoins entourée par les eaux de toutes parts au moyen d’une saignée faite au lac pour procurer vers le sud un fossé au corps de la place, et d’un autre fossé en avant, destiné à couvrir les dehors. Ce côté du sud et du sud-ouest est le seul par lequel on puisse attaquer la ville, en cheminant par des travaux de sape et de tranchée, selon la méthode ordinaire des sièges. Aussi ce côté a-t-il été fortifié par une triple et quadruple ligne d’ouvrages défensifii.

Mantoue est une ville de 30,000 habitants. Elle contient plusieurs monuments construits sur les desseins de Jules Romain, entre autres la cathédrale et le palais des anciens ducs de la maison de Gonzague, dans l'tle du Té, ile située au midi de la ville et enclavée dans les fortifications. Les Français ont décoré Mantoue d’une belle place en l'honneur de Virgile, * foro Virgilio, > sur laquelle s’élève la statue du grand poète.

Mantoue communique avec l'extérieur par cinq issues, dont les principales sont formées par des chaussées. Ces chaussées, garnies d'écluses, maintiennent les eaux à la hauteur convenable, et il en résulte trois niveaux différents qui partagent le lac en lac supérieur, lac du milieu et lac inférieur : il y a sur le lac supérieur une flottille de guerre. Les têtes de ces chaussées sont défendues par des forts.

Sur celle du nord, à la porte Molino, s’élève la citadelle,

ayant une double enceinte de défenses et un réduit. C’est une ?a$te forteresse qui commande toutes les approches du lac vers le nord, et qui de plus, au moyen de ce qu'on nomme des manœu?res d'eau, peut inonder la campagne. Aux glacis de la citadelle aboutissent la route et le chemin de fer qui relient Mantoueè Vérone. Cette communicationestcoupée aujourd’hui.

A la chaussée de l’est s’élève le fort Saint-Georges, presque aussi important que la citadelle, et qui joue le même rél^que celle ci pour le commandement des approches de la rive orientale. A la porte Saint-Georges aboutit une autre route menant à Vérone par Isola délia Scala. Une troisième chaussée, beaucoup moins longue que les deux autres, est celle de Pradella, à l’ouest, porte qui mène à la route de Crémone. Cette partie, qui est le côté faible de la place, est couverte d’un ouvrage à cornes et a été récemment renforcée par les Autrichiens au' moyen de retranchements en maçonnerie qui s’étendent dans la campagne et qui ont pour réduit 1e corps de place, défendu lui-méme par son rempart et un large fossé plein d’eau.

A la partie méridionale, appelée Ile du Té, existe une quatrième porte dite porte Ceresa , du nom d’on village voisin, et une cinquième issue appelée porte del Portello, sur le lac inférieur. C’est du côté de l'ouest et du midi seulement que la ville est accessible à des travaux de siège. Elle est néanmoins fermée de ce côté par une coupure ou portion de lac étroite, appelée le Palolo, prolongation du lac inférieur, dont l'eau bourbeuse et peu profonde exhale en été des miasmes délétères trèsfunestes à la garnison. Cette partie de Mantoue comprend un quart de la place.

L’Ile du Té est couverte par un rempart bastionné, avec demi-lunes, chemins couverts et fossés. Là s’élève la tour d’observation dile tour de Ceresa , et en avant s’étend un vaste camp retranché, flanqué de bastions. Au delà encore, à l’extrémité sud-est, vis-à-vis du village de Petiole et au bord do lac inférieur, est construit le petit fort du Migliaretio, destiné à battre de flanc les attaques dirigées sur le camp retranché de Ceresa.

Outre les grandes qualités défensives qui ont fait acquérir à

Mantoue la réputation d’une forteresse de premier ordre, cette place a l’avantage de commander le cours du Pô par les détachements que sa garnison entretient à Borgoforte et à Gover- Bolo. Au moyen d’un pont à Borgoforte, qui n’est qu’à deux lieues, les troupes établies à Mantoue passent à volonté sur la rive méridionale du PO. Par le cours du Mincio, les chaloupes armées descendent du lac à Governolo, (mur entrer dans ce fleuve dont Mantoue domine ainsi la navigation .

