AUDIENCE DE LA COUR DF. LA CHANCELLERIE
J’ai vu milord Eldon. Quand l’activité d’un seul homme suffirait à des fonctions aussi laborieuses que celles qui lui sont confiées , son grand âge le rendrait inhabile à les remplir. De plus , autant que j’en ai pu juger au premier aperçu, il y a tant d’indécision et si peu de méthode dans sa conduite , qu’il n’y a pas lieu de s’étonner des longueurs qu'éprouvent les causes portées à sa cour : ce n’est pas seulement dans le nombre des procès et dans les autres occupations de ce magistral. qu’on doit rechercher les motifs do ces retards.
Milord chancelier est entré dans la salle de Lincoln’s Inn à dix heures et demie , après s’être fait attendre un temps infini par les avocats et avoués. Il a ouvert l’audience en ajournant plusieurs décisions promises mille fois, et la confusion qui régnait ce jourlà parmi les membres de la cour était vraiment fort amusante. D’un côté on entendait
les avoués conjurant les avocats du roi de rappeler h son excellence leurs causes , restées en arrière depuis si long-temps et non terminées ; les avocats répondant à cette prière qu’ils étaient fatigués de renouveler sans cesse des suppliques infructueuses : d’un autre côté , les jeunes avocats demandaient aux anciens par quelle affaire ils croyaient que l’on commencerait; si ce serait par les requêtes générales , celles qui concernent les aliénés , les faillis , ou bien peut-être par ce que l’on appelle motions ? Leurs collègues, plus expérimentés qu’eux , souriaient de la simplicité de cette question, comme s’il était possible de connaître à l’avance les intentions de milord ; l’un d’eux finit cependant par répondre, d’un ton ironique, que ce jour n’étant pas celui qui avait été fixé pour les motions , il était très-probable que le chancelier s’en occuperait. En suite, on appela un procès dont milord avait perdu les notes. Bientôt après, son excellence fil aux avocats des questions relatives à une autre cause entamée depuis si longue date , qu’ils l’avaient perdue de vue , au point de ne plus se ressouvenir pour quelle partie ils avaient plaidé , etc. On devait encore ce jour-là, disait-on (et en effet j’avais
lu les rôles), s’occuper des intérêts des aliénés ; mais après avoir discuté une heure entière par quel sujet l’on commencerait, on finit par abandonner tous ces projets, et par s’entretenir de choses absolument étrangères à celles qui étaient annoncées. Le chancelier se retira avant trois heures, n’ayant rien avancé, mais ayant en revanche beaucoup promis.
Je vis en même temps quelques personnages dont les physionomies allongées et mécontentes m’avaient d’abord fait croire qu’ils étaient de ces pauvres insensés dont les causes devaient être jugées ; mais on m’apprit que c’étaient plusieurs malheureuses victimes des lenteurs de la cour , qui venaient chaque jour y épuiser leur patience, et vivre des espérances trompeuses que leur prodiguait milord Eldon.