LETTRE V
SIR JOHN LKACkf t VICE-CHANCELIER.
Je vous ai fait connaître, dans une lettre precedente, la façon de penser de messieurs les avocats sur le compte de sir John Copley ; je vais maintenant changer de sujet, et vous entretenir du vice-chancelier, sir John Leach.
Ce juge , troisième dignitaire de la cour de la chancellerie, y a long-temps plaide'; il connaît parfaitement et par expérience les principes et les règles rjui y sont en vigueur ; et quoique dans sa jeunesse son éducation ait été négligée , il supplée à ce défaut par ses talons naturels, sa pénétration, sa subtilité, et plus d’éloquence qu’on n’en trouve ordinairement parmi les avocats de sa cour. Personne , plus vite que lui , ne saisit les faits et les circonstances d’un procès , personne encore mieux que lui ne possède l’art de les éclaircir et «le les narrer, lors même qu’ils sont des plus confus et des plus obscurs. Il a aussi une promptitude de décision qui contraste d’une manière
frappante avec la lenteur de milord Eidon. Aucunes causes plaidées dans sa cour qui ne soient jugées. 11 sait très-bien que différer la justice, c'est souvent la refuser, il est le seul vrai juge dans les cours d’équité de ce pays. C’est lui qui depuis plusieurs années a prononcé à la chancellerie sur presque toutes les causes qui y ont été effectivement décidées : car dans les autres sections de la cour on ne peut se figurer combien peu de procédures se terminent , en comparaison de celles qui y sont portées et ne sont pas même plaidees; c’est comme un grain de sable sur la surface du globe. Sans lui , pour ne pas parler des pauvres plaideurs , messieurs les avocats auraient fait de tristes récoltes.
Qui croirait pourtant qu’en dépit de toutes ces belles qualités , il n’est point aimé du barreau ! Son caractère est des plus emportés. Il oublie fort souvent ce qu’il doit aux avocats , et ce qu’il se doit à lui-même. La patience, vertu si indispensable à un juge, et surtout à un juge qui est doué de plus de talens que la plupart des personnes qui plaident devant lui, est un don de nature qui lui est entièrement refusé. Il est loin de penser, avec le grand Haie , qu il vaut mieux qu'un magistrat perde
le temps que la patience (l). 11 interrompt les avocats , et , au lieu de les écouter endigue magistrat, il argumente avec eux en avocat. 11 ne songe pas que les choses les plus indifférentes en apparence se rattachent souvent au fond de la cause, et qu'il n’est point possible de prévoir à l’avance où conduira un raisonnement qui semble s’écarter du but : de meme qu’il est difficile de s’assurer qu’un discours interrompu ne 1 est pas quelquefois au moment oit il allait devenir intéressant (2). Il
(1) But nothing vras more admirable in him than his patience. He did not affect the réputation of quickness and dispatch by a hasty and captious hearing of the counccll. He would bear witli the meanest, and gave every man his full scope, thinking it much better to losc time than patience. » Voyez Burnrtt’ s Life of sir Matt/ieiv Haie , p. i oG. — C. P. Cooper.
(1) Certainement , ainsi que l’observe M. Meyer, dans son excellent ouvrage intitulé : Esprit, Origine et Progrès des Institutions judiciaires des principaux pays de l'Europe , tome 5, les plaidoyers lâches , diffus, remplis de longueurs et de divagations fatigantes ou étrangères à la question , et auxquels le juge ne peut opposer que la patience , sont un des plus grands désagrémens qu’il rencontre dans l’exercice de ses fonctions. — « Mais autoriser un magistrat à abréger les discours, ou à mettre un terme à des discussions oiseuses et inutiles, à retirer
en résulte que les jeunes avocats désespèrent de faire rendre justice à leurs cliens ; ils peuvent , disent-ils , raisonner avec leurs adversaires , mais non avec un juge courroucé. Par suite, npn-sculement le vice-chancelier se fait des ennemis , mais , ce qui est pis encore , les procès ne sont pas jugés à la satisfaction des parties.
C’est principalement à cette cause que I on doit attribuer le plus grand nombre des appels qui sont interjetés de ses décisions; car on ne doit pas oublier qu’il ne suffit pas que les arrêts soient bons, il faut encore que les parties en soient convaincues ; ce qui ne peut arriver si leurs argumens et leurs raisonnemens n’ont d’abord été écoutés et discutés. Rabelais dit quelque part, dans son style plaisant et satirique, qu’il est impossible que les deux parties soient également contentes d'un arrêt définitif (i). Mais il faut cependant ob-
la parole meme à celui qui en abuse, c’est le rendre maître d’imposer à chaque partie comme à chaque orateur, les restrictions qu’il voudra. » — C. P. Cooper.