Mais cette célèbre forteresse a un très-grand défaut, c’est de pouvoir être bloquée par un corps de troupes numériquement inférieur de deux tiers à sa garnison, contrairement à la proportion requise dans tous les sièges. Cernée aussi bien que protégée par ses eaux, Mantoue n’a pour débouchés que quatre chaussées longues et étroites. La tète de ces chaussées .est dé- ’ fendue par de bonnes fortifleations ; mais l’assiégeant en élève à son tour devant ces issues, il remplit d’eau ses fossés en saignant les nombreux canaux qui coupent le pays, il s’applique à faire des retranchements presque infranchissables, et dès lors la garnison, quelle que soit sa force, est réduite à subir le blocus sans pouvoir exécuter aucune sortie, tandis que l’assiégeant déploie au dehors avec sécurité tous ses moyens d’attaque.

C’est ce qui est arrivé dans les deux sièges de Mantoue; en 1796, par les Autrichiens, et en 1799, par les Français.

Grand quartier général, à Desenzano, 13 juillet.

La paix est faite. Le traité, signé hier par Napoléon III, a • été porté cette nuit à Vérone par M. Corbin, capitaine, officier d’ordonnance de l’empereur des Français, et remis à l’empereur d’Autriche, ce matin, à sept heures et demie.

Les deux empereurs se sont rencontrés avant-hier à Villafranca, vide de troupes. 11 avait été question d’y établir le quartier général français ; on s’est ravisé. Déjà, le maréchal

Niel avait jugé bon de quitter cette position et de se replier sur le gros de l’armée française.

Voici quelques détails sur le cérémonial de l’entreTue ;

L’empereur Napoléon est arrivé à huit heures et demie à Yillafranca, accompagné du maréchal Vaillant, du général de Martimprey, des cent-gardes, d’un escadron de guides et de toute sa maison militaire. Cette escorte était splendide. Sa Majesté était à cheval et en képi. Le rendez-vous était fixé pour neuf heures. L’empereur est sorti alors de Villafranca, et il est allé à la rencontre de Sa Majesté Autrichienne sur la route de Vérone. A peine avait-il parcouru cinq cents mètres hors des dernières maisons, que l’empereur François-Joseph l’a aperçu. Celui-ci a quitté immédiatement son escorte et est venu audevant de son heureux vainqueur*

L’empereur d’Autriche était accompagné par le feldzeugmestre Hess, par le général Pouilly, par un grand nombre d’aides de camp, et par un escadrons de hulans, un autre de gardes-nobles et un troisième de gendarmes. Il était habillé bleu de ciel, en képi, et montait un cheval bai.

L’empereur Napoléon, voyant son jeune ennemi, lui a tendu immédiatement la main. Celui-ci l a serrée avec empressement. Isolés au milieu de la route, les deux souverains se sont dit quelques mots, après quoi l’empereur Naimléon a présenté à Sa Majesté Autrichienne le maréchal Vaillant, le général de Martimprey et quelques autres personnes de sa suite. François- Joseph les a salués avec une imperceptible inclination de tête; puis il a demandé à l’empereur Napoléon .s’il lui plaisait de rentrer à Villafranea. L’empereur a consenti. Alors François- Joseph est passé à la gauche de son hôte et l’escadron de gendarmerie autrichienne a pris le devant, en sorte que les deux souverains et l’escorte française se trouvaient au milieu. A neuf heures, le cortège rentrait à Villafranca. Quelques monosyllabes seulement ont été échangées le long de la route.

Il avait été préparé une maison pour la réception et un déjeuner. Les deux souverains sont restés seuls. Ce qui a été dit entre eux, personne ne le sait. La presse le saura peut-être un

Jour. Les conilitions définitives de la pair ont été dtées dans ce colloque.

La maison qui avait été préparée pour recevoir les deux souverains est celle de M. Carlo Gandini-Morelli, située dans la rue principale de la ville, et dans laquelle l'empereur d'Autriche avait déjà passé une nuit avant la bataille de Solferino. Cette habitation est simple; elle a une façade très-ordinaire, et, dans l'intérieur, un ameublement confortable, mais sans luxe. Les deux pièces, désormais historiques, de cette demeure sont la chambre à coucher de François-Joseph et un petit salon peint à fresque où a eu lieu la conférence du 11 .

Les peintures des murailles de ce petit salon ne sont pas de premier ordre; elles représentent des paysages invraisemblables sous des draperies impossibles. Il y a deux canapés, des fauteuils en petit nombre et des chaises en abondance. L’étoffe des meubles est verte.

