OPINION DU BARREAU SUR MILORD ELDON
Vous saurez que , depuis ma dernière lettre , j’ai fait connaissance avec plusieurs avocats attachés à la cour de la chancellerie , et plus particulièrement avec un avocat du roi, qui est pour moi d’une grande ressource , à cause de la facilité avec laquelle il parle français.
Après divers entretiens avec ces messieurs , j’osai leur dire nettement ma façon de penser sur le compte de milord Eldon , et ils eurent assez de confiance en moi pour me répondre qu’ils n’étaient point surpris de l’impression peu flatteuse que j’avais reçue. Ils ajoutèrent qu’il eût mieux valu pour la renommée du chancelier qu’il fût mort il y a dix ans ; à cette époque son véritable caractère n’était point connu au-delà des limites de sa cour , tandis qu’à présent le public , plus éclairé , commence à voir par lui-même que la balance de ses défauts l’emporte de beaucoup sur celle de ses qualités. Il n’y a jamais eu , poursuivirent-ils , un avocat plaidant à la
cour de son excellence qui n’ait juge parfaitement le vrai fond de son caractère ; mais milord chancelier exerce un pouvoir si étendu et tient en main un nombre si prodigieux de faveurs, que l'intérêt personnel de chacun l’emporte sur le désir qu'il aurait de proclamer hautement la vérité, et captive scs pensées. Ces mêmes avocats observaient au surplus qu’ils ne parlaient pas du chancelier comme ministre du roi , parce qu’eu égard à cette qualité de ministre , les opinions sont partagées suivant les partis auxquels chacun appartient. Le côté droit l’admire, le côté gauche ne fait que très-peu de cas de lui, et ordinairement on est trop prévenu en faveur de l’opinion que l’on a embrassée pour juger avec impartialité ; ce ne sera donc que la postérité qui pourra prononcer sur la conduite politique de milord Eldon. Ce sera lorsque les événemens auront permis d’apprécier les mesures prises par les ministres, que l'on pourra seulement juger si milord Eldon mérite des éloges tels que ceux que l’histoire a prodigués à un Olivier (i), ou s’il a simplc-
(i) Olivier était chancelier de France sous François Ier. Il était l’ami et le patron du chancelier de
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nient réuni les défauts d’un Clarendon (i) , sans même posséder ses qualités.
Par tous ces motifs , ces messieurs , dans leur conversation avec moi , ne crurent à propos de me parler du chancelier que comme juge. Tout le monde, disaient-ils, est d’accord pour lui reconnaître un grand talent et une profonde connaissance des lois ; cependant il faut songer qu’au commencement de sa longue carrière les lois étaient beaucoup plus simples et moins nombreuses quelles ne le sont actuellement, qu’il a, pour ainsi dire, vécu et s’est formé avec elles , et qu’en conséquence c’est peut-ctre plutôt à sa grande expérience
l'Hôpital. Le président de Thou , lui-même, aussi grand magistrat qu’excellent historien , parle d'Olivier de la manière suivante : « Francisons Olivarius, vir amplissimus et amplissimo magistratu dignus. Is unus, dùm caetcri ferè in aulà rebus privatis intenti crant, pro regni dignitate et publicà utilitate excubabat, legibus pro temporc salutaribus promulgatis. * Thuani Hist. lib. III, totn. i , p. no. — C. P. Cooper.
(i) Le public a de grandes obligations à M. Agar Ellis pour avoir aidé à démasquer le chancelier Clarendon. Voyez Historical Inquiriet concerni/ig the character of lord Chancelier Clarendon , by the Honourable George Agar Ellis . — C. P. Cooper.
qu’à son talent que l'on doit attribuer les connaissances qu’il a déployées.
Mais, ajoutaient-ils, sa grande pratique et la rectitude de son jugement sont rendues complètement inutiles par son inexactitude et son indécision. Celui qui n’a pas suivi sa cour, celui même qui n’y a pas exercé la profession d’avocat, ne peut se faire une idée de la négligence désastreuse qui y a régné depuis vingtsept ans. Certainement le fléau de la guerre n’a pas occasioné en Angleterre autant de ruines et de calamités , que la cour de la chancellerie sous ce juge. Fortune distraite ou perdue, mort prématurée causée par la sollicitude ou les fausses espérances, telles sont trop souvent les suites des lenteurs qui ont eu lieu dans la première cour civile de ce grand royaume d’Angleterre , qui prétend avoir, en fait d’institutions judiciaires , l'avantage sur tous les autres pays.
Les avocats reprochent à milord chancelier des torts plus graves encore que ses retards judiciaires. Ils assurent que pendant le cours de sa longue vie , le mérite et le talent n’ont pas eu accès auprès de lui : une soumission basse et rampante, et une instruction médiocre ont été les seuls passeports
pour arriver jusqu’à lui et pour obtenir ses faveurs. .Parmi ses amis on, a remarqué les avocats les plus obscurs , et des avoués même, peu faits pour obtenir une telle faveur. Il a aussi rompu tout commerce de société' avec les juges et avocats célèbres, en abolissant ces réunions générales que tous ses prédécesseurs s’étaient fait un plaisir et un devoir de maintenir. La crainte de perdre ou de diminuer son influence, ainsi que son revenu colossal , lui a fait constamment rejeter les projets de réforme proposés dans sa cour , quoiqu’elle en eût plus besoin qu’une autre. On a donc le regret de la voir dans un état d’enfance digne des temps les plus reculés, tandis que toutes les autres branches de la judicaturc ont fait les progrès les plus rapides , et ont doublé leurs lumières.
Il y avait peut-être lieu d’attribuer une partie de ces inconvéniens aux personnes qui remplissent les premiers emplois dans les bureaux de la chancellerie : ce sont toujours , à quelques exceptions près, des sujets remarquables par leur ineptie et leur incapacité. Il est vrai que plusieurs d’entre eux ont quelquefois été désignés par les autres ministres ; mais néanmoins ces dernières nominations ont
moins déplu que celles de milord chancelier, dont les choix sont habituellement si mauvais, qu’il ne peut rejeter les présentations peu satisfaisantes des autres ministres.
J’ai demandé ensuite comment, après une semblable conduite , on pouvait tolérer milord chancelier ? On m’a répondu que les avocats sont seuls capables de comprendre et d’exposer les défauts de milord ; que l’intérêt personnel fait taire la plupart d’entre eux, et que les autres ne veulent pas se brouiller avec un juge devant lequel ils ont à plaider toute leur vie. Il parait en outre que milord Eldon possède un tel degré d’affabilité et de courtoisie , que même en donnant un refus il a l’art de contenter plus qu’un autre qui accorde ; que personne mieux que lui n’est courtisan , et ne connaît plus profondément la valeur des belles paroles que peuvent prodiguer un grand seigneur, un ministre, etc. Aussi dit-on qu’il fait un si grand usage d’eaubenite de cour, que peu d'individus sortent de chez lui sans en avoir reçu une part proportionnée à leur position.
Entre cette lettre et la suivante, plusieurs lettres sont perdues. Voyez la Préface.