EAPPORT DU GÉNÉRAL COMMANDANT EN CHEF LE 3* CORPS
Au quartier général, à Magenta, le 6 juin.
Sire,
Hier, j’ai eu l’honneur d’adresser à Votre Majesté un premier rapport succint sur les opérations du 3* corps dans la journée du 4; je le complété ce matin, ayant reçu les rapports particuliers des commanmandants de division :
Conformément aux ordres de Votre Majesté, le 8* corps et la division des voltigeurs de la garde impériale ont quitté Turbigo, le 4, à dix heures du matin, pour se porter sur Magenta.
La t” division du 3* corps (division La Motlerouge) est partie de Turbigo par Robecchetto, Malvaglio, Casate et Buffalora, pendant que la division Espinasse se dirigeait sur le même point par Buscatc, Inveruno, Mesero et Marcallo.
La division Caraou, des voltigeurs de la garde, marchait sur les traces de la division La Motterouge. Arrivé à Cuggiono, je m’aperçus que la tète de cette division (il était midi environ) avait renuemi devant elle è Casate. Les renseignements que j’ai recueillis dans la journée d'hier indiquent qu’il y avait sur ce point deux régiments autrichiens.
Je les fis attaquer sur le champ par le régiment de tirailleurs algériens. Le village étant enlevé, ce régiment s'établit à 300 mètres en
avant. Je le fis arrêter sur ce point et je fis déployer la division, la droite à la Gascina-Valizio, la gauche vers la Cascina-Malastalla, pendant que rennemi, de son c6té, réunissait des forces à Bufialora et Cascina-Guzzafame.
11 m'était démontré, par les dispositions que prenait l'ennenii, que j'allais avoir devant moi des forces considérables.
Pendant que la division La Motterouge formait sa ligne de bataille, je faisais avancer la division de voltigeurs de la garde en seconde ligne. Cette division était composée de treize bataillons, ceux-ci par bataillons en masse, à intervalle de déploiement.
Sur ma gauche, je faisais dire au générai Ëspinasse de bâter son mouvement sur Mesero et Marcallo.
Vers deux heures, cet officier général m'informait qu'il avait luiniéme l'ennemi devant lui à Marcallo.
Je lui prescrivis aussitôt d’enlever ce village, puis de s'établir, sa gauche appuyée à Marcallo, sa droite dans la direction de Gascina- Gazzafame. Dès que j’eus la certitude que ces dispositions préparatoires étaient achevées, je fis attaquer vigoureusement Buffalora par la division La Motterouge, soutenue par la ^vision Camou.
La position de Buffalora, si les renseignements que j'ai reçus sont exacts, se trouvait occupée par 15,000 Autrichiens, ayant en arrière d’eux, entre Buffalora et Magenta, un corps de 20,000 hommes.
L'ennemi avait sur son front, devant le village de Buffalora, une forte batterie d’artillerie et une batterie de fuséens.
La position fut attaquée vigoureusement par le régiment de tirailleurs indigènes et le 45” de ligne, pendant que les grenadiers de la garde, débouchant par San-Martino, attaquaient également Buffalora et obligeaient l’ennemi à battre en retraite vers Magenta.
Le village de Buffalora étant dépassé par mes troupes, je fis sur-lechamp un quart de conversion à gauche pour former une ligne de bataille appuyée la droite au chemin de Buffalora à Magenta, la gauche à Gascina-Nuova,se ralliant de ce côté avec la division Ëspinasse, vers Marcallo.
Dès que la division La Motterouge eut achevé de prendre son ordre de bataille, et que la division Gamou eut débouché sur la gauche de Buffalora, je fis marcher directement toute la ligne sur Magenta, alors très-fortement occupée par l'ennemi.
A Gascina-Nuova, le 45* de ligne s’engagea, avec la plus grande intrépidité, contre les forces qui s’étaient établies dans l’intérieur et autour de cette grande ferme. Deux régiments hongrois, qui défendaient cette position, furent obligés de céder à notre élan; 1,500 hommes environ déposèrent les armes. Un drapeau fut enlevé pai le 45* sur le cadavre du colonel d'un de ces régiments.