Au moment de passer le seuil, un débat de politesse s’est échangé entre les deux empereurs. Napoléon III, prenant le pas, a prononcé ces paroles significatives : < Je cède, puisque vous le voulez; d’ailleurs, vous êtes chez vous. >

Il fout en conclure que le quadrilatère reste à l’Autriche.

Napoléon III et François-Joseph se sont enfermés seuls pendant une heure environ. Personne n’a assisté à cette conversation, tout le monde ignore ce qui s’est passé entre les deux souverains. Mais il y avait, pendant qu'ils conféraient ensemble, comme une attente solennelle.

Le seuil de la maison Gandini était occupé par les deux escortes réunies. On n’entendait pour ainsi dire aucun bruit. Toutes les conversations étaient suspendues. Les spectateurs de cette scène solennelle étaient placés sous l’empire d’un sentiment inexprimable. C’est une émotion dont ils garderont toute leur vie le souvenir et qu’il est impossible de vous traduire telle qu’ils l’ont ressentie.

En sortant de leur petit salon, Napoléon III et François-Joseph paraissaient rayonnants. Ce dernier a adressé à l’état-major français quelques paroles qui exprimaient toute son admiration pour sa brave armée. Sa Majesté a présenté

la main au maréchal Vaillant, au général de Martimprey et au général Fleury. François-Joseph échangea ensuite de nouvelles marques d’amitié avec Napoléon III, et remonta à cheval pour retourner à Vérone.

On a remarqué, avec une vive satisfaction, qu’après la conférence le visage de l’empereur François-Joseph ne présentait plus la moindre trace d’émotion. Avant d’entrer dans la salie où de si graves intérêts ont été débattus, il froissait, par un mouvement nerveux, son gant de la main droite en parlant au major général de l’armée française.

L’empereur Napoléon, malgré son imperturbable sang-froid, était alors fortement ému aussi, mais pas au point cependant que cette impression fût visible pour ceux qui ne vivent pas dans son intimité. ,

L'empereur Napoléon est reparti à onze heures pour le quartier général de Valeggio.

Hier soir, vers neuf heures, l’empereur Napoléon est entré triomphalement à Desenzano, en calèche découverte; il est descendu à l’auberge de la Vieille-Poste où j’ai faitde si mauvais repas ; il en est reparti aujourd’hui, à deux heures. La ville était illuminée en son honneur et l’harmonie de la ville lui a donné une aubade.

En recevant ce matin , à sept heures et demie, le traité signé par Sa Majesté l’empereur des Français, l'empereur d’Autriche a répondu au capitaine qui le lui remettait : « Merci des bonnes nouvelles que vous m'apportez. »

J’ai eu l’avantage de déjeuner ce matin, avec ce capitaine, dans la péninsule de Sermione, et je l’ai ramené à Desenzano dans ma barque.

Certes, les conditions du traité sont encore un mystère, mais je crois pouvoir donner, comme présomption probable, les renseignements que j’ai reçus à ce sujet de personnes en mesure d'étre bien informées, si toutefois on peut être bien informé, en Europe, de choses que l’empereur juge convenable de garder pour lui.

L’Autricbe serait comme auparavant une puissance italienne. Le formidable quadrilatère, pivot de la domination militaire de

l’Autriche dans toute la Haute-Italie, resterait en ses mains, quoique les forteresses de Mantoue et de Peschiera aient appartenu jusqu’à présent à la Lombardie.

La Toscane et Modëne seraient rendues à leurs souferains; il n’est pas fait mention de Parme, dit-on ; les conditions d'existence de ce duché seront réglées plus tard.

La Lombardie serait cédée par son souverain à l’empereur des Français, qui, à son tour, la transmet au roi de Sardaigne.

Exiger que la Lombardie fût directement cédée par l’Autriche à la Sardaigne eût été probablement faire échouer la paix. On affirme que les Autrichiens ne veulent pas traiter avec les Piémontais.

Je ne puis vous donner aucun renseignement relativement aux Légations.,

Ces présomptions, — tant que le traité ne sera pas rendu public, on ne peut rien dire sans faire des suppositions, — ont une grande probabilité de certitude, mais je ne puis vous les affirmer comme certaines.