(i) « Car advenu n’estoit depuys les grandes pluyes, et n'adviendra de treze jubilez , que deux parties contendentes en jugement contradictoire sovcul également contentes d’un arrest dcllinilif. » — Rabelais, Pantagruel ,
server que, grâce à un peu plus de modération et de patience , les plaideurs me'contens eussent peut-être été assez convaincus de la faiblesse de leurs moyens pour ne point se pourvoir à un autre tribunal. C’est un bon proverbe que celui qui dit <c qu’il faut attendre un peu pour finir plus tôt. »
• Qui lost juge, et qui n 'entend ,
Faire ne peut bon jugement. • (i)
Il y a encore une autre cause qui sans doute
dans le chapitre intitulé Comment Pantagruel équitablement jugea une controverse merveilleusement obscure et difficile , et justement que son jugement /eut dict fort admirable. » — C. P. Cooper.
(i) Dans un fragment d’une autre lettre, l’auteur observe qu’une faute très-grave reprochée au vice-chancelier I.cach , lors du commencement de l’exercice de ses fonctions judiciaires, c’est d’avoir compté les progrès qu'il faisait dans l’expédition des causes d'après le nombre rayé du rôle , et sans examiner du reste si ces causes étaient effectivement jugées. Au lieu de prononcer luimême sur les faits qui attendaient sa décision , il avait pour habitude de s'épargner cette peine , en les confiant à l’examen des maîtres en chancellerie , ou des juges des cours ordinaires. De cette manière, un procès qui aurait occupé plusieurs heures était terminé en autant de minutes. Mais aussi au bout de quelques années, on a trouvé que le vice-chancelier avait un peu trop précipité les affaires ; qu’elles avaient été trop accélérées , et qu’a-
contribue à multiplier les appels des jugemens du vice-chancelier. 11 n’est point nommé par milord Eldon, qui n’aime que ses propres créatures, et qui ne peut voir d’un bon œil le contraste de sa conduite oisive avec l’activité du vice-chancelier; d’où il suit que milord, d’ailleurs très-porté par caractère à contredire les sentences de tous les autres juges, se fait un malin plaisir de surprendre quelques défauts dans ses arrêts ; par une conséquence nécessaire les avoués et les avocats sont plus disposés à en appeler devant milord. Cependant pour être juste, il faut convenir que les appels des décisions du vice-chancelier ne sont pas nombreux, en raison de la multiplicité des causes quil a jugées; que très-fréquemment les arrêts cassés ou modifiés l’ont été pour quelque omission de formalité, et non pas pour le fond ; et I on doit aussi savoir que,
près beaucoup de dépenses et de temps perdu , on était obligé de recommencer. Cette promptitude n’est pas celle qui était recommandée aux magistrats par le chancelicrtîlivier , dans un discours prononcé en un lit de justice tenu par Henri II : « que votre justice soit si briève que le travail et la dépense des parties ne montent pas plus que la cause; gardez que d’un arrêt ne naissent plus de procès qu'auparavant. » — C.P. Couper.
quand une des parties est résolue d’appeler, on fait tout son possible pour que l’arrêt prononcé pèche contre quelques formes , ce qui n’est pas de la faute du juge.
Le vice-chancelier, ainsi que sir John Copier, est très-répandu dans le grand monde ; et, quoiqu’il soit si brusque, et l’on peut même ajouter malhonnête dans sa cour , il apporte un tout autre caractère dans la société : il y est fort poli , et très-affable.
Je me rappelle , à son sujet , que , me trouvant dernièrement dans une réunion , une femme de distinction me fit remarquer que , bien que le vice-chancelier eût déjà un certain âge , il pouvait compter parmi les hommes les plus galans et les plus aimables; qu’il joignait à ses talcns d’agrément, celui de parler parfaitement le français , etc. « Madame, ai-je répondu, il est dommage, à ce qu'on prétend, que sa courtoisie et sa politesse ne l’accompagnent pas dans sa cour ! — Ah ! dit-elle, soyez persuadé qu’il reprendrait bien vite ses manières agréables et prévenantes , si de jeunes et jolies femmes venaient devant lui déployer leurs grâces et leur esprit pour plaider une cause en style bref et léger , à la place de ces vieux avocats qui , avec leurs tètes enfoncées
clans d’effroyables perruques , parlent sans cesse à côté du sujet, et deux fois plus longuement qu’il ne le faut. »
Mais pour laisser le ton de la plaisanterie , j ajouterai qu’avec tous ses défauts , c’est un juge essentiellement utile, et qu’il ne serait point facile de le remplacer. Quand on songe à scs infirmités, à sa mauvaise santé, et qu’ensuite l’on considère la constance et le zèle avec lesquels il s’acquitte des devoirs de son état , chaque personne impartiale devrait l’admirer, et avouer qu'il mérite bien les éloges et la reconnaissance de sa patrie.