Le mouvement se prolongeant en avant vers Gascina-Guzzafame, la division La Motterouge se trouva avoir devant elle des forces considérables qui manœuvraient dans riptention évidente de s'opposer à la
joDOtion de mes deux dirisions et d'isoler complètement la division Espinasse.
En ce moment, je ralentis un peu le mouvement de la division La Motterouge, laissant seulement ses tirailleurs s'engager avec l'ennemi, afin de donner le temps aux bataillons de la division de se former en bon ordre, et aux treize bataillons de la division Camou de prendre également leur ligne de bataille à 200 mètres en arrière de la division La Motterouge.
Ceci fait, j'ordonnai au générai La Motterouge de faire effort sur Magenta et de faire prendre pour point de direction, à tous ses bataillons, le clocher de cette ville, en menaçant par son extrême droite, composée du 45*, la droite de l'ennemi.
Pendant ce temps, la division Espinasse, marchant de Marcallo par Cascina-Medici, iômrdait l’ennemi par sa droite. Le mouvement convergent des deux divisions s'opéra avec un ensemble et un élan des plus remarquables. La division La Motterouge, se sentant appuyée par les voltigeurs de la garde, et ceux-ci ayant en avant une première ligne formée de régiments dont ils connaissaient toute l’ardeur, les deux troupes rivalisèrent d’entrain pour concourir an même but. L’acharnement de l'ennemi, dans Magenta, fut extrême. Des deux côtés, on sentait que Magenta était réellement la clef de la position. Dans ce mouvement d'attaque générale, le général Âuger, commandant l'artillerie du 2* corps, avait suivi le mouvement de la division La Motterouge, établissant successivement les batteries de cette division et celles de la réserve sur la droite de ma ligne de bataille, afin de répondre vigoureusement à l’artillerie ennemie établie au débouché de la ville, sur la roule de Bnffalora.
Vers sept heures, le gros des forces ennemies dessina son mouvement de retraite vers Rebecco, Castellaro et Corbetta. Une partie s’engagea sur le chemin qui conduit de Magenta è Ponte di Magenta.
En CO moment, notre artillerie, avec quarante pièces en batterie sur le chemin de fer parallèle à la direction de la ligne de retraite de l'ennemi, put prendre en flanc et d'écharpe les colonnes autrichiennes qui défilaient de ce côté dans le pins grand désordre. Celles-ci durent éprouver des pertes considérables, reçues qu'elles étaient dans ce moment, avec la plus grande vigueur, par l'une des divisions dn 4* corps, dont l'un des régiments, le 51* de ligne, avait concouru un instant è l'attaque de Magenta.
La ville de Magenta, tombée en notre pouvoir vers sept heures et dcmje, était encore en ce moment même remplie de nombreux détachemenls ennemis retranchés et barricadés dans toutes les maisons, se défendant avec intrépidité.mais auxquels toute retraite élaitdevenne impossible. A huit heures, le feu cessa des deux côtés et ces détachements durent mettre bas les armes. L’attaque de la ville par la division Espinasse, faite en même temps que celle de ladivisonLa Motterouge, fait le plus grand honneur aux régiments de la 2* division.
Le S* zouaves et le t‘ régiment étranger s’y sont fait remarquer tout particuliëremenl.
Le champ de bataille, entièrement couvert des cadavres de l'ennemi, jonché de ses armes et de ses effets de tente espèce, Indique à la fois combien nos troupes ont été vigoureuses et combien les pertes de l’ennemi ont été grandes.
A l’heure qu’il est , j’estime à 5 ou 6,000 le nombre des prisonniers que j'ai fait diriger sur San-Marlino.
Il y a plus de 10,000 fusils sur le champ de bataille: nos pertes, quoique sensibles, sont relativement peu considérables.
Le général Espinasse, chargeant de sa personne à la tète d’un de ses bataillons, est tombé mortellement frappé, ainsi qu'un de ses officiers d’ordoonance, dans la ville de Magenta.
Brillamment comme lui , à la tète de leurs troupes , sont tombés les colonels Drouhot, du 65* régiment de ligne; de Chabrières.du S* régiment étranger.
Je ne dois pas omettre de signaler les services que nous a rendus notre cavalerie dans cette journée. Elle a chargé plusieurs fois la cavalerie ennemie, qui cherchait è s’engager dans les intervalles de nos colonnes.