Si le traité est conclu dans ces conditions-là, nous serons loin dec Tltalie libre jusqu’à l’Adriatique, >et, dans beaucoup d’endroits de ritalie, d’amères désillusions se feront jour. Le public n’admet pas de concessions envers l’Autriche, pas de • transactions. Tout ce qu’il admet, c’est la Lombardie annexée au Piémont et la Vénétie indépendante, formant royaume sous un prince qui ne serait pas Autrichien. On n’en veut pas démordre ; on ne veut rien de moins.

Certes, si l’on en juge par les débuts de la guerre, on pourrait probablement achever la conquête; mais toute la question est de savoir si dans l’état actuel des dispositions de l’Europe il convient de sacrifier encore quarante mille hommes, au moins, pour arriver au résultat.

L’armée autrichienne s’est réconfortée, reformée. La paix défavorable à l’Autriche est pour elle un véritable désastre. Le lieutenant feld-maréchal Gorizzuti, commandant supérieur à Peschiera, pleurait à chaudes larmes, en apprenant qu'il n'aurait pas le droit de prouver son dévouement à son souverain et à l’Autriche.

Il espérait pour lui un sort glorieux, la réalisation de ses rércs les plus chers , mourir enseveli sous les ruines de la place confiée à son courage, à son patriotisme, à son honneur.

La haine de l'Autriche contre le Piémont lui a fait commettre une faute très-grave à la bataille de Solferino. Deux corps d’armée autrichiens , commandés par Bencdeck , ont essayé de couper les communications de l’aile gauche française avec les Sardes.

Refoulés par le corps d’armée du maréchal Baraguey-d’Hilliers, ils n’ont plus été d’aucun secours aux leurs, qui les avaient sacrifiés dans l’espoir qu’ils écraseraient les Sardes. Ceux-ci , délivrés vers trois heures et demie, ont pu alors, mais seulement alors, commencer réellement leur bataille. Ils étaient peu nombreux, je l’ai déjà dit, une division et demie leur manquait.

L’habile manœuvre du maréchal a été heureusement secondée par une charge brillante du 1" lanciers. Les lanciers ont été vigoureusement ramenés par la cavalerie autrichienne , il est vrai, mais le but qu’ils voulaient atteindre a été rempli. Les communications ont été rétablies.

Les Sardes ont été admirables pendant tonte la campagne. Ils ont fait des pertes énormes, relativement à leur petit nombre. A Solferino, la brigade d’Aoste, seule, a perdu cent vingt hommes tués.

J’ai été visiter ce matin le village de Sermione, habité par des pécheurs, et qui est situé à l’extrémité du promontoire qui partage en deux parties égales la partie sud du lac de Garda. La barque, conduite par deux vigoureux rameurs, a mis une heure et demie à faire le trajet.

Sermione est célèbre par sa grotte , — qui n’est qu'une plaisanterie, elle a l’étendue d’une petite cave, — les ruines des bains et du palais de Catulle. On y arrive, après une pénible demi-heure de marche, dans un terrain des plus accidentés, planté d'oliviers magnifiques, mais dont les produits sont loin de valoir les huiles célèbres de la Provence.

Les ruines du palais sont très-belles. On y voit encore des parquets entiers de mosaïque que les gamins détachent par

fragments et vendent en détail aux voyageurs; des vodtes qui supporteraient le poids du monde; des pans entiers de murailles montrent, distinctes, les séparations des salles, pleines aujourd'hui d’une végétation puissante, de vigoureux figuiers, principalement, dont les pieds, consolidés par un fond de roche, sont constamment baignés parles eaux transparentes du lac, parfois paisible, uni comme une glace, mais qui ressemble à la mer en fureur dans les jours de tourmente.

Brescia, t.ïjuillel.

Ma mission t de guerre > est terminée ; j'ai désarmé ; de ma propre autorité, je me suis placé sur le « pied de paix » des correspondants. Avant-hier, j’ai quitté le grand quartier général, alors à Desenzano, aujourd'hui en marche sur Milan : je ne m’en occuperai plus. Quel soulagement! On ne sait pas ce que c’est qu’un grand quartier général dans la campagne d’Italie de 1859. C’est, d'abord, une petite bourgade de 5,000 âmes qui reçoit tout d'un coup un surcrott de population de 50,000 habitants; une disette absolue de denrées, un embarras continuel de charrois d'artillerie, de voilures, de fourgons de train, de charrettes, de chevaux, d ânes et de mulets; une confusion inextricable d’uniformes de tous les grades et de toutes les armes, d'employés de toutes les catégories, de mercantiles, de paysans, de charretiers ; une poussière à perdre haleine, des courses dans un cercle étroit à devenir fou.

Chaque fois que le grand quartier général se déplace, il faut recommencer un voyage d’exploration à la recherche de la poste aux lettres. Il m’a fallu courir deux heures avant-hier pour trouver son emplacement. Vingt personnes interrogées n’avaient pu me renseigner; enfin, à la poste de la 1'° division de la garde, — chaque division à la sienne, et la poste, outre le service des lettres, est chargée aussi du service du trésor, — on m’indique la casa Blanchi. Or, il y a quatre casa Blanchi à

Desenzano ; j'ai dû me rendre de l'une à l'autre, et la qua< trième, celle que je cherchais, était à cent pas de chez moi.

Pour trouver un gile au grand quartier général, il faut avoir du génie ; pour le conserver, il faut montrer bec et ongles.

Pour arriver au grand quartier général, pour le quitter, il faut déployer plus de connaissances stratégiques qu’un général d'armée ; il faut se livrer à une étude assidue et ardue des chemins, des sentiers à prendre pour éviter les routes parcourues par les troupes, les trains et les bagages ; il faut choisir les heures à propos; mais, quoi qu'on fasse, an départ et à l'arrivée il y a des rues étroites, encombrées, à traverser, et là encore il faut de la voix, du nerf et du geste pour passer de la queue à la tête.

J'ai fait, si je puis m'exprimer ainsi, la traversée de Desenzano à Brescia, à gué, non pas dans l'eau, mais dans la poussière. Par la chaleur et la sécheresse de la saison, il suffit du passage d'un seul corps d'armée pour couvrir la route d'une couche uniforme de dix à douze centimètres de cette poussière asphyxiante du gravier broyé par les roues et les pieds des hommes et des chevaux.

A Lonate, à une lieue de Desenzano, des officiers d'une division sarde qui s'y trouve campée m'ont barré le passage, et, après m’avoir fait boire un verre de limonade glacée, pour me décoller les lèvres et me donner la force de parler, m'ont demandé des nouvelles. La vérité sur les conditions de la paix commençait à transpirer. Quelle désolation ! quelles récriminations amères! quelles déceptions !« Comment ! pas d’Italie libre jusqu’à l’Adriatique! Pas même les places fortes, ou du moins Mantoue et Peschiera? Péschiera non plus! Peschiera qui nous appartenait, disaient-ils, car une place investie est une place prise; Peschiera où nous avons travaillé nuit et jour, depuis le 29 juin, dans les tranchées où mon pauvre capitaine, sacrait un lieutenant de la brigade des grenadiers de Sardaigne, a été coupé en deux, pendant son sommeil ! Pourquoi ne pas avoir rencontré un boulet snr le champ de bataille, alors que nous combattions, pensions-nous, pour l'affranchissement et la liberté de l’Italie ! Trois fois, à Sao-Martioo, nous avons

tous, officiers et soldats, marché sur l'ennemi à la baronnette, et de notre belle compagnie de quatre-vingt-quatorze hommes, il en est rentré quarante-neuf! Et de ceux qui restaient pas un ne disait : Nous en avons assez ! On se serrait la main, on criait « per la patria! > et l’on recommençait. Et l’on aurait recommencé demain, après-demain et tous les jours jusqu’au dernier. Qu'importe qu’il n’en reste plus, nous avons derrière nous des petits-enfants pour vivre dans l’Italie libre et régénérée ! >

A Brescia, mon premier soin a été de me défaire de mon équipage de campagne, de congédier Bartolo et les chevaux. Bartolo, qui s'en doutait, a pris la chose philosophiquement; il ne tient plus à sa précieuse eocarde, que lui importe le reste. La chose dite, il s’est borné à tendre à mon compagnon et à moi un mémoire de faux frais que nous avons payé rubis sur l’ongle, sans répliquer, sans rien rabattre, tellement nous étions en admiration devant une pareille œuvre d’invention et de génie. Bartolo est parti en nous souhaitant mille années de ]>rospérité. Quant à moi, à franchement dire, j’en ai assez de Bartolo. Il a démasqué, pendant notre dernier voyage, une foule de qualités négatives soigneusement dissimulées jusque-là.