Notamment, mon peloton' d’escorte a chargé trois fois sur des partis de hulans. Nulle part la cavalerie autrichienne n’a tenu devant la nôtre.
D’après les renseignements fournis par un officier d’ordonnance du général Jellachich, qui a été fait prisonnier, l’ennemi avait devant nous quatre corps d’armée de 30,000 hommes chacun... sur le papier, mais n’ayant en réalité que !S,000 combattants.
Ces corps seraient ceux de Klam-Galiaz, Liechtenstein, Bencdeck et Zobel, commandés en chef par le fcld-maréchal Giulay.
Je n’ai pas besoin, Sire, de vous dire combien j'ai è me féliciter de la vigueur et de l’énergie des troupes que j’al l'honneur de commander, à quelques armes qu'elles appartiennent. J'y comprends , bien entendu, la division de voltigeurs do la garde qui a été mise un instant sous mes ordres, et dont le concours m’a été très-utile.
Si j'éprouve un regret, c'est de ne pouvoir dans ce rapport vous donner les noms des officiers et des soldats, en très-grand nombre, qui méritent d'ètrc mis à l'ordre du jour de l'armée.
Les officiers généraux, sans exception, sont tous dans cette catégorie, et j’en puis dire autant de tous leschefs de corps.
J'ai dirigé hier sur San-Martino trois canons autrichiens qui ont été enlevés è l’ennemi dans la journée du 4 juin.
Je suis avec le plus profond respect , Sire, do Votre Majesté, le trèshumble et très-obéissant serviteur et sujet.
Le général commandant en chef le 8* corps,
DE Mac-Mahon.
RAPPORT Dl' MARÉCHAL COMMANDANT EN CHEF LE 3* CORPS.
Le niaréchal cotnmand'inl le 3’ corps p.irlit de Novare le 4 juin; dès qu’il a eu passé le pont du Tcssin (cinq heures du soir) et pris les ordres derempereur, II s'est porté rapidement sur le lieu du combat , où la brigade Picard, de la division Renault, arrivée à quatre heures . du soir, s'était placée à la droite des grenadiers de la garde qui avaient enlevé avec tant de vaillance des positions vraiment formidables.
A l'arrivée du maréchal, la brigade Picard, aidée de quelques bataillons de la division Vinoy, avait déjà pris et repris plusieurs fois le village de Ponte di Magenta; mais 1a disposition du terrain qui s’étend entre ce village et la jetée du chemin de fer présente un contre-fort très-rapproché de cette jetée, la dominani, et dont l’occupation était de ce côté une sorte de clef de position.
Le maréchal le fait occuper par plusieurs compagnies que placent M. le général Courtois d'Urbal et M. le capitaine de Molènes, un de ses officiers d'ordonnauce ; puis il prolonge sa marche jusqu’au village même de Ponte di Magenta, qui, après avoir clé pris et repris trois fois, avait encore à être défendu une quatrième contre le retour des Autrichiens.
Le général Picard, le colonel BcIIecourt, du 85*, et beaucoup d'officiers qui donnent aux troupes l’excm;' le de l’entrain eide la ténacité dans l’entrain, le font reprendre de nouveau.
L’ennemi sentait l'importance de ce point, qui, s’il fût resté en son pouvoir, le menait sur le flanc même do notre ligne do communication avec le pont du Tessin. Cette circonstance explique sa ténacité dans les attaques successives et l'irrésistible entrain des nôtres dans les retours ofTonsifs pour reprendre la position.
La brigade Jannin, ayant à sa tète le général Renault, avait enfla pu déboucher et se porter rapidement sur la ligne autrichienne, s'appuyant à Ponte di Magenta, dans la portion de ce village placée sur la rive gaucho du canal Naviglio. Prise et reprise plusieurs fois, cette portion du village, isolée par le pont du N iviglin que l’ennemi avait fait sauter, reste en la possession du général Renault, qui s’y établit définitivement.
La division Trochu, qui n'apparaît sur le théâtre de la lutte que vers huit heure.s du soir avec sa première brigade, s’établit dans le village de Ponte di Magenta et corrobore notrc'succës par une occupation des plus solides.