Il est devenu ou il s’est révélé paresseux comme un Lazarrone. Tous les jours il manquait une pièce de mon mince bagage: tantôt mon encrier, que je ne pouvais remplacer en rase campagne, tantôt une parfaite casquette de voyage, tantôt uuc chemise oubliée dans une ferme. Chaque fois, depuis quelques jours, que Bartolo demandait de l’argent pour ache- (cr du fourrage, il rentrait en exhalant une odeur id’aqua vile « à cent pas. M. David Sauzéa ne s’est jamais ému de ces petites contrariétés; il les avait prévues, elles devaient faire partie de son programme de voyage, et il eût été bien fâché que son programme ne se réalisât pas dans toutes ses parties. .Te ne suis pas d’un tempérament aussi débonnaire; aussi Bartolo avait-il une préférence marquée pour M. David. Il le servait beaucoup plus mal que moi et ne lui obéissait pas.

Hélas! à Brescia, j'ai quitté aussi M. David Sauzéa, qui retourne directement à Paris.

En rentrant au logis, qui nous a été accordé pour un terme

l'ndéterminé, le 19 juin, nous n’avons pas trouvé le maître de la maison, mais sa vieille servante — on l’appelle « sia » (tante) par considération pour son grand âge et ses bons services. — Celte brave femme, qui a toujours eu pour nous des attentions charmantes, nous a reçus d'un air rogue; mais quand nous lui eûmes juré, sur l'honneur et la fbi du bon Dieu, que nous ne sommes pour rien dans le traité de paix et que nous n’avons pas même été consultés sur la question de l’armistice, la bonne âme s’est sensiblement radoucie.

Un mouchoir de cotonnade de vingt-quatre sous, venant de la boutique de son maître, mais que nous avons déclaré — les traîtres — a voi r été acheté pour elle à Ma ntoue, a dissipé les restes de sa mauvaise humeur contre nous, et, comme par le passé, elle s’est empressée en petits soins. Cependant, elle a déclaré, avec les gestes d’une vieille petite Italienne en fureur, qu’elle ne mettrait plus de drapeau aux fenêtres et qu’elle n’illuminerait plus.

Prévenu de notre retour, le maître de la maison, < il signor Luigi Frugoni, > veuf sans enfants, riche et probe marchand, un homme de cœur dans la force de l'âge, vint en toute hâte nous presser la main et nous exprimer ses regrets. < C’est à recommencer, > a-t-il dit, avec un profond soupir.

J'ai voulu savoir aussi, avant de rentrera Bruxelles, comment la nouvelle de la paix est accueillie à Crémone et à Plaisance.

Crémone, li juillet.

Arrivé à Crémone, je me suis fait conduire à l’Albergo dcl Pavone, où j’ai passé déjà la nuit du 29 au 30 juin. L’hôte me reconnut aussitôt. « Est-il vrai, me dit-il, que monsieur l’empereur Napoléon est aujourd'hui à Milan ! > Sur ma réponse affirmative, c ah ! monsieur, reprit l’hôte, que l’on est triste et découragé à Crémone! »

Voulant en saTOir davantage, je me hâtai de me débarbouil> 1er le visage et les mains et de faire un tour par la ville. La nuit était tout à fait venue. C’est l'heure où l'on se sent revivre en Italie. On respire, il règne une fraîcheur délicieuse dans l’air. Tout le monde est hors des maisons, mais on se promène peu, si ce n’est dans les quartiers riches, et les jeunes filles, qui, dans ces pays de mœurs extérieures irréprochables, ne craignent pas d’étre insultées, accostées ou suivies, s’en vont par bandes. Les hommes font groupe au milieu de la rue; les femmes, harassées parle rude labeur de la journée, sont assises ou à demi-couchées sur le seuil de leurs maisons dans un grand laisser-aller de costume. Ma promenade d’hier a été dirigée vers le quartier pauvre. On gesticulait, on causait avec bruit. J’entendais des mots sonores, exprimant le mécontentement général. Ailleurs, on soutenait que tout n’est pas fini ; on parlait d'engagements récents. Avec quel bonheur ne verrait-on pas arriver quelques charretées de blessés!

Ce malin, je suis allé au municipio. Le secrétaire de la municipalité et l'assesseur au podesta, de service, ne m’ont pas dissimulé ce qu'ils pensaient : c La révolution est imminente, > disaient-ils.

Crémone, dont je vous ai fait la description déjà ; Crémone, dont les beaux quartiers sont assis à l’ombre de superbes boulevards, et dont les mes pauvres aboutissent à un Champ-de- Mars et à un champ de foire d’une grande étendue, est une ville remarquable par ses monuments publics et ses constructions particulières, et une ville charmante par sa physionomie, fa tenue de ses marchés, le nombre et la variété de ses magasins de détail, la grâce et l'affabilité de .<es habitants. Le Ghampde-Mars, hier, était rouvert d’une immense caravane de voitures des transports auxiliaires, vides à réjouir l’œil d’un intendant, et ce campement, ressemblant prodigieusement aux dessins qui représentent une halte d’émigrants dans les prairies de l'Amérique, contribuait puissamment à embellir encore ra.spect de Crémone.

Crémone est trop vaste pour sa population ; il en résulte une particularité. La vie afflue au centre et aux extrémités;

dans rintervalle il reste une zone à peu près occupée par les grands hôtels de la ?ieille aristocratie. L'herbe y pousse drue entre les pavés. Là, on ne voit pas des passants aller et venir de la circonférence du cercle au point central, mais une population mixte , de vieilles dévotes allant aux offices en rasant les murailles et des amoureux marchant par couples.

A Crémone, ville très*patriotique, les cafés ont pris des noms de circonstance : Café Magenta, Café de Palestro, Café Franco>Itaiien,CaféVictor-£mmanuel,etc. Je les ai visités pour la plupart, hier au soir, et j’ai trouvé aux habitués un petit air guilleret et satisfait contrastant fort avec la consternation qui régnait dans les quartiers pauvres. La réaction s’est faite, non pas qu’on ait pris son parti de la situation, mais les Crémonais se sont forgés des nouvelles de fantaisie. Selon eux, il n’y a rien de vrai dans une réunion pure et simple de la Lombardie au Piémont, rien de vrai dans le maintien des forteresses du quadrilatère par l’Autriche; le traité de paix n’est pas signé, la suspension d’armes est une tactique de guerre.

La Confédération italienne sera un fait; le roi Viclor-Emmanuel sera proclamé.roi de Piémont et de Lombardie; les grands changements qui auront lieu en Italie feront réviser les pactes fondamentaux dans chacune des subdivisions de la Confédération italienne, et chaque parti, partant de là, rêve et mitonne une petite charte selon son cœur. Les Crémonais aisés sont convaincus qu’on s’est un peu moqué d’eux par les nouvelles désolantes des jours derniers, mais ils entendent bien la plai^ santerie et ils sont les premiers à en lire. Les hommes du peuple, au contraire, continuent à exprimer leur désappointement, leur indignation.

Plaisance, duché de Parme, 16 juillet,

J’ai quitté Crémone ce matin, pour me rendre à Plaisance, à Parme, à Reggio, à Modène, à Bologne, et partout j'ai constaté les mêmes regrets, la même unanimité des sentiments parmi toutes les classes de la population; tous veulent une Italie libre et unie sous le sceptre du roi Victor-Emmanuel.

Je me bornerai à faire le récit de mon excursion à Plaisance.

A une demi-lieue de Crémone, la route finit brusquement aux bords du Pô, dans un site admirable.Toute cette partie est boisée et couverte de cultures. Le fleuve décrit une courbe majestueuse. Son courant est rapide, sa largeur est de neuf cents mètres. Sur le bord lombard, toute une flottille de barques chargées de caisses à biscuit et de sacs de denrées est amarrée à proximité d'un vaste hangar où l'on décharge les provisions de l'armée.

Delà riveparmesane à l'autre rive, une vingtaine de bacs eide simples barques transbordent des arabas attelés de deux paires de bœufs et chargés de corbeilles de légumes, de fruits ou de laitages soigneusement recouvertes de verdures, des voitures, des chevaux, des mulets, des ânes, de la volaille à profusion et plus de cent passagers, paysans et paysannes.

L’animation sur les bords n'est pas tous les jours la même. Elle n'existe que les mercredis et les samedis, jours de marché à Crémone.

Une petite barque est mise à mon service. On y fait entrer d’abord le cheval dételé, puis la carriole, que j'ai louée pour la route, les brancards en l'air et les roues de devant appuyées sur le bord de la barqne, puis le conducteur, puis deux hommes. Pour moi , il n'y a plus de place sur le bateau, je dois me rasseoir dans la voiture.