De grands éloges doivent être donnés à la troupe qui, malgré sa faiblesse numérique, les fatigues d’une marche pénible, a constamment suivi l’exemple de ses chefs à tous les degrés de la hiérarchie, et chargé chaque fois énergiquement l’ennemi à la baïonnette.
Le succès a été glorieux, mais chèrement acheté ; plus de onze cents hommes ont été frappés. Parmi les officiers tués, j’ai la douleur de
citer M. le colonel de Senneville, mon chef d'état-major général, officier supérieur accompli ; le colonel Charlier, du 90*, tué à la tète de ses soldats ; le capitaine d'élat-major Baligand, exellent officier, aide de camp de M. le général Janoio. Parmi les blessés se trouvent l’intendant Tallarmé, le colonel Auzouy, du 23* de ligue, le colonel d’étatmajor de Cornély, mon premier aide de camp , contusionné par la chute d’un cheval tué sous lui ; le capitaine d’état-major Armand, l’un de mes aides de camp, blessé légèrement d'une balle au menton; M. le sous-lieutenant de Lostanges, atteint d’un léger coup de sabre à la tête.
Noos avons pris à l’ennemi plusieurs centaines de prisonniers qui ont été immédiatement dirigés sur San-Martino.
Tout porte à croire qu’en face de nous la perte de l’ennemi a été au moins triple de la nôtre.
M. le comte de Vimercati, officier piémontais mis à ma disposition par l’empereur, m’a été très-utile.
Le maréchal de France commandant en chef le 3* corps.
Maréchal Canrobert.
RAPPORT ne GÉNÉRAL COUUANDANT EN CHEF LE 4* CORPS.
' Au quartier général de Ponte di Magenta, 5 juin 1859.
Sire ,
Je n’ai pu encore réunir tous les documents relatifs à la part que la division Vinoy, du 4* corps, a prise à la bataille qui a été livrée hier au débouché du pont du Tessin; mais je pense que Votre Majesté lira avec intérêt le résumé des renseignements que j’ai déjà pu me procurer.
Au moment où elle venait de prendre son bivac à Trecate, arrivant deNovarc, la division Vinoy a été appelée par l’empereur. La distance de Trecate à Ponte-Nuovo di Magenta a été presiue entièrement parcounie au pas de course, et j’ai eu à calmer plutôt qu’à exciter la rapidité de la marche. Il était temps que cette division arrivât. La grande supériorité des forces de l’ennemi faisait éprouver des pertes à la garde impériale, qui était vivement pressée dans ses positions. J’ai dû envoyer des renforts sur les points les plus menacés. Les troupes de la division, combattant par groupes de deux ou trois bataillons, ont été plusieurs fois dans des positions critiques. £n ligne, nous étions menacés d’être percés, et quand nous formions des colonnes d’attaque, nous étions enveloppés.
L’ennemi a été chassé de toutes les positions que nous voulions occuper, qui sont restées jonchées de ses morts et de ses blessés. La 2* division a fait plus de 1,000 prisonniers.
Un combat si vU a entraîné des pertes sensibles. D’après les rap-
ports qui me soot arrivés jusqu’à ce moment, et qui sont bien près d’ètre exacts, la division Vinoy a eu H officiers tués et 80 blessés; le ' nombre des sous>officiers et soldats tués ou blessés est de 680. Le 85* est le corps qui a le plus souOert; le commandant Delord, de ce régiment, s’est fait bravement tuer à la tète de son bataillon, et tous les autres officiers supérieurs ont été mis hors de combat. Le général de Marti mprey a été blessé à la tète de sa brigade.
J’aurai beaucoup d’actes de bravoure à faire connaître, mais je crois devoir signaler dès aujourd'hui à Votre Majesté la brillante conduite du général Vinoy. Il est impossible d’allier à un plus haut degré l’ardeur qui électrise le soldat et la présence d’esprit qui fait parer aux cas difficiles et imprévus.
Tout le monde. Sire, a bien fait son devoir dans la 2* division du 4* corps. On y était heureux de combattre sous les yeux de Votre Majesté.
Je suis avec le plus profond respect. Sire, de Votre Majesté, le plus dévoué serviteur et sujet.
Le général de division, aide de camp de l'empereur J commandant le 4* corps,
Niel.