La traversée, aidée par le courant, est promptement faite. On ne me demande rien. Tout ce qui fait partie d'une armée est e:iempt des droits de passage d'eau, cela est de règle dans tous

le pays; mais il y aurait conscience à frustrer les passeurs de leur mince salaire ; il est de soixante centimes pour la ?oiture, le cheval, le conducteur et moi. J’ai payé, mais à titre d’indem* nité et pour sauvegarder le principe, après que les bateliers m'eurent dit en me saluant : < Signor francese, buon giorne. »

Il faut plus de temps pour regagner la route par les sables ' mouvants de la rive que pour traverser le fleuve.

Me voilà dans le duché de Parme, joli petit duché, coupé de belles petites foutes, pas trop courues, car l’herbe croit drue à deux pouces des voies des -renes , couvert de jolis petits villages et peuplé de bonnes petites gens. Je ne sais pas si j’ai dit déjà que les villages italiens ne ressemblent pas aux villages de l’Europe centrale. Ce sont des fragments de villes : mêmes constructions, même ameublement, mêmes coutumes, mêmes costumes. Ce n’est pas la campagne.

Je n’ai jamais tu tant de bannières sardes et de croix sardes que depuis que je ne suis plus dans les Etats du roi Victor- Emmanuel. Cette profusion d’emblèmes est une manifestation, une protestation contre le retour des duchés à l’ancien régime.

La route du Pô à Plaisance est de dix-sept milles italiens. Elle traverse Crocillo, Monticelli, bourg considérable, San-I^azzaro, Caoi’so, Fossadallo, la Mose.

A Montecelli, on arrête ma voiture de force et les habitants m'offrent des rafraîchissements, afin de pouvoir me demander « quelles nouveautés?» Ici encore il y a réaction. On prétend que les volontaires ont refusé de quitter les avant-postes, et que, hier, pendant toute la journée, « on a entendu tirer le canon. » On « espérait » à mon costume blanc, qui de loin peut me faire prendre pour un officier, que j’étais un blessé ; mais, en consoience, pour un simple verre d’eau fraîche que j’ai pris à Montecelli, je n’ai pu dire aux habitants qu’en effet on se bat sur toute la ligne et que les Antrichiens, chassés d’abord de Peschiera, de Mantoue,deVéronc, seront dépossédés de toute ritaliel «Mais les duchés? — Je ne puis rien vous affirmer. — Resteront-ils aux ducs et à la duchesse? — On en parle beaucoup. — Et le pape ? — On croit que ses pouvoirs seront

raffermis et étendus. — Oh ! santa madone, corpo de Christo! > et mon interlocuteur, jetant ses deux bras en l'air, tourne trois fois sur lui-méme, puis, comme pour admettre que je ne suis pas tout à fait la cause de son chagrin, il s’élance sur moi avec une espèce de fureur, et me saisit les mains en criant : << Bon voyage, monsieur ! »

On ne peut s’empêcher d'élre douloureusement impressionné par le désespoir des habitants des duchés. En réclamant unanimement un changement de régime, ce sont leurs propres vœux qu’ils expriment, leurs propres plaintes qu’ils exhalent. C'est bien là le « cri de douleur de l'Italie. »

J’arrive à Plaisance à six heures. Des deux cétés des portes de chaque maison, on voit des écriteaux imprimés et des placards écrits à la main. Les imprimés portent : « Viva Vittorio- Emmanuele nostre re; > les placards à la main : < Vogliamo Vittorio Emmanuele per nostre re. > Pas une maison, riche ou pauvre, et dans aucun quartier, qui n’ait les deux écrits.

Plaisance est une ville un peu patriarcale. On y voit encore nombre de culottes et de souliers à boucles. Beaucoup de dames, par contre, ont des chapeaux, ce qu’on ne voit pas à Cremone, à Brescia et à Bergamc.

J’ai fini. Si je n’ai pas apporté grand intérêt dans mon travail, j’ai la conscience d’y avoir mis de la sincérité et de la droiture. Je n’ai rien affirmé à la légère; souvent je me suis résigné à être incomplet pour ne pas être inexact. Je n’ai ménagé personne, mais je n'ai eu de parti pris ni pour ni contre personne. J’ai cherché à faire comprendre, à expliquer, à renseigner; jamais à être poétique et émouvant. Tel a été mon seul but, et j’espère l’avoir atteint. Si ce témoignage m’est accordé, je serai bien récompensé de mes efforts, de mes fatigues et des ennuis d’un voyage entrepris dans des conditions aussi difficiles.

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